IL A ETE TIRE A PART
Cent cinquante-huit exemplaires de luxe numérotés à la presse, savoir :
3 exemplaires sur papier de Cliine i à 3
5 exe ! pi a ires sur papier du Japon • 4 a 8
i5o exemplaires sur papier de Hollande . . . • . g à i58
Il était sept heures et demie du soir, et, dans le cièî rougi par les feux mourants du soleil, l'obscurité s'étendait lentement. Sur les boulevards, une cohue de gens affairés s'écoulait comme un fleuve, avec de grands remous quand, pour un instant, la circulation se trouvait entravée par la vente des journaux devant un kiosque. Les terrasses des cafés regorgeaient de consommateurs, entre les rangées desquels se faufilaient les marchands de cannes, portant en bandoulière le large étui en serge verte d'où émergeaient les pommes d'acier ou d'écaillé surmontant le rotin et le bambou. Des femmes passaient avec l'allure traînante d'une flânerie qui ne doit être terminée que par l'offre, plus ou moins prompte^ d'un dîner dans un des restaurants d'alentour. Sur la chaussée, les omnibus à trois chevaux, chargés de voyageurs, circulaient avec précaution au milieu des fîle^ de
î LES BATAILLES DE LA VIE.
f acres arrêtés au coin des grandes voies par les gardiens de la paix, afin de laisser traverser le flot des piétons. Une rumeur joyeuse s'élevait, faite du roulement des roues, du trot cadencé des chevaux, du cri des marchands, du murmure des promeneurs, voix de la grande Tille qui, après le travail, l'agitation et le bruit de la Journée, allait entrer dans le repos, le calme et le silence de la nuit.
Remontant le courant qui se dirigeait vers la Chaussée-d'Antin, deux jeunes gens très élégamment vêtus se frayaient un chemin, tournant les groupes avec cette adroite souplesse, coudoyant les passants avec cette.audace souriante qui sont propres aux Parisiens. Ils semblaient chercher des yeux quelqu'un dans la foule. Arrivés devant le passage JoufFroy ils eurent un moment d'hésitation.
— Je ne la vois plus, dit le plus âgé.
— Eh bieni ne posons pas là... fit son compagnon. Ils se remirent en marche.
— Du reste, continua-t-il, je ne sais rien de plus bête et de plus inutile que de suivre une femme dans la rue. Ou c'est une farceuse, alors qu'y a-t-il de piquant dans l'affaire? Ou c'est une honneste dame, et alors il n'y a aucune suite possible à l'aventure. Donc des pas et du temps perdus.
— Je te ferai remarquer, cher ami, que, dans le cas présent, nous ne perdions, ni notre temps, ni nos pas, puisque la charmante personne qui nous a occupés cinq minutes, nous menait dans notre chemin. Et puis, c'est gentil à voir trotter une Parisienne, et celle-ci avait
une allure relevée, souple et coquette qui dénotait le pur sang...
— Tu en parles, ma foi, comme d'une de tes pouliches de course...
— Eh! mon cher, il n'y aurait d'affront, ni pour la femme, ni pour... Tiens! la voilà!
Betardée un instant parla difficile traversée du Faubourg-Montmartre, celle qui avait, sans s'en douter, attiré l'attention des deux promeneurs, montait vivement la pente du boulevard devant Barbediçnne, s'en allant vers le Faubourg-Poissonnière. La foule plus clairsemée permettait la marche facile, et les deux amis purent se rapprocher de l'inconnue et l'examiner à loisir. Sa mise était plus que simple. Un petit paletot de drap serrant sa taille svelte descendait sur une jupe de lainage marron sans un ornement, mais relevée îivec goût; sur sa tête aux cheveux châtains, un chapeau de paille noire -sans brides, sans plumes, ni fleurs. Une voilette assez épaisse couvrait son visage. Son costume annonçait une condition très humble : quelque modiste, une femme de chambre de petite bourgeoisie, ou bien une pauvre maîtresse de piano revenant de courir le cachet. Mais il y avait dans sa démarche une grâce, une élégance faîtes pour inspirer des doutes sur la réalité de son apparence. On eût dit une grande dame habillée avec des vêtements d'emprunt.
Elle marchait rapide, ne flânant pas, ne regardant pas les boutiques, et son pas ferme sonnait sur l'asphalte, net et pressé. Les deux amis étaient arrivés, sans aflectation, à sa hauteur, et la regardaient du coin de l'œil.
n'osant pas lui laisser voir qu'ils s'occupaient d'elle, retenus par une pudeur subite, comme s'ils avaient le sentiment qu'ils se trouvaient en présence d'une jeune fille. Ils ne purent distinguer ses traits, mais à travers le réseau serré du tulle, il leur sembla que ses yeux brillaient profonds et doux. La voilette tombait au ras d'une bouche moyenne au pli grave et un peu triste. Le seul trait bien visible et nettement accusé de ce visage était un menton fin et blanc, d'une fermeté sévère, tranquille et un peu hautaine. En somme l'inconnue pouvait être laide, maison eût juré qu'elle devait être jolie.
— Dis donc, fit à son compagnon le plus jeune des deux promeneurs, si elle continue dans la direction de la porte Saint-Denis, bonsoir, nous la lâchons... Je n'ai pas envie d'aller à sa remorque jusqu'à la Bastille !
Ils étaient au coin du Faubourg-Poissonnière. L'inconnue eut, au bord du trottoir, devant le ruisseau qui coulait assez large, un temps d'arrêt presque imperceptible ; puis soulevant un peu sa jupe, elle sauta avec un mou vement leste et gracieux, décomTant aux deux amis un bas de jambe d'une finesse exquise. De l'autre côté de la chaussée, elle descendit vivement le Faubourg- Poissonnière.
— Ah! ça, elle va chez ta grand'mère, dit en riant le plus âgé des deux hommes.
— A moins que ce ne soit au Conservatoire...
— Non! Elle n'aurait pas traversé la chaussée.
Ils firent quelques pas plus rapides qui les mirent coude à coude avec la jeune femme. Une sorte de communication magnétique s'établit entre eux. Elle dirigea
VOLUPTE. i
de leur coté son tranquille regard, remarqua leur-animation, devina leur curiosité; le pli de sa bouche saccentua avec une dureté subite. Elle tressaillit et parut se ramasser sur elle-même, non inquiète, mais contrariée. Précipitant sa marche, elle distança ses poursuivants, puis, devant une grande maison à large porte cochère, elle tourna brusquement et entra. Les deux amis, arrivés presque en même temps qu'elle, s'arrêtèrent et, se regardant, se mirent à rire.
— Eh bien 1 je te l'avais dit: elle vachez ta grand'mère.
— Elle est entrée chez le concierge, elle va ressortir ; attendons un instant.
Au même moment, en effet, elle ressortait tenant dans sa main une clef, celle de son logement sans doute, et un paquet enveloppé dans de la lustrine grise. En retrouvant ces deux hommes plantés sous la porte et semblant la guetter, elle ne put réprimer un geste de dépit ; elle détourna la tête, comme pour leur témoisrner son mécontentement, et s'engageant dans un petit escalier qui s'ouvrait à la droite de la loge, elle disparut.
— Elle demeure dans la maison, dit le plus jeune des deux amis, et pourtant c'est la première fois que je la rencontre.il y a, dans les combles, de très petits logements. C'est quelque ouvrière... En tous cas la chasse est terminée. Tu n'as pas envie de grimper cinq étages derrière ses talons, n'est-ce pas, pour te faire fermer vertueusement la porte au nez? Aloi's, allons diner...
— Demande donc au concierge comment elle s'appelle...
— Je puis faire cela pour toi.
Le jeune homme ouvrit la porte de la loge, au fond de laquelle un vieil homme à cheveux blancs, assis dans un grand fauteuil de cuir, lisait le journal du soir. En reconnaissant celui qui entrait, sa figure s'éclaira d'un large sourire, et, ôtant sa calotte, il se leva avec empressement.
— Père Anselme , quelle est donc la personne qui sort à l'instant de votre loge?...
— M^'^'Hélène, une des locataires du cinquième, monsieur Louis... Une jeunesse très sage, très tranquille, très courageuse... Ça travaille dans la confection toute la journée, et pour s'occuper le soir, ça perle de la dentelle... jusqu'à des minuit... C'est ma femme qui lui fait son ménage. . . Nous l'appelons M"^Hélène, mais son nom de famille est Graville. . . Il y a dix-huit mois qu'elle loge ici, et on ne s'en est pas seulement aperçu...
— Merci, père Anselme, dit le jeune homme en voyant que le concierge se disposait à lui faire une biographie complète de sa locataire.
Et, adressant au vieux serviteur un signe de tête amical, il rejoignit son compagnon.
— Eh bien ! Elle s'appelle Hélène Graville, et travaille pour un magasin de confections... Elle est sage, rangée, et édifie le portier... Si donc tu veux l'épouser...
— Que le diable t'emporte!
— Alors, allons dîner. Il est sept heures et demie, nous sommes en retard, et ma grand'mère n'aime pas ça.
Ils se dirigèrent vers le perron d'un hôtel situé au fond de la cour. Donnant d'un côté sur le Faubourg-
VOLO.XTE. 1
Poissonnière et de l'autre sur un immense jardin qui s'étend presque jusqu'à la rue d'Hauteville, l'hôtel Hérault-Gandon a été bâti sous Louis XV par le financier La Grimonière qui en avait fait sa maison de campagne. Une petite rivière, dont il n'existe plus trace, traversait le parc et se jetait dans la Grange-Batelière, alimentant des bassins de marbre sur l'emplacement desquels ont été construites quelques-unes des maisons de la rue d'Enghien. Acheté en 1852, au lendemain du coup d'État, par Hérault-Gandon, le grand industriel dont les usines métallurgiques sont les plus importantes de Saint-Denis, ce vaste hôtel a été depuis trente ans la résidence de la famille. La vieille M"'^ Hérault l'habite avec son petit-fils Louis,- unique héritier du nom et de la fortune.
Louis et son ami gravirent les marches du perron et entrèrent dans un vestibule dallé, dont la porte leur fui ouverte par un valet de pied. en livrée noire. ■
— On ne m'a pas attendu? demanda le jeune homme en prenant sur un plateau d'argent quelques lettres et des journaux.
— Madame s'est mise à table, il y a environ un quart d'heure, avec M"^ LerebouUey.
— Ohl Si Emilie est là, dit Louis en se tournant du côté de son ami, tout va bien.
Ils montèrent au premier étage par un grand escar lier à marches de pierre recouvertes d'un somptueux tapis, et arrivèrent dans une haute galerie à l'entrée d^ laquelle un maître d'hôtel était assis devant une table de bois sculpté, solennel et grave, comme un chef de
t LES BATAILLES DE LA VIE.
Ikireau . Il se dressa lentement, prit les pardessus et les «annes des deux jeunes gens, et, sans prononcer une parole, les introduisit dans le salon.
Au travers d'un fouillis de guéridons, chargés de pré- »âeuses porcelaines, de paravents habilement disposés f©ur arrêter le vent des portes et des croisées, de canapés et de fauteuils placés dans un harmonieux désorslre, ils s'avancèrent vers la salle à manger. Dans la brege cheminée de marbre blanc décorée de bronzes iorés, le feu brûlait comme en hiver. Mais une fenêtre «lait ouverte et du jardin montaient des senteurs fraîdres de verdure naissante. Auprès d'une bergère douillettement capitonnée, un chien à longs poils argentés formait dans une corbeille garnie de satin brodé. A fapproche des deux hommes, il souleva languissamment sa paupière, reconnut des amis et, ayant remué h queue, se replongea dans sa délicieuse torpeur. De fautre côté de la porte un murmure de voix et un bruit i^argenterie remuée se faisaient entendre. Louis ouvrit et, faisant passer son ami devant lui :
— Veut-on encore de nous, dit-il gaîment, ou faut- IFque nous allions dîner au cabaret?
— Ahl vilain garçon, te voilà enfin! dit la grand'mère, en se levant avec un joyeux empressement... Bonjour, Monsieur de Thauziat... asseyez-vous auprès d'Emilie...
Et, frappant ses petites mains sèches, l'une contre Fautre, pour activer ses domestiques :
— Vite ! deux couverts !
^ Elle avait pris son petit-fils par le bras, comme pour
être certaine qu'il ne s'en irait pas, et, le regardant avec tendresse, elle l'avait installé auprès d'elle. C'était une toute petite femme ratatinée par l'âge. Sous ses cheveux blancs, son teint frais et ses yeux vifs lui donnaient un air de santé. Elle était vêtue d'une robe noire très simple et portait sur ses épaules un châle de laine tricotée. L'aspect d'une modeste bourgeoise, dans cette admirable salle à manger décorée de ravissants panneaux dus au pinceau de Largillière et dont le plafond, en voussure, représentait la guerre des Dieux et des Titans peinte par Coypel.
— HeinI Emilie, dit-elle avec animation, nous qui croyions dîner toutes seules et qui, maintenant, faisons partie carrée!...
Celle à qui M""" Hérault s'adressait, assise de l'autre côté de la table» était une jeune fille d'apparence chétive et souffreteuse. Son menton saillant, sa bouche crispée, son nez pointu auraient offert les signes distinctifs de la méchanceté, si un front large et rêveur, couronné de superbes cheveux blonds, n'avait corrigé par sa noblesse tout ce que le bas du visage avait de menaçant. Cette tête remarquable par son étrangeté se dressait sur un corps grêle, un peu déjeté, auquel étaient attachés deux longs bras maigres terminés par des mains très petites et ornées de bagues magnifiques. Emilie était habillée avec une grande élégance, mais sans cette recherche de la grâce qui caractérise la femme qui veut plaire. Elle paraissait avoir abdiqué toute prétention et s'être résignée, connaissant son peu de charme, à n'être pour les hommes qu'une camarade.
On lui eût facilement donné trente ans, mais elle n'en avait pas encore vingt-cinq.
Fille unique de Sébastien Lereboulley, sénateur, ancien ministre, un des grands financiers de l'Europe, elle avait perdu sa mère toute jeune, et, élevée par une institutrice anglaise, elle avait pris des habitudes indépendantes que la tendresse de son père avait favorisées. Absorbé par le souci de ses immenses affaires, accaparé par la politique, et entraîné par un goût pour la galanterie que n'avait pas tempéré l'âge mur, Lereboulley, adorant Emilie, l'avait laissée vivre à sa guise dans le culte des arts, l'intimité des artistes et la recherche du beau. Cette fille si disgraciée de la nature semblait avoir voulu compenser, par l'élévation éclatante de son esprit, la dégradation misérable de son corps. Elle s'occupait de sculpture et de peinture, avec un talent qui eût assuré l'avenir d'un pauvre diable. La causticité de son esprit la faisait redouter dans le monde, où son immense fortune lui attirait une cour d'adorateurs. Mais elle ne s'attaquait jamais aux humbles et réservait ses traits acérés pour les intrigants et les orgueilleux.
Sa main avait été demandée par les plus aimables jeunes gens de l'aristocratie et de la finance. Elle avait éconduittous les prétendants, disant qu'elle avait trop d'orgueil pour ne pas exiger qu'on l'épousât par amour, et trop de raison pour ne pas comprendre que c'était impossible. Cet amer raisonnement, qui trahissait un cœur tendre déchiré par des regrets fièrement dissimulés, n'avait pas découragé les soupirants. La foule
VOLUME. Il
des ambitieux avait continué à se recruter de tous ceux qui pouvaient espérer qu'un moment de lassitude, une minute de dépit, feraient s'ouvrir cette main jusque-li obstinément fermée.
Parmi tous ceux qui l'entouraient, deux seulement pouvaient se flatter d'être l'objet d'une préférence marquée de la part de M'*^ LerebouUey, et ces deux élus venaient justement de faire leur apparition dans la salle à manger de l'hôtel Hérault. L'un, ami de jeunesse, se voyait traité par Emilie comme un véritable frère, c'était Louis. L'autre, Clément de Thauziat, araî nouveau, ayant eu l'habileté ou l'indépendance de ne point se poser en épouseur, avait mérité l'attention semi-railleuse, semi-caressante de la jeune fille. Il se voyait alternativement gratifié de mots aimables, aussitôt compensés par de cuisantes épigrammes. Avec lui M^*^ LerebouUey semblait une chatte qui tantôt griffe et tantôt fait patte de velours. Un observateur eut constaté que la grifle dominait. Mais, en somme, elle ne le dédaignait point, et c'était un triomphe.
Du reste, il se montrait de force à se défendre, n'étant point précisément naïf. Quoique paraissant encore très jeune, il avait atteint la quarantaine. C'était un beau garçon, brun, à figure d'Arabe, les yeux noirs et la barbe frisée, l'air mâle, et, dans sa mise, d'une sobriété recherchée qui lui donnait un remarquable cachet de distinction. Il était venu à Paris très jeune, s'était lancé avec beaucoup de hardiesse dans de grandes affaires, et disposait de considérables capitaux. LerebouUey l'appréciait beaucoup. Ils s'étaient rencontrés dans le
f2 LES BATAILLES DE LA VIE.
monde galant où Thauziat s'était fait, dès le premier instant, le guide et l'initiateur de l'homme de cinquante ans. Le madré compère avait montré au linancier tous les tours et détours de l'île des Plaisirs, et le financier lui avait, en échange, ouvert le chemin de la fortune.
LerebouUey et Thauziat, de la sorte, avaient depuis dix ans vécu dans une intimité complète, et ils connaissaient Tun sur l'autre bien des histoires, les unes badines, les autres terribles, batailles d'amour et batailles d'argent, livrées dans les boudoirs tendus de dentelles, ou gagnées sur le froid pavé de la Bourse. Quand on disait en riant : « Thauziat et LerebouUey ont, entre eux, des cadavres, » on ne croyait pas rencontrer si juste. Mais il n'en fallait pas plaisanter devant Thauziat, qui était un des plus forts escrimeurs de Paris et qui, au pistolet, cassait autant d'assiettes qu'on voulait, à trente pas au commandement.
Au demeurant, c'était un merveilleux type d'aventurier égaré dans ce siècle étriqué et mesquin qu'il dominait dédaigneusement de toute sa beauté, de toute sa hardiesse et de toute son intelligence. Au xv*" siècle, il eût été un de ces condottieri superbes, qui se taillaient des principautés dans les territoires conquis, et qui, patronnant les architectes, les sculpteurs et les peintres, bâtissaient des villes de marbre, peuplées de statues et ornées de tableaux qui sont aujourd'hui la gloire des musées modernes. Il avait l'envergure d'un Sforza ou d'un Golonna, mais, enserré dans une étroite civilisation, il n'avait pas pu développer ses ailes d'aigle. Et, replié sur lui-même, il avait encore un air d'audace et
VOLONTÉ. n
de force qui le faisait distinguer, au premier abord, par tout œil clairvoyant.
En tout il aimait l'exquis, et jamais homme ne dépensa l'argent avec un dilettantisme aussi raffiné. Il habitait, avenue d'Antin, un bijou d'hôtel qui était la plus charmante garçonnière de Paris. Il y avait réuni des tableaux qui, en dehors de leur valeur d'art, avaient tous une origine célèbre, ayant passé par les galeries des grands amateurs. Aucune maison n'était mieux tenue que la sienne, et ses attelages remportaient des prix au concours hippique. Il faisait courir, et sa casaque violette triomphait sur les hippodromes. Ses bonnes fortunes lui avaient valu des haines terribles, dont il avait triomphé, et des admirations, dont il tirait parti. Dans ce siècle, oii le banal règne, il avait une originahté, et par cela même il était une des douze ou quinze figures curieuses de Paris. Il lui avait suffi de prendre Louis Hérault en amitié pour mettre celui-ci hors de pair. Du jour au lendemain le camarade de Clément était devenu quelqu'un, rien qu'à refléter les rayons de l'astre.
Ils s'étaient rencontrés à Vienne, dans des circonstances extraordinaires. Revenant de Carlsbad, Thauziat avait accepté à souper chez Carlotta Brunnen, une des plus célèbres danseuses de l'Europe. Louis Hérault, qui passait, allant en Moravie chasser le coq de bruyère, avait été amené par lord Eddisley, un de ses amis du club. Thauziat et lui se trouvèrent les seuls Français dans une réunion formée en grande partie d'Allemands. On était alors, enFrance, en proie à une violente anxiété.
La guerre paraissait être à la veille d'éclater, et le Gzar seul, par son intervention inattendue, tenait en suspens l'invasion nouvelle prête à se répandre au delà des Vosges. Clément de Thauziat, habitué à briller partout 011 il se montrait, ne parut pas remarquer la composition essentiellement germanique de l'assistance, et déploya les grâces de son esprit comme s'il eût été entouré d'amis. Les femmes, qui sont généralement cosmopolites quand elles ont affaire à de jolis garçons, s'étaient du reste déclarées pour lui, et la visible faveur dont il était l'objet n'avait pas peu contribué à rendre les autres invités maussades. Mais peu à peu sa verve avait tout emporté, et le souper, commencé à minuit, était, à deux heures du matin, d'une gaîté folle.
Ce fut cet instant que choisit la maîtresse du logis pour porter la santé de celui qui s'était improvisé roi de la fête. Si Garlotta avait simplement levé son verre en l'honneur de Thauziat, tous les hommes présents auraient, sans hésiter, fait raison à la belle danseuse. Mais elle eut l'imprudence de vouloir associer Louis Hérault à sa manifestation sympathique, et, réunissant les deux compatriotes dans le même toast, elle s'écria : « Messieurs , à nos amis de France I » Il se trouvait là deux attachôB militaires allemands, un très noble baron bavarois haut de six pieds, blond comme la bière de son pays, et un petit capitaine prussien trapu, l'air rogue et hargneux, même en état d'ivresse. Au milieu du chorus que firent tous les convives, un bruit strident retentit : les verres des deux officiers venaient de tomber brisés sur la table. Il y eut un instant de silence gêné^
au milieu duquel la voix calme de Clément s'éleva :
— Ces messieurs n'ont plus soif, mais, peut-être, ua peu d'air leur ferait-il du bien?
Il s'était dressé, et avec lui les deux Allemands. Faisant signe à Louis de le suivre :
— Continuez, dit-il aux soupeurs d'un air riant, nous sommes à vous dans une seconde.
Il se dirigea vers une fenêtre qui avait été ouverte à cause de la chaleur, et passant sur le balcon au bas duquel un petit bras du Danube coulait, reflétant les étoiles d'une splendide nuit d'été, il alluma une cigarette et se mit à causer le plus tranquillement du monde avec le Goliath bavarois. De loin, on le voyait sourire, pendant que son interlocuteur, très rouge, faisait « non » de la tête. Louis, de son côté, avait entrepris le petit capitaine. Quelles demandes et quelles réponses furent échangées dans cet entretien qui fut fort court, on ne le sut pas. Mais, au bout de quelques secondes, on entendit un double cri, et sur le balcon on n'aperçut plus que les deux Français. Ils rentrèrent dans la salle à manger, et d'un ton très calme, Thauziat s'adressant à l'assistance :
— 11 y avait eu erreur, ces messieurs avaient encore soif : ils boivent !
On s'élança. Au pied du balcon le baron et le capitaine barbotaient dans deux pieds de vase. Clément et Louis s'étaient chargés chacun du leur. Le lendemain, dans un petit bois, près de Schœnbrun, le Bavarois, qui avait voulu se battre au sabre, recevait de Thauziat, qui pratiquait toutes les escrimes, un coup de banderole qui eût fait l'admiration de tous les tireurs de
lô LES BATAILLES DE LA VIE.
rapière des universités alleniandes. Quant à Louis, il avait mis une balle dans la cuisse du capitaine. A partir de ce jour, Thauziat et Hérault furent inséparables. Peut-être ne fut-ce pas pour le bien de Louis, dont le caractère faible aurait eu besoin d'un plus sage mentor que ce redoutable viveur. Mais on ne change pas sa destinée, et il était écrit dans l'avenir que l'existence de Clément et celle de Louis devaient être tragiquement mêlées l'une à l'autre.
Pour l'instant, ils étaient fort paisibles dans la belle salle à manger de l'hôtel Hérault, et, de bon appétit, s'efforçaient de rattraper les deux femmes qui avaient déjà à demi épuisé le menu du dîner. L'une et l'autre d'ailleurs, la vieille et la jeune, s'étaient interrompues et examinaient avec un plaisir non dissimulé ces deux hôtes inespérés.
— Et maintenant, méchant garçon, veux-tu avoir la bonté, dit la vieille M"'^ Hérault, de m' expliquer ce que tu es devenu depuis huit jours? Car, sans reproche, voilà une semaine que je ne t'ai vu.
— Grand'mère, j'étais en Angleterre avec Clément; nous sommes allés regarder courir une pouliche sur laquelle il fonde de grandes espérances pour les Oaks et peut-être aussi pour le Grand Prix de Paris... Une fille de Baronnette par Turlupin, rien que çal
— Et vous êtes revenus...?
— Aujourd'hui.
— Votre train arrivait donc bien tard, dit en souriant la grand'mère, que vous n'avez pas pu être exacts pour l'heure du diner?
— Nous sommes arrivés ce matin. Je suis allé tantôt à Saint-Denis, pour me faire rendre compte des affaires... Je me suis habillé au cercle... Et nous aurions parfaitement pu être ici à sept heures, si, en venant, ïhauziat ne s'était pas mis en tête de suivre un petit trottin de modiste, dont la tournure lui avait paru agréable.
— Ah! Ah! sire Clément, dit M"^ Lereboulley, dont les yeux gris pétillèrent, nous allons être informées de vos dévergondages!... Vous suivez maintenant les petites filles dans la rue, mon brave homme?... Mais, imprudent, qu'est-ce que vous vous réservez pour votre vieillesse?
Thauziat fit un geste d'insouciance :
• — N'écoutezpaslescalomnies de ce jeune drôle, qui veut tout simplement me noircir dans votre esprit... Et, puisqu'il ose m'attaquer, je vais lui rendre la pareille... Nous sommes en retard parce qu'il a tenu absolument à entrer chez M"* Olifaunt avant de venir ici.
— Etravez-vousvue,labelleDiana?demandaM"^LerebouUey avec un sourire ironique.
— Non, elle dormait encore.
— Et il était sept heures du soir? Oui, c'est sa manière ; elle va au bal cette nuit et veut y paraître fraîche et reposée; alors elle reste au lit tout le jour. Ahl sa beauté, elle la surveille comme un bijou de valeur. Que ne peut-elle la serrer dans un écrin, avec ses diamants, et ne la sortir qu'aux heures marquées pour le triomphe!... Mais chaque année, chaque mois, chaque jour porte atteinte à ses charmes précieux. Aussi Diana, im-
m LES BATAILLES DE LA VIE.
puissante à arrêter la marche du temps, limite le nombre des minutes pendant lesquelles elle sera exposée à la fatigue qui lui vaudrait une ride... Cela s'appelle administrer sa beauté... Elle a déjà un gérant: son mari, i'honorable sir James... Un de ces jours, elle aura un bureais... pour les renseignements.
— Emilie ! s'écria Louis avec reproche, tu ne perds jamais une occasion de te montrer mauvaise pour M°^' Olifaunt.
— Mon père est si bon pour elle ! Elle n'a sans doute pas la prétention d'obtenir les bontés de toute la famille?.,.
Il y eut quelques secondes de gêne pendant lesquelles le rire strident dont Emilie avait souligné son allusion, se fit seul entendre. Désireux de changer la conversation, Louis reprit :
— Je vous préviens, grand'mère, que la belle, si chaudement poursuivie par Thauziat, est une de vos locataires; elle demeure dans le corps de logis du Faubourg.
— Qui te l'a dit?
— Le concierge.
M™^ Hérault leva ses petites mains ridées jusqu'à son bonnet à fleurs, et d'une voix aigrelette :
— Ehbien! Voilà du joli!... Ah çà, Thauziatj'e vous défends de faire du scandale dans ma maison... Cette personne est peut-être une honnête fille.
— Anselme l'atteste. . . D'ailleurs, elle est trop simplement vêtue pour avoir mal tourné. Lorsque Clément l'entretiendra, elle mettra de côté ses petites robes de
laine, et nous lui verrons un coupé à la porte, pour que les autres ThaOziat ne puissent plus la suivre dans la rue.
— Et comment se nomme-t-elle^, cette locataire fortunée qui attire les regards de notre grand maître des élégances? demanda M^^'^ Lereboulley... Vous avez du vous en assurer pendant que vous feuilletiez le concierge ?
— Elle s'appelle, de son petit nom, Hélène, comme celle qui mit autrefois en feu la Grèce et l'Asie, répondit gaiment Louis, et, de son nom de famille : Graville
— Graville! interrompit la vieille M°"^ Hérault, c'est le nom du village où je suis née... H y avait, dans le pays, une famille de Graville qui habitait le château. Mais l'unique héritier était un garçon, et je n'ai point connu de fille qui s'appelât Hélène.
— Héî grand'mère, si vous l'aviez connue, elle aurait la soixantaine, et la personne en question est toute *eune.
— C'est juste, dit en riant M"'*' Hérault... Les vieilles gens parlent de leur passé, vois-tu, comme si c'était hier... La vie s'écoule si vite, qu'on croit encore être ce qu'on a été... Et on est tout étonné quand on vous dit : mais non, il y a de cela un demi-siècle... Un demisiècle!... Juste l'époque où j'épousais ton grand-père. M™^ de Graville y fut pour quelque chose, et je lui ai dû beaucoup en ce temps-là... Il aurait fallu ne pas la perdre de vue... Mais Hérault a voulu venir à Paris, il s'est lancé dans les affaires, et j'ai oublié le pays, le château et la dame qui avait été si bonne pour moi...
C'est l'histoire de bien des gens... On a l'air d'être ingrat, quand on n'a été qu'occupé... Si cette personne appartient à la famille dont je vous parle, nous aurions à nous acquitter d'une dette envers elle.
— Ce sera chose facile, dit Louis, car elle parait pauvre. Alors Clément aurait joué le rôle de la Providence, en nous mettant sur la trace d'une descendante des Graville que vous avez connus... Mais des Graville, il y en a, en Normandie, comme des pommes... C'est un nom très répandu.
— Je m'informerai.
Le diner était terminé et la porte du salon venait d'être ouverte. La vieille M""^ Hérault se leva de table, et, sans prendre le bras de Clément ou celui de son petit-fils, elle passa la première, vive et alerte, laissant derrière elle Emilie et les deux jeunes gens. Le café était servi sur une petite table. Elle le montra à M^'^ Lereboulley :
— Faites-en les honneurs, ma chère, à ces deux messieurs, et après, s'ils veulent nous faire la faveur de rester avec nous, permettez-leur de fumer leurs horribles cigarettes.
— Emilie serait bien fâchée si nous ne fumions pas, dit Louis, ellje n'aurait pas l'occasion de fumer ellemême.
— C'est une gracieuse façon de constater une fois de plus, interrompit M^^Lereboulley, combien je suis mal élevée, n'est-ce pas?
Elle hocha la tête, puis, avec une amère mélancolie :
— Prenez donc une bonne fois l'habitude de me
VOLONTÉ. 2t
traiter comme une créature à part. Je n'ai rien d'une femuK?, j'ai donc voulu m'affranchir, autant que je l'ai pu, de la sujétion imposée à mon sexe. Je me suis faite garçon et je prétends être indépendante dans mon allure autant qu'il me plaira. Je suis privée de toutes les petites joies féminines, je ne dois pas songer à me parer ou à me pomponner... Tournée comme je le suis, ce serait grotesque ! Nul ne me fait la cour... Oh! je m'entends : sincèrement, pour moi-même, car on courtise beaucoup ma dot... Mais lorsqu'un de ces braves, décidés à m'épouser malgré ma laideur, me dit en soupirant : « Mademoiselle, combien vous êtes charmante! » je transpose la musique de sa romance et j'entends : «Mademoiselle, combien vous êtes riche ! » Alors j'envoie au diable le galant et sa spéculation amoureuse, et je cherche des compensations à ma détresse morale, dans les plaisirs de la liberté. Je sors quand il me plaît, je vais où je veux, je conduis moi-même mes chevaux, je parle de tout, je lis tout, je fume avec mes amis, et je suis presque un aussi méchant drôle que toi, entends-tu, mon petit Louis, mauvaises mœurs à part, bien entendu... Et je n'y ai guère de mérite!
Elle fit une pirouette, qui la montra dans sa chétive difformité, puis, partant d'un éclat de rire, elle tira de sa poche une très jolie boite d'argent et y prit une fine cigarette russe qu'elle alluma, poussant avec affectation sa fumée dans la figure de son camarade.
— A la liste de vos défauts il en manque un cependant, mademoiselle LerebouUey, dit tranquillement Jhauziat.
— Et lequel, mon cher?
— Vous êtes fanfaronne, et vous vous vantez d'être mauvaise, plus que bien d'autres d'être bons, et à moins juste titre... Avec vos prétentions à la diablerie, vous êtes excellente.
— Ce n'est pas vrai! s'écria violemment Emilie. D'ail- Teurs pourquoi le serais-je? Je méprise et je hais l'humanité, que je trouve bête, méchante et lâche.
— Vous n'avez pas tort... Mais vous êtes, vous, trop intelligente pour ne pas faire d'exceptions... Et la preuve, c'est qu'en arrivant ici nous vous avons trouvée te* nant compagnie à M.^" Hérault, pour la dédommager de l'absence de son petit-fils.
La grand'mère se leva de son fauteuil, et avec une vivacité joyeuse :
— Bien dit, Monsieur de Thauziat ; la voilà prise en flagrant délit. Du reste, vous y êtes pris comme elle, vous qui, avec vos idées d'égoïsme déclaré, êtes venu manger le dîner d'une vieille femme ennuyeuse, et qui restez encore dans la soirée pour lui faire société...
Thauziat secoua sa belle tête brune en souriant :
— Non, madame Hérault, ne croyez pas à du dévouement... Je viens dîner chez vous parce que la cuisine y est bonne, et je reste après pour faire une partie de besigue avec vous, parce que vous le jouez bien... voilà tout!...
Les yeux de la vieille femme brillèrent, et se tour- Hant vers son petit-fils avec vivacité :
— Alors, Louis, donne-nous la table!...
— Eh bien ! grand'mère, nous pouvons rester jusqu'à
onze heures, dit Louis ; Thauziat va faire une chouette, tache de le rubiconer...
— Sois tranquille. Et vous, Clément, tenez- vous bien!...
Ils commencèrent à jouer. Emilie et Louis s'étaient assis dans un coin du salon. Ils demeurèrent un instant silencieux, elle fumant distraitement, lui suivant une obsédante pensée, qui l'emportait loin de ce tranquille hôtel où les bruits de la ville n'arrivaient même pas, amortis par l'étendue déserte des cours et la solitude des jardins. Il voyait, subitement évoquée, l'iniage souriante d'une femme blonde, au visage rose éclairé par le regard de deux yeux d'un bleu céleste. Elle se balançait, légère comme une apparition, blanc fantôme d'un rêve, gracieuse, un peu irritante avec son énigmatique sourire, semblant dire : Ose donc m'aimerl Si tu m'avoues que tu me désires et que tu me veux, qui sait ce que je .te répondra*? Malgré mon apparence marmoréenne et glacée je suis passionnée et ardente. Mais je ne m'anime et je ne me transfigure que pour celui qui m'adore. . . Prends-moi dans tes bras, et tu sentiras mon coeur battre. Il faut de l'audace : c'est là le secret du triomphe I...
Puis, soudain, auprès d'elle, paraissait une autre forme, à la fois gTotesque et menaçante : celle de son mari, l'honorable sir James, comme disait railleusement Emilie, avec ses cheveux roux crépus, son visage coloré par le porto et ses petits-yeux noirs perçants et moqueurs. Il se montrait flegmatique et cérémonieux, affectant une tenue irréprochable; et parlant de sa loyauté, avec
la fréquence affirmative d'un homme qui ne veut pas laisser le doute se manifester. Paternel pour la belle Diana, à laquelle il prodiguait les appellations tendres, mais visiblement assez peu son mari pour ne pas décourager les adorateurs.
Lorsque le sourire cessait de donner à son visage une expression joyeuse, sa physionomie devenait d'une dureté sinistre. Qu'était-coque cet homme et cette femme, qui avaient subitement paru, deux ans auparavant, dans le monde parisien? Ils habitaient un hôtel avenue Gabriel, sortaient dans des voitures merveilleusement tenues, donnaient à dîner le mardi et recevaient le soir. Le sénateur Lereboulley, père d'Emilie, homme de soixante ans, très gros de corps, les cheveux d'un noir dur qui annonçait la teinture, était intime dans la maison. Il apportait à la belle Anglaise des fleurs et des bonbons, et l'appelait Diana. Il devait avoir, dans sa maison de banque, des fonds à M. et à M""^ Olifaunt, car, à différentes reprises, on avait vu des chèques signés Lereboulley dans les mains de sir James.
Un autre ami avait ses grandes et ses petites entrées dans la maison, c'était Thauziat. Quand on l'interrogeait sur le compte de sir James, il racontait que M. Olifaunt appartenait à une excellente famille du Yorkshire, et qu'il avait épousé par amour la fille d'un pasteur protestant. Il connaissait la femme et le mari depuis très longtemps, et avait beaucoup contribué à leur créer d'agréables relations, quand ils étaient venus se fixera Paris. C'était par lui que Lereboulley avait été présenté à Diana. A différentes reprises, Louis. avait essayé de
questionner Clément sur le compte de ses amis d'Angleterre ; toujours celui-ci s'était dérobé avec une nonchalance hautaine qui rendait l'insistance difficile. Louis, cependant, avait cru se montrer très habile en faisant à Thauziat et àLerebouUey la confidence de sa passion naissante pour M^^Olifaunt. Clément avait répondu très froidement ; « Eh bien ! Fais-lui la cour. » Quant au sénateur, il avait froncé violemment le sourcil et, plein d'agitation, s'était écrié : «Mais, mon cher, vous êtes fou ! C'est une très honnête femme ! »
Alors que croire? A qui se fier ?Les apparences étaient en faveur du ménage Olifaunt, qui menait un train honorable, était entouré d'amis sûrs, et n'attirait l'attention que par une certaine pointe d'excentricité libre, trèsexcusable chez des étrangers. Et cependant, l'instinct secret de Louis le mettait en garde, et il conservait l'étrange soupçon que Diana pourrait être, en réalité, une aventurière de haute volée, et sir James un chevalier d'industrie vivant de l'inconduite de sa femme.
Absorbé par sa rêverie, Hérault poussa un soupir.
— Cœur qui soupire n'a point ce qu'il désire, dit Emilie en jetant sa cigarette... Je te parie que je devine à qui tu penses?...
^— Voyons... fit le jeune homme dont les paupières battirent, comme s'il se réveillait.
— A notre chère belle Diana. Est-ce vrai ?
— C'est vrai.
— Pour ma peine, apprends-moi où vous devez vous rencontrer ce soir. Car vous allez dans la même maison, n'est-ce pas ? »
— Alors, sois discrète, car c'est un secret que je vais te confier : nous allons à la redoute du con:ite Woréseff...
— Mais c'est une soirée de cocottes !... s'écria Emilie avec un geste effarouché. Et notre pudique Diana se montrera dans un pareil lieu ?
— D'abord il n'y aura que les étoiles de nos grands théâtres...
— Eh bien! qu'est-ce que je disais? interrompit M"^ Lereboulley.
— Et, poursuivit Louis, beaucoup de femmes du meilleur monde, en veine de curiosité. Sous le masque on peut se permettre bien des choses. . . Du reste, M™^ Olifaunt sera bien accompagnée. Sans compter sir James. . .
— Oui, ne le comptons pas !...
— Il y aura ton père I...
— Mon sénatorial et majestueux père, lui-même! Qu'est-ce qu'il va faire dans cet endroit-là? 11 se fera encore carotter des billets de mille francs par un tas de petites demoiselles...
— Enfin, il y auraThauziat, et ton serviteur. . . Tu vois qu'avec tant de protecteurs...
— Diana sera bien en danger !
— Tu n'es pas sérieuse, Emilie.
— Et toi, jeune malin, est-ce que tu Tes ? En somme, d'après ton dire, votre soirée est une réunion des plus choisies... Faubourg-Saint-Germain et Faubourg-Montmartre mélangés. La mère sans danger y conduira sa mie... C'est parfait !...
Elle se pencha vers son ami , et d'un ton très câlin :
— Alors, emmène-moi, mon petit Louis... Je meurs d'envie d'y aller...
— Tu plaisantes !
— Une fois par hasard, non !
— Mais, ma chère, tu n'as pas d'invitation.
— La bonne raison ! A ton bras, qui est-ce qui risquera une observation? Tu diras à Woréseffque je suis la belle Fatma, déguisée en Parisienne... Sous un domino, tu verras, je ferai illusion. . . Oh ! que ce sera amusant ! J'intriguerai. . . Je sais tant de choses sur tous ceux qui seront là... Hein? C'est entendu?... Je ne te gênerai pas... Tu seras libre. Et quant à moi, celui qui s'aviserait de me manquer de respect...
Elle redressa sa petite taille, puis avec son air de gamin gouailleur :
— Celui-là, il serait rudement volé î
— Eh bien ! soit ! dit Louis. Mais à une condition : tu me diras ce que tu sais sur le compte de M™® Olifaunt.
Le visage d'Emilie se rembrunit ; elle pinça ses lèvres et, hochant la tête avec gravité :
— M°^^ Olifaunt ? Que veux-tu que je te dise sur elle? Tu la connais... Elle est belle, jeune, riche...
Louis eut une hésitation, puis, fixant avec attention ses regards sur ceux de M^^'' Lereboulley :
— Qu'est-ce qu'elle est à ton père?
— Ah! c'est ça qui te taquine?
— Oui, j'ai interrogé Thauziat, il n'a pas voulu me répondre. Toi, tu détestes Diana et elle a peur de toi, c'est visible... Pourquoi ta haine? Et pourquoi sa crainte?
Les yeux d'Emilie devinrent plus sombres sous ses sourcils froncés, et d'une voix railleuse :
— Nous ne nous adorons pas, c'est vrai. Et puisque tu veux tout savoir, je crois que Diana est une fille naturelle que mon père a eue, autrefois, en Angleterre.
Louis fît un haut-le-corps :
— Tu te moques de moi ! Il ne la connaissait pas il y a deux ans.
— 11 l'a retrouvée par hasard . . . C'est Thauziat qui l'a mis sur la trace. . . Les voies de la Providence sont mystérieuses!...
— Allons ! Ce n'est pas possible !
— Alors, qu'est-ce qu'elle serait donc, si elle n'est pas sa fille? s'écria Emilie, avec toute sa gaîté revenue. Sa maîtresse ? Tu n'espères pas que je vais te raconter que je soupçonne mon père de se mal conduire ?. . . Et notre honorable sir James, que deviendrait-il dans tout cela? Et moi-même, qui reçois la divine Diana, que serais-je, si c'était une farceuse? Non pas! Sa conduite est parfaite, seulement c'est une Anglaise, et les étrangères sont excentriques, voilà tout. Et pour finir, laisse-moi te donner un bon conseil : ne lui fais pas la cour. Tu t'attirerais une affaire avec sir Olifaunt, qui est de première force au pistolet...
Et comme Louis haussait les épaules avec un tranquille dédain :
— Et, surtout, tu mécontenterais papa, ce qui serait infiniment plus grave.
— Alors, il aurait donc des raisons d'être mécontent ?
— 11 aurait celles que je t'ai dites... Contente-t'en, et
trouve-les bonnes, à défaut d'autres... Ainsi, tu m'emmènes?
— Puisque tu y tiens. Mais à tes risques et périls.
— Naturellement. . .D'ailleurs papa sera lu. . . Et quand je m'ennuierai, je lui ferai la surprise de me faire connaître.
— Voilà un homme qui sera heureux ! Où Irai-je te prendre?
— A la porte de l'hôtel, à minuit. C'est dit?
— C'est dit.
Au môme moment, la vieille M""^ Hérault se levait de la table de jeu. Elle se tournaversles deux jeunes gens, et, l'air navré :
— Eh bien! voilà une belle affaire, mes enfants. Ce Clément a une chance incroyable : nous perdons deux cent cinquante francs !
— Bon, attendez, s'écria Emilie en s'asseyant à la place de la grand'mère, je m'en vais lui rattraper votre argent, et un peu du sien avec...
Elle battit les cartes, et, regardant hardiment M. de Thau^iat :
— Coupez, mon brave, et pas trop de soixante de dames, hein! ce serait de l'ostentation!
Clément leva sa belle tête, et avec un sourire :
— Vous, tâchez de ne pas tricher.
— Si je ne triche pas, avec vous, comment ferai-je pour gagner?
— Merci !
A travers la table il prit la main fine et nerveuse de M"® LerebouUey, et, sur ses ongles roses, il mit un bai-
ser. Emilie le laissa faire avec complaisance. Ses narines eurent un léger gonflement, ses regards brillèrent comme avivés par une émotion soudaine, puis de sa voix ironique :
— Vous adorez ce qui vous déchire, c'est bien!
Et, conseillée par Louis, elle entama la partie.
Dans son fauteuil au coin de la cheminée, la vieille M™® Hérault, engourdie par le silence, s'était mise à rêver. Le souvenir de cette jeune fille, qui portait le nom du pays où elle était née, lui trottait par la tête. Et, insensiblement, elle redescendit la pente du passé. Les années de jeunesse et de pauvreté, années heureuses pourtant et qu'elle revoyait en souriant, défilèrent une à une devant ses yeux, et, captivée par le mirage qui lui faisait revivre, en un instant, toute sa vie, l'aïeule oublia ce qui l'entourait.
Entre Longueville et Saint-Aubin, sur la route de Rouen à Dieppe, se trouve le petit village de Graville : une centaine de maisons blanches, à toits de chaume ou de tuiles, groupées dans la verdure des vergers, traversés par la charmante rivière de la Scie. Au sommet d'une colline, couverte de hêtres au feuillage noir frissonnant sous la brise de mer, le château dresse ses tourelles de brique, encadrant une assez belle façade de style Renaissance ornée d'un monumental perron , d'où, par un escalier à double révolution, on descend sur une terrasse bordée de très vieux lilas et de larges platesbandes de fleurs. Une inscription, gravée sur une plaque de marbre à l'entrée du château, rappelle qu'Henri IV a couché à Graville le soir de la bataille d'Arqués. Ce fut là, dit-on, dans un salon du rez-de-chaussée, sur une table de marqueterie italienne précieusement conservée, que le roi victorieux écrivit le célèbre billet :« Pendstoi, brave Grillon, nous avons vaincu à Arques et tu n'y étais pas. » A quelques centaines de mètres de la clôture
du parc, derrière un rideau de peupliers, au bord de la rivière, une usine étale ses murs salpêtres par l'humidité et noircis par la fumée. On l'appelle le Glandier. Là se lamine le cuivre qui sert à blinder les quilles des navires, se martèlent les chaudières des bateaux à vapeur, et se fondent les tuyaux des machines. Le Glandier est une dépendance de la terre de Graville. Le comte Bernard, ayant, en 1814', quitté le service qu'il avait pris dans la marine danoise pendant toute la durée de la Révolution et de l'Empire, a fondé l'atelier de laminage pour donner de l'occupation à de braves serviteurs qui avaient partagé son exil. M. de Graville, très au fait des découvertes scientifiques et prévoyant la transformation que l'emploi de la vapeur devait faire subir au matériel naval, joignit, en 1826, la fabrication des chaudières au laminage, et fut en mesure de fournir aux constructeurs du Havre tous les appareils qui leur furent nécessaires.
Le contremaître de l'usine était alors un grand gars de trente ans nommé Hérault, très intelligent, mais complètement illettré. Il avait des aptitudes extraordinaires pour la mécanique, et n'ayant pas senti la nécessité de savoir lire, il avait tout seul appris à dessiner. Il était l'inventeur d'un clapet automatique d'une simplicité extrême qui avait attiré à son patron d'importantes commandes. Fort et bien bâti, il était la coqueluche des filles de Graville, et, parmi ses conquêtes, il avait eu l'honneur de compter la « demoiselle » du père Gandon, le cabaretier chez lequel il allait boire de l'eaude-vie de cidre, le dimanche seulement, car il ne segri-
sait jamais dans la semaine et passait pour un homme rangé. Fiiine, ainsi qu'on appelait familièrementM"® Joséphine, s'était éprise d'Hérault qui lui contait fleurette. Et, le soir, on pouvait les rencontrer sur la route d'Offranville, auprès des écluses de la Scie, marchant côte à côte dans la nuit tiède.
11 était résulté de cette amoureuse intimité un accident qui mit le père Gandon d'autant plus en fureur qu'Hérault, Normand égoïste et raisonneur, ne parut pas le moins du monde disposé à réparer la faute commise. Il ne voulait pas s'embarrasser d'une femme qu'il faudrait traîner derrière lui comme un encombrant fardeau. Dans ses rêves d'ambition, le contremaître voyait \e Havre, et peut-être un jour Paris, sols fertiles où les idées poussent et rapportent gros. l\ économisait depuis dix ans pour se constituer un petit capital qui lui permit d'aborder les affaires et, d'ouvrier, de devenir à son tour patron. Aussi laissait-il Fifîne s'en prendre à ses yeux, et, pour se soustraire aux criailleries du père, avait-il cessé d'aller au cabaret.
Dans le pays les gars se disaient : « Est-il bête ce Hérault de ne pas épouser la fille et l'établissement de Gandon ! Un homme serait là bien heureux, logé, nourri, abreuvé et dorloté jusqu'à la fin de ses jours. » Ils ne pouvaient deviner les projets de leur camarade : ses visées étaient trop hautes pour qu'ils pussent y atteindre. Et très fermement, dans l'intérêt de son avenir, Hérault avait coupé court à toutes les douceurs du présent. Plus d'amour libre et plus de franches griseries. Il s'enfermait tout seul dans sa chambre, et passait ses
soirées à tirer, d'une main habile, des lignes sur du papier. Il était sur la trace d'une nouvelle découverte. Cependant, le hasard, en qui il avait placé toute sa confiance, allait lui imposer la modification d'existence à laquelle il se refusait si rudement, et faire de son mariage avec la petite Gandon la première assise de sa fortune.
M"^ de Graville, jeune femme de vingt-cinq ans, avait eu, de son mariage avec le comte Bernard, un fils, délicat et chétif, avec lequel Fifine, quand elle venait en journée au château, jouait pendant des heures, douce et complaisante. Prise de désespoir, en se voyant repoussée par Hérault, honteuse de sa maternité devenue visible , la pauvre fille avait cessé de travailler chez M ™^ de Graville, et le petit garçon, n'ayant plus la compagne de ses jeux, se plaignit de son absence. La comtesse s'informa, apprit l'aventure, et sachant que Hérault était employé à l'usine, entreprit de l'amener à faire son devoir. M™^ de Graville était éloquente, mais surtout elle était riche et une dot de trois mille francs , offerte à propos, mit dans un équilibre si parfait l'amour et l'ambition du contremaître, que, le mois suivant, il conduisit M^^^ Gandon devant le maire de Saint-Aubin.
Au bout d'un an, riche de six mille francs, mari d'une femme active et dévouée, père d'un gros garçon qu'on avait nommé Pierre , Hérault quittait Graville et s'installait au Havre pour exploiter un générateur de sa façon qui devait transformer très avantageusement les chaudières à vapeur. Le Normand, ardent au travail et âpre au gain, avait été, en naissant, marqué au front du signe qui distingue ceux qui doivent réussir dans toutes
les entreprises, car, dix ans plus tard, il était installé à Paris et possédait à Saint-Denis un vaste établissement métallurgique. La révolution de 1848, qui causa tant de ruines, fut pour Hérault une occasion de fortune. Profitant de la baisse énorme de la rente, il jeta dans les fonds publics tout ce qu'il avait d'argent disponible. En 1852, après le coup d'État, il réalisa son capital et l'employa à acquérir des terrains dans les Champs-Elysées. Cet ancien ouvrier, avec une intuition supérieure des besoins de luxe de la bourgeoisie parisienne, avait deviné que le régime nouveau allait favoriser l'éclosionde somptueux palais, et la spéculation décupler la valeur du sol. En même temps qu'il lotissait les arpents de terrain achetés aux environs de l'arc de triomphe de l'Étoile, et qu'il devait revendre mille francs le mètre, Hérault se rendait adjudicataire de l'hôtel du Faubourg- Poissonnière et s'y installait avec sa femme et son fils, déjà âgé de vingt-six ans.
Pendant toute la durée de l'Empire, les deux hommes travaillèrent sans relâche. Le vieil Hérault ne vécut que pour son industrie, et la porta au plus haut point de perfection. Ses ateUers immenses, où grouillaient, dans un bruit infernal, dix-huit cents ouvriers, étaient une des curiosités de Saint-Denis, et à l'Exposition de 1867, l'ancien contremaître, président de la section des ma^ chines, était fait officier de la Légion d'honneur. Des pensées d'ambition commencèrent alors à fermenter dans sa tête et, en se voyant arrivé si haut par son activité et son intelhgence, Hérault eut l'ambition de vouloir travailler au gouvernement de son pays. Se faire
nommer député de Saint-Denis serait un jeu d'enfant pour l'ancien ouvrier, qui savait parler leur langue aux compagnons rouges de limaille. 11 lui suffirait de manifester son désir pour que son succès fût assuré. Et alors, qui sait? Peut-être un ministère : les Travaux publics. Et tant de belles réformes , tant de règlements pratiques : un socialisme sain dont il devinait le germe dans l'esprit du maître impérial, et qui devait assurer au peuple une ère de travail plus féconde en sécurité et en bonheur.
La guerre, éclatant brusquement, réduisit à néant tous ces admirables projets. Le vieil Hérault, qui croyait au triomphe de la France, mourut du saisissement que lui causa l'invasion allemande . C'était cependant une forte tête, mais il ne put supporter la vue de ses ateliers changés en parc d'artillerie, et de ses bureaux convertis en ambulances. Les hautes cheminées de l'usine privées des noirs panaches de la houille, et le fort de la Briche couronné de la blanche fumée de la poudre lui offrirent un spectacle trop inattendu, et avant la capitulation de Paris, le brave homme était mort laissant sa fortune à sa veuve et son industrie à son fils.
C'était un homme de quarante ans que Pierre Hérault, lorsque le gouvernement de l'usine lui échut. Il avait été élevé à la dure, et, sous la lourde main du « patron »^ ainsi qu'il avait l'habitude d'appeler son père . il avait peiné comme un commis. 11 y avait déjà des millions dans la maison, que le vieil Hérault n'avait encore rien changé à ses habitudes de petit bourgeois. A dire vrai, il n'en sentait pas lanécessilé. il n'avait pa> do besoins.
et ne s'acharnait à la poursuite de la fortune que pour obéir à sa passion innée d'acque'rir. Lui et sa femnne Joséphine se levaient à cinq heures en été, à six heures en hirer, et se couchaient presque avec le soleil. Deux fois l'an, à la fête du patron et à Pâques, la famille louait une loge et allait voir la pièce en vogue.
Lorsqu'on 1860 Pierre Hérault se maria avec la fille d'un riche vermicellier, son père ne lui donna pas de dot, et exigea qu'il habitât le second étage de l'hôtel du Faubourg-Poissonnière. L'existence de cette famille logée dans cette vaste demeure, avec quatre domestiques, fut tout ce qu'on peut imaginer de plus mesquin. Les dames Hérault avaient chacune leur femme de chambre. Une cuisinière était chargée de préparer les repas que les deux ménages prenaient en commun, non pas dans la splendide salle à manger décorée de ravissantes peintures représentant des scènes mythologiques, mais dans une petite pièce eontiguë à la cuisine. Le seul domestique mâle était le cocher, qui, après avoir ramené de Saint-Denis les messieurs Hérault, avait, avant le pansage de son cheval et le lavage de sa voiture, à servir le dîner, en véritable maître Jacques.
Cette vie, à laquelle Pierre Hérault était habitué depuis son enfance, avait paru lourde à sa jeune femme. Sortie du couvent avec une éducation très soignée, et des vues sur le monde et l'existence, qui ne pouvaient être celles de ses beaux-parents, elle avait trouvé dans le cœur de son mari un écho à ses plaintes. Pierre aussi, plus instruit que son père, l'esprit ouvert aux progrès sociaux, souffrait de la médiocrité qui lui était imposée.
Connaissant la fortune acquise, dressant lui-même l'in» ventaire de chaque année, il blâmait la parcimonie paternelle, sans oser protester. La libre disposition de ses appointements et des revenus de la dot de sa femme lui aurait permis de se donner quelque plaisir. Mais il craignait les réprimandes du patron. Et les années se passaient monotones, sans incidents, sans émotions, dans le labeur toujours renouvelé, et sans but, puisqu'il était interdit de jouir de cette richesse qui augmentait toujours.
M™^ Hérault , la mère , avait trouvé un moyen ingénieux et peu coûteux d'occuper sa vie : elle s'était donné la passion des fleurs. Son mari lui avait fait construire,, au fond du jardin, une serre exposée au midi, dans laquelle, avec le soin et la patience d'un amateur hollandais, elle cultivait les espèces d'orchidées les plus belles et les plus rares. Par un retour de son caractère paysan, elle n'avait pas voulu sacrifier uniquement à la frivolité, et, devant le mur du fond de la serre, elle avait planté des ceps de vigne qui produisaient en juillet d'admirables grappes de raisin. Ce raisin, triomphalement servi à la fin du repas à M. Hérault, obtenait'grâce pour les modiques dépenses que faisait sa femme. Le côté utilitaire sauvait, aux yeux de ce travailleur, le côté futile de ce passe-temps.
La jeune M""^ Hérault, qui n'aimait point l'horticulc-ure, se consolait en s'occupant passionnément de son enfant, qu'elle pomponnait comme un fils de roi. H n'y avait jamais de robes assez brodées, de bonnets trop garnis de précieuse dentelle pour le petit Louis , dau-
phin de cette maison Hérault-Gandon,qui avait une signature jugée de premier ordre à la Banque, et qui ne dépensait certainement pas cinquante mille francs par an pour vivre dans un hôtel qui avait servi de théâtre aux fêtes de la Régence. La jeune femme acceptait sa médiocrité présente, en pensant aux splendeurs que lui promettait l'avenir. Trop bonne pour souhaiter la mort de son tyrannique beau-père, elle ne pouvait cependant penser qu'il serait éternel, et elle se rendait compte que tout, au lendemain du deuil, prendrait certainement dans la famille une allure nouvelle. La destinée ne lui avait cependant pas réservé cette tardive jouissance. Elle mourut dix-huit mois avant le vieil Hérault, et laissa son mari veuf avec un fils de six ans à élever.
La grand'mère, heureusement, setrouvaitlà, qui, sans hésiter, se partagea entre ses plantes et son petit-fils, fleur plus tendre et plus frêle que toutes celles qu'elle avait soignées jusqu'ici. Il était délicat, ce rejeton d'une race d'ouvriers, comme si la sève se fût peu à peu affaiblie à mesure que les descendants s'affinaient. Pierre était déjà moins vigoureux et moins rude au travail que le vieil Hérault, et le petit Louis était moins robuste encore que son père. Les grand'mères ont habituellement pour leurs petits-enfants une tendresse plus passionnée et plus indulgente que pour leurs enfants eux-mêmes, îl semble que le cœur des vieilles gens, comme le vin généreux, se soit fondu et adouci avec le temps. Peutêtre au:?si, la fin de la vie, imminente, les fait-elle se hâter de jouir de leurs effusions, et les baisers qu'ils donnent ïïii sont-ils si tendres que parce qu'ils peuvent être
les derniers. La bonne dame témoigna à son petit-fils un amour exclusif et violent qui lui eût fait mettre le monde aux pieds de ce bambin aux yeux bleus et aux boucles blondes. Quant à Pierre Hérault, elle le traita avec une singulière indifférence. Elle vivait avec lui dans une communauté de vues complète. Elle disait : « très bien » à tout ce qu'il proposait ; car cet ancien esclave s'était promptement métamorphosé en maître. Mais tousles soins, toutes les prévenances, toutes les pensées, tous les rêves étaient pour l'enfant.
D'ailleurs, ce grand garçon de quarante-cinq ans n'avait plus besoin de sa mère. Il était devenu du jour au lendemain : « Hérault-Gandon » , aux lieu et place de son père ; il était le mâle, le chef, et pouvait commander. Il ne s'en fit pas faute . Et en peu de temps la face de la maison changea. Le parcimonieux père Hérault n'était pas, depuis six mois, dans la tombe, que des ouvriers avaient envahi l'hôtel, pour le remettre en l'état où La Grimonière l'avait laissé, au temps où les nymphes d'Opéra couraient de leurs pieds légers sous les ombrages, et s'arrêtaient dans les grottes du jardin, en compagnie des Ganillac et des La Pare. Les merveilleuses dorures du salon, ternies par un siècle d'abandon, reparurent sous l'éponge des peintres. Les bergers et les bergères des dessus de portes, nettoyés et revernis^ s'éyeillèrent dans leurs cadres. En arrachant des papiers, dans une salle de billard, on découvrit des tapisseries de Beauvâis admirables, sur lesquelles ces ignobles tentures imprimées avaient été collées. Les greniers rendirent les vieux bois des marquises et des fauteuils qui y avaient
été relégués avec mépris pour laisser la place au glorieux acajou orné de bronzes dorés du premier empire.
Hérault eut la bonne fortune de rencontrer un tapissier homme de goût, qui s'efforça de reconstituer un mobilier digne de l'hôtel. Il n'y eut donc, dans les salons, aucun de ces lampas criards, ni de ces velours de Gênes pesants qui déshonorèrent les ameublements sous le second empire. Des soies anciennes à délicieux bouquets recouvrirent les meubles, et se drapèrent aux fenêtres. La cage du grand escalier fut ornée de quatre admirables tapisseries représentant les batailles d'Alexandre par Lebrun. La rampe en fer forgé, noircie par le temps, fut habilement redorée . En quelques mois, l'hôtel du Faubourg-Poissonnière prit un aspect de luxe en rapport avec la fortune de ceux qui l'habitaient. Le nombre des domestiques fut doublé. Quatre chevaux rendirent aux écuries un peu d'animation, et les remises furent pourvues d'élégantes voitures. La dépense de la maison tripla dès la première année, mais n'absorba cependant pas le quart des revenus.
Hérault, qui n'avait commencé les réparations de l'hôtel qu'en tremblant, et qui s'était dit en réformant complètement le train de la maison : « Voyons comment cela marchera, » s'aperçut avec joie que ses « folies » étaient, en somme, fort raisonnables et qu'au lieu de s'arrêter il pouvait aller de l'avant. Rien ne parut plus doux à cet homme, jusque-là sevré de toutes les satisfactions du luxe, que de s'en offrir tous les raffinements. Peu à peu il se laissa glisser à la mollesse de la vie. Il ne se leva plus dès l'aube, comme le vieil Hérault l'avait
habitué à le faire. Il était maintenant d'un cercle, et, quand il avait veillé tard, les langueurs de la grasse matinée lui semblaient irrésistibles. Un sous-directeur et trois ingénieurs avaient été chargés à l'usine de la besogne que son père et lui avaient menée à bien pendant tant d'années. Il put ainsi se donner du bon temps et profiter de l'existence.
Au bout d'un an do célibat, il avait rencontré au bord de la mer une jeune veuve, très élégante, très entourée, qui l'avait attiré chez elle et s'était chargée de compléter son éducation mondaine. Il avait trouvé dans son salon une société d'hommes et de femmes dont le but unique était le plaisir. Avec un peu d'expérience, il se fût aperçu, dès le premier coup d'oeil, que si les hommes étaient d'une valeur incontestable et d'une honorabilité parfaite, les femmes étaient, pour la plupart, d'une vertu douteuse et d'une origine équivoque. Il ne vit que l'agrément de leur compagnie et pourvut largement au luxe coûteux de celle qui lui avait préparé tant de satisfactions. S'il dépensa beaucoup d'argent, il en gagna moins, parce qu 'à l'usine rien ne remplace l'œil du maître. Mais il se conforma fidèlement à la morale des philosophes mondains qui ont décidé que, ne sachant pas ce qu'il y a après la mort, l'homme doit, pour être sage, commencer par rendre la vie aussi agréable que possible. Ce matérialisme élégant et dissipateur eût fait frémir le vieil Hérault, qui qualifiait de prodigalité toute dépense inutile. Mais pendant que son fils faisait sauter ses écus, le créateur de la fortune dormait dans le tombeau de famille.
Ce n'était pourtant qu'un demi-viveur que Pierre Hérault et, s'il ne continuait pas l'œuvre paternelle, il ne la compromettait guère. Il ne s'enrichissaitpas, mais ne se ruinait pas non plus. Il mangeait benoîtement ses revenus, et, avec des airs de tout jeter par les fenêtres, il était encore fort sage. Son fils Louis devaitl'être moins. Et, pris tout petit par le goût du luxe, il allait réaliser le vrai viveur que n'avait pas su être son père.
Dès qu'il eut l'âge de raison, il fut visible qu'il avait une vocationmarquée pour toutce qui coûte de l'argent, et un dégoût profond pour tout ce qui en rapporte. A dLx-huit ans, il avait été impossible de lui faire passer un seul examen, quoiqu'il fût intelligent, et il avait fallu des protections pour le faire admettre au volontariat. La grand'mère Hérault, envoyant partir ce gamin, rose, mince et blond, qui avait l'air d'une fille et qu'on allait, vingt-quatre heures plus tard, transformer en hussard, pleura des larmes plus amères que quand elleavait perdu son mari. Dans sa grande maison, qui lui paraissait vide depuis que l'enfant chéri n'y était plus, elle se promena comme une âme en peine. La culture de ses fleurs même la laissa indifférente. Les plus précieuses orchidées ne lui arrachèrent pas un regard. Au bout d'une semaine, n'y tenant plus , elle partit pour Évreux où le régiment de son petit-fils était en garnison , et s'installa à l'auberge.
Mais quoiqu'elle ne fût pas exigeante, elle se trouva si mal qu'elle chercha, dans les euxii ons, une maison où elle pût vivre confortablement pendant les douze mois que devait durer ce qu'elle appelait « le martyre » de
^'t LES BATAILLES DE LA VIE.
son cher enfant. Or la présence de sagrand'mère ne faisait pas du tout le compte du » cher enfant», qui avait rencontré, en arrivant au corps, très joyeuse compagnie. Tous ces petits hussards, volontaires d'un an, n'engendraient pas la mélancolie et, dans les intervalles du -service et de l'instruction, ils avaient organisé à dix ou douze fils de famille, dans un cottage du faubourg, une façon de cercle où, à fumer, manger, boire, jouer et le reste, ils passaient très agréablement les heures. Quelques personnes assez jolies, dénichées dans la ville par ces oiseleurs qui promettaientpourl'avenir, les aidaient à endurer la vie, et jamais la présence d'une grand'mère û'avait été moins urgente que ne le parut à Louis celle de la vieille M""® Hérault.
Son premier mouvement fut de la renvoyer à Paris. Mais on ne se défait pas si facilement des gens qui vous aiment. Le hussard eut beau expliquer à l'excellente femme qu'il se portait très bien, que tout allait au mieux et qu'il n'avait nullement besoin d'elle, il ne put pas lui persuader qu'elle n'avait pas besoin de lui. AlorS;, il chercha, lui aussi, une résidence, et comme il tenait à ce qu'elle ne fût pas trop près de la ville, il découvrit sur les bords de l'Eure, entre les forêts de Pacy et de Breteuil, relié à ces deux massifs forestiers par de jolis bois bien percés, un château charmant, situé à Boissise-le- Roy, et que le propriétaire consentait à louer pour un an. On achèterait le domaine, s'il plaisait, après habitation. Le malin huscard, qui n'avait pourtant pas besoin de tant de ruses, n'ayant qu'à dire : je veux, fit remarquer à sa grand'mère qu'il y avait dans la propriété de
fort belles serres, et tira des larmes à M™*^ Hérault, qui se dit : il a pensé à mon plaisir. En conscience, ce délicieux égoïste n'avait pensé qu'au sien. Boissise était campé sur une jolie colline, à trois lieues d'Évreux. Des fenêtres du château on découvrait la ville. Il montrai sa grand'mère la flèche de la cathédrale, et lui dit :
— D'ici, avec une lorgnette, tu verras le toit de la caserne; nous serons ensemble, et tu vivras, au moins, au grand air. Avec de bons chevaux, en trois quarts d'heure, tu te rendras à la ville... Et, le dimanche , je viendrai te voir avec mes amis.
M""' Hérault loua Boissise, amena de Parisson cocher, ses voitures, ses domestiques, ce qu'il fallait de meubles pour garnir les appartements un peu vides du château, et finalement se trouva fort bien. Les serres lui plurent, autant par un retour de son ancienne passion que parce que le cher Louis avait assigné cette occupation à son désœuvrement. Lui, pendant ce temps-là, (( carottait » le plus qu'il pouvait sur ses heures de service et d'études, grâce à la connivence des sous-officiers, gorgés de cigares et d'argent. Et les jours s'écoulaient, dans la garnison, occupés par de chaudes parties de poker ou de baccara et de joyeuses petites fêtes au Café de Paris.
n y avait une chasse à Boissise , et , lorsqu'arriva le mois d'août, Pierre Hérault, qui, depuis six mois, avait fait la sourde oreille à toutes les sollicitations de sa mère, qui le pressait de venir, se décida à se déplacer. Le pays lui sembla délicieux et, pris d'un subit caprice pour les champs et les bois, il déclara qu'il y passerait l'automne.
Évreux était à deux heures de Paris; rester à Boissise n'était donc pas s'enfermer au désert. Il se prépara à mener grand train et produisit, dans ce paisible coin de province, une agitation extrême. Par ses relations de cercle, il se trouva connaître quelques officiers, qui amenèrent le reste de l'état-major. Boissise retentit du bruit clair des éperons sonnant sur les dalles. Mais l'élément féminin représenté par la vieille M"*' Hérault parut insuffisant.
Quelques invitations adroitement faites dans le pays attirèrent les femmes et les filles des châtelains des environs, et les réceptions de Boissise commencèrent à offrir un ensemble supportable. La grand'mère plut par sa charmante bonhomie, le fils par sa simplicité. Quant au petit-fils, il était plus souvent au château qu'à la caserne, bien que gêné au milieu de ses officiers, encore qu'ils fussent les convives de son père. Le prestige du :galon, établi par de longs mois d'obéissance, ne s'affaiblit pas en quelques heures de familiarité.
Pierre Hérault qui , depuis son introduction dans le monde élégant, avait appris à monter à cheval, aurait bien voulu organiser des chasses à courre. La forêt était vive en grands animaux, et le terrain sablonneux se prêtait admirablement à la cavalcade. Mais, outre que l'époque n'était pas favorable, la meute manquait complètement. 11 fallut donc se contenter de quelques rallye-papers, auxquels les officiers de hussards se chargèrent de donner un entrain exceptionnel.
Louis, qui était un cavalier de premier ordre, se tenait systématiquement loin de ses chefs, pendant ces
courses où il lui eût été facile de triompher, grâce à la qualité des purs sangs de son père. Avec un tact très fin, il ne se souciait pas de porter ombrage à ceux qui, charmants à Boissise, auraient pu être sévères à Évreux. Il partait avec tout le monde, dans sa tenue de simple soldat, pour ne point offusquer le moindre sous-lieutenant par l'élégance de sa mise, et, après cinq minutes de galop, il prenait une allée transversale et se perdait dans le bois, laissant le gros de la course se développer sur la piste des papiers. Il s'en allait ainsi sous la voûte fraîche des futaies, foulant au pas de son cheval l'herbe épaisse des routes, écoutant distraitement le cri strident des geais fuyant de hêtre en hêtre, et le lointain appeJ du coucou mélancolique.
Il s'arrêtait à la lisière de la plaine, s'asseyait sur un revers de fossé, et, dans la chaleur endormante du soleil d'été, restait les yeux occupés par la large ondulation des blés jaunes sous la brise . L'écho lui renvoyait les fanfares amorties du cor, et cette paix profonde le reposait délicieusement des plaisirs bruyants de sa vie ordinaire. 11 rêvait, étonné de la fuite rapide des heures, se surprenant à penser qu'il y avait peut-être, dans ce monde, des douceurs autres que les dîners fins, l'amour de rencontre, et l'abatage des neuf au baccara. Cette i^ature douce, tendre et un peu molle, eût été facilement tournée vers le bien. Il eût suffi d'une ferme influence, constamment manifestée, pour faire de ce garçon de vingt ans, déjà entraîné par des fréquentations mauvaises, un homme charmant et bon, au lieu du viveur inutile aux autres et dangereux à lui-même qu'il promettait
d'être. Mais cette influence, sa grand'mère n'avait pas une autorité intellectuelle suffisante pour l'exercer, et son père était trop occupé à se décarêmer de ses quarante ans de vie austère, pour diriger d'une façon suivie une autre existence que la sienne.
Un jour, on avait fait la partie d'aller déjeuner en forêt, auprès des ruines d'une très ancienne abbaye de Prémontrés, très connue des archéologues sous le nom de Saint-Wulfrand. Il était environ quatre heures. Louis s'étant séparé de ses compagnons, suivant son habitude, revenait vers Boissise au pas de son cheval . Toute la journée, il avait été préoccupé d'une demande d'argent assez forte, que ses pertes au jeu le forçaient à faire à sa famille. Et, après avoir tourné autour de son père, il s'était décidé à confier son ennui à M™^ Hérault. Il rentrait dans cette intention, mâchonnant un cigare, et pensant que dans deux mois il serait libéré de son service et pourrait mener joyeuse vie à Paris, lorsqu'en passant devant une route d'exploitation de coupe, deux appels, jetés d'une voix claire, arrivèrent jusqu'à lui. Il s'arrêta et, à deux cents mètres, aperçut, près d'une voiture, quelqu'un qui, de la main, lui faisait signe d'accourir. Il se lança dans le chemin, coupé d'ornières profondes par le passage des charrettes de marchands de bois, et, en quelques secondes, il eut rejoint celui qui lui demandait assistance.
