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drait à se relever. Mais ces réformes, on première ligne, c'était sur Diana qu'elles devaient porter. Avant toute chose il faudrait qu'il renonçât à son existence libertine, et se résignât à être un homme rangé.
Couché, au fond d'un fauteuil, devant la cheminée de la chambre qu'on lui avait fait préparer dans l'hôtel Olifaunt , il repassait les incidents de Tannée qui venait de s'écouler, et il commençait à voir clair dans sa conduite. Il se rendit compte des mobiles auxquels il avait obéi et les jugea bien misérables : passion exclusivement sensuelle , vanité follement surexcitée , voilà pourquoi il avait dilapidé la fortune et compromis le bonheur des siens.
Soudain, ceux envers qui il se reconnaissait si coupable se présentèrent à sa pensée, et il les vit réunis dans le salon du Faubourg-Poissonnière . La grand'mère travaillait silencieuse à son tricot, Hélène, pâle, tenait le petit Pierre sur ses genoux et lui apprenait à parler. L'enfant debout, suivant, sur les lèvres de sa mère, la forme des syllabes, s'efforçait de répéter les mots prononcés, et riait, frappant Tune contre l'autre ses petites mains roses. Il sembla à Louis qu'il entendait distinctement les deux voix : celle de sa femme, grave et triste, celle de son fils, douce et caressante. Les deux voix ne répétaient qu'un mot, toujours le même, comme si elles eussent voulu lui donner la persistance etla force d'un appel :
— Père ! père !
Il ferma les yeux, pour ne plus voir ce tableau qui lui avait glacé le cœur, mais à ses oreilles, les deux voix mur-
muraient toujours, et Tappel se faisait entendre plus pressant, plus tendre, plus suppliant. Alors Hérault se leva, il jeta ses regards autour de lui, et cette chambre, dans cette maison étrangère, lui fit horreur. Il pensa qu'il était venu chez sa maîtresse, au lieu d'aller rejoindre sa femme, et, écœuré comme s'il se trouvait subitement dans un mauvais lieu, il prit son chapeau et descendit.
j^jme oiifaunt était dans son cabinet de toilette en train dépolir, avec de nombreuxustensiles d'ivoire et d'acier, la nacre parfaite de ses ongles. Elle montra un siège à Louis, et sans interrompre son importante occupation :
— Eh bien! dit-elle, êtes-vous rentré en possession de vous-même? Hier soir, vraiment, vous m'avez inquiétée... Vous étiez si démoralisé!...
— On le serait à moins, dit-il avec un faible sourire.
— Avez-vous pris un parti?
— Oui.
— Lequel?
— Ai-je donc le choix? Je ne pense pas que vous ayez supposé, un seul instant, que je me retrancherais derrière l'exception de jeu... Je vais payer tout ce que je dois, pour commencer.. . Après, je verrai ce qui me reste à faire.
— Je vous connais trop pour avoir douté de vos intentions, mon cher Louis, aussi n'était-ce pas. à vos affaires que je faisais allusion. Elles s'arrangeront, je n'en doute pas, surtout si vous mettez vos intérêts dans les mains d'un homme habile.
— Mon notaire, M^Talamon, qui est jeune, actif, et
très intelligent... C'est de plus un véritable ami, je lui donnerai mes pleins pouvoirs.
— Voilà qui va bien. Mais cette liquidation ne pourrait que vous être affreusement pénible. Il va se faire beaucoup de bruit autour de vous...
— Ce sera la juste punition de ma sottise, interrompit-il d'un ton sec.
Diana leva les yeux. L'accent avec lequel Louis parlait , indiquait un tout autre ordre d'idées et de sentiments que celui qui lui était habituel.
— Sir James et moi nous nous absentons pendant quelques semaines, dit-elle. Voulez-vous nous accompagner?
Il répondit froidement :
— C'est impossible.
— Pourquoi? reprit Diana en se rapprochant de lui et en le tenant sous la fascination de ses yeux bleus.
— Parce que ma situation a complètement changé et que je dois modifier ma façon d'agir.
Elle se fit câline et tendre , elle enveloppa le jeune homme du parfum troublant qui émanait d'elle ; avec une grâce charmante elle lui appuya sur l'épaule sa tête blonde, et tout bas à l'oreille :
-7- Ne m'aimez-vous donc plus? Si vous vouliez, nous irions en ItaUe, auprès d'un lac bleu, au soleil, parmi les roses , et là nous oublierions tout ce qui n'est pas nous.
Il répéta : « C'est impossible ! » et comme elle le serrait plus étroitement :
— Il va falloir, Diana, nous dire adieu.
Elle fit uil brusque mouvement et l'obsen^ant avec attention :
— Louis, qu'y a-t-il? D'où \àennenr ces résolutions nouvelles? Que vous a-t-on dit? Que s'est-il passé? Estce ainsi que vous me récompensez de mon dévouement ?
— Ce dévouement, Diana, il ne convient pas que je l'accepte plus longtemps. Forcément nous devons nous séparer. En ne vous parlant pas franchement comme je le fais, je serais coupable envers vous.
Il eut un geste douloureux :
— Et je suis déjà assez coupable envers d'autres !
— Eh ! les autres, qu'importe! s'écria Diana avec emportement. Faut-il s'en préoccuper?
— Oui, dit Louis d'un ton assuré , il le faut , au moment de leur demander les plus grands sacrifices.
La physionomie de M""^ OUfaunt devint aigre et xô ■ chante :
-Tâgrand'mère, n'est-ce pas? Ettafemme?...VoI-ù. auprès de moi, à qui tu penses.
— Pouvez-vous me le reprocher, quand elles sont si malheureuses?...
Sa voix .se; brisa, étouffée par l'émotion :
— Vous savez pourtant bien tout ce qu'elles ont déjà souffert par moi. Il ne leur restait que les douceurs de TexistênCe matérielle. Par ma faute, elles vont en être privées. Au moins, si ma présence peut être un adoucissement à leur tristesse, il faut que je le leur apporte.
Il reprit avec plus de fermeté :
— Diana, je vous ai sacrifié ma femme, riche et indépendante, et, en cela, je me suis conduit indignement ;
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mais maintenant qu'elle va être pauvre et humiliée, si je ne revenais pas auprès d'elle, je serais le dernier des lâches!... Je lui dois cette réparation et cette consolation.
La belle Anglaise frémit. Elle comprit que Louis lui échappait et retournait à colle qu'elle haïssait. Le dernier coup qu'elle avait rêvé de porter à sa rivale manquait misérablement. Au lieu de lui prendre son mari, c'était elle qui perdait son amant. Elle ne put suppor- *er cette pensée, et avec une venimeuse ironie :
— La réparation lui paraîtrait peut-être gênante, ditelle, et la consolation serait à coup sûr inutile!... S'il n'y a que cela qui vous tourmente, vous pouvez partir avec moi.
A ces mots, Louis devint hvide, et saisissant M™^ Olifaunt par le poignet :
— Que prétendez-vous dire ? cria-t-il.
— Eh bien ! ce que tout le monde sait, excepté vous, naturellement !
— Vous mentez !
Il serra si fort sa chair délicate, qu'elle poussa un cri de douleur. Elle rougit de colère, arracha son bras à Hérault et, lui donnant dans la poitrine, avec la paume de sa main hbre, un coup si rude qu'il chancela :
— Eh ! si vous êtes si difficile à convaincre, je vous la ferai voir avec son amant !
— Quand cela?
— Ce soir même.
Il fit un mouvement terrible.
— Prenez garde si vous nie trompez I
— Et si j'ai dit vrai?
— Alors rien ne me retiendra plus et je vous suivrai. Il marcha Vers la porte. Il étouffait. Elle lui demanda
très doucement :
— Où allez-vous?
— Au cercle.
— Vous ne voulez pas rester auprès de moi?
— Non! A ce soir.
La porte refermée, M""^ Olifaunt demeura un moment songeuse, le front dans sa main, puis elle laissa échapper un sifflement sardonique et, tout haut, conrnie si elle répondait à sa pensée :
— Qu'il les voie ensemble : cela suffira! S'il exige des explications et se fâche , Thauziat l'abattra comme un pigeon !
Elle alla à son petit bureau Louis XV, l'ouvrit, écri^-it deux billets, puis sonna. Sa femme de chambre parut.
— Faites porter immédiatement ces deux lettres, et qu'on me dise si elles ont été remises en mains propres.
Au même instant, sir James entrait. Elle se leva, fit bouffer les plis de sa robe , examina longuement dans la glace le tissu fin et veiné de ses tempes, s'adressa un sourire de satisfaction, puis, se tournant vers son mari :
— Il y a longtemps que nous n'avons vu ce pauvre Lereboulley...Je n'ai peut-être pas été très aimable avec lui. Il faudra que vous passiez rueLePeletier et que vous l'invitiez, de ma part, à dîner.
Sir James fit un mouvement de satisfaction :
— Enfin vous redevenez donc raisonnable! dit-il. Ce cher ami ! Il sera bien content ! J'y vais de ce pas.
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Et, ayant baisé la main de sa femme, il s'éloigna.