C'était un garçonnet de quatorze ans, blond , malingre, les épaules voûtées, vêtu d'une blouse de drap, d'une culotte descendant au-dessous du genou et serrée dans des molletières de cuir, coiffé d'un petit chapeau de feutre
gris. La charrette anglaise, attelée d'un poney, qu'il avait engagée imprudemment dans cette fondrière, avait perdu une de ses roues, et gisait sur le flanc dans la bouc. L'enfant s'était épuisé à essayer de la relever, puis, voyant qu'il n'y pouvait parvenir, avait commencé à dételer le poney, lorsque Louis avait paru sur le lieu de la catastrophe.
— Hé, militaire, un coup de main, s'écria-t-il avec une assurance impérieuse; je ne peux plus ni remettre ma voiture sur pied, ni dégager mon cheval...
— Mon petit, vous vous y prenez tout de travers, dit Louis en sautant à bas de sa selle.
Le garçonnet regarda le hussard d'un air moqueur, et haussant les épaules :
— Nous allons voir si vous serez plus malin, vous qui critiquez les autres...
— Mais cela ne sera pas bien difficile, dit Louis avec tranquillité.
Ramassant la roue, qui s'était enfoncée dans la terre détrempée, il l'examina, constata qu'elle n'était point brisée, puis, saisissant à deux mains le bout de l'essieu, il le sortit de l'ornière. Le poney, d'humeur pacifique et las d'avoir tiré, ne fit pas un mouvement.
— Il me faudrait quelque chose pour soutenir l'essieu maintenant, dit Louis.
Il avisa un tas de bourrées :
— Xenez! donnez-moi donc deux de ces fagots...
L'enfant prit, à pleins bras, le lourd amas de branchages, et l'apporta^, courbé par le poids. Dans l'effort qu'il fit, son chapeau tomba, et Louis, avec surprise, s'a-
perçutqueles cheveuxblondsdeson compagnon étaient relevés sur la tête etmaintenus par un peigne defenome. Il ramassa le feutre qui avait roulé à ses pieds, et, avec un sourire, s'inclinant légèrement :
— Mademoiselle, dit-il, je vous demande pardon. Si j'avais su à qui j'avais affaire, je ne me serais pas permis de vous parler avec tant de familiarité.
— Bon ! Allez toujours ! Sans cet imbécile de chapeau qui ne tient pas, vous ne vous seriez pas douté que je suis une fille... Mettons qu'il n'est pas tombé, et continuons notre besogne...
Louis entra l'essieu dans le moyeu, l'assujettit avec la moitié de la clavette rompue, et, ayant fait tourner vigoureusement la roue pour s'assurer qu'elle fonctionnait bien :
— Yoilà la chose ! . . . S'il vous plaît de monter, je pourrai vous accompagner jusqu'à la bonne route...
— Mais je ne voudrais pas vous entraîner loin de chez vous.
— Je demeure à Boissise..
— Ah! Alors vous êtes le petit Hérault?
Louis leva les yeux avec surprise sur celle qui le traitait avec un si surprenant sans-gêne . Il la vit maigre , pâle, un peu contrefaite, avec un visage maladif éclairé par des yeux gris pétillants de malice. Elle ne devait pas avoir plus de quinze ans. De ses mains sèches et diaphanes elle avait pris les guides, et, sifflant, elle essayait de faire démarrer son poney qui, satisfait de cette halte forcée, ne semblait pas disposé à tepartir. Elle tendit son fouet à Louis :
— Dites donc, hussard, cinglez-moi un peu ce fainéant-là.
— Je vais faire mieux, dit le jeune homme.
Et, passant la bride de son cheval dans son bras gauche, de la main droite il poussa de toutes ses forces la légère charrette anglaise et la mit en mouvement . Ils suivirent pendant quelques instants le chemin bourbeux, puis, arrivés à une ligne transversale :
— Au port! s'écria gaiment la jeune fille... Maintenant, mon sauveur, il me reste à vous assurer de toute ma reconnaissance.
— Ce n'est vraiment pas la peine...
— Si, vous êtes crotté comme un barbet... Mais que ne ferait-on pas pour la beauté, n'est-ce pas? poursuivit-elle avec une âpre ironie... Au fait, vous ne m'avez seulement pas demandé qui je suis... Vous n'êtes pas très poh, vous savez!...
— Je suis discret.
— Ou plutôt vous n'êtes pas pressé de me rencontrer de nouveau ... Je comprends ça !
Elle eut un pâle sourire d'enfant déjà désillusionnée :
— Eh bien ! Vous en serez pour votre réserve : j'habite à une lieue de chez vous et je me nomme Emilie... Mon père est M. Lereboulley, le sénateur. . . un gros monsieur, à l'air très aimable, et que vous verrez toujours avec une jolie femme.
Louis regarda curieusement la jeune fille :
— Madame votre mère...? dit -il.
Un nuage passa sur le front d'Emilie, sa physionomie
52 LES BATÂI.LLES DE LA VIE.
devint soudainement dure, et d'une voix rauque et un peu tremblante :
— Ma mère est morte ! répondit-elle.
Elle inclina la tête en signe d'adieu, et fouettant son poney de toute sa force, elle s'éloigna. Pendant un instant, Louis la suivit des yeux, intrigué par cette petite fille bizarre, mélange de gouaillerie et de sensibilité . Mais il ne s'attardait pas volontiers à raisonner ses impressions, et, rendant la main à son cheval, il rentra.
M. Lereboulley était, en effet, très aimable. Les hôtes de Boissise furent à même de le constater le lendemain même. Il vint apporter ses remerciments pour l'aide donnée à sa fille par Louis. Émihe ne parut pas. Le sénateur, dès le premier jour, fut en parfaite intelligence avec Pierre Hérault. Ils se reconnurent viveurs par une sorte de franc-maçonnerie du plaisir. Au bout de quelques semaines ils étaient compères. Lereboulley, grand et gros homme âgé de cinquante ans, avait une figure poupine, rasée, comme celle d'un prêtre. Il parlait facilement, avec un accent normand assez prononcé. Depuis plusieurs générations safamille avait une puissante influence dans le département de l'Eure. Et, sous TEmpire, une lutte mémorable s'était engagée entre le père du sénateur actuel, franchement orléaniste, et le préfet, un délicieux fonctionnaire à poigne . Les Lereboulley n'avaient été vaincus qu'à grand peine. Le département gorgé de faveurs, s'était laissé endormir, et le candidat du gouvernement avait triomphé. Mais, sous la République, Lereboulley avait retrouvé toute sa puissance, et la ville d'Evreuxlui appartenait. Il avait été nommé se-
VOLONTÉ. . î)5
Dateur, un de ses neveux était député, et, avec le scrutin de liste, ils étaient à peu près maîtres du pays. LerebouUey, homme à vues profondes, sous des apparences enjouées, était un de ces grands brasseurs d'affaires avec lesquels la Bourse est obligée de compter. Régent de la Banque, administrateur du chemin de fer du Midi, il avait, tant au point de vue politique qu'au point de vue financier, une situation exceptionnelle.
Resté veuf, avec une fille qu'il adorait d'autant plus tendrement qu'il avait eu plus de peine à l'élever, il n'avait jamais voulu se remarier, quoiqu'il en eût été ardemment soUicité. Il n'avait pu supporter l'idée de donner une belle-mère à sa petite ÉmiHe, souffreteuse et maladive. Si j'ai d'autres enfants, pensait-il, vigoureux et bien portants, ma pauvre disgraciée sera délaissée, méprisée peut-être; il ne faut pas qu'elle ait de rivaux, elle sera seule et souveraine dans ma maison. Et il avait résisté à toutes les avances faites à sa main droite. Mais il s'était rattrapé avec la main gauche. L'amour, c'était là son péché mignon. Il était passionné, et toujours, comme l'avait dit sa fille, on le rencontrait avec une jolie femme. Le salon de la veuve, qui embellissait la vie de Pierre Hérault, offrit, par sa composition, de grandes ressourcesà ce papillon sénatorial, et l'intimité desdeux hommes devint étroite. Ils firent des affaires ensemble. Hérault entra dans diverses combinaisons financières élaborées par LerebouUey. Lereboulley mit en société les usines d'Hérault.
Les enfants avaient suivi l'exemple des parents. Sincère et solide affection, sans arrière-pensée de mariage
entre cejoli garçon etcelte fille disgraciée de la nature. Ils s'étaient sentis attirés l'un vers l'autre, elle par la bonne mine et la juvénile gaîté de Louis, lui, au contraire, par la dégradation physique et l'amère concentration morale d'Emilie. Ils offraient entre eux le plus complet contraste , et ce fut l'assise indestructible de leur amitié.
M*^^ Lereboulley, du reste, éprouva un vif plaisir à fréquenter la maison Hérault, à cause de lavieirlegrand'mère. Cette enfant, sevrée de tendresses féminines, adopta l'aïeule. Pour elle, elle assouplit sa bizarre allure garçonnière et fut vraiment jeune fille. Il était temps qu'elle vint volontairement occuper une place au foyer, car Louis, suivant l'exemple de son père, avait pris sa volée, et s'était mis à mener la vie à grandes guides. Mais avec quelle supériorité dans l'art de jeter l'argent par la fenêtre ! Entre le train de Hérault et celui de son fils, il y eut la même différence qu'entre la marche du coucou et celle du chemin de fer. L'un allait paisiblement, faisant ses trois lieues à l'heure, dans un honnête nuage de poussière, l'autre alla à tout briser, dévorant l'espace, avec un bruit de tonnerre, enveloppé de flamme et de fumée. En trois ans, Louis avait gaspillé l'héritage de sa mère, et se préparait à enrichir de sa signature tous les usuriers de Paris, lorsqu'en cinq minutes^ une attaque d'apoplexie le mit en possession de la fortune paternelle. Au retour d'une petite fête avec Lereboulley, Hérault se sentit la tête lourde. Il se plaignit à soji domestique d'avoir des éblouissements, et, le lendemain, on le trouva mort dans son lit.
Le matin du jour où, devant la porte cochère de l'hôtel Hérault-Gandon, on accrochait les draperies funèbres, deux heures avant que le char brodé d'argent et orné de panaches, emportât à sa dernière demeure le fils du contremaître de l'usine de Graville, une petite charrette à bras s'était arrêtée, et deux commissionnaires avaient déchargé sur le trottoir un modeste mobilier. Le concierge, d'un air mécontent avait dit aux deux hommes :
— Comme c'est ennuyeux que vous arriviez aujourd'hui!
— Mais c'est le 15, avait répondu un des commissionnaires. C'est votre mort qui n'est pas dans son droit. . .
— C'est le propriétaire ! avait interrompu sévèrement le concierge.
— Raison de plus ! fit l'autre homme de peine, enhaussant les épaules. Un propriétaire, qui s'en va le jour du terme, ça n'a pas de bon sens!
— Allons, montez vivement, avant qu'on expose le corps.
Et, en trois voyages, l'emménagement avait été terminé.
Vers dix heures, lorsque la foule des parents, des invités et des ouvriers, venus pour les obsèques, emplissait le faubourg, une jeune fille s'avança à travers les groupes serrés, regardant le numéro de la porte, comme si les tentures noires eussent à ce point défiguré la maison qu'elle ne la reconnût pas. En constatant qu'elle était bien arrivée àsa destination , elle fit un léger mouvement d'efi'roi,puis, grave, passant auprès du catafalque couvert de bouquets et de couronnes, dont les parfums.
développés par la chaleur des lumières, montaient violents dans l'air, elle plia le genou, fit une courte prière et s'éloigna. C'était Hélène de Graville qui, au moment où Pierre Hérault sortait de la maison, venait d'y entrer.
Elle ne le connaissait même pas de nom, cet homme dont sa gran4'mère, par le mariage de Fifîne, avait fait un enfant légitime. La comtesse avait promptement oublié le bienfait et ceux qui en avaient bénéficié. Son fils, devenu grand, avait succédé à son père dans l'exploitation du domaine et de l'usine. Il s'était marié, et de son mariage était née une fille unique : Hélène. Par un contraste trop fréquent en ce siècle d'activité fiévreuse et de lutte implacable, en même temps que la fortune de l'ancien ouvrier grandissait, celle de celui qui avait été son maître, presque son seigneur, allait s'amoindrissant. Le Glandier, mal dirigé par un gérant incapable, avait coûté de l'argent au lieu d'en rapporter, et il avait fallu vendre un établissement qui devenait une trop lourde charge. M. de Graville, pour se remettre à flot, avait tenté quelques spéculations avantageuses, mais la guerre avait porté un coup funeste à ses entreprises, et, vers 1875, la terre de Graville, surchargée d'hypothèques, avait été achetée à vil prix par un banquier de- Dieppe.
M. de Graville, chaudement patronné par des amis influents, avait été, sous le gouvernement du maréchal deMac-Mahon, pourvu d'une recette particulière ; mais entraîné par la débâcle du Seize-Mai, il était tombé sur le pavé de Paris, sans ressources et sans protecteurs. Enragé de sa déchéance, et ne pouvant s'habituer à la
médiocrité, il avait ramassé le peu d'argent qui lui restait et s'était embarqué pour le Texas, résolu à trouver dans cette contrée, féconde en richesses et en dangers, la mort ou la fortune rapide. La mort avait été plus facile à rencontrer que la fortune. L'aventurier n'était pas revenu, et sa veuve avait été obligée de chercher du travail pour vivre.
• Hélène, âgée de seize ans, avait, dans ces circonstances difficiles, prouvé une admirable fermeté de caractère, et une rare vaillance d'esprit. Voyant sa mère accablée par tant d'infortunes successives, elle avait fait elle-même, et résolument, toutes les réformes qu'exigeait leur existence nouvelle. L'unique bonne qui les •servait avait été congédiée, et un logement de deux pièces, rue de Gléry, avait remplacé l'appartement qu'elles avaient habité jusque-là. Une maison de confections lui avait confié de l'ouvrage et, depuis le matin jusqu'au ^oir, les doigts agiles de la jeune fille bâtissaient, cousaient, avec une adresse et une promptitude surprenantes. Cette enfant, née pour la richesse, était une travailleuse intrépide, et l'ouvrage fondait dans ses mains comme si une invisible fée l'eût aidée par de mystérieux enchantements. Sa mère ne savait que pleurer sa fortune perdue et se lamenter sur son triste avenir. Hélène, alors, avec un sourire résigné, disait :
— Il est \Tai que notre sort n'est pas brillant, mais il paraîtrait enviable à tant d'autres. Il faut toujours, quand on est malheureux, regarder au-dessous de soi^ on voit qu'il en est de plus misérables et on s'estime encore bien partagé.
La mère alors geignait :
— Gela t'est facile à dire, à toi qui n'as pas encore pris d'habitudes d'existence, mais moi qui ai connu des temps plus prospères, comment ne pas me désoler?Quel avenir s'offre à moi? Que tu tombes malade, et nous sommes perdues, car, hélas ! je suis à ta charge.
— C'est ce qui fait ma joie. Je suis fière de te rendre un peu des soins que tu as eus pour moi . Ne te tourmente pas : je suis forte, et je me porterai bien... Rien n'entretient la santé comme la frugalité et le travail.
Elle riait, puis, gravement, en agitant sa petite tète :
— D'ailleurs, je ne veux pas être malade.
— Tu ne veux pas ! répétait la mère avec une lassitude découragée ; s'il suffisait de vouloir, comme ce serait facile !
— Il suffit, en effet, de vouloir, répétait Hélène avec un léger froncement de sourcils qui donnait à son jeune visage une singulière expression d'énergie. On peut beaucoup pour soi-même. . . Seulement il ne faut pas une volonté de cinq minutes, il faut une volonté de tous les instants.
— D'où te vient tant d'assurance? reprenait M"^ de Graville avec un peu d'aigreur, devant cet optimisme si résolu.
— Je n'en sais rien, disait naïvement Hélène , c'est en moi. . . Je ne puis penser autrement, et c'est ainsi que je veux faire.
— Je veux I ... Je veux î . . . répétait la veuve avec mélancolie... Le roi lui-même dit : Nous voulons?
— Il a des ministres I s'écriait Hélène avec gaîté en
VOLONTÉ. î>^
embrassant sa mère. Et moi je n'en ai pas... Je suis donc plus libre que lui.
Et elle se remettait à travailler avec ardeur M'"'' de Graville avait pris l'habitude d'appeler sa fille (( Mademoiselle je veux » . Elle la raillait doucement; mais, au fond, elle était impressionnée par la fermeté d'esprit de cette enfant. Elle sentait palpiter en elle une âme supérieure, et, avec la confiance des êtres faibles, elle lui abandonnait la conduite de sa vie. Elle n'avait pas lieu de s'en repentir. En deux ans, la situation s'était améliorée au point que l'aisance avait reparu dans le ménage. Les maisons de confections pour lesquelles Hélène travaillait, avaient su se l'attacher par de solides liens. Souvent on lui proposait de venir, comme première, dans les magasins; mais cet état de demi-domesticité ne lui plaisait pas. Et puis il aurait fallu quitter sa mère, la laisser seule du matin jusqu'au soir. La veuve n'était, ni moralement ni physiquement, en état de supporter la solitude. Sa santé devenue mauvaise exigeait la présence d'Hélène. Et la jeune fille restait « ouvrière en chambre », comme elle disait non sans fierté. Assise devant sa fenêtre, elle tirait l'aiguille tant que le jour durait, écoutant monter jusqu'à elle le bourdonnement de la rue commerçante. Le soir, elle allumait sa lampe et, dans la petite pièce qui servait de salle à mander, elle continuait la tâche commencée. Sa mère s'assoupissait peu à peu sur le feuilleton du journal, et, à onze heures, soupirant, se laissait déshabiller et coucher. Hélène alors s'asseyait près du lit et, jusqu'à ce que M™MeGraville dormit complètement, lui faisait la
lecture. Dans ses moments de bonne humeur la veuve disait :
— Nous avons changé de rôle... C'est toi qui es la mère. . . Je suis un vieil enfant, hélas ! que tu as eu quand fu étais toute petite.
Un véritable enfant, en effet, auquel il fallait subordonner le présent et l'avenir. Si Hélène avait eu la liberté de ses actions ; si, au lieu d'être entravée, elle avait été aidée, elle eût probablement fait fortune dans le commerce . Son activité tranquille , la confiance souriante qu'elle montrait lui conciliaient partout les sympathies. En face d'elle, on sentait tout de suite qu'on avait affaire à quelqu'un . Jolie comme elle l'était , elle ne pouvait manquer de plaire, et, parmi les propositions déshonnétes qu'on lui adressait, une offre sérieuse et digne lui avait été faite. Le patron de la grande maison de deuil : A [Immortelle, avait voulu l'épouser. C'était un homme de quarante ans, assez laid, mais très intelligent et fort riche. Hélène, malgré les conseils de sa mère, qui entre- Toyaittout un avenir aisé et tranquille, avait refusé. Elle ■aimait mieux rester fille que de se donner à un homme qu'elle n'aimerait pas. Sa mère avait eu de cette détermination un réel chagrin. Le patron de X Immortelle lui plaisait :
— Puisque tu n'obéisqu'àtafantaisie, disait-elle, avec lui tu pourrais avoir des caprices. Cet homme-là serait ton esclave...
— La belle avance, s'il m'est indifférent?Moi je n'ai de plaisir à vouloir que pour le bien de ceux que j'aime.
L'existence des deux femmes se poursuivit ainsi pen'
dant trois ans, exempte de soucis, vide d événements, pleine de jours pareils les uns aux autres, occupée par le travail et remplie par la tendresse. Une catastrophe rompit cette heureuse monotonie : M™*^deGraville mourut subitement de la rupture d'un anévrisme, et, sans avertissement, sans préparation, Hélène demeura seule sur la terre. Pendant une semaine, cette vaillante fille fut complètement anéantie. Sa ferme raison se trouva désorientée. Son père était mort loin d'elle et, si cruellement qu'elle eût ressenti sa perte, le coup n'avait pas été aussi direct que celui qui l'écrasait maintenant. La pauvre femme auprès de laquelle, depuis sa naissance, elle avait vécu sans un éloignement d'une minute, dans une confiance entière, lui était brusquement enlevée. Tous les liens de chair qui attachaient cette fille si tendre à sa mère, se déchirèrent, lui causant une douleur physique atroce. En un instant, Hélène vit son avenir comme un gouffre noir et vide. Elle eut une sensation de vertige, et resta, dans la chambre solitaire, à pleurer.
Mais cet abandon d'elle-même ne devait pas être de longue durée. Lorsque la jeune fille reprit le gouvernement de son esprit, elle ne put supporter le séjour dans l'appartement oii, à chaque heure de la journée, elle cherchait sa mère. Et c'est ainsi qu'en deuil, elle entra dans la maison du Faubourg-Poissonnière, le jour même où Louis conduisait son père au cimetière. . Il y a de secrètes sympathies qui naissent d'un rapprochement fortuit entre deux pensées joyeuses ou tristes. La fenêtre d'Hélène donnait sur la cour de l'hôtel et, chaque jour, elle voyait passer ce jeune homme, vêtu de
noir, comme elle Tétait elle-même. Cette conformité dans leur situation morale, cette égalité de malheur entre le lîls de famille riche et la jeune fille pauvre, attira sur Louis l'attention sympathique de M'''' de Graville. C'était la première fois de sa vie qu'elle attachait si longtemps ses yeux sur un homme.
Pendant les six mois qui suivirent la mort de M. Hérault, Louis mena l'existence la plus régulière. Il semblait avoir été touché par une grâce inattendue. Il vivait auprès de sa grand'mère, déjeunait avec elle, allait à Saint-Denis dans le cabinet de son père, surveillait les travaux de l'usine, rentrait dîner, et passait la soirée auprès de M™^ Hérault, la plupart du temps avec Emilie Lereboulley, qui avait redoublé d'attention et de soins pour sa vieille amie. Le matin et le soir, Hélène, assise devant sa fenêtre, apercevait Louis. Elle ne savait même pas son nom, n'ayant eu affaire pour sa location qu'au gérant des propriétés de la famille Hérault. Ce fut le père Anselme qui, par hasard, la renseigna. Elle apprit, à la fois, quelejeune homme étaittrès riche et qu'il n'était pas très sage.
La distance entre la petite ouvrière et le fils Hérault était si grande, qu'Hélène se sentit rassurée et se laissa aller à penser librement à ce gentil garçon qui était, à en croire l'affirmation glorieuse du concierge, unsi mauvais sujet. Il fallait pourtant que cet homme exagérât singulièrement, car l'existence de Louis était exemplaire. Il sortait aux mêmes heures, rentrait aux mêmes heures, réglé comme une horloge. Toujours l'air doux et triste, cet air câlin avec lequel il était venu au monde et qui
devait, pendanttoute sa vie, malgré sa noirceur, liii valoir tant de sympathies et d'indulgence.
Durant ces premiers mois de tristesse et de chagrin, il avait eu très sincèrement l'intention de modifier ses habitudes et de devenir aussi sérieux qu'il s'était montré léger jusque-là. Il avait vingt-six ans ; ne s'était-il pas assez amusé et ne pouvait-il se donner aux affaires, comme il s'était donné au plaisir? N'était-ce pas intéressant de diriger le fonctionnement de cette vaste usine de Saint- Denis, où deux mille ouvriers travaillaient dans un bruit infernal, avec une activité féconde ? N'avait-il pas la main dans dix entreprises dirigées par Lereboulley? Et ses jours ne seraient-ils pas absorbés entièrement par les soucis de ces grands intérêts à faire fructifier ? Il suffisait qu^il le voulût : il avait assez d'intelligence pour mener à bien sa tâche. Ses chefs de service eurent, au début de ce beau zèle, un très vif mouvement de joie : ils crurent avoir retrouvé un maître. Leur empressement àl'aider dans l'exécution de ses projets encouragea Louis, et prolongea sa bonne résolution un peu plus que s'il eût été livré à lui-même. Au bout de six mois, las de la retraite, las du travail, Louis reparut au cercle. Il y fut accueilli par des démonstrations affectueuses qui le retinrent, et, tiraillé en sens contraire par le devoir et le plaisir, il se laissa aller à faire ce qui lui était le plus agréable.
A compter de ce jour, M™° Hérault dîna, presque chaque soir, en tête-à-tête avec Emilie Lereboulley, et la petite ouvrière n'eut plus aussi souvent l'occasion de suivre des yeux le jeune homme aux mêmes heures du
jour. La première fois qu'il ne vint pas dîner, elle oublia de dîner elle-même. Penchée à la croisée, son aiguille active oubliée sur ses genoux, elle resta à attendre le pas sonore qu'elle reconnaissait de loin, sous le passage de la porte cochère, et qui lui annonçait le retour de Louis. Peu à peu la nuit descendit, les vitres de l'hôtel Hérault s'éclairèrent, la voiture d'Emilie roula dans la cour, puis le va-et-vient du repas commença dans les couloirs de service. Huit heures sonnèrent à l'église Saint-Eugène et, avec un serrement de cœur, Hélène se dit : Il ne rentrera pas. Elle poussa un soupir, et, triste comme si elle venait de perdre un ami , elle ferma s» fenêtre.
La fête du comte Wore'seff avait tenu toutes ses pro^ messes. Dans le hall de l'hôtel des Champs-Elysées féeriquement éclairé à la lumière électrique, une foule animée et jo^^euse circulait, dans une atmosphère enivrante, faite du parfum des fleurs et de la capiteuse odeur des femmes. Entourés d'un triple rang de spectateurs, des couples dansaient au son d'une musique entraînante qu'un orchestre, caché dans une loggia voilée de verdure, laissait tomber mystérieusement en ondes sonores. Au balcon qui contourne tout le premier étage, des groupes se penchaient, regardant le tableau pittoresque des intrigues qui mêlaient, aux habits noirs et rouges des hommes, les dominos éclatants des femmes. Dominant le bruit des instruments, par instants un murmure de voix s'élevait frémissant comme un battement d'ailes^ et des éclats de rire perlés résonnaient, fanfare joyeuse de cette rmit de plaisir. Le long du grand escalier de bois sculpté, splendidement décoré de panneaux peints par Baudry, un flot de curieux montait, avide de visi-
ter les luxueux appartements particuliers du comte.
Tort était ouvert dans l'hôtel, merveille d'installation artistique, depuis le vestibule renaissance aux parois en mosaïques de Florence, jusqu'à la chambre à coucher Louis XV, dont le plafond lumineux est célèbre dans le monde de la galanterie. Les invités pouvaient pénétrer partout. Le grand seigneur russe avait dit à ses amis ; « Vous êtes chez vous, cette nuit » et, avec le faste hospitalier d'un satrape d'Orient, il avait mis à leur dispo- ,>tion tout ce qu'il possédait de merveilleux. Il n'était dans sa maison que l'invité des hôtes qui lui avaient demandé de donner cette fête. Il avait convié tout ce que Paris compte d'aimable , d'illustre et de charmant. Il n'avait fait qu'une exception et proscrit qu'une seule personne : le duc deBligny qui, deux ans auparavant, lui avait enlevé sa femme.
— Encore, avait-il dit, n'est-ce pas tant parce qu'il m'a privé de la comtesse que parce que, dans le duel qui s'en est suivi, il m'a logé dans la hanche une balle dont je boiterai toute ma vie. Une femme se remplace toujours, une jambe jamais.
Tous les grands clubs avaient envoyé leurs membres les plus connus, et quelques loups de velours enlevés, à cause de la chaleur, laissaient deviner, sous la dentelle des capuchons, le joli visage de charmantes comédiennes. La Presse était représentée par une douzaine de journalistes choisis hautainement parmi ceux qui ont du talent et de la conscience. Adossé à une colonne de marbre, le maître du théâtre contemporain, reconnaissable à sa haute taille, à son vaste front couronné de che-
veux rebelles et à sa longue moustache grise surmontant une bouche railleuse, écoutait, avec un sourire, deux jeunes femmes qui lui demandaient une consultation sur un cas de conscience embarrassant. Un peu plus loin, maigre et pâle, avec son profil à la Bonaparte, le seul écrivain qui puisse lutter de célébrité et de succès avec le grand paradoxal, répandait sur un cercle d'auditeurs le flot intarissable de sa verve, tirant, sans arrêt et sans repos , un feu d'artifice où les mots pétillaient comme des fusées.
Le successeur des maîtres flamands, aussi petit par la taille qu'il est grand par le talent, agitait sa longue "barbe de fleuve en écoutant l'illustre musicien Vignot, qui, l'air inspiré, levant sa tête d'apôtre, parlait peinture, affirmant sa compétence universelle. Une jeune danseuse de l'Opéra dont la renommée, soigneusement couvée par un banquier ami des arts, commence à égaler celle des plus hautes étoiles, s'était suspendue au bras du très jeune directeur de la Comédie française, et lui faisait des grâces, comme si elle eût désiré être élevée au sociétariat. Lui, souriant, prônait maUcieusement la chorégraphie italienne, et méritait des coups d'éventail sur les doigts, en portant aux nues la Cornalba. Le prince de Gravan, l'arbitre de toutes les élégances, promenait à son bras un domino hermétiquement masqué, et secouait en riant sa tête blanche, quand on lui demandait : « Qui est-ce? » Une femme du monde lui avait dit: « Présentez-la-moi. « Il avait fait une mine effarouchée et répondu tout bas : « Impossible, c'est Grilled'Égout! »
Il y en avait, en réalité, de toutes les sortes et pour tous les goûts, dans cette redoute discrète, où, le visage voilé, à leur gré , les duchesses et les filles avaient pu venir. On n'avait, à l'entrée, demandé que les cartes des cavaliers. L'incognito des femmes avait été scrupuleusement respecté. Et, en conscience, Woréseff n'aurait pu dire qui était ou n'était pas chez lui, ce soir-là. C'était justement cette promiscuité du vice et de la vertu, ce coudoiement de la haute noblesse et de la basse roture, mettant pêle-mêle tout ce monde séparé, dans la vie ordinaire, par les infranchissables barrières des convenances sociales, qui avaient excité tant de curiosités.
Retiré dans un petit salon oriental, décoré de panoplies circassiennes delà plus grande beauté, Lereboulley s'était assis à une table de jeu, et en compagnie de sir James Olifaunt, de Bramberg et de Sélim Nuno, il avait commencé une partie de poker. La belle Diana venait de prendre le bras de Qlément de Thauziat pour faire le tour des appartements, et le sénateur, tranquille en la sachant acccompagnée de ce redoutable porte-respect, s'était mis en devoir de gagner quelque argent à ses confrères de la Banque étrangère. Depuis une demiheure qu'il était là, rien n'avait troublé sa quiétude, et son visage de prêtre, aux tempes marquées de bistre, exprimait la satisfaction la plus entière, lorsqu'un couple, entrant dans le salon, s'était arrêté à deux pas de la table. La femme, petite, mince, était vêtue d'un domino de satin bleu pâle, garni d'admirables valenciennes. Le cavalier était Louis Hérault. Le sénateur leva les yeux, et reconnaissant le jeune homme :
— Ah! vous voilà déjà en possession, vous, dit-il d'un air égrillard. Vous n'êtes jamais dans les retardataires.
Louis regarda Lereboulley et, souriant avec tranquillité :
— Si je promène cette jeune personne, mon cher-, c'est pour vous rendre service...
— Je la connais donc?
— Comme si vous ne les connaissiez pas toutes!
— Voyons qui est celle-là...
Le gros homme s'étaitlevé, laissantla partiecommencée. Il s'approcha et se disposait à relever la barbe de dentelle du masque, quand l'inconnue, le prenant par les e'paules, lui appliqua sur chaque joue un baiser.
— Eh! eh! s'écria gaîment Louis, voilà de la tendresse, ou je ne m'y connais pas!'
Le domino , sautant en arrière , laissa échapper un strident éclat de rire qui amena un nuage sur le front de Lereboulley, puis saisissant de nouveau le bras de son cavalier, dans un mouvement rapide et léger, avec un froufrou de jupes, elle passa dans la pièce voisine.
— J'aurais juré que c'était cette folle d'Emilie! murmurale sénateur, en suivant la jeune femme des yeux.
Il haussa les épaules avec insouciance et, se rasseyant àla table, il repritsa partie. C'était Emilie, en effet, qui, depuis une heure, en compagnie de son camarade, circulait de groupe en groupe, jetant un trait moqueur, un mot plaisant, et, au hasard de la rencontre, dépensait avec largesse le trésor de son esprit. Déjà, on avait fait curieusement cercle autour d'elle pour l'entendra riposter à une des plus fines lames du monde littéraire.
Déguisant sa voix, elle raillait avec une aisance charmante. Rien de brutal ni de violent ; un badinage élégant, dans lequel les répliques à l'emporte-pièce éclataient, comme les pétards un soir de fête. Louis, enchanté, se trouvant, grâce à sa compagne, le point de mire des regai^ds, laissait Emilie se dépenser, Tappuyant, quand il le fallait, avec une bonhomie joyeuse, et, surtout,, suivant avec docilité le mouvement qu'elle imprimait à son bras pour diriger leur marche à travers les salons. Elle ne s'arrêtait qu'un instant, parlant de sa voix déguisée à tous ceux des invités qu'elle connaissait, et c'était le plus grand nombre, puis reprenait sa course, fouillant la foule de son clair regard, comme si elle cherchait quelqu'un.
Ils étaient arrivés ainsi, Louis et elle, à l'entrée de la serre, dans laquelle, sous des plantes aux larges feuilles, au milieu des lycopodes fins comme de la soie et verts comme l'émeraude, coulait, avec des bouillonnements argentins, un petit ruisseau qui, sortant de l'urne d'une nymphe de marbre, s'épanchait dans un bassin à margelle de porphyre. Un treillage doré, garni de camélias roses et blancs, couvrait les murs, et du plafond vitré, des lianes pendaient s'entre-croisant, comme de longs serpents de verdure. Une Vénus, taillée dans un marbre noir, se dressait sur son piédestal de bronze, déité mystérieuse de cette retraite exotique. Les lourdes exhalaisons des plantes, se mêlant à l'acre parfum de la terre de bruyère, composaient une atmosphère chaude et troublante. Dès l'entrée, Louis sentit le bras d'Emilie qui frémissait sous le sien, en même temps qu'un sou-
VOLONTÉ. n.
pir étouffé s'échappait des lèvres de la jeune fille. Une Tinterrogea pas. Un coup d'œil lui avait montré Clément de Thauziat, debout auprès d'un banc de marbre sur lequel était assise une femme vêtue d'un domino blanc. Sous le capuchon de la dame, un bandeau de cheveux couleur d'or apparaissait, et le loup de velours noir qui lui masquait le haut du visage, découvrait hardiment une bouche rose, entre les lèvres de laquelle étincelaient des dents de perle. Sur chaque joue, lorsqu'elle venait à sourire, une délicieuse fossette se creusait. Grande et svelte, autant qu'on en pouvait juger sous l'ample vêtement qui la déguisait, la femme au domino avançait, en le balançant légèrement, un tout petit pied chaussé d'un soulier de satin et surmonté d'une cheville exquise dont la peau rosée transparaissait sous le fin réseau d'un bas à jour. Les mains, un peu grandes, jouaient avec un éventail en plumes roses. Clément, pincé dans son gilet de satin blanc, une fleur à la boutonnière, élégant et superbe avec sa belle tête de prince italien, causait du bout des lèvres, éventant familièrement sa compagne avec son claque.
— Oh ! oh ! Voici le sire de Thauziat, dit Emilie d'une voix de fausset. Comme toujours, avec une jolie femme!... Bonsoir, Madame, poursuivit-elle en s'inclinant avec une grâce comique. Vous n'avez pas peur de vous compromettre, en flirtant avec un si beau garçon?...
Sans répondre, le domino blanc agita son éventail d'un air insouciant.
— Vous ne vous casserez pas la voix, ma chère belle, reprit Emilie, si vous n'êtes pas plus bavarde... Oh! l£
joli pied que nous avons là... Et la main? Voyons... Sans que la compagne de Thauziat pût s'en défendre, elle lui prit la main, et, avec dextérité lui enlevant son long gant de suède blanc, elle palpa ses doigts, les retournant d'un air de devineresse.
— Est-ce que tu dis la bonne aventure, beau masque ? demanda Clément avec un sourire.
— Quand on veut ; seulement je ne suis pas discrète, et je révèle tout ce que je vois.
— Ce n'est que plus piquant !... Que t'a-t-on prédit, à toi, Louis ? Car je suppose que tu t'es fait tirer ton horoscope. . . Tu étais pour cela mieux placé que personne.
— Ma foi, non, mon cher, et c'est ta compagne qui, si elle y consent, va en avoir Tétrenne.
Le domino blanc voulut retirer sa main. Mais Emilie la tenait serrée dans ses doigts nerveux, et, àmoins d'entamer une lutte qui aurait fort bien pu ne pas tourner à son avantage, la dame dut se résigner. Emilie, penchée sur la paume blanche et lisse, restait silencieuse. Ses yeux brillaient diaboliques à travers les trous de son masque, et sa bouche se plissait comme pour un sarcasme.
— Oh ! oh ! i^t-elle sur deux tons, voici une main bien curieuse, et après l'avoir étudiée, il est impossible de conserver d'illusions sur celle quil^ possède, car sa nature s'y montre sans mystère... Merveilleuse ligne de tète, qui dominetoute la ligne de vie, et qui prime absolument la ligne de cœur. Les passions, les caprices, les désirs, tous les actes principaux de l'existence seront donc soumis au raisonneinent. Voici Vénus, dont le.
VOLONTÉ. "/a
nioiil »^st assez développé, qui se ramifie étroitemonl avec Mercure, et, par là, l'inslinct du commer^o mettra en mouvement l'amour... Oh ! oh! Il n'y a pas à dire le contraire, c'est écrit là, fit-elle, en touchant le creux de la main de son doigt maigre . . . Nos faveurs ne seront pas gratuites... Nous ne donnerons pas nos coquilles, ma petite belle !... Et pour nous plaire il faudra répandre des flots d'orl...
Emilie ne put continuer son impitoyable examen. La dame au domino s'était levée brusquement et, retirant sa main avec violence, elle avait dardé sur la jeune fille des regards meurtriers.
— Eh biefri ! Qu'y a-t-il donc ? s'écria M"^ Lereboullcj de sa voix de gamin gouailleur, Madame se fâche? Madame est blessée?... Pardon, Madame est peut-être une femme du monde? C'est qu'il y en a, aujourd'hui, qui s(i font payer aussi cher que des filles!...
Louis s'était avancé avec inquiétude, envoyant la tournure menaçante que prenait l'incident. Il semblait pl^u* désireux de protéger la dame au domino blanc contre les violences d'Emilie, que de soustraire sa compagne à la colère de celle qu'elle avait offensée si cruellement. Cependant la jeune fille, pendant quelques secondes, parut courir un réel danger. Le visage de sa victime était devenu livide, et ses dents serrées avaient mordu ses lèvres pâlissantes. Elle leva les mains, avec un sifflement de fureur, comme si elle allait îrapper, et,. se voyant impuissante à rendre l'affront qui lui était fait, elle se replia soudain sur elle-même, puis, ayar^ prononcé ces mots : « She shall pay for it, » qui et.
anglais veulent dire : Elle me le paiera!... elle sortit.
— Elle me le paiera ! . . . Pardi, reprit Emilie, la poursuivant de ses éclats de rire, quand je disais qu'avec vous on n'avait rien pour rien!
Elle se tourna vers son compagnon, et lui montrant la belle fugitive :
— Allons ! Suivez-la donc, mon cher, vous en mourez ^'?nvie!...
— Est-ce pour que je vous laisse en tête-à-tête avec Thauziat, que vous me dites cela? demanda Louis gaîment, en imitant Emilie qui, pour assurer son incognito, affectait de lui dire « vous » .
— Peut-être ! fit la jeune fille en posant sa main sur le bras du superbe Clément. .. Je dois savoir gré à ce redoutable champion de ne pas avoir tenté de défendre sa dame contre moi.
— Si elle avait voulu résister, dit avec calme Thauziat, elle était de force à le faire toute seule.
— Et vous la laissez se sauver sans courir après elle?
— Ne voyez-vous pas, répondit-il, en montrant Louis qui s'élançait sur les traces du domino blanc, qu'elle a un cavalier tout trouvé?
— Vous n'êtes pas jaloux ? Elle est pourtant belle !
— Elle est belle, c'est vrai, mais je n'ai aucune raison d'être jaloux.
— Vous n'avez « plus » aucune raison... Et encore est-ce vrai?
— Puisque je le dis!
— La belle raison! s'écria Emilie avec un rire un peu ÎQfvcé. Donnez cet argument à un homme, il sera peut-
être assez sot pour s'en contenter, mais à une fcnnme? C'est vous moquer!
— Je ne me donne jamais la peine de mentir!
— Avec moi, d'ailleurs, ce serait inutile... Je connais trop la vérité pour que vous puissiez me tromper.
Clément sourit, et d'un ton railleur :
— Vous l'avez apprise dans la main de la belle blonde?...
— Dans sa main, ou dans vos yeux, peu importe : je la sais.
— Voyons !
— Alors venez dans ce petit coin, à l'abri des importuns.
Elle entraîna Clément sous un grand latanier dont les feuilles énormes s'étendaient comme un berceau audessus d'un canapé en canne dorée. Des héliotropes grimpants répandaient dans l'air des senteurs exquises. Le petit ruisseau murmurait sur les cailloux blancs de son lit, entre deux rives de mousse fine. Au travers de la verdure, les lustres versaient une lumière adoucie, La symphonie de l'orchestre n'arrivait plus que par bouffées, comme pour rappeler qu'autour de cette oasis, délicieuse de calme et de fraîcheur, le flot mondain continuait à tourbillonner, dévorant et furieux, sans repos et sans trêve. Pelotonnée dans un coin, M^'*" Lereboulley se donna, pendant un instant, le plaisir d'examiner son compagnon. Lui, souriant, attendait, avec une sécurité singulière. On eût dit qu'il savait ne pas pouvoir échapper à cet entretien, et qu'il s'y était préparé. Ce fut lui qui le premier reprit la parole :
— Mon cher petit «sorcier, il faut maintenant qm- vU t'expliques, dit-il avec enjouement... Tu prétendît Savoir la vérité. Eh bien !... Voyons le fond de ton sac à malices.
— Soit! fit Emilie. Commençons par la belle Diana, car c'est elle qui se cache sous ce domino blanc. Elle est facilement reconnaissable à ses cheveux d'or, et il n'y a pas de sorcellerie à la nommer... Après son tour, ce sera le vôtre... C'est vous qui l'avez découverte et lancée, à Londres, en 1878. Elle était servante dans un bar de Chancery Lane et se nommait Kate Brovvne.EUe apportait les sandwiches et l'aie aux clercs des solicitors, et, pour une demi-couronne, on obtenait ses faveurs. Elle était extraordinairement ignorante, mais belle à miracle. Le hasard d'un procès vous amena dans l'établissement où elle servait. Elle vous inspira à la fois de l'admiration et de la pitié. Un artiste tel que vous ne put pas voir tranquillement cette merveille de dix-sept ans aJbîmer ses mains à rincer des verres , et éteindre son intelligence à boire avec desbazochiens. Quoique vous aj'ez pour principe de ne jamais embarrasser votre existence d'une fenmie, vous la prîtes avec vous, et, du jour au lendemain, elle changea de condition. Elle n'était plus servante, mais elle continuait à être fille, car elle devint votre maîtresse. C'était la fin de la season; vous alliez de château en château, chasser dans le Yorkshire et dans les moors d'Ecosse. Entre chaque déplacement vous reveniez passer quelques jours auprès d'elle. Vous lui aviez donné des maîtres, parce que vous êtes un raffiné, que vous avez horreur d'entendre écorcher la syn-
^axe parlesôlrcsqui vivent autour de vous, et que-vous n'aimez ^^as à recevoir des lettres sans orthographe. Elie avait proiité de vos généreuses dispositions et. m quelques mois, elle s'était métamorphosée au point que ses anciens compagnons de misère ou de fête ne la reconnaissaient plus. Elle ressemblait à l'ancienne Kate par le visage, mais par les allures, par les façons, elle était une jeune lady. Quand elle fut bien décrassée de son ignorance, de sa grossièreté, et qu'elle se trouva être un admirable instrument façonné dangereusement pour le vice, les nécessités de votre existence vous rappelant à Paris, après l'avoir gratifiée de mille livres en bank-notes, et d'un baiser, vous lui donnâtes sa liberté . Elle était Diana, mais elle n'était pas encore Olifaunt. Elle avait tout ce qu'il fallait pour entreprendre la carrière de la galanterie : une admirable beauté, une corruption profonde, aucun scrupule. 11 ne lui manquait qu'un associé pour entreprendre la conquête de la société. Elle le rencontra promptement. Ce fut sir James. . . Thauziat avait écouté sans sourciller. On eût juré qu'il n'était pas question de lui et que ce récit le laissait absolument indifTérent. A cet instant seulement, il fit un petit geste de surprise, et, avec calme, ne se donnant même pas la peine de nier :
— Qui vous a si bien informée? Il y a bien peu de gens qui sachent ce que vous venez de me raconter...
— J'ai longtemps vécu en Angleterre, répliqua Emilie, en continuant à déguiser sa voix.
— Vous n'avez point d'accent, lit Thauziat avec un coup d'oeil narquois.
— Diana n'en a presque pas plus que moi, et elle n'est en France que depuis deux ans. . . Mais ces créatures ont des grâces d'état... Faut-il que je continue?
— Oui, vous m'amusez beaucoup.
— Si Diana était là, nous nous amuserions davantage.
— Raconteriez-vous donc cela devant elle?
— Très bien !
— Vous la haïssez?
— Je ne lui fais pas tant d'honneur. Je la méprise comme la boue du ruisseau.
— Prenez garde! Elle n'est pas inoffensive... C'est une femme à vitriol.
Emilie ne put réprimer un geste d'insouciance gamine, et de sa voix naturelle âpre et cassante
— Peuh I Si elle me défigurait, qui vous dit que je n'y gagnerais pas?
— Coquetterie ! dit Thauziat galamment.
Elle reprit avec son organe nasillard :
— Allons! je vois bien que vous ignorez qui je suis» Elle fit une pause, puis, poursuivant son récit :
— La Diana est un joli type, mais le James Olifaunt est bien plus remarquable encore. Il appartient à une excellente famille. Étant cadet, il est parti aux Indes, il n'y a pas fait fortune, mais il en a rapporté de grands besoins d'existence. Joueur, coureur, ivrogne, il a tout pour lui, et cache ses vices sous le vernis d'une tenue supérieure. Il vit des libéralités que lui font les amants de lady Olifaunt, et aucun d'eux n'oserait lui manquer de respect; il est très fort au pistolet, et on porte trois morts d'homme à son compte ..oh ! tués en duel ! Sir
John est gentleman, il n'assassine pas!... Cependant, ce bretteur file doux devant vous, et tout porte à croire que vous connaissez sur lui des choses très compromettantes...
— Peut-être l...
— Savez-YOïis à quelle paroisse il a épousé Diana?
— Non. Mais je sais qu'ils se sont mariés en Angleterre...
— A Gretna-Green, sans doute, devant le forgeron? Un coup de marteau a fait l'affaire ! En tous cas, ils sont étroitement liés par leurs intérêts, et malheur à qui tombe entre leurs griffes. Ne laissez donc pas ce pauvre innocent de Louis Hérault , dont vous vous dites lami, s'engager plus avant dans Tintrigue qu'il a nouée avec la belle. Ily vabon jeu, bon argent, mais peut-êtreserait-il encore temps de le détromper. . . Vous seul pouvez le faire...
— Que craignez-vous donc pour lui?
— Tout. D'une pareille femme il faut redouter les pires projets... Louis Hérault est très riche, très amoureux... Elle peut vouloir se faire enlever par lui... et alors, que ferait sir John?
— Rien. J'en fais mon affaire.
— Mais si Louis est malheureux?...
— Vous avez raison ; c'est un enfant et il ne saurait pas se conduire comme il convient avec Diana... Mais, yai un moyen de le guérir, si cela devient nécessaire.
— Lequel?
— Souffrez que je ne vous le dise pas.
— Vous êtes bien mystérieux.
— Je suis très discret.
Emilie garda le silence pendant un instanl. pu\«î.tres bas, comme si ses paroles eussent été étoufiées oar ^i dentelle de son masque :
— Alors, si on vous demandait qui vous aimez?
— Je pourrais le dire, et sans compromettre qui que ce soit : je n'aime personne...
— Ainsi, votre cœur est libre?
— Complètement!
— Depuis peu de temps alors?
— Depuis toujours.'' Je n'ai jamais aimé.
Thauziat était devenu grave, il fixa sur celle qui l'intriguait un regard profond, puis, lentement, et comme ;ivec solennité :
— Jusqu'à présent, mon cœur n'a jamais connu la passion. J'ai eu des aventures galantes, j'ai aimé, au sens banal qu'on prête à ce mot, le plus sérieux cependant que l'on puisse prononcer. Jamais je ne me suis senti prêt à donner ma vie plutôt que de renoncer à une femme. Un ami serait venu me trouver et m'aurait dit : «je suis épris de ta maîtresse», j'aurais répondu à mon ami : prends -la, et je n'y aurais plus pensé le lendemain, si ce n'est pour me féliciter de ne pas avoir affligé un galant homme quand il m'était si facile de le satisfaire. Depuis que j'ai l'âge de raison, je me suis débattu au milieu des difficultés de la vie, j'ai fait effort pour franchir les obstacles qui se dressaient sur mon chemin. J'ai essayé de dominer la chance et J'ai livré victorieusement bataille à la fortune. Dans ces luttes, il m'a fallu juger ceux que je rencontrais à mes côtés et
ceux qui se rangeaient contre moi. J'ai compris très vite qu'en général les uns méritaient peu d'estime, et que les autres devaient inspirer peu de crainte. Kn réalité, il m'a paru que pour réussir, il suffisait de vouloir, et que le monde était à ceux qui ont de la volonté. Jusqu'à présent, j'ai voulu beaucoup pour ma fortune, mais je ne me suis pas arrêté à vouloir pour mon bonheur. Un de ces jours , je découvrirai la femme qui a été créée pour moi, car, sur la terre, tout être vivant a une moitié qui lui a été spécialement destinée, et ce jour-là, je mettrai les ressources de mon énergie au service de ma passion. Il faudra que celle que j'aimerai m'appartienne, et je sens que pour l'obtenir je ne reculerai devant rien.
— Et si une femme aujourd'hui vous aimait?
— Je ferais tout pour l'aimer, mais je sais d'avance que je n'y réussirais pas. Une ville prise ne me tent^ pas; ce qu'il me faut, c'est la conquête, c'est la forteresse imprenable, qu'on doit escalader au risque de se rompre les os; en un mot, c'est la bataille. Je suis né avec l'horreur du convenu, de l'arrangé et du banal. Tout, dans ma vie, porte l'empreinte de ce goût pour la sensation rare, pour l'objet unique, pour le trésor précieux. Peut-être suis-je très malheureux d'être venu au monde ainsi. Je me dis souvent que je souffrirai cruellement de quelque affreuse déception, et cependant je ne puis regretter d'être ce cl:kercheur de l'impossible , qui serait, je m'en rends bien compte, un peu prétentieux, s'il n'avait pas l'excuse d'une entière sincérité*
— Alors, si une jeune fille, très riche, très intelli-
gente, point belle, oh ! il s'en faut, mais capable de tenir largement sa place partout où la destinée se plairait à la conduire, vous offrait sa main, qu'elle a refusée atout ce que Paris compte d'hommes brillants, titrés, illustres : à cette femme , assez hardie pour se mettre audessus des convenances mondaines et venir d'elle-même à vous, à cet esprit assez fier pour penser que vous saurez comprendre ce qu'il y a de délicat dans son choix, à ce cœur assez passionné pour compenser par une tendresse de tous les instants de misérables imperfections physiques, que répondriez-vous?
La taille de la jeune fille semblait grandie, par les trous de son loup de velours ses yeux étincelaient. Sa main s'était appuyée frémissante sur le bras de Clément, et de tout son être se dégageait un charme troublant. Sous ce domino de soie pâle, elle semblait comme les fées travesties des contes. Un mot d'amour du Prince Charmant ne devait-il pas, en une seconde, être le signal de la métamorphose, et du capuchon et des jupes une jeune princesse n'allait- elle pas, triomphante et superbe, sortir, rendue à la liberté et au bonheur? Le mot attendu ne fut pas prononcé. Thauziat baissa la tête et resta, pendant quelques secondes, plongé dans une méditation douloureuse. Son mâle et beau visage s'était assombri. Il releva le front en entendant celle qui était assise auprès de lui pousser un profond soupir. La main de la jeune fille n'était plus appuyée sur son bras, il la prit et la serra doucement; puis, avec une mélancolie qu'il ne cherchait pas à dissimuler :
— Les paroles que vous venez de prononcer ne sor-
tirent pas de ma mémoire, et quoi que vous me demandiez jamais, vous me trouverez prêt à le tenter.
Et comme la jeune fille ne pouvait retenir un geste plein de trouble :
— Oui, je sais qui vous êtes. Je vous ai, dès le premier instant, reconnue, reprit-il avec un respect attendri, et je vous ai parfaitement comprise. C'était de vous qu'il s'agissait, et vous me faisiez, certes, plus d'honneur que je n'en mérite. Peut-être vais-je en cette minute, et j'en ai comme le pressentiment, passer à côtç du bonheur. Mais je ne serais pas l'homme que je suis si je me démentais moi-même, en faisant ce que j'ai décidé que je ne devais pas faire. Accepter un lien qui ne serait pas indestructible de par ma volonté, ce serait une mauvaise action, car il est certain que je le briserais et que je trahirais, que je désolerais une femme digne de toute mon estime et de toute ma tendresse. Le jour où je servirai une femme, je la servirai à genoux. Mais jusque-là, je ne puis répondre de moi : je vous rendrais malheureuse, et j'en aurais honte. Vous savez que j'ai pour vous, et depuis longtemps, une affection solide et peu vulgaire. Oubliez ce qui vient d'être dit pendant cette demi -heure, mais accordez-moi le droit de m'en souvenir comme de la preuve la plus délicatement flatteuse qu'une femme ait jamais donnée à un homme de la confiance qu'elle avait en son honneur. Tendez-moi votre main, bien franchement, et prouvezmoi que vous êtes bien telle que vous vous êtes dépeinte, et telle que je vous ai jugée, en me pardonnant l'amertume passagère que je vous cause. ~
9i LES BATAILLES DE LA VIE.
Emilie, d'un mouvement très lent, enleva son loup et laissa voir à Thauziat son visage pâle sur lequel coulaient encore des larmes. La doublure de satin du masque était humide, elle la montra avec un triste sourire :
— Il y a des femmes qui pleurent de joie, dit-elle d'une VOIX douce, moi je ne connais que les larmes de la déception et du chagrin; encore celles que je viens déverser sont-elles des plus douces qui aient jamais coulé de mes yeux. Vous êtes fier. Clément, et vous avez raison de l'être. Voys aurez dû tout à vous-même, vous êtes donc dans votre droit quand vous faites de votre « moi » une divinité implacable à laquelle vous sacrifiez tout. J'aurais été pour vous une alhée et une amie plutôt qu'une femme, et vous auriez été bien secondé par moi, soyez-en sûr. Mais il y a des destinées malheureuses : la mienne est de celles-là, malgré l'envie qu'elle excite. Croyez que j'aurais donné tout au monde pour vous plaire, car vous êtes le seul homme, parmi tous ceux que j'ai rencontrés, qui m'ait paru valoir la peine qu'on s'attachât à lui.
Thauziat hocha gravement la tête, et regardant Emilie avec humilité :
— Vous n'êtes pas assez indulgente pour les autres, et vous l'êtes trop pour moi. Si vous m'observiez avec des yeux plus clairvoyants , vous vous en apercevriez.
Ils restèrent silencieux, essayant de reprendre leur calme si profondément troublé. La tranquillité poétique de ce coin de verdure contrastait délicieusement avec le tumulte de la fête et avec l'agitation de leur pensée. Dans l'encadrement de la porte, des couples appa-
V ( ) LOMÉ. 85
raissaient, emportés par le rythme de la valse. Et -tous, danseurs et danseuses, avaient sur le visage cet air de contentement uniforme qui est lamarque d'une absence complète de pensée. Ils tournaient, et sur la terre, qui tourne elle-même, il n'y avait plus rien pour eux, on le sentait, que la satisfaction de tourner.
— Ils s'amusent ! dit Emilie en les montrant d'un geste. Ils sont bien heureux!
Elle s'était levée et avait remis son masque :
— Maintenant voulez -vous me faire un grand plaisir? Oui, sans doute. Eh bien! ne vous occupez plus du tout de moi, ce soir. Je vais rentrer très bien seule en voiture. Il y a un trajet de cinq minutes d'ici à l'hôtel. On m'attend, je n'aurai même pas le temps de sonner. Pensez seulement un peu à ce pauvre petit Louis qui est dans les mains de sa magicienne anglaise. C'est dit : je le veux,
— Je vous obéis.
Ils rentrèrent dans le hall, côte à côte, sans se donner le bras et, après quelques pas faits dans la foule, lorsque Clément chercha Emilie auprès de lui, il ne la retrouva plus. Elle s'était perdue dans les groupes. Et il pouvait, s'il lui plaisait, s'imaginer que son singulier entretien avec la jeune fille était un rêve. Clément gagna les salons. Là on ne dansait plus, on tlirtait. Et, à l'écart, sur les sièges moelleux, debout dans les embrasures des fenêtres, ou marchant enlacés étroitement, hommes et femmes parlaient à voix basse, de la bouche à l'oreille, comme si les mots d'amour devaient être murmurés de près, sous peine, en glissant dans l'air, de
perdre de leur charme pénétrant. Dans une petite pièce décorée à la turque et qui servait de fumoir au comte, sous la demi-clarté d'une lampe mauresque descendant du plafond à trèfles dorés, des couples étaient assis sur des divans bas, parmi les piles de coussins. Là, ce n'étaient plus des paroles qui s'échangeaient, c'étaient des baisers.
Thauziat passa. Il n'avait que faire de déranger des amoureux. Diana ne pouvait pas être là, sa pudeur d'Anglaise eût été effarouchée parle laisser-aller de cette fin de soirée, et c'était dans un milieu plus tempéré qu'il fallait la chercher. Il traversa la grande salle à manger où, sur de petites tables rondes, on soupait dans un cliquetis d'argenterie et de vaisselle , avec un luxe et une profusion moscovites. Il revint dans le salon de jeu et retrouva à la même place Lereboulley et sir James qui continuaient, avec leurs mêmes partenaires, la partie de poker entamée au début de la soirée. Le sénateur paraissait ennuyé; sir James, très rouge, avait devant lui un gros tas de louis et de billets de banque. Visiblement l'Anglais plumait les trois autres joueurs, et le flosch royal lui avait largement distribué ses faveurs. Thauziau s'approcha de la table et, pendant qu'un des joueurs donnait les cartes, se tournant vers Lereboulley :
— Vous n'avez pas vu Louis Hérault, depuis un instant?
Sir James leva le nez de dessus son jeu, avec un regard amical à Clément :
— Il a traversé cette pièce, il y a une demi-heure.
— Seul?
— Non. Il donnait le bras à un domino blanc. .. Ils sont sortis par cette porte, après s'être arrêtés un instant à nous voir jouer.
— Ça ne vous a pas donné laguigne ! dit Clément avec gaîté.
— Comme vous voyez !
L'Anglais avait parlé avec la tranquillité d'un mari qui ne se doute pas que le costume qu'il vient de désigner cache sa femme. LerebouUey montra beaucoup plus d'agitation, et se tournant vers Clément :
— Prenez donc mes cartes un instant, cher ami, ditil. Je ne serais pas fâché de couper un peu la mauvaise veine...
— Vous voulez me livrer au terrible sir James? Grand merci. Restez, mon cher, vos moyens vous le permettent.
Et, malgré les regards suppliants du banquier, il poursuivit son chemin. Il se trouvait maintenant dans la bibliothèque du comte, vaste pièce entourée de vitrines basses pleines de manuscrits précieux et de médailles rares. Dans un pan coupé, une petite loggia vitrée, donnant sur les Champs-Elysées, formait un charmant retiro meublé de sièges de bambou garnis de coussins de soie, orné de jardinières pleines de fleurs. Une large fenêtre, au balcon en encorbellement, était ouverte, et, appuyés à la balustrade de fer, Louis et Diana causaient. Il était deux heures, et déjà, dans le haut du ciel, des blancheurs apparaissaient amortissant la clarté des étoiles. Le parfum des marronniers en fleurs montait dans
l'air tiède. Au pied de la fenêtre, le long de la rue, la file des voitures s'allongeait, comme un serpent noir aux yeux brillants. Un grand silence régnait, cl dans cette maison pleine de monde, rayonnante de lumières, emplie du bruit des iristruments joyeux, Diana et Louis se sentaient seuls.
Depuis le moment où l'Anglaise était sortie de la serre, chassée par les atroces railleries deM''^ Lereboulley,le jeune homme n'avait pas quitté Diana^, et elle avait mis en jeu pour lui tous les artifices de sa coquetterie. Il l'avait d'abord retrouvée hors de la serre, arrêtée près d'une fenêtre, la tête penchée et les yeux pleins de larmes. Elle lui avait laissé prendre sa main, comme ne se doutant pas qu'il était auprès d'elle. Il avait essayé de lui parler, elle était restée muette, elle ne paraissait pas l'entendre. Des soupirs profonds soulevaient sa poitrine et ses lèvres frémissaient. Louis , bouleversé par cette douleur, dont le spectacle était charmant, pressa doucement les doigts de Diana, sans qu'elle les retirât; il se hasarda à enlacer une taille souple, qui ne se défendait pas contre son étreinte. Et lorsque la ravissante femme sortit de son angoisse et de son accablement, elle se vit dans les bras de Louis, la tête presque sur son épaule. Elle le repoussa avec une adorable indignation, et s'éleignant d'un pas, la bouche sévère et le regard courroucé :
— Vous voyez les effets de ces abominables calomnies, dit-elle d'une voix entrecoupée par les sanglots, vous osez me traiter comme une fille ! Vous avez donc cru que ce qu'on vient de me dire était vrai ?
Et comme Louis s'apprêtait à protester : — Ne répondez pas, reprit-elle. Ne me faites point entendre de vaines paroles dans les(juelles, sous de mensongères affirmationsje devinerais trop facilement votre mépris. Quel crime ai-je commis pour qu'on me haïsse? Pourquoi cet acharnement contre moi? Je ne puis vivre ainsi :'je partirai, pour ne plus jamais revenir. On ne me verra plus!... Cette Emilie, car je l'ai reconnue, elle me persécute et me torture... Mais je ne lui ai jamais rien fait! Je ne la connais pas... Est-ce parce qu'elle est difforme et laide qu'elle m'en veut? Est- ce ma faute à moi? Si son père savait ce quelle entreprend contre moi, il y mettrait bon ordre... Mais je ne me plaindrai pas... Je craindrais de l'affliger, de l'obliger à donner des explications, qui lui seraient pénibles, pour prouver à cette horrible enfant qu'il aie droit, oh! le plus naturel et le plus sacré! de s'intéresser à moi...
Elle croisa ses mains sur sa poitrine, ainsi qu'une martyre qui attend dans le cirque la bète féroce qui doit la déchirer, et ses lèvres remuèrent, comme pour une prière. Louis, ébloui par la beauté vraiment extraordinaire de la jeune femme, ensorcelé par son charme, n'écoutait même pas ses paroles, il n'entendait que le son de sa voix. En ce moment, il aurait à jamais renié Emilie, qu'il aimait pourtant comme une sœur; il eût cherché querelle à Thauziat. 11 était affolé, et tout ce qu'il possédait, il l'eût donné pour prendre dans ses bras cette adorable créature, pour l'emporter comme une proie, bien à lui, rien qu'à lui. Son désir éclatait dans ses yeux, car Diana détourna ses regards, comme
s'ils eussent été blessés par une lueur trop vive. Et, serrant autour d'elle son domino avec un geste pudique, modeste et rougissante ainsi qu'une jeune fllle, elle fit un pas pour s'éloigner.
— Ne me quittez pas, s'écria Louis d'une voix ardente, vous savez bien que sur moi vous pouvez tout, que je suis votre serviteur fidèle, votre ami dévoué, et que je vous défendrai contre qui que ce soitl...
— Vous auriez trop à faire, dit Diana avec douceur; d'ailleurs, je n'ai aucun droit sur vous, et je ne veux point vous permettre de vous engager pour moi. Retirez-vous... Laissez seule la malheureuse femme contre laquelle tout est permis...
Elle avait juste prononcé les paroles qu'il fallait dire pour donnera Louis l'envie de se faire tuer pour elle. Il s'avança , et avec un beau sourire de jeunesse confiante :
— Prenez mon bras, et ne craignez plus rien.
Elle leva les yeux sur lui, et comme fascinée par sa résolution et sa fermeté, avec un peu d'amoureuse reconnaissance, elle prit ce bras qui s'offrait et suivit le jeune homme. Ils passèrent, ainsi que sir John l'avait dit, dans le salon de jeu. Et Diana ne put résister au désir de s'approcher de la table de poker. Son mari jouait, et la regarda d'un air indifférent. Lereboulley se montra plus démonstratif, et il fallut une œillade impérieuse de Diana pour le maintenir à sa place. Le sénateur parut au supplice. Une rougeur ardente monta à son front et enflamma ses oreilles. Il donna le spectacle d'un vieillard en proie à un désir qu'il lui faut réfréner et qui menace de tourner à l'apoplexie. Silencieuse, sous son
VOLONTÉ. 9i
domino, Diana passa comme un blanc fantôme. Un instant après, elle était avec Louis sur le balcon de la bibliothèque du comte Worésefl*.
Elle resta un instant appuyée à la balustrade de fer, livrant son front pâle aux caresses du vent de la nuit. Elle n'avait plus son masque, et Louis admirait ses traits charmants. Elle était vraiment d'une beauté accomplie. Ses grands yeux bleus, bordés de longs cils noirs, avaient une douceur candide. Son petit nez, aux narines délicates et rosées, donnait à son visage un air délicieusement mutin. Sa bouche rose avait le contour suave de celles des madones. C'était le plus adorable visage qu'un amant pût rêver, avec la pureté séraphique des yeux et de la bouche, et l'audace infernale du nez qui défiait le monde entier. En ce moment, Louis ne remarquait pas ce nez diabolique ; il n'apercevait que cette bouche et ces yeux d'ange , et il pensait que pour avoir le droit d'y mettre un baiser, que pour les voir se fermer pâlissants de volupté, on pourrait, sans regret, commettre un crime. Au bout de quelques minutes, la jeune femme fit entendre une exclamation de dépit, passa la main sur son front, pour chasser une pensée importune, et se tournant vers son compagnon avec un triste sourire :
— J^ vous demande pardon. Je m'oubliais à rêver au passé bien douloureux qui est mon existence entière. Car je suis encore très jeune, je n'ai que vingt-quatre ans, et j'ai bien souffert, je souffre bien encore...
Voyant Louis faire un geste d'étonnement , elle secoua sa tête, dont les cheveux blonds brillèrent comme un casque d'or :
— Oh! Je ne souffre plus de la même façon... Autrefois, j'ai connu la misère, presque la faim... Ma mère était morte, me laissant toute seule, et mon prre nous avait perdues de vue... Il a fallu un hasard pour que ce puissant protecteur me fût rendu ... Et Dieu sait de quelles calomnies sa généreuse bonté a été le prétexte... Mais je ne regrette pas ce temps de misère, lorsque je le compare aux jours qui l'ont suivi. Au moins, j'étais libre autrefois, tandis qu'aujourd'hui je suis liée à un homme qui ne me comprendra jamais.
Elle frissonna, ramena son capuchon de soie sur sa tête, puis, d'un ton saccadé et comme si elle retenait des sanglots :
— Mais je ne sais pas pourquoi je vous dis toutes ces choses. Que vous importe que je souffre ! Vous n'y pouvez rien...
— Vous me les dites, répondit Louis, parce que vous savez que je vous aime. Oh ! vous le savez !... Depuis sixmois, vousl'avezdevinéàmon trouble quandjem'approchais de vous, au tremblement de ma voix quand j'étçiis assez heureux pour pouvoir vous parler. Tout vous Ta dit, ma timidité quand je vous suivais sans oser risquer un aveu, mon audace en ce moment oii j'ouvre mon cœur pour répandre à vos pieds tout ce qu'il contient d'adoration et d'ivresse. Oui, je l'ai bien vu, vous n'êtes pas aimée et vous n'êtes pas heureuse. Grand Dieu! Comment est -il possible qu'un homme vive auprès de vous sans subir votre charme, sans tomber à vos genoux pour ne plus se relever jamais? Moi, quand je vous regarde, un frémissement pnsse en moi. Quand ma
main touche la vôtre, il me semble que du feu coule dans mes veines; pour que vous m'apparteniez, je donnerais tout mon sang, car, j'en suis bien sur, une heure de votre amour vaudrait tous les jours qu'il me reste à vivre.
Penché vers elle, Louis avait murmuré ses aveux à voix basse, avec une douceur caressante. Ses yeux s'étaient éclairés d'une flamme, ses lèvres brûlaient, et Diana, les paupières à demi fermées, le regardait, émue malgré elle par ce débordement de passion jeune et sincère. Ilétaitcharmant ainsi, et valait qu'on l'aimât. L'Anglaise eut un sourire mélancolique :
— Combien m'ont déjà dit ce que vous venez de me faire entendre, sans que j'y aie ajouté foi, et bien heureusement, car ce n'était que caprice et vaine fantaisie. C'est une fatalité de mon existence que tous les hommes se croient obligés de me jurer qu'ils m'adorent. Que de faux serments ! Que d'inutiles promesses ! Vous, peutêtre cependant, êtes -vous plus loyal que les autres et m'aimez-vous vraiment, car voilà longtemps que vous m'êtes fidèle... Mais si je vous écoutais, combien cette grande passion durerait-elle? Une femme est un jouet pour les gens comme vous! On m'a raconté que, quoique très jeune encore, vous étiez un viveur. Du reste, vous ne quittez pas Clément de Thauziat...
— Allez-vous me dire du mal de lui? demanda Louis, d'une voix tremblante. On m'a assuré qu'il vous connaissait depuis longtemps, et très bien...
— Allez, soyez franc, on vous a dit qu'il avait été mon amant ? interrogea Diana, avec une rudesse subite.
Peut-être vous l'a-t-il dit lui-même. Il y a des gens capables des plus grandes infamies par vanité !...
— Il nem'ajamaisparlé de vous, quoique jel'aie questionné souvent... Il est vrai que j'aurais voulu apprendre qui vous étiez, ce que vous étiez, au risque d'en souffrir. Tout ce qui vous touchait m'intéressait. Hélas ! je crois que j'aurais oublié le mal qu'on m'aurait pu dire de vous, tant je vous aime, et que rien n'aurait prévalu contre ma passion.
— Est-ce bien sûr?
La physionomie de Diana changea brusquement, ses paupières palpitèrent sur ses yeux demi- clos, ses narines battirent, sa bouche rose s'entrouvrit ironique, et, avec un air de bravade :
— Et si je vous disais, moi, que Clément m'a aimée, que j'ai été à lui, et que, peut-être encore...
Elle n'eut pas le temps d'achever. Louis l'avait saisie par les épaules, et avec une violence irrésistible, il l'avait soulevée au-dessus de la rampe de fer. Un effort de plus, et elle tombait dans la rue, brisée sur le pavé. Elle ne fit pas un mouvement pour se défendre. Ses cheveux, dénoués par cette étreinte brutale, roulèrent sur ses épaules, comme un manteau embaumé, et dans les bras de celui qui la menaçait, serrée sur sa poitrine, son visage eut une expression de triomphe radieux. Ils restèrent un instant immobiles, se contemplant l'un l'autre ; puis, soudain, Diana se tordit comme une liane dans un brasier, ses lèvres s'approchèrent de celles de Louis et s'y posèrent dans un long baiser. Il sembla au jeune homme que le ciel était traversé par des lueurs
éclatantes qui ravouglèrent, ses oreilles tintèrent et il demeura éperdu, les mains enfoncées dans cette chevelure d'or dont les flots soyeux l'enveloppaient comme d'une mer de flammes. Quand il revint à lui, le ciel clair resplendissait calme, la rue était silencieuse et obscure, l'orchestre du bal chantait dans le lointain , et Diana debout, un peu pâle, rattachait ses cheveux. Il la saisit avec ardeur, elle ne résista que faiblement, et la bouche contre son oreille, il lui répéta :
— Je vous adore !
— Et cependant vous avez voulu me tuer? dit-elle en hochant la tête.
— Pourquoi m'avez -vous soumis à cette horrible épreuve?
— Pour voir si vous m'aimiez vraiment. Mais êtesvous donc si jaloux?
— J'ai souffert pendant une seconde, si cruellement, que j'ai perdu la raison. C'est faux, n'est-ce pas, tout ce que vous m'avez dit?
— C'est faux.
— Maintenant, je ne pourrais plus supporter la pensée que vous êtes à un autre.
Diana baissa le front, puis avec contrainte :
— Oubliez-vous que je ne m'appartiens pas?
— Ne m'avez-vous pas dit vous-même que votre mari n'était pour vous qu'un étranger?
— Si répréhensible que soit sa conduite envers moi, je n'en suis pas moins sa femme et je porte son nom. . . Tenez ! j'ai été folle, et je me reproche amèrement mon imprudence . . . Yous prétendez déjà faire valoir vos droits. . .
Vous allez me perdre... Je vous en prie, effacez de votre mémoire tout ce qui vient de se passer... Un instant, entraînée par votre passion, grisée par vos paroles, j'ai oublié la sagesse, et j'ai fait le rêve insensé de vous donner toute ma vie... Mais vous voyez bien que c'est impossible ! Oh I vous aurez été le seul homme à qui je me serai abandonnée, ne fût-ce que pendant une seconde . . . Je vous aurais aimé... Je vous aime déjà trop!... Mais il en est temps encore , il vaut mieux souffrir et ne plus nous revoir.
— N'espérez pas que j'y consente.
— Alors que voulez-vous donc? s'écria Diana.
— Vous tout entière.
Il l'avait reprise dans ses bras , et la sentait palpiter contre lui. Il essaya de lui donner un baiser,- elle lui échappa et il ne put que mordre une torsade épaisse de ses cheveux.
Une sorte de délire sembla s'emparer de la jeune femme. Au lieu de repousser Louis, elle le serra étroitement, en poussant des cris inarticulés. Des larmes coulèrent sur son visage , elle parut en proie à l'amour le plus violent, et au désespoir le plus affreux. Lui, bouleversé parce voluptueux désordre, la regardait, enivré, sans penser à profiter de la folie qui la lui livrait sans défense. II répéta :
— Toute à moi, et pour toujours.
Elle le regarda avec des yeux fixes et répondit :
— Oui, et quoi qu'il puisse advenirl La mort, plutôt que de renoncer à vous !
Puis, épuisés par l'émotion de cette scène, pressés
l'un contre l'autre, sans dire une parole, ils restèrent sur le balcon, jouissant de cette heure délicieuse.
Un bruit de pas les arracha à ce bonheur. Ils se séparèrent vivement. Thauziat était devant eux.
— Voilà une demi-heure que je vous cherche, dit-il d'une voix tranquille. Vous respirez le frais?
— Oui, dit Diana, avec un grand calme, pendant que Louis s'avançait dans la bibliothèque pour dissimuler son trouble. Il faisait dans le salon une chaleur étouffante... Quelle heure est-il?
— Trois heures du matin, fit Thauziat, après avoir regardé sa montre.
— 11 est temps de partir. Je vais aller arracher sir James aux douceurs du jeu.
Elle se tourna vers Louis, et lui tendant la main avec une amicale indifférence, comme si rien de décisif ne se fût passé entre eux :
— Adieu. Je vous verrai sans doute aujourd'hui?...
— Assurément, répondit-il. El il s'inclina devant elle. Quand il se releva, il aperçut la traîne de son domino blanc qui disparaissait à l'entrée de la pièce voisine, et il se trouva seul avec son ami. '
— Eh bien ! Je t'ai laissé le temps de causer avec lady Olifaunt, dit Clément, et tu remarqueras que je suis arrivé très discrètement, en faisant du bruit pour annoncer ma présence. Vous paraissiez très bien ensemble...
— Très bien, dit sèchement Louis.
— Oh! oh! oh! fit sur trois tons Thauziat, voilà tout ce que ta reconnaissance t'inspire?... Si elle n'a pas été aimable, ce n'est pas ma faute!
Louis posa sa main sur le bras de son ami et le regardant sérieusement :
— Ecoute, Clément, si tu veux, nous ne parlerons plus jamais ensemble de lady Olifaunt; cela vaudra mieux que d'en parler avec cette insultante légèreté.
— Eh! Là! s'écriaThauziat, avec surprise. Qu'y a-t-il? Que t'a-t-elle dit? Que s'est-il passé? D'où vient ce respect soudain, et cette sévérité inattendue?
— Trois mots t'expliqueront tout : je l'adore!
— Ce n'est pas nouveau : tu as un coup de soleil pour elle depuis six mois.
— Je l'adore ! te dis-je, reprit Louis avec exaltation, et je suis prêt à tout pour ne plus jamais me séparer d'elle, à l'enlever, à l'épouser, s'il le faut !
Thauziat agita une de ses belles mains blanches et nerveuses, ses sourcils se froncèrent, il murmura :
— Les femmes sont plus clairvoyantes que nous . Emilie avait deviné jusqu'où pouvait aller l'aventure.
Il se plaça en face de son ami.
— L'enlever, c'est beaucoup, l'épouser c'est trop. On n'épouse pas Diana, quand on peut si bien faire autrement.
— Ah! prends garde, Clément, s'écria Louis qui pâlit, tu insultes une femme que j'aime, je ne le supporterai pasl
— Tu me menaces, je crois ! dit Thauziat, avec un accent si rude, que les nerfs du jeune homme vibrèrent. Pardieu ! Voilà qui est bien fait pour m'émouvoir ! Eh ! tête de bois, si cette charmante créature te plaît à ce point, sois son amant ! . . . Mais ne l'enlève pas, et surtout
ne la pousse pas àdivorcer avec cet excellent sir James. . . Tu le mettrais sur la paille !
Use mita rire. Cette gaîté exaspéra Hérault, qui, les poings serrés, marcha vers son ami en s'écriant :
— Pour la seconde fois, prends garde! C'est une lâcheté d'insulter une femme. .
— Prends garde toi-même! interrompit Tliauziat. Jeune nigaud, qui te laisses si bien prendre aux roueries d'une enjôleuse... En es-tu arrivé au point de méconnaître mon amitié, et d'hésiter entre une femme et moi?. . . Pour te punir, je te laisserais berner, si je n'avais promis solennellement à une personne qui a la bonté de s'intéresser à toi, de te sortir du guêpier où tu cours. . . Tu crois à la pureté de Diana, tu crois à sa tendresse, n'est-ce pas?
-^Oui!
Au moment où Louis venait de répondre, Lereboulley parut, sortant de la salle de jeu.
— Il se faittard,ditle sénateur, vous restez sans doute, jeunes gens? Moi je rentre à pied... Bonsoir... ou plutôt bonjour!...
Il les salua de lamain, et lourdement s'éloigna. Thauziat alors, se tournant vers son ami, lui dit avec gravité :
— Lereboulley rentre à pied, suivons-le... Tu vas savoir promptement à quoi t'en tenir.
Ils gagnèrent le rez-de-chaussée, prirent leurs pardessus etsortirent dans les Champs-Elysées. A cin quante pas devant eux, le sénateur, ayant allumé un cigare, les mains dans les poches de son paletot, sa canne sous le bras, descendait l'avenue déserte.
— Il va chez lui, murmura Louis.
— Tu verras, répondit Clément. Marchons dans la ligne des arbres, pour qu'il ne nous reconnaisse pas.
Ils arrivèrent au rond-point, et là, au lieu de tourner dans l'avenue d'Antin, LerebouUey inclina à gauche, traversa la chaussée, comme s'il allait au cirque et s'engagea dans l'avenue Gabriel. Thauziat avait passé presque de force le bras de Louis sous le sien ; il le sentit frémir.
— Tu commences à soupçonner où il va?fit-il. Louis ne répondit pas, mais sa respiration sonna plus
haute, comme si un poids lui eût oppressé le cœur. Le sénateur marchait d'un pas tranquille, sans se douter qu'il était suivi. A la hauteur du café des Ambassadeurs, Thauziat arrêta son ami. Ils se dissimulèrent derrière ^n massif de plantes, et attendirent. LerebouUey fil encore vingt pas, s'arrêta devant une petite porte cachée ■ious des lierres et dissimulée dans la grille du jardin; il jeta, à droite et à gauche, machinalement, un regard pour s'assurer qu'il n'était pas épié, puis, tournant la clef dans la serrure, il entra. Une sourde exclamation jaillit des lèvres de Louis. Il regarda, pâlissant, son ami qui restait immobile, puis d'une voix tremblante :
— La misérable ! elle m'a laissé entendre qu'il est son père!
Thauziat haussa les épaules.
— C'est ce qu'elle dit ordinairement. Il faut bien expliquer le luxe dans lequel elle vit. Depuis qu'elle est à Paris, LerebouUey se compromet pour elle. Voilà pourquoi Emilie la hait. . . Maintenant, sois son amant, si cela
te plaît, mais no Tenlève pas, c'est inutile. Et surtout me l'épouse pas, ce serait honteux.
— Je ne la reverrai jamais I
— C'est exagéré. Elle est bonne à voir, seulement il ne faut pas y croire!
Louis prit la main de Clément, et la serrant doucement :
— Pardonne-moi ce que je t'ai dit, fit-il avec émotion, j'étais fou.
— Je ne t'en veux pas de ce que tu m'as dit. Je t'en veux de m'avoir forcé à trahir une femme.
11 fit un geste brusque, et, passant le bras sur l'épaule de son ami, il l'entraîna loin de cette maison qui semblait invinciblement le »'e*enir.
Il était une heure de l'après-midi, et Hélène Graville venait, après avoir déjeuné, de se remettre au travail, lorsqu'un coup de sonnette discret l'attira à la porte d'entrée. Elle ouvrit et recula d'un pas en se trouvant face à face avec une petite vieille dame vêtue d'une robe très riche et coiffée d'une fanchon de dentelle noire. Elle reconnut M""^ Hérault. La grand mère sourit à l'attrayante et fraîche jeunesse de sa locataire, et s'avançant :
— Excusez-moi, mon enfant, dit-elle, si je vous dérange... Je suis venue, comme vous pouvez le voir, en voisine. On m'a dit que vous étiez une très habile brodeuse et j'ai un ouvrage, délicat à faire, que je désirerais vous confier.
— Prenez la peine d'entrer. Madame, dit la jeune fille d'une voix douce, et excusez-moi de vous recevoir au milieu d'un pareil fouillis.
De la main, elle montrait les étoffes éparses sur les meubles, la machine à coudre toute garnie de fil, les ornements de jais et les passementeries perlées hors de leurs cartons, et, près de la fenêtre, par laquelle tant de
VOLONTÉ. lOÎ
fois elle avait guetté Louis, la table couverte d'une magnifique pièce de soie à demi brodée.
— Bien! bien 1 fit M""*" Hérault, en s'asseyant sur une chaise de paille, je sais ce que c'est que le désordre du travail. J'ai travaillé pendant quarante ans de ma vie et je jardine encore tous les jours... Mais, ma chère enfant, il me semble que vous me faites concurrence...
Elle s'était levée et, s approchant de la fenêtre, elle examinait, dans une caisse posée sur l'appui de pierre, des jacinthes de diverses couleurs, qui poussaient entouré,es de volubilis grimpants.
— Ces johs feuillages me font faire une économie de rideaux en été, dit gaîment la jeune fille, et puis je sors peu, et mes fleurs medonnent l'illusion de la campagne. Toute mon enfance s'est écoulée en plein air, dans la liberté des champs, et ce qui m'a coûté le plus, en venant à Paris, c'a été de vivre enfermée... Mais, ajouta-t-elle avec un charmant sourire , on se fait à tout.
— Vous avez de la philosophie.
— Il le faut bien... Si je ne m'attachais pas à ne voir que le bon côté des choses, je m'aigrirais le caractère, et je me trouverais très à plaindre.
• — Et vous ne l'êtes pas?
— Non, Madame, matériellement du moins, carje gagne très largement ma vie; moralement, oui. J'ai fait, il y a un an, une grande perte dont je ne me consolerai jamais.
Et comme M""" Hérault l'interrogeait du regard :
— J'ai perdu ma mère, ajouta Hélène, dont la voix trembla, et je suis restée tonte seule.
L'ouvrière essuya une larme, puis levant les yeux sur sa visiteuse :
— Je vous demande pardon, Madame, de vous importuner de mes ennuis. Si vous voulez bien me dire à quoi je puis vous être bonne?...
^jme Hérault prit sous son bras unpaquetsoigneusoment ficelé de rose, l'ouvrit, et tendant à Hélène une merveilleuse écharpe en crêpe de chine brodé de couleurs variées :
— Voilà une étoffe à laquelle il est arrivé un malheur : ma femme de chambre a sottement brûlé une bande de cette broderie qui recouvrait une table dans ma chambre à coucher. Je tiens beaucoup à celte écharpe qui a pour moi la valeur d'un souvenir. . . On m'a dit que vous brodiez comme une fée... Ce plumetis est extrêmement difficile à exécuter... C'est de la véritable peinture... Vous voyez, il y a des oiseaux et des fleurs de nuances très variées et fines... Pouvez-vous vous charger de refaire ce qui a été détruit?
Hélène, penchée sur l'étoffe, la maniait doucement de ses doigts légers. Elle semblait prendre un secret plaisir à toucher ce tissu merveilleux. Sa nature aristocratique se trahissait dans ce goût pour les choses raffinées, et îienqu'àla voir développer et froisser l'écharpe soyeuse, on devinait qu'elle était issue d'une race créée pour l'élégance et le luxe. M"® Hérault, la laissant à son examen, passait en revue le modeste appartement de la jeune fille. En dépit du désordre dont Hélène s'était excusée, tout était d'une propreté admirable. Le mobilier très simple reluisait, annonçant les soins de tous les
VOLONTÉ. .Oj
jours. La disposition même des objets n'avait non Je vulgaire, et un petit miroir artistement drapé de peluche, une tablegarniede bibelots sans valeur, mais adroitement placés, un couvre-lit de soie brochée, une étagère portant quelques livres reliés et timbrés d'un chiffre, épaves et reliques d'une aisance disparue, révélaient que l'habitante de ce pauvre logis était très supérieure àsacondition.Auprès delà cheminée, unportraitd'homme jeune, élégant, souriait dans un cadre noir. Un bouquet de violettes de deux sous, tout frais, était attaché au bas comme un pieux ex-voto. La grand'mère resta quelques instants aie regarder. Rien, dans cette physionomie, n'éveillait ses souvenirs. Au bout d'un instant elle se retourna, et, s'adressant à l'ouvrière, elle dit :
— C'est votre père ?
— Oui, Madame, répondit Hélène d'un ton un peubas, comme si elle eût parlé dans une église.
— On m'a dit que vous vous appeliez Hélène Graville, reprit M""" Hérault. J'ai connu en Normandie un village du même nom situé auprès de Saint-Aubin. Est-ce que vous seriez originaire de ce pays?
— C'est au château de GraviFe que je suis née, dit gravement Hélène.
Les deux femmes restèrent l'une devant l'autre, sans parler, ressaisies par leurs souvenirs La jeune fille revoyait le grand parc aux noires futaies de hêtres, avec ses pelouses vertes descendant en pente jusqu'à la Scie, les vergers remplis de pommiers, que le printemps poudrait de blanc , comme des marquis Louis XV, et qui, à l'automne, ployaient sous le fardeau de leurs fruits jau-
ues et rouges. Elle sentait encore sur son visage le vent frais venant de la mer qui répandait sur les herbages ses acres senteurs salines, et donnait aux plantes cette saveur nourrissante qui gonflait d'un lait plus pur les mamelles des vaches alourdies. Sur la hauteur, la terrasse du château profilait sa balustrade de briques piquée de pierre , et, au travers des massifs de lilas et de faux-ébéniers, un homme et une femme passaient se promenant au soleil. L'homme était svelte et ressemblait au portrait accroché dans la petite chambre. La femme blonde, blanche, souriait, l'air heureux. Hélène les suivait des yeux l'un et l'autre, puis au détour d'un bosquet, ils disparaissaient et la terrasse restait vide et triste, comme était maintenant sa vie.
La grand'mère Hérault, elle, avait évoqué l'usine noire et fumeuse, avec son bruit de marteaux frappant les chaudières de cuivre , et, dans le rougeoiement des foyers incandescents, elle revoyait Hérault, les bras nus, les cheveux dorés par la limaille, beau garçon avec ses blondes moustaches et son teint clair de pur Normand. Elle le suivait le soir, dans les prairies, au bord de la petite rivière, et enfiévrés par les ardeurs du printemps nouveau, grisés par les parfums des haies d'aubépines fleuries, ils échangeaient leur premier baiser. De combien de larmes il avait été suivi l C'était le père Gandon, maintenant, qui se montrait furieux et humilié de l'abandon de sa fille, et qui menaçait de tuer Hérault. Que de nuits passées sans sommeil, les yeux brûlés parle chagrin, jusqu'au jour où la dame du château était entrée dans le cabaret, ramenant le séducteur qui se décidait
à demander la main de Fiflne à son père. Et tout était venu de là, le bonheur, la fortune. Tout était dû à cet élan de cœur d'une femmegénéreuse,dontrunique descendante, aujourd'hui, se trouvait plus pauvre et plus abandonnée que l'avait jamais été la fille du cabaretier. — Ainsi, c'est au château de Graville que vous êtes née? demanda M™^ Hérault. Votre père s'appelait M. Henri...
— Oui, Madame, ditHélèneavecétonnement.Maisqui a pu vous dire?...
— Mademoiselle, reprit la vieille femme, avec une fierté attendrie, quand je n'étais qu'une pauvre couturière de village, j'allais en journée au château, chez votre grand'mère, et j'aifait sauter votre père sur mes genoux. En vousvoyantdans une positionsi précaire, en pensant que vous et les vôtres vous avez pu connaître la misère, j'éprouve une grande amertume, et je me reproche, comme une affreuse ingratitude, d'avoir laissé au hasard le soin de me rapprocher de vous. ,
— Madame, interrompit Hélène, ne prenez aucun souci de moi, je vous assure que je ne manque de rien, et tant que ma mère a vécu, grâce au ciel, jai pu, par mon travail, la mettre à l'abri du besoin.
— Vous êtes une vaillante enfant, et je suis heureuse de vous voir telle que vous êtes. Je dois tout à votre famille.Lepeu quejesuis, c'est elle quirafait,par sa bonté et sa générosité. Votre grand'mère a donné la dot qui m'a permis d'épouser M. Hérault, etc'estavec cet argent qu'il a commencé l'édifice laborieux de notre fortune. Si nous sommes riches, c'est grâce à M™** de Graville. Sans elle, Hérault végétait ouvrier dans une fabrique de
province, moi je restais chez mon père, nos forces, notre activité commune ne se réunissaient pas, et rien de ce que nous avons réussi n'aurait seulement pu être tente'. Vous voyez, Mademoiselle, que je dois beaucoup aux vôtres et par conséquent à vous, et vous ajouterez à ma reconnaissance si vous me permettez de m'acquitter.
IVr''' de Graville rougit et fit un pas en arrière. Elle ne distinguait pas très nettement où M"'*' Hérault voulait en venir. Elle pressentit quelque offre d'argent répugnante qui l'eût ravalée au niveau d'une mendiante, elle qui gagnait sa vie et ne demandait rien à personne. Elle se replia sur elle-même, humiliée d'avance et froissée.
— Madame, je suis heureuse des services que ma famille a pu rendre à la vôtre, mais je ne trouve dans ce fait rien qui vous engage... Gardez vos dons pour des nécessiteux véritables. Moi, tant que je trouverai de l'ouvrage, je me suffirai largement à moi-même.
La vieille M""^ Hérault, avec sa finesse native, comprit ce qui se passait dans l'esprit d'Hélène ; elle devina le trouble que sa proposition lui avait causé et, voulant le faire cesser, elle s'avança vers la jeune fille, et lui prit affectueusement la main :
— H faut être indulgente, mon enfant, dit -elle avec douceur, pour une vieille femme qui n'est jamais guidée que par son cœur Je ne vous offre pas d'argent, soyez tranquille : je sais à qui j'ai affaire. Vous êtes d'une race oui donna et qui ne reçoit pas. Mais je suis très âgée, et ~*c n ai qu'un petit-fils qui me délaisse souvent, non par rr:aîîqaed'a£[3Ction,mais parce que,lancédansle monde, Il 3" entretenu par ses plaisirs... Je suis presque toujours
seule et j'ai, bien des fois, regretté de n'avoir pas une petite-fille. liUeseraitrestée, elle, près desagTand'mèro, et je n'aurais pas connu les tristesses de l'isolement. Ëii vous voyant, il m'a semblé que le hasard m'avait envoyé cette enfant que je souhaitais, et j'ai pensé à vous demander devenir près de moi, continuer le rôle qu'ont joué vos parents, et d'être, à votre tour, ma bienfaitrice, en m'aidant à finir ma vie comme ils m'avaient aidée, eux, à la commencer.
A ces mots sortis du cœur, Hélène pâlit, des larmes jaillirent de ses yeux, et voyant que M™^ Hérault lui tendait les bras, elle s'y jeta sans plus résister.
— Vous acceptez donc? sécrialagrand'mère avec joie.
Hélène se dégagea de l'étreinte qui semblait déjà la faire prisonnière, et secouant lentement la tête :
— Je ne puis encore vous répondre, Madame. Je voms suis profondément reconnaissante, mais je veux réfléchir, et ne pas céder à un premier élan sentimental que nous pourrions un jour, l'une et l'autre, regretter. Ne m'en voulez pas si je m'exprime franchement et sans arrière-pensée. Mais j'ai, depuis longtemps, acquis l'habitude de me conduire moi-même, et mon esprit y a peut-être pris un peu plus de décision qu'il ne sied à une femme. Ce que vous me proposez, en ce moment, ces*^ d'abdiquer ma hberté, de renoncer à ma modeste mak tranquille existence, pour aller vi\Te auprès de vous, qui avez toutes les apparences de la bonté, mais que je ne connais pas, dans un monde qui me paraît semé de perfidies et de dangers. Si je me décidais à faire ce que vous me demandez, je ne pourrais plus que difficilement re- ■•■■-■■- ■- ■ '- • r-^^-^
venir en arrière. Les nouvelles habitudes que j'aurais prises me rendraient ma pauvreté plus lourde à porter, et, d'un changement que j'aurais à bon droit jugé favorable, je pourrais ne recueillir que découragement et tristesse. Il faut donc que je me consulte, que je pèse le pour et le contre. Une fois résolue, quelle que soit ma détermination, rien ne pourra plus mêla faire changer. — Je vois, dit M^^ Hérault en examinant Hélène avec curiosité, que vous avez du caractère. Gela me surprend et me ravit, moi qui n'en ai jamais eu et qui ai toujours fait tout ce que les autres ont voulu. Hérault commandait dans la maison, moi je veillais à ce qu'on exécutât ses ordres. Après lui, mon fils, plus mollement c'est vrai, a pris l'autorité en main , et j 'ai continué à obéir. Auj ourd'hui, c'est Louis qui est le maître, et celui-là, voyezvous, mon enfant, il n'a qu'à sourire pour que j'aille audevant de son caprice. J'aitort, jele sens bien, mais qu'y faire ? Il faudrait guider ce garçon faible et léger, au heu de dire : très bien, à tout ce qui lui plaît. C'est une fatalité que le fils ne vaille généralement pas le père, et que la fortune amassée par l'aïeul soit, le plus souvent, dissipée parle petit-fils. Nos affaires, qui étaient autrefois prospères, languissent, sans impulsion. Or, comme M . Hérault le disait souvent : toute fortune qui n'augmente pas diminue. Tant que mon petit-fils restera garçon, je ne respirerai pas à l'aise. Il y a tant de coquines, sanscompterlejeu et les courses, pour vous aider à manger beaucoup d'argent ! Dès qu'il sera marié, je le connais, il se rangera, c'est une nature douce et bonne... 21 adorera sa femme, il aimera ses enfants et il repren-
VOLONTÉ. Ht
dra la direction des affaires , au lieu de la laisser à un stupide conseil d'actionnaires. Alors je bénirai le ciel, je n'aurai plus d'inquiétudes. . . Mais, pour que j'obtienne ce résultat, j'ai besoin d'avoir auprès de moi quelqu'un qui me conseille et me soutienne. Je suis bien vieille, il y a des choses que je ne sais pas et n'apprendrai plus. Apportez-moi le secours de votre finesse et de votre tact. Jugez du bien que vous pouvez faire, comprenez que c'est vous qui me rendez un ser\ice, et non qui le recevez.
Hélène ne répondit pas. Debout près de la fenêtre, elle regardait, pensive, un rayon de soleil qui dorait les feuilles de ses volubilis. Elle les voyait enlaçant de leurs replis vivaces la maison ancienne et lui prêtant un charme déjeunasse verdoyante. Dépouillée de sa parure de rameaux et de fleurs, la noire muraille reparaîtrait triste et maussade. Et, dans sa pensée, un rapprochement soudain se faisait entre elle et cette plante cultivée chaque jour de ses mains. Gomme les tendres et délicats volubilis, sa belle et fraîche jeunesse ne devait-elle pas être lornement de la vieille famille ? La destinée semblait lavoir placée auprès d'elle, afm qu'elle n'eût qu'à étendre ses bras pour l'étreindre plus étroitement et devenir sa protection et son charme.
Et évoquée soudain, devant ses yeux passa la gracieuse et élégante silhouette de Louis vêtu de deuil, traversant la cour à des heures régulières et \'ivant comme un fil& modèle auprès de la vieille aïeule. Serait-il donc possible, comme le disait M""^ Hérault, d'avoir sur la vie - e ce jeune homme une influence favor«ft)le, d'aider la grand'mère à l'arracher aux fréquentations mauvaises
qui Tentraînaient loin du foyer de famille? Quel rapport y avait-il entre ce fou audacieux qui Tavait suivie la veille, accompagné par son ami au brun et fier visa^^c, et Torphelin doux et rêveur qu'elle avait guetté, pendant tant de jours, du haut de sa fenêtre? N'était-ce pas ce compagnon qui était son mauvais génie? Si elle pouvait le lui disputer, le rendre à la raison, à la sagesse, et, au lieu d'un viveur épuisé et inutile, en faire im travailleur vigoureux et capable ? Mais au profit de qui accomplirait-elle cette œuvre de salut? Une jeune fille inconnue viendrait qui serait fiancée à Louis et qu'il prendrait pour femme. La grand'mère l'avait dit : une fois qu'il sera marié je pourrai respirer à l'aise. Quelle était donc celle qui devait, un jour, s'appeler M™^ Hérault, et assurer l'avenir de toute cette famille ?
Une voix mystérieuse murmura alors à l'oreille d'Hélène : ce sera toi. Tu n'as qu'à vouloir, et ta destinée change . Peut-être serais-tu plus heureuse en restant dans la médiocrité, mais le combat de la vie t'appelle là, et tu ne peux déserter ton poste. C'est toi qui seras la protectrice de cette maison, qui la défendras, qui la sauveras. Cette œuvre ne s'accomplira pas sans de grandes souffrances et sans beaucoup d'amertume. Mais c'est là ta tâche, c'est ta vertu de l'accepter et ce sera ton orgueil de la remplir.
Hélène frémit. Il lui sembla qu'un être in^dsible était auprès d'elle, qui la conseillait et l'encourageait. Distinctement, elle entendit prononcer ce mot qui semblait sa devise : Volonté ! Volonté ! Elle regarda avec trouble autour d'elle; elle se vit seule dans sa cham-
bre avec la vieille M'"*' Hérault, et elle comprit que c elait sonàme seule qui avait parlé.
— Ehbienluia chère fille, ditlagrand'mèreavecbonté, voilà cinq minutes que vous réfléchissez, et vous étiez bien loin de moi, n'est-ce pas? Je ne veux pas abuser de vous et vous lasser par ma présence. Mais me laisserez-A'ous partir, sans me donner un peu d'espérance?
Les traits charmants d'Hélène s'éclairèrent d'un beau sourire, et tendant la main à M™^ Hérault :
— Laissez-moi l'ouvrage que vous m'apportiez, ditelle; je vais, à compter d'aujourd'hui, ne travailler que pour vous. Mon aiguille ira d'accord avec ma pensée, et chaque point que je ferai m'attachera à vous plus solidement. Pendant que je me consulterai, consultez les vôtres, car si j'entre dans votre maison, je ne veux pas que ce soit comme une intruse, et je prétends n'y rencontrer que des regards amis et des mains ouvertes. Quand j'aurai ferminé cette broderie, je vous la rapporterai, et si vos intentions ne sont pas changées, si mes résolutions sont d'accord avec les vôtres, alors nous déciderons de l'avenir.
j^jme Hérault approuva gravement de la tête ;elle prit la jeune fille par la taille, l'embrassa avec tendresse, et d'une voix émue :
— Travaillez bien, dit-elle, afin de ne pas trop me faire languir.
Et, reconduite jusqu'à la porte du petit appartement par M"^ de Gra^ille, elle s'éloigna.
Le matin même , à midi, comme Louis descendait pour déjeuner, un peu pâle et très mélancohque, M™^ Hé-
rault, dans un élan d'enthousiasme, lui raconta sa visite. Il l'écouta en silence, peut-être même n'entendit-il pas ce qu'elle lui dit. Il était fort loin du Faubourg-Poissonnière, et rôdait, en pensée, autour d'une maison de Tavenue Gabriel. Il voyait, dans une chambre du premier étage, dontla fenêtre était éclairée, un gros homme à ligure glabre pénétrer silencieusement. Une femme, dans un coquet déshabillé, l'accueillait avec un sourire ; il la pressait sur sa poitrine . A la lueur discrète de la lampe de nuit une nappe de cheveux dorés se répandait sur des épaules éblouissantes, un sourire enivrant animait un délicieux \isage, et le regard de deux yeux couleur du ciel rayonnait avec un charme irrésistible. Et c'était le même flot d'or qui l'avait enveloppé de ses ondes parfumées, le même sourire qui l'avait ensorcelé, et le même regard dont il avait encore la douceur au fond de l'âme. Il avait tenu ces épaules entre ses bras, ces lèvres roses s'étaient posées sur sa bouche... Comment donc cet homme était-il là ? Et quelle infâme et noire menteuse était cette femme, à laquelle il ne pouvait encore penser sans frissonner d'amour!
^£me Hérault, prenant la préoccupation de son petitfils pour de l'attention, continuait son récit :
— Je lui ai demandé de venir auprès de moi et de ne plus me quitter... Si elle accepte, j'espère que tu n'y verras pas d'inconvénient?
Il n'attacha pas plus d'importance à cette question que s'il se fût agi de quelque dame de compagnie et il répondit :
— Tout ce qui te fera plaisir, grand'mère.
M"* Hérault alla vivement à Louis et Tembrassa :
— Tu es vraiment bien gentil ! Je craignais que cette introduction d'une étrangère ne te portât ombrage.
Il secoua négativement la tête et se replongea dans ses orageuses pensées. Après le déjeuner, il rentra dans son appartement qui occupait tout le second étage de l'hôtel, et, étendu sur un canapé, dans son fumoir, il passa deux heures à essayer de s'étourdir avec des cigarettes opiacées, sans obtenir d'autre résultat que d'irriter son imagination. Toujours il A'oyait, provocante €t lascive, la ravissante femme aux cheveux dorés dans les bras de son nocturne visiteur, et il rugissait de colère et de jalousie à la pensée du bonheur dont jouissait l'horrible Lereboulley. Des idées folles naissaient du paroxysme de son exaltation. Il se disait : Je suis aussi riche que lui, et je suis jeune. Pourquoi ne serait-elle pas à moi ? Je la paierai, puisque c'est une fille. Elle me jouera, de nouveau, l'atroce comédie dont j'ai été la dupe cette nuit. Elle y est toute disposée, puisqu'elle m'attend aujourd'hui, en ce moment même. Elle trompera Lereboulley pour moi. Et moi, elle me trompera pour d'autres ! Il éclata d'un rire furieux, et, frappant avec rage sur un petit guéridon qu'il brisa :
— Son sourire, son regard, ses cheveux, son corps, s'écria-t-il , tous ceux qui pourront payer les auront comme je les ai eus ! Eh bien, cent fois non ! Mille fois non ! Je n'en veux pas ! Je ne serai point berné par eUe^l De moi elle ne rira avec personne I
11 marcha dans la chambre, au hasard, s'arrêta devant la cheminée, regarda la pendule, et vit qu'il était quatre
heures. Il sonna sonaoïnestiquc, donna des ordres pour sa voiture, et s'habilla. A cinq heures, il sortit et se fit conduire au cercle impérial. Là, il était à peu près sûr de rencontrer LerebouUey etThauziat ;là, il était à deux cents pas de l'hôtel OUfaunt. Il avait eu beau se jurer de nepluss'occuperde Diana, il venait à la rencontre de son amant, et s'embusquait presque au coin de sa maison. Il faisait un temps charmant ; la chaleur déjà très forte avait attiré une foule énorme aux Champs-Elysées, et par la rue Royale, c'était un va-et-vient de promeneurs pressés de jouir de cette belle fin de journée. Les salons du cercle étaient presque ^ddes, le jeu languissait. Le plus grand nombre des habitués était dans le jardin en terrasse qui domine toute la place de la Concorde, et fait de ce petit coin un des plus agréables observatoires de Paris. Sous une tente de coutil blanc et rouge, assis dans de confortables fauteuils, les membres du cercle causaient en fumant, à l'abri des rayons obliques du soleil déclinant. Une fraîche odeur de verdure et de fleurs emplissait l'air, et un bien-être déUcieux détendait les irerfs et calmait la pensée. Louis traversa les groupes, donna quelques poignées de main distraites, échangea des saints et, se dirigeant vers la balustrade de pierre qui borde la place, il s'y accouda et resta, les yeux troubles, à regarder défiler, sans les voir, les équipages qui se dirigeaient vers le Bois. Il fumait par boufl'ées rapides, jetant sa cigarette pour en allumer une autre, la tête ^dde avec une violente amertume au fond du cœur. Il y avait une demi-heure qu'il était là, lorsqu'une main se posa sur son épaule. Il se retourna. LerebouUey, sou-
VOLOiNTÉ. 417
riant, gai, était devant lui. Un valet de pied apportait un fauteuil de jardin pour le sénateur. Le gros homme s'y laissa lourdement tomber, et essuyant son front, sur lequel des gouttes de sueur perlaient :
— Il fait une chaleur étonnante, dit-il; j'ai marché pour obéir à mon médecin, et, quoique je sois vêtu légèrement, je me suis mis en nage.
Louis regarda Lereboulley. Le père d'Emilie était habillé avec une recherche qui dénotait .'homme à femmes. Sous la jaquette qui pinçait sa large taille, ilportait un gilet de piqué blanc. Un pantalon gris-clair moulait ses cuisses énormes. Il avait des chaussettes de soie à petites fleurs et des souKers vernis. Une cravate bleue à pois blancs était négligemment nouée sous son triple menton et un chapeau de feutre gris à bourdaloue noir abritait sa tête. Il appuyait ses mains sur un superbe jonc à pomme d'or finement ciselée.
— Avez- vous vu Thauziat aujourd'hui? dit-il en allumant un cigare,
— Non, répondit Louis.
— J'ai causé longuement avec lui, ce matin, poursui- ^ât le sénateur. Il s'agit d une très grosse affaire dans laquelle on me demande d'entrer, et sur laquelle je tenais à avoir son avis. Vous savez combien il a le coup d'œil juste... Lorsqu'il a étudié un projet et l'a jugé exécutable, on peut s'embarquer sans crainte... Je n'ai jamais rencontré personne qui eût le flair de ce garçon -là!... Or, comme la spéculation, dont il s'agit, est considérable et compliquée...
— En quoi m mtéresse-t-elle ? interrompit sèchement
Louis , en entendant celui qu'il aurait de bon cœur étranglé, lui parler tranquillement d'affaires.
— En quoi ? Mais, diable, en tout ! Nous avons, mon cher ami, des intérêts communs et, justement, ces intérêts se trouveraient sérieusement engagés. Je ne puis rien conclure sans vous...
— Je ne suis pas en train de m'occuper de choses sérieuses, dit rudement Louis.
— Vous me ferez pourtant la faveur de m'écouter, je pense... Il y a là une mine d'or à exploiter, grâce à laquelle vous pourrez, en peu de temps, réparer les brèches que vous avez faites à votre fortune. Il s'agit, tout simplement, d'un câble transatlantique à établir entre la France et l'Amérique, de façon à ne plus être tributaire des Anglais. Votre père avait jadis entamé des négociations, sans aboutir à un résultat. Mais nous repartons aujourd'hui, sur de nouveaux frais. Il y a une grosse société américaine qui se fonde. Nous formons la société française, nous engageons des capitauxpour le fonctionnement, et nous fournissons le câble. Voilà où vous apparaissez, vous, mon cher ami, avec l'usine de Saint-Denis, pour contribuer à la partie matérielle de l'œuvre. En avant le laminage et la tréfilerie ! . . . Il y a du travail sur la planche...
— C'est bion ! Je ferai étudier un projet dans les bureaux.
Lereboulley leva la tête, et, de ses yeux perçants, examina le jeune homme avec attention.
— Qu'est-ce que vous avez ?demanda-t-il. Vous n'êtes pas dans votre assiette, aujourd'hui.
VOLONTÉ. WJ
— Un peu de migraine...
— Oh ! oh ! Suites de la fête de cette nuit?... Nous sommes sortis presque en même temps, et vous voyez, moi : frais et dispos... Je suis pourtant un vieux î
Il lorgna, avec complaisance, la rose qu'il aA'ait à la boutonnière.
— Le lit dans lequel vous avez couché était peut-être meillem- que le mien ! répliqua Louis avec un rire amer.
— Que prétendez-vous dire ? interrogea Lereboulley avec un commencement d'inquiétude.
— Rien qui ne soit vraisemblable . On connaît vos mœurs... Et il y a gros à parier que vous n'êtes pas rentré chez vous, en nous quittant ce matin.
— Je ne tiendrai pas le pari, dit Lereboulley d'un air fat. Vous pourriez gagner...
— Et c'est une femme du monde, naturellement? demanda Louis.
— Du monde et du meilleur. Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais je ne peux plus supporter les filles... Autrefois, tout m'était bon. Pourvu que la femme fût jolie, je ne lui en demandais pas davantage. Ensuite, j'ai été plus exigeant : il m'a fallu du genre, de la tenue, Tattrait des apparences mondaines... Je ne tenais pas à ce que la réalité fût absolue...
— Le demi-castor, interjeta Louis.
— Maintenant, il me faut l'authenticité compiùte, la certitude que rien n'est faux : ni le nom , ni la situation... C'est ma troisième manière 1
— Prenez garde, mon cher, il y a du ruolz qui imite si bien l'argenterie .'
Lereboulley sourit et dit , avec un accent d'orgueil :
— Oh I je suis sûr de mon fait : j'ai contrôlé !
Il se tut subitement. Une Victoria descendait la rue Boissy-d'Anglas, au trot de ses deux chevaux steppant avec grâce. Pompons rouges aux oreilles, chaînes d'acier tintant à chaque pas , Uvrée blanche , tout était d'une élégance parfaite. A demi renversée au fond de la voiture, dans une charmante toilette noire dont la couleur sombre faisait valoir la fraîcheur de son teint et l'édat de ses cheveux, M""^ Ohfaunt souriait. Comme par mn hasard flatteur, au moment où la voiture passait au pied de la terrasse au bord de laquelle se trouvaient les deux hommes, le cocher ralentit Tallure de ses chevaux, qui piaffèrent un instant sur place. Louis pâlit à cette appaiition subite de celle qui hantait son cerveau et torturait son cœur. Ses sourcils se froncèrent, et, d'une main nerveuse effilant sa blonde moustache, il resta accoudé à la balustrade de pierre, les veines goniées d'un sang tumultueux, la respiration courte , regardant Diana, et pris de la tentation de l'insulter.
Lereboulley, lui, s'était levé radieux. Un rayon d'orgueil avait illuminé sa figure. Il avait éprouvé une immense satisfaction. Cette femme si belle, dont il était si fier, venait parader sous les yeux de son seigneur et Miaître et lui rendre un secret hommage. Tout ce qui diarmait, brillait et resplendissait là, à ses pieds, était à lui. Il n'avait qu'un signe à faire, la voiture s'arrêtait^ iimontaiti s'asseyait aux côtés de Diana, et, s'il voulait, Taffichait devant tout Paris rassemblé. Mais le mystère qui planait sur sa liaison lui plaisait bien plus qu'un
VOLOXTÉ. 121
bonheur public. Ses façons de Jupiter, descendant en secret chez cette moderne Danaé, le ravissaient. La comédie qu'il jouait donnait à son amour un excitant tout particulier. Chaque fois qu'il se glissait, le soir, chez M""^ OUfaunt, il avait une sueur froide ; il croyait voir sir James apparaître au détour de chaque porte, un revolver à la main, pour lui demander compte de son honneur. Il savait pourtant que le gentleman vivait au milieu d'un luxe dont la provenance ne pouvait être douteuse pour lui. N'importe ! Diana lui avait dit que son mari était homme à verser du sang, et il le craignait comme le feu. Pour l'instant, il n'avait rien à redouter, et il jouissait en paix de son bonheur triomphant.
Penché vers la rue, levant son feutre gris, il était tellement fasciné par le spectacle qui s'offrait à lui, qu'il ne s'aperçut pas que Louis, après avoir touché légèrement le bord de son chapeau, s'était détourné, afTectant de diriger ses yeux du côté du jardin. M""^ Ohfaunt, du bout de son ombrelle, effleura l'épaule du cocher, et, d'une voix brève, dit :
— Arrêtez I
NégUgemment adossé à la balustrade Louis attendit, observant du coin de l'œil tous les mouvements de la jeune femme. C'était pour lui qu'elle commandait d'arrêter, il le devinait bien, et non pour LerebouUey, qui exultait tout gonflé. Il avait vu la joie se peindre sur le visage de Diana, quand elle l'avait aperçu en compagnie du sénateur, puis la surprise quand il l'avait à peine saluée, et enfin la colère quand il avait paru décidé à ne point faire attention à elle. Redressée, le buste en avant,
les narines pincées et les sourcils bas, elle le regardait fixement, Tair mauvais :
— Pourquoi n'êtes -vous pas venu me voir tantôt ? questionna-t-elle avec un geste impérieux.
Louis ne bougea pas et garda le silence. Lereboulley, après un coup d'oeil jeté sur son compagnon immobile et muet, prit la demande pour lui, et répondit étonné:
— Mais, chère Madame, était-il convenu que vous m'attendriez? Excusez-moi, je ne m'en suis pas souvenu.
— Ce n'est pas à vous que je m'adresse, dit Diana avec une impertinence extraordinaire. C'est à M. Hérault.
Il sembla à Lereboulley que la terre tremblait et que le ciel devenait couleur de plomb . Il dirigea sur son ami et sur sa maîtresse des yeux agrandis par la stupeur, et ce fut au milieu des bourdonnements qui emplissaient ses oreilles qu'il distingua ces paroles échangées entre Louis et M""® OUfaunt :
— Il m'a été impossible de venir, se décidait à répondre le jeune homme. J'ai été occupé.
— Une occupation bien importante, alors? Et vous verra-t-on ce soir ?
— Ce n'est pas probable.
— Demain?
— Pas davantage.
— Jamais, alors?
— Jamais!
— Vous m'expliquerez ce que cela signifie V
— Non, Madame, c'est inutile.
VOLONTÉ. i-l-\
Il s'inclina, et faisant quelques pas en arrière, il se mit hors de la portée du regard. Il entendit Diana pousser une exclamation de colère, puis dire:
— Marchez maintenant : au Bois.
La Victoria tourna le coin de l'avenue et, dans un roulement moelleux et sonore, elle s'éloigna. Lereboulley était toujours à la même place. En quelques secondes, les pensées les plus opposées et les plus violentes s'entrechoquèrent dans son cerveau. Use dit d'abord que Diana l'avait trompé avec Hérault et qu'ils venaient de rompre là, impudemment, devant lui. Il chercha alors, dans le passé, des indices d'une liaison entre l'Anglaise et Louis. Il n'en découvrit aucun. Était-ce donc alors M™^ Ohfaunt qui se jetait à la tête du jeune homme, et celui-ci qui refusait le bonheur offert? Mais comment ne se cachaient- ils pas de lui? Ne pouvaient-ils avoir, en secret, l'entretien qu'ils avaient eu publiquement ? La veille, Diana avait causé avec Louis pendant la fête du comte Woréseff. Pourquoi cette explication soudaine, impérieuse de la part de la femme, brutale de la part de l'homme? Et pourquoi surtout en sa présence? Diana aurait cherché une occasion de le quitter, de lui mettre le marché à la main, qu'elle n'aurait pas agi autrement. Cet homme, si fort dans les bureaux de sa maison de banque, ce pohtique à larges vues, se montra faible comme un enfant, sous la main de la femme qu'il aimait. Il se dirigea vers Louis, qui s'était assis et fumait silencieusement, et le suppliant du regard et de la voix :
—Mon cher ami, dit-il, apprenez-moi ce qui se passe, je vous en prie? D'où xieui cette querelle subite entre
124 LES BATAILLtS DE LA VIE.
^jme oiifaunt et vous? Pourquoi cette insistance de sa part, pourquoi cette rudesse de la vôtre ?
Louis leva la tête et, avec un grand calme, car sa colère était tout à fait tombée :
— Pardon, cher ami, mais à quel titre me demandezvous des explications? Les secrets de M™^ Olifaunt ne vous regardent pas, il me semble. Vous n'êtes pas son mari, que je sache... Et, à moins que vous ne soyez son amant...
— Louis ! s'écria Lereboulley , en tendant les mains dans un mouvement plein de supplication . Louis , ne parlez pas légèrement de l'honneur d'une femme !
— Mais je ne parle de rien du tout, dit Hérault, c'est vous qui m'interrogez, et sur des points si délicats!... Je suis prêt à vous répondre, mais à la condition que vous ayez un droit, un titre quelconque. Vous n'êtes ni le mari, ni l'amant... Alors qu'est-ce que vous êtes, et pourquoi me questionnez-vous ?
Le sénateur resta un instant très indécis. Puis, prenant son courage, avec des hésitations et des circonlocutions :
— Je m'intéresse tout particulièrement à la personne avec laquelle vous avez échangé , tout à l'heure , ces étranges paroles... J'ai, sachez-le, la charge de veiller sur son existence et je remphs ce devoir avec un soin dévoué et affectueux... N'allez pas vous imaginer des choses qui ne sont pas ! Supposez, par exemple, qu'elle soit ma pupille... oui, ma pupille! N'ai-je pas alors le droit de vous demander pourquoi, lorsqu'elle vous priait de venir chez elle, vous vous y refusiez? Quels
liens mystérieux vous attachent à elle? Répondez-moi» je vous en prie... Faites-le, même si je ne vous ai pas convaincu de mon droit de vous questionner... Faitesle, par égard pour notre longue amitié...
Louis eut pitié de LorebouUey en le voyant au supplice, balbutiant, la sueur au front, les mains tremblantes. Il pensa : voilà donc ce que cette créature peut faire des hommes les plus énergiques et les plus puissants : des êtres sans fierté et sans courage. Me seraisje donc abaissé ainsi? Se serait-elle emparée de moi, comme elle s'est emparée de celui-ci? Allons ! C'est une influence heureuse qui m'a détourné d'elle. Déjà elle m'avait jeté la folie dans le cerveau et dans le cœur. Si je l'avais possédée, que serais-je alors devenu, et quel eût été son empire sur moi !
— Eh bieni mon cher Lereboulley, dit-il très tranquillement, il y a entre M""^ Ohfaunt et moi une petite pique. Hier, à la redoute du comte Woréseff, sans aucune raison, elle m'a traité avec un sans-gêne qui ne m'a pas plu, je le lui ai laissé voir, eUe s'est fâchée et m'a, d'un ton de reine, ordonné de venir aujourd'hui, chez elle, pour lui offrir mes excuses. Comme j'estimais que je ne lui en devais pas, je ne lui ai pas obéi; de là son ressentiment.
Le sénateur se dérida à moitié:
— C'est là toute l'afTaire ? dit-il, vous ne me trompez pas?C'est une bien jolie femme, que M""^ Olifaunt, et bien tentante... Tous les hommes à la mode ont tourné, tournent ou tourneront autour d'elle... J'ai observé le manège de tous... Jamais Diana ne s'était
i26 LES BATAILLES DE LA VIE.
montrée aussi troublée . . . Auj ourd'hui , pour la première fois, je lui ai vu un visage, une attitude, un ton que je ne lui connaissais pas... Voyons, Louis, donnez-moi votre parole que vous n'êtes pas son amant?
Il aA'ait été repris de toute son anxiété, en énumérant les symptômes accusateurs. Il s'adressait à Louis d'une voix suppliante. Le jeune homme voulut complètement le rassurer :
— Sur l'honneur, je n'ai pas été, et je ne suis pas son amant.
— Ah ! mon cher enfant 1
Le sénateur l'avait saisi dans ses bras et le serrait sur son cœur, dans un élan de reconnaissance. Louis se dégagea en riant, et, regardant le vieillard:
— Dites donc, Lereboulley, feriez-vous le même serment?
La question était si inattendue, que le vieillard en fut démonté. Il fit un haut-le-corps et changea de \dsage. il s'assura que personne n'était à portée d'entendre et, protestant, avec un accent indigné :
— Mais, mon cher ami, à quoi pensez-vous ? Après ce que je vous ai dit, vous supposeriez...?
— Après ce que vous m'avez dit, justement...
— Non! non ! N'allez pas vous imaginer... Je serais désolé... Diable!... 11 faut savoir respecter la réputation d'une femme.
— Vous la respectez joliment, vous, en entrantàtrois heures du matin chez elle par la petite porte du jardin.
Lereboulley resta stupéfait, et baissant la voix : - — Comment, moi?...
— Oui, VOUS, cette nuit, en sortant de chez Woréseff... Thauziat et moi, nous descendions à pied, par les Champs-Elysées; vous marchiez devant nous, en vous dandinant d'un air vainqueur... Et, de nos yeux, nous vous avons vu entrer avenue...
— Chut! interrompit le sénateur... Mais, ce n'est pas ce que vous croyez...
— Quoi donc? Est-ce que vous alliez causer avec sir James?
— Diable de garçon!... Pas de noms... je vous en prie. . . pensez à la granité de l'affaire. Si on se doutait. . .
— Eh ! il y a la moitié de Paris qui s'en doute, et l'autre moitié qui en est sûre !
Lereboulley prit un air mécontent.
— Je ne crois pas ce que vous me dites... Si cela était je serais navré... Mais, puisque vous m'avez surpris en flagrant délit... il faut bien que j'avoue.. Thauziat le savait depuis longtemps, lui... Vous voyez quelle discrétion j'y mets... C'est qu'il s'agit d'une femme véritablement du monde ... La meilleure société va chez elle . . . Elle est attirée partout. . . Elle est si charmante ! . . . Oh! j'en ai joUment connu des femmes, jamais je n'ai rencontré la pareille !... Voyez-vous, mon cher, je sais apprécier le bonheur. Je suis un ^ieux chevronné de lamour, et Diana c'est mon bâton de maréchal!
— Elle doit vous coûter cher...
— Mais, mon ami, elle a de la fortune, se récria Lereboulley. Elle possède des terrains en Amérique, qui lui ^-iennent de son père ; dans ces terrains il y a même de très importantes mines...
— Oui, comme dit votre fille, on peut toujours être sûr, au moins, qu'il y a les mines de Diana!...
Le sénateur se rembrunit :
— Vous touchez là, mon cher ami, à un des points douloureux de ma situation. Ma fille déteste M'"^ OUfaunt, et l'attitude qu'elle prend vis-à-vis d'elle me cause les plus grands chagrins... Vous savez combien j'aime Emilie... Je suis resté veuf à cause d'elle... Eh bien, elle devrait comprendre qu'il y a dans l'existence d'un père, qui est libre en somme de ses actions, des côtés sur lesquels il faut fermer les yeux.
— Vous ne pouviez pas espérer qu'elle serait une sœur pour M™^ OUfaunt.
— Non, mais je pouvais croire qu'elle ne la poursuivrait pas de ses épigrammes, comme elle le fait... C'est à peine si j'ose inviter Diana et son mari chez moi... Ma fille me donne, à chaque instant, le frisson... C'est que sir James est un homme terrible et qui ne badine pas quand il s'agit d'honneur... Il est de première force au pistolet.
Louis se mit à rire :
— Je le tire beaucoup mieux que lui. S'il vous cherche querelle, envoyez-le-moi...
— Diable! non! s'écria Lereboulley. Si vous lui cassiez là tête ! Ce serait une autre affaire , il me faudrait épouser sa veuve !
Ils étaient maintenant très gais : le sénateur ravi de pouvoir, sans qu'il eût à se reprocher une indiscrétion, étaler son bonheur ; Louis, avec l'inconsistance de son caractère, déjà satisfait d'avoir dénoué une intrigue dans
laquelle il pressentait vaguement des embarras et des dangers. Le soleil se couchait, jetant sur Fa venue la pourpre de ses rayons. Les voitures, par files, rentraient dans Paris. Le cercle commençait à devenir dtisert, et, sur la terrasse, le vide s'était fait. Ils regagnèrent les salons, Lereboulley s'appuyant familièrement sur Louis. Comme ils entraient, Thauziat parut. A la vue des deux hommes, au bras Fun de l'autre, il ne put réprimer un mouvement de surprise et interrogea Louis d'un coup d'oeil. Comme si Lereboulley eût tenu à satisfaire lui-même la curiosité de Thauziat, il dit à Louis :
— Puisque voilà Clément arrivé, aUons-nous-en tous les trois demander à dîner à M"*"^ Ohfaunt. Elle sera enchantée et je vous raccommoderai avec elle... Vous me ferez beaucoup de peine si vous restez brouillés tous les deux. Il faut touj ours être bien avec une jolie femme. Après le dîner, nous causerons de la grande affaire du câble. Est-ce dit?
— Non, c'est impossible. Thauziat et moi nous ne sommes pas libres... Nous avons promis notre soirée.
— Ah ! vous y mettez de la rancune, Louis , dit le sénateur en hochant la tête, ce n'est pas bien I
Il serra la main des jeunes gens et s'éloigna.
— Pourquoi ne t'es-tu pas laissé faire, puisqu'il paraissait tant y tenir? dit Thauziat à son ami.
— Parce que tout ce que je sais, depuis hier, a modifié mes intentions et que je ne veux plus entendre parler de Diana.
. Clément examina Louis et le \it très calme. : ? ■
— Eh bien ! tant mieux, dit-il, ce n'était pas une femme pour toi.
Ils dînèrent, firent un tour aux Ambassadeurs dans la soirée, écoutèrent avec plaisir quelques chansons stupides et, vers minuit, revinrent au cercle, où une très grosse partie commençait. A une heure du matin, Thau' ziat aUa se coucher, laissant Louis en train de gagner tout ce qu'il voulait. A trois heures du matin, la chance ayant tourné, l'héritier de la maison Hérault était en possession d'une culotte de deux mille louis et rentrait au Faubourg-Poissonnière la tête lourde , mais le cœur vide.
Pendant toute une semaine, il mena une existence calculée de façon à changer complètement le cours de ses idées, et à le détourner de la belle Anglaise. Il s'arrangea pour n'être j amais seul, afin de n'avoir pas le loisir de penser à celle qu'il n'était pas encore sûr de ne plus aimer. Il se levait tard, déjeunait avec Thauziat, allait aux courses, dînait au cercle et jouait une partie de la nuit. Il ne quittait la table qu'écrasé de fatigue et se procurait ainsi un sommeil sans rêves. Pendant huit jours, n vécut complètementhorsdechezlui et sa grand'mère ne le vit pas. Au bout de la semaine cependant, il fut pris d'un remords et pensa qu'il abandonnait complètement la pauvre femme. C'était un lundi et jamais, ce jour-là, Emilie ne dînait avec M"'^ Hérault, car c'était réception chez Lereboulley. Louis avait donc la certitude qu'on ne lui parlerait pas de Diana. A sept heures il arriva, entra tout droit dans le salon. Les lampes n'avaient pas encore été allumées et les grands rideaux laissaient la vaste pièce dans une demi-obscurité. Il aper-
VOLONTÉ. nt
çut, près de la petite table entourée du paravent, devant laquelle travaillait toujours M™^ Hérault, une femme assise et qui tournait le dos. Sans plus l'examiner, il s'approcha d'elle et dit, d'une voix joyeuse :
— Bonsoir, grand'mère !
Mais il poussa aussitôt une exclamation de surprise. La femme assise s'était levée, et, avec une gracieuse confusion, au lieu d'une vieille figure et d'une taillevoûtée^ lui avait laissé voir un visage jeune et une tournure charmante .
— Oh ! pardon, fit-il en s'inclinant. Mais, de grâce, ne^ vous dérangez pas et excusez mon étourderie.
Celle à qui il parlait fit un signe de la main, comme pour le prier de ne point tant se mettre en peine, et le saluant avec une sérieuse inclination de la tête, elle se disposait à s'éloigner, lorsque M™^ Hérault, précédant son domestique qui apportait de la lumière, ouvrit la porte du salon :
— Ah ! c'est toi , mon cher enfant, s'écria-t-elle en allant à son petit-fils... Que tu es gentil!
Pas un reproche pour son absence prolongée, des baisers seulement et des regards où le bonheur éclatait. Revenue de la surprise que l'arrivée de Louis lui causait, elle vit les deux jeunes gens en présence et un peu embarrassés :
— Sotte que je suis, dit-elle, j'oubliais... Tu ne connais pas M^^^ Hélène, et vous, ma chère belle, vous ne connaissez pas mon petit-fils.
La vieille M""® Hérault redressa sa petite taille et d'un ton cérémonieux :
— Mademoiselle, mon petit-fils, Louis Hérault-Gandon; mon cher garçon. M"'' Hélène deGraville.
• ■ En un instant, tous les incidents de la semaine précédente revinrent à la mémoire de Louis. Il revit la jeune fille, suivie par Thauziat et lui jusqu'à la porte de la maison, l'interrogatoire du père Anselme, l'émotion ^e M™® Hérault à ce nom de Graville qui lui rappelait tout un passé, déjà si loin. Il entendit la grand'mère lui raconter sa visite à Hélène et, tout agitée de la joie de sa découverte, lui demander la permission d'accueillir la descendante de ses bienfaiteurs. Emporté par le courant de sa vie folle , il avait oublié cette aventure , et , brusquement, il en trouvait devant lui rhéroïne. Elle lui plut par la franchise de son regard, par la fermeté sérieuse de sa bouche et par la lumineuse intelligence de son front. Le teint de son visage un peu brun lui donnait une apparence sombre et mélancohgue. Tout, en elle, formait un contraste violent avec la mignardise, l'éclat et la blancheur de Diana. Cette grâce sévère le conquit dès le premier abord. Il jugea Hélène une personne calme, réfléchie et agréable, avec laquelle il aurait du plaisir à se rencontrer. Il se pencha vers elle, fit, lui tendant la main avec une grâce amicale :
— Soyez la bienvenue, Mademoiselle, et perniettezmoi de vous remercier de la bonté avec laquelle vous avez cédé aux désirs de ma grand'mère... Je vous en sais, pour ma part, beaucoup de gré et je vous prie de considérer cette maison comme la vôtre.
ù Hélène baissa la tête, avec un sourire qui montra ses dents blanches, plaça sa main dans celle du jeune
homme, et faisant, pour la première fois, entcncliL" sa voix dont le timbre grave parut à Louis liarmonieuxct profond :
— Je vous suis reconnaissante de votre bon accueil, et je vous promets d'aimer votre grand'mère, comme si elle était mienne.
Ils n'échangèrent pas d'autres paroles, envahis par un trouble soudain qui les fit se détourner l'un de l'autre.
Le dîner fut presque silencieux et très rapide. Les trois convives s'observaient, M""^ Hérault cherchant à lire sur le visage de son petit-fils l'impression produite par Hélène, Louis regardant M'^^ de Graville, qui conservait l'attitude la plus tranquille et la plus correcte. Il ne lui échappa pas un mot qui ne fût naturel et plein de tact. Cette enfant, en vingt-quatre heures, s'était retrouvée, dans la maison de M™^ Hérault, ce qu'elle était autrefois dans la maison de sa mère, avant la période de décadence. Sa bonne éducation la mettait à l'abri de toute raillerie, comme une fidèle armure défend contre une attaque sournoise. Elle se sentait à Faisc. et sûre d'ellemême.
Elle constatai avec tristesse la pâleur de Louis, les meurtrissures da ses yeux rougis parles veilles récentes. Elle le vit absorbé et soucieux. Elle soupçonna des chagrins secrets, sans se douter qu'en ce moment même le jeune homme ne pensait qu'à elle, et qu'avec sa légèreté naturelle il avait écarté déjà de son esprit toute préoccupation et tout ennui . Dans le salon , Hélène , sans attendre que M"'^ Hérault songeât à le lui demander, prépara le café et le servit. La grand'mère, assise auprès
de son petit-fils, se laissa aller au plaisir de voir cette charmante jeune fille lui rendre les petits soins affectueux dont elle était trop souvent privée. Elle fut fière d'avoir su la découvrir et heureuse de l'avoir attirée. Il lui sembla qu'elle était sa création et que quelque chose de son charme rejaillissait sur elle. Tout ce qui pouvaiè faire briller Hélène, elle voulut le signaler à Louis. Elle prit, sur un guéridon, le morceau de crêpe de chine qui lui avait servi de prétexte pour entrer chez M"® de Graville, et, avec triomphe, le montra merveilleusement réparé :
— Elle brode comme une fée, dit-elle en maniant la brillante étoffe ; elle joue du piano, elle chante avec un goût extraordinaire, et si tu l'entendais lire !...
— Si elle ne craint pas la fumée du tabac, dit Louis, je la déclarerai une personne accomplie!
La vieille M""^ Hérault s'adressa à M"® de Graville, qui se tenait discrètement à l'écart, tournant les pages d'un journal illustré.
— Est-ce que vous voulez permettre une toute petite cigarette à ce mauvais sujet-là, ma chère Hélène? Il faut flatter ses vices, sans quoi nous ne le reverrions plus avant la semaine prochaine.
Hélène se leva d'un mouvement souple , et apportant le petit allume-cigare en argent qui se trouvait sur le plateau :
— J'ai été élevée par un père qui fumait, dit-elle simplement, et l'odeur du tabac ne me déplaît pas.
Elle retourna s'asseoir, et ne parla plus que lorsque M"*® Hérault l'interrogeait. La soirée passa ^vec une
VCLONTE. 133
rapidité surprenante, et Louis fut très étonné de constater quil était onze heures, alors qu'il lui semblait qu'on Amenait seulement de sortir de table . Il prit congé de M^^^ de Graville, embrassa sagrand'mère et, sans même penser à aller au cercle, il monta chez lui, se coucha et dormit comme cela ne lui était pas arrivé depuis longtemps. Le lendemain, il déjeuna avec les deuxfemmes, et revint pour le dîner. Il en fut ainsi pendant toute la semaine. Et M™*' Hérault, au comble de la joie, pensa qu'avec Hélène, le bonheur était rentré dans la maison.
Aubout de trois jours, Clément de Thauziat avait commencé à s'étonner de la disparition de son ami et flairé un mystère. Il était habitué aux brusques changements de Louis ; mais cette retraite subite, après une crise violente, annonçait une importante modification dans les idées du jeune homme, llpensa que l'amoureux de Diana s'était mis enquête de quelque diversion galante et, comme il n'était pas curieux, il ne se préoccupa pas de savoir ce que devenait son satellite. Il avait besoin d'aller à Bruxelles pour examiner le fonctionnement d'une société dont Lereboulley et lui étaient administrateurs. Il partit, flâna en route et ne rentra à Paris qu'à la fin de la semaine. Comme il lui fallait rendre compte de sa mission au sénateur, il s'en fût, vers cinq heures, chez M"^« Olifaunt.
L'hôtel habité par Diana est une charmante maison qui a son entrée sur le faubourg Saint-Honoré et sa principale façade sur le joU jardin dont la petite porte s'ouvrait si facilement, la nuit, pour Lereboulley. Cette bonbonnière, louée quarante mille francs par an, a été con-
VOLONT^. 137
struite pour miss Howai d, lorsque le prince Louis-Napoléon halut.iit rÉlysée. Dans ses petites proportions, elle contioDt tout ce que le confortable le plus raffiné peut exigf r. Les appartements de réception occupent le rez-de-cli;iussée, qui, très élevé, a des allures d'entresol. Au prf" nier étage sont les appartements particuliers de la belle \iiglaise. Dans une aile en retour, qui forme presque un j>avillon séparé, loge sir James. Un élégant escalier d» ( liorre, à rampe de velours , orné de colonnes de porph\ .c éclairé par une lanterne en bronze doré, conduit d il vestibule à une galerie sur laquelle s'ouvrent les salons
Un goût exquis a présidé à l'installation intérieure. Lesameui)lcments sont d'une élégance sobre, plus ruineuse que le faste criard. Les tentures de soie ancienne du petit salon, les tapisseries d'après Téniers de la salle de billard, les cuirs de Cordoue Louis XIII qui décorent la salle à manger, offrent une variété de tons qui donnent à cha([ue pièce le caractère particulier qu'elle doit avoir. La chambre à coucher , précédée d'un boudoir Pompadour, où les merveilles du style rocaille charment les yeux, est tendue d'une magnifique étoffe héliotrope tissée de fleurs d'argent, dont la douceur caressante prête un plus séduisant éclat au teint de Diana. Le lit de style renaissance, en ébène incrustée de nacre, est accompagné de bahuts italiens ornés de bronzes dorés, aux armes des Médicis. La commode est ua coffre vénitien dont le dessus est formé d'une mosaïque en marbres, représentant le mariage du doge avec la mer Adriatique. Les précieux meubles de cette
i38 LES BATAILLES DE LA VIE.
chambre extraordinaire ont été achetés à la vente du Palais San Donato. La cheminée, en poirier noir sculpté, est surmontée d'un retable dans lequel est encadré le portrait de M"" OUfaunt en costume de Diane chasseresse, un sein nu, le croissant d'argent dans ses cheveux dorés, œuvre admirable de Chaplin. Le parquet est partout recouvert d'un tapis d'astrakan blanc que le pied foule, moelleux et fin comme de la neige.
Les jours d'intimité, lamaîtresse de la maison se tient au rez-de-chaussée, dans un petit salon japonais que sir James a enrichi de bibelots, choisis par lui avec la sûreté d'un connaisseur. Il y a là, dans des vitrines, les plus beaux ivoires sculptés qu'il soit possible de désirer, toute une série de petites statuettes fouillées avec la patience et l'adresse des merveilleux ouvriers de Yeddo. Dans cette pièce, tendue de soie bleu pâle brodée d'oiseaux fabuleux, de plantes monstrueuses et d'animaux chimériques, Diana recevait, ce jour-là, vêtue d'un costume en rapport avec le cadre dans lequel elle se trouvait. Une longue tunique rose à fleurs d'or, ouverte sur la poitrine, et dont leslar;^ps manches laissaient voir ses bras nus ,tombait jusqu'à ses pieds chaussés de babouches vertes. Ses beaux cheveux, retroussés sur le front, étaient assujettis par des aiguilles d'or à tête de corail. Sa robe était si flottante, qu'à chaque mouvement elle semblait prête à en sortir. Elle était ainsi d'une beauté surprenante.
Cinq heures sonnaient lorsque le valet de pied ouvrit la porte à Clément. Dans ce déhcieux salon, sept personnes étaient réunies. La belle Diana retenait as-
VOLONTÉ. i;)î>
sis sur un canapé, auprès d'elle, le duc de Pforza, un noble Italien fort riche, aux cheveux teints d'un noir vert, pincé dans une longue redingote, à la boutonnière ornée d'une rosette multicolore. Près du piano ^jme Andersen, une vieille Américaine, sans fortune, mais pourvue d'une fille ratissante, cheveux blonds, yeux bleus, menton un peu lourd comme toutes les Yankees, écoutait le jeune compositeur Lucien Wordler, qui chantait à demi-voix une mélodie qu'il venait d'écrire sur des vers de Coppée. Dans une embrasure de fenêtre, sir James maniant un petit tableau, acheté par lui dans la journée, s'efforçait d'en détailler les qualités, prodigieuses pour le prix : vingt mille francs I une misère ! à Lereboulley refrogné comme un dogue.
L'entrée de Thauziat arracha M""® OUfaunt aux séductions de l'aristocratique étranger, et tira Lereboulley des griffes de sir James. Diana avait toujours un sourire en réserve pour Clément ; cependant , en le voyant entrer, elle avait froncé le sourcil. Elle alla à lui, se laissa serrer la main, puis retomba languissamment sur les coussins brodés. Le jeune homme salua les deux Américaines, fit un signe de tète amical au musicien, et se dirigeant vers Lereboulley :
— Eh bien ! mon maître , dit-il, sir James est en train de vous montrer quelque nouvelle merveille ?
— Vous arrivez bien, mon cher Clément. Vous qui êtes un fin connaisseur, dites donc à notre ami qu'il s'est fait voler par ce scélérat de Steiner... Mille louis, un petit panneau de dix pouces sur huit!... Volé, mon cher, volé comme dans un boisl
140 Lies BATAILLES DE LA VIE.
— Un Carlo Dol ci authentique, signé, répliqua froidement sir James, en regardant le sénateur d'un œil sévère. D'ailleurs, c'est un marché conclu. Et j'ai donné un chèque sur votre maison, je vous en avertis...
L'idée du chèque parut redoubler l'irritation de Lereboullcy, qui s'écria d'un ton rogue :
— Je vous suis très obligé de m'avertir... Mais vous allez vite, sir James... Il n'y a pas de fortune qui résiste à de telles prodigalités !
L'Anglais devint cramoisi et, d'un air offensé :
— Pardon, mon cher Lereboulley, ma femme n'aurait-elle plus de fonds chez vous?
— Comme vous prenez la mouche ! interrompit le sénateur. Si je critique cette acquisition, c'est par intérêt pour vous... Achetez ce que vous voudrez... Je n'ai rien à y A^ôir. . . que pour payer ! . . . Mais cela n'empêche pas que votre tableau est une croûte !
Il prit Thauziat par le bras et l'emmena à l'écart en répétant rageusement : une croûte! une vraie croûte!
Le compositeur, accompagnant la jolie miss Andersen, qui chantait maintenant sa mélodie , levait au plafond des yeux pleins d'extase en lui serinant l'air :
0 ! les premiers baisers... à travers la voilette t
— Appuyez sur « baisers ». C'est le mot de valeur... comme ceci : bai-ai-aisers... et en mourant sur « voi> lette »... Mourez... mourez... Parfait!
La vieille Américaine, qui se bourrait de sandwiches arrosées de porto, applaudit toute seule, avec un enthousiasme maternel, en sifflant entre ses dents :
VOLONTÉ. iil
— Delicious! Very charmingî
Le prince italien, qui se piquait d'être mélomane, faisait chorus, en serrant de près la jolie étrangère.
Diana n'était plus étendue, dans sa belle robe japonaise, sur le canapé propice aux rêveries. Elle avait soulevé une portière et emmené Thauziat dans la pièce voisine, petit bureau servant à sir James pour faire ses écritures et solder les fournisseurs.
— Ici, nous ne serons pas dérangés, fit-elle en s'asseyant sur un fauteuil.
— Qu'ya-t-il donc? interrogea Clément, avec un sourire. Vous me chambrez, Diana? Je croyais que c'était une spécialité réservée à sir James...
— Ne plaisantez pas, dit la belle Anglaise, dont les yeux bleus eurent un regard clair et dur comme l'acier, ce n'est pas le moment.
— Oh! oh! vous avez des ennuis?
— Un seul, mais très sérieux.
— Y puis-je quelque chose ?
— Je crois que vous y pouvez tout.
Thauziat jeta un coup d'œil sur Diana, la ^dt très calme et, la connaissant peu portée, par nature, aux récriminations, il devint très sérieux,
— Qu'avez -vous dit à votre ami Hérault, sur mon compte? reprit M™^ Olifaunt. C'est avec vous que je Y ai laissé quand je suis partie de chez le comte Woréseff... Vous êtes sortis presque en même temps que moi, je l'ai su par LerebouUey. M. Hérault devait venir me voir le lendemain ; non seulement il n'est pas venu, mais il s'est conduit avec moi de la façon la plus impertinentie
Ii2 LES BATAILLES DE LA VIE.
et la plus grossière... et devant témoins. Que s'est-il passé? Comment, lui qui était aimable et empressé la veille, se montrait -il dédaigneux et violent le lendemain? C'est vous qui avez changé ses résolutions... Ce ne peut être que vous... Pourquoi, par quels moyens? Je veux le savoir!...
— Mais, ma chère, je trouve très singulier que vous me rendiez responsable des faits et gestes de Louis Hérault. Il sait ce qu'il a à faire. Il est assez grand garçon pour se diriger tout seul, et je n'ai pas besoin de lui dicter sa conduite. D'ailleurs, je m'étonne de vous voir si animée pour une visite manquée... Serez-vous délaissée parce qu'un seul homme aura échappé à votre pouvoir?
— Si c'est justement celui-là, interrompit durement Diana, que je veux avoir à mes ordres.
— Oh ! oh 1 dit Thauziat, faites-vous donc tant d'honneur à Louis? Il est le galant préféré, presque indispensable... Et vous le réclamez avec tant d'âpreté?
— Je ne réclame rien... qu'un peu de franchise de vous. Qu'avez-vous dit à M. Hérault pour Tempêcher de se présenter chez moi?
— Rien.
Diana se dressa sur ses pieds avec violence , et approchant de Thauziat son visage menaçant :
— Pourquoi mentez-vous?