A l'hôtel Hérault, Tinquiétude s'était manifestée tar- * dive, mais violente. Pendant quatre jours, l'existence de lagrand'mère et d'Hélène avait été régulière, calme, comme d'habitude. Louis faisait un voyage, il annonçait sa rentrée prochaine. Onl'attendait tranquillement. Hélas ! pour la jeune femme, l'absence de son mari n'était plus une cause de tristesse, et, présent, il était plus éloigné d'elle qu'en ce moment , où des lieues de terrain et la mer les séparaient. Émihe était venue chaque jour et, à mesure que le temps s'écoulait, elle demandait, avec tant de persistance, si on avait des nouvelles de Louis, qu'Hélène s'était sentie troublée.
Elle avait questionné son amie. Mais celle-ci avait aussitôt battu en retraite , et il avait été impossible de rien tirer d'elle. 11 se passait cependant quelque chose, et Emilie en était informée. Cela sautait aux yeux et Hélène ne s'y trompait point. Mais quoi? M™^ Olifaunt était-elle du voyage ? Avait-elle obtenu de Louis qu'il recommençât, dans la Manche, la promenade que LerebouUey avait faire dans la Méditerr<inée? L'absence, que son mari avait dit devoir durer seulement quelques jours, se prolongerait-elle? S'était -il engagé à ne reparaître jamais chez lui? Que ne pouvait- on craindre de sa faiblesse et de la méchanceté de Diana? Le doute affreux qui torturait Hélène fut brusquement dissipé , mais la réahté se montra bientôt si effrayante, qu'il eût peut-être mieux valu ne pas la connaître.
Un matin, la vieille M"'^ Hérault entra brusquement dans la chambre de celle qu'elle appelait sa fille , ot se
laissa tomber sur un fauteuil. Elle avait les traits bouleversés, les mains tremblantes, et elle avait gTa,yi l'escalier avec tant de rapidité qu'elle était hors d'haleine. *
— Mon Dieu ! qu'y a-t-il? s'écria Hélène, saisie d'une angoisse horrible.
La grand'mère regarda fixement la jeune femme, puis d'une voix tremblante :
— Est-ce que tu ne le sais pas?
— Parlez 1 parlez, je vous en supplie. . . vous me faites mourir...
— Eh bien! ma fille, Louis nous a ruinées !
Un soupir de soulagement échappa à Hélène. Pendant une seconde, elle avait redouté pis.
— Notre notaire, M® Talamon, sort d'ici ; H accourait, en hâte, m'informer des ventes que mon petit-fils a fai tes, ces temps derniers, et m'aviser de nouveaux ordres reçus par le télégraphe... H croit Louis devenu fou!... n me conseille de lui retirer ma procuration... Qu'estce que tout cela veut dire? J'ai beau chercher, je ne puis arriver à comprendre. Où cet argent a-t-il passé? Talamon, qui nous est très dévoué, a fait une enquête... Il prétend que Louis s'est lancé dans une affaire de constructions énorme... Si c'est vrai, comment l'ignoronsnous ? En tous cas , il n'a pu se ruiner à construire... Les maisons ne s'envolent pas... On les retrouvera... II y a évidemment autre chose !...
La vieille femme parlait de sa voix aigrelette , avec une v.)lubilité fiévreuse. Ses cheveux gris, échappés de dessous son bonnet, s'éparpillaient en mèches défrisées. Elle si correcte, si pomponnée d'ordinaire, s'était mon-
trée dans ce désordre à son notaire , elle restait ainsi devant Hélène, son émoi lui faisait tout oublier.
— Autrefois, s'il s'était livré à de grosses dépenses, il était garçon, j'aurais compris où l'argent s'en allait. Mais aujourd'hui qu'il est rangé, marié, père de famille... Voyons, toi, tu ne t'es aperçue de rien?
— De rien.
— Ton mari se cache donc de toi?
— 11 se cachait bien de vous.
— C'est vrai. Tu vois, je ne sais plus ce que je dis, chère petite, je perds la tête.
La %deille femme se leva et marcha avec agitation. En passant devant une glace , elle se 'sit et poussa un cri d'horreur :
— Oh I mon Dieu I dans quel état je suis !
Et, redressant d'un tour de main son bonnet et ses papillotes, elle redescendit chez elle. Dans l'après-midi, ÉmiUe arriva. Le matin même, elle s'était adressée à son père pour obtenir qu'il tirât Louis de son horrible situation. Elle était encore bouleversée. Elle ne questionnait pas , désormais elle était fixée sur ce qu'elle avait voulu savoir. Ce fut la \ieille M""^ Hérault qui, avec beaucoup de finesse, remarqua ce changement dans l'attitude de la jeune fille. Elle lui dit brusquement :
— Comment se fait-il que tu ne nous demandes pas de nouvelles de Louis?
Et comme M"^ Lereboulley , sans perdre son sangfroid, répondait :
— C'est juste, j'oubliais... Il va bien?
— Il va tellement bien, dit M'"'= Hérault, qu'il est en train de manger tout ce que son grand-père et son père ont amassé !.. Est-ce que tu l'ignorais?
— Jele sais depuis hier... Je le prévoyais depuis longtemps.
— Alors , tu sais aussi comment et pourquoi il s'est jeté dans de folles spéculations?
Emilie baissa la tête affirmativement.
— Explique-moi cela, mon enfant, car je m'y perds... Quelle sottise ou quel vice l'a conduit là?... Parle : je veux tout connaître.
Hélène s'était dressée brusquement, comme pour se mettre entre la jeune fille et M"'*' Hérault. A Fidée que la grand'mère apprendrait les fautes de son petit -fils, le blâmerait, le mépriserait, elle avait senti son orgueil qui se révoltait. C'était son mari, c'était la moitié d'ellemême, et il lui semblait que quelque chose du blâme et du mépris rejaillirait sur elle. D'un geste , elle supplia Emilie de se taire. La grand'mère la vit , et se tournant sévère de son côté ;
— Tu veux prolonger mon ignorance? fit-elle. Pourquoi? La responsabilité de notre malheur pèse-t-elle, en partie, sur toi? M'as-tu trompée, comme ton mari? De complicité avec lui ? Toi aussi, es-tu coupable ?
A ces mots si injustes et si cruels, Hélène poussa un cri et, s'adressant à Emilie, comme si elle la prenait à témoin :
— Moi? Moi ! cria-t-elle.
Alors la vieille M"'® Hérault redressa son corps voûté, ses traits prirent une expression soudaine d'énergie et
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de grandeur, et, tenant sous son regard la femme de son petit-fils :
— Allons! si je t'accuse à tort, justifie-toi... Je suis votre mère, j'ai le droit de savoir la vérité, ton devoir ."st de me la dire !
— Non! ce que vous exigez d'elle est trop pénible, s'écria Emilie, et ce qu'elle vous a caché si fièrement, si généreusement, c'est de ma bouche que vous l'apprendrez.
Et, malgré les supplications d'Hélène, ]\^^^Lereboulloy commença le récit de ce martyre d'une année, supl>orté par la jeune femme sans une plainte, avec la 1 préoccupation pieuse d'épargner à la grand'mère la connaissance des foUes du petit-fils tant aimé. Elle dit tout : la trahison misérable, l'abandon insolent, l'abaissement exigé de l'épouse devant la maîtresse, elle fit le ( ompte des douleurs endurées, des affronts subis, elle montra, d'un côté, le cynisme et la bassesse ; de l'autre, la patience et la douceur. Elle déchira l'infâme Diana, la roula dans la boue ; elle dépeignit Hélène, telle qu'elle était, fière, vaillante , angéUque, et, en un instant, la vengea de tout ce qu'elle avait souffert.
Stupéfaite, la grand'mère avait écouté, sans prononcer une parole, cette foudroyante révélation. Habituée, depuis soixante ans , à considérer tous ceux qui successivement avaient porté le nom d'Hérault : son mari, son fils et son petit-fils, les chefs de la famille, comme des êtres d'un ordre supérieur, dignes d'obéissance e^ de respect, elle sentit un affreux bouleversement se faire en elle. Toutes ses croyances, toutes ses affections
étaient atteintes en même temps. Il lui sembla que rien de stable et de fixe n'existait plus sur la terre. La fortune s'écroulait, Thonneur était menacé, le bonheur détruit. Ainsi qu'un naufragé perdu dans la tempête, elle jeta un regard terrifié autour d'elle et ne vit qu'Hélène, sombre, mais calme et résolue. Alors la vieille mère s'avança vers la jeune femme, et courbant sa tête blanche :
— Mon enfant, dit-elle, je t'ai méconnue. Je t'ai accusée et tout le mal que tu supportes si courageusement te vient de moi. J'ai voulu te donner la fortune, le bonheur, et te voilà pauvre et malheureuse. Je te demande pardon.
Elle tendait ses bras. Avec un cri de tendresse, Hélène s'y laissa tomber.
— J'espérais faire beaucoup pour toi, et c'est à toi que je vais tout devoir : affection et pitié, car tu m'aideras à supporter la tristesse affreuse qui désolera mes derniers jours. A deux nous serons plus fortes pour endurer le chagrin dont ce malheureux enfant si empoisonné notre vie.
Elle ne put continuer. Hélène , de la main , avec un tendre respect, lui fermait la bouche :
— Ne soyez pas impitoyable, dit-elle d'une voix suppliante, et ne croyez pas que Louis soit si complètement égaré. Nous le ramènerons à la raison, nous lui rendrons le calme et la sagesse. Même aux heures les plus noires , j'ai conservé ma foi en lui. H m'a causé de cruels soucis, mais je l'aime, et l'amour ne va pas sans l'espérance. H a commis des fautes, il a fait des
folies ; mais les fautes, il suffira que nous les oubliions pour en effacer la trace, et, quant aux folies, nous l'aiderons à les réparer. Nous avons le droit d'être indulgentes : il est votre fils, il est mon époux, et les femmes, voyez-vous, n'ont été mises par Dieu auprès des hommes que pour les chérir, les plaindre et les consoler.
— Ah! ma fille, tu es un ange du ciel, s'écria M""^ Hérault sans pouvoir retenir ses larmes, et tu me rends un peu de confiance... Mais où est-il ?... que fait-il? Il devrait être revenu...
— Peut-être n'ose-t-i^ pas se présenter ici, se doutant que nous sommes informées de ce qui se passe?... Mais tranquilUsez-vous. . . Nous aurons bientôt de sûres nouvelles de lui.
— Et les embarras d'argent dans lesquels il se trouve, comment l'en sortirons-nous ?
— Nous abandonnerons tout ce que vous possédez, et tout ce qu'il m'a donné en m'épousant. Nous tâcherons de sauver l'usine, qui a été l'instrument de votre fortune passée , et qui pourra être celui de notre fortune future.
La grand'mèreleva ses bras au-dessus de sa tête avec admiration :
— Quelle femme tu es ! Mais comment obtenir ce résultat?
Hélène eut un tranquille sourire, et avec une conviction profonde et ferme, elle répondit ":
— Par la volonté !
Et doucement, à voix basse, elle se mit àfaire des pro-
jets, reconstruisant, sur les ruines de Fédifice renversé par Louis, un autre édifice plus solide et plus brillant. Encore au milieu des horreurs de la tourmente, elle rêvait déjà des tentatives hardies. Cette âme de combat se révéla ainsi dans toute son admirable énergie. Elle endormit les craintes de la grand'mère, elle émerveilla l'esprit actif d'ÉmiUe, et, en se berçant des séduisantes illusions de l'avenir, elle arriva même à détourner sa pensée des réahtés désolantes du présent.
Vers quatre heures, ÉmiUe se retira en promettant de revenir dans la soirée. Hélène resta seule. La nuit tombait et, dans l'obscurité croissante, peu à peu les idées de la jeune femme s'assombrirent. Les raisons qu'elle avait su trouver, pour rassurer M™*" Hérault, ne lui semblèrent plus, à elle-même, acceptables. Elle s'accusa de fermer les yeux avec entêtement pour ne pas voir le danger, et tout ce qui pouvait rendre sa position précaire et inquiétante lui apparut sous les couleurs les plus sinistres.
Le retard inexpliqué de son mari, Tabserce de nouvelles : autant d'indices terrifiants. Que faisait-il? Oii était-U? Dans son découragement, — car elle connaissait assez la faiblesse du caractère de Louis pour être sûre qu'il s'était abandonné, — à quelles folies, à quelles violences n'avait-il pas été entraîné? Cette femme, si résolue et si vaillante, en cet instant eut une défaillance morale. Elle vit, autour d'elle, le ^dde et le silence. Elle eut froid, une agitation terrible s'empara d'elle, et le cœur battant, prête à appeler au secours, sous la menace de^dnée d'un danger inconnu, elle se leva et
marcha vers la chambre voisine, afin de n'être plus enfermée seule, dans cette pièce qui lui paraissait higubre comme un tombeau.
Elle fut promptement rendue à elle-même. La porte s'ouvrit, donnant passage à la femme de chambre apportant une lampe. La lumière entra à flots et rompit les influences tragiques de Tobscurité. Hélène resta éblouie pendant quelques secondes, puis, sur un petit plateau d'argent placé devant elle, ses yeux distinguèrent une lettre. Elle la prit vivement et regarda l'écriture de l'adresse. Ce n'était pas celle de Louis. Elle la laissa retomber sur la table avec tristesse. Elle se rassit, plus sombre dans cette clarté qui l'enveloppait maintenant, que lorsqu'elle était dans le noir de la nuit Et d'une main indifférente elle déchira l'enveloppe et commença à Ure.
Soudain , son regard morne s'anima, une flamme monta à ses joues, elle poussa une exclamation ; comme éblouie, elle passa une main sur ses yeux et, reprenant la lettre, elle lut : « Votre mari, que vous croyez à Londres, est à Paris depuis hier. Il doit partir, demain, pour l'Italie, avec qui vous savez. Si vous voulez le voir, vous le trouverez chez M. Thauziat, où il se cache. » Le papier lui glissa des mains, et immobile, étourdie par le tumulte des pensées brusquement déchaînées dans soC cerveau, elle demeura debout au milieu de l'apparte* ment, physiquement anéantie, mais retrouvant, de minute en minute, sa lucidité plus complète.
Sa première impression fut que tout était perdu, cett? fois , que l'échafaudage si péniblement élevé par elle
sur les décombres de sa vie, s'effondrait sous la poussée suprême de la haine, et que Louis lui échappait, emporté triomphalement par son ennemie. Mais sa vaillance n'était jamais longtemps engourdie. A peine eut-elle imaginé, dans une horrible vision : son mari, le père de son fils, l'abandonnant, à l'heure où sa présence dans la maison croulante était impérieusement exigée par l'honneur, qu'elle chercha les moyens de retenir le fugitif. Une rage, qu'elle ne songeait plus à contenir, la fit crier dans le silence et la solitude de sa chambre nuptiale délaissée. Elle eut un voile de sang devant la vue, et pensa à aller tuer sa rivale. Quoi ! Son malheur n'était -il pas assez complet? 11 faudrait donc qu'elle fût seule, définitivement, dans la vie , et que son enfant fût orphelin ! Et cette insolente femme promènerait, de ville en ville, dans la banaUté des logis de hasard, ce mari enlevé à son foyer, ce père volé à l'affection et au regret des siens I
Elle dit tout haut : « Je l'aimerais mieux mort ! » Mais ces paroles terribles la firent frissonner, et elle reprit : « Non ! Je saurai le lui disputer! » Dans ses veines, un instant glacées, le sang recommença à bouillonner impétueux, activant la violence de ses pensées. Elle se jugea capable de tout tenter et de tout réussir. Une fièvre brûlante la dévorait, et il lui était impossible de rester en place. Elle se mit à marcher, laissant tomber de ses lèvres, par intervalles, des lambeaux de phrases.
Le projet, qui devait lui être fatalement inspiré par la lettre diabolique, s'imposait à son esprit : aller chercher son mari. Avant tout, elle ne voulait pas qu'il par-
tît. Elle savait quelle autorité elle pouvait avoir sur lui, si elle se décidait à Tattaquer sans ménagement. Elle se rappelaitl'avoir vu pleurera ses pieds, faible ettremblant, riniplorant comme un enfant qui s'adresse à sa mère. Elle irait à lui, et, une fois qu'il serait en face d'elle, dût-elle l'accabler pour rompre sa résistance, il faudrait bien qu'il la suivît. Dans son exaltation, elle se sentait une \igueur herculéenne, à l'emporter dans ses bras, pour l'arracher à la mauvaise femme. Mais sa raison, dominant sa colère, comme un aigle qui plane audessus des nuées orageuses , l'arrêta dans ses résolutions extrêmes. Où devait-elle aller, pour retrouver son mari? La lettre le disait : chez M. de Thauziat... Thauziat! Un soupçon se glissa dans son esprit. Si c'était un piège qu'on lui tendait ? Si celui qui Taimait touj ours avait, de connivence avec l'atroce Diana, imaginé ce moyen de l'attirer chez lui?
Elle ramassa la lettre , et examin? ""ec attention l'écriture. Les caractères lui en étaient inconnus. Avec une habileté extraordinaire, M""* Olifaunt avait su manier sa plume de façon à tromper l'œil clairvoyant d'Hélène. Quel ami ou quel ennemi avait donc envoyé le billet anonyme ? Pendant un moment, la jeune femme songea à consulter Emilie. Mais elle se rappela qu'une fois déjà celle-ci l'avait dupée, et avait aidé Louis à lui échapper. Si elle allait de nouveau , oh ! par affection, afin d'é^dter des ^iolences, de prévenir un scandale, l'arrêter dans l'exécution de son projet? A la rigueur, ne pouvait-elle se rendre chez Thauziat, sans être accompagnée? Si Louis s'y trouvait, quel danger courait-
elle? Si Louis ne s'y trouvait pas, craignait-elle Thauziat ? Un sourire de dédain passa sur ses lèvres. Et puis, lorsque son avenir était en péril, fallait-il tant hésiter? N'était-elle point lâche, de peser avec tant de soins toutes les chances? Ne saurait-elle pas surmonter tous les obstacles ? Elle n'avait jamais été vaincue que parceux qu'elle aimait, et parce que son cœur était leur complice. Mais, combattant pour défendre son amour, qui serait assez fort pour l'empêcher de triompher ?