— C'est une peine que je ne me donne avec personne, dit Clément. Pourquoi me la donnerais-je avec vous? Je n'ai rien dit à Louis. Il ignore tout ce que vous voulez cacher si soigneusement. Mais , voyant que ce
VOLONTÉ. iVi
garçon était follement épris de vous et se répandait en projets insensés, — ne parlait-il pas de vous enlever, et de vous épouser, après un bon divorce?... Des folies, comme vous voyez! — J'ai essayé de le ramener à une plus saine appréciation des choses , et , n'y parvenant pas, ja l'ai tout simplement emmené à pied, au grand air... Or, il s'est trouvé que nous marchions derrière Lereboulley . Cet heureux homme nous a conduits, sans défiance, jusqu'à votre porte...
— Et Louis Hérault Ta-xTi entrer?
— Il Ta vu entrer.
Diana resta silencieuse. Ses mains un peu tremblantes jouaient avec les glands de soie de sa ceinture, sa bouche rose, crispée par un sourire méchant, avait une expression de ruse féroce, et, sous ses sourcils tendus, ses yeux étaient sombres.
— Quel intérêt aviez -vous à le détourner de moi? reprit-elle au bout d'un instant. Vous êtes incapable de me dessertir sans une raison importante. Vous n'avez jamais été de ces hommes bêtes et lâches qui font du mal pour le plaisir de faille soufTrir.
— Vous savez, Diana, que j'ai une grande faiblesse pour vous. Mais ne songezplusàLouis. Je me suis engagé à ne pas le laisser dans vos blanches mains. Voilà tout le mystère. Plumez Lereboulley, il a l'aile coriace, et se défend de son mieux. Mais ce pauvre petit, qui se croit un roué, et qui est la naïveté même . . . grâce pour lui 1 . .
La belle Anglaise leva vivement ses yeux, qu'elle avait tenus baissés, et,les montrant à Clément dans tout ^.eur lumineux éclat :
f44 LES BATAILLES DE LA VIE.
— Et si je Taimais? s'écria-t-elle.
— Ne dites pas d'invraisemblances ! fit ïhauziat froidement. Ma chère, vous n'avez jamais aimé au monde que Diana... Et vous avez fort sagement agi, car c'est une petite personne qui ne vous trahira point et avec laquelle vous n'aurez que de la satisfaction. Les hommes sont bêtes, allez, ils ne valent pas la peine qu'on s'occupe d'eux.
— J'avais un caprice pour celui-là.
— Ça passera.
— Thauziat, je cherche vainement l'intérêt qui vous gîiide . . . Il doit y avoir dans tout cela une main de femme .
— Peut-être.
— Un de ces jours, vous vous trouverez en rivalité d'amour avec Louis Hérault... c'est immanquable!... et vous vous brouillerez.
Clément se mit à rire :
— Ce jour-là, Diana, je vous le rendrai : ce sera ma vengeance.
— Marché conclu, dit -elle en lui frappant dans la main.
— Vous êtes très gentille, fit-il, en retenant la blanche main qu'il avait prise dans la sienne.
Il lui baisa le bout des doigts, puis lui voyant le bras ûu :
— Vous ne portez donc plus de bracelets , mainte- Bant? Je vous en connais pourtant de superbes...
— Je n'aime plus que les perles, très belles et noires, H elles sont trop chères pour que j'en achète.
— Permettez-moi de vous en envoyer.
— Pendant que vous y serez , Thauziat , dit la belle Anglaise avec un air railleur, envoyez -moi donc celle que votre ami a découverte et à laquelle il fait la cour chez sa grand'mère.
— Chez sa grand'mère, il ne rencontre qu'Emilie Lereboulley.
— Non ! non ! Il ne s'est jamais occupé de cette déjetée au teint de safran, dit Diana avec aigreur. Il s'agit d'une autre, d'une nouvelle... Est-ce pour favoriser ces amours que vous l'avez détourné de venir ici ?
— Je ne sais pas le premier mot de ce que vous me dites... Je n'ai pas yu Louis depuis huit jours.
— Eh bien ! Allez assister à ce spectacle, cela doit être curieux. . . et vous me le raconterez !
— N'en doutez pas!
Ils rentrèrent dans le salon où sir James avait entamé avec Lereboulley une partie de piquet. L'Italien flirtait avec miss Andersen, dont la mère continuait à manger des petits gâteaux, sous l'œil émerveillé du compositeur.
Au bout d'un instant, Thauziat prit congé et se retira. Il se dirigea vers le cercle et y arriva rêveur . Les paroles de Diana avaient laissé des traces dans l'esprit du jeune homme. Entre autres quahtés, il avait une excellente mémoire qui emmagasinait précieusement les moindres incidents. La perfide insinuation de M™^ Olifaunt avait fait, en un instant, reparaître dans son esprit l'histoire de la jeune fille suivie, et le retour de M'"*' Hérault sur le passé, à ce nom de Graville qui lui rappelait le village où elle était née. Et très nette, sur-le-
champ, Thaiiziat revit l'élégante silhouette de celle qui, pendant une demi-heure, avait excité sa curiosité, aiguillonné son désir, et fait bouillonner, par une sensaiion inattendue, son tranquille cerveau. Était-ce donc elle qui était maintenant installée chez M""'' Hérault? Et comment Louis s'était-il ainsi gardé de Finformer du àénouement curieux de l'aventure?
Il pressentit une petite perfidie. G'étaitlui, en somme, qui avait remarqué cette inconnue qui passait modeste, il ayant rien que son élégance native et sa grâce discrète Dour attirer les yeux. C'était lui qui avait entraîné Louis a la poursuite de la jeune fille. Oh ! sans arrière-pensée ae conquête banale, pour le seul plaisir de la voir marcher. C'était lui qui avait demandé qu'on interrogeât le père Anselme. C'était lui qui avait tout mis en œuvre pour la providentielle découverte d'Hélène... Oui, Hélène, il se rappelait jusqu'à son nom ! ... Et il voyait son profil sérieux sous la voilette plaquée, son menton volontaire, sa bouche hautaine, et la hgne onduleuse de sa taille, quand eUe avait pressé le pas pour se mettre hors de leur atteinte. Louis aurait-il seulement arrêté ses yeux nonchalants sur une femme , dans la foule ? S'il l'avait distinguée, aurait-il eu la décision de la suivre? Non! Et tout l'épisode avait Clément pour auteur. Tout venait de lui , Il se sentait un droit de propriété sur la jeune fille ; elle était en quelque sorte sa création.
Et déjà son esprit s'échauffait, et il lâchait la bride à son imagination. Il fit un prompt effort sur lui-même, sentit tout ce qu'il y avait de hâtif dans son jugement,
d'incertain dans le récit de Diana, et se mit à rire de sa précipitation. Cependant, il éprouva un secret nlaisii à constater cette effervescence subite qui l'avait emporté. 11 y vit une preuve que la jeunesse ne Tarait pas encore quitté. 11 analysa, avec complaisance, sa sensation , et s'aperçut qu'il était plus sérieusement préoccupé qu'il ne le croyait. Une irritation sourde était en lui, et, quoiqu'il n'eût aucune visée sur cette inconnue dont il n'avait fait qu'entrevoir le visage , il se jugeait supplanté.
Habitué à guider Louis et à le voir toujours s'efîacer devant lui comme devant son seigneur et maître, il devina dans ce vassal un commencement de révolte , et cette tentative d'émancipation le piqua au vif. Si cette fille avait plu à Louis, certainement il la lui aurait laissée : ses idées en matière de galanterie étaient bien connues. Mais si on mettait son amour-propre en jeu, si on essayait de le distancer, de le vaincre, aiors il avait envie de combattre et de triompher. Et malheur à ceux qui se trouvaient devant lui !
Il eut un geste de menace et, cette fois, ayant noté la marche de sa pensée, il ne rit pas. Bien au contraij'^ Tl demeura calme, et se promit de tirer promptement au clair toute cette intrigue. Ayant achevé de dîner au cercle, il fit un tour dans les salons, jeta un coup d'œil sur une partie de billard qui commençait, trouva que les deux adversaires jouaient mal, et, cédant à une imnatience intérieure qui l'empêchait de tenir en place, ii <p dirigea vers le Faubourg-Poissonnière. En arrivant, au lieu de le laisser monter au premier étage comme d ha-
lis LES BATAILLES DE LA VIE.
bitude, le valet de pied lui ouvrit une petite porte sous la voûte de l'escalier, et le conduisit au jardin.
La journée avait été brûlante, et M™^ Hérault, après le dîner, avait trouvé la chaleur intolérable dans le ssdon. Elle avait pris le bras de son petit-fils, et laissant Emilie , qui était venue dîner , passer devant avec M"^ de Graville, elle était allée s'asseoir, auprès du perron, dans un rond-point de verdure. Ilétait neuf heures, la nuit était presque close , mais le ciel était si clair, qu'on y voyait encore distinctement. Une fraîcheur délicieuse montait des gazons soigneusement arrosés, et les fleurs des corbeilles, ranimées par un léger souffle de vent, répandaient dans l'air des senteurs exquises. Un calme profond s'étendait sur ce beau jardin. C'était à peine si, au loin, un murmure de voix, un roulement de voiture, rappelaient qu'on était au cœur même de la ■sille . Et, absorbés par ce silence, pénétrés par cette douceur, tous les quatre, Us se taisaient. Louis, cependant, avait pris un cigare et Tavait allumé. Mais M""^ Hérault, qui laissait son petit-fils fumer partout dans la maison, avait protesté vivement :
— Tu vas nous empoisonner avec ton tabac.
— Voilà qui est assez nouveau , dit Louis ; tu me défends le cigare en plein air^, et dans ton salon tu le supportes.
— Il y a, autour de nous, des plantes qui embaument, ce soir, et tu gâtes tout.
— Oh! grand'mère, voilà l'horticulture qui te reprend ! Est-ce que M^^^ de Graville aime les fleurs ? Estce que vous avez cette passion innocente, mais impérieuse. Mademoiselle?
— M"* de Graville aime les fleurs, répondit M'"^ Hérault,et elle s'y connaît môme beaucoup mieux que moi. JElle m'a indiqué des modifications à faire dans la disposition des bâches de la serre, qui sont très ingénieuses et très simples.
— AGraville, chez monpère, c'était ainsi, dit Hélène.
— Alors, grand'môre, si tu as trouvé une complice, l'année prochaine, nous allons exposer : M™^ Hérault, médaille d'or, section des orchidées-.. Cela fera bien! Mais puisque ce cigare vous déplaît, je vais faire un tour... Viens-tu avec moi, Emilie?
M"* Lereboulley s'était levée , et lentement , côte à côte, ils disparurent au tournant d'un massif. Au bout d'un instant, le bruit d'un pas sur le gravier de l'allée frappa l'oreille de M"^ Hérault, elle se retourna et dit ;
— Tiens, c'est M. de Thauziat.
A ces mots, Hélène tressaillit. Depuis une semaine, elle avait bien souvent entendu prononcer ce nom. Elle savait que c'était celui de l'ami le plus intime de Louis. Elle ne leva pas les yeux, prise subitement d'une angoisse, comme à l'approche d'un danger. Elle entendit une voix au timbre sonore qui disait :
— Bonsoir, chère Madame^ vous vous portez bien? Est-ce que Louis vous a laissée seule, ce soir?
— Il se promène avec Emilie Lereboulley. Mais je ne suis pas seule, comme vous voyez... Je ne le suis plus jamais, maintenant. J'ai une fille adoptive. . . H faut que je vous présente à elle... Ma chère enfant... un de nos meilleurs amis : M. de Thauziat.
Hélène se leva et, regardant le visiteur, elle recon-
iïO LES BATAILLES DE LA VIE.
•Tutlo sombre ot fier visage de celui qui accompagnait Knuis, le jour de leur rencontre. Avant de l'avoir vu, ^Vs l'avait deviné : ce ne pouvait être que lui dont l'arrivée lui causait ce trouble violent. La vibration impérieuse de sa voix , faite pour être obéie , la fermeté de son regard qui s'imposait, la décision de son allure un neu dédaigneuse, tout en lui trahissait l'homme de premier rang. Bon ou mauvais , celui-là devait être quelqu'un, et, partout où il lui plairait d'aller^ laisser une tiace de son passage. M™^ Hérault, montrant la jeune fille, continua :
— Mon cher Clément, M^^^ Hélène de Gra ville.
Il s'inchna avec une grâce respectueuse et charmante, comme s'il avait été conduit aux pieds d'une orin cesse de sang royal et, d'une voix presque caressante, tant elle était douce :
— J'aurai moins de remords, Madame, lorsque j'emmènerai Louis, puisque je saurai que le vide fait par son absence sera aussi bien rempli.
Elle, très froidement, inchna la tête. Rien dans les manières du jeune homme ne sortait des Umites de la plus stricte convenance. Et pourtant Hélène se sentit atlemte comme s'il lui avait murmuré à l'oreille des mois, d'amour. Le ton, l'accent, l'attitude, tout était particulier et frappait. Il était impossible que rien, de lui, fût indifférent. On devait fatalement l'adorer ou le haïr. Mais quant à échapper à son influence, il n'y fallait pas songer.
Hélène , dès la première minute , eut la perception très nette de cette fatalité. Elle ne se trompa pas sur le
VOLONTÉ. loi
compte de Clément. Elle eut la certitude qu'il lui ferait beaucoup de ])ien ou beaucoup de mal. Mais seraii-ee l'un ou l'autre, elle ne le savait pas, et il lui auraii «té im[)ossible de le préjuger.
Pendant qu'il causait avec M""^ Hérault, elle se'nasarda à Tobserver. Elle ne put rien découvrir sur son visage qui annonçât la méchanceté. Il avait le front large et intelligent, des yeux noirs brillants et profonds, de belles dents et un air de force et de gcCité. Seul, son nez un peu busqué, avait une ligne tranchante et dure. Mais c'était l'indice de l'orgueil aussi bien que celui de la cruauté. Sa voix, enfin, avait des séductions presque irrésistibles. Mentalement, elle compara Louis, élancé et fluet, avec ses cheveux Dionds et ses yeux bleus, sa voix de femme et son caractère indécis, à ce brun énergique et résolu. Il semblait une colombe à côté de ce milan. Quelle résistance pouvaitil lui opposer? N'était-il pas né pour être sa proie Y Au même moment, Louis reparaissait avec ÉmiUe. De loin il reconnut son ami, et s'écria :
— Tiens I Clément !
Mais il ne hâta point le pas. On eût dit qui] venait à regret. M'^^Lereboulley, au contraire, mardiala main tendue vers Thauziat, les yeux brillants et la houcHe souriante :
— Vous m'avez tenu parole, dit-elle, merci.
— De quoi le remercies-tu? interrogea Louis.
— D'un petit service qu'il m'a rendu.
— Ah! Thauziat te rend des semces? Prends garde il ne fait rien pour rien.
— Il peut me demander ce qu'il voudra, dit Emilie pavement, ce ne sera jamais autant que je lui ai offert.
Et, passant devant les deux jeunes gens, elle alla s^asseoir entre M"*^ Hérault et Hélène. Louis et Thauirat restèrent en présence :
— Qu'est-ce que tu deviens donc, depuis une éter- Dité que je ne t'ai vu? dit Clément. Est-ce que tu t'es foit ermite?
— Je ne suis pas encore assez vieux diable pour cela !
— Est-ce que ce sont les beaux yeux de cette jeune ^rsonne qui te retiennent ?
Et, d'un mouvement de tête ironique, Thauziat désirait M"*" deGraville. Le cœur de Louis eut une rapide palpitation. H sentit que son ami était plus sérieux qu'il se désirait le paraître, et que sa question exigeait une Kîponse franche. Il eut, un moment, la pen'sée de lui éire : oui, elle me plaît, et je serais heureux de me faire aimer d'elle . Le souvenir de la modeste condition de la jeune fille l'arrêta, et il ne voulut pas révéler l'intérêt déjà très vif qu'elle lui inspirait. Il craignit des moqueries. Il fut aussi un peu jaloux. Il se rappela l'admiration ressentie par Thauziat, lorsqu'il avait vu Hélène pour la première fois, sa fougueuse poursuite ; il jugea prudent de ne pas attirer l'attention du séducteur, et il n'avoua pas.
— Quoi? dit-il avec un dédain affecté. Cette petite demoiseUe de compagnie ? Ma foi non, je n'ai jamais compris qu'on eût des amourettes chez soi. C'est trop gênant. Quand on se brouille, on n'ose plus rentrer; ou iienil fautmettre la femme dehors, et on prend là des
allures (le bourreau... J'ai le cœur trop sensible/je n'aime pas faire de peine aux gens. D'ailleurs, est-ce que tu la trouves bien ?
— Tout à fait bien. Et puisque la place n'est pas assiégée...
— Mais, Clément, elle est chez ma grand'mère.
— Sois tranquille, je respecterai ton toit.
— C'est une personne de bonne famille.
— Alors on peut l'épouser! dit Thauziat, en riant. Puis redevenant sérieux et fixant ses yeux sur ceux
de Louis :
— Tu es bien pudibond , aujourd'hui. As-tu une arrière-pensée? Dis-la!
— Aucune.
Ainsi, par deux fois, et volontairement, Thauziat avait offert à Hérault l'occasion de parler. Deux fois, celuici recula devant l'obligation de se confesser à son ami. En cinq minutes , il s'était préparé de cruels regrets pour l'avenir.
Ils se rapprochèrent du groupe formé par les trois femmes et, dans l'obscurité grandissante, ils se mirent à causer. ÉmiUe, d'abord silencieuse, s'anima peu à peu, et son esprit, au choc de celui de Thauziat, commença à lancer des étincelles. Ces deux brillants \irtuoses joutèrent alors, comme si, pour les applaudir, ils avaient eu une galerie de cent personnes. On eût dit que Clément voulait donner sa mesure, et qu'Emilie, heureuse de cette communauté d'idées qui se faisait entre lui et elle, s'ingéniait à lui fournir des thèmes pour ses variations.
M™* Hérault, Hélène et Louis restèrent, jusqu'à onze heures, à les écouter, sans s'apercevoir que l'air de la nuit devenait plus frais et que le silence de la ville devenait plus profond. Il fallut que Louis s'écriât tout à coup : « Mais il va être bientôt minuit , » pour que le charme se rompit . Alors , avec un peu de langueur , ^jme Hérault se leva , et tous prirent le chemin de la maison. Dans le vestibule, ils demeurèrent un instant réunis, pendant qu'Emilie, aidée par sa femme de chambre qui l'attendait, attachait son manteau.
— Voilà une charmante soirée, dit la grand'mère.
— Qu'il sera facile de renouveler, ajouta Emilie, pour peu que M. de Thauziat se prête à cette petite débauche.
Il sourit sans répondre, désirant ne pas montrer trop d'empressement, s'inchna devant M"'^ Hérault et devant M^^® de Graville, serra la main de Louis, puis se tournant vers M"^ Lereboulley ;
— Je vais vous mettre en voiture.
Ils sortirent et les trois habitants de l'hôtel les regardèrent s'éloigner :
— Quel charmant homme que ce Clément ! ditM""" Hérault encore enthousiasmée. A le voir et à l'entendre ainsi , qui se figurerait que c'est un diable ? Car, ma chère Hélène, c'est un diable !... Pendant deux heures , là, comme il a été simple et gentil!... Moi, je l'adore, ce garçon-là!... J'espère bien qu'il reviendra...
— Ne te fais pas trop d'illusions, grand'rnère, dit Louis. Thauziat est l'homme qui excelle le mieux dans l'art de se faire regretter. Il s'est mis en frais pour vous, ce soir; vous ne le reverrez pas avant quinzç jours.
VOLONTÉ. lt)5
Louis, au fond de lui-même, espérait bien qu'il -en serait ainsi. Mais il eut une déception. Le surlendemain, Thauziat revint, et, comme si une transformation aussi complète que celle de son ami s'était opérée en lui, il parut prendre un viï plaisir à la vie de famille. 11 avait toujours été traité par M™^ Hérault comme l'enfant de la maison et, d'ailleurs, son intimité avec Louis expliquait la fréquence de ses Aisites. Cependant on eût pu remarquer qu'il ne se présentait qu'aux heures où il était sûr de trouver M"® de Graville auprès de M""^ Hérault. H se faisait bonhomme, du reste, avec une habileté et un tact surprenants. Il endormait les préventions d'Hélène, n'éveillait pas les soupçons de M""^ Hérault et avait presque donné le change à Louis. Celui-ci se disait : Clément, après tout, a vraiment de TafTection pour moi, il m'en a donné la preuve, pourquoi ne serait-ce paspour me retrouver qu'il vient ici?
Emilie était plus pénétrante et, dès le premier instant, elle avait vu plus clair que tout le monde dans l'esprit de Thauziat. Ce qui s'y passait était pourtant assez compliqué, mais il n'est pas d'analyste aussi subtil qu'une femme qui souffre, pour préciser les causes de sa soufrance.
Le premier jour, Clément était venu à M"^ de Gra^'ille par curiosité. Il avait voulu savoir ce qu'était la jeune fille. Froissé par l'hypocrite silence de Louis, il s'était promis de s'en venger en infligeant un peu de souci à son ami. Puis il s'était, lui-même, échauffé au jeu, et le charme d'Hél '^ne avait achevé la défaite de cet invincible.
Elle l'avait conquis, c'était indiscutable. 11 se plaisait auprès d'elle, même sans lui parler. Il passait très bien toute une soirée, à l'hôtel Hérault, à jouer au besigue avec la grand'mère, pour avoir le droit de regarder la jeune fille , travaillant auprès de la table , les yeuxl^aissés sur son ouvrage. Il ressentait, à vivre dans le même air qu'elle, un plaisir nouveau, doux et puissant. Il ne se demandait pas où cette pente, qu'il descendait avec tant de rapidité, le conduirait. Il savait qu'il avait du plaisir à suivre la route, et que ce plaisir-là valait tous ceux qu'il avait pris jusqu'ici. Il s'étudiait à entrer dans la confiance d'Hélène et, très gravement, quand l'occasion s'en présentait, il lui parlait de sonpaj^s , de sa famille, de l'existence précaire qu'elle avait si vaillamment supportée. Il rencontrait alors des mots d'une délicatesse infinie, pour lui exprimer Fadmiration qu'il éprouvait pour elle. Et c'était un curieux spectacle que celui offert par ce blasé qui se retrouA'aitde l'innocence et de la tendresse.
Emilie avait suivi, non sans mélancolie, le manège de Clément ; elle mesurait avec beaucoup de justesse les étapes successives fournies par lui sur ce chemin de la passion, et, voyant M"® de Graville rester impassible devant les grâces singulièrement flatteuses du jeune homme, l'estime qu'elle avait conçue pour elle dès les premiers jours, s'en était augmentée. A sa place, n'auraiteUe pas répondu avec joie aux avances de ce séduisant amoureux? Qui aurait gardé une contenance si fermement digne? Qui aurait eu autant de politesse froide et de réserve aimable? C'était à croire, par moments, qu'Hé-
VOLONTÉ. i:i7
lène ne se rendait pas compte des soins attentifs dont elle était l'objet. Emilie résolut de sonder habilement ce cœur qui ne trahissait rien de ses sensations.
Traitée comme si elle avait été la fille de M""^ Hérault, Hélène avait été installée à côté de la grand'mère. Une femme de chambre avait été attachée à son service, et elle avait été comblée de présents de toute sorte. La jeune fille n'avait absolument rien à se mettre quand elle avait cédé aux solUcitations de M""*" Hérault : Emilie eut la mission de courir les magasins avec M'^*' de Graville, et, dès les premiers temps, elles furent en fami- Uarité. De son côté, LerebouUey avait fait un gracieux accueil à la nouvelle amie de sa fille, et l'avait attirée chez lui. Hélène n'avait point opposé de résistance. L'excentricité d'ÉmiUe Fétonna ; sa nature, foncièrement bonne sous ses dehors sarcastiques, lui plut. Elle devina le levain d'amertume qui aigrissait, à la surface, cette âmed'éUte. Elle sut découvrir les trésors de déUcate tendresse qui dormaient, au fond, comme des perles sous le tumulte des flots. La voyant souffrante et malheureuse, elle s'attacha à elle et se montra telle qu'elle était, sans défiance, dans toute sa naïve et tranquille droiture.
Elles étaient donc devenues, au bout de quelques semaines, tout à fait, intimes. Elles passaient de longues heures dansl'atelier d'Emilie. Hélène s'était mise à peindre sur porcelaine avec beaucoup de goût, et, pendant qu'elle était penchée sur la table, un grand tablier à bavette serré à la taille, maniant déUcatement le pinceau, M"*" Lereboullcy faisait son portrait. Un après-midi qu'en fumant une cigarette Emilie donnait des conseils
Ib8 LES BATAILLES DE LA VIE.
î\ Hélène qui copiait un plat persan décroché dumur de râtelier, elle dit à son élève :
— Je ne suis pas mécontente de votre portrait : il ne vient vraiment pas mal... Si vous voulez me le permettre, je l'enverrai chez Petit, à l'exposition des Internationaux.
Hélène leva la tête et, posant son pinceau :
— Je vous laisserai faire ce qui vous plaira, mais vous pourriez envoyer un morceau de peinture plus attrayant que ma figure.
— Êtes-vous sincère quand vous parlez ainsi?... Ou ne savez-vous pas que vous êtes extrêmement jolie?... Thauziat, qui est un connaisseur, pourrait vous renseigner sur ce point-là ; il ne vous quitte pas des yeux.
Une légère rougeur monta au front d'Hélène, mais elle ne répondit pas. Emilie voulut la pousser dans ses derniers retranchements :
— Ne vous êtes-vous pas aperçue qu'il vous aime?
— Croyez-vous que M. de Thauziat perde son temps à s'occuper de moi?
— Soyez tranquille... Il est bien convaincu qu'il ne le perd pas.
— En ce cas, il se trompe, dit M^^^ de Graville d'une voix ferme.
Emilie laissa échapper un soupir de soulagement. Qu (y Thauziat aimât Hélène, elle n'en doutait pas. Hélas! elle ne pouvait faire que celui qu'elle adorait sans espérance n'eût pas de regard pour les autres femmes. Elle savait qu'il n'avait pas rencontré, et qu'il ne rencontrerait pas souvent de cruelles. Mais c'eût été un déchirement pour
elle si Hélène l'eût aimé. De toutes les rivales' qu'elle redoutait d'avoir, W^^ de GraAàlle étaitcelle qu'elle aurait le plus péniblement supportée. L'amitié qu'elle lui avait vouée eût été empoisonnée. Et elle tenait presque autant à son amitié pour l'une qu'à son amour pour V autre . Elle était tranquille maintenant. Hélène n'avait pas subi le charme, elle était sortie victorieuse de cette redoutable épreuve. Une bouche si fière ne mentait pas.
Ayant appris ce qu'elle désirait saA^oir, Emilie changea la conversation, et entre elles il ne fut plus question de Clément.
Après avoir si bien réussi auprès d'Hélène, elle voulut recommencer la même manœuvre avec Thauziat, et tâcher de l'amener à découvrir ses secrètes intentions. Elle savait que la tâche n'était pas aussi aisée et que celuici serait un autre adversaire que la confiante jeune fille. Ce fut Clément, lui-même, qui offrit à M^^Lereboulley l'occasion qu'elle cherchait. Un soir qu'il avait dîné chez le sénateur , en cérémonie , il était assis dans le grand salon , et écoutaitpatiemment M"'^ Ohfaunt qui chantait, avec plus de prétention que de voix , le déUcieuxlamento du Cid: « Pleurez mes yeux. . . » Comme la belle Anglaise finissait au miheu des applaudissements, Emilie s'approcha de Clément, et, lui montrant Diana :
— On lui a tellement répété qu'elle avait cent mille francs dans le gosier, dit-elle avec sa mine de gamin, qu'elle fait des efforts effrayants pour tâcher de les faire sortir.
— Elle doit bien souffrir, ditfroidement Thauziat, car elle pousse des cris terribles !
— Louis n'apprécie pas assez le service que vous lui avez rendu en le brouillant avec cette chère petite belle. . .
— Oui, il est bien tranquillement Faubourg- Poissonnière, lui!
— Si M"® de Graville avait voulu accepter notre invitation, il serait venu.
— Croyez-vous qu'il ne puisse se passer d'elle?
— Je soupçonne qu'il a une forte inclination, très encouragée par M™^ Hérault.
— Elle songerait à le marier avec M^^° Hélène?
— Dame! Croyez-vous qu'elle soit de ces femmes qu'on puisse ne pas épouser?
Thauziatne répondit pas. Il devint rêveur et sembla oublier qu'Emilie était auprès de lui. Elle n'osa pas lui parler. Elle eût donné beaucoup, cependant, pour connaître les pensées qui s'agitaient dans cet esprit hardi. Après quelques minutes de silence, il releva le front, et, comme continuant la conversation commencée:
— Peut-être est-ce,' en effet, lafemme qu'il lui faut... Si elle sait prendre de l'influence sur lui, tout ira bien.
— Je crois qu'il lui plaît beaucoup, ajouta EmiUe. Une flamme passa dans les yeux de Clément, et sa
bouche se crispa. Mais aussitôt, avec un geste d'insouciance :
— Grand bien leur fasse à tous les deux!... Qu'ils soient heureux et qu'ils aient beaucoup d'enfants I
11 se leva et Emilie ne put rien obtenir de plus.
La vieille M""^ Hérault, elle, ne cachait pas ses impressions. Elle était folle d'Hélène. Jamais elle n'avait été choyée, gâtée comme elle l'était par la jeune fille.
Cette femme, rompue à une passivité absolue, n'avait pris que malaisément l'habitude de commander. Les soucis de sa fortune à gérer, de sa maison ii conduire, lui pesaient comme une corvée. Elle s'en déchargea sur M"*" de Graville, qui sut se faire obéir et en môme temps aimer par les domestiques. Elle avait une façon d'ordonner douce et gracieuse. Le maître d'hôtel, qui était une puissance, dit un jour à M™"" Hérault :
— J'aime mieux un ordre de M"^ Hélène qu'une prière de bien d'autres !
La grand'mère, émerv'eillée, put ainsi constater que sa fille adoptive avait ensorcelé tout le monde et gagné, petit à petit , sans qu'on sentît le moindre choc, une incontestable autorité. Elle av ait coutume de dire : si Hélène me quittait maintenant, qu'est-ce que je deviendrais? H est certain que si son petit -fils était venu, un matin, lui déclarer son amour, et lui demander la permission d'épouser la jeune fille, elle aurait accueilli cet aveu avec enthousiasme. Mais Louis, nonchalant, se contentait de jouir du bonheur que lui causait la présence de M"^ de Gra\ille et ne songeait pas à modifier cet état de béatitude. Il était de ces gens qui prennent difficilement une résolution , mais qui , une fois qu'ils l'ont prise, s'y tiennent, même si elle est mam'aise, plutôt que d'en prendre une autre. Nature molle, surtout pour le bien, et qui n'avait de véritable ardeur que pour le mal.
A la suite de la conversation qu'il avait eue avec Emilie , Clément resta quelques jours sans se montrer, au grand étonnement des habitués du Faubourg -Poissonnière.
Louis le voyait chez Lereboulley et à Saint-Penis, car la combinaison du câble franco-américain devenait très sérieuse. Le sénateur, après avoir mûrement réfléchi, avait décide, sur le conseil de Thauziat, de constituer une société anonyme et d'accaparer avec Louis et le richissime Yankee J. Arthur Smithson la presque totalité des actions. Les deux extrémités du câble devaient être à Brest et à Panama. Le percement de l'isthme donnerait assurément une importance considérable à l'affaire.
Lereboulley, très monté à la pensée déjouer un mauvais tour à la société anglaise du câble transatlantique, comme si c'était l'odieux sir James qu'il allait frapper dans ses compatriotes, dévîloppait ses idées, faisait des conférences, interrogeant Thauziat, sollicitant une approbation, que celui-ci donnait, mais du bout des lèvres , ne paraissant pas écouter ce que son associé lui disait. Visiblement, cet esprit si net, si vigoureux, était troublé et détendu. Louis, voyant cette mollesse et cette apathie, prit de l'assurance et jugea Clément moins fort qu'il ne l'avait cru jusqu'à ce jour. Incapable de soupçonner les tempêtes dont cette lassitude était la conséquence, il souriait et se disait : allons ! je puis lutter avec lui et remporter. Il eut la hardiesse de demander à son ami pourquoi on ne le voyait plus Faubourg-Poissonnière. Thauziat lui lança un regard dans lequel Louis retrouva toute la railleuse acuité des jours passés, et tranquillement :
— Situ tiens à ce que je tienne, je ferai cela pour toi. Hérault, piqué, se redressa, et, avec assurance :
— Mais ma grand'mère serait charmée de ta \isite.
D'autant plus que nous allons partir pour Boissise...
— J'irai vous y voir aussi facilement qu'à Paris... à mon retour d'Inspruck.
— Tu pars pour l'Autriche ?
— Oui, je vais faire un tour chez les princes Wienitsr grœtz,quim'invitent,depuis des années, à chasser l'isard.
Louis se dit : c'est décidément bien fini, il ne songe plus à Hélène, et, en lui, une grande sécurité succéda à une vive inquiétude.
C'était pourtant l'heure où Clément pensait le plus ardemment à la jeune fille . Cette nature fière et résistante ne se rendait pas sans combats, et, avant de céder aune passion si différente de celles qui l'avaient entraîné jusqu'ici, il se défendait de toutes ses forces. Il analysait le sentiment éprouvé, il discutait la personne qui le lui inspirait, il essayait de se prouver qu'elle ne valait pas le souci qu'il se donnait pour elle. Il remplissait, ^is-à- "sis de lui-même, le rôle d'un sage conseiller : il se montrait tous les dangers qu'un tel amour devait lui faire courir. Toutes ses critiques avaient pour point de départ cette phrase d'ÉmiUe LerebouUey : « Croyez- vous qu'elle soit de ces femmes qu'on puisse ne pas épouser ? »
Epouser, c'était une grave résolution à prendre, et Clément ne la prenait pas. S'il s'était agi de séduire Hélène, de l'enlever de chez M™^ Hérault, de lui sacrifier momentanément une partie de sa liberté, il n'aurait pas hésité un instant. Ni les gémissements de Louis, ni les exclamations delagrand'mèrene lui auraient fait éprouver une émotion. Il aurait tout subordonné à son plaisir, comme il avait coutume de le faire. Et les conséquences
de son action, quelles qu'elles fussent, ne l'auraient pas effrayé. Mais bouleverser sa vie , modifier sa situation sociale, du jour au lendemain changer la formule de son avenir, et tout cela pour une femme ! Il en riait, avec des convulsions de rage, mais il en riait, en jurant quil ne donnerait pas un tel démenti à tout son passé.
Alors il fallait renoncer à Hélène? Oui, lui répondait sa raison. Mais tout son être se révoltait à la pensée qu'elle pourrait être à un autre, que ce corps souple frissonnerait enlacé par un bras qui ne serait pas le sien , et que ces yeux aux regards profonds se voileraient dans l'extase d'une volupté qu'il ne partagerait pas. Quand ces idées s'emparaient de lui, il ne savait comment les chasser. La solitude, dans laquelle il avait élaboré tant de plans hardis et caressé tant de rêves souriants, lui était odieuse. Il fallait qu'il sortit de chez lui, et qu'il marchât. Encore le séduisant fantôme le suivait-il souvent, penché vers lui, semblant lui dire : pourquoi me fuis-tu? Ne serais-je pas une douce compagne pour ta vie? Tu me trouverais toujours à tes côtés, prête à t'encourager, àt'admirer. Ton ambition, au moins, aurait un but, tes efforts ne seraient pas égoïstes, et tes triomphes, comme ils deviendraient plus beaux, sinous étions deux pour nous en réjouir! Et il faisait de vaines tentatives pour éloigner de son esprit cette pensée obsédante.
Il avait repris l'habitude d'aller chez M™^ Olifaunt. C'était là encore qu'il était le plus en sûreté contre luimême. La maison de la belle Anglaise était une sorte de lanterne magique dans laquelle défilaient des per-
sonnages nombreux et variés. Là, Thauziat n'avait pas le loisir de penser, et la distraction, pour lui, c'était le salut.
Diana avait voulu, dès le premier jour, l'interroger sur les découvertes qu'il avait faites à l'hôtel Hérault ; mais Clément avait répondu avec un si visible ennui, qu'elle n'avait pas insisté, quelque envie qu'elle en eût. Elle connaissait trop bien , et depuis trop longtemps , celui à qui elle avait affaire, pour s'émanciper avec lui, quand il ne paraissait pas d'humeur à le permettre. Elle avait eu, un instant, le soupçon que Thauziat était amoureux, mais il était si invraisemblable alors qu'il ne fût pas aimé, qu'elle n'avait pas cherché à s'informer exactement. Elle attribua à de graves préoccupations d'affaires riiumeur inégale de son ami. Elle le savait engagé dans de grosses entreprises que la misère générale et la stagnation des afifaires pouvaient compromettre. Et, intéressée comme elle l'était, rien ne devait lui paraître plus légitime qu'une telle inquiétude. Cependant, Lereboulley affirmait que Thauziat se trouvait tout à fait à l'abri et que, s'il avait des soucis, ce n'étaient pas des soucis d'argent.
Diana essaya de quelques coquetteries afin d'amuser Clément, mais il ne parut pas s'apercevoir des avances qu'elle lui faisait. Il continua à la traiter comme un camarade et à sortir beaucoup avec elle. Il ne s'occupait pas de savoir où elle le menait. On donnait rendez-vous à sir James, qui arrivait d'une vente à l'Hôtel Drouot, ou d'une visite chez un marchand, un nouveau bibelot dans sa poche, et on allait finir la soirée dans un caba-
ret à la mode ou dans un petit théâtre avec Lereboulley.
Un jour, vers cinq heures, Clément et Diana, passant en voiture rue de Sèze, idrent les affiches d'une exposition de peinture. La belle Anglaise eut la fantaisie de la visiter. Elle fit arrêter et entra. C'était une de ces sociétés, comme il s'en est formé beaucoup dans ces dernières années, en dehors du salon officiel et annuel, sortes de petites églises , où chaque artiste a sa chapelle. Beaucoup de gens du monde se sont joints aux peintres professionnels, et leur grand talent n'est pas un des moindres attraits de ces expositions particulières. C'était le jour d'ouverture, et le public se pressait nombreux dans les vastes salons. Diana et Clément commencèrent à tourner , évaluant , d'un œil distrait , les tableaux qui couvraient les murs, et observant, avec plus de soin, les visiteurs qui circulaient autour d'eux.
Déjà ils avaient rencontré plusieurs visages de connaissance et distribué, lui quelques coups de chapeau, elle quelques sourires , lorsque d'un groupe , formé à quelques pas d'eux, ces mots prononcés à haute voix : « C'est de M"' Lereboulley, » attirèrent leur attention. Ils s'avancèrent, et, brusquement, Clément demeura immobile, les yeux fixes. Sur une toile encadrée de noir, avec son sourire grave et ses yeux fiers, il venait de reconnaître celle à qui il ne cessait de penser. Diana l'examina avec étonnement et le voyant arrêté, un peu sombre, devant le portrait, elle dit :
— Eh bien ! Thauziat, qu'y a-t-U donc ?
n ne répondit pas. Il semblait que le portrait l'attirât et que ses yeux ne pussent s'en détacher.
M"* Olifaunt pensa : quelle est la femme qui produit sur cet esprit si ferme un si puissant effet qu'U oublie tout, pour se perdre dans une contemplation extatique ? Est-ce donc elle qui est la cause de ce trouble singulier dont nous ne pouvons découvrir les motifs? Qui est-elle? Emilie Lereboulley la connaît; cependant, je ne Tai jamais rencontrée et sa ligure m'est complètement inconnue.
Elle réfléchissait, laissant Clément à son adoration, et regardait la foule qui s'écoulait lente, avec un murmure de voix étouffées, quand une exclamation de son compagnon la fit retourner : devant elle, la femme qui avait posé pour le portrait s'avançait, accompagné d'ÉmiUe Lereboulley et de Louis Hérault.
Clément était devenu très pâle. Diana sourit et, entre ses dents, elle murmura :
— Tout s'explique !
Un espace de quelques mètres séparait les deux groupes. Instinctivement, Hélène s'était arrêtée en voyant Thauziat avec la belle Anglaise. Emilie avait pàU et Louis avait jeté à son ami un coup d'oeil plein d'angoisse. Ce fut Clément, le plus troublé pourtant de ceux qui se trouvaient en présence, qui rompit le premier la glace. Il s'approcha d'Hélène, et, la saluant avec cette grâce respectueuse qui plaçait en uninstant une femme à son véritable rang :
— Nous admirions votre portrait. Mademoiselle, ditil, à cause de vous , dont il reproduit si fidèlement les traits... Maintenant que nous pouvons le comparer au modèle, nous allons l'admirer à cause dupemtre, dont
cette comparaison affirme si complètement le mérite.
— Allons ! Monsieur de Thauziat, fit Emilie, nous acceptons la première moitié de votre compliment. On peut louer la beauté du modèle, quant h l'œuvre...
Elle s'arrêta, et affectant de découvrir Diana :
— Eh ! ma chère Madame Olifaunt. .. pardonnez-moi, je ne vous avais pas vue... Louis, M"*'' Olifaunt...
Louis s'était incliné, mais l'Anglaise ne tourna même pas la tête de son côté. Elle dévorait des yeux celle en qui elle devinait une rivale. Ses lèvres se pincèrent, ses yeux bleus devinrent couleur d'acier. Elle fit un pas en avant, et s'adressant à Emilie :
— Ma chère, Je vous prie, présentez-nous donc l'une à l'autre, mademoiselle et moi; je serais si heureuse de faire la connaissance d'une personne charmante et que vous aimez, je le vois.. .
— Beaucoup l répliqua Emilie, d'un ton presque menaçant. Mais puisque vous le désirez. . . Ma chère Hélène, ^jme Olifaunt» une de nos plus jolies femmes... Chère Madame, M"^ de Graville...
Dianane parut pas remarquer l'extraordinaire impertinence avec laquelle Emilie venait de renverser l'ordre des présentations, ni l'accent dédaigneux avec lequel elle l'avait qualifiée : une de nos plus jolies femmes. Elle marcha vers Hélène, et lui tendant la main :
— Très heureuse. Mademoiselle... vraiment très heureuse ! Vous êtes l'amie de M"^ LerebouUey, nous aurons donc certainement l'occasion de nous rencontrer... Ce sera pour moi un très vif plaisir... croyez-le bien...
Elle fit alors un signe de tête à Louis, et, passant entre M'^^ de Graville et lui, très bas :
— Tous mes compliments, dit-elle, avec une ironie qui le iit tressailUr.
Un instant encore, elle resta à regarder Hélène et Louis, sans parler, son méchant sourire sur les lèvres^ puis elle laissa échapper ces mots :
— Décidément, très bien !
Elle prit le bras de Thauziat , salua légèrement les deux femmes, dit tout haut :
— Au revoir I
Et s'éloigna. Hélène la suivit un moment des yeux^ admirant la grâce de sa démarche , la souplesse de sa taille, l'aisance de ses mouvements. Puis, revenant à ÉmiUe :
— Ainsi, dit-elle, c'est cette fameuse M™^ Olifaunt, dont je vous ai entendue si souvent parler,
— Oui,ma chère, la divineDiana, elle-même, épouse de sir James OUfaunt, baronnet.
— Pourquoi nousa-t-elle regardés si fixement, pendant quelques secondes, M. Hérault et moi ?
— Parce qu'elle connaît votre histoire, et qu'elle sait que M^'^ Hérault vous aime comme si vous étiez sa fille.
Une rougeur monta au visage d'Kélène. Elle hocha la tête :
— Dans ses yeux j'ai vu de la haine. Je suis pauvre et modeste ; elle est riche et superbe. Pourquoi me haïrait-oUe ?
— Parce que certaines natures, répondit Emilie, comptent leur bonheur pour rien et n'estiment que ce-
lui des autres. L'envie corrompt leurs jouissances. Ef , à moins de voir tout le monde misérable autour d'elles, et d'être seules triomphantes , elles n'ont pas une satisfaction complète. Diana est de ces natures-là. Elle vous a vue tranquille, gaie, entourée, elle oublie sa tranquillité, sagaîté et son cortège d'admirateurs. Un instant lui a suffi pour vous haïr : elle vous a devinée heureuse.
— Elle a deviné juste, dit Hélène, avec un accent profond, et elle peut me haïr, car c'est vrai : je suis heureuse !
Louis eut un mouvement pour aller à la jeune fille, pour lui prendre la main, et lui exprimer la joie qu'elle venait de lui faire éprouver. Un coup d'oeil d'Emilie l'arrêta, et, le cœur plein d'une ivresse délicieuse, il suivit celle qui semblait si bien le guider vers le plus souriant avenir.
Pendant ce temps-là, M°'^ Olifaunt au bras de Clément continuait sa visite. Elle ne regardait plus les tableaux, elle ne cherchait même plus, dans la foule, les visages de connaissance. Elle songeait. Ils descendirent ainsi l'escalier de pierre, et se trouvèrent dans le vestibule, devant le tourniquet du péage. Ils sortirent et montèrent en voiture. Aussitôt qu'elle fut assise, Diana, se tournant vers son compagnon, lui dit d'une voix sèche :
— Voilà donc la demoiselle de compagnie que ce petit niais de Louis courtise à domicile ? Elle n'est pas mal, en somme , et je comprends que la vieille M""* Hérault soit enchantée . Une maîtresse à la maison ... c'est le rêve de toutes les mères 1 . . . Ainsi , le cher enfant ne sort plus, et, au lieu de le déranger, l'amour le range.
Elle allait sans doute continuer à répandre en paroles
VOLONTÉ. 17i
la rage qui la dévorait, mais Thauziat lui posa la main sur le bras et lui dit :
— M"° de Gra ville est la plus honnête des femmes, et Je vous serai obligé de ne plus parler d'elle devant moi.
A ces mots une clarté se fit dans l'esprit de Diana : elle laissa échapper une exclamation et, frappant un petit coup sec de son ombrelle dans la paume de sa main :
— Sotte que je suis ! s'écria-t-elle. Je n'avais pas compris ! Mais j'y suis, maintenant : vous aimez M*^*" de Gra- ^ille, et vous êtes en rivaUté avec Louis Hérault ! Vous, Clément, vous?
Il ne répondit pas, son Aisage resta immobile, mais^ ses doigts crispés tordirent ses gants qu'il avait défaits.
— Savez-vous que c'est un fier triomphe pour la jeune personne! Troubler si profondément le beau, l'invincible Thauziat... Alors elle vous résiste?
— Je ne lui ai jamais dit un mot qui pût lui faire soupçonner que je l'aime...
— « Que je l'aime », répéta Diana. Le mot «aimer» me produit un singuher effet dans votre bouche, s'adressant à une autre qu'à moi. Clément, je ne vous le cache pas !
— Allez-vous être jalouse de moi, en même temps que de Louis? répliqua Thauziat, sur les lèvres duquel glissa un fugitif sourire.
' — Elle me déplaît passablement, à vous dii'e vrai, cette demoiselle !... Et alors vous brûlez pour elle d'une flamme secrète ? C'est assez romanesque, ça, mon bon, pour un homme pratique ! Vous êtes , depuis quinze jours, comme une âme en peine. . . Qu'est-ce qu'on pourrait bien inventer pour vous soulager ? Voulez-vous que
j'aille demander pour vous la main de la belle? Je vous servirais volontiers de mère, pour la circonstance, vous savez? Lereboulley et sir James, comme témoins... Mais ça ne serait pas mal !
— Ne plaisantez pas, Diana, c'est très sérieux.
— Je vous parle de mariage ! Qu'est-ce qu'il vous faut de plus sérieux? Vous ne pensez pas à épouser? Alors pouvez-vôus faire autrement ?
— Je veux oublier. Pour la première fois de ma vie, je ne suis plus maître de moi-même... Vous me connaissez assez pour comprendre que j'en souffre. Qu'estce qu'un homme à la merci de son cœur? Jusqu'ici, le mien a suivi les ordres de mon esprit. . . Je veux le contraindre à obéir... Je partirai.
— Mon cher, dit Diana, l'absence tue un caprice, mais vivifie une passion.
— Si je souffre trop, je reviendrai. Alors ma résolution sera prise, et je ferai tout pour que celle que j'aime soit à moi.
— Et si elle en aime un autre ?
— Je ne le souhaite, ni pour elle, ni pour cet autre, ni pour moi.
— A la bonne heure ! Je vous retrouve.
Clément ne répondit pas. Diana, enfoncée dans le coin capitonné de lavoiture,songeait, et déjà, dans son esprit, apparaissait l'image de Louis suppliant et reconquis. Avec une joie cruelle elle l'attachait par des liens habilement serrés et , sur cet esclave , ivre de ses philtres amoureux, elle se vengeait de l'humiliation qu'il lui avait fait subir.
YT
Boissise, depuis le jour où la grand'mère s'était décidée à y camper, pour ne pas se séparer de son petitfils, avait subi quelques changements. Autour du château, fastueusement restauré par Pierre Hérault, un millier d'hectares avait été groupé. Un lac, creusé au milieu d'une prairie, étendait ses rives gazonnées jusqu'aux premiers arbres de la forêt. Dans une île , au sommet d'un promontoire élevé, encadrée par la verdure, la colonnade blanche d'un petit temple se dressait, comme dans les charmantes compositions d'Hubert Robert. Les allées du parc formaient des voûtes sombres, éclairées, le soir, par des candélabres que le gazomètre, construit dans les communs, alimentait abondamment. Partout la nature avait été aidée par le progrès.
Devant le perron, s'ofTrait, majestueux et superbe, un jardin à la française, dont chaque carré était orné, au centre, d'une immense corbeille au-dessus de laquelle, en forme d'anse, se développait un arceau de fer re-
couvert d'un rosier grimpant et, à chaque extrémité, d'un cône de quatre mètres, rouge, fleuri, fait do deux mille pots de géranium habilement étages. Dans les plates-bandès, des azalées, dont la tige portait des fleurs roses en haut et blanches en bas, triomphe d'une greff'e savante. Les écuries, reconstruites, pouvaient contenir vingt chevaux, les jours de chasse à courre, et la faisanderiepeuplaitlesbois de ses élèvespourles tirés d'automne.
Cette admirable propriété avait été à peine habitée depuis la mort de Pierre Hérault. Le personnel restaitpourtant au complet. Tous les ans, au printemps, les jardiniers mettaient le^parc en état d'être visité, garnissaient de fleurs les massifs, tondaient les gazons et les rafraîchissaient, pendant des journées entières, avec des pluies produites par d'ingénieux systèmes d'arrosage. Tous les étés, les gardes et les éleveurs lâchaient dans la chasse la même quantité de perdreaux, de cailles et de faisans. Tout était prêt pour recevoir les maîtres, et cependant Boissise était délaissée. Pendant huit jours^ à l'ouverture, Louis venait, avec des amis, abattre quelques centaines de pièces, puis il repartait, et, de l'année, on ne le revoyait plus.
L'existence dans ce grand château, en tête-à-tête avec ia bonne M™^ Hérault, lui aurait paru insupportable. Lereboulley avait beau s'installer pendant deux mois, son voisinage n'était pas suffisant pour attirer Louis. Le Parisien n'avait pas, comme le sénateur, le souci de grands intérêts politiques, pour l'occuper, dans l'Eure, pendant des semaines entières. H n'avait pas de popu-
larité à soutenir, d'influence à faire pre'valoir, de tournées électorales à entreprendre. Et lorsque la ressource de s'en aller passer la soirée dans un fauteuil d'orchestre, de tailler une banque au cercle, ou de visiter quelques galantes amie* lui manquait, les journées se traînaient, pour lui, maussades et décolorées. Et, au bout de huit jours, pris de la nostalgie de Paris, il n'avait plus qu'une pensée, demander la voiture, fuir ce silence mystérieux des bois, cette étendue absorbante des plaines, et rentrer dans la ville où tout était bruit et où aucun horizon n'était sans bornes.
Pour la première fois , en y voyant M^^® de Graville , Louis découvrit à Boissise des charmes qu'il ne lui con^ naissait pas. Il ne fut plus rongé, comme autrefois, par un incurable ennui. Il s'étonna de trouver cette solitude moins vide, sans se rendre compte qu'elle était peuplée de ses rêves et de ses espérances. En compagnie de la jeune lille, il visita les jardins, les potagers, les dépendances, et s'intéressa à toutes les choses qui l'avaient, jusque-là, laissé indifférent. La variété du savoir d'Hélène le stupéfiait. Élevée jusqu'à seize ans à la campagne, elle connaissait tous les secrets de l'élevage et de la culture. Aux yeux de ce Parisien qui ne savait pas^ dans un champ, distinguer le blé de l'avoine, elle passa pour un prodige. Il dit à M""^ Hérault, dans un accès d'enthousiasme :
— M^^^ de Graville est vraiment extraordinaire ! Elle sait tout !
La vieille dame ne le démentit pas. Elle n'était pas éloignée de croire que la jeune fille résumait toutes les
perfections. Échauffée par l'ardeur de son petit-fils, elle se joignit aux jeunes gens, etleurfitles honneurs de ses serres. Mais il arriva ceci, que Louis ne prit aucun plaisir aux explications de sa grand'mère. Il pensa que l'horticulture n'était pas, décidément, aussi amusante qu'elle en avait l'air, et il lui parut que les conférences, sur la variété des fleurs, n'avaient de prix que quand elles tombaient de certaines lèvres. Il avait, la veille, passé une heure délicieuse à examiner de simples giroflées et des pois de senteur, qui grimpaient au tronc des arbres, dans la cour des communs; il bâilla à se décrocher la mâchoire dans la serre aux orchidées, devant des produits à la fois admirables et monstrueux, qui valaient deux mille francs la pièce. Il fut donc fatalement amené à cette conclusion, que toute sa joie lui venait de l'intimité avec Hélène, et que les promenades n'avaient d'agrément qu'autant qu'elles lui offraient la jouissance exclusive de la société de la jeune fille. Tout le mal résultait de la présence d'un tiers, fût-ce sa grand'mère, qui n'était pourtant pas gênante, mais qui avait ce tort impardonnable de faire tenir Hélène sur la réserve, et de l'empêcher de se montrer dans toute sa naïve et charmante exubérance.
Car, depuis qu'elle avait retrouvé l'air des bois et des plaines au milieu desquels s'était écoulée son enfance, M^^® de Graville avait été prise d'une sorte d'ivresse, et une floraison soudaine avait donné à sa beauté grave une suavité et un éclat tout nouveaux. La pâleur qu'avait mise sur ses joues le travail sans répit dans l'atmosphère étouffée d'une chambre étroite, avait disparu. Un
sang plus chaud teinta ses joues, ses yeux brillèrent plus vifs. Il se fit en elle une transformation aussi complète au moral qu'au physique. Cette nature, jusque-là comprimée par les soucis et la souffrance, s'épanouit, comme un arbuste glacQ par le vent d'hiver au soleil du printemps. Le pli sérieux de sa bouche s'effaça dans les sourires, et sa froideur un peu sévère se fondit en une expansive gaîté. Elle fut vraiment heureuse, et devint plus séduisante encore par le rayonnement de ce bonheur. M"** Hérault et Louis assistèrent, étonnés et ravis, à cette éclosion de la jeune fille. Ils s'en attribuèrent l'honneur, et s'attachèrent d'autant plus à celle qu'ils considéraient comme leur création. La vieille grand'mère eut des satisfactions maternelles à voir se développer ce corps charmant, quiprenait, de jour en jour, plus de grâce et d'élégance. Louis demeura ébroui par les feux de cette imagination qui, en un instant, délivrée du joug de la misère, se révélait à la fois puissante et exquise.
Au bout de quelques jours, Émihe Lercboulley, installée avec son père à Evreux, fit son entrée à Boissise. Alors l'existence des jeunes gens prit une activité nouvelle. Ils parcoururent, tous les trois, le pays dans la petite charrette d'Emilie traînée par un vigoureux cob d'Irlande, court de jambes et vigoureux d'encolure. Ils revirent ainsi le fameux chemin de traverse dans lequel M"^ LerebouUey, embourbée avec son équipage, avait, pour la première fois, rencontré Louis. Ils allèrent déjeuner aux ruines de Saint-Wulfrand, gais comme des écoliers en vacances, Mchés à pleine volée sous le cou-
vert de la verte forêt, dans le profond silence des liailiers, troublé seulement, aux heures chaudes, par l'appel plaintif du coucou mélancolique, ou par le départ effaré et criard d'un geai dérangé dans le feuillage.
Ils allaient par les routes^ lourds de fatigue, appesantis parle grand air, ne parlant pas, et enchantés, comme s'ils s'étaient dit les choses les plus délicieuses, tant ils avaient de plénitude heureuse dans le cœur. Assis sur un revers de fossé, au pied d'un grand chêne à travers les branches duquel le soleil filtrait ses rayons d'or, Louis passait des heures à contempler furtivement Hélène. Il sentait une envie de se jeter à ses pieds, de lui dire : « Je vous adore, soyez à moi, et de ma vie faites une éternité de tendresse. >> L'effort à faire pour lui parler, l'indécision de son caractère, la crainte de déranger l'harmonie de ces jours radieux, l'arrêtaient. 11 se disait : (( A quoi bon ? J'ai bien le temps. Serais-je plus heureux si elle était ma femme? Quelle félicité plus grande pourrais -je éprouver par elle? » Il ne désirait pas Hélène. Son amour, pour la première fois depuis qu'il avait senti son cœur battre, était chaste. Il y avait dans le sentiment éprouvé quelque chose de très fraternel. 11 admirait, chérissait la jeune fille. Elle ne troublait pas ses sens. 11 eût pu s'égarer dans les bois et passer toute la nuit, auprès d'elle, sous l'abri d'une cabane de bûcheron , sans se laisser emporter à la saisir dans ses bras. A la pensée qu'il pouvait la perdre, qu'elle procurerait à un autre les joies morales qu'il goûtait, il aurait été pris d'un violent désespoir. Elle lui était maintenant indispensable pour vivre, et pourtant il n'au-
VOLOiNTÉ. 179
rait pas fait tout au monde pour la posséder. En elle, il y avait une majesté virginale qui le troublait. Il la regardait un peu comme une déesse avec laquelle les mortels n'avaient pas le droit de s'émanciper. Son amour était mélangé de respect. Et ce respect, qu'il n'avait jamais encore éprouvé en face d'une femme jeune et jolie, arrêtait les aveux sur ses lèvres.
Il était cependant impossible d'être plus simple, plus gaie, plus avenante que se montrait M"* de Graville. Sa hauteur, qui n'était que de la sauvagerie, avait disparu. Elle traitait Louis comme un frère, comme un camarade, avec un peu dé déférence, née de la gratitude de cette âme délicate pour le fils de celle qui l'avait mise hors de peine. Elle avait pour lui une profonde tendresse, faite des rêves d'autrefois et de la réalité d'aujourd'hui. C'était toujours, pour elle, le jeune homme frêle et pâle qui traversait la cour de l'hôtel, en deuil de son père , et qu'elle suivait avec des yeux si pleins d'affectueuse pitié. Il avait le même pas nonchalant, la même tournure gracieuse et un peu féminisée, le même regard doux. Il n'était pas changé, quoiqu'il ne fût plus triste. Ejlle le retrouvait tel qu'elle l'avait deviné : faible au moral, prompt à se laisser dominer^ mais capable de toutes les violences quand il se sentait un appui. Homme resté enfant , et qui avait besoin d'être guidé dans la vie pour n'être pas la proie des sots et des méchants.
Elle connaissait, maintenant, pour en avoir, à satiété, entendu parler autour d'elle, l'importance des forces industrielles placées dans cette main débile, et ellevoyait.
180 ï.t.^ BATAILLES DE LA VIE.
avec impatience, qu'elles restaient à l'abandon. Comprenait-on le fils d'un grand industriel qui laissait la direction de ses usinesà des étrangers, et qui vivait dans la mollesse, au li^u de mettre en mouvement lui-même tous les ressorts de l'immense machine ?0h! si elle avait été homme, et si la charge d'une pareille œuvre à conduire lui était échue, avec quelle passion elle y agirait consacré toutesles ressources de son inteUigence ! Quelquefois elle parlait ainsi, devant lui, avec ménagement, pour ne pas le blesser par l'expression complète de sa pensée, qui contenait un blâme sérieux. Mais elle essayait de le piquer, de le pousser, pour voir s'il aurait un accès d'enthousiasme. Elle disait :
— La première vertu d'un homme c'est le travail... Qu'est-ce qu'un homme qui ne fait rien?
Il répondait en souriant :
— Un homme qui ne fait rien, c'est un homme qui jouit de la vie, qui court dans les bois, qui se repose à l'ombre, et qui, toute la soirée, cause avec vous, mademoiselle Hélène : c'est un homme heureux.
— Mais est-ce un homme utile?
— Utile à lui-même, et grandement.
— Est-ce suffisant?
— Gela dépend des goûts.
— Mais enfin, sivous étiez pauvre, monsieur Hérault?
— Je ferais comme les autres, je m'arrangerais pour ne plusl'être; mais, trèsheureusement, mon grand-père et mon père s'en sont occupés avant moi.
— Et le grand patrimoine qu'ils vous ont légué, vous le laissez aller à l'abandon?... Toute fortune quinaug-
VOLONTÉ. m
mente pas diminue, comme le disait si bien M. Lereboulley, l'autre jour. Voulez-vous donc finir par vous ruiner?
— J'en aurai toujours assez, et assez longtemps paur moi... Ah! si j'avais des héritiers, si je devenais, à mon tour, chef de famille, peut-être changerais-je d'idées..- Mais pour qui voulez -vous que je me préoccupe ? Je n'ai pas le goût du travail pour le travail... Se donner de la peine pour un être cher, pour une femme, pour un enfant, cela se conçoit; mais le faire uniquement par amour de l'agitation, par désir du gain, non, je ne m'y sens pas porté.
Emilie alors, avec son ironique sourire, terminait la discussion :
— Petit Hérault, tu n'es qu'un décadent du grand Hérault, et du moyen Hérault. Tu finiras fatalement sur la paille, mon bel ami, à moins qu'une main énergique ne te soutienne. D'ailleurs, au fond, n'est- il pas profondément moral que le gros tas d'or que tu possèdes, et que tu n'as pas gagné toi-même, retourne à la masse de tous ceux qui peinent et se démènent dans des labeurs quotidiens? Ne t'efTarouche pas, et ne lève point les bras en l'air, enm'accusant d'être socialiste... 11 est prouvé que, dans le temps où nous vivons, les fortunes ne durent pas pendant plus de trois générations. Le père la gagne, le fils la conserve et le petit-fils la croque... Tu es le petit-fils, Louis Hérault- Gandon, et tu as de bonnes dents, tu l'as déjà prouvé en mangeant tout ce que t'avait laissé ta mère... Le reste y passera, à moioE qu'on ne te mette une fameuse muselière!
f82 LES BATAILLES DE LA VIE.
— Merci. Il ne te faut rien pour la peine?
— C'est gratis, mon enfant. Prolites-en, si tu peux. Mais ce n'est pas probable.
Quelquefois, Louis, poussé à bout par les arguments des deux femmes, disait en affectant un air sérieux :
— C'est bien : pour vous donner satisfaction, je vais rentrer à Paris, et aller à l'usine.
Ce à quoi Emilie répondait :
— Ne fais donc pas ça. Tu auras chaud en chemin de ler, tu iras au cercle ce soir, tu perdras un milher de îouis au baccara, et tu seras revenu ici demain pour dîner... Alors, à quoi bon te mettre en route !...
Louis riait, et on partait pour la promenade. Mais Hélène n'était point satisfaite, elle trouvait qu'Emilie ne prenait pas Hérault assez au sérieux. Cette affectation de le traiter toujours comme un grand enfant sans courage, la froissait. H semblait qu'on lui faisait un affront à elle-même en doutant des facultés du fils de sa bienfaitrice. Elle en parla à M""*^ Hérault, qui lui donna raison. Elle aussi, la vieille mère, elle désirait voir l'héritier du nom faire enfin œuvre d'homme, et prouver que, dans ses veines, coulait le sang vigoureux de sa race.
Elle avait toujours espéré qu'après avoir jeté au courant de la vie le trop-plein de sa jeunesse, Louis deviendrait raisonnable. La rapide métamorphose qui s'était opérée en lui depuis quelques semaines, annonçait l'évolution finale. H était en train de se ranger, c'était évident. Mais il ne fallait pas lui en demander trop, tout d'un coup. H avait pris goût à la vie de famille. Lui, qui autrefois , pendant des mois entiers , courait les villes
d'eaux, Télé à Trouvillc, l'hiver à Monaco, jouant, soupant, faisant une fête perpétuelle, et pouvant être rencontré partout, excepté dans sa propre maison, il ne bougeait plue, et en paraissait bien aise. Il y avait là un tel progrès, ^u'on ne devait pas essayer d'obtenir davantage, de crainte de tout perdre.
— Ma chère fdle, voyez-vous, disait M™'' Hérault, ici nous le tenons, mais s'il était à Paris, ilsufflrait d'une mauvaise inspiration pour qu'il commît encore quelque sottise. Ne l'envoyons pas à Paris, ou il y a des amis qui, au cerclé, vous gagnent votre argent, sans parler de beaucoup d'autres mauvaises coririaissances... Gar- <ions-le ici, c'est le salut pour lui : tant que nous l'aurons entre nous deux, il sera à l'abri- de tout danger.
La vieille M™^ Hérault soupirait et regardait la jeune fille, n'osant pas compléter sa pensée. Mais, au fond d'elle-même, 'elle faisait des vœux; pdur que son petitfils se décidât à épouser Hélène. Qu'importait qu'elle fût sans fortune? Sa ferme raison et linfluénce sans cesse grandissante qu'acné avait sur Louis valaient plus qu'une dot. C'étaient des biens inaliénables, et qui auraient la sécurité et le bonheur pour intérêts. Et puis, donner à M"^ de GraSdlle une part de là fortune de la maison Hérault, c'était acquitter la dette contractée soixante ans plus tôt, et rendre à la descendante le bienfait des aïeux. Cette pensée la hantait. Mais elle ne s'en ouvrait ni à son petit-fils , dont elle avait peur de changer les bonnes dispositions, ni à Hélène, doTit elle craignait d'éveiller les susceptibilités. Elle s'en^rapportait, pour obtenir le résultat rêvé, à la camaraderie de la campagne,
à rintimilé des courses dans les bois, à cette ivresse de vivre, faite du clair soleil, de l'air pur et du parfum des fleurs.
En attendant, pour ne point faire de Boissise une thébaïde, on recevait. Et Lereboulley aidant, l'existence était fort gaie. Les châteaux voisins s'étaient mis en frais, et la garnison d'Évreux envoyait ses plus brillants officiers. Des réunions s'organisaient toutes les semaines, et ce n'étaient que garden-parties,dans lesquelles les courses surl'eau, la pêche, le tir au pigeon, le lawntennis et la danse se partageaient les faveurs des invités.
Le mois d'août arriva ainsi , et l'anniversaire de la naissance de M""^ Hérault tombant le 10, Louis décida de donner une grande fête. On fit des invitations à Paris même, et le château se remplit, pour la première fois de la saison. On se serait cru revenu au beau temps de Pierre Hérault, quand il y avait à Boissise des hôtes par séries, de semaine en semaine, comme dans une demeure royale. Le programme de la journée et de la soirée avait été réglé par Louis et Emilie : feu d'artifice, dont les charpentes se dressaient depuis la veille, et bal champêtre dont la tente de toile emplissait le grand rond-point du parc. Sur les lacs, des bateaux chargés de lanternes vénitiennes devaient porter des orchestres, et répandre dans la nuit de joyeuses harmonies. Un dîner dans la grande salle à manger du château réunissait quarante convives.
A cinq heures, au milieu de la plus grande animation de tous ces jeunes gens et de toutes ces jeunes filles, Lereboulley, qui ne perdait jamais une occasion de con-
solider son influence auprès des maris en faisantfa cour aux femmes, se présenta vêtu d'un pantalon gris, d'un gilet blanc et d'un habit bleu qui, suivant l'expression d'Emilie, avait un petit air à la fois badin et digne, au milieu des habits rouges de la jeunesse. Après les premiers compliments et les saints obligés, il traversa la pelouse sur laquelle une partie de paume était engagée entre quelques amateurs de mérite, et se fixant dans le groupe au centre duquel étaient M°*^ Hérault et Hélène il dit :
— Peut-être allez-vous me trouver indiscret, mais je vous ai invité un convive, sur lequel vous ne comptiez pas... S'il n'y a pas de place pour lui à dîner, on le mettra à une petite table avec Emilie...
— Qui est-ce donc ? demanda la grand'mère, un peu étonnée qu'on pût en user si familièrempnt avec le nouveau venu.
— C'est Thauziat, répondit le sénateur.
11 y eut dans le groupe un silence plein de trouble. Tous ceux qui le composaient échangèrent des regards où les sentiments éprouvés se trouvaient clairement exprimés. Il y eut là, pendant une seconde, entre Louis, Emilie et Hélène, un si complet accord, qu'ils n'auraient pas été plu? renseignés s'ils s'étaient confiés ce qui se passait, depuis deux mois, dans leur âme. L'arrivée de Clément, si imprévue, était, pour chacun d'eux, un motif d'angoisse. Louis frémissait à l'idée que son ami revenait, sans doute, pour Hélène. Emilie, avec amertume, pensait que Thauziat préparait quelque tentative suprême qui devait lui assurer k cœur de M"^ de Gra-
ville. Holono voyait, clans l'apparition du «^p.mbre visage, une menace pour la sécurité de Louis, ^et pour son bonheur à elle.Lerel^ôuUey, lui,, avait continué son explication : •; , :\ :■::] , . !
— Il est arrivé tantôit par l'express. Il a pris un lO' catis à Évreux, et,aifçiit son entrée dans mon cabinet, comme je me disposais à partir. Je voulais l'amener tout de go. Il n'a jamais voulu y consentir,» prétendant que ce serait indiscret,.:. Gomme s'il n'était pas l'enfant de la maison ici, aussi bien que chez moi!... Bref, il est entendu avec ce cérénaojiieux garçon que, si on veut de luijje lui renverrai ;nîa voiture, sinon, il dînera tout seul^ et viendra nous retroiuver ce soir.
— Vite, renvoyez-lui la voiture, dit M™* Hérault. On se serrera un peu, mais il faut qu'il soit des nôtres.
Louis se, tourna yers Hélène, et, un peu pâle, attacha sur elle ses yeux suppliants. Jamais il ne lui avait montré si pleinement qu'il l'aimait. Une joie profonde envahit le cœur de la jeune fille. Elle osa lui sourire, la tête haute, le regard fixe, comme pour lui dire : « Ne craignez rien, je suis à vous, rien qu'à vous, et tous les don Juan de la terre ne pourront pas vous dérober votre bien. » 11 baissa le front avec tristesse. Il connaissait Clément, et il avait peur. Hélène eut pitié de son angoisse, et s'adressant à Emilie :
— Venez-vous faire un tour, avec nous, du côté de la salle de danse?. . .11 serait bon de voir si tout a été disposé, dans la décoration, comme vous l'avez prescrit.
Elle prit le bras de Louis, sans attendre qu'il le lui offrît, et tous les trois, ainsi qu'ils en avaient l'habitude
depuis leur intimité, ils suivirent les noires allées du . parc, se recueillant dans le souvenir délicieux des jours sans nuages, afin de prendre des forces pour affronter , la tempête. Us entendaient les cris joyeux des joueurs, et la profondeur muette des taillis frais et parfumés leur paraissait délicieuse. Ils n'allèrent même pas jusqu'à la tente du bal, sachant bien que la proposition d'Hélène n'était qu'un prétexte, et sans parler, à petits pas, ils revinrent, quand il ne leur fut plus possible de rester loin delà fête.
Le soir tombait, et les salons du château étafent éclairés. Ils gravirent le perron, entrèrent, et, debout, devant la cheminée, causant avec M™^ Hérault, la première personne, la seule qu'ils découvrirent, ce fut celui dpnt ils : redoutaient tant la présence. Il avait maigri, de sorte qu'il paraissait de plus haffte taille encore. Sa belle figure s'était creusée et, sur les tempes, dans sa noire chever lure, quelques fils d'argent brillaient. En apercevant son ; ami et les deux jeunes filles, il sourit, et ses yeux s'il- , luminèrent. Il marcha à Louis la main tendue, et, dans l'étreinte chaude et frémissante qu'il lui donna, il était impossible de ne pas sentir qu'il était loyal.
Peut-être revenait-il pour conquérir Hélène. Mais, en tous cas, il ne tenterait la conquête qu'à visage découvert. Il devait espérer, car il était radieux. Jamais Hélène ne l'avait vu ainsi. Toujours, depuis le premier soir de leur rencontre, elle l'avait connu préoccupé et inquiet. Elle vit apparaître, là, le Thauziat des grands triomphes, celui qui avait une élégance souveraine, un esprit éclatant et une grâce caressante, presque irré-
^tible. Jusqu'à cette marque blanche dans ses chenetix aux deux angles du front, qui lui donnait un air tfè douceur qu'il n'avait jamais eu autrefois, ci qui, en %i ôtant un peu de son éclat diabolique, le faisait plus lumainement beau.
— Je vous trouve un peu changé, dit Emilie, en le re- ;^rdant avec tristesse, est-ce que vous avez été malade pendant votre absence ?
— Oui, j'ai eu des préoccupations graves, de sérieux soucis, répondit-il . Mais c'est passé ... J'ai pris mon parti.
Ils se regardèrent. Voulait-il faire entendre qu'ayant adoré Hélène, il s'était décidé à renoncer à elle ?0u bien, arec la franchise orgueilleuse qui lui était habituelle , ftrait-il hardiment son étendard devant tous, et déclaîait-il qu'il allait combattre ? Il ne s'adressa pas particwlièrement à Hélène. H ne prononça pas, devant elle, ane seule parole qui pût éclairer la situation. W parla ûe ses chasses en Carinthie . 11 décrivit les immenses forêts de pins séculaires, dont les troncs renversés par les ouragans étaient si gros , qu'il fallait des échelles pour les franchir; ses haltes matinales, au sommet des montagnes, pour attendre l'aurore qui fait chanter le grand coq de bruyère devant ses poules émerveillées. 11 conta ses courses, sur les pics arides et dans les gorges profondes, à la poursuite du chamois si habile à deviner le danger, et les bonds affolés de la bête percée d'une balle, qui se cramponne de ses pieds tremblants au bord du précipice, et finit par rouler, pantelante, au jjied du chasseur. Ce raffiné, qui ne trouvait jamais le laxe parisien assez délicat, avouait avoir passé avec dé-
Jices deux semaines entières dans une cabane couverte de branchages, couchant sur un lit de fougères au sommet de TArlberg, n'ayant pour compagnons que de rudes paysans qui lui servaient de rabatteurs, et pour nourriture que le gibier qu'il tuait. Dans ces bois déserts, et dans ces rochers presque infranchissables, il était arrivé à perdre presque le sentiment de sa personnalité. Il revenait à la nature, et tous ses tourments avaient cessé.
Il eut, pour traduire ses impressions, une verve de poète, et tint ses auditeurs sous le charme. Tout avait disparu autour de lui, et, seul, il restait en évidence. Il avait absorbé tous ceux qui étaient présents, comme le soleil, en apparaissant, pompe les nuages, les dissipe et monte éclatant dans le ciel devenu vide.
Pendant une heure, il n'y eut pas là un seul homme qui ne fût jaloux de lui, et pas une femme qui ne rendît hommage à son incontestable supériorité. Il fut ce qu'il voulait être : dominateur. Il donna, à celle pour qui il avait développé toutes les forces de son esprit, l'irrécusable preuve de son prestige et la mesure de sa puissance. Désirant être aimé, il démontra qu'il était digne de l'être. Mais tout ce déploiement était-il nécessaire? Et, dans son cœur, une femme ne trouve-t-elle pas des arguments inattendus qui triomphent des meilleurs raisonnements de l'esprit?
— Mon cher Clément, vous êtes unique, dit M™^ Hérault pleine de ravissement, sans se douter, la candide vieille, qu'elle tirait à boulets rouges sur ses propre; troupes.
lt»0 LES BATAILLES DE LA VIE.
Et elle l'accabla de compliments et de gracieusetés^ jusqu'au moment où le maître d'hôtel annonça que le dîner était servi. Le repas fut long et maussade. L'immensité de la table rendait une conversation générale difficile. Louis avait la femme du préfet à sa droite, et une vieille douairière des environs à sa gauche. Il fit des frais, mais avec effort. Son attention se partageait entre Hélène, qui était à côté de Lereboulley, et Thauziat, qui avait Emilie pour voisine. Les forces étant ainsi divisées, toute bataille devenait impossible. Et si un engagement avait lieu, ce devait être sur un terrain plus propice. L'instant où on se leva fut un soulagement pour tous. 11 faisait une chaleur insupportable dans les appartements, tandis que, sur la terrasse, on jouissait d'une fraîcheur délicieuse ; aussi, en peu de minutes, les salons furent vides, et tout le monde se répandit au dehors. Les invités arrivèrent pour la soirée, et Louis, au supplice, fut obligé de rester auprès de sagrand'mère, afin de les recevoir.
Il sentait que dans cette ombre qui entourait la terrasse , les parterres et le parc , Thauziat retrouvait sa complète liberté d'action, qu'il pouvait s'approcher,, parler, et que ce ne serait pas Emilie qui saurait opposer, par sa' présence, un obstacle suffisant à cet aventureux. Il l'avait vu à l'œuvre. Il connaissait ces surprises qui, en une heure, faisaient tomber dans ses bras les femmes aveuglées par un vertige inexplicable. Et il pâlissait d'impatience, fouillantla nuit du regard, prétantroreille aux bruits du dehors, n'apercevant que le ciel rougi par les illuminations, n'entendant que les éclats des fanfares et
VOLOiNTE. 10!
les rires joyeux de la foule rassemble'e. Où étaient-ils' Uuefaisaient-ils ?Que disaient-ils ? Au bout d'une heure» il n'y put tenir davantage et, entraînant M""' Hérault, il descendit.
Les premières fusées du feu d'artifice jetaient leurs traînées de flammes. Par moments, de grandes lueurs succédaient à l'obscurité et les groupes étaient éclairés comme en plein jour. D'un coupd'œil, Louis parcourut toute la terrasse, il ne vit ni Hélène, ni Emilie, niThauziat. Lt le cœur serré, il resta immobile, n'osant pas aller à leur recherche, avec la certitude que, pendant ces instants d'horrible torture^ son sort se décidait. Une main, en se posant sur son épaule, l'arracha à son affreuse inertie. l\ se retourna : Emilie était devant lui, pâle ot grave . Il ouvrait la bouche pour lui crier : où sont-ils? Mais elle parut avoir deviné son angoisse, car, tendant le bras dans la direction de la pièce d'eau, elle lui (lit :
— Ils sont là.
Il distingua, parmi beaucoup de formes confuses, la haute taille de Clément, et, auprès de lui, la robe blan^ che d'Hélène. Ils étaient appuyés à la balustrade de pierre.
— Pourquoi n'es-tu pas restée auprès d'eux? demanda Louis.
Emilie eut un triste sourire :
— Parce que je les aurais gênés, comme tu les gênerais toi-même. Ils causent, laissons-les causer.
Une douleur brûla la poitrine de Louis, des larmes lui montèrent aux yeux, et il tomba sur un banc de marbra.
— Faut-il donc renoncer à toute espérance, murmuaa-t-il, et vais-je la perdre?
— Qui peut se vanter de connaître le secret d'une ftmme?dit Emilie en s'asseyant auprès de lui. Hélène 8st de celles qui ne disent leur pensée que quand elles »nt décidé de la dire, et qui ne font que ce qu'elles veulent. Fatalement Thauziat devait l'aimer : c'est une naîiire identique à la sienne. Jamais, s'il l'épouse, le ha- Mrd n'aura aussi exactement rapproché deux moitiés dans cette unité qui s'appelle le mariage.
Louis serra les poings, et relevant la tête avec colère :
— Ta philosophie m'exaspère!.. J'ai envie de me le- Ter et d'aller insulter Clément, le frapper...
— De quel droit? As-tu la prétention d'empêcher Hé- ^ne de l'aimer?
— J'ai la prétention d'essayer de le tuer, si elle me ÎB préfère !.. .
— S'il fallait verser le sang chaque fois que le cœur éprouve un mécompte, dit Emilie doucement, j'en auiTHs donc fait couler un fleuve, moi qui n'ai jamais été ^'un objet de risée ou de mépris.
— Mais que veux-tu que je fasse?
— Rien. Tu n'es pas de ceux qui forcent la destinée, mais de ceux qui la subissent. Tu as eu, depuis un mois, Tingt fois l'occasion de dire à Hélène que tu l'aimais. Tu fes laissé aller à la douceur d'aimer, et cela t'a suffi. î! a fallu qu'un rival parut pour te faire apprécier le bien que tu négligeais. Et, maintenant, tu cries, tu menaces. Pourquoi ?. . . M^^^ de Graville est libre. Elle peut choisir, lu n'as pas la folie de penser que le peu qu'elle vous
àoitrengage?Elle a fait, pour vous, par sa présence dans votre maison, plus que vous n'avez fait pour elle, en la tirant de sa pauvreté... Si tu te jetais entre elle et Thauziat, à quel titre serait-ce? Es-tu son frère ou son fiancé?
— Tu en parles facilement, dit Louis avec colère, si tu aimais...
— Moi? s'écria Emilie, dont le regard brûlant éblouit son ami. Moi!
Elle éclata d'un rire cruel qui découvrit ses dents aiguës.
— Tu P3 raison. Je n'aime pas!.. Je suis condamnée àn'avoir que de l'amitié, et point d'amour. ..Mais, mes amis, je les chéris tendrement et, autant que je puis, intelligemment. . , Je te le prouve, en te retenant ici, âmes côtés... A présent, veux-tu un conseil, un bon? Ne te mêle point de ce qui se passe : tu ne peux qu'y gagner. Laisse agir les autres: reste impassible... Il y a des heures où la plus grande des habiletés, c'est de ne rien faire... Et puis, avec ta nature, si Hélène aime Clément, tu te consoleras.
— Jamais!
— Tes jamais et tes toujours je les connais : ils durent une semaine. Va, ne proteste pas, ce sont les gens heureux qui oublient. Je ne plains que ceux qui se souviennent.
Louis ne l'entendait plus, il s'était élancé en avant. Elle le suivit. L'entretien d'Hélène et de Thauziat prenait fin.
La jeune fille avait fait à Clément un signe de tête.
puis, à pas lents, elle était revenue vers la terrasse. Lui^ très respectueusement, l'accompagnait. En approchant,. Emilie et Louis s'aperçurent qu'il souriait. Hélène était sérieuse.
— Il y avait longtemps que vous n'aviez vu M"'' de Graville, dit Emilie à Clément, vous aviez beaucoup de choses à lui dire : il y a une heure que vous causez ensemble...
— Une heure ? répéta-t-il, en regardant Hélène, je ne l'aurais pas cru.
— H paraît que ce que vous disiez était intéressant! interrompit Louis en pâlissant, tant sa contrainte était douloureuse.
— Très intéressant, dit Hélène avec un calme qui terrifia Hérault, car il y vit un arrêt de mort pour son amour. M. de Thauziat me parlait de mon pays et de quelques personnesque j'ai connues autrefois... H m'a demandé des renseignements, que je serai en mesure de lui donner, j'espère.
— Demain? fit Clément.
— Demain, affirma M"^ de Graville.
Hs échangèrent un regard qui fît bouillonner le sang^ dans les veines de Louis. Il eut la perception nette qu'on le trompait, et que les paroles, échangées devant lui, avaient un double sens. Il se contint, tremblant, les tempes serrées, les lèvres sèches, espérant qu'un mot lui donnerait l'occasion d'éclater, de répandre sa rage comme un torrent. Ce mot ne fut pas prononcé. Lereboulley s'approchait avec M""^ Hérault. Le moment était venu d'aller faire un tour dans le bal champêtre. La grand'-
mère prit le bras d'Hélène, sur qui elle aimait à s'appuyer, et chacun suivit à "sa fantaisie.
De la terrasse au rond-point, la grande allée du parc Estait éclairée, comme en plein jour, par des cordons de gaz. Les oiseaux, tenus éveillés par la lumière, voletaient, effrayés, dans les branches. Et, à la surface des lacs, des carpes énormes, croyant voir le jour, suivaient les bateaux étincelants de lumière . Dans la partie du parc livrée au public, les gens du village, mêlés aux gens de la ville, circulaient, s'arrêtant aux buffets en plein vent qui avaient été préparés. Des soldats de la garnison étaient venus en permission, et jetaient, dans la masse noire de la foule, la note gaie de leurs uniformes.
Sous la tente on dansait. Là, deux cents personnes étaient réunies et, au son d'un orchestre juché sur une estrade, les jeunes gens tournoyaient sur le sol uni de la clairière. Ce n'étaientpas des danses paysannes, mais des polkas et des valses, comme à la ville. L'animation était grande; cependant on sentait que tout ce monde avait la préoccupation de l'effet à produire. Chacun tenait à être distingué. Le menuisier de Boissise ayant voulu s'émanciper, mettre bas sa redingote, parce qu'il avait trop chaud, et crier un peu fort, avait été cueilli parle brigadier-garde du château et, dans le parc, on l'entendait encore brailler ses explications. Les demoiselles en robes claires se promenaient par groupes, avec des airs un peu pinces. Tout ce plaisir était guindé, et rien des mœurs franches et libres d'autrefois ne subsistait plus.
Lorsque M"® Hérault parut, suivie de ses amis, une
acclamation violente s'éleva. Lereboullcy, qui ne pouvait pas voir, dans son département, dix personnes rassemblées, sans prendre la parole, débita un petit speech, dans lequel il célébrait grandement la famille Hérault. Puis il fit, avec modération, l'éloge du gouvernement dontil était un des principaux soutiens, ettrouvamoyen de terminer par le mot : République. L'orchestre partit comme un tonnerre, mais ne joua pas la Marseillaise, le brigadier-garde de M""" Hérault, ancien sergent de l'armée de Metz, ayant d'avance prévenu le chef que, s'il se servait de ses instruments pour faire de la politique, il aurait l'avantage de le coiffer de la grosse caisse. j^me Hérault resta à regarder les ébats de ceux à qui elle avait préparé tous ces plaisirs, puis, un peu lasse, elle rentra au château.
Dans le grand salon on se mit alors à danser, comme on dansait sous la tente, mais sans entrain et presque sans plaisir. Ceux qui auraient pu donn er essor à la gaîté étaient distraits ou tristes. Pendant deux heures, des couples se formèrent correctement, Hélène valsa deux ou trois fois, comme pour s'acquitter d'une tâche , mais ni avec Thauziat, ni avec Louis. L'un et l'autre se tinrent à l'écart, et ne l'invitèrent pas. Elle, visiblement troublée malgré l'empire qu'elle avait sur elle-même, demeurait près d'Emilie, qui ne lui parlait que de choses indifférentes et à de longs intervalles , respectant avec un tact exquis la préoccupation de son amie.
Vers une heure du matin, les deux jeunes filles sortirent sur le perron. La nuit était admirable. Le ciel d'un bleu sombre resplendissait d'étoiles. La lune, haute à
l'horizon, argentait de sa clarté pâle les futaies du parc. Les lacs étaient redevenus silencieux et déserts . Dans l'épaisseur des quinconces l'orchestre du bal résonnait, lointain. Une sérénité profonde s'étendaitsurles choses, et le calme de la nature formait avec l'agitation des êtres un contraste imposant. Tout s'absorbait dans l'immensité majestueuse de l'espace. L'illumination pâlissait, et la fanfare se faisait murmure. Un air doux, léger et transparent, enveloppait de bien-être ; les yeux se perdaient dans la contemplation, et l'âme dans la rêverie. Hélène et Emilie restèrent ainsi immobiles pendant assez longtemps, appuyées à la rampe de fer, regardant et se taisant. Puis M^^^ de Graville poussa un soupir qui fit lever les yeux à sa compagne . M''^ LerebouUey vit Hélène pâle et inquiète, elle lui prit la main et d'une voix douce ;
^ Est-ce donc ce que vous a dit M. de Thauziat qui vous trouble à ce point?
— Oui, répondit-elle simplement.
— H vous a déclaré qu'il vous aimait?
— l\ m'a demandé si je voulais être sa femme.
Un silence se fit. Le cœur d'Emilie battait si fort, qu'il lui sembla qu'il allait sauter hors de sa poitrine. H était donc arrivé ce moment terrible où tout son courage, toute sa vertu devaient être mis à l'épreuve. Elle se sentit moralement très calme, très maîtresse de sa raison. Sa souffrance n'était pas aussi vive qu'elle avait pu le craindre. Une soif de dévouement, une ardeur de martyre la transportaient, et lui rendaient supportable cette torture d'entendre dire que celui qu'elle adorait en ai-
i98 LES BATAILLES DE LA VIE.
maitune autre, ot de la bouche de cette autre même. Sa chair se révoltait, mais son esprit, se dégageant des liens matériels, planait pur et fier au-dessus des angoisses humaines. Elle eut un mouvement d'orgueil en se découvra,nt si nohle et si grande. Ce fut la jouissance suprême de cette âme, la revanche sublime de sa disgrâce et de son infériorité.
— Lollis.au^sivPUS aime, reprit-elle. Il ne vous l'a jamais dit, mais il faut que vous le sachiez.
— Je le. sais.
— Estnce donc là ce qui fait votre agitation et votre souci?
— C'est la première fois de ma vie, déjà pleine, pourtant, d'événements douloureux, que j'ai à prendre une résolution aussi grave. Je me suis défendue contre l'abattement et le désespoir, j'ai lutté contre la niisère et les tentations mauvaises, j'ai eu du courage et de la décision. Mais il ne s'agissait que de moi. Ma résolution n'engageait pas l'avenir, elle ne risquait pas de compromettre le bonheur des autres. Tant qu'on n'a à répondre que de soi et pour soi, on est forte. Aussitôt qu'une responsabilité morale pèse sur vous, on se sent moins sûre de la voie à suivre. On s'y engage avec moins de hardiesse. J'ai écouté ce soir, pendant une heure, M. de Thauziat, et depuis deux mois, je vois M. Hérault, sans que j'aie rien fait pour l'encourager, s'occuper de moi, de jour en jour plus attentionné. Bien des têtes seraient tournées par un tel triomphe : être aimée de ces deux hommes. Bien des femmes éprouveraient de la joie. Moi, je n'éprouve que de la tristesse. La réponse que je-
donnerai, sera, pour l'un ou pour l'autre, une cause d'amertume et de chagrin. Et je me demande si je ne ferais pas mieux de quitter cette maison où je n'aurai apporté que le trouble.
— Si vous partiez, qu'y aurait-il de changé? Croyezvous que Thauziat et Louis ne sauraient pas vous rejoindre? Voulez-vous ne pas vous marier? Alors tout est dit, et au lieu d'un seul malheureux, il y en aura deux. Mais, si vous n'êtes pas vouée au célibat, alors il faut choisir. Accepter Thauziat qui se présente, ou laisser Louis se déclarer.
Emilie avait jeté ces derniers mots rapides et brefs, comme s'ils lui eussent brûlé les lèvres. Elle passa la main sur son front, puis de sa voix gouailleuse :
— VojTios, ma petite, est-ce que vous tenez à coiffer sainte Catherine?
— Je n'avais jamais pensé à me marier dans l'humble condition où jetais, mais rien ne m'éloigne du mariage.
— Alors ?
— Ce n'est pas par hasard que je vous ai parlé comme je l'ai fait. M. Hérault n'a rien de secret pour vous, je viens d'en avoir la preuve, et vous connaissez très bien M. de Thauziat, qui est étroitement lié avec votre père. Vous m'avez témoigné de la sympathie, et je crois que vous avez de l'affection pour moi. Eh bien! rendez-moi un immense service : dans l'obscurité où je me trouve , éclairez-moi de votre raison. Donnez- moi un conseil.,
— Ah! ah! ricana Emilie, c'est là ce que vous attendez de moi?... De vos deux bergers, vous voulez que je
VOUS dise auquel il faut donner la pomme... Ah ! Ah! G'estrenvers du jugement de Paris! Et c'est moi, n'estce pas, qui suis Vénus? Ma parole, l'idée est charmante! Louis ou Thauziat? Thauziat ou Louis? A quoi bon choisir ? Ne préférez-vous pas que nous tirions à pile ou face ?
Son rire, devenu presque cuuvuîsif, s'éteignit dans un sanglot.
— Mon Dieu ! Qu'avez-vous donc? s'écria M"® de Graville effrayée, en saisissant Emilie par les épaules, car il lui sembla qu'elle allait s'évanouir.
— Rien! Laissez-moi! répondit la jeune fille, en repoussant sa compagne. Je suis stupide. Ne me parlez pas. Dans un instant ce sera passé.
Elle prit vivement son mouchoir , et se cacha la figure afin qu'Hélène, stupéfaite et glacée, ne vît pas couler ses larmes. Elle pleura follement, s'attachant à la rampe de fer pour ne pas tomber, puis, au bout de quelques minutes, avec un geste d'orgueil, s'essuyant les yeux, elle tourna vers son amie son visage pâle, mais rasséréné :
— Vous avez bien fait de vous adresser à moi. De personne vous n'auriez obtenu un conseil plus loyal et plus désintéressé. Vous connaissez parfaitement Louis, auprès duquel vous vivez dans une intimité constante. Avec lui, point de dessous : c'est un être tout en surface. Il est doux, mais faible. Incapable de faire sciemment du mal à quelqu'un, il peut rendre une femme très malheureuse par entraînement. N'ayant point de fermeté dans le caractère, il ne saura pas revenir sur
une résolution mauvaise. S'il est soumis à une influence heureuse, il sera facilement très bon. Si l'influence à laquelle il cédera est pernicieuse, on doit attendre de lui les actes les plus dangereux pour les autres et pour lui-même. C'est un véritable enfant, qu'il faudra conduire et qui, peut-être, ne se laissera pas faire. L'autre... que vous connaissez moins, car sa nature est compliquée et profonde, est tout l'opposé de Louis. Appuyée à son bras, une femme sera sûre de traverser l'existence sans périls et sans chagrins. Toute son énergie morale et physique, il la mettra en œuvre pour faire à celle qu'il a choisie une destinée heureuse et brillante. Quand il aura dit « je vous aime » et aura donné sa foi et son nom, il sera fidèle et dévoué jusqu'à la mort. Celui-là est un homme. Il parviendra aussi haut qu'il lui plaira. Pour un esprit comme le sien, dans notre société abâtardie et débile, il n'est point d'obstacle. Tout ce qui s'opposera à lui, il le renversera. Il a atteint, jusqu'ici, tout but qu'il avait marqué. Et je crois qu'il a tous les pouvoirs, hormis, hélas 1 celui de vous contraindre à l'aimer. Mais, comprenez-moi bien : ayant le choix entre Thauziat et Louis, n'hésitez pas, ne commettez pas la folie d'hésiter. Aveuglément, les yeux fermés, rien que parce que je vous dis de le faire, tendez la main à Thauziat. Avec lui, votre destinée sera grande, sera heureuse, sera enviée. Il vous aime : ne soyez pas assez insensée pour le repousser. L'amour d'un tel homme, voyez-vous, c'est le rêve de toute âme. Vous avez su le mériter, il vous est offert, acceptez-le, et faitesen la joie de votre existence entière.
Elle s'était animée en parlant, une rougeur montait à ses joues et une flamme brillait dans ses yeux. Hélène l'avait écoutée, immobile, pesant toutes ses paroles. Lorsqu'Émilie lui montra Louis faible et désarmé comme un enfant, un mélancolique sourire passa sur ses lèvres. Lorsqu'elle lui dépeignit Thauziat puissant et superbe, elle pencha son front assombri.
— Merci, dit-elle,je n'oublierai jamais la preuve d'amitié que vous venez de me donner.
Emilie, sans dire un mot de plus, adressa à M"° de Graville un signe de tête et rentra dans le salon. Elle fit ses adieux à M""^ Hérault, serra la main de Louis et, prenant le bras de son père, elle s'éloigna.- Depuis une heure, M. de Thauziat était parti. Lorsque M. et M"® Lereboulley eurent quitté Boissise, la fête languit, et, presque en même temps, tous les invités prirent congé. Pendant que Louis veillait au départ, la grand'mère resta dans le salon avec Hélène.
— Hé bien ! ma chère, dit-elle avec un air joyeux, voilà une belle fête!... Tout a admirablement réussi, et je n'ai rien eu à souhaiter, grâce à vous.
— Vous ne souhaitez vraiment rien, Madame? demanda Hélène.
— Rien, ma chère enfant, que la continuation du présent. Je suis très vieille, et la vie n'a plus de promesses pour moi. Je ne dois donc pas compter avec l'avenir. Aussi, tout ce que je demande, c'est que ce qui est soit encore... Que je ne devienne pas trop ennuyeuse, pour ne point vous détourner de me tenir compagnie, et enfin qu'au moment où il faudra que je cesse
de vivre, vous soyez là, Louis et vous, près de moi, pour me fermer les yeux.
— Pourquoi finir cette heureuse journée par des pensées tristes? dit Hélène.
— Il dépend de vous qu'elles soient gaies, ma chère enfant, dit la grand'mère. J'exprime un désir : contentez-le. Depuis que vous êtes auprès de moi, tous mes soucis ont disparu, et je n'ai éprouvé que des satisfactions. Je crois bien que c'est à vous, en grande partie, que je le dois, et c'est si bon, à mon âge, d'avoir de la tranquillité dans l'esprit, et delà sécurité dansle cœur. . . Promettez-moi que vous me traiterez comme une véritable grand'mère, et que vous ne m'abandonnerez jamais?
Elle l'avait attirée à elle, et la serrait dans ses bras. Hélène vit des larmes couler sur les joues ridées de la vieille femme, et son cœur se gonila. Elle se rappelal'arrivée de M°'^ Hérault dans sa mansarde , elle se représenta, en une seconde, toutes les preuves d'aifectueuse bonté qu'elle avait reçues d'elle, et se laissant aller presque à genoux :
— Vous aurez en moi une fille, dit-elle gravement, je vous le promets.
Elle sentit les lèvres de la grand'mère se poser sur son front. Elle l'entendit murmurer : ah! si vous vouhez, chère petite...
Elle se releva vivement pour l'empêcher de continuer sa confidence, et Louis, en rentrant, la trouva debout, et comme indifférente.
— Tout le monde est parti? demanda-t-elle.
— Tout lo monde.
— Alors il faut aller dormir : M"°^ Hérault doit être fatiguée.
Et brusquant le bonsoir, pour se soustraire aux questions de Louis dont elle devinait la dévorante curiosité, conduisant la grand'mère, elle sortit du salon. Vainement le jeune homme suivit-il M"® Hérault dans sa chambre, espérant prolonger la veille , et rencontrer une occasion d'ouvrir son cœur. M"*' de Graville, impassible, éluda, avec une habileté singulière, tous les sujets de conversation inquiétants. Alors, maudissant l'atroce insensibilité des femmes, car Hélène ne pouvait pas, selon lui, ne point comprendre ses angoisses, maudissant sa propre nonchalance et sa personnelle sottise, il rentra chez lui au comble du désespoir, et passa une nuit affreuse, rongé par l'inquiétude et brûlé par la fièvre.
De son côté, M'^*' de Graville ne prenait pas beaucoup plus de repos. Au lieu de s'endormir paisiblement, comme elle faisait chaque soir, elle resta les yeux ouverts dans l'obscurité à ressasser les événements de cette journée. Lasse et énervée elle aurait voulu se retremper dans le sommeil, mais l'orage de ses penséesse déchaînait et, battant son cerveau, la tenait douloureusement éveillée. Elle voyait Clément, penché vers elle et lui parlant de son amour. Peu à peu, le visage sombre s'éclairait et devenait radieux et superbe. Ce n'était plus le Thauziat indifférent et dédaigneux qu'elle connaissait, mais un Thauziat tendre et charmant. Avec quelle éloquence il lui décrivait ses tortures, lorsqu'il s'était enfui loin d'elle, espérant que l'éloignement la lui ferait oublier.
Mais, au lieu d'affaiblir sa tendresse, l'isolement l'avait redoublée. Partout il retrouvait Hélène, partout elle lui apparaissait : au bord des torrents, sur la cime des montagnes, dans la profondeur des forêts. Et il avait dû se convaincre qu'il l'avait emportée avec lui, au fond de son cœur, et qu'elle n'en sortirait plus jamais. Il avait compris que sa destinée était de l'aimer sans cesse et^ renonçant à lutter, il était revenu se mettre à ses genoux.
En disant cela, il courbait sa haute taille, et, près de la balustrade de pierre, dans l'obscurité rompue d'instants en instants par les embrasements de la fête, elle distinguait sa noble figure animée parla passion. Il était sincère, son grand orgueil avait plié, il aimait, et se faisait une joie de cet amour qui le rendait esclave. Elle ne lui avait pas répondu. Alors, avec une puissance d'expression merveilleuse, il l'avait initiée à ses espérances pour l'avenir, à ses rêves d'ambition et de fortune. Et,, brusquement, elle s'était sentie enlevée à des hauteurs vertigineuses. A ce vaste esprit rien ne semblait inaccessible, il devait toucher tous les sommets, et voir le monde à ses pieds. Sollicité par Lereboulley, il consentait à entrer dans la politique, et à se présenter aux élections. Avant peu il serait, elle n'en pouvait douter, au premier rang, et à sa grande situation mondaine, il ajouterait le rayonnement du pouvoir. Qui saurait lui résister? Ceux qu'il ne séduirait pas il les dominerait. II avait manifestement au front le signe des "sictorieux. Allait-elle donc, elle aussi, se rendre, et lui assurer le triomphe le plus ardemment souhaité?
Les préventions qu'elle avait contre lui s'étaient dissipées. Il lui apparaissait très charmant, et elle comprenait que ce qu'elle avait relevé d'étrange dans ses façons d'agir et de penser, venait de la grande originalité de son esprit et de la supériorité. de son caractère. Son ton un peu dédaigneux et la hauteur de son attitude s'expliquaient facilement par le peu de cas qu'il devait faire de ceux qui l'entouraient. Son humilité devant elle n'avait alors que plus de prix, et il y avait une délicieuse satisfaction d'amour-propre à voir ce rebelle faire amende honorable et à être la souveraine de cet indompté.
Soudain le pâle visage de Louis passa devant ses yeux et son cœur se serra. Dans l'enivrement de son triomphe, elle avait oublié le faible et inconsistant jeune homme. Pas un instant, dans son souvenir, il n'était entré en lutte avec Clément, comme si, vaincu d'avance, il se fût résigné à sa défaite. Gomment aurait-il pu combattre un tel adversaire? N'était-il pas, auprès de lui, fatalement voué au rôle de satellite? Ne devait-il pas, dans l'orbe étincelant de cet astre syperbe, tourner terne et obscur? Là, 011 Clément offrait de la vigueur, Louis montrait de la faiblesse. D'un côté , tout ce par quoi un être humain prouve son essence supérieure et divine, dé l'autre tout ce qui, dans une créature de chair, atteste l'infirmité terrestre. Le contraste était complet et terrifiant pour celle qui avait à choisir. , Emilie l'avait dit,: un homme et un enfant. . .
Les paroles de son amie lui revenaient exactes, telles qu'elle les avait prononcées : « N'hésitez pas, et tendez la
main à Thauziat. » Et cependant, elle n^était pas entraînée à la lui tendre. Pour Louis si faible, livré à lui-même, une immense pitié naissait dans son cœur. Derrière l'enfant, elle voyait la grand'mère, et elle se demandait si elle allait ainsi les abandonner, tous les deux, à l'heure où ils comptaient éperdument sur son* attachement et sa reconnaissance. Lui aussi, il l'aimait, comme Thauziat, d'une façon moins flatteuse, mais peut-être plus douce. 11 n'avait pas parlé, il s'était contenté -d'aimer. Mais ses regards suppliants avaient eu bien de l'éloquence. Depuis qu'elle avait misle pied dans l'hôtel Hérault, la conduite de Louis s'était modifiée, comme par enchantement. Il n'avait plus quitté sa grahd'mère dont elle était la compagne. Toujours {ires d'elle, toujours les regards fixés sur elle, ne semblant vivre que pour elle. N'était-ce pas aussi un triomphe que d'avoir conduit ce mauvais sujet à se ranger et à devenir sage? Il n'avait pas lutté comme Thauziat, lui, il s'était courbé tout de suite sous le joug. Il n'avait pas eu d'hésitation, il avait, dès le premier jour, dès la première minute, aimé, et n'avait plus pensé qu'à aimer.
Elle se le rappelait en noir, frêle et triste ; allait-elle donc lui mettre de nouveau la tristesse dans les yeux et lui faire prendre, cette fois, le deuil de son amour? D'ailleurs n'était-ce pas pour lui qu'elle était venue à l'hôtel Hérault ? Lorsque la grand'mère lui parlait de la gratitude qu'elle devait à la famille de Graville, est-ce qu'elle l'écoutait? Elle ne pensait qu'à ce jeune homme mélancolique et doux, qu'elle avait, à regret, cessé de suivre des yeux derrière sa fenêtre, et qu'elle aurait été
heureuse de revoir. Ce n'était pas la grand'mère qu'elle était allée retrouver. C'était le petit-lils. Et le soirmême, quand il était entré, comme son cœur avait battu, quel charme pour elle avait eu sa voix, quand il avait parlé ! Elle avait vécu à ses côtés, avec joie, sans secousse, sans transports, et c'était peut-être cette absence de péripéties troublantes et passionnées qui l'avait empêchée de se rendre compte qu'elle aimait. Elle s'en rendait compte, maintenant, à la pensée qu'il serait malheureux et qu'il pourrait peut-être recommencer sa mauvaise existence. Une angoisse lui serrait le cœur, et, dans ses yeux brûlants, des larmes coulaient.
Cependant les paroles d'Emilie bourdonnaient encore à son oreille : « si vous voulez être heureuse, tendez la main à Thauziat. Louis est faible ; si l'influence à laquelle il cédera est pernicieuse, on doit attendre de lui les actes les plus dangereux pour les autres et pour lui... ^> Mais, au fond d'elle-même, une voix répondait : Tinfluence ne sera pas pernicieuse, puisque ce sera la tienne. Tu le conduiras au bonheur par la route du bien. Si tu le veux, ce sera. Ne peut- on pas ce qu'on veut? Et dans sa pensée, le mot, qui semblait être celui de sa destinée, revenait sonore et impérieux, comme chaque fois qu'elle avait eu une grave résolution à prendre : volonté ! volonté 1 Elle essayait vainement de réfléchh de discuter avec elle-même, le mot persistant, tenace, implacable chantait toujours en elle, et ainsi qu'un ordre divin, s'imposait à sa raison.
Dès lors, elle se sentit plus calme, et, comme le jour naissant blanchissait sa fenêtre, elle s'endormit. Fati-
VOLONTÉ. 20f
guée par sa veille prolongée, elle se leva tard, et à dix heures seulement elle entra chez M™° Hérault. Lagrand'mère était déjà prête et trottait d'un pas léger dans soi. appartement.
— Vous avez été paresseuse, ma chère, dit-elle, vous avez bien fait. Vous étiez fatiguée et vous n'avez pas trop bonne mine. Je ne sais pas ce qu'a Louis, il est parti à pied dans les bois, dès le matin.
Hélène ne répondit pas. Elle savait, de reste, ce qui causait l'agitation du jeune homme. Elle descendit aux serres avec M™° Hérault, et jusqu'à midi, elle écouta, sans les entendre, les discours de la vieille femme sur la qualité des plantes, et sur la façon de les cultiver. En tête-à-tête, elles déjeunèrent; pour la première fois, depuisqu'ilhabitaitBoissise, Louis ne parut pas. M™'' Hérault, inquiète, s'informa : on ne l'avait pas vu rentrer, La grand'mère jeta à Hélène un coup d'œil plein d'interrogation. La jeune fllle, très calme, dit :
— Il aura été plus loin qu'il ne voulait et, pris par rheure, il sera resté à déjeuner à la faisanderie, ou à la ferme.
— C'est possible, fit M™® Hérault, sans beaucoup de conviction. Depuis deux jours, il était tout troublé, pourvu qu'il n'ait pas fait quelque sottise !
— Non, Madame, rassurez-vous, il n'est rien arrivé de fâcheux, et tout s'expliquera fort simplement.
Vers quatre heures, les deux femmes travaillaient f/ansle petit salon, lorsqu'une voiture entra dans la cour d'honneur, et s'arrêta devant le perron. C'était Émilio qui conduisait, et Tbauziat était assis auprès d'elle. La
jeune fille jeta les guides à son valet de pied descendu 4u siège de derrière, et, prenant la main que Clément li tendait, elle sauta à terre. Hélène venait à leur rencontre. Les deux amies s'embrassèrent au haut des marches. Thauziat, lui, ne tendit pas la main à M^^* de Graville, il la salua avec une adoration grave, et, lentement, monta jusqu'à elle.
— Vous lui aviez dit : demain, fit tout bas Emilie, en montrant d'un coup d'oeil Clément à son amie. Il n'a même pas voulu attendre jusqu'à ce soir... Et le voilà ému et tremblant. C'est, certes, la première fois qu'il éprouve des sensations pareilles... N'êtes-vous pasfière d'inspirer un tel amour ?
Hélène hocha mélancoliquement la tête et ne répondit pas. Ils entrèrent au salon, tous les trois, mais, au bout d'un instant, Emilie ayant habilement emmené jj^me Hérault, M'''' de Graville et Thauziat se trouvèrent seuls. Ils demeurèrent un instant embarrassés, en présence l'un de l'autre. Enfin Clément fit un effort et, avec un sourire :
— Je suis un créancier peu patient, n est-ce pas ? Mais vous ne devez vous en prendre qu'à vous de mon empressement. J'aurais pu, en m'imposant une plus dure contrainte, ne pas me présenter si tôt et vous laisser plus longtemps laliberté de réfléchir, mais j'aila volonté d'agir avec une entière franchise, et, au risque de montrer quelque faiblesse, de paraître à vos yeux tel que je suis. . .
Et comme M"^ de Graville ouvrait la bouche pour lui répondre, il l'interrompit d'un geste supphant :
— Oh !^ ne parlez pas encore, je vous en prie... En ve-
VOLONTÉ. 2ii
nant, j'avais hâte de connaître votre décision, et,' maintenant que je suis près de vous, j'ai peur d'apprendre mon sort. Il me semble que je n'ai pas assez éloquemment plaidé ma cause, et je suis tenté de vous répéter encore combien je vous aime, pour que vous mesuriez mieux le mal que vous allez me faire, si vous me dites que vous ne voulez pas m'aimer.
— Je sais tout ce que je dois savoir, répondit Hélène, et il est inutile d'ajouter un seul mot. Je ne suis ni légère, n' frivole; j'apprécie à leur valeur les sentiments d'un homme tel que vous. Si j'avais pu avoir un doute, le cas que font de vous tous ceux qui nous entourent m'aurait éclairée ; mais je n'avais pas besoin d'autres yeux que les miens pour voir combien il faut vous placer haut. Ce que je vous dis là, ce ne sont point de vaines paroles : vous avez été franc avec moi, je le serai avec vous. Sachez donc quej'ai ressenti beaucoup de fierté en constatant que, parmi tant d'autres, vous m'aviez choisie... Et, si l'orgueil pouvait avoir sa part dans mes résolutions, peut-être, en ce moment, serais-je entraînée à vous tendre ma main...
— Hélène! s'écria Clément, qui devint pâle comme s'il allait mourir, Hélène, à quelle réponse voulez-vous^ me préparer?
— A une réponse que j'ai assez d'estime pour votre caractère, assez de confiance dans votre générosité, pour désirer vous faire moi-même. Vous me priiez tout à l'heure, c'est à moi de vous prier maintenant. Promettez-moi que. quoi que je vous demande , vous me l'accorderez?...
— Tout! s'écria Clément avec force... Tout, excepté de cesser de vous aimer.
M"^ de draville leva sur lui ses beaux yeux suppliants, et, lui tendant ses mains qu'il n'osa pas prendre dans les siennes :
— Yousm'aimerez, comme une amie sûre etdévouée. . . De cet amour, que vous avez pour moi, et qui se serait peut-être éteint promptement, ainsi qu'une flamme trop vive, vous ferez une affection solide et qui sera durable. Oh I je voudrais vous faire sentir combien je serais heureuse si vous cédiez à mes prières, et quelle reconnaissance je vous aurais de tant de grandeur d'âme. . . Vous êtes le seul de qui j'oserais implorer un tel effort sur lui-même, parce que vous êtes le seul peut-être que j'en juge capable... Je vous en conjure, sortons de cette situation, si douloureuse pour tous deux, vous, l'esprit raffermi par des résolutions généreuses, moi, le cœur plein d'une tendresse que je vous prouverai pendant toute ma vie.
Il resta silencieux, le front penché sur la poitrine.
— Vous ne répondez pas? demanda Hélène, pleine d'une horrible anxiété .A quoi pensez-vous ? ajouta-t-elle doucement.
— Aux beaux rêves que j'avais faits, dit Clément, et qui viennent, en une seconde, de s'envoler pour toujours... Est-ce donc possible, pourtant, que je vous sois indifférent, et que je ne puisse obtenir que vous m'aimiez?Ne dois-je conserver aucun espoir? Êtes-vous sûre vous-même, de ce que vous pensez? En aimez- /ous u. autre?
VOLONTÉ. •2i.*î
Ce fut elle, cette t'ois, qui ne répondit pas. il l'observait ardemment et, debout, développant sa haute taille, le front noir de soucis, elle le revit tel qu'il s'était montré, quand, à ses yeux, il personnifiait le mauvais génie de Louis. Il lui sembla menaçant et terrible. Elle retrouva ses anciennes impressions, et le jugea capable de beaucoup de bien ou de beaucoup de mal. En ce moment, c'était le mal qui semblait l'emporter, et la douceur, la bonté avaient disparu de son visage, comme au sommet des monts, les nuages légers emportés par le vent d'orage.
— J'ai promis à M'"^ Hérault, dit enfin Hélène, de ne pas la quitter, et vous savez que j'acquitterai ainsi une dette de reconnaissance... Elle a été parfaite pour moi, et, jusqu'à son dernier jour, je serai heureuse de vivre auprès d'elle.
— Allons, soyez franche, interrompit Thauziat. Ayez le courage de dire la vérité : ce n'est pas M™^ Hérault qu' vous fait rester dans cette maison, c'est Louis!... Voui. l'aimez ! . . . C'est lui que vous m'avez préféré. . . Voyons , n'oserez-vous pas avouer, devant moi, que vous l'aimez?
A ce défi M"« de Graville sentit en elle une révolte. Et, bravant Thauziat du regard :
— Vous voulezquejevousledise?Ehbien! soyez donc satisfait : oui, je l'aime!
— Qu'a-t-il fait pour cela? s'écria Clément, avec amertume.
— Il est faible et a besoin d'être défendu.,
— Dites qu'il est lâche et vicieux.
— Eh bien 1 je serai sa bravoure et sa veriu.
— S'il VOUS trouve supérieure à lui, il vous prendra en haine.
— Ayant tout fait pour le biçii, je souffrirai sans me plaindre.
— Pensez-vous que je vous laisserai àihsi vous sacrifier?
— De quel droit interviendriez-vous? dit Hélène avec colère. Je trouve que vous vous donnez bien des licence^! Jusqu'ici, j'ai supporté que vous nie parliez librenient. Mais, si vous en abusez pour menacer, je ne consentirai plus jamais à vous écouter.
— Pardonnez-moi, s'écria Clément, les mains jointes. Je souffre tant que je m'oublie et que je vous offense. Dieu sait pourtant quelle adoration il y a pour vous, au fond de mon cœur. Je voudrais vous mettre en garde contre les dangers que vous allez courir si follement, et vous refusez de me comprendre. Si je vous dépeins Louis tel que je le connais, vous m'accuserez de perfidie et de déloyauté. Cependant, je ne puis vous laisser ainsi engager toute votre existence. Le monde, dans lequel vous, êtes destinée à entrer et que vous ne connaissez pas,^ est semé d'embûches et de dangers. Ce ne sont que trahisons et mensonges. Vous recevrez., si vous n'êtes pas défendue, de cruelles blessures... Et Louis! Louis!... C'est à Un tel homme, qui a tant besoin de protection lui-même, que vous prétendez vous confier?
Hélène prit un air riant et, mettant la main sur le braS; de Thauziat : *
— Eh bienî S'il a tant besoin de protection, il aura la mienne, et, s'il le faut, la vôtre...
VOLONTE. ^Iv»
Clément s'éloigna tl'elle, et avec fureur :
— Jamais ! Je ne pourrai pas vous voir à lui sans le haïr mortellement !
— Voilà justement ce que je ne veux pas, dit M'^*^ de Graville avec fermeté. Vous allez me donner votre parole d'honneur que, le jour où j'épouserai Louis, vous oublierez tout ce que vous m'avez dit, et que Louis et moi nous aurons en vous un ami.
Il secoua la tête. Elle sepencha vers lui avec unegrâce charmante, et, le forçant à la regarder :
— Jurez, et je vous aimerai bien.
Il secoua une seconde fois la tête, puis avec effort :
— Je donnerais tout au monde pour vous plaire, mais je ne suis qu'un homme, et il ne faut pas me demander des vertus divines. Non, il ne me sera pas possible de lui pardonner le mal que je vais endurer à cause de lui. Il en est innocent, je le sais ; je suis très injuste, je le comprends ; mais vous ne ferez pas que je ne souffre pas de son bonheur et que je n'en sois pas jaloux. Vous, oh' vous, soyez rassurée, vous n'avez à attendre de moi que fidélité et dévouement. Je vous aimerai jusqu'à ma dernière heure, avec cet espoir suprême qu'un jour, ayant vu le néant de celui à qui vous aurez donné votre tendresse, vous pourrez revenir à moi. Cet amour que j'implore et que vous mé refiisez, je serai toujours prêt à l'accepter à genoux. Un homme tel que moi ne changé pas : je vous aime aujourd'hui, je vous aimerai demain, quoi qu'il arrive, je ne cesserai jamais de vous aimer.
— Et moi, dit gravement Hélène, je suis une femiiie qui ne donne pas deux fois son cœur. Et telle vous iniié'
trouvez aujourd'hui, telle, dans dix ans, vous me trouverez encore.
Il fit un pas vers elle, comme pour la supplier. Il comprit que c'était inutile, fit entendre une exclamation de désespoir et, ayant courbé sa haute taille devant M'^" de Graville.sans se retourner, il s'éloigna. Elle, le frontlourd et les yeux vagues, sortit sur la terrasse, évita M™^ Hérault et Emilie qui rejoignaient Thauziat arrêté près de la voiture, et, avide de silence et de solitude, s'enfonça dans les allées sombres du parc.
Arrivée à l'extrémité des lacs, elle se laissa tomber surunbancdegazon,etlà, songea profondément. Ainsi Clément, comme Emilie, la mettait en garde contre son penchant et, dans une union avec Louis, lui signalait de graves dangers. Lui, son animosité était explicable : il aimait. Et cependant il était sincère, elle l'avait senti. Mais Emilie, l'amie, la compagne de tous les jours, qui disait : « Ne prenez pas Louis, vous seriez malheureuse ! » Il sembla à Hélène qu'elle était penchée sur un gouflre, dont elle ne pouvait mesurer l'immensité. Tout au fond,, une petite lueur brillait, claire, attirante. N'était-ce pas l'espérance? Mais y avait-il une espérance de sortir de l'abîme, si elle s'y laissait glisser ? Alors pourquoi faire un pas de plus en avant? Elle était libre, elle pouvait ne pas s'exposer au danger. Qui la contraignait? Un mot suffisait et tout était fini . Ce mot , hésiterait-elle à le prononcer ? Avait-elle peur de la pauvreté, maintenant qu'elle avait vécu dans le luxe? Non, elle retournerait à son travail et recommencerait, sans une plainte, sa vie de privations. Mais la grand'mère, à qui elle avait pro-
VOLOiNTÉ. 217
mis d'être une enfant dévouée, resterait à Tabandon, et après ravoir habituée aux douceurs de son attentive tendresse, elle la laisserait seule et sevrée d'affection. Et Louis, si triste, si découragé depuis deux jours, serait livré, de nouveau, à lui-même?
Unedouleurimmense, encetinstant, emplitsoncœur. Elle eut la certitude que si elle dédaignait les conseils de Clément et d'Emilie , elle allait au-devant des plus cruels chagrins. Mais la voix qui parlait en elle s'éleva encore répétant : sois courageuse et hardie, affronte les dangers, tu en triompheras par la volonté. Et, dans ^e gouffre noir qui paraissait prêt à l'engloutir, elle vit la petite lueur qui grandissait, montant vers elle, et peu à peu l'abîme sombre devint bleu, et il sembla à Hélène qu'elle avait devant les yeux l'infini du ciel. Dès lors sa résolution fut immuablement prise, elle eut la conviction qu'elle surmonterait tous les obstacles, et que, défendant son bonheur, elle défendrait celui des êtres qu'elle aimait. Son cœur serré se dégonfla ; elle se sentit reposée, calme, etrestalàjouissantde la délicieuse tranquillité qui était en elle et autour d'elle.
Au bout de quelques minutes, un bruit léger dans le feuillage attira son attention. Elle leva les yeux : Louis était arrêté au milieu de l'allée. Il était très pâle, et cependant la sueur perlait sur son front; à ses vêtements étaient attachés des brins de mousse, comme s'il s'éUit couché par terre, dans les bois. Il s'approcha, et la voix tremblante :
— Je ne pensais pas vous rencontrer ici, dit-il, je vàÎB m'éloîgner. Je suis sans doute importun...
le
Et comment cela? demanda Hélène.
— Depuis hier, vous m'évitez, répondit-il avec amertume.C'est donc que ma présence vous déplaît, ou qu'une autre vous plaît mieux...
— Je ne vous comprends pas...
— Je viens de voir partir la voiture qui emmenait Emilie et M. de Thauziat.
— Ahl C'est M. de Thauziat qui vous préoccupe, dit la jeune fille en souriant. Eh bien I je doute qu'il revienne.
Louis fîtun mouvement de joie et, s'avançant tout près d'Hélène, incapable de se contenir :
— Vous ne l'aimez donc pas?
— Doit-on donc immanquablement l'aimer?
H devint encore plus pâle que quand il était jaloux, il se laissa tomber auprès de la jeune fille, et, lui tendant ses mains qu'elle trouva glacées et frissonnantes :
— Oh ! mon Dieu, dit-il, que vous m'avez fait de mal! Mais que vous avait-il demandé hier, car j'ai bien compris que vous ne me disiez pas la vérité...
— Hier, répondit doucement Hélène, il m'avait demandé si je voulais être sa femme... et aujourd'hui...
Elle s'arrêta, jouissant délicieusement de l'émotion qui bouleversait Louis, dont la vie semblait suspendue,
— Aujourd'hui? répéta- t-il.
M"" de Graville eut un regard d'ineffable bonté et, d'une voix qui résonna à'I'oreille de celui qui l'aimait, comme une musique céleste :
*' — Aujourd'hui, je lui ai répondu que je ne quitterai jamais la maison de votre grand'mère.
— Hélène I cria Louis dont les yeux s'emplirent de larmes.
Elle était à ses côtés, joyeuse de son ivresse et souriant de le voir pleurer. Passionnément, il la saisit, et Ja tenant serrée contre lui, comme s'il avait encore peur qu'on la lui disputât :
— Ah ! comme je vous adore, dit-il, et comme je suis heureux!
D'un mouvement doux elle se dégagea, d'un geste maternel elle essuya les yeux de Louis, puis, se levant, elle prit son bras, et lentement, appuyés l'un.contre Tautre, ils rentrèrent au château.
Le mariage de Louis Hérault-Gandon et de M^*'' de Graville s'accomplit sous les plus heureux auspices. La grand'mère était folle de joie, et, ducôtédelafiancée, il ne se trouvait point de parents pour se froisser de ce qu'une fille noble, mais pauvre, épousât un industriel, si riche qu'il fût. La situation d'Hélène était princièrement assurée. Son mari lui reconnaissait un apportd'un million dans la communauté. Cependant, le notaire de la famille Hérault qui, pour rédiger le contrat, avait dû faire un relevé des valeurs composant l'avoir du futur, ne put dissimuler à Louis que les prodigalités de sa vie de garçon avaient notablement entamé sa fortune. Il y avait toujours les usines etla terre de Boissise, sans parler des biens personnels de la grand'mère Hérault ; mais ce qui constitue une splendide aisance pour des gens mode stesest le strict nécessaire pour des gens habitués à vivre sur un grand pied. Le luxe entraîne avec lui des charges écrasantes , et beaucoup d'existences mondaines demandent plus d'économie, dans la distribution des revenus; que certaines existences bourgeoises.
Dès les premiers jours, Hélène mesura les exigences de la position sociale dans laquelle elle était placée, et, avec une netteté de vues et une rectitude de jugement incomparables, elle régla le budget de la maison, de façon à ne pas diminuer le train qu'on y avait toujours ^"iiené, tout en ne dépassant pas les ressources disponibles. Elle émerveilla son mari par sa ferme prudence, et transporta d'aise la grand' mère qui n'avait jamais su compter.
Du reste, Louis paraissait en passe de devenir un autre homme. Pour plaire à sa femme il s'était remis aux affaires, et, plus exactement que jamais, il allait à Saint- Denis. Aucun des fâcheux pronostics qui avaient été portés sur la destinée du jeune ménage, ne se réalisait. Il est vrai que la lune de mieldurait encore et que, pour un aussi grand amour que celui de Louis, six mois d'assiduité n'étaient pas un bien long bail. Il adorait sa femme, c'était indéniable, et ne voyait que par ses yeux. Emilie en était stupéfaite. Elle n'aurait jamais cru son ami capable d'une si durable affection. Des caprices, des emballements, des feux de paille : bon! Voilà ce qu'on pouvait attendre de ce garçon nerveux au physique et léger au moral. Mais une tendresse vigoureuse et résistante,c'était dunouveau, etHélèneavaitfaitunmiracle.
L'hiverqui suivit le mariage, fut pour la jeune femme une suite d'enchantements. Son mari, que le monde assommait, avait laissé tomber les quelques relations que son père s'était créées. Mais, fier d'Hélène, et désireux delavoir admirée, il renouaaveclesamis anciens ets'en fit de nouveaux. Lereboulle^^ l'aida, beaucoup : il con-
naissait tout Paris. L'hôtel Hérault retrouva ses somptuosités passées et s'ouvrit, resplendissant de lumières, aux invités qui s'y pressèrent en foule. Avec une grâce simple et^aisée, Hélène se montra maîtresse de maison parfaite. Les esprits les plus malveillants ne purent rien découvrir de critiquable dans la façon d'être de cette charmante parvenue de la fortune. On ne l'en attaqua pas moins, parce que la perfection aux yeux de beaucoup de gens est le plus atroce des défauts. Mais ce fut injustement, et il n'en fallut pas plus pour exciter le fanatisme des admirateurs de la jeune M"'® Hérault. L'enthousiasme fut plus vif que le dénigrement et comme le monde ne prend jamais, pour se faire un jugement, que la moyenne des opinions, Hélène fut classée parmi les personnes accomplies.
Satisfaite de se voir accueillie avec faveur, elle s'en réjouit, surtout â cause de Louis, dont la vanité exulta. Et la vanité, chez lui, tenait une énorme place. Il était de ces hommes qui se ruinent pour qu'on dise qu'ils ont le plus bel hôtel, les plus merveilleux chevaux, la plus splendide chasse, et la plus jolie femme. Heureusement pour lui, sa femme > qui était la plus jolie, était en même temps la plus intelligente, et elle l'empêchait de commettre beaucoup de sottises. Il avait toujours suivi l'impulsion de quelqu'un. Autrefois, c'était Thauziat qui le dirigeait, le jetant dans les prodigalités, av«c son magnifique esprit de grand seigneur dédaigneux de l'argent. Mais Thauziat n'était plus le compagnon de toutes les heures, et depuis le jour où, à Boissise", il s'était éloigné, frappé en plein cœur, il se tenait à l'écart.
Ce fut un grand soulagement pour Hélène . Depuis qu'elle avait pénétré, jusqu'aux plus intimes replis, le cœur de Louis , elle savait quelle influence souveraine Clément y avait exercée. Elle comprenait qu'il suffirait d'un mot pour que cette influence s'exerçât de nouveau. Après avoirhaïThauziat,detoutesles forces de sa jalousie, Louis, son amour satisfait, avak retrouvé son amitié d'autrefois. D'ailleurs, même s'il avait eu des motifs de haine, était-il capable de haïr longtemps? Dans cet esprit frivole, les sensations duraient peu. Et, malheureusement, les plus délicates et les plus nobles étaient les plus fugitives . C'était donc avec inquiétude que Ja jeune femme, dans les premiers temps de son mariage, avait accepté d'aller en cérémonie chez Lereboulley. Thauziat était un des familiers de la maison, et elle redoutait de le rencontrer. Elle s'en ouvrit à Emilie, q.ui lui reprochait la rareté de ses apparition^ . Mais , aux premiers mots qu'elle prononça, la jeune femme l'interrompit :
— Vous n'avez rien à craindre. Vous ne connaissez pas Clément... Il s'éloignera de vous et ne prononcera pas une parole qui puisse vous inquiéter ou vous mécontenter... Il est malheureux, mais nul ne s'en doutera... lia sur lui-même une puissance extraordinaire.
En effet, chaque fois que, dans une soirée ou dans un bal, Hélène apercevait Thauziat, il se détournait aussitôt, et un quart d'heure après, juste assez pour ne point faire remar«îuer la coïncidence de son départ avec l'arrivée de M°^° Hérault, il disparaissait. Cette façon d'agir était si constante que Louis en conçut de l'humeur.
Il trouva que son ancien ami mettait de l'afTectation à le fuir. Ils avaient été rivaux, ^tait-ce une raison pour ne plus se connaître? Il n'en voulait pas à Clément, lui. Pourquoi Clément avait-il tant de rancune? Un désespoir de six mois, c'était suffisant, et jamais un chagrin d'amour ne devait durer davantage. N'avait -il pas de quoi se consoler, ce séducteur si peu habitué à la défaite? Toutes les femmes ne manifestaient-elles pas de l'empressement à lui faire oublier les cruautés dont il témoignait un ressentiment exagéré?
11 reprocha à Hélène de n'être pas favorable à un rapprochement et de se montrer hostile à Thauziat. Mais, sur ce chapitre-là, il la trouva intraitable. Elle déclara qu'il était inutile de se revoir, après une séparation déjà longue. D'ailleurs, à la suite d'une rupture, les raccommodements n'étaient point durables . Il y avait de ces cassures morales qui ne reprenaient jamais bien. En tous cas, ce n'était pas à Louis qu'il appartenait de faire des avances. Si M. de Thauziat, ayant retrouvé son sangfroid , revenait à eux avec la franchise d'un ami , certes ^lene le repousserait pas. Mais son éloignement systématique était une preuve qu'il n'avait pas oublié. Il con- Tenait donc de le laisser à sa sauvagerie.
— As-tu peur qu'il te fasse la cour? demanda Louis avec la sécurité un peu railleuse d'un homme qui sesait aimé.
— Peut-être, dit gravement Hélène.
Elle ne voulait pas avouer que c'était pour Louis, bien plutôt que pour elle, qu'une intimité nouvelle avec Thauziat l'eût effrayée . Le hasard se chargea de la délivrer de ce souci . Lereboulley partit , au milieu de l'hiver,
VOLOiNTÉ. 225
pour Smyrne, où il allait étudier une grosse affaire de transit. Il s'agissait d'un service de steamers à établir entre Marseille et la côte de Syrie. En passant, le sénateur devait s'arrêter à Corinthe, afin de voir l'emplacement choisi dans le projet de percement de l'isthme. Il emmenait Thauziat, et c'était sir James qui conduisait ses amis sur un yacht à vapeur , dont il venait de faire l'emplette pour plaire à sa femme. La 5^Vè/^e était un des plus charmants bateaux de plaisance qui exis- "ïassent en Europe. Elle jaugeait quatre cents tonneaux, lilait quinze nœuds et son propriétaire, lord Mellivan- Grey, ne la cédait à son compatriote sir OUfaunt que parce que, accablé par la mort de sa fille, il renonçait à naviguer. Lorsque sir James avait avoué son acquisition, Lereboulley avait, tout d'abord, poussé des cris terribles. C'était bien autre chose que des bibelots ou des tableaux, et ce yacht ne pouvait se mettre sur une étagère. 11 fallait un capitaine pour le diriger, un équipage pour le manœuvrer, du charbon pour le chauffer. C'était, en dehors du prix d'acquisition, une dépense sans cesse renouvelée. Lereboulley, pendant quinze jours, ne tarit pas en récriminations amères au sujet du bateau.
— Si encore il valait quelque chose ! disait-il à sir James. Mais, à coup sûr, c'est un vieux sabot qui ne tient plus la mer, et qui va couler bas à la première occa^on. Et vous m'offrez de naviguer avec vous, dans de pareil-^ les conditions?... Mais vous êtes fou, oui, fou! Et j'espère bien que votre femme ne se risquera pas en votre compagnie... A moins d'être insensée, elle-même, elle
restera a terre... Si vous allez au fond de l'eau, sir James, nous vous pleurerons, mais au moins vous n'aurez pas entraîné avec vous la pauvre Diana.
Et c'était avec une rageuse insistance qu'il prédisait à sir Olifaunt un sinistre certain. On sentait qu'il aurait voulu être sur la côte au moment où la Swène s'engloutirait dans les flots, afin de jouir du coup d'œil, et d'être bien sûr que son prodigue ami n'avait pas survécu au naufrage. Mais sir James ne se démontait pas, et, avec son flegme ordinaire^ il disait :
, — C'est Diana qui a acheté le yacht, et elle est folle <ie joie à l'idée de faire, à bord, le tour de la Méditerranée... 11 est d'ailleurs tout à fait joli et ofTre la plus grande sécurité.
— Un sabot, je vous dis, un sabot! grondait furieusement Lereboulley... Et vous vous noierez tous... En tous cas, moi, je n'irai pas... sur le sabot!
— C'est une très bonne affaire, reprenait sir James, on gagnera dessus en le revendant.
Lereboulley bondissait, hors de lui :
— Une bonne affaire ! . . . Un bateau d'occasion. . . pour quatre cent mille francs!... Entendez-vous, sir James, quatre cent mille francs! Vous n'avez pas l'air de vous douter de ce que c'est que quatre cent mille francs! Il faudra payer, sacrebleu 1 Pensez-y !
— Je vous ai prévenu de l'époque à laquelle devra être effectué le premier versement...
— Il est admirable ! . . Non, mais admirable ! bégayait Lereboulley, étranglant de colère.
Alors sir James, à bout de patience, s'avançait vers
le sénateur, avec un air si féroce que celui-ci, calmé comme par enchantement, ne proférait plus que des interjections confuses et ne se permettait plus de blâmer celui qui le terrorisait. Enfin Diana, avec son plus délicieux sourire, avait déclaré qu'elle était contente. Et c'était un argument qui terminait généralement les discussions, même les plus violentes, engagées entre sir James et LerebouUey. Le yacht était arrivé au Havre. Il se trouva qu'il était parfait, luxueusement aménagé; et Diana ayant proposé de faire une excursion le long des côtes dans la Méditerranée, le sénateur avait profité de l'occasion pour se faire conduire à Smyrne. C'était un agréable moyen de passer quelques semaines avec, sa belle et de rentrer dans son argent. Dès lors, le déplacement eut des allures de fête . On en parla un peu plus qu'il n'aurait plu à LerebouUey, qui ménageait beaucoup les apparences à cause de la position de Diana, Mais Emilie , qui ne connaissait plus de bornes quand il s'agissait de la belle Anglaise, commença à lancer des mots si vifs, que bientôt le voyage prit des proportions fabuleuses. Un soir que, chez son père, on demandait quel serait définitivement le port d'attache du yacht de ^me oiifaunt, dans la Méditerranée :
— Mais est-ce qu'il n'est pas tout indiqué? demanda froidement Emilie. /
— Lequel donc?
— Gythère !
Ces méchancetés, que LerebouUey n'osait pas réprimer, autant par tendresse que par crainte, car il aimait et redoutait sa fille, étaient pour lui un supplice. Si Émi-
lie avait consenti à promettre de ne plus déchirer Diana de ses petites griffes acérées et de ses dents aiguës, il lui aurait donné ce qu'elle aurait voulu. Mais c'était la volupté secrète de cette disgraciée de mettre en lambeaux la jolie femme qui coûtait si cher à la passion de son père. Le résultat de cette petite guerre fut d'avancer le départ de la joyeuse bande, et, un beau matin, Hélène apprit que Lereboulley voguait sur les flots bleus, et Thauziat avec lui.
Dés lors, elle fut rassurée, et put prendre librement son essor. Elle se montra rayonnante de beauté et de konheur. Généralement, lorsque dans un salon une femme attire l'attention, toutes les autres femmes instantanément se crispent, s'agitent, et jettent à la triomphatrice des regards empoisonnés. Hélène eut ce rare privilège d'être admirée par les hommes et de n'être pas exécrée par les femmes. Elle plaisait, mais on sentait qu'elle n'en abuserait pas. De là l'indulgence. Elle ne mit pas de calcul dans sa conduite , elle fut ellemême : c'était ce qu'elle pouvait être de mieux. Elle n'avait qu'une ambition : s'attacher plus étroitement son mari. Elle s y appliquait avec un soin jaloux et obtenait ce bizarre résultat de redoubler l'affection qu'elle avait pour Louis, sans augmenter celle que Louis avait pour elle. Elle s'était prise à son propre piège, et, en s'occupant incessamment de ce joli blond, elle était arrivée à radorer.Lui était très épris, mais un peu plus les jours ©û Sun orgueil d'époux était caressé par les louanges fue méritait Hélène.
Un événement, qu'il était facile de prévoir, arrêta les
succès mondains de la jeune femme : elle devint grosse et dut s'imposer quelques ménagements. La joic^ do M™® Hérault fut sans bornes, et Louis suivit l'enthousiasme général avec beaucoup de convenance. 11 n'avait pas un goût excessif pour les enfants , mais, à la pensée d'en avoir un à lui, un garçon surtout, une fibre, insensible jusque-là, vibrait dans son cœur. Il donna à sa femme les preuves les plus grandes de sa réelle tendresse : lorsqu'il lui fut désagréable de se montrer en public, avec sa taille déformée, il passa toutes ses soirées auprès d'elle.
Le salon de l'hôtel Hérault connut, encore une fois, les douces intimités qui avaient préludé au mariage, lorsque Louis, ramené à la maison par le charme d'Hélène, trouvait le temps si court auprès d'elle, qu'à minuit, au moment où sa grand'mère annonçait qu'elle rentrait dans sa chambre, il s'écriait ; Déjà! H y mettait moins d'ardeur, maintenant, mais il n'en avait que plus de mérite. Après une journée passée à Saint-Denis au milieu de ses contremaîtres , il aurait pu souhaiter un plaisir plus vif que le tête-à-tête avec sa grand'mère et sa femme. l\ l'acceptait avec beaucoup de gentillesse, et quand Hélène lui disait :
— Tu t'ennuies ici ; va donc au théâtre, il y a une pièce nouvelle.
— Non, répondait-il, on la jouera longtemps; nous irons la voir ensemble.
Alors sa femme le prenait par les épaules, lui lissait doucement de sa main blanche ses jolis cheveux blonds, le regardait j usqu'au fond de ses yeux bleus, et, le voyant
souriant et paisible, l'embrassait avec tout l'empoflement de l'amour heureux. Elle faisait des frais pour tâcher de l'empêcher de s'ennuyer. Elle avait beaucoup lu et avait naturellement l'imagination fertile. Elle causait avec charme, et réussissait à occuper le désœuvrement de Louis. Il l'admirait, se rendant compte des efforts qu'elle tentait pour le distraire. La culture de son esprit l'étonnait. A chaque instant, elle parlait d'événements qu'il ignorait et d'hommes qu'il ne soupçonjiait pas. Il se fit ainsi, peu à peu, une très grande idée ie la valeur intellectuelle de sa femme, et il en vint à a consulter, même sur la marche de ses affaires. Quelquefois elle disait, en riant :
— Si ton grand-père Hérault m'avait connue, il aurait voulu me placer dans ses bureaux... Et il n'aurait pas eu tort, j'aurais fait un excellent comptable...
Elle profitait de la confiance de son mari et s'initiait peu à peu au mouvement de son industrie. Elle découvrit que non seulement il y avait, dans le produit des usines de Saint-Denis, une question de fabrication, mais encore une question d'agiotage. Le cuivre avait un cours susceptible d'assez importantes variations, et, suivant que la hausse ou la baisse se manifestait, les résultats pouvaient être bons ou mauvais. L'habileté consistait à emmagasiner des matériaux, quand ils n'étaient pas cotés très hauts et à construire des appareils qui se vendaient toujours très cher. Le cuivre était, depuis quelques années, fort abondant. Une grande source de bénéfices avait été tarie pour les producteurs de minerai, depuis que les différentes nations du globe avaient cessé
de construire des canons en bronze, et avaient adopté l'acier. De plus, de nouvelles mines avaient été découvertes, et l'Espagne, notamment, perdait de très gros revenus, par suite de la dépréciation du métal. Heureusement Lereboulley avait obtenu, pour le compte de ^'usine, une importante fourniture de douilles pour les cartouches de guerre, et enfin la fameuse affaire du câble de Brest à Panama était en voie de réalisation.
Hélène, cependant, avait une inquiétude. Elle s'était aperçue de la tendance qu'avait Louis à spéculer. H rêvait des combinaison: compliquées pour gagner de l'argent, en vendant ou en achetant du cuivre brut, au "lieu de s'ingénier à mettre son usine hors de pair par les perfectionnements de sa fabrication. Elle le poussait dans ce sens, avec ardeur, stimulait son indolence physique, s'efforçait de vaincre l'horreur native qu'il avait pour le travail. Elle se rendait compte qu'il faisait très consciencieusement ce qu'il pouvait, et, avec une indulgence en quelque sorte maternelle , elle le plaignait d'être contraint à tant d'efforts pour vaincre ses habitudes. Mais Louis occupé, c'était le salut pour elle. Emilie le lui répétait en toute occasion, et elle n'avait pas besoin de ces avertissements pour en être convaincue.
La vieille M™^ Hérault, qui n'avait jamais mi son petitfils passionné que pour des sottises, trouvait prodigieux le parti qu'Hélène avait su tirer de lui. H n'aurait pas fallu insister beaucoup pour qu'elle criât au miracle. Elle allait avoir un bien autre sujet d'émerveillement : un arrière-petit-fils Jui naquit, un beau soir, vers les onze heures, sans grand embarras, mais non sans grande
émotion. Et, pour la seconde fois de sa vie, Louis pleura de joie.
Assis auprès du lit de sa femme, après qu'elle eut repris possession d'elle-même, lui serrant la main, pendant que , sous les regards ravis de la grand'mère , le nouveau petit Hérault buvait comme un homme de Teau de fleur d'oranger dans un verre, il passa une des heures les plus complètement heureuses de son existence. Hélène étendue^ pâle et souriante, au milieu des dentelles, ne lui parlait pas , mais tenait ses yeux fixés sur les siens, avec l'orgueilleuse joie de sa maternité. H avait souhaité un fils, elle le lui avait donné. En échange, elle ne lui demandait que la sagesse, qui devait assurer leur tranquillité.
— Tu es content? murmura- t-elle.
— Oui, dit-il, avec un élan de profonde tendresse.
— Il faudra désormais être deux fois raisonnable : pour moi et pour lui.
Il ne répondit pas. Mais, se penchant vers elle, il lui mit sur le front un baiser, qui valait mieux que tous les serments.
Le lendemain, il y eut entre les parents de l'intéressante malade et le médecin qui la soignait, l'illustre Rameau de Ferrières, une conférence sur la question de savoir si M™^ Hérault pouvait nourrir son enfant. La jeune femme en avait, follement, exprimé le désir, et la grand'mère, qui avait nourri son fils, avait hautement approuvé sa bru. Cependant Louis avait fait quelques objections, et, pour la rareté du fait, on aurait pu constater que c'était lui seul, qui, dans l'occur-
rence, avait le sens commun. Rameau, à qui on s'en remit pour la décision à prendre , commença par déclarer que M™^ Hérault « pouvait» parfaitement nourrir son enfant. Elle avait du lait, et serait une superbe nourrice. Quant à dire qu'elle « devait » nourrir, il lui semblait singulier qu'étant données ses opinions bien connues, on lui demandât son avis. Fortement imbu de socialisme, l'illustre praticien avait alors, avec chaleur, cité Jean-Jacques Rousseau et conclu à l'absolue nécessité de l'allaitement maternel. Puis, moitié plaisamment, moitié sérieusement :
— Toutes les femmes doivent être égales devant la maternité, comme tous les hommes devant la loi. Une jeune femme n'a pas plus le droit de se soustraire à la dette du lait qu'un jeune homme à l'impôt du sang... Avoir des enfants, c'est pour la femme sa façon de payer sa dette à la patrie ; les nourrir, c'est payer sa dette à la famille. Il va de soi, de même qu'on ne traîne pas sous les drapeaux les infirmes et les malades, qu'on ne peut forcer à nourrir une femme qui n'a pas de lait... Mais alors, point de remplacement par une mercenaire : le meilleur lait d'une chèvre ou d'une ânesse, au risque de donner à votre enfant un caractère capricieux ou entêté...
Il s'était tourné vers Hérault :
— Est-ce là ce que vous souhaitez?
Louis fut obligé de convenir qu'il en serait désolé. Ennemi de la discussion comme il l'était, il ne prit pas sur lui d'entraîner Rameau à l'écart pour lui fournir, à rencontre de raisons physiques qui avaient leur va-
leur, quelques raisons morales qui avaient une bien autre importance : à savoir qu'une nourriturel'éloigneraitforcément de sa femme, et qu'il tenait beaucoup à ne point interrompre l'intimité qui leur avait, jusque-là, assuré le bonheur. Sollicité par Hélène, poussé par Rameau, harcelé par sa grand'mère, qui n'avait pas le plus léger soupçon des dangers qu'elle rendait possibles, Louis céda. Ce fut la première, et peut-être la seule faute d'Hélène, dans la bataille qu'elle avait engagée contre la vie.
Avec une grande rectitude de jugement, elle manquait encore d'expérience. Elle crut attacher son mari plus étroitement au foyer, en lui donnant pour chaînes les i)ras de l'enfant. Elle ne devina pas que c'était elle seule qu'elle enchaînait, et que le foyer changé en « nursery» ne plairait pas longtemps à ce viveur, à grand'peine rangé, et toujours à deux doigts d'une rupture de ban. Elle fit pour le bien, comme on fait, en ce monde, tant de choses qui tournent mal. Malheureusement, la ligne de conduite qu'elle adoptait n'était pas de celles que l'on change du jour au lendemain. Et pendant le temps qu'il lui faudrait pour aller en arrière, que de mauvaises habitudes pouvaient être reprises !