Elle n'hésita plus, et, souriant, elle demanda sa voiture. Elle ne voulait pas aller chez Thauziat clandestinement. Elle comptait se présenter le front levé, sans masque et parler haut. Elle jeta un manteau sur ses épaules, se coiffa à la hâte et partit.
Diana, en envoyant ses lettres, avait tout calculé. Clément ne sortait presque jamais de chez lui avant deux heures. Hélène ne quittait plus Thôtel du Faubourg- Poissonnière, depuis le départ de son mari. Ils devaient donc, l'un et Vautre, en temps utile, recevoir l'avis qu'elle leur faisait parvenir.
Assis au fond d'un large fauteuil, dans une pièce tendue de vieux velours de Gênes à fleurs vertes sur un fond argenté, meublée d'une table et de précieux bahuts delà Renaissance, éclairée par le demi- jour finement coloré des vitraux, Thauziat réfléchissait. Une mélancolie profonde assombrissait son front, et, les paupières baissées, il semblait dormir. Diana l'avait prié de ne pas quitter la maison et d'attendre. Il attendait. Quoi? Il n'en savait rien. Mais un instinct secret lui disait qu'il s'agissait d'Hélène et de Louis. Peu à
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peu, sa pensée l'avait emporté dans un monde de rêves , où la réalité transformée lui donnait le bonheur. Ses yeux ne voyaient plus ce qui l'entourait. Ce cabinet sévère et un peu obscur, où il avait passé tant de tristes soirées à ressasser douloureusement ses chagrins, se changeait en une chambre riante et claire où se glissait une gracieuse silhouette de femme . Elle allait, légère et presque aérienne, apportant la joie dans les plis de sa robe, illuminant tout du rayonnement de sa beauté. Elle approchait et ses traits devenaient distincts-: c'était Hélène. Le cœur battant, Thauziat la suivait du regard, elle ne lui montrait plus un visage glacé, elle était confiante et tendre maintenant. Le cœur de la jeune femme avait été si cruellement torturé, que, par les blessures, comme un sang généreux, son amour pour Louis s'était écoulé . Elle avait compris qu'elle avaft fait fausse route, et s'était résolument rejetée en arrière. Là, elle avait retrouvé celui qui l'adorait si fidèlement , et la vie avait recommencé pour elle , douce, calme et heureuse. Bercé par ce séduisant mensonge. Clément restait immobile , s'attachant avec passion à ce mirage, qui lui donnait toutes les ivresses qu'il avaiï si ardemment souhaitées.
Le timbre grave de l'horloge, tintant dans le silence, l'arracha à sa trompeuse extase. Il l'écouta anxieusement sonner quatre fois et, soupirant, U se leva. L'ombre avait envahi l'appartement. Au dehors, régnait une demi-obscurité, dans laquelle les becs de gaz, déjà allumés, brillaient h^ddes. Devant la fenêtre, il s'oublia à regarder les passants marcher d'un pas rapide le long
30i LES BATAILLES DE LA VIE.
des trottoirs. Il était nerveux et inquiet, comme si nn événement grave pour lui était près de se produire. 11 attendait, dans un trouble qu'il ne savait ni dominer ni définir, quelque chose de vague qui ne pouvait cependant manquer d'arriver.
Comme cinq heures sonnaient, un coupé s'arrêta brusquement devant la porte. Une tête de femme, que la nuit rendait méconnaissable, se pencha et aussitôt le laquais s'éloigna. Thauziat sentit sa respiration s'embarrasser. Une voix, en lui, cria : « C'est elle ! Ton rêve devient une réalité ! » Des flammes lui montèrent au cerveau. Il écouta. Le timbre d'annonce retentit et ses \dbrations eurent un écho jusque dans le cœur de Clément. Un piétinement léger se fit entendre, la porte s'ouvrit et un domestique entra. Thauziat était telle- •ment ému, qu'il n'osa point parler. Un frisson avait couru dans ses veines et ses jambes tremblaient sous lui. Il était impatient de savoir, et cependant il avait peur d'interroger. La voix banale et tranquille du domestique articula ces mots :
rr^ M""^ Hérault demande si Monsieur est chez lui et peut recevoir?
Un éclair illumina le front de Thauziat : c'était bien elle ! Il fit un signe affirmatif, et, soulevant une portière de velours, il passa dans le salon voisin, où, sur la cheminée , deux lampes étaient allumées . Il resta là, frémissant d'impatience, de joie et d'inquiétude. Un froufrou de soie, un pas net, un bruit de porte discrètement ouverte et aussitôt refermée , et Hélène un peu pâle, Clément grave et attentif, se trouvèrent en présence.
Il lui offrit un sio'ge, elle refusa de s'asseoir, et debout, d'un ton décidé, elle dit :
— On m'a fait savoir que mon mari était chez vous, Monsieur... Voulez-vous le prévenir que je suis là ?
Thauziat eut un geste de surprise et, sans bouger de sa place, très doucement, car il craignait d'effrayer la jeune femme :
— Votre mari, Madame ? Il y a juste huit jours que je ne l'ai vu. J'ignore s'il est à Paris, mais, en tous cas, je puis vous assurer qu'il n'est pas chez moi.
Elle le regarda avec un air hautain :
— Qui me trompe ? Est-ce mon correspondant inconnu, ou vous?
— Moi? s'écria-t-il avec un accent de sincérité auquel il était impossible de ne pas se rendre, vous tromper, dans quel but, dans quel intérêt?
Et comme elle ne répondait pas :
— Considérez-Yous ici comme chez vous. Madame^ reprit-il avec une respectueuse fermeté. Sonnez, faites venir tous ceux qui vivent autour de moi, dans cette maison, interrogez-les ! Peut-être croirez-vous plus à la parole de mes domestiques qu'à la mienne.
Elle se laissa tomber sur le siège qu'il lui avait avancé, et d'une voix sourde :
— Pardonnez-moi... Je suis si malheureuse !
Il se courba comme pour se prosterner à ses pieds. Elle l'arrêta d'un geste, et reprenant sa respiration avec effort :
— Dites-moi toute la vérité. Je ne sais ce qui se pré^ pare autour de moi; mais je me sens conduite, malgré
ma résistance, vers un abîme . . . Peut-être suffirait-il d un avis sincère , d'un conseil loyal pour me permettre d'éviter le danger... Je vous en nrie^ orlairez-moi, secourezmoi.
Thauziat hocha la tête, puis avec amertume :
— Est-ce à moi de vous secourir contre celui qui devrait être votre vrai défenseur? Quel rùle me demandezçous déjouer?
— Un rôle dont je vous ai jugé capable , celui d'un homme généreux jusqu'à l'oubli complet de ses regrets et de ses rancunes.
— Ne me croyez pas si bon ! dit-il . J'ai beaucoup souffert, j'ai beaucoup pensé, et j'ai perdu de grandes illusions sur moi-même. Si vous avez compté que je ferais preuve d'une abnégation romanesque, détrompezyous. . . J'ai été malheureux pour mon compte, je ne veux pas l'être pour le compte des autres.
Elle eut un sentiment d'inquiétude, mais elle le domina et, affectant un air riant :
— Ne vous calomniez pas ! Je suis sûre que vous êtes disposé à de grands sacrifices pour m'éviter un chagrin.
Il la regarda profondément, et avec un accent passionné :
— Ah ! que vous connaissez bien votre pouvoir sur moi !... C'est vrai, je vous aime tant, que, pour vous voir ïie sourire, je donnerais ma vie.
Elle fitunmouvementpourselever, enle voyant ainsi ,'animer, mais elle avait décidé qu'elle le forcerait à lui dîi'e ce qu'elle désirait savoir, elle essaya donc d'arrê- ^r son élan et de le ramener à plus de froideur.
— Je ne vous demande pas votre vie, reprit-elle, d'un ton léger. Je vous demande seulement où est mon mari.
— Où peut-il être? Sinon chez M'"^ Olifaunt...
Elle pâlit, et un tremblement nerveux agita sa bouche. Mais elle ne se découragea pas.
— Eh bien ! Envoyez-le chercher...
— A quoi cela serrâait-il?
— Quand ce ne serait qu'à prouver que vous désirex me plaire.
Elle prononça ces mots avec une grâce câUne. Elle voulait le séduire etlameneràfaire venir Louis. Comme il demeurait muet et soucieux, elle lui sourit, en joignant les mains comme pour une prière :
— Est-ce que je m'adresserai inutilement à vous?
Il quitta la cheminée à laquelle il était accoudé, s'approcha de la jeune femme, et d'un ton glacé :
— Tenez, Madame, n'essayez pas plus longtemps'^b me prendre pour dupe. Yous vous Uvrez, vis-à-i^ »l3 moi, à des coquetteries qui vous répugnent et qui ma navrent. Vous prétendez me faire servir de trait d'uiiiua entre votre mari et vous... Mais je vois clair dans vutre jeu et je le trouve indigne de vous et de moi.
Le cœur d'Hélène se serra : elle eut honte d'ello même. Thauziat ne venait-il pas de la démasquer d'un mot? En spéculant sur la passion de cet homme qui l'adorait, ne l'avait-eîle pas reconnue et presque autorisée? Elle poussa un soupir et murmura faiblement :
— Oh! mon Dieu î Que puis-je donc espérer maintenant ?
— Que je vous dise la vérité, si atroce qu'elle soit...
Oh! restez I fit-il en la voyant se dresser épouvanti'e. Vous me la demandiez, tout à l'heure, et à présent vous avez peur de l'entendre?
Elle releva fièrement la tête :
— Non! dit-elle. Parlez, je vous écoute.
— Comment vous a-t-on fait savoir que vous trouveriez votre mari chez moi?
— Par un billet sans signature. On y ajoutait : 11 doit partir demain avec qui vous savez...
— Bien. A l'heure même où vous receviez cet avis, j'étais inAdté à ne pas sortir de chez moi.
,^- C'était donc un piège qu'on tendait ? demanda Hélène, en jetant sur Thauziat un coup d'œil méfiant.
— A vous et à moi.
— Mais qui?
— Qui? Sinon lafemme qui a intérêt et qui aurait plaisir à vous perdre !
— M°^« Olifaunt?
— Oui, M'"^ Olifaunt.
D'une voix étouffée il ajouta :
— Et qui sait? peut-être un autre...
Les yeux d'Hélène devinrent fixes et,f rémissante d'angoisse :
— Qui soupçonnez-vous encore? Qui n'osez-vous pas nommer? L'accusation est donc bien abominable ? Qui, enfin?
Il baissa le front, comme s'il avait honte de ce qu'il allait dire, et murmura ces deux mots :
— Votre mari.
Elle resta glacée d'horreur. Ce soupçon affreux lui était
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venu. Elle avait, pendant une minute, douté de celui à qui elle était indissolublement attachée par les liens de son amour et de sa foi. La voix de sa triste expérience s'élevait lui disant : il a tout renié , tout sacrifié pour cette odieuse femme. Pourquoi ne pousserait-il pas la bassesse jusqu'à essayer de se libérer envers toi , en imaginant de te prendre dans une trame abominable? Elle Técoutait avec un frisson de dégoût. Au fond d'ellemême la voix de sa volonté répondait plus haute et plus ferme : Ne te laisse aller à aucune défaillance, ne crois qu'au bien, espère toujours, et tu triompheras de toutes les difficultés. Louis ne sera ni lâche ni infâme, si tu ne l'abandonnes pas. Il sera honnête et bon. Mais il faut que tu le veuilles !
Elle dit, comme répondant à sa pensée :
— Cette accusation est insensée !
Thauziat reprit, avec une exaltation grandissante :
— Elle n'est malheureusement que trop vraisemblable. Si votre mari, entraîné par M"*® OUfaunt, a résolu delà suivre, il a pu vouloir, aux yeux du monde, rendre ce départ moins criminel, en vous donnant des torts qui lui fussent une excuse... Vous ne pouvez deviner ce qu'un homme tel que lui peut devenir dans les mains d'une femme telle que cette Diana. Elle lui a pris sa raison, elle lui prend sa fortune, elle lui prendra son honneur. Il vous a abandonnée pour elle, il vous Uvrerei à sa haine. Dégradée comme elle l'est, son rêve ne peut être que de vous dégrader vous-même. Dans son avilissement, quelle joie de vous faire paraître vile autant qu'elle ! Toute la boue du ruisseau, où se traîne so:.
existence, elle doit aspirer à vous en éclabousser. Et lui, il s'est fait son complice, pour cette œuvre sans nom. Sa femme, la mère de son fils, il la livre aux insultes féroces de sa maîtresse. Vous savez bien que tout ce que je vous dis là est vrai, vous avez déjà senti la griffe de cette misérable déchirer votre cœur!... Vous avez déjà essuyé les traces de ses fangeuses attaques. Rien n'est supposé, tout est évident, prouvé, certain, et le passé infâme vous répond de l'avenir ignominieux!...
Il s'était avancé vers elle, la dominant de sa haute taille et le visage resplendissant d'une beauté terrible.
Les paroles qu'il achevait de prononcer, avaient bouleversé Hélène. Elle le regardait, effrayée et attirée en même temps, comme si, penchée sur un gouffre, elle eût été prise de vertige. Comment savoir ce qui s'agitait au fond de cet esprit sombre ? Où tendait-il ? Quel espoir avait-il fondé sur le malheur qui atteignait la jeune femme? 11 était trop maître de lui pour être descendu jusqu'à accuser Louis, afin de se donner le plaisir d'abaisser son rival. Quel plan hardi avait -il formé, et quelle revanche cherchait-il de sa défaite passée ?
Elle ne put supporter l'incertitude. Il lui sembla que, de ce qu'il allait dire, dépendait pour elle le désastre irrémédiable ou le relèvement possible. Elle voulut connaître le mot que retenait encore ce sphinx redoutable^ Elle lui dit audacieusement :
— ^ Où voulez-vous en venir.'
Il répondit gravement.
— A vous prouver que ce n'est pas pour rien que la destinée m'a placé sur votre route et que, si elle ma
Ciéih. tant fait souffrir pour l'amour de vous, peut-être ^ail-ce afin de vous faire apprécier mieux ma constance. La lâcheté de ceux qui vous poursuivent nous a jints, l'un à Tautre, dans un but odieux. C'est un défi cju'ils ont porté à votre honneur et au mien. Je le relèvt» et je l'accepte! Provoqué dans mon amour, je revendique mon amour hautement. Si votre mari, après vous avoir outragée, vous abandonne, vous redevenez libre. Rejetez- le de votre existence, comme il vous a rejetée delà sienne. Revenez en arrière, effacez de votre souvenir les deux années qui viennent de s'écouler. Je vous tends la main, placez -y la vôtre. Pas une femme n'aura tXé adorée comme vous le serez. Je passerai ma vie à vous faire oublier les chagrins que vous avez endurés. Elle le regarda un instant, puis très posément :
— Autrement dit , vous m'offrez de recommencer mon existence, et, rendue à moi-même par un divorce, de devenir votre femme ?
— Oui.
— Si mon mari me délaisse, je ne serai pas plus libre, dit-elle avec douceur. Il me restera mon enfant, qui, lui, ne trahira pas la tendresse que je lui ai vouée, et qui suffira à emplir ma vie.
Thauziat étendit la main avec un geste de protection :
— Il sera mon fils, dit-il, je l'aimerai comme si mon sang coulait dans ses veines et^ je vous le jure, j'en ferai un homme.
— Si son père lui manque, je serai là, moi, et je suffirai à la tâche. En me consacrant à cet enfant seul, je lui donnerai l'exemple de la fidélité et du courage.
El lorsqu'il m'aura vue, sous ses yeux, vivre comme une borme mère et une honnête femme, il n'aura plus besoin de l'aide de personne pour devenir un homme.
— Oui, vous aurez rempli admirablement votre devoir, mais vous n'aurez vécu que pour le sacrifice. Pas un jour, vous n'aurez connu le bonheur complet, absolu. Vous aurez aimé, mais votre amour ne vous aura pas été rendu, dans ce délicieux accord de deux cœurs qui battent à l'unisson, au point de confondre toutes leurs aspirations, toutes leurs joies, toutes leurs ivresses. Et vous êtes en pleine jeunesse, des années succéderont aux années, avant que vous atteigniez l'âge où les passions sont mortes. Pouvez-vous affirmer (jue votre âme, si cruellement blessée, est ferméepour toujours? Êtesvous sûre de n'avoir jamais aucun regret? Ah! si vous vouUez vous confier à moi, me laisser veiller sur votre avenir, je jurerais bien de vous rattacher à l'existence. Je n'aurais qu'une préoccupation au monde, ce serait d'assurer votre bonheur. Je n'ai jamais aimé que vous ; depuis deux ans j 'ai vécu avec votre souvenir dans ma pensée , souffrant de vos tortures , et n'ayant qu'une seule joie : vous voir, m'approcher de vous, écouter le son de votre voix, même quand cette voix ne me faisait entendre que des paroles indifférentes ou cruelles. -Oh ! Combien j'ai maudit la destinée et en\4é cet heureux, cet indigne, qui avait su vous plaire et qui n'appréciait pas le trésor de votre charme et de votre bonté. Je l'ai envié et maintenant, en voyant que vous vous attachez à lui malgré tout, je le hais ! Oui, je le hais de toutes les
forces'dc mon être révolté! Hélène, ne vous entêtez pas dansvotre folie! Si vous n'avez pas pitié de vous-même, ayez pitié de moi, qui ne respire que pour vous, et qui sacrifierais tout, sans regret, pour obtenir de vos yeux un regard moins glacé , de votre bouche , un mot plus miséricordieux.