La jeune femme ne fut pas longue à constater les premiers effets de sa résolution. Lorsque, complètement rétablie, elle se releva et reprit son existence normale, elle essaya vainementde ramener son mari dans sa chambre, n s'était réinstallé dans son appartement degarçon, et s'y trouvait fort à l'aise. Il mit en avant la santé de la mère, celle -du nourrisson ; il donna à entendre que, pour être libre de se faire apporter le bébé la nuit , il
fallait qu'elle restât seule. Il fut tendre, il fut ferme, et quand il n'eut pas d'excellentes raisons à donner , il eut de tendres sourires. Hélène dut céder, et, ainsi qu'elle Vavait voulu, enfermée dans sa maternité comnie dans une forteresse, elle se rendit compte que, pour que la place fût inexpugnable, il fallait, avant tout, que le mari ne fût pas dehors.
Cependant elle n'avait pas lieu de se plaindre : Louis était exemplaire.il redoublait d'activité pour les affaires. Il avait désiré reprendre possession de la presque totalité des actions de sa maison de Saint-Denis, et Lereboulley s'y était prêté de très bonne grâce. Hérault paraissait donc en voie de continuer l'œuvre de son grand-père dtde regagner bravement, par son travail, ce qu'il avait dissipéparson oisiveté. Le printempss'étaitécoulé, penchant que le jeune ménage était si sérieusement occupé, et la fin d'août approchait. Hélène, qui avait très bien supporté les chaleurs, grâce au verdoyant et frais jardin du Faubourg-Poissonnière, manifesta alors le désir d'aller passer quelques semaines à Boissise. Sans doute le voyage d'Évreux à Paris serait fatigant pour Louis s'il était obligé de le faire souvent. Mais c'était l'époque de la morte -saison, l'usine avait ralenti sa vie et ronflait sourdement dans la torpeur des machines ensommeillées, comme un énorme animal étendu au soleil.
Ce fut une joie pour les jeunes gens de revoir ce charmant pays. Ils retrouvèrent leurs délicieuses impressions de Tannée précédente. Le parc avec ses allées sombres, leslacs aux eauxlimpides, sur lesquelles passaient, majestueux et mélancoliques, les cygnes d'argent; les
splendides parterres remplis de fleurs éclatantes, le banc de pierre, où ils avaient échangé les paroles qui les avaient liés l'un à l'autre, tout les ravit. Ils refirent, à deux, les promenades qu'ils avaient faites avec Emilie, si gaîment, à travers les épaisseurs mystérieuses des taillis. Ils oublièrent le monde, se dégagèrent de tout ce qui n'était pas eux et vécurent dans un égoïsme exquis.
Si, à cette heure de son existence, Hélène avait pu compléter, pour Louis, les pures jouissances morales par des satisfactions un peu moins éthérées, si elle n'avait pas été obligée de se renfermer dans un platonisme absolu, elle aurait, sans aucun doute, attaché son mari par des liens de chair bien difficiles à rompre. Mais tout ce qu'elle prodiguait de grâce physique, d'ingéniosité intellectuelle, ne remplaçait pas, pour cet homme jeune et ardent, les douceurs apaisantes de la possession. Plus elle se faisait plaisante, et plus elle augmentait le danger. Elle alimentait, elle-même, un incendie qu'elle ne pouvait pas éteindre.
Revenu de son excursion en Orient, Lereboulley avait repris le maniement de ses immenses affaires. Son séjour à bord de la Sirène s'était prolongé un peu plus qu'il ne l'aurait voulu. Mais, une fois en route, il lui était bien difficile de résister aux caprices de Diana, et s'il avait été sincère, il eût déclaré qu'il ne regrettait pas le temps qu'il perdait, nouvel Antoine, à suivre cette séduisante Cléopâtre. Thauziat avait retrouvé, au bout de quelquesjours,toutesaliberté d'esprit, etles sombres vapeurs qui obscurcissaient son front au départ, s'étaient dissipées. Ses compagnons de voyage l'avaient
revu tel qu'il se montrait d'ordinaire : brillant, spirituel, mais avec une pointe d'amertume misanthropiquc (jui devait être désormais la marque de son esprit. Ce vainqueur avait connu la défaite et il en gardait, pour toute sa vie, le cuisant regret. Il ne parlait jamais de Louis ni d'Hélène et ne supportait pas qu'on lui parlât d'eux. Diana s'y était risquée une fois, mais avait été si rudement accueillie , qu'elle n'avait pas eu la fantaisie de recommencer.
Il était évident que Thauziat, au fond du cœur, avait encore douloureuse la plaie de son amour blessé. Incontestablement, à une heure donnée, il y aurait un parti à tirer de cette douleur et de cet amour. M""^ Olifaunt y rêvait souvent, et, dans le secret de sa pensée, formait ce doux projet de se venger, sans miséricorde, de ce Louis qui l'avait si insolemment méprisée, et de cette Hélène, qui était honnête, lière et heureuse. Couchée sur des piles de coussins , à l'avant du navire , abritée sous une tente suspendue aux bordages , la belle Anglaise laissait errer ses yeux sur l'azur du ciel, en caressant ces songes féroces, pendant que Lereboulley jouait de redoutables parties de besigue avec sir James, bourré de grog, et que Thauziat, monté sur la passerelle, tirait des mouettes pour se distraire.
Ils avaient ainsi abordé à Smyrne , visité Jérusalem et les saints lieux, relâché à la Corne d'or, devant le féerique tableau qu'offre Constantinople, traversé l'archipel grec pour aller atterrir au Pirée. Athènes, dont ils se promettaient des merveilles, leur avait paru une bourgade mesquine et sale. Ils étaient partis très désenchan-
tés de cette Grèce, que les merveilleux récits des poètes leur avaient fait imaginer si grande, si splendide, et qui n'était, en somme, qu'un petit pays d'aspect grisâtre, où les forêts étaient des buissons, les fleuves des ruisseaux, et les cités des villages.
— La Grèce, avait déclaré Thauziat, n'existe que dans les livres classiques. C'est un pays chimérique créé par la littérature ancienne. Une faut pas la chercher au sudest de l'Europe si on veut la retrouver, il faut relire Homère, Sophocle, Aristophane, Thucydide et Hérodote. C'est un fantôme brillant paré de souvenirs immortel , qu'il convient de laisser dans son ombre sacrée. Si on l'évoque, on ne voit plus, les bandelettes déchirées, qu'un afTreux squelette décharné et misérable... Votre Byron était un fou, sir James, ou plutôt c'était un orgueilleux , qui a voulu avoir la mesure de son pouvoir sur l'esprit de ses contemporains en' essayant de ressusciter le cadavre... Il en est mort, c'est sa punition.
Sir James quitta de vue ses cartes pendant une seconde, et dit :
— Byron était un immense poète : il vendait ses ouvrages une guinée le vers.
— Bravo, sir James!... Toujours poétique! s'écria Thauziat. Lereboulley, marquez donc soixante de dames. Sir James est aimable : il vous laisse les dames!
Regardant, devisant, dénigrant, les voyageurs étaient revenus à Marseille, d'où ils s'étaient dirigés sur Paris; C'était au mois de mai, et Hélène était alors au comble del'ivresse. Lereboulley alla déposer quelques bulletins dans les urnes du Sénat, prit la parole dans quelques
commissions où il avait de l'influence, mit au courant tout le travail qui se trouvait arriéré et , en quelques semaines, avec une âpreté dont la Bourse se rendit un compte cruel, rattrapa l'argent que la Sirène lui avait coûté.
Quant à Thauziat, jamais il ne jeta un éclat plus vif que pendant les quelques semaines qui suivirent sa rentrée enFrance. On eût dit qu'un démon le possédait. Il eut une aventure des plus bruyantes avec la femme du baron Opperger, le riche banquier allemand qui a eu de si pénibles démêlés avec la police correctionnelle, et n'en paraît nullement affecté. Les journaux s'étant emparés de l'anecdote et l'ayant racontée avec force détails, Clément se battit, en deux jours, avec deux des plus venimeux chroniqueurs de la Presse à scandale, et les coucha, l'un après l'autre, sur le carreau. Il tailla à banque ouverte, toute une nuit, au cercle, et emporta aux pontes cent quarante mille francs, qu'il distribua le lendemain à des établissements hospitaliers. Il gagna aux courses d'Auteuil le grand steeple-chase international avec Braconnier, un cheval qu'il avait acheté trois mille francs dans un prix à réclames de courses plates et qu'il avait entraîné sur les obstacles. Il fit diversement parler de lui, et fut, penu«iit un mois, le lion du jour.
Au plus beau moment de cette vogue, Lereboulley, un soir qu'il avait besoin de causer avec lui, l'ayant vainement attendu, alla jusqu'à son hôtel. Familier de la maison, il fît signe au valet de pied qu'il était inutile de l accompagner, entra tout dro' t dans le cabinet de Thau»
ziat et, là, surprit son ami étendu sur un canapé, pleurant à chaudes larmes. Debout aussitôt, Clément essaya de donner le change au sénateur; mais celui-ci avait bien vu et s'efforça de lui arracher des aveux. Thauziat affecta de ne pas comprendre. Il causa très librement, plaisanta au bout d'un instant, et fournit sur l'affaire qui amenait Lereboulley tous les éclaircissements désirables avec la plus grande lucidité. Cependant, après s'être un peu trop montré en tous lieux, il s'enferma chez lui et ne sortit plus , en proie à des humeurs noires si violentes, qu'il pouvait àpeine supporter la lumière dans les pièces qu'il habitait. Enfin il se calma, et Lereboulley ayant décidé qu'il partirait pour Évreux la semaine suivante, Thauziat accepta d'aller s'y installer avec lui.
M. et M™^ Olifaunt étaient du déplacement. C'était une fantaisie que Diana avait eue. Emilie, qui recevait la belle Anglaise à Paris, mais lui faisait payer cher sa condescendance, avait formellement déclaré à son père qu'elle ne la recevrait pas à la campagne . Après un échange de paroles, suppliantes de la part de Lereboulley, acerbes de la part d'Emilie, le père et la fille avaient conclu un accord. Le séjour de M™® Olifaunt ne serait que de quinze jours, et pendant ces deux semaines Emilie irait s'installer à Boissise, où, certainement, M""^ Hérault ne demanderait pas mieux que de l'accueillir.
La jeune fille avait, depuis longtemps, un projet et elle trouvait l'occasion bonne pour le mettre à exécution. La petite église du Theil, paroisse du château, très ancienne construction de style roman, était, dans ses J)as-côtés, décorée de peintures murales fort curieuses,
représentant des scènes de la Passion. Le temps avait notablement dégradé les panneaux; quelques-uns même n'offraient plus que de faibles vestiges de couleur. Emilie, qui avait avec le curé, vénérable vieillard, des relations charitables, lui avait souvent dit :
— Vos peintures sont dans un état bien misérable, Monsieur le curé... Il faudra que je vienne un jour avec mes pinceaux, afin de leur rendre forme humaine...
Jamais Emilie, entraînée par le courant de sa vie agitée, accaparée par les invités de son père, ne trouvait trois semaines de tranquillité pour restaurer la pauvre vieille église. Elle pensa : cette fois je vais pouvoir travailler à loisir. De Boissise au Theil il y a deux kilomètres de trajet, en plein bois, par des routes déhcieuses, entretenues comme des allées de jardin anglais. Le lendemain de son arrivée chez ses amis, Emilie, mettant dans une voiture sa boîte à couleurs , ses brosses, ses ap~ puis -main, tout l'attirail qu'elle avait préparé, partit dès le matin pour son « chantier », comme elle disait gaîment. Elle devait déjeuner, dans le jardin du presbytère, avec des provisions qu'elle emportait. Ses amis, vers le milieu de la journée, viendraient donner leur avis sur son travail.
Le jour même où M"^ LerebouUey avait commencé à grimper sur une échelle dans l'égHse du ïheil, M™' Olifaunt, sir James, Thauziat, et quelques jeunes boursiers avaient débarqué à Évreux, chez le sénateur. La propriété du grand électeur du département est située, k cinq minutes de la ville, sur le bord de l'Iton. Une extrémité du parc touche au faubourg, l'autre va rejoin-
dre les bois de Boissise. L'habitation , construite avec une partie des matériaux de l'ancien château de Navarre, par le père de Lereboulley, date de 1 838. C'est une vaste construction blanche, dans le style Louis XV, flanquée de deux ailes et ornée d'un assez beau perron de huit marches. L'intérieur est d'un luxe remarquable. Les objets d'art les plus précieux sont entassés en si grand nombre, dans les vastes pièces de réception du rez-dechaussée, qu'à Évreux on appelle le château du sénateur : le musée Lereboulley. Le parc, fait de pièces de terre achetées les unes après les autres, a coûté les yeux de la tête. Lorsque Lereboulley promène ses invités dans certaines parties de sa propriété, il a coutume de dire : « Ici, mes amis, un peu de recueillement; nous marchons sur des pièces de vingt francs !»
Ce parc de soixante hectares, planté d'arbres séculaires, peut rivaliser avec celui de Boissise. Le luxe dés fleurs y est encore plus exagéré que chez M™^ Hérault. Le sénateur a rernis là direction de ses jardins àdes Anglais qui obtiennent des résultats prodigieux. Les serres à raisins attirent la curiosité des amateurs de toute l'Europe. Les plus beaux produits et les plus variés y sont en pleine maturité, depuis le mois demai jusqu'à la fin de février. Ainsi, d'un bout de l'année à l'autre, le sénateur a, sur sa table, du raisin frais. Tout est à l'avenant. Il y a quelques années, Lereboulley eut la fantaisie de faire de la pisciculture. L'Iton traverse son parc et y alimente une admirable pièce d'eau; Des bassins, gradués suivant l'âgé des truites , mis en communication par des canaux en ciment, amènent dans l'élevage
une eau claire et fraîche. Des grillages arrêtent les petites truites, qui sont continuellement nourries avec des cervelles de moutons etdes mouches, dont l'éclosion est obtenue artificiellement. Une cascade de dix mètres de haut sert de barrage au lac, dans lequel les poissons d'argent passent au soleil comme des éclairs. Lereboulley qui, même d'une fantaisie, veut tirer un résultat pratique, envoie tous les ans, au moment du carême, dix mille truites à la Halle. Aussi Thauziat, dans un jour de gaité, écrivit ainsi l'adresse de son ami: « M. Lereboulley, sénateur, marchand de poisson», ce qui souleva dans la ville d'Évreux une rumeur d'indignation.
Installés dans cette somptueuse demeure, les invités occupèrent deux jours à tout visiter. Puis, leur curiosité étant satisfaite, ils commencèrent à ressentir la torpeur spéciale à tout Parisien qui se trouve, depuis quarante-huit heures, éloigné du boulevard. Lereboulley, accaparé par sir James, qui lui faisait subir au besigue des Waterloo désastreux, mit les écuries à la disposition de ses hôtes.
Alors, tous les jours, vers trois heures, lorsque la chaleur commençait à tomber un peu, une cavalcade à la tête de laquelle se trouvait Diana sortait par la porte du parc et s'engageait dans les taillis de Boissise. La belle Anglaise, serrée dans une amazone de drap bleu, à corsage de piqué blanc, coiffée d'un feutre gris à long voile, allait par les routes, suivie de trois ou quatre cavahers, dont Thauziat, courant devant elle tout droit, comme au hasard. Elle connaissait cependant très bien le pays, ayant pris la peine d^ l'étudier sur une grande carte qui
était suspendue dans le cabinet de Lereboulley. L'insouciance de Diana était si merveilleusement jouée, que Clément s'y laissait prendre, et ne devinait pas les projets qui, doucement, se développaient dans l'esprit de la perverse et charmante femme. Peut-être était-il luimême si profondément absorbé par ses pensées qu'il n'avait pas sa pénétration habituelle. Mais, depuis quatre jours, M^'^Olifaunt tournait autour de Boissise, rétrécissant, un peu plus chaque fois, son parcours, comme unépervier qui vole en grands cercles au-dessus de sa proie pour la fasciner et l'engourdir.
Un soir, vers cinq heures, le bourg du Theil fut tiré de son calme par les pas de quatre chevaux dont les fers sonnaient sur le pavé de la route. Les chiens endormis à l'ombre des portes aboyèrent ; les poules, qui picoraient dans la poussière, s'élancèrent effarées vers les cours. Quelques enfants et des femmes sortirent curieusement des maisons. C'était Diana qui passait avec son escorte. Les bêtes avaient chaud, les cavaliers avaient soif. Sur la place une auberge s'offrait, attrayante, avec son pignon fleuri de clématites.
— Arrêtons-nous, dit Diana à ses satellites, il doit y avoir du cidre frais dans cette maison... Nous boirons, pendant ce temps-là nos chevaux souffleront. . . Cela nous fera du bien à tous.
Thauziat mit pied à terre , enleva Diana de sa selle, •et, sous une tonnelle ombreuse, les quatre promeneurs s'attablèrent. Ils n'étaient pas là depuis cinq minutes qu'un duc attelé de deux petits chevaux, roulant devant l'auberge, alla s'arrêter à l'ombre du portail de l'église.
— Mais c'est une voilure à Lereboulley, dit Diana, je reconnais la livrée... Voyez donc, Messieurs...
Ils firent quelques pas et s'approchèrent du cocher qui était descendu et se tenait à la tête de ses poneys.
— Est-ce que vous êtes de chez M. Lereboulley? demanda Thauziat.
Le cocher mit le chapeau à la main :
— Oui, Monsieur, mais je viens de Boissise... Je suis attaché au service de M"*^ Emilie.
— Ah ! M'i^ Emilie est là? fit M"^*^ Olifaunt, en fronçant légèrement le sourcil.
— Oui, Madame, avec M"*' Hérault... Mademoiselle travaille aux peintures de l'église.
— Thauziat, allons donc voir ça, dit la belle Anglaise. C'est peut-être curieux!... Messieurs, attendez-nous un instant.
Clément suivit d'abord Diana, puis, arrivé près de ïa porte :
— N'entrons pas, ma chère amie... Qu'irions-nous fairelà?Nous dérangerons M^^^ Lereboulley, qui estsans doute en costume d'atelier.
— Et puis, surtout, nous nous trouverons en face de ^jiDc Hérault, interrompit M™'' Olifaunt avec un mauvais rire, et vous avez peur d'elle, c'est visible.
— Oui, j'ai peur d'elle, répéta-t-il froidement. Puisque c'est entendu, retirons-nous.
— Mais, moi, je n'ai peur ni de la belle Hélène, ni de la sage Emilie... et j'y vais.
Thauziat fit un mouvement pour retenir Diana, mais il la connaissait assez pour savoir qu'une fois son désir
jianifesté, elle ne renoncerait pas à le satisfaire. Il l'accompagna donc, un peu inquiet, car il redoutait d'elle plutôt une méchanceté qu'une maladresse.
La petite porte de l'église, en se refermant, les plongea dans une assez profonde et très fraîche obscurité. Les fenêtres du côté gauche avaient toutes été bouchées avec de larges toiles, afin d'éviter un faux jour. Seules les ogives du côté droit laissaient entrer la lumière, et les chapelles, ainsi éclairées, paraissaient plus nues et plus délabrées.Devant l'autel de la Vierge, un petitéchafaudage volant avait été dressé, et, sur les planches, à un mètre de terre, Emilie se tenait, le pinceau à la main. Au bout de l'échafaudage, assise sur une chaise de paille, M™^ Hérault, son fils dans les bras, posait.
C'était une nativité que M^^^ Lereboulley avait commencé à reprendre. Le personnage de la Vierge Marie était complètement effacé, et n'ayant point de modèle à sa disposition, la jeune fille avait prié con amie de bien vouloir lui consacrer trois ou quatre après-midi. Vêtue de blanc, ses beaux cheveux châtain-clair lissés en bandeaux sur le front, le regard baissé vers son enfant, rose et joufflu comme un ange de Murillo, Hélène était d'une beauté divine. Un rayon du soleil déclinant dans le ciel illuminait son visage, jetait dans sa chevelure des reflets d'or et entourait ainsi sa tête d'un nimbe mystérieux. Diana et Clément s'arrêtèrent un instant, dans l'ombre du baptistère, à regarder ce tableau inattendu. Un tel charme de pureté s'en dégageait, que le cœur de la belle Anglaise se serra, et qu'un soupir monta à ses ièvres. Ellejetauncoupd'œil sur Thauziatdeboutauprès d'elle.
Elle le vit sombre et pensif. Alors, faisant un geste d'envie :
— Ces gens-là sont heureux! murmura-t-elle.
— Oui, ajouta Clément avec amertume, et ils méritent de l'être !.. Ce sont des cœurs purs qui se contentent des simples joies de la vie, ne cherchent pas les émotions dévorantes, les plaisirs excessifs... Voyez le cadre de l'existence menée par ces deux femmes aujourd'hui : une pauvre église de village pleine d'ombre et de silence ; elles sont restées là tranquillement, satisfaites d'être ensemble, et de concourir, chacune dans la mesure de ses forces, à une œuvre utile... Iriez-vous, Diana, poseï pour les vierges, pendant des heures, sur des planches à peine rabottées? Non! Ces joies-là ne sont pas faite» pour tout le monde. A nous, ma chère, il faut celles quedonne le luxe!...
Seslèvres se contractèrentcomme s'il essayait de sourire.
Diana le regarda en hochant la tête, puis, avec douceur :
— Vous voulez faire, quand même, l'esprit fort, mon pauvre Clément; mais vous souffrez. Voyons, vous l'aimez donc bien encore?
Il ne répondit pas et son pâle visage demeura impassible et glacé.
— Éloignons-nous , dit M"'^ Olifaunt avec une véritable pitié, vous aviez raison : il ne fallait pas entrer ici.
Ehe fit quelques pas en arrière, mais la voix d'Émi- Ue s'e\eva sous la voûte sonore de l'église :
- ()i>\aoncestlà?demandaitlajeune fille... J'entends
parler depuis un instant... Est-ce vous, Monsieur le curé?
Les faibles planches de l'échafaudage crièrent sous son poids. Elle allait descendre.
— Nous sommes pris, dit la belle Anglaise... Il faut faire bonne contenance.
Et, marchant vers la chapelle, elle sortit de l'ombre.
— Eh! c'est M™'' Olifaunt! s'écria Emilie. Dans une église? Et par quel hasard? Voudriez-vous abandonner la religion réformée, et vous convertir au catholicisme? Mais, n'est-ce pas M. de Thauziat qui est avec vous?
A ce nom, Hélène tressaillit et devint un peu pâle. Elle dirigea ses regards vers M'^*" Lereboulley, comme pour l'interroger. Elle la vit aussi agitée qu'elle-même.
— Ma chère Emilie, dit d'un ton dégagé la belle Anglaise, nous nous étions arrêtés dans ce petit pays, quand nous avons appris que vous travailliez dans l'église... M. de Thauziat et moi nous avons eu la tentation d'admirer les belles choses que vous faites... Mais, ajoutât-elle avec un charmant sourire , en se tournant vers ]^fme Hérault, le tableau vivant que nous avons vu en entrant, nous a paru si joli que nous avons oublié de regarder les peintures.
— Ah ! ma chère Hélène , voici un petit compliment qui est à votre adresse, dit Emilie, dont les paroles furent entrecoupées d'un rire nerveux. Gomment se faitil, Clément, que ce ne soit pas vous qui ayez trouvé cela? Vous vous êtes laissé damer le pion , mon cher !
— M. de Thauziat a pu le penser, sans avoir le dessein de le dire, riposta tranquillement Diana en exami-
nant l'ouvrage d'Emilie avec un lorgnon d écaille qui lui donnait un air de superlative impertinence. "•
Clément, après avoir salué M"" Lereboulley, s'était approché de M"*' Hérault. Très troublée, elle leva vaguement sa main vers lui. 11 n'avait qu'à la prendre, mais il sembla ne pas la voir et s'inclina seulement.
— Et alors, Emilie, voilà que vous faites concurrence à Raphaël? reprit M™^ Olifaunt... C'est très bien, votre madone... très bien î très bien ! Le bambino surtout est délicieux... Presque aussi délicieux que nature!...
Elle se pencha vers l'enfant , qui sourit à ses yeux bleus, à ses cheveux d'or, et qui tendit ses petits bras comme pour se pendre à ses épaules.
Emilie , alors , s'adressant à Diana avec une ironie féroce :
— Vous voyez, ma chère, c'est un garçon : il veut déjà vous embrasser!
— C'est moi qui l'embrasserai, si sa maman le permet, fit M™® Olifaunt, sans rien perdre de son sang-froid.
Elle pencha son visage vers l'enfant, et de ses lèvres elle effleura délicatement la joue satinée du bébé.
— On ne peut pas savoir encore à qui il ressemblera, reprit-elle... Regardez donc, Thauziat.
Clément resta immobile, mais, de sa voix grave, il dit :
— Je souhaite qu'en tout il ressemble à sa mère. Et, saluant Hélène, il fit quelques pas et resta à l'écart.
— Vous ne lui mettez rien autour du cou. Madame? demanda la belle Anglaise. ..Peut-être avez-vous tort... J'ai rapporté de Syrie de très beaux colliers de corail;
faites-moi la grâce de permettre que j'en envoie un à ce cher mignon... Vous verrez comme ces pCxles roses seront en valeur sur sa peau si blanche.
Sans laisser à Hélène le temps de lui répondre, elle salua, puis, s'adressant à Emilie, qui la suivait des yeux :
— Vous n'avez point de commission àmedonner pour votre père?
. ~ Si, répondit M^^LerebouUey, dites-lui que j'espère avoir bientôt la liberté de rentrer chez lui.
Elle fit à Thauziat un geste amical et, sans plus s'occuper de Diana, elle se remit à peindre. .■ . : — Vous avez été bien dure pour cette pauvre femme, dit alors Hélène. 11 me semble qu'elle méritait un peu pjus d'indulgence.
— Parce qu'elle a flatté et caressé votre enfant, interrompit Emilie. Ne vous laissez pas prendre fi ses façons hypocrites. Vous ne la connaissez pas. Espérons que vous n'aurez pas l'occasion de la connaître. Tenez-la toujours loin de vous et des vôtres, profitez de mon aver- -lissement, car d'elle peut vous venir un grave danger.
Hélène pensa à la première rencontre qu'elle avait faite de la belle Anglaise, à l'exposition où Emilie avait envoyé son portrait. Elle se rappela les yeux de Diana chargés d'une haine incompréhensible, et un pressentiment douloureux lui serra le cœur. Ses regards tombèrent sur le petit Pierre, qui s'était paisiblement endormi sur ses genoux; elle le pressa contre sa poitrine et il lui sembla qu'avec une telle cuirasse nul coup ne saurait l'atteindre.
[ .Diana' et Thauziat avaient traversé Téglise. Au mo-
VOLONTÉ. 2oJ'
ment d'ouvrir la petite porte battante, la jeune femme dit :
— Elle n'est pas bavarde, M"'*' Hérault... Elle ne nou^. a pas fait entendre le son de sa voix... Mais elle est jolie... Je comprends qu'elle vous plaise.
Ils sortirent. La lumière du jour, après leur statio^i; dans l'église sombre, les aveugla. Ils demeurèrent un. moment sans voir distinctement . Cependant, il leursem-; bla que le groupe de ceux qui les attendaient sous la^ verte tonnelle de l'auberge, s'était accru. Ils s'approche-^, rent, et, causant avec leurs amis, ils aperçurent Louis; Hérault. Il arrivait de Boissise, à pied, par le parc, et. avait été fort étonné de s'entendre héler, comme il traversait la place. Il avait reconnu deux de ses amis du. cercle, buvant du cidre et fumant des cigarettes. ..
— Comment! c'est vous? dit-il. Qu'est-ce que vous faites donc là?
— Nous attendons M""^ Olifaunt et Thauziat, qui sont entrés dans l'église. . .Nous retournons chez Lereboulley.
Le front de Louis se rembrunit. Dans ré£:lise : c'était
là qu'il allait, lui aussi, rejoindre Hélène et Emilie. Les deux jeunes femmes s'étaient donc trouvées face à face, avec Diana et Clément. L;a rencontre avait-elle été volontaire de la part de ceux-ci, et étaient-ils venus audevant de M™*^ Hérault et de M^^^ Lereboulley, ou bien le hasard avait-il tout fait? En y réfléchissant, sa première impression , qui avait été mauvaise , se modifia et devint meilleure. Ne.faudrait-U pas, dans un temps, donné, se revoir? La froideur que lui montrait Thauziat j x^. .pinberait elle patjuo Jour ou l'autre j et ne seraieijt-
ils pas amis comme par le passé? Alors ne valait-il pas mieux que le bon accord se rétablit le plus promptement possible?
Cependant, il se souvint des dispositions hostiles d'Hélène et de l'opposition qu'elle avait faite chaque fois qu'il avait témoigné le désir de se raccommoder avec Thauziat. Gomment allait-elle se comporter en présence do Biana et de Clément? Pour Diana, il était sans crainte. Jamais Hélène n'avait soupçonné son commencement d'intrigue avec la belle Anglaise. Mais pour Clément? n ne ressentit pas la moindre jalousie, à la pensée que celui qui avait tant aimé sa femme était auprès d'elle. Sa tranquillité fut complète. H avait reçu trop de preuves de la ferme raison d'Hélène pour avoir une seconde d'inquiétude. Ce fut un grand malheur pour la jeune femme : Louis, moins sûr d'elle, se fût mis en défense contre un danger possible. Il eût éloigné Thauziat et M™^ Ohfaunt. H n'y songea aucunement, et là oii une autre femme, vaine et frivole, eût été protégée, M""^ Hélault, à cause de sa supériorité morale, ne le fut pas.
En voyant Diana et Clément s'avancer, Louis marcha à' leur rencontre.
— Eh bien I mais nous aurons vu toute la famille, dit là jeune femme ; car, après la mère et Fenfant, voici le 0xel... JBonjour, mon cher monsieur Hérault, le mariage vous réussit fort bien, vous êtes frais comme une rose!... Allons, Thauziat, ne faites pas grise mine, et donnez honnêtement la main à votre ami qui vous tend îa sienne depuis une minute.
i>evant cette main, qui s'ouvrait franche et cordiale^-
,, dément était resté interdit. Sa loyauté répugnait à la , prendre. Jusque-là il avait su se tenir à distance de Louis et ne point lui manifester les sentiments qu'il éprouvait. Il l'avait dit à Hélène : je ne pourrai vous voir à lui sans le haïr. Le haïssait-il? Non! De la haine envers cet être si faible, c'eût été beaucoup pour l'âme hautaine de Thauziat. Mais un éloignement presque insurmontable. Il ne lui voulait pas de mal, il se sentait trop supérieur à lui pour cela. Il souhaitait seulement ne le point rencontrer, n'avoir aucun rapport avec lui. Et, brusquement, il se trouvait en sa présence, sans qu'il lui fût possible de se dérober. Entre Louis et lui, il n'y avait que la distance de cette main tendue, qu'il regardait sans se décider à la toucher. Si je lui donne la main, pensa-t-il, je le tromperai, puisque je ne pourrai lui rendre l'amitié ancienne. Je serai donc un fourbe et un hypocrite. Si je me détourne, il faudra donc renoncer à m'approcher d'Hélène, et, sans la voir, sans lui parler, je ne puis plus vivre. D'un côté une infamie, de l'autre le désespoir. Un violent combat s'engagea dans sa conscierce entre son amour et sa fierté. Il fit un 58ste de colère, pâlit légèrement, et l'amour fut vain- . queur.
Louis tendait la main à Clément, mais il regardait Diana, et jamais elle ne lui avait paru plus beUe. Sa taille élancée et souple, moulée dans son amazone, se cambrait voluptueusement et, sous le chapeau gris posé sur ses cheveux blonds avec une crânerie provocante, ses yeux étaient couleur de bleuet. Ses lèvres entr'ouvertes laissaient apercevoir ses petites dents en forme
d'amandes, et son sourire était à la fois tendre et moqueur. Le souvenir du baiser échangé avec cette adorable femme, le soir de la redoute, revint à Louis, et il frissonna jusqu'au fond de sa chair. Il avait oublié Thauziat, il avait oublié Hélène ; des battements violents soulevaient son cœur. Il ne voyait plus que cette Diana perverse et charmante dont l'amour devait causer un délire atroce et délicieux. La main de Thauziat touchant la sienne l'arracha à sa contemplation passionnée. Il serra et garda cette main.
— Tu ne me la reprendras plus ? dit-il. Promets-moi que tout ce qui nous a séparés est oublié.
Gément baissa la tête et murmura :
— Tout.
— Oh ! Je te connais , reprit Louis , et ton dépit ne pouvait pas être de longue durée I Tu as vu Hélène, dans l'égUse ? Tu lui as parlé ? ... Je vous raccommoderai et vous serez amis... Vois-tu, mon cher Clément, c'est une bonne mère de famille... Nous sommes de vrais bourgeois... Ah! notre manière de vivre manquerait, pour toi, de grandeur et de relief. Du reste, tu n'étais pas du tout fait pour le mariage... Tu en as eu le caprice... Mais estime-toi très heureux de n'avoir pas été à même de réahser ta fantaisie... Les aigles comme toi ne sont pas faits pour avoir les ailes liées... Un pauvre coq comme ton serviteur, passe... Et encore!
— Et encore? Voyez-vous ça! fit Diana gaîment.
A mesure que Louis parlait, un pli sardonique se creusait autour de la bouche de Thauziat. Son ami avait voulu essayer d'endormir ses dernières rancunes. Il n'a-
VOLOiNTÉ. 235
vait réussi qu'à exciter en lui une méprisante pitié. Ainsi, voilà comment cet homme aimé appréciait son bonheur! Voilà quel cas il faisait de cette femme adorable, dont la possession eût dû lui mettre, pour toute sa "\ie, une flamme d'orgueil dans les yeux. Une bonne mère de famille, un couple de bourgeois! Comme dans les grossières féeries, le ch?«T^ <^^ triomphe se changeait en vulgaire pot-au-feu.
— Eh bien ! mon cher monsieur Hérault, maintenant que vous nous avez tracé ce charmant tableau de votre bonheur, dit M"^® Olifaunt avec gravité, recevez toutes nos félicitations... Il est certain que vous n'avez rien à regretter de votre existence passée.
— Peut-être, fit Louis, en dévorant des yeux la belle Anglaise.
— Nonl non! Rien!... Ou vous seriez le plus abominable des ingrats ! Vous avez la sécurité du cœur, la régularité de l'existence. Les grands désordres delà passion, ce n'est pas du tout votre affaire, à l'inverse de ce que vous disiez, tout à l'heure, si ingénieusement à Thauziat... Tenez-vous les pieds chauds et la tête fraîche. Vous livrez très vieux!
— Vous vous moquez de moi. Madame ; mais je n'ai rien à réclamer : c'est votre droit.
— Vous êtes bien aimable de me le concéder.
— Vous seriez femme à le prendre...
Oh! Je prends volontiers tout ce qui me plaît. En disant ces mots, elle examinait Louis à travers son lorgnon décaille, les yeux demi-clos, la bouche plissée par une moue coc[uette :
— N'allez pas vous flatter que ce que je dis soit pour TOUS, ajouta-t-cUeavec impertinence... D'ailleurs, vous ne comptez plus, avec votre fil à la patte.
— Je ne suis pas si enchaîné que vous le croyez, répliqua-t-il vivement... M'autorisez-vous à aller vous voir?
— Non, mon bel ami, non. Restez à roucouler dans votre pigeonnier... Thauziat, vous êtes témoin que je refuse de recevoir Monsieur.
— J'irai malgré vous, dit-il en riant. Mais serais-je donc si coupable ?
— N'en ayez pas l'espoir!
Diana passa devant lui, en montrant, sous sa jupe retroussée, une ravissante petite botte vernie dont le talon frappait le sol avec un bruit cavalier.
— Allons, Messieurs, assez bavardé ; nous avons une bonne lieue à faire pour rentrer...
Elle s'approcha des chevaux. Sans lui demander la permission, Louis la prit par la taille et, d'un seul effort, n la plaça en selle. Elle le regarda de haut, avec son sourire irritant :
— Tiens! vous êtes plus vigoureux que je n'aurais pensé.
Elle rassembla les rênes, toucha son cheval, et saluant Louis de la main, elle partit au trot dans un nuage de poussière.
— Au revoir, Thauziat. Adieu, Messieurs, cria Hérault. Et, seul au miheu de la place, les yeux troubles, le sang tumultueux, il poussa un soupir, puis entra dans l'église.
Sur la route, Diana courait côte à côte avec Clément.
VOLONTÉ. 2ci/
Ils restèrent un temps assez long sans parler, enfin jyjme oiifaunt s'adressant à son compagnon :
— Eh bien ! vous voilà, tout au moins en apparer.ce, remis avec Louis... Il vaut mieux qu'il en soit ainsi. V<yus tourniez au beau ténébreux.
Clément montra à son amie son visage sombre comme la nuit :
— J'aimentideux fois, en action et enparole, Diana: j'ai donné la main à Louis, et je lui ai dit que tout était oublié. C'est la première fois que je commets une lâcheté, et j'en souffre affreusement.
— Exagération'.... En amour, c'est très admis! Avezv vous entendu comme votre Pylade vous prêchait d'exemple ? Si j'avais voulu, je l'emmenais dîner avec nous. Il a trahi sa femme , en pensée , plus de dix fois , pendantlescinq minutes que nous avons passées avec lui. Et vous auriez des scrupules? Vous êtes un peu trop paladin!... Soyez donc de votre siècle, mon cher : la morale n'y a pas cours et il n'y a plus que les imbéciles qui soient vertueux !
— Je n'avais qu'une religion : c'était l'honneur , dit Thauziat d'une voix étouffée, et j'y ai manqué.
— Votre religion, c'est l'amour que vous avez pour une femme. L'amour n'est-H pas le suprême mobile des actions humaines? Tout ce qui se fait de véritablement grand , même dans l'infamie , c'est l'amour qui l'inspire. Sachez donc vous mettre au-dessus du vulgaire, mon, chcF Clément. Est-ce que, pour une certaine catégorie d'êtres vivants, les principes généraux qui régissent le monde peuvent compter? Vous laisserez-vous garrot-
ter par des liens moraux qui n'existent que parce que vous le voulez bien? A quoi servirait d'être supérieur aux autres hommes, pour se courber sous le même joug? Brisez vos entraves , et posez comme règle unique : votre bon plaisir. C'est ce que j'ai fait depuis longtemps, et je ne le regrette pas. En somme, il n'y a qu'une seule chose qui compte : vous aimez?
— Comme un insensé ! dit Thauziat.
— Eh bien ! rappelez-vous ce que je vous ai dit, il y a plus d'un an : vous vous trouverez en rivalité d'amour avec Louis Hérault... J'avais comme une prescience de l'avenir. Vous m'avez répondu en riant : ce jour-là, je vous le rendrai, ce sera ma vengeance : Ce jour-là est venu. Clément... Mais je ménagerai votre conscience, <jui est chatouilleuse. Je ne vous demanderai pas de me rendre Louis Hérault. Je saurai le reprendre toute seule. Et quand vous verrez la belle madone trahie, outragée par celui à qui elle vous a sacrifié, il estprobable, alors, que votre vertu remontera définitivementvers le ciel et que vous cesserez d'être un ange pour vous retrouver un homme.
— Diana! s'écriaClémentavecforce, je vous défends...
— Chut ! fît la belle Anglaise, en lui coupant la parole, on ne défend rien à une femme !
Et comme Thauziat voulait encore parler , la suppUer :
— Taisez-vous ! Voici ces messieurs qui se rapprochent. Ils pourraient nous entendre.
Elle ajouta à voix basse :
— Lorsque la femme que vous aimez sera dans vos bras, souvenez-vous que c'est Diana qui l'y aura mise.
Avec l'automne les grandes affaires avaient repris. Lereboulley, Thauziat et He'rault, plus unis que jamais, posaient les premières assises de la société du câble, et de fréquentes conférences se tenaient, rue Le Peletier, dans les bureaux de Lereboulley. Il y avait à résoudre de sérieuses questions, avant de s'engager définitivement dans cette importante entreprise. Les sociétés anglaises s'étaient émues de cette tentative de concurrence, et, très puissantes, de plus, en possession du trafic, elles, s'apprêtaient à entamer une lutte à outrance contre l'exploitation française . Il fallait prévoir un abaissement du; tarif de transmission, et, en conséquence, établir le câble dans des conditions économiques telles qu'on pût non seulement combattre, mais triompher. C'était du moins ce que Louis expliquait à sa femme avec un luxe de détails , une prolixité d'appréciations qui donnaient à Hélène une haute idée des travaux qui se préparaient.
Cependant, l'insistance avec laquelle il parlait à tout propos de cette affaire , mettant sur le compte des étu-
des , ses sorties de plus en plus fréquentes , commençait à inspirer de l'inquiétude à la jeune femme, et, un jour qu'Emilie dînait Faubourg- Poissonnière, Hélène lui avait dit au milieu de la conversation :
— Votre père ira-t il en Amérique pour le câble, comme il est allé à Corinthc, au printemps, pour le percement de l'isthme?
Emilie avait répondu en riant :
— Papa est allé à Corinthe pour se promener avec M"*^ OUfaunt. Sans le yacht, et sans la charmante passagère qui était à bord , il aurait envoyé un de ses représentants... Du reste, je ne l'entends jamais parler ni du câble, ni de l'Amérique.
— Mais ces messieurs passent presque toutes leurs soirées ensemble à étudier le projet d'établissement.
Emilie jeta un rapide regard autour de la table. Elle ■vit Hélène inquiète, Louis fort troublé. Elle eut l'intuition que le terrain sur lequel son amie essayait de l'engager était dangereux, et, coupant court à tout éclaircissement :
— Tout cela est très possible... Mon père ne me souffle jamais mot de ses affaires .
— S'il te racontait ce que nous débattons entre nous, dit Louis reprenant contenance, cela ne t'amuserait guère. Ce ne sont que détails techniques et entassements de chiffres à perte de vue... Figure-toi...
— Oh ! mon cher Louis , grâce ! s'écria Hélène avec une gaîté affectée. Réserve tes démonstrations pour notre intimité.
Elle dirigea sur son mari un coup d'oeil profond :
— Moi, je t'ôcoiite volontiers... Gela m'instruit.
On changea de conversation. Mais, après le dîner, sous prétexte de fumer une cigarette, Emilie emmena Louis dans son cabinet de travail, et là, brusquement :
— Tu fais donc des cachotteries à ta femme, toi? Qu'est-ce que c'est que ces histoires de conférences, le soir, avec mon père et ïhauziat?... Comme si mon père, passé sept heures, et le courrier signé, s'occupait d'autres choses que de ses plaisirs? Est-ce que tu en ferais autant, mon petit?
— Tu rêves! Qu'est-ce que tu vas t'imaginer?
— Eh ! mon cher, ce qui est vraisemblable, étant donné ton caractère. Tu as eu la bonne fortune de rencontrer une femme au cœur angéUque, il y a de grandes chances pour que sa vertu te fatigue et pour que tu coures au vice. Le goût du contraste !... Tu as une trop grande sécurité, cela te donne du loisir, et il est probable que ce loisir tu l'emploies à mal faire. Ce qu'il te fallait, à toi, c'était une femme qui te menât à la baguette et qui, à la moindre alerte, te menaçât de représailles : ainsi tu aurais été tenu en respect. Tu te serais occupé à te défendre, et tu n'aurais plus trouvé le temps d'attaquer. Tu es trop heureux , voilà la morale de l'histoire, et tu cherches le moyen de gâter un peu ton bonheur î
— Ma bonne Emihe, tout ce que tu me débites là est fort piquant et très ingénieux. Je suis touché de la gracieuse opinion que tu t'es faite de mon caractère. Mais ta psychologie est en défaut. Je ne suis pas le monstre que tu crois, et si je sors sans ma femme, un peu plus
que je ne le devrais, les distractions que je prends sont ^ort innocentes.
— Il y a donc quelque chose de vrai dans mes conjec* tures ? s'écria M"® LerebouUey.
— Dans tes conjectures : rien; dans les faits : oui. Je ne m'amuse pas beaucoup, tous les soirs, à la maison, entre ma grand'mère et Hélène. Aussitôt le dîner fini, ma femme s'enferme dans la chambre de son enfant , «t moi j'ai la ressource de m'assoupir au fond d'un fauteuil en fumant un cigare. A neuf heures, ma femme reparait. Je te concède que sa société est charmante, mais, à la longue, elle est un peu monotone. Alors que veux-tu? J'éprouve le besoin de me distraire, de me remuer, de ne pas me laisser ghsser dans la torpeur d'une "vde de ménage, et je sors...
^ Où vas-tu ?
— Au cercle, la plupart du temps.
— Tu joues?
— Un peu. Oh ! très peu...
— Et tu perds, naturellement?
— Ça va et ça vient. Veine et déveine entremêlées. Rien de grave : une partie de père de famille.
— Tu es bien sûr que c'est au cercle que tu vas? Ne me fais pas de mensonge : je le saurai.
— Où veux-tu que j'aille?
— Je ne veux pas ; je crains, voilà tout. Si tu vas au cercle, pourquoi ne le dis -tu pas à ta femme? Il n'y a là rien de criminel, et cela vaadrait mieux que de lui conter des histoires. Tu te couperas un de ces jours, ou tu seras trahi par quelqu'un involontairement, et
alors la'confiance qti'Hélène doit avoir en toi sera ébranlée, elle aura du chagrin... C'est bête ce que tu fais là I
— Si je lui parle du cercle, elle sera inquiète. Elle ne sait pas, comme toi, ce que c'est que la vie des hommes à Paris. Elle sg figurera que j'ai remis le pied dans l'enfer d'où elle se flatte assez ingénument de m'avoir tiré. . . Enfin j 'ai voulu é^iter des discussions , et j 'ai préféré ménager son repos.
— Eh bien! Ne t'en tiens pas aux apparences, ménage-le en réalité... Mais voilà un quart d'heure que nous causons, un plus long conciUabule éveillerait les soupçons, rentrons au salon.
Cette conversation donna fort à penser à Emilie. Elle était trop fine pour avoir accepté, comme argent comptant, les explications de Louis. Elle se mit en tête de savoir exactement ce que faisait son camarade. Elle interrogea adroitement les gens de son entourage, et, en huit jours, acquit la certitude que la majeure partie des soirées que Louis dérobait à la ^ie conjugale, il les pas- . sait chez M"'^ Ohfaunt.
Cependant, Hélène n'était pas dupe non plus des explications que lui fournissait son mari. Mais, à l'inverse d'ÉmiUe, elle ne voulait rien approfondir. Le doute lui paraissait préférable à la certitude. Au fond d'ellemême, elle sentait que si la vérité lui était révélée, il en résulterait la perte de son bonheur. Et, plutôt que de chercher à savoir, elle se bouchait les yeux et les oreilles. Cette vaillante eut cette lâcheté.
Elle se consolait de ses inquiétudes et de ses soupçons avec son enfant. C'était là qu'elle se montrait vrai-
ment dans toute la perfection de son charme et de sa beauté. Sa noble figure prenait une douceur tendre qui faisait rayonner ses yeux, resplendir ses lèvres de l'ineffable grâce de la maternité triomphante. Tenant son petit garçon couché entre ses bras, comme dans un berceau souple et tiède , murmurant à mi-voix des chansons pour l'endormir, ou l'excitant à bondir sur ses genoux, pendant que de cette petite bouche, dans Tanimation du jeu, les éclats de rires tombaient comme des perles égrenées, elle offrait un tableau empreint d'une poésie adorable. C'était là qu'il eût fallu que Louis allât la rejoindre pour se mettre à l'unisson de son esprit et de son cœur. Il eût suffi qu'il la vît ainsi jeune, ardente et dévouée, pourêtre pénétré d'une affection nouvelle, faite d'attendrissement et de respect. Il aurait compris qu'Hélène n'était pas seulement une femme exquise, mais encore une mère admirable, et que , si les hens de leur amour étaient, pour un instant, détendus, des chaînes plus fortes, scellées par la reconnaissance, devaient le retenir auprès de cette créature accomplie.
Mais, au lieu de la suivre, il restait au fumoir à mâchonner un cigare, ou au salon à lire un journal. Vainement, la vieille M"^ Hérault lui disait :
— Viens donc voir déshabiller le petit Pierre, tu seras émerveillé de sa gentillesse c' de sa beauté... C'est un enfant à exposer!
Louis souriait de ce qu'il appelait des exagérations d'aïeule , et ripostait par des phrases toutes faites sur la nécessité de soustraire aux regards du mari les me-
nus détails de l'élevage des enfants. Il citait la nursery anglaise, séparée du reste de l'appartement, pour empêcher tout le tapage fait par les marmots de parvenir jusqu'aux oreilles des parents.
— Mais, mon cher garçon, reprenait la grand mère, ce petit ne crie jamais, on ne l'entend que rire et gazouiller : c'est un prodige ! Et, soigné comme un prince ! Ce monsieur en a, des dentelles!...
— C'est vrai qu'il est très gentil. Mais tous les enfants se ressemblent. Il ne m'intéressera vraiment que quand il commencera à parler.
M"^ Hérault pensait, en soupirant, que son petit-fils se privait de bien douces jouissances, et ne pouvant pas amener Louis dans la chambre de l'enfant, elle y allait pour deux, et restait en extase devant le berceau du petit Pierre, qui dormait, la poitrine soulevée par un souffle égal , ses cheveux blonds sortant de son béguin à entredeux de malines, et ses poings roses fermés, comme s'il voulait se cramponner à son délicieux sommeil.
Hélène, pendant ces heures-là, assise près de la fenêtre, tricotait des chaussons de laine blanche, laissant errer à l'aventure son esprit qui l'emportait souvent loin de cette chambre heureuse où ^dvait l'ange con solateur. Elle se demandait si, entraînée par l'égoïsme maternel, elle n'avait pas eu tort de sacrifier son mari à son enfant. Car, avec la générosité de son caractère, elle s'adressait des reproches et excusait presque Louis de s'être éloigné d'elle. Elle comprenait que l'esclavage, qui lui causait à elle tant de joies profondes, ne pouvait lui plaire à lui. L'existence devait sembler bien mono-
tone à ce jeune viveur. Pourtant, elle s'avouait qu'avec un peu de contrainte, il eût pu la supporter. N'essayaitelle pas de la lui rendre aussi attrayante que possible et, s'il avait eu l'esprit moins superficiel et moins léger, n'eût-elle pas dû y réussir? Jamais elle ne se montrait à lui que souriante et gracieuse. Elle affectait même une coquetterie qu'elle n'avait pas autrefois , et apportait une grande recherche dans sa mise. Peine perdue : son mari l'embrassait distraitement, lui adressait un compliment du bout des lèvres, sans paraître penser à ce qu'il disait, mais restait bel et bien séparé d'elle. Elle ne se croyait pas abandonnée. Elle pensait : c'est tin peu de patience à avoir. Il reviendra à moi quand je ne serai plus une insupportable nourrice , et , avec sa disposition d'esprit à voir toujours le bon côté des choses, elle rêvait une autre lune de miel.
Elle en était pourtant bien loin, et elle en eut trop tôt la preuve. Comme Louis sortait presque tous les soirs, une des satisfactions d'Hélène était d'aller dans l'appartement de son mari , et là, seule, de s'y installer pendant une heure ou deux. Il lui semblait qu'ainsi, elle se rapprochait de lui, et que, dans la pièce silencieuse et \ide, elle laissait un peu d'elle-même, une subtile émanation de sa suave tendresse qui finirait par pénétrer Louis. Elle rangeait les menus objets placés sur la cheminée, ouvrait les armoires, y plaçait des sachets qui embaumaient le Unge et les habits. Tous ces petits soins caressants, dont elle aurait voulu combler l'être chéri , elle les rendait aux choses qui lui étaient familières. Puis, quand elle avait terminé son travail d'at-
tentive ménagère , elle s'asseyait dans le fauteuil de Louis et prenait sur sa table la brochure ou le livre commencé, s'efforçant de saisir la pensée de l'absent, et de se mettre en communication intellectuelle avec lui. Elle s'oubliait ainsi et , un soir, elle entendit son mari qui rentrait, vers minuit, chantonnant un air d'opérette. Elle n'eut que le temps de se lever, ne voulant pas être surprise dans cette chambre dont elle aurait paru forcer l'accès, et de se sauver en emportant sa lumière.
Louis ne se doutait en aucune façon de la fréquentation habituelle de sa femme dans son appartement. Le parfum doux et chaste qu'elle y laissait en se retirant, légère et silencieuse, comme une bonne fée qui veille dans l'ombre, ne l'avait point frappé. Il trouvait tout dans un état parfait chez lui, mais il ne cherchait pas la main qui travaillait discrètement à son bien-être. Peutêtre même ne remarquait -il pas qu'il y eût une amélioration, dans la tenue de sa maison, depuis qu'il était marié. Il avait peu d'ordre et, volontiers, laissait traîner des clefs, de l'argent, des papiers dans ses poches et sur la cheminée, dans des coupes.
Un soir qu'il y avait une première représentation au Palais-Royal, Louis était parti précipitamment après le dîner. Hélène, un peu triste, après avoir couché son petit garçon et fait une partie de cartes avec M"® Hérault, était allée s'enfermer dans le petit salon qui précédait la chambre à coucher de son mari. Là, dans mie demiobscurité, elle n'avait point su réagir contre les impressions vagues, mais douloureuses, qui l'assaillaient en foule. Elle n'avait aucune raison plausible de se tour-
menter plus que d'habitude ; cependant, étendue dans un fauteuil, les mains énervées, elle pleurait sans pouvoir s'arrêter, et ses larmes coulaient, comme un flot brûlant, sur ses joues. On eût dit que le pressentiment d'un malheur prochain lui venait, ou que la perception très nette d'un malheur accompli s'imposait brusquement à elle.
Au bout d'une demi -heure, comme elle était vaillante et raisonnable, elle fit un effort, s'interrogea, ne trouva pas ombre d'un prétexte à ce chagrin subit, fut obUgée de le mettre sur le compte des nerfs, et, mécontente de cette prédominance, inusitée chez elle, du physique sur le moral, elle se morigéna, se secoua et se reprit. Elle voulut se distraire par une occupation active, et entra dans la chambre de son mari. Avec un sourire, elle h \il dans le désordre où il l'avait laissée. Les domestiques, attablés à la cuisine et se délassant des fatigues de la journée par un repas prolongé, n'étaient pas encore venus ranger. Elle releva les vêtements abandonnés sur le tapis , et, a^dsant sur un guéridon des papiers jetés pêle-mêle , elle les rassembla et allait les mettre dans un tiroir, quand une carte de parchemin, timbrée dans l'angle d'une devise latine en caractères gothiques bleu acier, attira son attention. « Amo et odi » disait la devise, et sur la carte, d'une grande écriture droite et sèche, une ligne était tracée : « Demain, à trois heures, rue de Moscou. » Point de signature.
Hélène avait laissé retomber les papiers sur la table, et, dans sa main, elle ne tenait plus que la mince feuille de parchemin. Elle n'en pouvait détacher ses yeux. La
devise, qu'elle comprenait imparfaitement, lui semblait, avec ses caractères métalliques d'un bleu changeant, se tordre comme les anneaux d'une Adpère. Et, sourdement, elle se sentait au cœur la morsure de ces lettres venimeuses. D'un geste instinctif, elle porta la carte à son visage , et le parfum afîiûbLi qui l'imprégnait lui monta, troublant, jusqu'au cerveau. Hélène eut la certitude que la carte venait d'une rivale. Un flot de sang empourpra ses joues, ses pieds furent glacés et tout tourna autour d'elle. Une angoisse atroce la saisit. Elle craignit de tomber là et, étendant la main vers une carafe qui se trouvait sur un plateau, elle mouilla son mouchoir qu'elle appuya sur son front.
Peu à peu, elle recouvra sa lucidité et se remit à étudier la carte qui contenait, dans l'énigme de ses caractères, le mot de toute sa destinée. Demain, à trois heures. . .Pourquoi ce rendez-vous serait-il criminel? Qu'estce qui prouvait que la femme, puisqu'à n'en pas douter c'était une femme qui écrivait, était une maîtresse ? Hélas! le parfum violent, acre, voluptueux, était un indice irrécusable. Il révélait la créature qui, enveloppant les hommes des séductions de sa chair, voulait, même éloignée d'eux, leur laisser actif le souvenir des ivresses, dont ce parfum infâme était un des plus subtils poisons . Oui , c'était une maîtresse ! Mais de quand était cette carte?
L'avait-il reçue le matin, ou le soir? Quand il était rentré, revenait-il de son rendez-vous, sortait-il des bras de la femme, tout chaud de ses baisers ? Ou bien étaitce seulement le lendemain qu'ils devaient se retrou-
ver, à trois heures, rue de Moscou ? Rue de Moscou I Où ? Dans quelle maison? Il la connaissait bien, puisqu'on ne lui envoyait pas le numéro. Il voyait donc la femme ailleurs , puisqu'on lui spécifiait l'endroit où, ce jour-là, il la rencontrerait? Toutes ces idées se présentaient à l'esprit d'Hélène , successivement, avec une logique absolue. Elle voyait clair dans les ténèbres soigneusement faites autour d'elle, et voulait voir plus clair encore. Elle courut à la bibliothèque et y chercha un dictionnaire latin. Ce mot « odi » était pour elle le point obscur de l'énigme. II lui semblait que, si elle pouvait le comprendre, tout s'illuminerait en une seconde. Elle découvrit le livre qu'elle voulait et feuilleta vivement, à la lueur d'une bougie, répétant vaguement, -comme si elle évoquait le mot mystérieux :
— Odi... odi... odi... Voilà ! Odi... je hais!...
Elle regarda la carte et lut : Amo et odi, puis traduisit : J'aime et je hais. Elle remit le dictionnaire à sa place, ferma la bibliothèque, et, pâle, repassa dans la chambre de son mari. En un instant, s'était évoquée dans sa pensée la femme blonde qu'elle avait rencontrée, pour la première fois, avec ÉmiUe, à l'exposition, et qui avait jeté sur elle des yeux pleins de haine. Elle n'hésitait pas, elle n'admettait pas de doute ; c'était elle, ce ne pouvait être qu'elle : Diana OHfaunt. L'amour et la haine, qu'elle affichait si audacieusement, avaient pour objet Louis et Hélène. C'était Louis qu'elle aimait, et Hélène qu'elle haïssait.
La jeune femme, froide, lucide, sentit descendre en elle une douleur profonde, expliquée cette fois, dont sa
VOLONTÉ. Wl
tristesse sans cause apparente n'avait été que Tavantcoureur magnétique. Elle éprouva une haute et puissante indignation de ce que cette femme venait ainsi lui voler son bonheur. Tout ce qui s'était passé, depuis dix-huit mois, lui apparut : elle mesura les effets et jugea les causes avec la fermeté d une âme supé rieure. Elle comprit la valeur des conseils qui lui avaient été donnés et qu'elle n'avait pas suiAis. Elle se rappela qu'Emilie lui avait, avant son mariage, prophétisé ce qui devait arriver. Elle l'entendait encore dire : «Louis est un enfant... épousez Thauziat... »
Thauziat! Sa belle figure se dressa devant elle, sombre et triste fantôme qui hantait son souvenir. Lui aussi, il souffrait; lui aussi, il était malheureux. Comme il avait regardé le petit Pierre, le jour où il était venu dans Téglise, et de quel ton il avait dit en parlant de l'enfant : « Je souhaite qu'en tout il ressemble à sa mère ! » Eût-elle été plus heureuse avec lui? Oui, c'était certain, elle se l'avouait maintenant. Toutes les pensées, tous les actes de Clément se seraient rapportés à elle. Il l'eût aimée comme une divinité unique et, à ses pieds, il eût brûlé son âme, comme le seul encens assez pur pour lui être offert. Des larmes lui vinrent aux yeux. Elle les essuya avec colère, il lui sembla que son involontaire retour sur le passé était une trahison envers son mari. S'il était coupable, rien ne lui donnait le droit, à elle, de laisser s'échapper sa pensée, de même qu'il avait laissé s'égarer son cœur. Le sentiment profond de son malheur l'accablabrusquement, comme sitout ce qu'elle devinait de lâchetés, de hontes, de perfidies , accumulé
en un fardeau e'norme , tombait d'un seul coup sur elle et l'écrasait. Elîc poussa un gémissement et, se rappelant soudain le lieu où elle était, craignant d'y être A'ue ainsi bouleversée, elle se dirigea d'un pas ferme vers son appartement.
Elle entra dans sa chambre, éclairée par une lampe de nuit, la traversa, et passa dans celle du petit Pierre. D'un signe elle renvoya la femme qui le gardait. Alors, s'asseyant à côté du berceau, elle appuya sa tête contre la tige de fer qui soutenait les rideaux dans l'ombre i desquels l'enfant dormait son doux sommeil, et là, 11- ■ bre, elle dégonfla son cœur ulcéré. Elle souffrait cruellement! Pourtant, dans son esprit, il n'y avait pas une pensée de colère. Elle avait croisé ses mains pour une prière, et ses vœux montaient touchants, simples el tendres vers le ciel. Elle disait : « Mon Dieu, vous voyez ma détresse, je ne vous demande qu'une seule conso* lation en ce monde, c'est de me laisser mon cher petit. Tant que je le verrai me sourire, tant que ses petits bras se tendront vers moi, je n'aurai pas le droit de me plaindre, et j'accepterai la douleur avec résignation. Il sera ma consolation, et peut-être, par lui, parviendrai-je à ramener son père. »
Ses pleurs coulaient, goutte à goutte, sur l'oreiller. Une de ces perles chaudes tomba sur le front de l'enfant. Il s'agita, tourna la tête, et, ouvrant un instant les yeux, il reconnut sa mère. Sa petite bouche sourit et son regard brilla, azuré comme le ciel. Puis il se rendormit doucement, retournant à son rêve. Alors, sur son cou blanc, Hélène -sdt se détacher, roses, les boules du
collier de corail que M™*" OUfaimt lui avait envoyé, le lendemain de leur rencontre dans l'église. Il lui sembla que ce bijou était empoisonné , comme tout ce qui venait de cette femme. Elle détacha le collier, et s'approchant de la cheminée où le feu brûlait encore ardent, d'un geste rapide elle le jeta dans les flammes. Puis elle se rassit près du berceau et continua à veiller.
Le lendemain, au déjeuner, Louis se montra très gai et très expansif. 11 avait, au fond de lui-même, une joie qui débordait, sans qu'il pût la contenir. Il ne remarqua point la pâleur de sa femme. Il était de ces aimables égoïstes à qui leur propre contentement donne l'illusion de la satisfaction universelle. 11 plaisanta avec sa grand'mère, développa à Hélène ses projets financiers; enfin il fut bon prince, et se leva de table avec la conscience d'avoir témoigné une grande bienveillance à ceux qui l'entouraient.
Hélène, cependant, incapable de se contenir assez pour donner le change à un observateur moins superficiel que Louis, n'avait pas prononcé une parole et avait à peine mangé. Une fièvre ardente la dévorait, et, à chaque instant, elle portait son verre à ses lèvres, buvant de l'eau pour éteindre le feu qui lui brûlait la poitrine. Elle écoutait, avec un amex sourire, les gentillesses de son mari, se rendant très bien compte que c'était le bonheur d'avoir ^oi sa maîtresse la veille, ou le ra^dssement d'aller la retrouver le jour même, qui, de son cœur, faisait monter la joie comme un flot à ses lèvres. Son hypocrisie l'exaspérait. Elle eût préféré des violences et des brutalités à tous ces mensonges. S'il s'é-
tait dressé subitement, et, la regardant bien en face, s'était écrié : « Assez de tromperie ! J'aime une autre femme, et je vais la rejoindre, » elle eût dit : « Ala bonne heure! C'est cruel, c'est infâme ! Mais ce n'est point lâche ! Tu me brises le cœur, mais tu ne me voles pas ma confiance, tu ne me salis pas avec des baisers qu'une autre a partagés ! »
Louis ne fut pas si héroïque. Il continua à marivauder, pensant visiblement à autre chose qu'à ce qu'il disait, puis, une fois sorti de table, il alla chez son fils, ce qu'il ne faisait pas tous les jours. Hélène le smvit dans la chambre de l'enfant, avide de voir si la trahison pouvait revêtir si exactement les apparences de l'honnêteté. Louis lutina son petit garçon, lui sourit, l'embrassa, le fit sauter dans ses bras, avec l'entrain et l'abandon d'un excellent père de famille. La tranquillité et l'aisance de son mari étaient telles qu'un doute seghssa dans l'esprit de la jeune femme, et qu'elle se demanda si elle n'avait pas rêvé. Elle voulu * i^affermir sa con"\dction, et s'adressant à Louis :
— Qu'est-ce que tu fais aujourd'hui?
Il leva les yeux avec une nuance d'inquiétude, comme si, dans l'accentuation de ces paroles, il eût discerné une vibration menaçante :
— Pourquoi me demandes-tu cela? dit-il.
Elle alla droit au fait.
— Parce que j'ai rendez- vous avec Emilie, pour choisir les étoffes de tenture de mon petit salon et que j'aurais été contente d'avoir ton avis.
— A quelle heure est-ce?
— A deux heures et demie.
Il prit un air contrarié :
— Oh ! je ne peux pas. . . à mon grand regret. . . j 'aurais été ravi d'aller avec toi... nous ne sortons pas assez ensemble... mais les affaires avant tout... Je suis attendu à Saint-Denis.
— Ne peux-tu faire dire que tu ne ^iendras pas ? Il n'est qu'une heure. On aurait bien le temps, Louis, et je serais si heureuse.
Hélène avait prononcé ces derniers mots sur le ton de la prière. Cette fois, il ne la regarda pas. Une A'ive anxiété contracta son-sdsage. Il parut hésiter. Mais, au bout d'uninstant, il répondit d'une voix un peu étouffée:
— Excuse-moi. . . c'est vraiment impossible . Il y va des plus sérieux intérêts.
— Bien ! dit Hélène, avec un horrible battement de cœur.
Il s'approcha d'elle, comme s'il voulait lui demander pardon et, l'attirant contre lui, ill'embrassa sur le front avec une véritable tendresse. Elle se dégagea \dvement, des larmes lui montèrent aux yeux, mais elle les refoula par un effort de sa volonté et, trouvant l'énergie de montrer un ^'isage calme :
— Alors, à ce soir, dit-pllp: et elle rentra dans son appartement.
Désormais, pour elle, ily avait une complète évidence; mais elle prétendait pousser sa certitude aussi loin que possible et connaître sa rivale. Elle s'habilla à la hâte, mit un chapeau, avec une voilette assez épaisse pour qu'on ne pût distinguer ses traits, et, montant en voi«
ture, elle se lit conduire à l'hôtel Lereboulley. L'idée lui était venue de tout révéler à Emilie . Lorsqu'elle avait dit à Louis qu'elle avait rendez- vous avec la jeune fille, déjà elle projetait de demander à celle-ci de la conseiller et de l'aider à se défendre. Sa confiance en elle était absolue. Elle savait quelle sagesse et quelle ampleur de vues possédait son amie. Elle n'eut laissé voir à aucune ' autre la plaie saignante de son amour blessé. Mais Emilie n'avait-elle pas été initiée à ses hésitations au moment du mariage ? Y avait-U, pour elle, un mystère dans la vie menée par le jeune ménage, depuis un an? Peutêtre, avec sa sagacité et sa pénétration, M"^ Lereboulley avait-elle deviné le mot de l'énigme que cherchait Hélène. Si elle allait l'éclairer et lui éviter des recherches humiliantes, un espionnage douloureux ! Oui, H fallait l'interroger, la presser jusqu'à ce qu'elle eût avoué tout ce qu'elle savait. Et, dans sa hâte de connaître tout son malheur , la jeune femme eût voulu activer la marche du cheval, franchir l'espace et donner enfin satisfaction à son atroce curiosité,
La voiture s'arrêta, Hélène sauta sur le trottoii', renvoya son cocher, et, pleine d'impatience, demanda si M"^ Lereboulley était chez elle. Le concierge répondit affirmativement et fît résonnerie timbre, dont le tintement amena un valet de pied sur le perron de l'hôtel.
— Mademoiselle est à son atelier, dit le domestique.
Et, précédant M™e Hérault, il la conduisit au second étage, ouvrit une porte et se retira.
Assisedevantunchevalet, Émihe donnaitlesderniers coups de pinceau à un charmant tableau de fleurs. Sur
la table, devant elle, une jonchée de rosos, d'orchidées, et de jacinthes entremêlées de fougères lui servait de modèle. En entendant la porte s'ouvrir, elle avait tourné la tête. Elle reconnut Hélène, poussa un cri de joie et, se dressant, sa palette passée dans le pouce de sa main gauche, elle vint à la jeune femme, l'embrassa, l'attira auprès de son tableau et la fit asseoir. Et comme M""" Hérault relevait sa voilette et lui montrait un visage pâli par l'anxiété :
— Qu'est-ce qu'il y a de ic? dit-elle. Vous avez l'air bouleversé.
Hélène baissa affirmativement la tête : suffoquée par l'émotion, elle ne pouvait parler. Elle ne croyait pas, en venant, que l'aveu de son malheur et de l'infamie de son mari lui paraîtrait si pénible. Mais Émiho était déjà trop prévenue pour ne pas deviner ce qu'on hésitait à lui dire. Elle prit le parti d'interroger :
— Est-ce Louis qui est cause de ce que vous souffrez?
— Oui, répondit Hélène.
Aussitôt ce mot prononcé, le flot de ses paroles s'épancha librement et elle énuméra à son amie toutes ses preuves. Vainement M"^ Lereboulley essaya de les discuter, d'ébranler la conviction de la jeune femme. En somme, pourquoi n'y aurait-il pas, entre la réception du billet accusateur et le refus de consacrer à Hélène l'heure marquée pour le rendez-vous, une coïncidence fortuite? Ce billet n'était pas daté. Peut-être était-il pour la veille. Qui prouvait que Louis y était allé ? S'il était enfin pour le jour même, qui saurait si Louis allait s'y rendre?
— Moi! dit M""^ Hérault.
ifi
— Et comment ?
— Je vais le guetter.
— Ma chère, vous ne ferez pas ce que vous dites!
— Je vais le faire, n'en doutez pas, à moins que vous ne me nommiez la femme avec laquelle Louis me trompe si misérablement.
— A quoi la reconnaîtrais-je?
— A sa devise impudente, qui est un véritable programme de fille! s'écria Hélène.
Elle sortit son porte-cartes, y prit un carré de papier sur lequel elle avait écrit la phrase latine, et le tendit à son amie.
Celle-ci devint très grave : elle avait reconnu la devise deM™*01ifaunt. Elle regardalonguementle papier, comme si elle en étudiait toutes les lettres. Elle pensait : ainsi l'instant des amertumes est arrivé pour la pauvre Hélène. Elle éprouve toutes les angoisses de la jalousie, et elle subira toutes les humiliations de l'abandon. Et c'est cette atroce Diana qui lui distillera le poison goutte à goutte.
Elle frémit en mesurant la profondeur de l'abîme dans le quel son amie allait tomber . Diana était capable de tout, même du plus abominable des crimes, pour en venir à SOS fins. Si une lutte s'engageait entre les deux femmes, et Hélène était de caractère à la soutenir, on pouvait tout craindre. Emilie jugea nécessaire d'égarer aussi longtemps que possible le soupçon de la femme légitime, et de l'empêcher de découvrir la maîtresse. Pour cela il ne fallait pas la livrer à elle-même, mais l'accompagner, et tâcher de déjouer ses plans.
— Je ne connais pas cette de\dse, dit Emilie en relevant le front. Mais elle convient aussi bien à un homme qu'à une femme.
— L'écriture, le parfum, tout est d'une femme, interrompit Hélène, irritée de la résistance que lui opposait M"* Lereboulley.
— Soit ! C'est une femme. Elle donne un rendez- vous à votre mari, à trois heures, rue de Moscou, aujourd'hui... Je l'admets encore... Mais que prétendez- vous faire ? Attendre rue de Moscou... mais attendre quoi?
— La sortie de mon mari et de la femme.
— Et si la femme habite la maison et ne sort pas?
— Non I Si elle habitait là, elle n'aurait pas mis « rue de Moscou ». C'est un lieu de rendez- vous.
Emilie ne put s'empêcher de sourire :
— C'est assez bien raisonné, dit-elle. Le chagrin ne trouble pas trop vos idées.
— Il m'exalte, s'écria Hélène avec animation, il décuple mes forces... Oh ! ne croyez pas que je sois de ces femmes qui n'ont pour ressources que leurs larmes, et qui restent sans défense. Je lutterai, pour moi, pour mon enfant, pour l'honneur de mon mari. Je ne demanderai pas une protection à la loi : je ne veux ni séparation, ni divorce. Je veux mon mari, qui m'appartient, que j'aime malgré ses folies, et que je prétends ramener à moi. Mon cœur souffre cruellement de le voir s'éloigner, mais il souffrirait bien plus cruellement encore, si je le perdais pour toujours. Voilà pourquoi je désire tout savoir. . .Non paspour chercher des arguments judiciaires, non pas pour découvrir des prétextes à récriminations
et à querelles, mais pour connaître celle que je dois combattre et apprendre comment je puis la vaincre!