Il s'était avancé vers elle, les mains tendues, le visage bouleversé par la violence de ses sentiments. Il la désirait, avec une ardeur qui rayonnait dans ses yeux, qui brûlait sur ses lèvres et qui enveloppait la jeune femme d'une flamme subtile et dévorante . Elle eut peur, pour la première fois, en le voyant ainsi exalté jusqu'à la fureur. Elle se leva, mais il saisit le bas de sa robe , et, s'agenouillant devant elle, le front appuyé sur l'étotîe, comme s'il eût baisé sa chair :
— Je vous en supplie, ne me désespérez pas ! repritil. Vous m'avez fait assez de mal. Et moi je ne vous ai donné en échange qu'une inaltérable tendresse. Pensez que celui à qui vous me sacrifiez implacablement vous trahit, vous abandonne, qu'il est chez cette femme, peutêtre dans ses bras...
— Taisez-vous ! cria-t-elle. Ce que vous dites là est infâme'!..
— Ce qui est infâme , c'est l'outrage qu'il vous fait subir... Il va partir avec elle, enrichie de sa ruine, de la vôtre...
— Vous mentez !
D'un mouvement emporté, elle arracha sa robe des mains de Thauziat, et marchant vers la porte :
— Je ne vous entendi-ai pas plus longtemps !
Il se leva d'un bond et se plaçant devant elle^
— Ah 1 vous me poussez à bout ! ... Je veux que vous lestiez !
— Oserez-vous me retenir malgré moi?
— J'oserai tout.
Sor nsage était devenu sombre et menaçant. Elle fit an pas en arrière, et avec une insultante ironie :
— Si vous ne me laissez pas partir, songez-vous que Je suis en droit de croire que le piège où je me suis prise, c'est vous qui l'avez tendu ?
— Groj^ez-le, si bon vous semble.
— Vous me demandiez mon amour... Est-ce donc mon mépris que vous voulez?
— Vous aviez mon honneur entre les mains. Je pouvais, à votre gré, être bon ou mauvais. Vous m'avez conduit au mal. Puisqu'il faut être criminel pour avoir des droits sur votre cœur, je le serai !
— Prenez garde ! Si vous m'approchez, j'appelle!
— Vous n'en serez que plus sûrement perdue... Et perdue, vous êtes à moi ! D'ailleurs on n'entrera pas.
Il poussa vivement le verrou. Elle courut vers la fenêtre, mais il y fut en même temps qu'elle, et la prit dans ses bras. Elle se sentit serrée sur la poitrine de Clément, elle entendit son cœur battre, elle appuya ses mains sur les épaules du jeune homme et, s'éloignant de lui le toute la longueur de ses bras, elle lutta avec rage pour éviter son étreinte. Elle n'osait crier, mais elle rugissait comme une lionne. Lui, les yeux troubles, la respiration haletante, éperdu de désir, était prêt à toutes les violences . Hélène se sentait à bout de for-
ces ; déjà le visage enflammé de Glémenl se rapprochait du sien, lorsqu'un murmure de voix, dominant le bruit sourd de leur combat farouche, se fit entendre dans la pièce voisine.
— On ^ient ! dit la jeune femme, il en est temps encore.. . laissez-moi. . . et je vous jure que j'oublierai. . .
Thauziat ne répondit pas, mais, soulevant Hélène, il essaya de l'emporter comme une proie. Dans le silence on heurta à la porte, rudement et d'une main impatiente. La jeune femme tenta un efl'ort désespéré et, souple, ghssant entre les bras qui la retenaient, elle se lirouva Ubre et courut vers la porte qu'elle ouvrit, avec un cri de triomphe. Mais la voix s'éteignit sur ses \ovres , elle lecula terrifiée : son mari était devant elle.
Entre les deux hommes, qui se mesuraient du regard , elle se dressa pâle et frémissante. Elle oubUa tout ce qui n'était pas son honneur, et, plus prompte à se disculper qu'à apaiser les colères qu'elle voyait bouillonner, elle s'écria :
— Louis, avant tout, est-ce que tu me crois coupable ? Louis marcha vers elle, la vit superbe de pudeur révoltée et, lui tendant la main :
— Non, dit-il.
Elle poussa un cri de délivrance, le saisit, le pressa comme s'il lui eût rendu la vie. Puis, se tournant terrible vers Clément, qui attendait impassible :
— Monsieur de Thauziat, vous vous êtes conduit comme un lâche envers une femme ; vous ne méritez pas d'être souffleté par la main d'un homme.
Et, arrachant à Louis un des gants qu'il roulait entre
ses doigts crispés, elle en frappa au visage celui qui l'avait insultée.
Il poussa un cri sourd, piétina, comme s'il prenait son élan pour les écraser toup les deux, puis s'arrêta, redevenu calme par un effort suprême. Alors li\dde, se courbant devant Hélène :
— C'est juste ! dit-il avec un sourire désespéré.
— A demain, fit Louis.
— A demain, répéta Thauziat, comme un funèbre écho.
Hélène, frissonnante, saisit le bras de son mari, et, sans jeter un regard en arrière, elle Tentraîna.
Il était onze heures du matin, un jour bas et brumeux éclairait à peine. Dans le petit salon du second étage, aussi loin que possible de M°*^ Hérault, Hélène et Emilie attendaient. Depuis deux heures, Louis était parti. Sa rencontre avec Thauziat devait avoir heu à Bagatelle. Le mari , à qui tous les droits d'offensé avaient été reconnus, imposait comme arme : le pistolet de tir rayé; comme conditions : vingt-cinq pas de distance, et le feu à volonté. Les témoins, gens très soUdes, experts en la matière, étaient, pour Thauziat, le baron Trésorier et le marquis de Beaulieu ; pour Hérault, le colonel Gandon son cousin, et Pierre Delarue. Après des efforts sérieux, afin d'obtenir que le duel eût Ueu au commandement, les seconds de Thauziat et ceux de Louis avaient dû se résigner et tout accepter.
Ils ignoraient la cause véritable de la querelle. Louis avait dit à ses amis que Clément l'avait gravement outragé. Clément avait donné mission aux siens de le mettre complètement à la discrétion de son adversaire. Cependant Thauziat était d'une telle adresse , que fce
n'était pas dans son intérêt que ses témoins avaient essayé d'adoucir les conditions, mais dans l'intérêt de ce- Gui qui aurait à supporter son feu. Avec le tir au commandement, Louis avait une chance de s'en tirer ; avec le feu à volonté, d'avance il était mort. Voilà ce qui se disait, et ce qu'Emilie avait entendu répéter par son père. Épouvantée, elle avait couru auprès d'Hélène. La jeune femme lui avait laconiquement appris la cause ie la rencontre, et avait fait preuve d'un calme effrayant. Sonmari aurait été couvert d'une armure impénétrable, â[u'elle n'aurait pas paru plus sûre de le revoir. Pendant Ja soirée qui avait précédé le combat, réfugiée avec Émi- Me dans sa chambre, elle avait imposé silence aux alarmes de son amie par les affirmations d'une foi exaltée.
— Dieu est juste, disait-elle, et il ne peut vouloir m'ac- >tabler. Depuis deux ans, chaque matin et chaque soir, je l'ai imploré , pour quïl me rendît celui que j'aime. 11 ne m'a pas laissée désespérer , est-ce donc pour me l'enlever , au moment où le malheur peut me le ramener repentant et corrigé? Non, il n'abandonne jamais ceux qui se fient à lui. Il a accepté l'hommage que je lui faisais de mes souffrances , il a \ti ma résignation. En échange de ce que j'ai souffert, il me doit la vie de mon mari : il me la donnera.
Elle parlait d'une voix tranquille , sans fièvre , avec ime conviction qui pouvait inspirer des craintes poui sa raison, s'il se produisait un dénouement fatal. A minuit, la jeune femme demanda à son amie de se reti- ?er, la priant de revenir dès le matin. Le départ de Louis devait avoir lieu à neuf heures. Restée seule, elle s'in-
stalla dans une pièce située entre la chambre de son mari et celle de son fils, laissant la porte ouverte, comme si elle eût espéré envelopper le père du charme inviolable qui émanait de l'innocence de l'enfant.
Et, jusqu'au jour, silencieuse et recueillie, elle pria. Lorsqu'elle entendit le bruit des pas de Louis, elle entra dans son appartement, lui parla avec sérénité, faisant passer sa confiance dans l'âme ulcérée de ce malheureux , l'animant de son courage , lui rendant de la fierté. 11 la regardait avec une humble admiration. Il eût voulu lui crier le mot qui, à cette heure décisive, était au fond de son cœur : pardon 1 II n'osa pas, il se sentait trop coupable. Elle, héroïque dans sa résolution de cacher ses angoisses, trouvait la force de sourire. Elle comprenait que si elle laissait ses nerfs se détendre pour un seul instant, elle tomberait dans un attendrissement qui bouleverserait son mari et lui serait mortel. Elle le souhaita calme, ferme et maître de lui-même. Et, comme elle avait toujours fait, elle donna l'exemple. Cependant, au moment où les témoins de Louis venaient le chercher, elle alla prendre, dans son lit, le petit Pierre, qui se réveillait. Elle le mit dans les bras de son père et, les tenant tous les deux sous son regard, comme pour les attacher l'un à l'autre, sans que rien pût briser lelien que scellait sa volonté :
— Embrasse ton papa, fit-elle, et dis-lui: au revoir.
La voix douce et claire du bébé répéta : au revoir, pendant que ses mains potelées effleuraient le cou de son père. Un frisson agita les membres de Louis, ses yeux s^emplirent de larmes. Hélène alors reprit l'en-
fant, serra son mari avec une force convulsive et lui dit :
— Va, maintenant.
Et sans un so^-pir, sans une faiblesse, elle le -sdt partir. Par la fenêtre , elle le suivit des yeux , le regarda monter en voiture, et quand le roulement des roues se fut perdu dans le bruit de la rue, elle rentra dans sa chambre, et à bout d'en- ^ie, elle éclata en sanglots. Un instant après, Emilie arrivait et mêlait ses larmes à celles de son amie. Elles restèrent ensemble, sans parler, pendant une heure , écoutant, dans le silence , 1 e battement de la pendule qui marquait probablement les dernières secondes de l'existence d'un des deux combattants. Entre Louis et Thauziat, le cœur d'Emilie était déchiré, et elle essayait de ne rien prévoir, ne voulant pas choisir, de celui qui avait été l'ami de sa jeunesse, ou de celui qu'elle avait élu entre tous, ayant peur, parune préférence même mentale, d'influencer le destin.
A dix heures, Hélène poussa un douloureux soupir, murmura : Ils sont en présence ! et se laissa tomber à genoux. Emilie demeura assise, immobile, les traits creusés par l'angoisse, l'oreille tendue au moindre bruit qui pourrait être un indice, le cœurbattant sifort, qu'elle en était étouffée. L'heure qui s'écoula alors fut, pour les deux femmes, un horrible martyre. L'arrêt était prononcé et elles en ignoraient la formidable portée. A dix heures et demie, l'agitation d'Hélène devint impossible à contenir, elle descendit au rez-de-chaussée, ouvrit la fenêtre , et se pencha au dehors. Dans son impatience de savoir, elle eût voulu aller jusqu'à la rue, courir audevant des nouvelles. Et, en même tern -^ p]|e éprou-
vait une telle terreur, qu'elle aurait souhaité s'enfermer dans l'obscurité, pour ne rien voir et ne rien apprendre. A onze heures, Emilie, qui, jusque-là, était restée muette, parut hors d'elle-même et s'écria :
— Mais que se passe-t-il?mon Dieu I C'est affreux de prolonger notre ignorance, tout doit être fini !...
Elle était presque défaillante , mais Hélène ne leva Tiême pas les yeux sur son amie, elle avait le regard rivé à la porte d'entrée, par une force magnétique, attendant la vie ou la mort. Enfin elle poussa un cri, qui flt frémir Emilie jusqu'au fond des entrailles, tant il était à la fois triomphant et féroce :
— C'est lui ! c'est lui ! Il est vivant ! Dieu a décidé ! Elle n'eut pas la force de faire un seul pas, de dire un
mot de plus, elle s'attacha aux rideaux pour ne pas tomber, et resta à regarder son mari qui, pâle et lent, s'avançait, soutenu par ses témoins, aidés du baron Trésorier. Une horrible espérance passa dans le cœur d'Emilie : Hérault était blessé. Thauziat devait être sauf! Les quatre hommes approchaient, et le visage de Louis apparaissait tiré, Uvide, avec ses lèvTes pincées et ses yeux vagues. Sonbras droit, inerte, était soutenu parmi large bandage noir, et son paletot, jeté sur son dos, cachait le désordre sanglant de sa tenue. Il gravit péniblement les marches du perron, presque porté par le colonel Gan-. don et Pierre Delarue. En entrant il faillit s'évanouir, ce fut Hélf^ne qui le reçut dans ses bras :
— Mon Dieu ! quelle imprudence î dit-elle, pourquoi marcher ? Pourquoi n'avoir pas laissé venir la voiture ?^
— Votre mari s'y est refusé. Madame, dit Delarue.
dans la crainte de vous effrayer... Il a voulu que vous le vissiez debout.
Louis essaya de parler, Hélène lui ferma doucement la bouche avec sa main.
Trésorier ajouta plus bas :
— Ne tardons pas à le monter... Il est très sérieusement blessé... La balle a fracassé l'épaule. .. Rameau de Perrière va faire un nouveau pansement dans quelques minutes...
Hélène alors, se détachant de son mari, s'approcha du Jeune homme et dit d'une voix tremblante :
— Et son adversaire ?
Trésorier baissa la tête et répondit ce seul mot :
— Tué.
A cette funèbre déclaration, un gémissement fît écho. Et Emilie, plus pâle que le blessé, presque aussi glacée que le mort, se dressa devant le messager delà sombre nouvelle. Le baron s'avança vers elle et, s'inclinant :
— J'allais, Mademoiselle, dit-il, me rendre chezvous... Avant le combat, M.deThauziat,notreami, m'avait remis une lettre, que je devais lui remettre si le sort lui était favorable, ou vous porter, s'il lui était contraire... J'ai la douleur, Mademoiselle, d'avoir à vous la donner.
Il la tendait. Sans une parole, la jeune fille la prit, passa comme une ombre devant les assistants, entra dans le salon, et seule, libre enfin de souffrir, elle se laissa aller inanimée. Quand elle revint à elle, ses regards encore voilés tombèrent sur la lettre quelle tenait serrée dans sa main. Elle déchira l'enveloppe, déplia le fatal papier, et ne put retenir ses larmes, en
reconnaissant, nette et ferme, récriture tracée par cette main, pourtoujours maintenant immobile. Elle essuya ses yeux et, avide de savoir ce que celui qu'elle avait si tendrement aimé lui confiait par delà la mort, elle lut : u La nuit s'est s'écoulée pour moi, ma chère Emilie, dans les préparatifs matériels et moraux de la rencontre qui se prépare et qui sera grave. J'ai mis ordre à mes affaires et j'ai fait mon examen de conscience. La première tâche a été plus prompte à terminer que la seconde, et j*ai plus facilement réglé les comptes de ma fortune que ceux de mon âme. Le débat, que j'ai soutenu contre moi-même, a été long et pénible. Le juge était sévère, mais l'accusé se défendait énergiquement, et c'est avec peine qu'a été rendue la sentence : elle me condamne. J'ai mal agi, et vous aviez raison quand vous me le disiez ; mais j'étais emporté par la passion, quiest une mauvaise conseillère. Par trois fois, j'ai senti l'esprit du mal s'emparer de moi et obscurcir ma pensée. J'ai essayé de le repousser, je me suis débattu au milieu des ténèbres, j'ai voulu marcher vers cette lumière qui est la vérité et la justice ; une force plus puissante que ma volonté, mon instinct animal révolté, m'a retenu dans l'ombre et j'ai commis trois actions déloyales et honteuses. La première, en mettant ma main dans celle d'un homme que je haïssais, la seconde, en restant dans sa maison pour lui voler son honneur, et enfin la troisième, en usant lâchement de ma force contre une femme. Chaque fois j'ai su que je commettais un crime, chaque fois j'ai persisté. L'attrait du mal a été plus fort que la protestation de mon âme indignée et j'ai subi
4i4 LES BATAILLES DE LA VIE.
ce double supplice d'avoir horreur de la faute et néanmoins de la commettre. Cependant, au seuil delà mort, et jugeant à la fois ce qu'est le passé et ce qu'aurait pu être l'avenir, si j'ai la force de me condamner, je n'ai pas celle de me repentir. Oui, au moment où je vais peut-être disparaître, mon cœur s'exalte, ma chair frémit à la pensée que^ même au prix d'un crime, celle que j'ai adorée aurait pu être à moi. Je maudis ma destinée, qui m'a mis sur le passage de cette femme, et qui ne m'a pas permis de m'emparer d'elle et d'en faire la joie de ma vie. Oh î comme je l'ai aimée et comme, en cet instant, je l'aime encore! Elle n'a pas soupçonné l'immense tendresse qui était en moi, et que, n'ayant pu lui prouver par ma vie, je vais essayer de lui prouver par ma mort. Car, entre son mari et moi, elle a décidé. L'amour qu'elle a pour lui, triomphe de l'amour que j'ai pour elle. Vous me l'aviez prédit, vous qui avez la suprême raison : dans ma lutte entreprise contre la fidéUté et la sagesse, je devais être vaincu. Il ne me reste donc plus qu'à payer ma rançon et je la paierai royalement, en donnant à mon rival la vie, et à celle dont il est aimé, le bonheur. Dans le combat qui s'engagera demain, Louis sera à ma merci, je suis décidé à l'épargner. Je ne consens pas à coûter une larme de plus à celle qui a déjà trop souffert. Je prétends terminer son martyre et me faire son alhé contre ses ennemis. Je connais malheureusement trop Louis, pour ne pas savoir que l'éloignement sera le suprême remède à son absurde passion. Une balle dans l'épaule , trois semaines de souffrance, un peu de sang versé, et il ne
peiisem plus à M"'*" Olifaunt. Je lui rendrai ce service, lilessé, il sera plus sympathique, et le pardon montera plus facilement du cœur aux lèvres de celle qu'il a si follement délaissée. Maintenant, c'est fini, je ne dois plus rien à personne. Au bas de ce compte terrible, que j'avais ouvert, je viens de mettre : quitte. Et je ne veux plus penser qu'à vous, qui avez été mon amie sincère, dévouée et tendre, et qui me regretterez, j'en suis sûr, quoi que je vous aie fait souffrir. Vous m'avez donné, un jour, la plus grande preuve d'estime qu'une femme puisse donner à un homme ; vous êtes allée à moi la main tendue en me disant : Voulez-vous de moi pour femme? Hélas! je n'étais pas digne de vous, et je ne Vâi que trop prouvé. Pardonnez-moi le chagrin que je vous ai causé, et croyez que votre nom sera le dernier que je prononcerai en ce monde. Une fois que je ne serai plus, venez quelquefois me voir, là où je dormirai dans le silence et le repos éternel. J'ai beaucoup aimé les fleurs, apportez-m'en : rien n'est triste comme les tombes délaissées. Si quelque chose de moi sur\it sous la pierre, j'entendrai votre pas léger, je reconnaîtrai le murmure de votre voix, et ma nuit sera moins sombre, mon sommeil moins glacé... Mais voici le jour qui naît, et c'est le dernier... Adieu. Je vous embrasse de toute mon âme. »
Emilie plia la lettre d'une main tremblante et la serra dans sa poitrine. Ses yeux étaient secs, pas une larme ne glissait sur ses joues. Elle se leva, sonna, demanda son manteau, son chapeau et, sans revoir Hélène, elle partit. Un quart d'heure plus tard, elle descendait de-
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vant l'hôtel de Thauziat. La porte était grande ouverte, le vestibule désert. La jeune fille monta l'escalier, etau premier étage, entra dans le salon. Là se tenait assis, devant une table, le marquis de Beaulieu donnant des ordres au domestique de confiance de Clément. En reconnaissant M"^ LerebouUey, il se leva respectueusement.