M"^ LerebouUey regarda son amie avec une admiration attendrie. Les yeux de la jeune femme étincelaient de hardiesse, son front intelligent était creusé par un pli énergique. Ses mains frémissaient, impatientes de la lutte. Elle incarnait si bien ainsi le courage et la persévérance, qu'Emilie retrouva un peu d'espoir. Belle, jeune, vigoureuse, ardente, pourquoi Hélène ne triompherait-elle pas de l'exécrable Diana? Hélas ! Le vice, sur cette terre, n'éiait-il pas toujours vainqueur? Ne le savait-elle pas, elle, qui, depuis son enfance, avait vu tourner autour de son père tant de femmes, vivant de leur beauté, reçues partout, grâce à leur luxe et à leur élégance, s'imposant au monde qui aurait dû les rejeter et qui, au contraire, leur faisait fête?Un mari, pour couvrir de son nom leur infâme commerce, un peu de tenue, pour sauvegarder les apparences, et, moyennant ces concessions à la respectabilité, elles pouvaient vivre en courtisanes, prendre les maris, les fils, les frères, braver de leur impudent sourire les épouses délaissées, les sœurs inquiètes , les mères gémissantes , et semer partout la douleur, le deuil et la ruine.
Ne comptait -on pas nombreuses ces aventurières qui trônaient dans les salons, dans les théâtres, dans les villes d'eaux, partout, ayant les plus beaux diamants, les plus belles loges, les plus beaux équipages. On se nommait leurs entreteneurs tout bas à l'oreille, et elles étaient en intimité avec des duchesses, pénétrant dans la société la plus aristocratique, au moyen des œu-
vres de bienfaisance qu'elles enrichissaient de leur* dons, des concerts de charité dans lesquels elles chan- Paient, traînant, derrière leurs jupes, la troupe de leurs amants toujours prêts à payer pour leur plaire. Diana n'était-elle pas la plus redoutable, la plus rapace, la plus insolente de toutes ces femmes tarées ? Et c'était avec elle qu'Hélène rêvait d'engager la bataille, sans autres alliés que sa fierté, sa bravoure et son intelligence, abandonnée par celui qui aurait dû être son défenseur, et qui L livrerait à son ennemie, découvrant lui-même la place où il faudrait frapper pour que la blessure fût mortelle I Cependant n'était-elle pas juste et grande, sa cause? Et ne méritait-elle pas, résistant au lieu de courber la tête, que son amie l'aidât de toute son ardeur et de toute sa force ?
Emilie résolut, avant tout, d'éviter un choc entre Louis, Diana et Hélène. Si le rendez-vous était vraiment pour le jour même, il fallait, à tout prix, empêcher que ces trois adversaires se trouvassent en présence, brusquement, sur un terrain public, ou dans un escaUer banal, exposés à la curiosité des passants ou à l'indiscrétion des subalternes. Elle se décida n accompagner M""^ Hérault, afin de prévenir, par tous les moyens en son pouvoir, un scandale probable.
Hélène marchait fiévreusement dans l'atelier. M"^LerebouUey se leva et, souriant :
— Vous voulez absolument vous rendre rue de Moscou? Eh bien! je ne vous laisserai pas aller seule : je vous accompagne ! Je suis sûre d'avance que vous ne verrez personne venir au rendez-vous. En tous cas, je
serai là pour vous détourner de commettre quelque sottise.
Hélène ne répondit pas, mais elle embrassa son amie avec effusion. La femme de chambre apportait à Emilie son chapeau et son manteau. Elles descendirent.
— Vous n'avez pas gardé votre voiture? C'est une bonne précaution. Nous allons prendre un fiacre. Il n'est qu'une heure et demie, nous avons le temps.
Bientôt, roulant au trot modéré d'un cheval fourbu, elles se dirigèrent vers le pont de l'Europe. Hélène, qui avait habité le boulevard des Batignolles autrefois, avec sa mère, connaissait parfaitement le quartier. Afin d'augmenter les chances de réussite de son embuscade, elle avait projeté de placer sa voiture, d'où elle surveillerait, à égale distance des deux extrémités de la rue. Avec de bons yeux elle devait facilement distinguer une personne entrant, soit du côté de la place, soit du côté du boulevard. Une fois la maison reconnue, elle se rapprochait et guettait la sortie de Louis et de sa complice. Emilie n'avait pas d'objections à faire à cet ordre de bataille. Elle laissa Hélène arrêter la voiture à l'endroit désigné, et, avec une ^ive émotion, elle attendit.
Elles étaient toutes les deux méconnaissables, sous leurs voilettes épaisses : M""^ Hérault, les yeux ardemment fixés sur l'entrée du boulevard, par laquelle un pressentiment lui disait que Louis devait arriver, M"- Lereboulley, par le petit guichet du fond, observant rentrée de la place. Elles ne parlaient pas, mais leur respiration oppressée révélait le trouble qui les
agitait. De temps en temps, Hélène prenait sa montre et regardait Thern^e. Il lui semblait que le temps s'écoulait avec une désespérante lenteur. A trois heures moins un quart, Emilie tressaillit : son œil perçant avait aperçu Diana, vêtue d'un costume gris très simple, voilée, mais bien facile à reconnaître à sa démarche, qui s'avançait sur le trottoir au bord duquel leur tiacre s'était rangé. Elle allait à son rendez-vous, d'un bon pas, sans hésitation, comme une personne qui en a l'habitude. A vingt mètres de la voiture, elle tourna et entra sous une porte cochère.
Emilie ne sourcilla pas. Elle s'était engagée à prévenir Hélène si elle voyait quelqu'un ou quelque chose de suspect. Elle manqua délibérément à sa promesse. Si Louis vient par le même côté, pensa-t-elle, tout est sauvé pour aujourd'hui. Ce soir, j'ai le temps de Taver^ tir de ce qui se passe, afin qu'il ne se coupe pas si sa femme l'interroge, et je tâche de le ramener par de bonnes paroles. Une exclamation d'Hélène l'interrompit, elle se retourna : son amie s'était rejetée en arrière, la main tendue. Elle suivit du regard la direction indiquée et aperçut Louis qui approchait, tranquille, souriant, les mains dans les poches de son paletot. Il longea la voiture, jeta un vague coup d'oeil sur les deux femmes qui y étaient assises dans une demi-obscurité, Tieles devina point et passa. Derrière lui, Hélène, tremblante, se pencha au dehors, le vit entrer dans la maison où déjà Diana était arrivée, et voulut descendre.
— Qu'est-ce que vous allez faire ? demanda Emilie en lui saisissant le bras.
— Je veux in'informer, interroger, savoir.
— A qui parlerez-vous ? A des domestiques, au concierge? A des gens qui peuvent s'étonner de votre agitation, s'effrayer de vos regards, prévenir votre mari... Non! il ne le faut pas... Laissez-moi la liberté d'agir, je suis de sang-froid, j'en apprendrai plus que vous et plus aisément... attendez-moi là... je ne serai pas longtemps.
— C'est bien, je vous attends.
ÉmiUe descendit. Elle pénétra, à son tour, dans la maison. Au fond de la cour, un palefrenier lavait une Victoria. Le portier, assis sur un baquet renversé, causait avec lui, son balai entre les jambes. La jeune fille se dirigea vers la loge ; une femme y était seule, petite, maigre, l'air futé, vraie concierge de maison à femmes. En entendant ouvrir la porte, elle s'avança :
— - Madame, dit Emilie, j'aurais un petit renseignement à vous demander
Ce disant, elle ouvrit une bourse en mailles d'or et y puisa deux louis qu'elle posa sur la table. La concierge fit un geste de protestation, mais son œil s'était allumé à la vue des quarante francs.
— S'il n'y a rien de compromettant, dit-elle, et si je peux vous rendre service...
— Parfaitement, reprit ÉmiUe. Mais il ne s'agit point d'une affaire, comme on en voit tant : ni coup de revolver, ni vitriol, tranquilUsez-vous... Un monsieur vient d'entrer à l'instant.. . Il a ici un appartement de garçon, où il reçoit une dame, ou des dames, je ne sais pas au juste, et peu m'importe du reste!... Il faudrait,
tout simplement, lui faire passer, à l'instant môme, un mot que j'écrirai... Soyez sans crainte, il vous remerciera...
— Y aura-t-il une réponse ? dit la concierge
— Non, Madame, je vous donne le billet et je ^ l'en vais.
Elle prit une de ses cartes et, au crayon, traça rapidement ces mots : « Ta femme est dans une voiture, à la porte, qui t'attend... Empêche Diana de partir avant une heure. Toi, sors immédiatement, va-t'en par la place (le l'Europe, et viens chez moi avant de rentrer. • — Emilie. »
— Auriez-vous une enveloppe? demanda-t-elle.
La concierge fouilla dans un buvard crasseux, et, parmi des quittances en blane et de Aieux journaux, elle découvrit une enveloppe. Emilie écrivit dessus : « Monsieur Louis », y mit la carte et, la tendant à la femme :
— Voilà, Madame. Je vous remercie.
— J'y cours, dit la concierge, gagnée par l'air calme d'ÉmiUe.
— Bonjour, Madame.
Elle regagna la voiture.
— Eh bien? interrogea Hélène.
— On ne le connaît pas dans la maison. C'est la première fois qu'il y vient. 11 n'y a que des locataires habitant « bourgeoisement ». Le propriétaire ne veut pas de femmes seules dans son « immeuble », m'a dit le portier, homme respectable. Nous sommes donc obligées de nous demander si vous ne vous êtes pas laissée aller à des craint^c î^>»solument chimériques.
Hélène observa son amie : elle paraissait rassurée. Elle poussa un profond soupir. Combien n'eût-elle pas donné pour que ses craintes fussent vaines! Mais la lettre sans signature, la devise et le parfum, et Louis arrivant à i neure indiquée? Il est vrai qu'elle n'avait pas vu venir de femme. Alors que signifiait donc ce Tendez-vous? Pourquoi avait-il été donné?
— Restons encore, dit-elle.
— Tant que vous voudrez, répondit Emilie, sûre maintenant que l'aventure aurait le dénouement qu'elle avait préparé.
Elles demeurèrent silencieuses, les yeux fixés sur la porte cochère. Au bout d'un quart d'heure, Louis sortit tout tranquillement et, à petits pas, s'éloigna du côté du pont de l'Europe. Emilie, en elle-même, se disait : Voilà un maître hypocrite ! Il a des allures innocentes. Il s'en va comme un petit saint. La pauvre Hélène aura ^ien du mal à le mater !
— Eh bien! ma chère, fit-elle tout haut. Voilà notre hommp parti. Il est maintenant clair qu'il ne venait pas pour un rendez-vous.
— A moins que vous ne l'ayez fait prévenir, interrompit Hélène avec un regard soupçonneux.
— Et le moyen? S'il avait un appartement clandestin dans cette maison, il y serait é^idemment sous un faux nom. Comment aurais-je, en si peu de temps, pu m'inîormer et lui envoyer un émissaire? Enfin pourquoi TOUS aurais-je trompée?
— Par amitié, dit Hélène en hochant la tête. Mais ce serait bien mal m'aimer. Rien ne me serait plus péni-
ble que d'être exposée à ^dvre, pleine de confiance, auprès d'un homme qui me trahirait. Il pourrait rire de moi : le ridicule s'ajouterait ainsi à l'odieux, et j'aurais peine à me relever d'une situation si hundliante-
— TranquilUsez-vous, ma chère. Ce soir, quand votre mari rentrera, interrogez-le habilement. 11 vous donnera peut-être, de lui-même, l'explication du mystère Je vais vous reconduire chez vous.
Elle alla Faubourg-Poissonnière avec Hélène et resta auprès d'elle jusqu'à cinq heures et demie. A sept heures, Louis arriva pour dîner, comme d'habitude, et, sans même passer chez lui, entra au salon. Il embrassa sa grand'mère et sa femme , s'assit, et l'air riant :
— Eh bien, qu'est-ce que vous avez fait aujourd'hui! demanda-t-il.
— Moi, dit la Adeille 5P'' Hérault, j'ai été au Bon Marché acheter de la laine pour tricoter des camisoles de pauvres, j'ai fait un petit tour aux Champs-Elysées et me voilà.
— Et toi? dit alors Hélène à son mari. Qu'est-ce que tu as fait ?
— Ma foi, j'ai prêté dix mille francs que je crois bien aA'enturés... Mais c'est à un vieux camarade du temps où j'étais mauvais sujet... 11 m'avait écrit deux fois et je me faisais tirer l'oreille... Enfin, je me suis rendu et je lui ai porté la somme tantôt.
— Où çà ?
— Rue de Moscou, répondit Louis d'un ton indifférent... De là j'ai été à Saint-Denis...
— En voiture ?
— NonI J'ai pris rue d'Amsterdam un flacre, qui m'a conduit à la gare du Nord... Et me voilà, comme dit grand'mère.
Hélène fut frappée de l'extraordinaire précision des réponses de son mari, elle les trouva invraisemblables à force d'être exactes. Elle y sentit une habileté qui dénonçait le crime. Elle eut la conviction qu'elle avait été jouée, et que Louis avait eu sa leçon faite par Emilie. Son généreux cœur n'eut pas un battement de colère. Elle comprit les motifs auxquels avait obéi son amie et lui pardonna. Mais elle résolut de redoubler de surveillance, afin d'arriver à une certitude.
Louis avait, en effet, suivi de point en point les intructions de M"^ Lereboulley. En sortant de la maison de la rue de Moscou, il était allé tout droit chez elle. Il l'avait attendue, pendant deux heures qui lui avaient paru mortelles. Il était impatient de savoir ce que sa femme pouvait avoir découvert, mécontent d'avoir été surpris, et un peu inquiet d'avoir à subir les semonces d'Emilie. Elle entra comme un coup de vent, nelui tendit pas la main, et d'un ton sec, en traversant le salon :
— Monte à mon atelier^ nous serons plus à notre nise pour causer.
Il la suivit. Enfermés dans la^vaste pièce, elle enleva son chapeau, son manteau qu'elle jeta sur un divan, et, se plantant devant son ami :
— C'est joli, ta conduite ! dit-elle.
— Voyons, Emilie, interrompit-il, tu me gronderas tant que tu voudras, mais commence par m'apprendre ce qui s'est passé.
VOLOxNTÉ. 289
— Comme c'est malin à deviner !... Tu laisses traîner tes lettres... Ta femme en a trouvé une, l'a lue, et, sans moi, elle te pinçait avec la Diana.
— Combien je te remercie !
— Il n'y a pas de quoi !... Ce n'est pas pour toi que je l'ai fait!... Car, vrai, tu m'écœures affreusement. On n'est pas bête comme toi .' Tu as une femme ravissante, qui t'adore; un enfant délicieux; tu jouis d'un bonheur bien supérieur à ce que tu mérites, et tu vas compromettre tout cela, pour courailler avec une drôlesse qui se moque de toi !
— Emilie ! s'écria Louis avec colère.
— Ah ! ça ! est-ce que tu as des illusions sur sa moraUté ?
— Ne me parle pas d'elle. Dis de moi tout ce que tu voudras... tu n'en iliras jamais assez!... Mais respect^ la femme que j'aime.
— Ce sera très difticile, car elle est bien peu respt^i.table!...
Louis prit son chapeau avec un geste furieux et s'élança vers la porte. Emilie le saisit par le bras :
— AUons, reste, imbécile; je ne parlerai plus de ]y|me ohfaunt, puisque tu es si chatouilleux. Mais je n'en ai pas fini avec toi... Je suis parvenue à faire croire à ta femme qu'on ne te connaissait pas dans la maison, où tu as ta petite Tour de Nesle. Elle va t'interroger, fais-lui un bon mensonge, pour lui expliquer ta visite.,. Pour une fois tu mentiras utilement.
— Emilie ! répéta sourdement Louis, qui s'assit le front lourd d'ennui.
— Seulement, je te préviens qu'Hélène n'a pas accepté avec douceur l'idée que tu pouvais la troinper, et que tu auras fort à faire, si tu veux continuer tes fredaines. Elle se défendra avec la plus grande énergie, et, dame, tu sais, prends garde !... Un moment de colère peut Tentraîner loin... et elle est très jolie !... Si elle te rendait la pareille, hein ?
— Elle en est incapable : c'est une honnête femme.
— Et alors te voilà bien tranquille ! s'écria Émihe, avec une âpre ironie. Toi et tes pareils, êtes-vous assez gredins ! Et comme les femmes seraient plus ménagées par vous, si elles étaient moins fidèles à leur devoir! « Elle est honnête »; je peux la martyriser impunément ; elle souffrira, pleurera, mais ne se vengera pas : elle est honnête ! Et monsieur, fort de cette sécurité, cascade sans se gêner. Et, pendant ce temps-là, à la maison, la pauvre petite délaissée nourrit son fils, le soigne, le veille. La révélation de son malheur peut la bouleverser, l'empoisonner et tuer, du même coup, l'enfant, mais qu'importe ! Il faut bien que monsieur s'amuse ! Comme c'est lâche, ce que tu fais là !
— Voilà bien de l'exagération, et un peu trop de drame, répondit Louis en souriant d'un air contraint. Je ne prétends pas m'excuser, mais si ma femme était un peu plus ma femme et un^peu moins la mère de son fils, tout ce qui est arrivé ne serait peut-être pas.
— Assez ! s'écria ÉmiUe pâle de colère, ce que tu dis là te complète. Tu fais à Hélène un crime de sa vertu. Tu lui reproches ce qui devrait la rendre sacrée à tes yeux. Ne me réponds plus un mot. Va-t'en. J'ai eu bien
de l'amitié pour toi ; je n'en ai plus. Mais, avant de t'éloigner, écoute un dernier avis : si tu n'as point souci de ta femme, si tu négliges sir James Olifaunt, et en cela tu n'as pas tort, ne fais point fi de M. Lereboulley... Il tient beaucoup à sa Diana... 11 n'a pas consenti à me la sacrifier... Il ne se la laissera pas prendre sans combat... Prends garde !
Et comme Louis avait un geste de dédain :
— Oh ! Il ne te cherchera pas querelle. Il n'essaiera pas de t'attaquer, le pistolet ou l'épée à la main. Il a de meilleures armes. Il te cassera financièrement les reins. A bon entendeur, salut. Maintenant, tu peux t'en aller.
Elle tourna le dos à son ami. Il s'approcha d'elle, plus troublé qu'il ne voulait le paraître, et, lui tendant la main :
— Je te remercie encore cîe ce que tu ais fait pour moi et pour Hélène... Mais ne me laisse pas partir ainsi. Il y a si longtemps que j'ai de lalfection pour toi!... Avec ma grand'mère, ma femme, et mon enfant, tu es la seule personne que j'aime vraiment. Tu viens de me maltraiter, je ne t'en veux pas. Je suis coupable, je le sais. A quoi te servirait de m'accabler?... Plains-moi, cela vaudra mieux, et ce sera peutêtre plus efficace.
Elle le regarda : il avait les yeux pleins de larmes.
— Mais quel poison vous donne-t-elle donc, celle créature, s'écria-t-elle en frappant du pied, pour vous affoler ainsi tous, les uns après les autres? Et encore, îoi, tu es un véritable enfant, tu n'as pas de défense I
Voyons, au moins tâche d'être un peuplas raisonnable I
— Je te le promets !
— Serment d'ivrogne ! dit-eUe avec un triste sourire. Allons, va-t'en, on serait inquiet de toi, si tu étais en retard aujourd'hui.
Il la prit, presque de force, par les épaules et l'embrassa, puis toute sa tristesse parut s'être envolée :
— Tu es vraiment une bonne fille ! s'écria-t-il.
— Et toi un fameux drôle !
— Adieu !
Et il sortit. Derrière lui, Emilie resta assise à songer. L'avis qu'elle aA^ait donné à Louis était sérieux. Elle savait que le jour où son père apprendrait qu'il était trompé, sa colère serait terrible. Engagé dans toutes les affaires de la maison Hérault, ayant fait une part à Louis dans toutes celles dont il s'occupait, en un tour de main il lui était facile de le ruiner. Disposant de moyens financiers formidables , le sénateur pouvait, à son gré, lancer une spéculation ou la faire échouer. Emporté par le ressentiment, il devait concevoir tout de suite la pensée d'attaquer son rival dans sa fortune, n'ignorant pas que c'était le plus sûr moyen de lui reprendre Diana. Emilie connaissait l'incurable passion de Lereboulley pour sa maîtresse : à ce vieillard M"^ Ohfaunt s'était rendue indispensable. En plus du danger auquel Louis était exposé de ce côté, il y en avait un autre que la jeune fille avait à peine indiqué, c'était celui que pouvait lui faire courir l'amour de Thauziat. Voyant le mari s'éloigner de sa femme, Clément, à moins d'une générosité surhumaine, cherche-
rait à profiter du dissentiment. Certes Hélène était tn-s honnête, mais Thauziat était si charmant. Ainsi, de tous cotés, ÉmiUe jugeait la sécurité de ses amis menacée par la faute de Louis. Elle résolut de faire tout ce qui dépendrait d'elle pour les aider à franchir, sans désastre, tous ces écueils.
Si M'"^ Hérault était restée chez elle, comme elle le faisait depuis le commencement de l'hiver, les chances mauvaises eussent été bien diminuées. Mais la jeune femme, changeant de tactique, déclara que, désormais, elle accompagnerait son mari dans le monde. Fatalement, ainsi, elle se trouverait en face de M""^ OUfaunt, et la lutte s'engagerait implacable entre les deux femmes. U était impossible que les intéressés, et en première ligne Lereboulley, n'entendissent pas siffler les traits qui s'échangeraient de part et d'autre. A moins de se faire aveugle et sourd, il faudrait comprendre. Dès lors on pouvait tout craindre. Louis avait accueilli sans enthousiasme la résolution prise par sa femme. Il s'était trop bien accommodé de sa nouvelle existence de garçon pour ne pas aspirer à la prolonger. Il souleva quelques objections, qui furent repoussées par Hélène avec une invincible fermeté :
— Mon petit Pierre, dit-elle, peut maintenant se passer de moi le soir; je ne veux pas m'enfernier toute ma vie entre les quatre murs de notre maison. Il est temps de me décarêmer. Je prétends m'amuser un peu : cela me changera.
Elle se mit à aller en soirée, au bal, au théâtre, elle reçut chez elle. Sa vie mondaine des premiers temps
de son mariage, reprit avec un éclat plus vif: On sentait qu'elle faisait tous ses efforts pour plaire. Elle y réussit. Sa beauté un peu grave s'adoucit et devint très séduisante. Une cour se forma autour d'elle, et adulée, choyée, elle montra plus d'esprit et de grâce encore que de charme. Thauziat, avec sa fierté tranquille, se tenait à l'écart des courtisans et des flatteurs. Mais il avait une façon de saluer Hélène, de lui parler, de raccompagner, qui achevait d'assurer la suprématie de la jeune femme. Rien cependant, ni dans l'attitude, ni dans les paroles de Clément, ne paraissait compromettant pour elle. 11 lui témoignait un respect qu'il n'avait eu pour aucune autre. On ne pouvait douter qu'il ne fût amoureux d'elle, mais il affectait si bien, lui-même, de ne pas conserver le moindre espoir, que la vertu de M°"^ Hérault était considérée comme inattaquable.
Elle, calme en apparence, passait à travers la foule, écoutant les propos galants, répondant avec un sourire, libre, aisée mais, cependant, l'attention continuellement en éveil. Elle ne perdait jamais de vue son mari. Aucun de ses mouvements ne lui échappait. Et cette chasse à l'adultère, au travers des salons parisiens, avait, pour un observateur sagace, comme était Emilie, un âpre et poignant attrait. Fait singulier, depuis qu'Hélène sortait, jamais, dans les mêmes maisons qu'elle, on ne rencontrait Diana. On eût dit que la belle Anglaise était prévenue par un ami secret de tout ce que M""^ Hérault devait faire dans la soirée. Louis, doux, affable, menait sa femme où il lui plaisait
d'aller, et se conduisait en époux modèle. Hélène, malgré sa ténacité, commençait à se lasser et sentait sa conviction s'afTaiblir, quand un incident imprévu fit soudainement jaillir la lumière qu elle cherchait si passionnément
Tous les ans, Lereboulley, pour plaire à sa fille, et quoique la musique lui fit horreur, donnait deux ou trois concerts, dans les splendides salons de son hôtel. Emihe, très avancée en art, et fanatique de Wagner, avait beaucoup contribué à acclimater dans le monde parisien les admirables compositions du maître. Ayant fait entendre à ses amis tout ce qu'on pouvait raisonnablement imposer à la légèreté française de cette belle mais sévère musique, elle se bornait maintenant à patronner de jeunes musiciens qui, malgré une réelle valeur, ne parvenaient pas à forcer la porte des théâtres. L'exécution de ces œuvres inédites était confiée à un orchestre d'éhte ; les plus remarquables chanteurs se chargeaient de l'interprétation des morceaux et ces soirées sans rivales attiraient un monde énorme.
Le premier concert devait être, cette année-là, consacré à -faudition de fragments de Manfred, un opéra de Lucien Wordler, dont M™^ Ohfaunt avait chanté tout
rhiver, dans les salons, une ra\issante berceuse, avec un grand succès. Connaissant l'intérêt que Diana portait au compositeur, M°^® Hérault était sûre que, cette fois, elle aurait la chance de la rencontrer. Pourtant, elle avait failli subir encore une déconvenue.
Le petit Pierre, le matin, ayant eu un réveil triste et maussade, lui qui n'était que gaîté et sourire, sa mère fut prise d'une ^iolente inquiétude. Elle envoya chercher le médecin, qui déclara ne rien voir d'alarmant : un peu de fièvTe causée par les dents qui commençaient à percer de leurs pointes blanches ces gencives roses, et c'était tout. Hélène, malgré ces assurances, décommanda son coiffeur et parut décidée à ne point aller chez Lereboulley. Cependant, vers huit heures du soir, l'enfant, après une journée très calme, s'étant endormi frais et paisible, la jeune femme changea de résolution, se montra aussi confiante qu'elle avait été effrayée, et, ayant déclaré à son mari qu'elle serait parfaitement coiffée par sa femme de chambre, donna ordre de préparer sa toilette. Louis essaya timidement de combattre cette résolution , mais U se découragea devant la tranquille obstination d'Hélène, et, avec un soupir, il se résigna.
Il était onze heures quand Us arrivèrent. La première partie du concert était commencée. Talazac chantait un très beau nocturne avec ^F^ Isaac. EmiUe, assise dans le petit salon, reconnut M. et M"^ Hérault, se leva avec un geste de surprise et alla au-devant d'eux.
— Mon petit garçon est bien, je suis rassurée, dit la jeune femme, et j'ai tenu à venir.
D'un coup d'œil Emilie montra à Louis M'^^Olifaunt placée au premier rang. En même temps, Hélène apercevait l'Anglaise, et pâlissait en la voyant si triomphalement belle. Vêtue d'une robe en tulle soufre, dont la traîne était ornée d'une guirlande de ces belles roses jaunes qu'on nomme le rêve d'or, elle était éclatante de blancheur. Très décolleté, son corsage découvrait sa poitrine superbe et son dos nacré. Des diamants étincelaient dans seg cheveux blonds, et sa main balançait un éventail en plumes à monture d'écaillé. Attirés , comme par une influence magnétique , les yeux de Diana se détournèrent, rencontrèrent ceux d'Hélène et les deux femmes échangèrent un regard. Diana sourit et fit un geste gracieux avec son éventail. M""^ Hérault inclina gravement la tête. Enfin elle se trouvait face à face avec cette femme soupçonnée. Elle allait la voir en présence de Louis, les observer tous deux, et dans les intonations de leurs paroles, dans l'expression de leur Adsage, chercher à deviner leur secret.
Mais elle avait compté sans Emilie qui, adroitement, la guidait vers un groupe de femmes dans lequel elle projetait de l'enfermer, comme dans une citadelle. LerebouUey, ayant serré la main à Hérault, s'était approché d'Hélène. Pendant ce temps-là, Louis s'était perdu dans la foule des hommes solennels et ennuyés qui bouchaient toutes les issues, bâillant avec discrétion, et se tenant autant que possible hors de portée de la musique.
Il avait rejoint Thauziat et sir James, mais les avait quittés, au bout d'un instant, pour gagner par d'har
biles manœuvres une place d'où il pût, sans être vu par Hélène, admirer Diana, et goûter le plaisir secret de penser qu'il possédait cette femme dont la beauté excitait d'universels désirs. Il entendait autour de lui bourdonner les louanges, et des bouffées ardentes montaient de son cœur à son cerveau. Elle, l'air candide, écoutait les chanteurs sans distraction, applaudissait avec enthousiasme et, dégagée de tout ce qui n'était pas l'œmTe du musicien, semblait s'absorber dans une béatitude délicieuse.
Cependant elle se rendait fort bien compte de ce qui se passait autour d'elle, et avait réussi à tourner la tête pour regarder Louis. De son éventail, porté négligemment à ses lèvres, elle lui avait envoyé un baiser, puis, en règle avec son amour, elle s'était remise à écouter. Elle se sentait observée par Hélène. Le poids des regards de la jeune femme pesait sur elle, et, prudente, car avant tout elle voulait ' éditer un éclat, elle se proposait de faire chercher son mari au premier entr'acte, et, sous prétexte de migraine, de se dérober à l'ennemie par une savante retraite. Gomme les dernières mesures d'un final mouraient au miheu des applaudissements, elle se leva et, d'un signe de tête, appelant Thauziat, elle prit son bras :
— Je suis un peu souffrante, dit-eUe, conduisez-moi dans le petit salon réservé aux artistes, je désire les complimenter et serrer la main à Wordler avant de partir.
— Est-ce la présence de M"'^ Hérault qui vous taquine ? demanda Thauziat avec une froide ironie.
— Peut-être, répondit Diana avec un fin regard. La
comparaison avec elle est ditiicile à soutenir. Elle est splendide, vraiment. Son mari est bien bete delà tromper. Mais les maris sont toujours bêtes !
— Excepte sir James.
— Oh! lui, il est à part.
— On pourrait même dire à double part !
— Vous êtes très gai, Thauziat, ce soir. Si vous disiez des choses aussi piquantes ùM"''' Hérault, vous augmenteriez vos chances.
— A^^ons, ne vous fâchez pas, Diana, je plaisante.
— -le fâche pas. A .vous, vous savez bien que je vous permets tout.
Ils étaient arrivés dans la salle à manger convertie en buffet et encombrée par les allées et venues des couples qui s'approchaient de la haute table couverte d'un somptueux surtout en argent ciselé, et qui causaient, buvant et mangeant debout, servis par les maîtres d'hôtel impassibles.
— Tâchez donc, dem'avoir une grappe de raisin et un verre de Champagne glacé, dit Diana à soncavaUer.
Il revint offrant sur une assiette de vermeil une grappe dorée et transparente.
— C'est de ce beau chasselas que nous admirions dans les sorres, à Évreux, dit M"'*' OUfaunt. Il est vraiment exquis. L'an dernier, Lereboulley m'avait envoyé un cep de vigne sur lequel son jardinier avait greffé un rosier, de sorte qu'il portait à la fois du raisin et des roses... C'est un homme qui sait vivre que Lereboulley, dit-elle, en regardant autour d'elle si elle voyait Louis.
Mais le jeune homme s'était fait invisible. Elle prit le verre de Champagne que ïliauziat lui tendait :
— A vos amours, Clément.
Elle but à petites gorgées, en renversant un peu son cou charmant, qui se gonflait comme celui d'une colombe. Puis, se suspendant de nouveau au bras de Thauziat, elle se dirigea vers un petit salon qui donnait dans le cabinet de travail du sénateur. Le salon était à peu près vide. Ils allaient le traverser, lorsque, par l'autre porte, au bras de Lereboulley, parut M™^ Hérault. Emilie venait derrière eux. Diana serra le bras de Thauziat et jeta un regard autour d'elle, mais il n'était plus temps de reculer, et le choc, que tant d'amis attentifs avaient essayé d'empêcher, allait se produire. La belle Anglaise s'arma de son air le plus riant et, ses yeux d'un bleu céleste fixés sur Hélène, elle s'avança calme comme la plus honnête des femmes. Cependant cette hardie créature éprouvait une émotion bien rare : en face de M""^ Hérault, elle avait peur ; elle se sentait dominée et elle s'efforçait de dissimuler les palpitations de son corsage, en s'éventant avec grâce. Émihe. avait tenté d'emmener son père et Hélène du côté de la salle de concert, mais ce n'était plus Lereboulley qui conduisait M""" Hérault, c'était la jeune femme qui entraînait son cavalier. Elle avait vu Diana et marchait à elle comme à l'ennemi. M™^ OUfaunt s'arrêta, elle ne voulait pas paraître fuir; elle salua la première et, attaquant hardiment :
— Je n'ai pas eu le plaisir de vous rencontrer. Madame, depuis que je vous ai vue posant une madone
dans la petite église, près d'É^Teux. Comment va le délicieux bambino ?
Hélène écoutait cette voix douce, à laquelle une pointe d'accent étranger donnait une saveur très piquante. Rien de faux ne lui semblait en altérer la pure sonorité. Elle étudiait le maintien de Diana et rien n'y trahissait l'embarras. S'était-elle donc trompée et fallait-il chercher ailleurs l'inconnue détestée?
— Vous êtes une heureuse mère, Madame, poursuivit la belle Anglaise, et toutes les femmes peuvent vous euA^er.
Elle aurait pu parler ainsi éternellement, Hélène ne l'écoutait plus. Ses yeux A'enaient d'être attirés par l'éventail en plumes jaunes que Diana balançait devant sa poitrine, et, sur un des montants d'écaillé, elle avait vu briller des lettres en diamants formant plusieurs mots qu'elle ne réussissait pas à déchiffrer. Une de^dse, sans doute, mais laquelle? Une voix secrète lui cria que c'était la même qu'elle avait lue sur le carré de parchemin. Ses regards se troublèrent, ses oreilles s'emplirent de bourdonnements confus , et le sang monta , brûlant, à la racine de ses cheveux. Elle fit un effort pour rester debout, saisit le bras d'Emilie, auquel elle s'attacha avec une force convulsive, et, très pâle, s'adressant à M™^ Ohfaunt :
— Vous avez là. Madame, un bien bel éventail. Vous plairait-il de me le laisser admirer ?
Diana tendit à la jeune femme l'éventail qui tenait à sa ceinture par une cordelière de soie paille ; Hélène s'en empara et, avec une avidité furieuse, sur le mon-
tant d'pcaille, lut ces mots : / love and I hâte. Un froid mortel descendit dans ses veines, elle venait de retrouver là, en anglais, la dcAise latine. C'était bien cette blonde audacieuse, fine, exquise, qui était sa rivale. Une colère folle bouleversa son cerveau. Elle eut la tentation de labourer avec ses ongles ces yeux limpides , de déchirer cette bouche voluptueuse sur laquelle s'étaient posées les lèvres de Louis, de renverser et de piétiner ce corps potelé, qui lui avait volé lés caresses de celui qu'elle aimait. Elle serrait machinalement l'éventail dans ses mains tremblantes, elle lut d'une voix sourde :
— / love and I hâte. . .
— Gela signifie en anglais : j 'aime et je hais, fit Diana. Mais, comme toutes les devises, celle-ci en dit plus qu'il ne faut. Je ne suis ni si tendre ni si méchante.
— Amo et odi, reprit Hélène, n'est-ce pas la même chose ?
— Parfaitement, répondit Lereboulley.
Diana eut le pressentiment d'un danger. Elle fît un pas en arrière. Mais M"'^ Hérault la suivit :
— Les femmes d'intrigue, prétend-on, ne devraient jamais écrire, continua-t-elle avec un écrasant mépris. C'est pourtant sur du papier portant cette de^ise si caractéristique que vous donnez des rendez-vous à mon mari ! . . .
]yjme oUfaunt devint blême, elle poussa une exclamation et, arrachant son éventail des mains d'Hélène, elle se rapprocha de Lereboulley bouleversé :
— Madame, s'écria le sénateur, en s'interposant en-
tre les deux femmes, mesurez-vous bien la portée de vos paroles ?
— Mieux que cette créature n'a mesuré la portée de ses actions. A l'instant, elle avait l'audace hypocrite de me parler de mon enfant, et elle est la maîtresse du père !
— Me laisserez-vous insulter de la sorte chez vous ? cria la belle Anglaise à LerebouUey.
Et comme celui-ci restait pétrifié d'étonnement :
— Allons ! Défendez-moi 1
Elle se dressait furieuse, les mains crispées, redevenue, en un instant, la fille de bar que Thauziat avait sortie de la fange. Hélène, froide et hautaine, l'examina en silence. Toute sa colère était tombée, et elle ressentait une douleur immense. Il lui semblait qu'im abîme s'était creusé dans son cœur, et que toutes ses joies, toutes ses fiertés, toutes ses pudeurs venaient de s'y engloutir. Une amertume lui monta aux lèvres. Elle eut le dégoût profond de ce lieu, de cette femme ; elle voulut le silence, le recueillement, elle aspira à se retrouver chez elle, auprès de son enfant. Et, se tournant vers Thauziat immobile et silencieux.
— Voulez-vous^ je vous prie^ me conduire auprès de mon mari?
Elle lui prit le bras, salua LerebouUey et sortit, accompagnée par Emilie, sans même faire à sa rivale atterrée, l'aumône d'un dernier regard.
A peine Hélène eut-elle disparu que LerebouUey sortit de sa prostration, et, se tournant vers M'"*' Olifaunt :
— Diana, s'écria-t-il, si M™* Hérault a dit vrai, malheur à vous et malheur à Louis !
— Elle est folle ! Allez-vous ajouter foi à des propos de femme jalouse?... Est-ce que je comprends un mot à ce qu'elle m'a dit ! Son mari m'a fait la cour quand il était garçon. Il m'a poursuivie... Vous le savez bien ! Peut-être a-t-elle découvert un billet de moi en fouillant les meubles. Mais devait-elle en conclure que je détourne cet imbécile d'Hérault de ses devoirs? Parce que j'attire les regards, parce qu'on m'entoure, parce que leurs maris font la roue devant moi, toutes ces femmes m'envient et m'exècrent ! Est-ce ma faute ? Je ne fais cependant rien pour attirer les hommages. Tout cela est odieux, abominable ! Et ce qu'il y a de plus cruel, c'est que vous m'avez abandonnée à la colère de cette insolente. Vous n'avez trouvé que quelques mots à balbutier. Tenez, vous ne m'aimez pas... Car lorsqu'on aime une femme, on la respecte et on la fait respecter !
— Diana !
Elle fondit en larmes. LerebouUey, affolé, craignant à chaque instant de voir entrer quelqu'un, tâchait de la calmer :
— Voyons, Diana, vous ne pensez pas ce que vous dites. Moi, ne pas vous aimer! Voyons, remettezvous : on peut venir... Si on vous surprenait tout en larmes, seule avec moi, que penserait-on? Passez dans mon cabinet, je vous en prie, là vous serez en sûreté.
Elle consentit à le suivre, et se laissa aller sur un canapé, avec la grâce d'une jeun^^ nymphe qui se sait
guettée par lin satyre. Le sénateur se promenait agité, insoucieux du concert qui reprenait, dédaigneux de tout ce monde qui emplissait ses salons, tout à la crainte de son infortune.
— Ah ! ce Louis, si je pouvais croire...
— Vous n'êtes pas encore très convaincu de mon innocence ! Eh bien ! qu est-ce que vous feriez si, tout d'un coupj je vous disais : j'ai horreur du mensonge, vous voulez savoir si Louis Hérault est mon amant? Oui, il l'est!
— Diana, ne plaisantez pas sur un pareil sujet. Si vous me trompiez, ce serait terrible. Je ne reculerais devant rien pour me venger.
— Vous me feriez du mal, à moi?
— Peut-être î
— Je serais curieuse de voir ça ! s'écria M""^ Olifaunt, en décochant à Lereboulley une œillade tellement vive, qu'il en oublia ses soupçons, sa fureur, et qu'il ne trouva plus, dans son cœur, qu'un désir immense et, sur ses lèvres, que des paroles énamourées :
— Oh! Diana, que vous êtes belle! On commettrait un crime pour vous posséder!...
— Et, quand on me possède, mon cher, combien pour me garder ?
— Ah ! commandez ! Tout ce que vous exigerez sera accompli.
— C'est bien ! dit froidement la jeune femme, nous verrons... En attendant, donnez-moi votre bras, on pourrait remarquer votre absence et la mienne.
Elle sourit et se serra contre le vieillard :
— Il n'en faudrait pas plus, pour faire croii^e qu'il y a quelque, chose entre nous.
Il l'enlaça et, penchant sa fip^ure glabre et basane'e sur les blanches épaules de Diana, il les caressa de ses grosses lèvres ; elle lui donna une petite claque sur la joue et, "se dégageant :
— Allons, Lereboulley, changez d'idées, mon ami. Il poussa un soupir et, la jeune femme suspendue à
son bras, il rentra dans le salon. Sur le visage de Diana toute trace des émotions subies s'était déjà effacée, et, comme un masque de théâtre repris aussitôt qu'enlevé, elle avait retrouvé son air riant et sa grâce pudique.
Si M""® Ohfaimt avait supporté imperturbablement l'épreuve, il n'en avait pas été de même pour Hélène. Partie avec son mari, sans qu'un mot eût renseigné celui-ci sur la scène qui venait d'avoir heu. M'"'' Hérault avait ressenti cruellement le contre-coup de toutes ces violences. Enfoncée dans le coin du coupé, la tête couverte d'une écharpe de denteUe, elle tremblait, les dents serrées, la gorge contractée par une fièvre violente. Le balancement de la voiture lui causait des douleurs aiguës dans le front et, par instants, des éclairs lancinants frappaient ses yeux. Le trajet, qui dura un quart d'heure, lui sembla interminable. Louis, inquiet du silence de sa femme, tournait de temps en temps de son côté des regards soucieux. Il lui demanda :
— Est-ce que ta es souffrante? Est-ce que tu as quelque chose?
Elle fit un effort, desserra sa mâchoire contractée et répondit sourdement :
— Rien.
La voiture s'était arrêtée devant le perron de l'hôtel; elle voulut descendre, elle fit quelques pas en trébuchant et fut obligée de s'appuyer aux colonnes de fonte de la marquise. Louis, effrayé, la saisit, l'enleva et, dim élan, la porta jusqu'au premier étage. Là, elle put marcher et gagner sa chambre. Quand elle fut au coin du feu, débarrassée de son voile, elle apparut à Louis, pâle, secouée par de grands frissons, les mains inertes et les yeux tirés.
— Mon Dieu I qu'y a-t-il donc ? s'écria-t-il avec une affreuse anxiété. Hélène parle-moi... Tu souffres?
— Oui... un peu...
— Mais comment cela est-il venu... tu as eu froid?
— Oui, très froid... au cœur.
Il voulut sonner, elle fit un mouvement pour l'en empêcher.
— Non! ne réveille pas les domestiques... Appelle seulement ta grand'mère.
Il s'élança. Quelques minutes plus tard, la vieille ^me Hérault était auprès de la jeune femme. Silencieusement Louis sortit. Alors, de ses mains actives, Taïeule aida Hélène à se déshabiller et à se coucher. Quand elle la vit, dans la tiédeur de ses couvertures, grelottant et le sang maintenant au visage, elle lui prépara une infusion boiiillante, allant du lit au cabinet de toilette, à pas menus, mais veillant à tout. Elle passa dans la chambre de l'enfant, se pencha sur son berceau, admira son calme repos et revint dire à Hélène :
— Le petit Pierre dort bien, soyez sans inquiétude.
S'il se réveille, je lui donnerai à boire du lait chaud, et il n'en ira pas plus mal.
La jeune mère sourit tristement et murmura :
— Je vous remercie, vous êtes bonne.
Cependant Louis était rentré et parlait de veiller Alors
la grand'mère parut avoir deviné ce qui se passait dans le cœur de la jeune femme et déclara que la présence de son petit-fils était fort inutile, qu'elle suffirait à tout.
— Va dormir, mon garçon, dit-elle. Moi, je resterai là... Les vieilles gens n'ont pas besoin de sommeil.
Et comme Louis insistait :
— Ta femme le désire.
Il s'approcha d'Hélène, lui toucha le bras qu'il trouva brillant, et, le cœur serré, il l'embrassa doucement au front. Une question était sur ses lèvres, qu'il n'osait point faire. Il devinait la main de Diana dans le mal d'Hélène. Ce silence farouche, qui avait accueilli ses questions, ce désir de l'éloigner et de demeurer seule avec M"'^ Hérault, tout annonçait qu'un grave incident s'était produit, qui allait profondément modifier la situation. Le matin, la malade ne se sentant pas mieux, Louis envoya chercher Rameau de Ferrières. Une inquiétude affreuse augmentait les souffrances de la jeune femme : elle craignait de ne pas pouvoir continuer à nourrir son enfant. Dans sa détresse morale cette suprême consolation lui manquerait-elle ? Faudrait-il abandonner ce bébé rose et blond aux soins d'une étrangère? Dans son horrible insomnie agitée et fiévreuse, elle ressassait ces douloureuses pensées. Le père lui échappait, allait-elle voir aussi lui échapper
l'enfant? Vers trois heures du matin, elle avait eu du délire. Parlant tout haut, elle disait :
— Si on donne mon petit Pierre à cette méchante femme, il mourra !...
La grand'mère s'était levée silencieusement du fauteuil où, près du feu, elle continuait de ses doigts agiles son tricot éternel, s'était penchée vers Hélène, lui avait touché le front et d'une voix tranquille :
— Rassurez-vous, ma fille... Si voiis êtes malade, c'est moi qui m'occuperai de l'enfant, mais il ne sera pas confié à une étrangère.
La jeune femme sourit, ses yeux brillèrent dans l'ombre des rideaux ; elle soupira, marmotta quelques paroles confuses, et s'endormit. Quand elle se réveilla, il faisait grand jour, et l'illustre médecin qui venait d'arriver causait avec Louis dans le salon voisin. Il entra, secouant sa crinière de hon sur sa tête énorme, et s'approchant du lit :
— Eh bien ! chère Madame, vous êtes assez malavisée pour avoir besoin de moi?... Voyons un peu de quoi il s'agit?
Il lui tâta le pouls, lui examina les yeux, prit, avec un thermomètre, la température de son corps, puis s'adressant à Hérault :
— Ce ne sera rien... Mais nous avons plus de trenteneuf degrés de chaleur, c'est beaucoup trop.
Il l'entraîna dans un coin :
— Elle a été à deux doigts d'une fièvre cérébrale... Il y a, dans les yeux, de la contracture bilatérale... Il faut les plus grands ménagements...
VOLOiNTÉ. 3il
Voyant qu'Hélène s'agitait, il revint :
— Je voudrais, maintenant, qu'on ine montrât le nourrisson de cette belle malade.
On lui apporta le petit Pierre riant, joufflu et superbe. Il le souleva, le palpa, l'embrassa et, répondant au regard plein d'anxiété qu'Hélène dirigeait sur lui.
— Eh bien ! mais on va le sevrer, ce gaillard-là!... C'est un peu tôt, mais il est de force à le sui>porter. J'aime mieux le mettre au lait de vache, que de le changer de nourrice... Cela vous plaît-il ainsi> Madame?
Hélène agita faiblement sa tête et deux larmes cout lèrent sur la batiste de son oreiller.
Rameau alors se tournant vers Louis :
— Ne la fatiguons pas... Conduisez-moi chez vous, que je rédige mon ordonnance.
Ils sortirent. Alors, sans réclamer ni conseil, ni aide, la vieille M""® Hérault roula le berceau du petit Pierre dans la chambre et l'installa près de la lenêtre, de façon à ce que, de son Ut, Hélène pût le voir. La jeune femme échangea avec l'aïeule un regard, dans lequel elle fondit tout son cœur; elle voulut parler^, mais la bonne dame mit un doigt sur sa bouche, s'assit et reprit son travail silencieux.
Louis n'avait pas quitté la maison et, d'heure en heure, il demandait des nouvelles. Il ramena Emilie, qui s'était présentée, dès le matin, et qui fut accueillie avec joie par Hélène. Entre ces deux gardes-malades, la grand'mère et l'amie, il sembla que la jeune femme se ranimait. Mais, vers le soir, la fièvre redoubla et tout annonça que la nuit serait mauvaise. Rameau près-
crivit (les calmants et composa une potion destinée à faire dormir la malade. Il n'était pas inquiet. La nature vigoureuse d'Hélène pouvait résister victorieusement il la souffrance.
Emilie s'installa à l'hôtel Hérault afin de remplacer la grand'mère au chevet d'Hélène. Elle dîna avec Louis, qui errait dans les appartements déserts, dévoré par les soucis: Il n'avait pas voulu aller chez M"'^ Olifaunt, il n'avait point reçu de lettre d'elle. Et, entre sa femme qui souffrait et sa maîtresse qui ne donnait pas signe d'existence, il était saisi d'une sombre fureur contre les autres et contre lui-même. Il se jugeait infâme de penser à Diana, près d'Hélène, et cependant il ne pouvait s'arracher à l'obsession de la belle Anglaise. Sans cesse, elle était devant ses yeux, l'appelant de sa douce voix, le sollicitant de sa radieuse beauté. L'arrivée d'Emilie fut un immense soulagement pour lui : d'abord son amie lui apprit ce qui s'était passé entre les deux femmes, et ensuite, avec elle, il put parler de Diana. Il en était heureux, même pour la maudire, même pour jurer qu'il ne la reverrait jamais. Le soir, dans le petit salon qui précédait la chambre d'Hélène , il causait avec Émihe, se répandant en amères paroles, maudissant le jour où. il avait cédé à l'influence de cette dangereuse créature :
— Car elle est redoutable, dit-il, par sahardiesse et sa perfidie. Je la connais bien... C'est la perversité même!
— C'est, je crois, ce qui vous plaît tant en elle, répondit Émihe. Elle vous change de vos sœurs et de vos femmes, qui sont simples, chastes et bonnes. Mais la
VOLOxNTÉ. 313
simplicité, la chasteté et la bonté, vertus de ménagères I Ce n'est pas amusant... Il faut des farceuses 1
— Elle n'a pas de cœur, reprit Louis, avec rage, elle est froide et féroce. Elle sait que, depuis ce matin, je suis dans l'anxiété, que je donnerais, après l'esclandre d'hier, beaucoup pour savoir ce qu'elle fait, ce qu'elle pense... Elle s'en soucie bien! Se souvient-elle seulement de moi qui lui ai sacrifié la plus charmante et la meilleure des femmes?... Non! Elle rit, s'amuse ! C'est une atroce ingrate. Elle ne m'écrira pas une ligne!
— Elle a raison. C'est par là qu'elle vous tient tous. Si elle ne vous traitait pas comme des chiens, elle ne tirerait rien de vous ! . . . Elle a pris le système des dompteurs d'animaux... Elle vous dresse avec une barre de fer rougie au feu, et vous réduit par l'abstinence. Tu l'accuses d'être féroce et ingrate. Et toi, est-ce que tu n'es ni féroce, ni ingrat? Ce que Diana te fait endurer, c'est la revanche de ce que souffre Hélène. Diana, c'est la manifestation de la justice providentielle. C'est l'expiation! Et encore, nous parlons de Diana, jeune et joUe. Elle est incontestablement séduisante : auxy eux du monde tu as droit à des chxonstances atténuante:. Mais te figures-tu Diana vieilUe et laide? Car il y a des hommes qui les gardent, les vieilles Diana ! Et tu peux devenir de ceux-là. Si tu lasses la patience de ta femme, elle se séparera de toi. Et alors tu resteras rivé à ton Anglaise, et tu passeras ta vie à boire du Porto et à jouer aubesigueavecsir James ! Cette perspective t'enchante? Non! Alors, petit Hérault, prouve que tu n'es pas un niais : lâche ta bonne amie, qui est celle de bien
d'autres, j'enjurerais, et redeviens un honnête homme /
— Aussi vrai qu'il y a un Dieu , cela sera^ s'écria Louis avec fureur.
— Ne le jure pas, Louis, c'est mauvais signe... Faisle simplement. Mais il arrivera une lettre, demain matin, et adieu les belles résolutions.
Elle le laissa seul dans le salon, et alla remplacer j^jme Hérault auprès de la malade. La première partie de la nuit fut assez calme. Mais, vers deux heures du matin, Émihe, qui s'était endormie sur la chaise longue, fut réveillée par un bruit de voix. Elle se leva et, dans la demi-obscurité de la chambre, elle vitHélène accoudée sur son oreiller, les yeux fixes et égarés, qui parlait dans le silence. La jeune fille s'approcha, serra la main de son amie. Celle-ci parut la reconnaître et poursuivant l'idée qui la troublait :
— Si je mourais, il forcerait cette femme à quitter son mari, et il l'épouserait. Elle prendrait ma place dans la maison, elle habiterait ma chambre, mon enfant serait le sien... Gomme elle le regardait dans l'église ! On eût dit qu'elle voulait me le voler!... Tout ce qui m'appartient serait à elle... Et de moi, il ne resterait pas même un souvenir... Un pauvre petit nom gravé sur une pierre, et ce serait tout!
Elle s'agita : des gouttes de sueur perlaient dans ses cheveux, Emilie se pencha vers elle, lui posa ses mains froides sur le front, afin de faire passer un peu de sa tranquille raison dans la tête hallucinée de la malade :
— Vous n'êtes pas en danger, Hélène, dit-elle doucement, et vous vivrez pour Atre heureuse.
— Je \dvrai... oui, reprit avec force la jeune femme, je Wvrai, je le veux, pour défendre ceux que j'aime !
Elle répéta plusieurs fois : « je le veux'. » comme si, dans le vague de sa pensée, ce mot, qui résumait tout son caractère, se présentait seul à son esprit. Puis, sous le regard compatissant d'Emilie, peu à peu ses paupières battirent et se fermèrent. Le lendemain matin, quand Rameau arriva, il la trouva plus calme, moins brûlante, et en bonne voie de guérison.
Louis, de son côté, parut moins agité et moins nerveux. Il resta quelques instants dans la chambre de sa femme et se montra très afTectueux pour elle. Hélène, brisée, accueillit ses démonstrations avec une triste joie. Désormais elle ne pouvait plus se livrer sans réserve aux efTusions de son cœur. Toujours, entre elle et son mari, devait se dresser l'image de Diana. Elle ne le repoussa point cependant. Mais elle fit signe à Emilie de l'emmener.
Elle voulait réfléchir et arrêter une règle de conduite. Aussitôt rentrée en possession d'elle-même, sa droite raison délibérait et, sans faiblesse, comme sans colère, cherchait le meilleur parti à tirer de sa douloureuse situation. Louis était attentionné. Elle se dit, avec une indulgente sagesse, qu'il aurait pu être indifférent. Elle ne Ait que le bon côté des choses, elle ne maudit pas la Aie, en la jugeant mauvaise. Elle avait une bonne mère, une amie dévouée, un enfant adorable, elle remercia le ciel de lui avoir donné tant de compensations, et ne désespéra pas de l'avenir.
Elle se rendait un compte très exact, maintenant, de
l'étal intellectuel et moral de son mari. Sa faiblesse, son inconsistance, n'avaient jamais été mi secret pour €lle, mais elle avait eu l'orgueil de croire qu'elle pourrait s'emparer de lui et le guider. Il lui avait échappé, et une autre , plus habile , avait soumis ce révolté et le conduisait dans les mauvais chemins. L'intluence exercée devait être bien puissante, puisque Louis n'avait pas été ramené dans la bonne voie par l'horreur du mensonge et de la trahison. Soupçonné, poursuivi, découvert, ayant à rougir devant sa femme, à se cacher d'elle, il continuait quand même à la tromper. La gangrène était donc dans ce cœur, et peut-être faudrait-il le fer rouge pour cautériser la plaie, et la guérir.
Après comme avant cette violente secousse, pas une seconde, Hélène n'avait pensé à accepter sa disgrâce et à se résigner. Elle ne voulait pas céder devant la maîtresse, elle prétendait défendre les droits de l'épouse. Elle ne se figurait pas que son malheur fût une exception épouvantable, faite pour lui arracher des cris de désespoir. Les hommes lui apparaissaient tous faibles, entraînés par leurs passions, solHcités par leurs ^ices. Elle ne croyait pas que Louis fût pire que les autres. Elle acceptait l'humanité telle qu'elle était : très caduque et très méchante. Mais elle était convaincue qu'avec de la patience, de l'énergie et de l'indulgence, elle arriverait à tirer du bourbier le malheureux qui s'y vautrait. Elle prit donc la résolution de ne lui point parler de son explication avec M™** Ohfaunt, de ne lui marquer en rien qu'elle était renseignée sur sa
conduite, de ne point faire de scènes, d'attendre, pciH* exposer ses sentiments, qu'il fournit lui-même une occasion et de s'engager alors à fond dans une lutte, qui ne devrait se terminer que par la défaite irrémédiable et définitive de sa rivale ou d'elle-même.
Comme si ell(^ avait été réconfortée par ces vaillantes résolutions, la convalescence de là jeune femme fut rapide, et, au bout de la semaine, elle était remise. Louis, pendant ces huit jours, n'avait pas quitté la maison. Il s'était montré plein de douceur et de prévenances. Son humeur, d'abord chagrine, avait retrouvé son égalité souriante. Hélène avait attribué ce changement à la joie de sa prompte guérison. Si elle avait pu lire dans le cœur de son mari , elle eût rougi de honte.
Après vingt-quatre heures d'attente exaspérée. Louis avait enfin reçu un petit mot de Diana. La jeune femme s'étonnait de ne pas l'avoir vu depuis la soirée chez Lereboulley, et lui adressait de tendres reproches. Quoique sa fureur eût été un peu calmée par l'arrivée du billet, Louis avait répondu assez sèchement qu-e sa femme était malade et qu'il ne pouvait la quitter. Aussitôt Diana avait entamé avec lui un combat épistolaire ayant pour but de le contraindre à venir chez elle, ne fût-ce qu'un instant. Elle était bien sûre, si elle parvenait à l'amener en sa présence, de le retenir autant qu'il lui plairait. Mais lui, avec beaucoup d'astuce, résistait aux prières et aux ordres de M™® Ohfaunt , et, riant de l'animation avec laquelle il était poursuivi, se tenait à l'abri de ses séductions et de sa colère.
Il avait des nouvelles par Thauziat, qui ne manquait
pas de s'informer, chaque jour, de la santé d'll(''lène, et qui décrivait à son ami l'irritation de la charmante femme et les vexations que, pour se venger, elle faisait subir à l'infortuné Lereboulley. Ils en plaisantaient tous les deux, car Thauziat avait retrouvé sa belle Immeur. Il ne redevenait grave que quand Louis parlait de retourner chez Diana. Alors son front se chargeait de nuages. Et, pris entre l'âpre désir de voir Louis à jamais séparé d'Hélène, et la crainte des souffrances que cette séparation causeraient à la jeune femme, il en venait à maudire l'inconstance du mari, et à subordonner sa passion au bonheur de celle qu'il adorait. Dans son âme si fière, de soudains mouvements de ':^énérosité se produisaient qui l'entraînaient à crier à Louis : « Mais fou que tu es, prends donc garde, tout n'est que pièges autour de toi, tu ne peux faire un pas, sur la route où. tu t'es engagé, sans fouler aux pieds le bonheur des autres et le tien! » Un jour il alla jusqu'à dire à son ami :
— Tu es bien imprudent de ne pas songer à défendre ton bien, au lieu de t'acharner à piller celui des autres. Si ta femme cessait de t'aimer, qui sait si elle ne se trouverait pas sans défense contre un amour sine ère...
— Quel amour ?
— M'ais le mien, d'abord.
Louis avait répondu en riant.
— Bah ! Deux ans ont passé sur cette belle flamme, elle est éteinte. Et puis, tu te crois donc bien dangereux?... Fais la cour à ma femme, situ veux, ça l'occupera... Val Je suis bien sûr d'elle.
VOLOMÉ. 319-
Une ride profonde avait creusé le front de Thauziat et un sourire de mépris avait crispé ses lèvres. Cette insensibilité dépravée, affectée par Louis, ne TaAait pas réjoui, elle l'avait navré. 11 n'avait pas pensé à luimême, il n'avait songé qu'à celle qui était si odieusement offensée.
Le jour où M""^ Hérault put descendre de son lit et faire quelques tours en marchant dans son appartement, Louis se décida enfin à se rendre chez M™^ Ohfaunt. 11 était quatre heures quand il se présenta, et la maîtresse du logis Amenait de rentrer avec son mari. Étendue sur un divan, dans le salon japonais, elle feuilletait du bout des doigts un roman. Dans la pièce voisine, dont la porte était ouverte, on entendait sir James ouATir et fermer des tiroirs. En apercevant Louis, la belle Anglaise fit entendre une exclamation joyeuse aussitôt réprimée, et, mettant un doigt sur ses lèvres, elle parut vouloir lui imposer une contrainte inaccoutumée. Il restait immobile, se demandant ce qui se passait, lorsque sir James tenant en main une superbe mi^ niature fit son apparition :
— Ah ! c'est vous, monsieur Hérault, dit l'Anglais avec un froid sourire. Enchanté de me trouver là, pour vous recevoir. Asseyez-vous donc... Ma chère Diana, voici le portrait en question , c'est M^^^ de Fontanges par Petitot... L'émail a une très grande valeur... Voyez si la coiffure vous couAient.
— C'est pour un bal costumé, ajouta Diana, en examinant la miniature. Je crois que ces boucles ne m'enlaidiront pas.
— Il y a longtemps que nous n'avons eu le plaisir de vous voir, monsieur Hérault, reprit sir James. Depuis le concert de notre cher LerebouUey. . . Vous avez eu, depuis ce temps, des soucis et des inquiétudes . . . Votre charmante femme est-elle remise de son indisposition?
— Tout à fait, répondit Louis, très étonné de la sollicitude soudaine que l'Anglais témoignait à Hélène.
— Ravi ! . . . D'autant plus ravi que nous donnons dans quinze jours un bal. . . Oui . . . Nous voulons rendre toutes les politesses qu'on nous a faites... J'espère bien que vous serez des nôtres, ainsi que M""^ Hérault ?
Ces mots résonnèrent aux oreilles de Louis comme ime déclaration de guerre. Il soupçonna une trame habilement ourdie par la femme et parle mari. Il voulut savoir à quoi s'en tenir, et, très .résolument, il répondit :
— Je viendrai avec le plus grand plaisir, sir James, mais je n'ose vous promettre que M™^ Hérault m'accompagnera. Les phis grands ménagements lui sont imposés, et eUe sera probablement obligée de ne pas profiter de votre gracieuse invitation.
La figure de l'Anglais devint glacée et hargneuse, comme lorsqu'il discutait avec LerebouUey la valeur d'un tableau, ou l'authenticité d'un bibelot nouvellement acheté. Il se dirigea vers la cheminée et, s'y adossant avec un air d'autorité :
— Voilà qui est très regrettable pour M™^ OUfaunt et pour moi, dit-il d'une voix sèche. Très regrettable! Il nous est revenu de différents côtés qu'on nous reprochait de n'avoir à nos réunions que des hommes. Oh!
VOLONTÉ. n-l
une société tout à fait choisie d'hommes distingués. Mais enfin des hommes seuls, toujours, sans leurs lenimes, leurs filles ou leurs sœurs. La malveillance s'est emparée de ce fait et la tourné contre nous. Aussi ^me oUfaunt et moi , nous aA'ons décidé qu'à l'avenir nous ne recevrions plus ceux de nos amis mariés qui voudraient continuer à venir chez nous en garçons... Nous aAdons cédé au charme d'une intimité avec eux, mais il ne faut pas négUger les avis du monde... C'est pourquoi je regrette que M™^ Hérault ne soit pas dans un état de santé qui lui permette de sortir, car les précieuses relations que nous avons avec vous vont se trouver momentanément interrompues.
Louis se leva un peu pâle, et, se tournant vers Di.ona, qui, étendue sur son divan, ne faisait pas un geste :
— Mais, Madame, si je ne me trompe, c'est un congé en bonne forme que me signifie M. OUfaunt?
Diana laissa tomber de ses lèvres un murmure étouffé , qui tenait le milieu entre le gémissement et l'éclat de rire. Ce fut sa seule réponse.
— Un congé? reprit sir James, avec un geste de protestation. Je suis trop poli pour en agir ainsi avec un gentleman, mais vous êtes trop homme du monde pour ne pas apprécier mes raisons... Du reste, je vous laisse avec M™^ Ohfaunt, qui vous les expliquera mieux encore .
Il tendit à Louis une main que celui-ci serra avec répugnance et, mettant un baiser sur le front de sa femme, il sortit. A peine la porte s'était-elle refermée, que Diana bondit sur ses pieds, et, montrant à son amant un visage éploré :
— Enfin vous voilà, s'écria- 1- elle. Vous ne pouvez vous imaginer quelle est ma vie depuis huit jours. Un véritable enfer, et j'y étais seule, abandonnée par vous... J'ignore quels abominables rapports on a été faire à sir James, mais il est hors de lui..c II prétend que son honneur est atteint et qu'il faut changer notre mode d'existence à Paris, ou retourner en Angleterre.
— Il vous emmènerait ?s'e'cria Louis. Alors c'est donc avec votre consentement, car il ne fait que ce que vous voulez ! . . .
— Il me traite ordinairement en enfant gâtée, mais quand il s'agit de choses sérieuses... Et quoi de plus sérieux que ce qui nous arrive ? Le bruit s'est répandu que vous ne sortiez plus de chez moi. . . La scène affreuse qui s'est passée chez Lereboulley, a été racontée... Par qui? Par cette atroce ÉmiUe, sans doute, car ce n'est ni votre femme , ni Thauziat , ni Lereboulley qui ont parlé... Vous savez combien je suis jalousée par toutes ces chipies si laides et si délaissées!... Cette semaine, on m'a fait des affronts... Je ne peux plus entrer dans un salon, sans avoir un battement de cœur. . . Tout cela, je le souffre à cause de vous... Je ne m'en plains pas... Mais faites ; de votre côté, ce que vous pourrez pour m'éviter les ennuis ...
Elle l'avait forcé à s'asseoir près d'eUe, sur le divan, et, pelotonnée contre lui, elle l'enlaçait de son bras blanc qui sortait d'une large robe de satin \deux rose serrée à la taille par une cordelière d'or. Sa petite tête, dont les yeux d'azur brillaient sous des mèches de cheveux
fauves, s'appuyait sur la poitrine de Louis, et, de ses lèvres souriantes, elle semblait demander un baiser auquel elle se dérobait, dès que la bouche irritée du jeune homme s'approchait de la sienne. Elle l'enveloppait de son haleine, du chaud parfum que dégageait son corps souple. Et, ardente à exciter son désir, elle passait de la tendresse à la bouderie et de la gaîté à la douleur, avec une habileté et une promptitude qui faisaient d'elle dix ferhmes en une seule.
Lui , brûlé par ces regards , grisé par ces sourires , l'avait saisie parles épaules et attirée dans ses bras. Repris de sa fièvre passionnée, il n'avait plus devant les yeux que Diana. Le souvenir des voluptés anciennes lu* revenait, avec le rêve des voluptés nouvelles. Il voulait la jeune femme, il segourmandait d'être resté toute une semaine loin d'elle, il s'étonnait d'avoir pu s'y résigner et ne pensait plus qu'à sacrifier tout au monde pour qu'elle fût à lui.
Alors , avec des paroles entrecoupées de douceurs Diana entreprit de lui prouver que c'était un bien petit sacrifice à lui faire que d'amener M"'^ Hérault à cette soirée. Il suffirait qu'elle fit un tour dans les salons, qu'on la vit, et ce serait tout. On pourrait dire après ce qu'on voudrait , il serait facile de répondre : « La preuve que Louis Hérault n'est pas l'amant de M""* Olifaunt, c'est que M°^« Hérault va chez elle. » Certes, il faudrait qu'Hélène humihât un peu son orgueil, mais, quand elle accorderait à celle qu'elle avait outragée une si faible réparation, où serait le mal? Et ces perfides raisonnements étaient sui^ds de tant de baisers, qu§
Jour amertume disparut, et que Louis fit le serment d'obtt'uir de sa femme qu'elle consentît à l'accompagner.
Il fut récompensé immédiatement de sa lâcheté par les démonstrations les plus passionnées. Diana le remercia, elle alla jusqu'à Aerser des larmes. Elle eut d»' véritables élans de joie à la pensée de la revanche qu'el 1 prendrait sur Hélène. Elle répéta à Louis : je t'aime : avec une sincérité puisée dans une haine féroce. Lui, au milieu de ces transports, ne songeait point à l'infamie de la promesse qu'il avait faite, à l'affront que sa femme devait subir, et dont il se faisait le complice. Il subordonnait tout à son caprice. Qu'importait comment et à quel prix il était satisfait, pourvu qu'il le fût?
Le soir il ne rentra pas dîner, pour la première foi& depuis qu'Hélène était malade , et le lendemain il se montra froidement aimable, comme il en avait depuis trop longtemps l'habitude. Cependant, pour Hélène qui le connaissait si bien , il n'avait pas son visage ordinaire. Une préoccupation, cachée avec soin, l'agitait intérieurement. La jeune femme cherchait vainement à deviner ce qui se passait de nouveau dans ce cœur maintenant fermé pour elle. Émihe, interrogée, n'avait pu répondi'e. Hélène sut bientôt d'où venait le trouble dont elle s'inquiétait.
Un matin, en décachetant ses lettres, elle trouva, sous enveloppe , une invitation ainsi rédigée : « Sir James Ohfaunt, baronnet, et M"^'^ Ohfaunt prient M. et M"»^ Hérault de leur faire l'honneur d'assister à la soirée qu'ils donneront... »
La jeune femme n'en lut pas davantage. Elle aurait vu
écrit sur le carré de bristol : «Hélène Hérault est Tesclave de M"*^ Olifaunt et pourra être , par elle, impunément bafouée, insultée, torturée », qu'elle n'eût pas éprouvé un plus horriblesaisissement.Elle n'entendit pas Louis, qui entrait. H s'avança jusqu'auprès du fauteuil sur lequel elle était assise, sans qu'elle sortît de sa stupeur.
— Qu'as-tu donc? lui dit-U.
Elle leva la tête, jeta à son mari un triste regard, et, sans parler, lui tendit la carte. Il tressaillit, ses lèvres se pincèrent, et ses yeux s'enfoncèrent sous ses sourcils. Une violente angoisse lui serra le cœur, m is il ne recula pas devant la honte de l'engagement pris. Il examina la carte, et dit d'un ton léger :
— C'est une invitation que nous envoient les OUfaunt... C'est vrai, j'avais oublié de t'en parler.
— Tu savais donc que nous devions la recevoir?
Il répondit audacieusement : oui... Cet être faible devenait implacable quand sa résolution était arrêtée. Hélène frémit à cette affirmation si nette. Elle se sentit abandonnée, sacrifiée. Des larmes montèrent à ses yeux, tant la douleur qu'elle ressentit fut aiguë. Elle voulut poursuivre cependant son enquête morale :
— Tu n'as pas promis que nous irions?
Elle avait murmuré ces paroles d une voix suppliante^ comme si elle demandait grâce. Elle eût attendri un bourreau, mais elle avait affaire à son mari.
— J'aurais souhaité n'y pas aller, et surtout t'épargner l'ennui de m'y accompagner, dit-il, mais j'ai dû céder à des considérations très particulières et très se rieuses, et i'ai promis.
Id
— Mais tu sais ce qu'on dit de cette femme ? hasardat-elle doucement.
— On dit tant de choses, et généralement de si stupides et de si méchantes, qu'il n'en faut pas tenir compte. jyjme oiifaunt est reçue partout...
— Mais on ne va pas chez elle.
— Parce qu'on n'en a pas l'occasion. C'est la première fois qu'elle invite d'autres personnes que ses intimes...
— Dont tu es.
— Dont je suis , et Je m'en fé Licite , car M""® Olifaunt est une femme charmante, très agréable, très attachée à ses amis.
— Et à ses amants !
— Hélène !
Par vives gradations , le ton des deux époux s'était élevé en même temps que leurs paroles étaient devenues plus âpres. Gagnée par la violence avec laquelle Louis essayait de la dominer, Hélène s'était dressée frémissante d'indignation. Une rage sourde la poussait aux mots agressifs, et elle ressentait un amer plaisir à rendre coup pour coup, dans ce combat atroce. Elle fit quelques pas rapides, puis, avec une fermeté d'accent que son mari ne lui connaissait pas i'
— Écoute, Louis, dit-elle. Nous touchons à une des heures les plus graves de notre existence , il convient de ne pas agir à la légère , et de nous expliquer har-
; diment. Rends-moi cette justice que jusqu'ici tu ne m'as pas entendue me plaindre, et pourtant j'en avais sujet. Tu m'as trompée, et je n'ai rien dit, tu as entassé
les mensonges sur les mensonges et je n'ai rien dit, tu m'as exposée à des tortures morales telles que j'en ai été gravement malade et que notre enfant aurait pu en mourir, et je n'ai rien dit. Mais, aujourd'hui, pour contribuer au succès de ta maîtresse, pour orner son triomphe, tu veux me forcer à la suivre, à l'escorter, comme une complaisante, comme une amie. Cette fois, je me révolte : j'ai supporté le chagrin, je n'accepterai pas l'abjection. Les larmes, soit, la boue, jamais!
— Où est-il question de triomphe, et en quoi consisterait l'abjection ? répondit Louis d'une voix tremblante , car la résistance qu'il rencontrait était rude et U n'était pas de caractère à lutter longtemps. Il s'agit, tout simplement, d'une apparition d'un quart d'heure dans un salon où sera réunie la meilleure société de Paris.
— Je ne m'y donnerai pas en spectacle. Me voir l'objet de la curiosité insolente de tous, m'exposer à entendre louer ou blâmer la sérénité avec laquelle il me faudrait supporter l'humihation qui m'est préparée, je m'y refuse !