— Vous voulez le voir ? dit-il à voix basse.
— Oui, répondit-elle.
Il fit quelques pas, souleva une portière, et, s'effaçant, laissa passer Emilie. La lourde étoffe retomba, et la jeune fille se trouva seule dans la chambre. Sur son ht, Thauziat était étendu, tout habillé. La courte-pointe de soie rouge accentuait la pâleur de son \isage. Ses yeux étaient fermés , un sourire restait fixé sur ses lèvres , comme s'il eût adressé un dernier défi à la vie. Ses mains reposaient, calmes et ouvertes, le long de son corps. Il paraissait avoir succombé sans résistance, sans secousse, en aidant la mort. Un candélabre d'argent à six branches, posé à côté de lui, illuminait ses traits nobles et fiers. Aucune trace de sang, aucune souillure. Il était tombé élégant et correct, ainsi qu'il avait vécu. Émihe s'approcha, le regarda profondément afin d'emporter, de cette dernière vision, une empreinte ineffaçable, puis elle se baissa, et effleura de ses lèvres ce front où n'habitait plus la pensée. Elle retint un cri. Il lui sembla qu'une palpitation rapide avait agité les paupières de Clément et qu'un frisson imperceptible avait gUssé sur ses joues, comme si le baiser qu'elle venait de lui donner avait rallumé en lui une dernière étincelle de vie.
Mais une ombre violette monta à ses tempes, elles ceiimit d'une couronne de deuil. Alors, avec un sanglot, la jeune fille tomba à genoux et pria.
Comme l'avait dit Emilie, il avait fallu le fer rouge pour guérir le cœur gangrené de Louis. Étendu sur sa couche de douleur, rongé par d'affreuses inquiétudes, nosant interroger ni sa femme, dont la douceur, le calme et la fermeté ne se démentaient point , ni sa grand'mère , dont la tendresse attristée le navrait , le malheureuxHérault souffrait moins de sonmal physique que de ses tortures morales. Sa blessure, très sérieuse, habilement soignée, r.'^ait été promptement en voie de guérison. Mais la plaie de son cœur, quand se cicatriserait-elle ? Il avait gaspillé tous les trésors dont la destinée l'avait si largement comblé : il avait trompé la confiance de sa grand'mère , il avait trahi l'amour de sa femme, il avait dissipé la fortune amassée par scm père, et qu'il devait rendre à son fils. Il avait tout 'été au vent de sa foUe. Et on ne lui adressait aucun reproche . l'aïeule allait de son pas léger et menu dans l'appartement, causait bas avec la jeune femme, l'enfant jouait sur le tapis de la chambre, avec de petits :ires frais. On n'avait dépouillé le coupable d'aucun de ses privilèges, d'aucun de ses droits : il était, comme par le passé, aimé, respecté. Mais n'était-ce pas au blessé qu'on accordait toutes ces faveurs? Et la bonté, la douceur n'étaient-elles pas de la simple pitié? Pendant ses longues insomnies, couché immobile sur son lit, craignant de réveiller sa femme qui dormait
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dans la pièce voisine, il pensait à tout co qu'il avait fait, et ce court passé lui semblait un horrible cauchemar. N'avait-il pas été fou ? Était-ce bien lui qui, pour une misérable créature, dont il connaissait tous les vices, avait commis tant d'actions odieuses et lâches ? En comparant la conduite de Thauziat à la sienne, il en venait à le trouver innocent. La nuit, souvent, le pâle visage de son ami lui apparaissait, non point menaçant et terrible, mais triste et doux. La vision était si nette, qu'il croyait vraiment avoir Clément devant lui. Il brûlait de lui parler, mais il n'osait. Il s'agitait alors, le sang surchauffé par la fièvre et, au matin, on le trouvait li^dde et frissonnant. Une fois, cependant, à la lueur de la lampe de nuit, il vit Thauziat se pencher sur lui, et, de si près, le regarder, l'air anxieux, comme s'il épiait les progrès de laguérisonet la trouvait trop lente, que, se soulevant avec d'horribles efforts , il s'efforça de le saisir. Mais ses mains ne rencontrèrent que le vide. Alors , d'une voix presque indistincte , le hlessé murmura dans le silence :
— Clément, pardonne-moi !
L'ombre posa une main glacée sur le front ardent de son meurtrier et lui dit :
— Je n'ai rien à te pardonner... Ce n'est pas toi qui m'as tué, c'est elle.
— Alors pourquoi m'obsèdes -tu ainsi, aussitôt que l'obscurité descend?
— Si ma vue te trouble , je ne me montrerai plus. Mais je serai toujours autour de vous, invisible et protecteur, car tout ce qui reste de moi est demeuré fidèle
à ruiiique tendresse de ma vie. Ainio-ki, toi qu'elle aime, et sois heureux, tu peux l'êtie encore.
Il disparut, et jamais Louis ne le revit; mais, à partir de cette heure , son état s'améhora rapidement, et, au bout de six semaines, il fut sur pied. Le jour où Rameau de Perrière dit à son malade : « Maintenant, vous pouvez sortir et vivre comme tout le monde » , dans l'après-midi, Hélène commandalavoiture. Elle y monta avec son mari et M"^ Hérault et donna ordre d'aller aux ateliers de Saint-Denis. Arrivés devant une charmante maison, entourée d'un joli jardin,* qui avait toujours été habitée par le directeur de l'exploitation, ils descendirent. Dans le cabinet de travail, situé près de l'entrée, Us trouvèrent M^ Talamon, leur notaire, qui les attendait. Alors, gravement, Hélène prit la parole :
— Mon cher Louis, dit-elle, pendant que tu étais dans l'incapacité de t'occuper de tes affaires, nous avons dû, ^jme Hérault et moi, prendre des mesures pour faire honneur aux engagements contractés par toi : Boissise etlhôteldu Faubourg-Poissonnière vendus, — et nous avons acquéreurs, — la dot, que tu m'avais reconnue, abandonnéeparmoi, tu seras quitte. Il te restera intacte l'usine, qui a été l'instrument de la fortune de ton grandpère et de ton père. Tu n'as qu'à signer les actes que M* Talamon a eu labonté d'apporter, ottoutseraterminé.
Louis pâUt, il prit la main de sa femme et l'entraînant vers la fenêtre :
— Aiasi, cette maison?
— Est celle où nous devons vivre déoormais.
— Et tout ce que je t'avais donné en t'épousant?
— Je l'ai restitué... Pauvre je suis entrée dans ta maison, pauvre j'ai voulu en sortir .
— Mais cette fortune c'était le bien de ton fils.
— Mon fils ne peut avoir de bien plus précieux que l'honneur de son père.
Louis leva des yeux pleins de larmes sur cette femme si fière, si brave, si généreuse, et dit :
— Comment m'acquitterai-je jamais envers toi? Elle le regarda avec tranquillité et répondit :
— En étant un homme bon, laborieux et honnête. Et lui montrant par la fenêtre les ateliers pleins du
mouvement des ouvriers et du bruit des marteaux :
— Là est le salut. Tu as détruit l'édifice, reconstruisle. Je t'y aiderai.
— Mais pourrons-nous réussir?
— On peut tout avec de la volonté.
Elle le ramena près de la table. Il prit une plume et, sans hésiter, en face de l'avenir qu'elle lui promettait, il liquida le passé.
aris, — TJp. G. Chamerot, 19. me des Saiots-Pères. — 21681
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