Louis garda un instant le silence. Il parut réfléchir, puis, comme s'il avait retrouvé de nouvelles forces :
— L'humihation, c'est toi qui l'as fait subir, l'autre soir chez LerebouUey. Celle qui a été l'objet de la curiosité, c'est M™^ OUfaunt, quand tu l'as outragée devant ses amis et les nôtres. Ta présence chez elle n'aura d'autre effet que d'atténuer le tort que tu lui as causé, et qu.Me ne méritait pas. Car tu l'accuses, mais sur quelles preuves? Jusqu'ici j'ai dédaigné de me défendre : il faut bien que je m'y résigne, puisque c'est ta jalousie
qui est Tunique obstacle à cette réparation nécessaire.
— Et qui t'est imposée, n'est-ce pas? Et en échange de laquelle tu seras adoré, et que tu es assez cruel pour me demander, et que tu me crois assez faible pour t'accorder... Eh bien! détrompe -toi, et n'essaie pas de m'abuser davantage. Je sais tout ce que je dois savoir, je n'ai pas de soupçons, j'ai une certitude. Je t'ai vu allant à ton rendez -vous. J'ai eu dans les mains la lettre qui te le donnait. Si durement que je fusse frappée, j'ai gardé le silence, non pas par crainte de toi, mais par afTection pour toi. J'espérais qu'en voyant combien je souffrais, tu ferais un retour sur toi-même et que tu reviendrais à celle qui t'aime réellement, qui n'a jamais aimé et n'aimera jamais que toi. Mais, au lieu de t'apitoyer, je t'ai encouragé. En trouvant le mal si facile, tu t'y es complu, et maintenant tu perds le sens moral au point de me demander de couvrir de mon honnêteté les tares de celle qui t'a volé à moi. Tu exiges que je serve de chaperon à ma rivale... Tu ne rougirais pas en nous montrant l'une à côté de l'autre, la main dans la main?... Ta femme, celle qui porte ton nom, la mère de ton fils, accolée à cette drôlesse!... Voyons, Louis, réfléchis, reprends-toi, ne minflige pas l'angoisse de voir que, malgré tout ce que je t'ai dit, tu persistes... Me respectes-tu donc si peu?... Allons, dis-moi tout : quel affreux engagement as-tu pris, pour ne pas te rendre à mes raisonnements, pour ne pas céder à mes prières? T'es-tu donc -«r^iment engagé pour moi?
Livide, les traits creusés par l'horreur de ceT''
tare, Louis ne répondit pas. Il n'osait plus regarder Hélène, et inerte, mais ne fléchissant pas, il restait immobile, les yeux baissés, fixés avec un air d'égarement sur une fleur du tapis. Hélène, son cœur battant à l'étoufl'er, les lèvres tremblantes > mais maîlresse de sa pensée, résolue et forte de toute sa volonté, s'approcha de lui, lui prit la main, et, le forçant à lever les yeux :
— Louis, dit-elle avec une grande douceur, il s'agit, n'est-ce pas, de protéger la réputation de cette femme, de prouver que tu n'es pas son amant? On t'a tendu quelque piège? Tu n'as pas pu refuser, et, sur l'honneur, tu as juré que j'irais?
Il ne put desserrer les dents et, de sa tête baissée, affirmativement, il répondit : oui.
— C'est bien, dit Hélène simplement; même envers de pareilles gens, tu ne dois pas manquer à ta parole • j'irai.
Cette fois il la regarda, et elle lui parut grandie de toute sa hauteur morale. Elle n'avait rien d'exalté, rien de violent, rien de théâtral, elle faisait le sacrifice de sa dignité de femme avec la tranquille abnégation d'une âme maternelle. Il voulut parler, les mots s'étranglèrent dans sa gorge, il tendit la main, comme pour demander grâce, et, s'abattant sur un fauteuil, il éclata en sanglots. Elle, avec une tristesse profonde et miséricordieuse, le regardait pleurer, et les paroles d'Emilie, une fois de plus, lui revenaient à la mémoire : un enfant, un véritable enfant! Elle s'était approchée de yui, et elle essuj-ait doucement les larmes qui cou-
laient sur ses joues. Alors Louis, saisissant une de ces mains compatissantes, la porta à ses lèvres avec une respectueuse tendresse, et, exhalant en paroles ses pesantes rancœurs :
— Oh! je suis lâche et abominable, dit-il, et toi, tu es la plus dévouée et la plus vaillante des femmes. Qu'y a-t-il donc au fond de moi pour que le vice m'attire ainsi et que je ne puisse pas m'y dérober? Pourtant je t'aime de toute mon âme, je te le jure et tu le sais bien... Cette femme, je la méprise, il y a des instants où je la hais, et je ne peux me passer d'elle. Je me reproche l'infamie de ma conduite, je voudrais me mettre à genoux devant toi pour obtenir que tu me pardonnes, et si tu me demandais de jurer que je ne retomberai Jamais dans ma folie, je ferais un faux serment, car je sens que je ne pourrais pas!... Oh! je t'en supplie, toi qui es si forte, arrache-moi à moi-même, rends-moi du courage, de la fierté. . . Pourquoi m'as-tu abandonné, pourquoi, depuis un an, m'as-tu livré à moi-même?... Je n'aurais pas commis toutes ces fautes, si tu avais été toujours là, près de moi, pour me guider et me défendre... Je suis un pauvre malheureux, sans énergie, sans honneur ; je t'ai outragée, et toi, créature parfaite, c'est à peine si tu m'adresses un reproche... Ah! quel misérable je fais, combien je suis indigne de ta pitié!... Va, abandonne-moi. Reste avec ma grand'mère, pour qu'elle ne meure pas seule, mais ne subis pas plus longtemps les tortures que je t'impose. Moi. je partirai, je disparaîtrai.
Elle le regarda avec un air de reproche :
— Et ton enfant? dit-elle. Tu ne penses donc pas à lui? Hélas! Je fais bon marché de moi-même, et par atfection pour toi je suis prête à bien des sacriGces. Je n'étais qu'une pau^Te petite ouvrière, j'habitais une mansarde, lorsqpie ta grand'mère est venue me pi cndro par la main, m'a conduite dans votre maison, et m . traitée comme sa fille. Je ne l'oublierai jamais, et je vous paierai en dévouement, à elle et à toi, ma dette de reconnaissance. A la rigueur tu peux me délaisser, tu as le droit de croire que tu as assez fait pour me: en me donnant ton nom, ta fortune et toute une année de bonheur... Mais ton enfant? Tu parles de partir, de disparaître, tu te crois donc quitte envers lui? Songe qu'un jour, tu lui devras l'exemple. Ce n'est pas tout d'un coup qu'on se prépare à cette tâche. Il est nécessaire de s'y prendre de loin. La mère ne suffit pas au fils et le père a de grands dévoilas à remplir. Pardonnemoi de te parler ainsi. Tu ne peux savoir combien je t'aime et quels sacrifices je ferais pour te rendre meilleur. Il ne te manque qu'un peu de sagesse, car tu es bon et généreux. Promets-moi que tu t'efi'orceras de résister à l'entraînement et que tu nous retiendras, à nous, qui t'aimons vraiment .. Xous serions si heureux!... Oh! Louis, ce serait si facile, si simple et si doux ! . . .
Il l'écoutait en pensant que ce serait facile , simp! et doux, qu'il ne faudrait plus mentir, se cacher, et vi^Tc avec l'oppression d'un perpétuel remords. Les beaux jours de Boissise s'évoquèrent avec leur séré. nité calme, et leur reposante fraîcheur. Qui l'empèr
chait de les faire renaître ces jours charmants, où il était si libre d'esprit et de cœur? Pourquoi ne partirait-il pas avec Hélène pour l'Italie ou TEspagne, dans un pays de soleil, loin de toutes les intrigues et à Tabri de toutes les tentations ? Il ouvrait la bouche pour lui crier : partons. Mais les yeux bleus de la belle Anglaise, ses lèvres roses et ses cheveux d'or lui apparurent soudainement, et les salutaires et riantes pensées s'effacèrent. L'orgueil fît entendre sa voix : quepensera-t-on de toi? Tu auras Fair d'un petit garçon qui obéit quand on le gronde. Pour une réprimande de ta femme, te voilà soumis et repentant. N'est-ce donc plus toi qui es le maître ? Niais qui te laisses prendre à de grandes phrases sur la famille î Est-ce que les hommes tels que toi connaissent d'autre règle que leur fantaisie? Les liens moraux sont-ils assez forts pour te retenir? Estu comme le commun des martyrs soumis à des préjugés enfantins? Ou bien comptes-tu parmi les êtres d'exception qui savent s'affranchir de toutes les contraintes sociales? En un instant, il s'opéra une évolution dans son esprit, il se jugea naïf et sot. Il avait failli céder à de mesquines considérations bourgeoises. Le démon, qui était en lui, fut le plus fort. Et il se sentit aussi froid qu'il avait été enflammé. Toute trace de repentir disparut, il ne trouva plus dans son cœur que le désir impérieux de satisfaire son caprice.
Il n'osa pas cependant redresser si promptement la tête. Il prit la main d'Hélène, la serra et la porta de nouveau à ses lèvres. La jeune femme avait suivi sur le visage de son mari les mouvements de sa pensée.
Elle le vit peu à peu redevenir tranquille et glacé. Elle laissa passer, comme un bruit vain, les doucereuses paroles qu'il lui adressait avant de s'éloigner, et, quand elle fut seule, se rendant compte de l'inutilité de ses efforts, elle pleura amèrement.
Dès lors, elle cessa d'espérer qu'elle pourrait ramener à elle, par sa constante douceur et son inépuisable affection, l'ingrat qui la trahissait. Elle ne se découragea pas, pourtant, et ne modifia pas son altitude. Jamais elle ne fut plus charmante, plus tendre, que durant ces jours d'épreuve. Elle avait porté un défi à la destinée, et elle devait lutter jusqu'à la dernière extrémité, déployant des trésors d'ingénieuse recherche pour plaire à son mari, pour l'attirer, pour le garder, se faisant coquette afin de le séduire et ayant de vifs mouvements de joie, quand elle voyait qu'elle y réussissait. Elle voulait lui rendre la maison agréable et ne lui laisser aucune excuse de n'y pas rester. Mais elle n'alla pas jusqu'à rouvrir sa chambre à Louis. Une victoire d'un jour eût été trop chèrement payée par un abandon du lendemain. Elle ne pouvait admettre l'idée d'un partage. Elle voulait son mari tout entier ou pas. En attendant, elle savait si bien se donner et le ton et les allures d'une femme heureuse, que M""^ Hérault, qui vivait dans une communauté complète avec le jeune ménage, ne se doutait pas des graves désordres qui le troublaient.
Depuis la scène qui avait eu lieu entre elle et son mari, Hélène n'avait point reparlé de la soirée de M""^ Olifaunt. Elle espérait qu'au dernier moment Louis, pris
de honte, lui dirait : Restons ! Mais, s'il n'avait pas ce mouvement de révolte, elle avait résolu de l'accompagner. Elle était décidée à être héroïque. Toutefois, elle avait demandé à Émihc si elle était invitée.
— Oui, avait répondu AP^^Lereboulley. Diana a absolument tenu à ce qu'il y eût, chez elle, ce soir-là, une honnête femme.
— Il y en aura donc deux : vous et moi.
Les sourcils d'Emilie s'étaient froncés. Elle avait fait seulement: « Ah ! » Mais elle avait regardé Hélène jusqu'au fond de l'âme. Le jour suivant, dans un salon, Thauziat s'était approché deM""^ Hérault et, après avoir échangé avec elle quelques propos sans importance, il lui avait dit soudainement :
— Est-ce vrai que vous irez demain chezM™^ OUfaunt ?
— Pourquoi me demandez-vous cela?
— Parce qu'elle s'en vante.
— Est-ce donc si glorieux pour elle?
— Très glorieux.
— Tant mieux si elle en est satisfaite, moi j'y attache l)ien peu d'importance.
— Vous n'êtes donc pas jalouse ?
— Je ne le suis plus.
Elle devint un peu pâle et ajouta, avec un rire qui sonna faux :
— La grande habitude blase l'esprit !
Il fixa profondément sur elle ses yeux noirs, doux et tristes, et d'une voix grave :
— Je vous plains de toute mon âme.
Elle releva la tête, et lui dit, presque brutalement :
— Je VOUS en dispense. Je ne veux pas de pitié, et je n'ai pas besoin de consolation.
Il répliqua :
— Vous ne pourrez m'empêcher de trouver la destinée injuste envers vous, et de souhaiter que vous soyez heureuse, même quand j'en devrais souffrir. Je n'ai point changé, vous le savez bien : il y a des hommes qui sont fidèles à leur amour.
Elle le regarda fièrement.
— Qu'espérez-vous donc ?
— Rien. Mais je vous aime et je vous suis dans la vie, parce que j'ai du bonheur à vous voir, à vous entendre. Je vous plains, parce que vous supportez le malheur avec une admirable bravoure, et je voudrais vous empêcher de commettre des foUes héroïques, qui ne désarmeront pas celui pour qui vous les faites et qui, aux yeux du monde, vous donneront de fâcheuses apparences. Dans la lutte que vous avez entamée, vous serez cruellement décliirée : vous ne combattez pas à armes égales. Vos adversaires sont cuirassés d'indifférence ou de méchanceté ; vous, vous marchez les bras ouverts, le cœur à nu. Ils sont hypocrites et félons, vous êtes franche et loyale. Vous ne pouvez pas ne pas être vaincue.
Il s'arrêta. Elle n'osa point parler, il lui sembla que c*était son arrêt qu'il venait de prononcer. Cependant elle devina qu'il n'avait pas tout dit, elle lui lança un coup d'oeil suppliant. Il parut l'avoir comprise :
— Vous ne connaissez pas votre mari, et, depuis le premier jour, vous avez fait fausse route avec lui. Il
est de ces hommes qui n'ont d'affection et d'estime que pour ceux qui leur résistent. Vous avez été douce et bonne, il vous a martyrisée... C'était inévitable!... H en est temps encore : soyez violente et implacable... Et, tout d'abord, refusez de vous humilier devant votre rivale.
Elle agita mélancoliquement la tête.
— Vous ne voulez pas? Alors tout est dit. N'oubliez pas que j'ai eu l'honnêteté de vous donner ce conseil, et croyez que vous aurez toujours en moi un ami passionnément dévoué.
Il poussa un soupir , s'inclina devant elle et s'éloigna.
Hélène rentra chez elle sombre et préoccupée. Le matin du fameux jour, Louis se montra nerveux, il parla avec une gaité affectée. Il ne fit pas attention à la gravité triste de sa femme, passa toute la journée dans ses bureaux à Saint-Denis et revint juste à l'heure du dîner. Aussitôt le repas terminé, il se leva et dit d'un ton bref à sa femme :
— Nous partirons à onze heures, n'est-ce pas? Elle répondit laconiquement : Oui.
Ainsi tout espoir d'un bon mouvement de Louis était perdu. La jeune femme suivie par M""^ Hérault gagna sa chambre et resta un instant à jouer avec son enfant. Là, elle fut prise d'une telle tristesse, qu'il lui fut impossible de retenir ses larmes. La grand'mère, effrayée < alla à elle, la questionna. Elle refusa de répondre. Son chagrin était à elle, rien qu'à elle. Il lui venait de son amour, et elle en était jalouse. Elle se remit promptement, et, sous les regards inquiets de la vieille
VOLONTÉ. oLi:
femme, elle commença sa toilette. A onze heures, elle était prête. Elle ne voulut pas descendre iui salon, comme elle en avait l'habitude. Elle attendit Louis dans sa chambre. Il y vint, avec un pou d'impatience, la croyant en retard. A sa vue, il s'arrêta, surpris de sa beauté.
Elle était vêtue d'une robe blanche garnie de perles. Pas un bijou autour du cou. Dans les cheveux légèrement crêpés, une petite aigrette qui lui donnait un air fier. Elle s'avança vers son mari et, lui prenant la main, elle le conduisit dans la pièce voisine où dormait son petit garçon. Elle écarta les rideaux et lui montra l'enfant. Il était frai«i et vermeil comme une fleur. Louis s'était penché vers son fils. Il le regarda en silence, puis l'embrassa. Le cœur d'Hélène bondit dans sa poitrine, elle fut sur le point de crier : Pour l'amour de lui, reste ici avec moi. Mais Louis s'était relevé très calme , et vérifiait la rectitude de son nœud de cravate.
La jeune mère comprit que sa dernière tentative était inutile, et, baissant les rideaux avec un respect reUgieux, comme si, devant des regards sacrilèges, elle fermait un temple, elle dit :
— Partons.
Diana, resplendissante d'orgueil, avait tenu la main ie celle qui l'avait outragée, elle avait montré à LerebouUey stupéfait ce spectacle inattendu de M"^ Hé- :ault traversant les salons de M""^ Olifaunt, au bras de sir James, et, légère comme un papillon, dans sa robe de gaze bleue, elle allait de groupes en groupes, quêtant les compliments et les sourires. Tout ce que Paris comptait de jolies mondaines et de brillants viveurs était réuni dans ses salons , et c'était vraiment un tableau charmant que celui de ces élégantes femmes et de ces beaux cavaliers, dansant avec tant d'animation et de joie. Les éventails palpitaient comme des ailes de papillons sur les blanches poitrines, les diamants étincelaient et, avec des mouvements légers, les jupes tournoyaient, comme emportées dans un vol harmonieux au vent des mélodies de Torchestre.
Gros, rond, fleuri, Lereboulley exultait au miUeu de cette foule joyeuse, dans cette maison éclatante. On eût dit que c'était lui qui donnait la fête. Il passait à la suite de Diana, jouissant des éloges, compromettant à force
d'être épanoui, et oubliant sir James qui, à une table de jeu, mettait à l'épreuve la chance de ses invités. Le sénateur était sûr, maintenant, que la prétendue liaison entre Louis et Diana n'existait pas. M"® Hérault était là, souriante et calme, auprès d'Emilie, dans un groupe déjeunes femmes. Donc elle avait eu la preuve que ses soupçons n'étaient pas fondés. Il pouvait donc respirer librement, son bonheur n'était pas menacé. Pour la première fois, depuis quinze jours, il causa familièrement avec Louis. Il le regarda avec des yeux bienveillants et plaisanta :
— Mon cher, toutes les jolies femmes de Paris sont ici , ce soir. Si le feu prenait à la maison et si on ne réussissait pas à sortir, demain les beaux garçons ne sauraient comment placer leur cœur !
II rit de sa lourde facétie , et , apercevant Diana, il s'avança à sa rencontre. La belle Anglaise l'attira dans un coin et là, avec un air d'innocence triomphante :
— Eh bien ! Vous voyez qu'elle est venue, dit-elle, et qu'elle fait bonne figure.
— Oui, oui, et j'en suis ravil... J'aime beaucoup la famille Hérault, mais j'aime encore bien davantage ma petite Diana... Vous êtes diablement belle, ce soir! Et je ne vois que la femme de Louis, qui soit digne de vous être comparée... Si vous me quittiez, il n'y a qu'elle qui pourrait me consoler.
Une lueur d'atroce méchanceté brilla dans les yeux de M'"^ OUfaunt :
— Alors vous risqueriez fort de mourir de chagrin, dit-elle, car la place appartient à Thauziat.
— A Thanziat? fit LereboiiUey avec stupéfaction. Vous êtes folle, Diana... M"™^ Hérault est la plus honnête des femmes, elle n'aime que son mari !
— Que suis-je donc moi, qui vous sacrifie le mien? interrompit avec aigreur M'"''01ifaunt. Bien peu de chose, n'est-ce pas?
— Vous, Diana, vous êtes la perfection sur la terre. Mais M"''' Hérault...
— Vous me fatiguez avec votre M"^® Hérault. Une ancienne ouvrière , à qui il est tombé une fortune sur la tête, et que a^ous traitez vraiment comme une duchesse. Qu'a-t-elle donc de si remarquable? Thauziat en est fou... Et vous-même, vous en devenez bête!... Allez causer avec elle, elle vous racontera la nourriture de son marmot et les émotions de la première dent... Car non seulement c'est la plus honnête des femmes, mais c'est encore la meilleure des mères... Une belle jambe que cela fait à son mari !...
. Elle éclata de rire.
— Allons, Diana, je vous ai contrariée... Pardonnezmoi...
— Non! Allez avec la plus honnête des femmes... Moi je ne suis qu'une jolie femme... Je n'ai pas les vertus qu'il vous faut.
Elle lui tourna le dos et passa dans le salon de jeu. 11 la suivit du regard, et la vit qui s'approchait de Louis. Elle lui prit le bras, lui parla à l'oreille d'un air caressant et lentement ils sortirent. Lereboulley s'installa aune table d'écarté. Ordinairement il jouait bien, mais, ce soir-là, il faisait école sur école. Sa pensée était ail-
leurs. Pourquoi Diana a-t-ellc pris le bras de Louis, et que lui a-t-elle dit? Où sont-ils allés? Que font-ils? Toutes ces questions se pressaient dans son cerveau, et il ne pouvait y faire de réponse satisfaisante. L'aigreur que Diana lui avait montrée si brusquement l'avait inquiété d'abord et cet accord avec Louis achevait de l'alarmer. Une sueur perla sur le front du gros homme, il se demanda s'il n'avait pas été joué par M"*' OUfaunt, et si, en ce moment, elle ne riait pas de lui avec Hérault.
Il jeta ses cartes, régla sa perte, et, à pas pressés, il se dirigea vers la porte par laquelle il avait vu sortir ce couple qui, maintenant, lui semblait si suspect. Dans le petit salon plein de danseurs, il ne découvrit ni Diana, ni Louis. M"^^ Hérault, un peu pâle, causait avec Emilie. Les deux jeunes femmes , assises sur un divan placé entre la cheminée et la porte, étaient dans une sorte de petit coin intime où personne ne venait les déranger. LerebouUey leur adressa un signe amical et s'éloigna. Dans la galerie, pas trace de ceux qu'il cherchait. L'escalier, qui conduisait aux appartements du second, était splendidement éclairé, et le buffet avait été installé sur le vaste palier à colonnes de marbre. Le bruit de l'orchestre, affaibli par la distance, résonnait plus doux. Des couples montaient et descendaient parlant, riant, avec un joyeux murmure. Un cliquetis d'argenterie et de porcelaines remuées prouA'ait que les invités de sir James faisaient honneur à son hospitalité.
Le sénateur granit les douze marches et se trouva dans la galerie qui menait à la chambre de Diana. Le buffet attirait une foule comps'^'*^. mais la galerie
était déserte. Par la porte entr'ouverte du boudoir, une lueur discrète brillait. Lereboulley reçut un coup dans le cœur. Il eût le soupçon que, derrière cette porte, il trouverait Louis et Diana. Une affreuse envie de connaître son sort l'entraînait. 11 n'osait pourtant. Il s'assit sur une banquette, les traits contractés par l'émotion, se demandant : irai-jc, n'irai-je pas?
Louis et Diana avaient, en effet, suivi le même chemin que Lereboulley. Ils avaient traversé le petit salon, sans voir Emilie et Hélène cachées dans un coin solitaire ; ils avaient gagné le buffet et, apercevant devant eux la galerie déserte, ils étaient entrés dans le boudoir de Diana, à peine éclairé par une seule lampe. Dans la demi-obcurité de la pièce, ils s'étaient arrêtés et, là, ils avaient joui de la fraîcheur de ce lieu retiré, de la tranquilUté qui y régnait, et de l'ombre qui reposait leurs yeux, ^e qui n'était que bruit affaibli, dans la galerie, là n'était plus que murmure, et des harmonies voilées rappelaient que la maison était en fête, juste assez pour faire paraître délicieux ce calme momentané. M™® Olifaunt, debout devant la cheminée, éclairée à jour frisant par la faible lueur de la lampe, avait la grâce d'une apparition. Louis la dévorait des yeux. Il s'approcha d'elle :
— Eh bien ! Diana, vous voyez que je vous ai obéi. Vous m'aviez imposé le plus grand sacrifice que je pusse vous faire... Comment me récompenserez-vous?
— Est-il besoin d'une récompense pour avoir donné une preuve d'amour à une femme qui risque tant pour TOUS plaire? Je vous aime : n'est-ce pas assez?
— Répétez-le !
— En doutez-vous ?
— Non. Mais je suis heureux de vous l'entendre dire. Sur vos lèvres, ce mot a une douceur que je ne lui connaissais pas. Ah ! Diana, quel charme est en vous, si puissant, qu'il fasse tout oublier? Chaque fois que j'ai voulu m'éloigner, j'ai été ramené en votre dépendance par une force qui triomphait de ma volonté ! Vous dites que vous risquez beaucoup pour moi, que ne risquai-je pas pour vous? Le bonheur de ceux qui m'entourent, leur tranquilhté. Si vous êtes coupable, je le suis cent fois plus! Aussi, aimez-moi bien, puisque c'est votre amour qui est maintenant mon unique joie.
Il avait prononcé ces paroles avec une ardeur presque convulsive. Diana vint à lui et, passant ses bras blancs autour de son cou, caressante et tendre :
— Je vous aime, dit-elle, et je n'aime que vous.
Au même moment, une exclamation étouffée retentit. Ils se retournèrent et, sur le seuil du boudoir, entré par la chambre à coucher, ils découvrirent LerebouUey. Pâle, les jambes agitées d'un tremblement, les lèvres bégayantes, il les regardait avec une stupeur désespérée. Il était arrivé pour entendre les aveux de Diana, pourla voir enlaçant Louis. Et foudroyé, il restait immobile, sans pouvoir exprimer sa pensée. Elle devait être terrible , car il serrait les poings , comme s'n se préparait à la lutte. Enfin il poussa un cri de rage, et, s'élançant vers Diana qui l'attendait impassible !
— Misérable! vociféra-t-il. Misérable femme!
Elle eut un rire ironique, et sans reculer d'un pas, montrant la porte à LerebouUey :
— Je n'aime pas qu'on parle haut chez moi, dit-elle, impérieuse. D'ailleurs, de quel droit vous permettezvous d'entrer ici et de me menacer? Êtes-vous mon mari?
A ces mots, qui définissaient si nettement les rôles, le vieillard répondit par un morne regard. Il sentit combien sa situation était fausse, il comprit que l'autorité qu'il s'arrogeait sur Diana, il la tenait d'elle seule et que , d'un mot , elle pouvait la lui retirer. En une seconde, il mesura l'étendue de la perte qu'il était exposé à faire. Il jugea Texistence impossible sans la femme qui la remplissait, pour lui, de joie et d'orgueil. Il se demanda s'il ne valait pas mieux commettre la lâcheté de s'excuser, et tout accepter. Cependant, une pensée de résistance lui vint. Il se dit : Je suis assez riche pour qu'entre moi et Louis elle n'hésite pas. Une bouffée de rage lui monta au cerveau, et, oubliant toute prudence :
— Je ne suis pas votre mari, c'est vrai, mais je suis votre amant ! . . .
Diana ne lui laissa pas le temps d'achever et, s'attachant à l'épaule de Louis, avec une grâce voluptueuse :
— Mon amant, dit-elle, le voici!
— Diana! cria l'amoureux LerebouUey bouleversé par cet aveu. Diana, il en est temps encore, réfléchissez!.. Je n'ai rien entendu, je ne veux rien savoir, j'ai tout oublié. Mais ne me traitez pas avec une pareille barbarie... Vous êtes mécontente : vous avez raison,
VOLONTÉ. 34a
la colère ma emporté... je me suis oublié... Vous savez combien je vous aime... Diana!...
Il la vit impassible, le regardant de ses yeux bleus, clairs et durs comme Tacier. Il eut un mouvement d(î révolte indignée.
— Oh! m'avoir laissé m'humilier devant ce jeune homme et inutilement, moi, un vieillard, après toutes les bontés que j'ai eues pour vous!... Car personne ne vous aimera, comme je vous ai aimée. Tous vos caprices, je les ai subis avec bonheur, toutes vos fantaisies, je les ai satisfaites. Vous n'avez eu qu'à parler rien ne m'a coûté pour vous plaire... Vous êtes riche, vous avez les plus beaux bijoux, un train de maison princier, et je suis prêt à redoubler de prodigalités... Si vous m'étiez restée fidèle, je vous aurais laissé, à ma mort, une partie de ma fortune, car je vous chérissais comme ma fille... Et je suis vieux, vous n'auriez pas eu longtemps à attendre!... Diana, réfléchissez-y... Gela vaut la peine qu'on y regarde... Une fois que j'aurai passé le seuil de cette porte, tout sera fini et je ne reviendrai plus.
Diana se mit à rire et, le regardant d'une certaine manière, qui fit passer un frisson dans les veines de LerebouUey, elle dit sèchement :
— Vous re\iendrez quand je voudrai, et je n'aurai qu'à vous siffler.
Devant cette insolente bravade, il se courba, comme prêt à se mettre à genoux :
— Oui, c'est vrai... Je reviendrai... je le sens, mais épargnez-moi la douleur de partir.
Il s'avança vers elle, la saisit parla main, Tentraîna dans Tembrasurc de la fenêtre, et, fixant sur elle des regards enflammés :
— Que faut-il pour que tu consentes à me garder ? Tout subir : la honte de ne plus être le maître ici, le tourment d'être trompé?... Eh bien! j'y consens!... Au moins, je t'aurai encore... Je fermerai les yeux sur tes torts, et tu sauras me donner l'illusion du bonheur.
Diana répliqua durement :
— Non.
— L'aimes-tu donc?
Elle répondit d'un ton plus bas, en dirigeant du côté de Louis un coup d'œil furtif :
— Je crois que oui, tant je hais sa femme !
— Il ne pourra pas faire' pour toi ce que je faisais, moi. Il sera ruiné en un an...
— Tant mieux : elle sera dans la misère !... Lereboulley eut un rire atroce :
— Si c'est là ce que tu veux, ce sera fait promptement... Mais pourquoi me renvoyer? reprit-il d'un ton suppliant. Diana, pourquoi?
— Ma maison vous restera ouverte, comme à mes autres amis... Libre à vous d'y venir.
— Jamais ainsi! Je souffrirais trop... Ecoutez Diana, ne me poussez pas à bout! Je suis capable de tout, même d'une action affreuse, pour vous conserver toute à moi... Prenez garde que je n'avertisse votre mari...
— Faites!
— îl tuera Louis. - . •
— C'est à VOUS qu'il s'en prendra, comme à un calomniateur.
Elle s'écarta de lui.
— Mais allez-vous en, tenez, vous me fatiguez... Vous avez beaucoup baissé... Il y a un an, vous n'auriez pas dit toutes ces sottises.
Des larmes de rage et d'humiUation coulèrent des yeux de LerebouUey, larmes aussitôt séchées par le feu de son visage. 11 secoua ses larges épaules et d'une voix étranglée :
— Adieu donc, Diana.
11 s'arrêta devant Louis qui avait assisté avec émotion à cette scène, et, agitant sa grosse tête :
— Vous, mon petit, dit-il, vous me paierez ça!
11 sortit. Derrière lui M°^® OUfaunt et Louis se rapprochèrent. Alors, prenant la main du jeune homme et la serrant dans la sienne, comme pour conclure un pacte :
— Vous m'avez parlé des sacrifices que vous me faisiez, dit Diana, je pense que maintenant vous jugerez que les miens égalent les vôtres.
11 voulut parler , de ses doigts blancs et fins elle Ini ferma la bouche, et avec un déUcieux sourire ;
— Aimez-moi , voilà tout ce que je vous demande. Elle se suspendit à son bras, et, par les galeries, ils
rentrèrent dans l'animation et le bruit du bal.
A compter de ce jour, Louis vécut dans une agitation intellectuelle et morale à laquelle il n'avait pas été habitué. 11 voulut remplacer LerebouUey et se montra aussi prodigue que le sénateur avaitjamais pu l'être. Sa
vanité se trouva aux prises avec les exigences de Diana, et ce fut un combat terrible, où Tor coula, plus abondant que le sang sur les champs de bataille. Il comprit bientôt que sa fortune n'y suffirait pas longtemps. Les affaires étaient la source où le sénateur puisait sans cesse. Pourquoi n'aurait-il pas fait comme lui? Il n'avait été arrêté, jusqu'à ce jour, que par son indolence. La nécessité de se procurer des sommes importantes l'amena à vaincre sa paresse, et il commença à travailler sérieusement, pour la première fois de sa vie. Le vice lui donna du courage , et comme il n'était point sot, il réussit d'abord dans ses opérations.
Mais les gains qu'il fit à la Bourse lui semblèrent bien précaires. La chance pouA^ait tourner, et le bon résultat de la veille être contre-balancé parle mauvais résultat du lendemain. Il chercha un levier plus solide et le découvrit. L'affaire du câble sous-marin était à la veille de se conclure. Une commandite énorme avait été réunie par les soins de Lereboulley, et déjà le monde financier s'occupait du lancement de cette importante opération. L'Europe entière s'intéressait au résultat, car le prix des dépêches, par suite de la concurrence, devait baisser de moitié , et le commerce ainsi bénéficierait, dans une très large mesure, des facihtés créées par la compagnie nouvelle. L'Angleterre se montrait très hostile. Le gouvernement avait officieusement fait intervenir son ambassadeur à Paris. La société anglaise du câble transatlantique semblait disposée à sous- ■; crire un grand nombre d'actions, afin d'avoir barre sur
voi.oXTÉ. ;M9
la société française. Mais LercboiiUey se faisait fort d(3 rassembler, dans ses mains et dans celles de ses amis, un tel nombre de parts de fondateurs que la prédominance serait assurée aux actionnaires français. Un agiotage important allait donc se produire sur la valeur nouvelle, aussitôt que la loi, nécessaire pour rétablissement du câble interocéanique, aurait été votée par le Parlement. Le vote d'ailleurs ne paraissait pas devoir soulever de difficultés. Lereboullcy avait annoncé qu'il prendrait la parole, et ses amis politiques ayant la majorité à la Chambre et au Sénat, tout marcherait le mieux du monde. L'affaire était très nette, avantageuse et essentiellement patriotique.
Ce fut sur cette opération, qu'il connaissait à fond, que Louis se proposa de spéculer, de façon à gagner, dun seul coup, des sommes assez considérables pour pouvoir subvenir largement aux dépenses de Diana. Aux assemblées préparatoires, qui avaient heu chaque semaine, il rencontrait LerebouUey, mais celui-ci, Tair sombre, l'éditait avec soin. Ils se saluaient en arrivant, mais ne se parlaient pas. Un jour, Thauziat prit Louis à part et lui dit :
— LerebouUey veut te mettre hors de raffaire, il m'a déclaré qu'il lui déplaisait de se trouver en fac€ do toi... Il m'a chargé de t'ofTrir un arrangement. Tu renonceras à la fabrication du câble dans tes ateliers de Saint-Denis, et tu recevras cinq cent mille francs d'indemnité pour tes peines et soins jusqu'à ce jour. Le travail n'est pas commencé, l'affaire n'est qu'entamée... Yois ce que tu voux faire.
— Mais c'est tout vu, je refuse. Est-ce qu'il se moque de moi, Lereboulley?J'ai de gros bénéfices assurés. La fabrication du câble m'appartient par traité. Je dois être payé, moitié en argent, moitié en parts de fondateur. C'est une fortune que j'ai dans les mains. Mon père avait tiré de longueur cette spéculation, puisque voilà près de dix ans qu'elle est en voie de réalisation. Je ne renoncerai pas, pour cinq cent mille francs, à tout ce qui a été fait par la maison Hérault. . . Il est bon, le sénateur I
— Veux-tu plus ?
— Je ne veux rien que ma participation.
— Tu as tort. Il te créera des difficultés.
— Lesquelles?
— Oh ! de toutes sortes. Il prétextera des mal-façons, il te poussera l'épée dans les reins, et t'amènera à être en retard. Vous aurez des procès. Il est retors et il t'exècre. Pourquoi diable as- tu été lui prendre Diana? Je t'avais averti...
— C'est la plus joUe femme de Paris.
— La plus jolie femme de Paris est chez toi, c'est ^jme Hérault... Enfin, tune consens pas à entrer en arrangement?
— Non!
— Alors, sois sur tes gardes, car tu ne seras pas ménagé.
— Je n'ai rien à craindre.
— Tant "mieux. En tous cas, souviens-toi que j'ai essayé de t'ouvrir les yeux, et ne m'accuse jamais de ce qui pourra arriver.
- Eh! mon cher, comme tu es tragique! Nous ne faisons pas la guerre, nous faisons une affaire. Tant tué que blessé, il n'y aura personne de mort.
— Je le souhaite.
Thauziat changea de ton et se montra aussi gai qu'il venait d'être grave.
— Et sir James, qu'en fais-tu?
Louis se mit à rire :
— Mais ce qu'il a l'habitude d'être.
— Joues-tu avec lui?
— Non ! Il a trop de veine.
— Alors, il doit bien regretter Lereboulley.
— Je crois que Lereboulley regrette encore plus sir James... Dans sa liaison avec la femme, ce quilui était le plus agréable, c'était le mari... On a séparé ces deux êtres si bien créés pour s'entendre, malgré leurs appa^ rents désaccords, c'est mal!.. Si on les réconciliait? J'aimerais mieux lâcher Diana que le câble !
— Parles-tu sérieusement?... s'écria Thauziat, en observant son ami.
— Non, je plaisante, dit Louis redevenu très froid.
— Tant pis.
Ils se séparèrent. Quoi qu'il en eût, Louis ne plaisantait pas, quand il parlait de u lâcher » Diana. Si celleci ne l'avait pas pris par l'amour-propre, qui était le sentiment le plus développé en lui, il n'est pas bien sûr qu'il n'eût pas déjà trouvé trop pesant, pour ses frêles épaules, le joug qu'elle lui imposait. Variable et inconstant comme une femme, il se fût promptement lassé de la vie en partie double qu'il était obligé de me-"*
ner. Cènes, il ne craignait, de la part des siens, ni reproches, ni scènes. La, vieille M"^ Hérault ignorait la triste vérité. Hélène se serait fait tuer pour empêcher l'aïeule d'apprendre ce qui se passait. Jamais, depuis . l'explication qui avait précédé le bal Olifaunt, elle n'avait dit un mot qui pût paraître à Louis une plainte ou une remontrance. Jamais, en face d'un mari manquant à ce point de courage et de dignité, ne se dressa femme plus noble et plus fière. Si elle pleura ce fut en silence, dans le secret de ses nuits. Elle avait vingtcinq ans, elle était charmante, et elle était délaissée. Elle ne se posa pas en victime, elle ne fit aucun bruit autour de sa disgrâce, elle ne prit à témoin ni Dieu ni les hommes. Elle se contenta pour toute vengeance d'être plus douce, plus simple, plus charmante qu'elle n'avait jamais été. Elle opposa aux regards curieux et railleurs du monde un front calme, et sa tenue fut si extraordinaire, que bien des gens doutèrent de son infortune.
Ceux qui avaient l'assurance que Louis sacrifiait Hélène à M™® OUfaunt sentirent redoubler leur sympathie pour la jeune femme. A force de sérénité, elle évita le ridicule et trouva dans son malheur une sorte d'apothéose. On la considéra comme une martyre, souriante et radieuse au milieu des souffrances, confessant sa foi, quelque tourment qu'elle endurât pour elle. Le crédit de Diana, par contre-coup, fut très ébranlé. Soutenue dans le monde par l'influence de Lereboulley encore plus que par le prestige de sa beauté, l'Anglaise, dès que le 'sénateur se fut éloigné d'elle, sentit combien il lui était
utile. Elle ne se troubla pas pour si peu. Elle était partie de trop bas pour que toute situation ne lui parût pas haute, et elle était sûre d'avoir toujours dans la main la force à laquelle rien ne résiste : une immense fortune.
Pour occuper ses loisirs, et surtout pour enferrer Louis plus encore, elle s'était mis en tête de spéculer sur les constructions. Elle avait acheté, dans le quartier des Champs-Elysées, d'immenses terrains et avait commencé à y faire élever des maisons. Louis avait pris des engagements \ds-à-^às des entrepreneurs, et les terrains étant à Diana et les constructions à lui, il n'était pas éloigné de croire que l'opération pourrait être productive. Il y trouvait cet avantage de ne point voir s'évaporer en fantaisies journalières la pluie d'or qu'il faisait tomber chez sa belle et de contribuer, dans la plus large mesure, à enrichir celle dont LerebouUey avait été le fastueux Jupiter. Mais il -courait ce danger, ayant passé des marchés, d'être obligé de faire face à des échéances fixes qui exigeaient des sommes considérables. Il éprouvait, depuis quelque temps les plus grandes difficultés à se procurer l'argent qui lui était nécessaire. Les affaires dans lesquelles il était entré avec LerebouUey, à la suite de son père , étaient lourdes et languissantes. On eût dit qu'une influence secrète les laissait sommeiller, et que celui qui savait, à l'ordinaire, en tirer si habilement parti, les négligeait volontairement. Il n'y avait plus de parts d'intérêts. Les di- A'idendes diminuaient, rien ne produisait.
Louis, irrité par cet état de stagnation, se défit d'un grand nombre d'actions de ces diverses entreprises.
Aussitôt, comme par enchantement, elles reprirent de la vie, l'activité se manifesta avec un élan nouveau, et le bénéfice redevint ce qu'il avait été aux époques prospères. Il fallut bien que Louis se rendit à l'évidence et comprît que LerebouUey conduisait contre lui une campagne sérieusement délibérée. Toutes les affaires dans lesquelles ils avaient des participations communes périclitaient, et ne se relevaient que quand le sénateur avait amené son rival à en sortir. Ainsi se réalisaient les prédictions de ïhauziat.
Au lieu de faire réfléchir Louis, cette hostilité systématique l'exaspéra. S'il n'avait pas été lié à Diana par les chaînes bien fortes du plaisir, il se fût attaché à elle rien que par haine de LerebouUey. Le duel engagé entre ces deux hommes était donc dans toute sa violence, mais le résultat n'en pouvait être douteux, et Louis, combattant le sénateur , était aussi imprudent qu'un nain qui rêverait d'attaquer un géant. Ce Goliath était trop fort pour ce David. Et d'ailleurs Diana était là pour lui couper les cordes de sa fronde.
Embusquée aucentrede ces multiples intrigues, comme l'araignée au miUeu de sa toile, elle guettait Louis, attendant le moment où il tomberait. Elle croisait très habilement les fils de sa trame, de façon à embarrasser la marche de celui dont elle eût dû être franchement Talhée et dont, secrètement, elle était l'ennemie. Elle satisfaisait, à la fois, une double rancune contre l'homme qui l'avait dédaignée, humiUée, quand elle l'aimait, et contre la femme qui lui avait pris celui à qui elle faisait l'honneur d'un caprice. En frappant l'un, elle atteignait
l'autre, et son œuvre de haine était à double tranchant.
Ce qui redoublait sa rage, c'était l'admirable stoïcisme d'Hélène. Si M""® Hérault avait pleuré, gémi, fait montre d'un médiocre caractère, M"™^ Olifaunt se fût dédaigneusement détournée d'elle. Mais la contenance de la jeune femme était superbe. Elle se confinait dans sa ma- ■"ernité avec un orgueil triomphant, elle semblait dire : Tu m'as pris mon mari, mais tu ne peux pas me prendre mon enfant . Ton amour est enivrant , niais il est stérile, tu as goûté toutes les joies, mais il en est une qui te sera inconnue, c'est celle qui fleurit, chaste et divine, dans le cœur des mères.
Souvent, en descendant les Champs-Elysées dans son superbe équipage, Diana rencontrait M""^ Hérault dans une voiture très simple, et le regard des deux femmes se croisait. Pas une fois l'épouse ne baissa les yeux. Elle avait, à côté d'elle, son fils qui, maintenant, marchait et qu'elle emmenait pour le faire jouer au Bois. Et M™® Ohfaunt, qui lui avait tout volé, bonheur dans le présent et sécurité dans l'avenir, se sentait des envies féroces de se jeter sur elle et de lui décliirerle visage.
Jamais Hélène n'avait été si belle. L'expression un peu altière de sa figure s'était alanguie. Son front hardi avait pris une douceur mélancoUque. Sa bouche, d'un dessin si ferme, avait détendu la rigidité de son arc et offrait des courbes tendres. La mère s'était faite plus souriante pour l'enfant, et la femme en était devenue plus séduisante. Il arrivait quelquefois que Louis, après avoir dîné avec sa grand'mère et sa femme, demeurait au salon auprès d'elles, ainsi qu'au temps où il avait
commencé à aimer Hélène. Il s'asseyait au coin de la cheminée et restait silencieux, regardant vaguement autour de lui, comme s'il ne se reconnaissait pas. La sérénité un peu grave de cette vaste pièce le changeait des fanfreluches de M""^ Olifaunt. Il se trouvait dans une atmosphère tranquille, il respirait un air chaste et se pénétrait d'un calme qui le reposait des tracas de ses affaires, des soucis de la spéculation et de Ténervement d'une passion aiguë.
Un soir, Hélène, s'étant mise au piano, avait feuilleté distraitement un album de vieilles mélodies et chanté, d'une voix un peu faible et voilée, mais avec un sentiment exquis, la romance si connue : « Portrait charmant, portrait de mon amie... » Louis, enfoncé dans son fauteuil, n'avait pas bougé. La grand'mère , à qui ces refrains passés de mode rappelaient sa jeunesse, voyant que la jeune femme se disposait à fermer le piano, planta ses longues aiguilles à tricoter derrière son oreille, et, frappant dans ses mains, cria : «Encore ! » Hélène, en souriant, se rassit, et entama l'air célèbre : « Plaisir d'amour ne dure qu'un moment. . . » Elle ne l'avait pas choisi, le cahier s'était ouvert à cette place et elle avait chanté ce qui lui tombait sous les yeux. Mais elle y mit un accent passionné et douloureux, qui était le crimême de son âme. Les derniers sons s'éteignirent dans le silence; elle poussa un soupir, se leva, et, à trois pas d'elle, la tête renversée en arrière, pâle, et de grosses larmes coulant sur le visage, elle aperçut Louis. Elle alla vivement à lui, emportée par un élan qu'elle ne put vaincre. Elle fixa ses yeux sur les siens et, d'une
\oïx OÙ débordait toute sa compassion, elle lui dit .;
— Qu'as-tu donc ?
Il eut un mouvement des lèvres, comme s'il allait parler, puis il fit un geste de dépit et se levant :
— J'ai un peu mal aux nerfs... Je vais prendre Tair^ bonsoir !
Et il sortit. Les deux femmes restèrent à travailler. Mais Hélène fut moins triste. Il lui semblait qu'un peu de ce que Louis avait de mauvais dans le cœur venait d'être emporté par ses larmes. Si elle avait pu deviner à quel point ce cœur était bourrelé de tourments, elle lui eût pardonné tout ce qu'elle avait déjà souffert.
Quelques jours plus tard, un coin du voile, derrière lequel se préparait le dernier acte de la bataille dans laquelle elle se trouvait engagée, fut soulevé. Emilie, qui était au centre des forces ennemies, dit un matin à son amie :
— Y a-t-il longtemps que votre mari a la procuration de M°^^ Hérault ?
— Je n'en sais rien, pourquoi ?
— Parce qu'il vient d'hypothéquer, pour deux millions, les immeubles qu'elle possède, et de vendre pour une somme très importante d'actions de chemins de fer.
— Eh bien ! mais il a le droit d'agir comme il lui plaît. Il est maître de cet argent.
— Il n'est pas maître de ruiner sa grand'mère , sans qu'elle s'en doute, et de lui faire courir le risque, à son âge, d'être mise à la porte de son hôtel, après une expropriation par autorité de justice... Je sais ce qui se passe. Votre mari est devenu fou... Il marche à grands
pas à un cataclysme financier. . , Il vous faissera tous sut la paille!.. Vous devriez l'interroger et voir s'il n'y a pas des mesures à prendre.
— Pour cela, jamais 1 s'écria Hélène avec fermeté. Dans l'ordre moral , je ferai tout ce qui dépendra de moi. Dans l'ordre matériel, rien! Lorsque je ne pense qu'à mon bonheur détruit, paraître céder à des préoccupations d'argent! M'exposer à ce que Louis m'offre des garanties pour notre fortune, quand je sacrifierais ma vie pour qu'il me donnât des gages de son repentir ! . . C'est à quoi je ne consens pas. Je suis entrée pauvre dans cette maison, si j'en sors pauvre, qu'importe!
• Elle resta un moment silencieuse :
— D'ailleurs cet argent, qui est la source de toutes mes douleurs , j e le hais ! ... Si Louis se ruine, il sera forcé de revenir à la sagesse, au travail. Ah î Dieu ! si la misère me le rend, je bénirai la misère !
Émihe regarda la jeune femme avec admiration. Puis, hochant la tête :
— Oh ! si vous aviez affaire à un homme, quels résultats n'obtiendriez-vous pas!... Mais vous serez seule à avoir de la vertu. Louis, à bout de ressources, fen un coup de tête... 11 peut se laisser enlever par M™® OUfaunt...
— Je saurai bien le lui reprendre 1
— Et si, au heu de l'enlever, elle le quitte et que, dans une heure de découragement...
Hélène pâht, mais elle fit un geste énergique : — Je Urai sa résolution dans ses yeux. Il ne peut rien lue cacher.
— Prenez garde, vous jouez un jeu terrible.
— Puis-je faire autrement ? Ce n'est pas moi qui ai engagé la partie... Je la soutiendrai jusqu'au bout sans défaillance. Le ciel ne m'abandonnera pas.
Ainsi que l'avait dit Emilie, la situation était devenue très critique pour Louis. Le cercle dans lequel il se débattait se resserrait de semaine en semaine. Lui, exaspéré par la résistance qu'il rencontrait dans toutes ses tentatives, s'acharnait avec un entêtement de joueur. Thauziat , un instant , en eut pitié et essaya de fléchir Lereboulley. Mais le gros homme avait une telle animosité contre Louis, qu'il ne voulut même pas écouter celui qui, seul, maintenant que Diana n'était plus la favorite, exerçait une réelle influence sur lui. Il entra en fureur et avec une ^dolence de langage qui ne lui était pas habituelle :
— Êtes-vous absurde, s'écria-t-il, de venir me parler en sa faveur, après ce qu'il vous a fait I... Vengez-vous doncl... Ou plutôt, laissez-moi agir librement; je me charge de couler ce joli garçon de telle sorte qu'on n'en entendra plus jamais parler ! . . Eh ! parbleu I sa femme, abandonnée ou veuve, sera agréable à consoler... Elle a eu assez de déboii^es, elle ne sera pas exigeante!
Thauziat ne répondit rien. Il était déjà plus qu'à moitié gagné à la cause infâme qui devait jeter Hélène dans ses bras. Il laissa faire, comme le lui conseillait Lereboulley. Et cependant sa volonté eût été un contrepoids suffisant , même à ce moment-là , pour rétablir l'équilibre de la balance et pour sauver Louis. Emilie, témoin de cette défaillance, ijiiQ raie et de cette défection matç^
rielle, en conçut une grande Iristesse. Elle \it s'abaisser celui qu'elle avait toujours jugé supérieur aux autres hommes. Elle résolutde s'en expliquer avec lui. Un soir, elle lui dit :
— Y a-t-il longtemps que vous n'avez rencontré Louis?
Il tressaillit.
— Très longtemps, répondit-il.
— Vous n'allez donc plus chez M"^* OUfaunt?
— Presque plus.
— Gela vous attristait de voir ce pauvre garçon se perdre ainsi?
Il se tut, mais il leva sur elle son regard pénétrant.
— Vous l'avez tiré d'affaire, une fois déjà, par amitié pour moi, reprit -elle. Si vous vouliez, aujourd'hui, vous le pourriez encore. D'un mot vous neutraUseriez tous les efforts de mon père... Il vous suffirait de lever le doigt pour enrayer la machine financière dans laquelle on broie ce malheureux... Est-ce que vous ne le voulez pas?
Il continua à se taire. Elle lui posa sa main sur l'épaule avec autorité et, d'une Aoix ferme :
— Thauziat, n'êtes-vous donc plus l'honnête homme que j'aimais?
II eut un rire terrible et, lui fnontrant son visage bouleversé par la violence des passions qui agitaient son cœur :
— Non ! Je ne suis plus cet homme-là !
— Et qui vous a si promptement changé ?
— Mon amour pour une femme ! J'en ai assez de souf- Mr pour rester lidèle à des principe d'honneui* que je
suis seul à respecter. Parce que Louis m'a volé celle que j'aimais, il devra m'étre sacré, n'est-ce pas? C'est la règle chevaleresque que vous invoquez ensafavem ? Je serai tenu de m'arracher l'âme pour le défendre, pou) le sauver, quand il m'a porté le coup dont je souffre si crueUement. Mais, medirez-vous, c'est mon ami, c'est presque mon frère. Et je le trahis et je l'abandonne, el je le pousse au précipice I Alors je suis déloyal et indigne? Mais lui qu'est-il donc ? Il possède cette femme, dont la perte me rend inconsolable, et il la trompe. Voilà un époux loyal, n'est-ce pas, et on est obligé en vers lui à beaucoup de loyauté ? Il a un enfant adorable, qui devrait être la joie de sa vie, l'espoir de son avenir. Il est en train de le ruiner pour une coquine. Voihà un père intéressant, n'est-il pas vrai, et qu'il faut défencire contre lui-même? Cet homme a eu tous les bonheurs et les a tous gâchés à plaisir. Il a manqué à tous ses devoirs : il n'a eu ni respect pou^ la mère, ni tendresse pour l'enfant. Et je serai forcé, moi, de pratiquer envers lui des vertus qu'il ne pratique pas envers les autres? Ses vices lui seront une sauvegarde, ses folies lui vau dront une protection! Et, parce qu'il sera menacé diù périr, par sa propre faute, je devrai, moi^ l'arracher an péril? Allons donc! Ce serait de la duperie et de In démence. Qu'il succombe, puisqu'il n'a eu ni assez de sagesse pour ne point entamer la lutte, ni assez de valeur pour en sortir victorieux !
11 s'était animé en parlant, son large front s'était coloré d'une rougeur ardente. Ses yeux jetaient de som bres éclairs et sa bouche se crispait avec une ofTrayanie
ironie. Il apparut ainsi à Emilie resplendissant d'une beauté satanique, rejetant comme un fardeau inutile tout ce qu'il avait d'humain dans le cœur, et glorifiant avec audace des actes qui ne pouvaient que soulever sa conscience.
— Ainsi vous combattez contre lui? reprit-elle.
— Ouil cria-t-il avec force.
— Eh bien ! Thauziat , vous serez vaincu. Car il a pour le sauver, lui, ce qui vous aura perdu, vous : l'amour d'une femme.
— Nous verrons.
Elle ne se tint pas pour battue , et, ayant échoué auprès d'Hélène et auprès de Thauziat, elle s'adressa à Louis.
— Tu sais, lui dit-elle, que je ne suis pas femme à m'eflfrayer facilement. Eh bien, ta façon d'agir m'épouvante. Tu marches, sans balancier, sur un fil d'or. Tu tomberas et tu te casseras le cou.
— Mais non, répondit-il gaiment, je ne risque plus rien, maintenant. J'attends tout de la grande affaire à la tête de laquelle est ton père. Celle-là est sûre. Car tu ne pousseras pas la défiance jusqu'à croire qu'il la fera manquer, pour me jouer un mauvais tour.
— Je ne crois rien, je ne veux pas chercher ce qu'il y a de possible ou d'impossible... Mais, je t'en prie, tienst'en à ta coopération industrielle : ne spécule pas sur la hausse des actions... Qui sait ce qui peut arriver?
— Moi. Je sais qu'un banquier ne s'amusera jamais, pour ruiner un concurrent, un adversaire, un ennemi, à se ruiner lui-même. Ton père a des capitaux énormes engagés dans le câble.
VOLONTÉ. 36a
— Est-ce qu'on est jamais fixé sur ce qu'il a, ou sur ce qu'il n'a pas!.. Il est bien fort!.. Et il te hait solidement... Prends tes précautions.
— Merci. Mais ne te toiirnripnte pas. Il n'y a rien à craindre.
Il ne paraissait y avoir rien à craindre, en effet. L'affaire du câble avait passé à la Chambre, sans la moindre opposition, et Louis n'attendait plus que le vote du Sénat, pour s'engager à fond à la hausse, et ramasser, en quelques jours, le capital dont il avait le plus pressant ])esoin. Grâce à des acomptes, il avait fait patienter les entrepreneurs chargés de la construction des immeubles du quartier des Champs-Elysées. Les maisons sortaient de terre, étage par étage, et sir James, qui avait été pris de la passion du moellon et ne quittait pas les chantiers, harcelait Hérault qu'il appelait « mon associé )) , demandant sans cesse des fonds pour le bâtiment. Cet homme extraordinaire montait aux échelles, s'installait sur les échafaudages, causait avec les contremaîtres et subordonnait tout à l'achèvement des maisons de Diana.
Il en avait oublié l'Hôtel des ventes et les marchands de curiosités. Les immenses cubes de pierre, qui formaient tout une rue, étaient maintenant, à ses yeux, des bibelots bien plus importants et bien plus précieux que les sèvres pâte-tendre, ou les ivoires du Japon. Irrité, ne pouvant faire face aux besoins de ses entrepreneurs, Louis rabrouait sir James, mais ne parvenait pas à le lasser. Le mari de Diana prenait alors une mine attristée d'homme dont la confiance a été trompée, et,
pondant des soirs entiers, il ne prononçait pas une parole. C'eût été tout bénéfice, si M""^ Olifaunt n'avait pas, lidèle alliée de sir James, adressé de tendres reproches à Louis.
Un soir, las de ces criailleries, énervé, éprouvant le besoin de rassurer ceux qui paraissaient douter de lui, il eut l'imprudence d'expliquer à sir James la combinaison qu'il avait basée sur l'émission des actions du câble. Diana approuva et son mari opina du bonnet. Mais, le lendemain, par un hasard malheureux, comme l'Anglais se rendait aux chantiers, en traversant les Champs- Elysées, à la hauteur du rond-point, il rencontra LerebouUey. Plusieurs fois déjà, il lui avait exprimé son regret de ne plus le voir avenue Gabriel. Lereboulley, avec amertume, lui avait répondu que M"*^ Ohfaunt lui ayant retiré sa confiance, il était blessé et ne reviendrait plus. Maintenant, quand les deuxhommes se trouvaient en présence l'un de l'autre, ils parlaient l'un de Diana, l'autre des constructions, ce qui faisait un duo étonnant, à la fin duquel ils tombaient d'accord sur ce point que Louis Hérault n'avait pas les reins assez solides pour pousser l'affaire à son terme, mais que Diana ne courait aucun risque, puisque les terrains étaient sa propriété.
Ce jour-là, Lereboulley aborda de lui-même la question des constructions, et aussitôt sir James se répandit en explications techniques sur l'état d'avancement des maisons.
— Oui, mais les paiements, dit le sénateur, comment marchent-ils ?
— M . Hérault doit liquider la situation prochainement... Il va engager une opération dont il espère de grands résultats.
— Ah! fitLerebouUey, en dressant l'oreille, carilavait, depuis quelques semaines, constaté avec ennui que Louis ne spéculait plus.
— Oui. Il attend l'émission des actions du câble...
— Il a raison , dit le sénateur, dont la voix trembla d'émotion. C'est une affaire excellente.
Et, ayant serré la main de sir James, il s'éloigna dans la direction des boulevards.
Ainsi, il se trouvait instruit des projets de Louis par 'jne indiscrétion de celui-là même qui était si intéressé àleur réussite. Tout en marchant, il réfléchissait. Il allait avoir son ennemi à sa merci. Il ignorait encore comment il le frapperait, mais il était résolu aie frapper. C'était la dernière passe du duel engagé entre eux , et il fallait qu'elle fût décisive. Le lendemain, LerebouUey devait prendre la parole au Sénat pour demander un vote conforme à celui de la Chambre. Il eut un instant l'idée de reculer la conclusion de l'affaire, en réclamant le renvoi delà discussion à un mois. Il prolongeait ainsi les difficultés financières de Louis, et avait chance de le voir succomber sous le fardeau dont il s'était chargé. Mais ce résultat, obtenu lentement et par des moyens détournés, ne lui sembla pas assez écrasant. Il voulut un coup direct, rapide, et qui jetât son homme à ses pieds. Il rêva de se repaître de son agonie, et ne sut pas patienter pluslongtemps. Dans son esprit inventif une autre combinaison commençait à apparaître, simple à exécuter,
terrible si elle réussissait, et elle ne pouvait pas ne pas réussir. Le sénateur entra h la Bourse, causa quelques instants avecles agents, puis se rendit dans ses bureaux.
Si l'ardeur avec laquelle LerebouUey préparait le dénouement de la crise, était grande, l'anxiété avec laquelle Louis l'attendait était plus grande encore. C'était son va-tout qu'il jouait sur une seule carte. Si la chance le favorisait, il était remis à flot définitivement et ne craignait plus rien. Si le sort lui était contraire, il sombrait sous voiles, à pic, sans sauvetage possible. Une resterait, de la fortune possédée, que des bribes appartenant à sa grand'mère, le domaine de Boissise qui coûtait de l'argent au lieu d'en rapporter, et la fortune reconnue à Hélène par contrat , qui était l'avenir de l'enfant. 11 n'hésita pas cependant à tenter la partie. Il était engagé à ce point, qu'il ne pouvait plus reculer. S'il cessait de payer les entrepreneurs, lorsque les travaux étaient déjà à moitié terminés, il s'exposait à voir vendre à \41 prix ces constructions qui avaient coûté si cher, et tout était perdu. En affrontant le risque il pouvait gagner, et tout était sauf.
Le jour de la séance du Sénat, dans laquelle la question devait être définitivement tranchée, vers cinq heures, Louis était chez M""^ Olifaunt. Ils causaient d'afTaires, car la séduisante Diana, quand elle ne dormait pas pour se reposer les yeux et se refaire le teint, s'occupait volontiers de choses sérieuses. Sir James arriva,sans se faire annoncer, chez sa femme, ce qui dénotait chez lui une extraordinaire agitation , et, avant toutes choses , s'écria :
— Le Sénat a voté... Lereboulley a été bien remarquable!
— Vous étiez donc à la séance?
— Oui. J'ai eu l'occasion d'y assister, et, comme cela m'intéressait, j'ai abandonné les travaux, pour une journée ... Le speech de Lereboulley a vraiment produit beaucoup d'effet... Il à enlevé une subvention pour la société et a fait vivement applaudir une tirade patriotique... J'ai été content pour lui.
Il s'arrêta envoyant que l'éloge de Lereboulley avait ■^mené un silence ; mais il n'était pas de caractère à céaer sur aucune de ses préférences pour être agréable aux amis de sa femme, et, l'air rogue, il se retira. Alors Diana se leva dii divan sur lequel elle était étendue, et passant ses bras autour du cou de Louis •:
— Ainsi c'est bien décidé? Nous risquons la grosse opération?
— C'est décidé.
— Et quand cela?
— Aussitôt que se déssinerale mouvement de hausse.
Et tous deux restèrent encore une heure ensemble. Qui les eût VOIS, dans leur jeunesse et leur beauté, rapprochés l'un de l'autre, la main dans la main, les yeux dans les yeux, eût dit: voilà deux êtres qui s'adorent et qui parlent de leur tendresse . S'il les eût écoutés, les mots reports, courtages, primes, eussent seuls frappé son oreille. Ces amants causaient comme. deux boursiers, leur préoccupation unique nétait pas de s'aimer, mais de gagner de l'argent. C'était pour en arriver là que Louis avait trompé Hélène.
A la fin de la semaine, de grandes afflches jaunes, placardées dans tout Paris, annonçaient l'émission dos actions du câble interocéanique, et les journaux financiers commençaient une campagne, à laquelle ils trouvaient leur compte, pour célébrer les mérites de Tentreprise. Danslapresse, l'affaire était jugée favorablement. On disait unanimement : elle n'est pas dans la main de faiseurs, mais de gens sérieux, et la grande autorité de LerebouUey était une sérieuse garantie pour le public.
Louis, pendant ces huit jours, se montra agité, fiévreux. Il parlait avec volubilité ou gardait un profond silence, absorbé par de sérieuses préoccupations. Un matin, sans que rien eût fait pressentir sa résolution, il annonça, pendant le déjeuner, à sagrand'mère et à sa femme qu'il partait pour l'Angleterre . Le soir même , il se mettait en route, ayant recommandé chez lui que, sous aucun prétexte , on ne révélât le but de son voyage. Son projet était fort simple : comme il n'osait pas donner tous ses ordres aux agents de Paris, dans la crainte d'éveiller Fattention sur samanœu^nre, et ne voulait pas télégraphier à Londres, il prenait le parti d'y aller de sa personne. La spéculation anglaise devant, suivant lui, se jeter sur la valeur et la faire monter, il comptait lui apporter l'appoint de son impulsion hardie.
Il y avait quatre jours qu'il était parti, lorsqu'un soir, dans un journal, Emilie, qui cherchait le compte rendu d'une exposition, tomba sur un entrefilet ainsi libellé : « On dit en haut lieu qu'une société, en voie de formation et à la tête de laquelle devait se trouver placé une de nos notabilités financières et poUtiques , est
Tobjet de manœuvres si graves de la part d'un groupe de spéculateurs anglais, qu'une interpellation aura lieu à la Chambre pour obtenir le retrait de la subvention donnée par l'État. La France» déjà dupée à Suez, n'est pas assez riche pour renter des entreprises destinées à enrichir les capitalistes d'Outre-Manche. » Et deux lignes plus bas : « On annonce le départ pour Rome de M. Lereboulley. L'éminent financier va débattre avec le gouvernement italien les conditions d'un emprunt nécessité par l'extension de la politique coloniale. »
Tout était clair. Au moyen de la première note, on ébranlait la confiance que les souscripteurs pouvaient avoir dans la prospérité de la société du câble, car c'était i'elle, et non d'une autre, qu'il était question, et au moyen de la seconde note, on prouvait que Lereboulley se désintéressait de l'affaire, puisqu'il choisissait l'heure du lancement, toujours déhcat, d'une aussi grosse émission, pour se rendre en ïtaUe. Effrayée, la jeune fille chercha auxnouvelles delà Bourse et ces mots lui sautèrent aux yeux, comme s'ils étaient imprimés en lettres flamboyantes : baisse de cent francs sur les actions du câble interocéanique. En une seconde, Emilie, par une intuition mystérieuse, acquit la certitude que Louis était engagé à la hausse sur le fonds nouveau, et que la baisse, dont elle voyait à la fois l'effet et les causes, était dirigée contre lui. Elle courut chez son père, décidée à l'interroger , aie supplier, à user de l'autorité réelle qu'elle avait sur lui. Elle ne le trouva pas : il était sorti et ne devait pas rentrer pour dîner.
Alors , elle demanda sa voiture , et se fit conduire à
rhôtel Hérault. Là, on ne savait rien. Une lettre de Louis était arrivée, pleine d'une banalité tranquille, et annonçant son retour. M"^ Lereboulley ne voulut pas risquer de bouleverser inutilement Hélène en lui donnant à craindre une catastrophe qu'elle ne pouvait pas empêcher. Elle rongea son frein, et se retira sans avoir rien dit.
Le lendemain matin, elle se dirigea vers la chambre de son père. Le sénateur, rasé de frais, était assis devant un guéridon supportant un déjeuner en vermeil, et buvait une tasse de thé, avant de se rendre rue Le Peletier. En voyant entrer sa fille, il se leva et sa figure poupine s'éclaira :
— Gomment, te voilà? dit-il, en l'attirant à lui pour l'embrasser. Que se passe-t-il ? Car tu n'es pas de mon petit lever, d'habitude.
En d'autres temps, ÉmiUe eût pris son air gavroche et répondu à Lereboulley : « Oh ! Papa. C'est que ton petit lever n'a pas souvent heu à la maison ! » mais elle n'était pas en train de plaisanter. Elle trancha dans le ■vdf de la question :
— Ce qui se passe, c'est à toi de me l'apprendre. J'ai vu que les actions de la société du câble, qui devaient faire prime, avaient baissé de cent francs... Qu'est-ce que cela veut dire ?
Le sénateur enleva d'un mouvement rapide sa robe de chambre, passa sa redingote, puis se tourna d'un air riant vers sa fille :
— Comment, tu me questionnes sur des affaires de Bourse, toi, Émihe^^n quoi cela peut-il t'intéresser, ma
chère petite?.. Reste dans ton domaine artistique, ma belle, crois-moi, tu y es beaucoup mieux.
— Mais enfin, mon père, pourquoi ce mouvement de recul inattendu?
— Des manœuvres, des intrigues pratiquées par des syndicats... que sais-je, rien de sérieux I
— Mais les articles de journaux, dans lesquels onlaisse entendre que tu abandonnes Taffaire?
— Racontars absurdes, comme tout ce que publie la presse... La vérité se fera jour, etles actions monteront au prix qu'elles doivent atteindre.
— Mais, en attendant, pour ceux que la baisse aura atteints..^ la ruine ?
— La ruine ! . . . Que veux-tu ? G'estle résultat des batailles entre boursiers, comme les blessures et la mort sont le résultat des batailles entre soldats... Malheur aux vaincus ! C'est le mot d'ordre de toute guerre '
Emilie lit un pas vers son père, très grave :
— Peux -tu me donner ta parole que Louis Hérault n'est pas au nombre des vaincus ?
Alors, en une seconde, le visage de Lereboulley prit une expression qui terrifia sa fille, et, avec une âpreté qu'elle ne lui connaissait pas :
— Oh! oh ! petite fille, tu as du coup d'oeil, puisque tu as vu clair dans la situation ! Tu es inquiète pour ton camarade, et tu m'en demandes des nouvelles?... Eb bien ! 11 a été assez hardi pour s'attaquer à moi, et je lu ai cassé les reins, comme je les casserai à tous ceux qui voudront suivre son exemple !
— Et sa mère, et sa femme, et son enfant ?
— C'était à lui d'y penser.
— Parce qu'il a été abominable, est-ce une raison pour que les autres le soient?
— Ma fille, tu oublies à qui tu parles.
— Hélas ! Je voudrais l'oublier !
A ces mots, prononcés avec une tristesse déchirante, LerebouUey, vivement frappé, pâlit; il s'avança vers Emilie, et la pressant dans ses bras :
— Emilie, je t'en prie, mon enfant, ne prends pas parti dans cette querelle, ne méjuge pas sur des appaiences. . . Tu sais combien je t'aime ! ... Ce que tu viens de dire m'a serré le cœur... Oh! que rien ne s'élève entre nous : ni défiance, ni colère. . . Demeure en dehors de ces affreuses intrigues. .. Ne mets pas le pied dans ce bourbier, tu t'y salirais inutilement... Je ne suis pas méchant, tu le sais, et je ne ferais gratuitement du mal à qui que ce soit... Mais ce Louis s'est conduit envers moi d'une façon infâme : il m'a outragé, humiUé, il m'a causé un des plus grands chagrins que j e pusse subir ! . . . Ilestindignedetonintérét... Si tu savais... Mais tu sais, je le vois bien, et c'est pour sa famille que tu réclames. Eh bien ! sa famille, je ferai pour elle ce que tu voudras... Ce sont de vieux amis... des relations très anciennes.. . Je ne l'oublierai pas. . . Je leur reconstituerai une fortune, je te le promets.. . Mais quant à lui, il faut qu'il sente mon pied sur sa tête... Et il le sentira, ou j'y perdrai mon nom !
Il avait assis sa fille sur ses genoux, il l'embrassait, la caressait, ardent à la convaincre. Elle, froide et lucide, calculait la portée de tout ce qu'elle venait d'entendre :
VOLO.NTi:. 373
— Mais je suis riche, moi, dit-elle en se levant. Le bien que je tiens de ma mère est considérable. . . Je suis majeure, libre, et je puis aider Louis...
— Ce serait en pure perte, répliqua LerebouUey. Va, il est pris , et bien pris !... Il faut qu'il paie, ou qu'il saute !
— Mais où est-il? Que fait-il? s'écria Emilie avec désespoir. S'il allait prendre quelque résolution extrême... S'il se tuait ! Quel remords pour nous !
— Lui ! Se tuer î s'écria LerebouUey avec un éclat de rire. Allons donc ! Tu demandes où il est? Ne devraistu pas t'en douter ? Revenu hier de Londres, il est descendu chez M""^ Olifaunt, et n'en est pas sorti. . . Voilà ce qu'il fait !
Sombre, Emilie baissa la tête. Maintenant elle désespérait elle-même de sa cause.
— Que puis-je donc, moi? dit-elle.
— Tâche qu'il rentre chez lui, et que désormais il y reste!...
Emilie poussa un soupir et, sans embrasser son père, elle sortit.
Revenu de Londres, aans l'état de torpeur accablée qui dut anéantir les forces morales de Napoléon quand il arriva à TÉlysée, après le désastre de Waterloo, Louis trouva M""^ Olifaunt très calme, supportant le désastre avec une philosophie souriante, qui eût dû l'éclairer sur les véritables sentiments de cette créature, s'il eût conservé dans son esprit une lueur de clairvoyance. Sir James lui-même, comme s'il eût reçu un mystérieux réconfort, fit preuve d'une placidité bien singulière, étant donné le grand souci qu'il prenait des intérêts de ces braves maçons, qui travaillaient à édifier, en bonnes pierres de taille, une fortune pour Diana.
Louis, qui s'attendait à des transports de désespoir €t à d'amères récriminations, reconquit, en un instant, «on sang-froid et entama l'examen de sa situation. Il avait une liquidation terrible à opérer. C'était la ruine, à coup sûr, mais l'honneur pouvait rester intact. Déjà il espérait qu'avec un peu d'aide , et en faisant de sérieuses réformes dans sa manière de vivre, il parvien-