‹ Volonté les batailles de la vie: les batailles de la vieChapitre 3 sur 8 · IL A ÉTÉ TIRÉ A PART · texte numérisé non relu

IL A ÉTÉ TIRÉ A PART

Cent cinquante-huit exemplaires de luxe, numérotés à la presse

Trois exemplaires sur papier de Chine (n* i à 3). Ciuq exemplaires sur papier du Japon (n** 4 à 8). CQtit cinquante exemplaires sur papier de Hollande (n** q à i58).

Il était sept heures et demie du soir, et, dans le ciel rougi par les feux mourants du soleil, l'obscurité s'étendait lentement. Sur les boulevards, une cohue de gens affairés s'écoulait comme un fleuve, avec de grands remous quand, pour un instant, la circulation se trouvait entravée par la vente des journaux devant un kiosque. Les terrasses des cafés regorgeaient de consommateurs, entre les rangées desquels se faufilaient les marchands de cannes, portant en bandoulière le large étui en serge verte d'où émergeaient les pommes d'acier ou d'écaille surmontant le rotin et le bambou. Des femmes passaient avec l'allure traînante d'une flânerie qui ne doit être terminée que par l'offre, plus ou moins prompte, d'un dîner dans un des restaurants d'alentour. Sur la chaussée, les omnibus à trois chevaux, chargés de voyageurs, circulaient avec précaution au milieu des files da

'i* ' . 'tESTpATÂIlLLES DE LA VIE.

fiacres arrêtés au coin des grandes voies par les gardiens de la paix, afin de laisser traverser le flot des piétons. Une rumeur joyeuse s'élevait, faite du roulement des roues , du trot cadencé des chevaux, du cri des marchands, du murmure des promeneurs, voix de la grande ville quij après le travail, l'agitation et le bruit de la journée, allait entrer dans le repos, le calme et le silence de la nuit.

Remontant le courant qui se dirigeait vers la Ghauss<5c'd'Anlm j deux jeunes gens très élégamment vêtus se frayaient un chemin, tournant les groupes avec cette adroite souplesse, ceudoyantles passants avec cette audace souriante qui sont propres aux Parisiens. Ils semblaient chercher des yeux quelqu'un dans la foule. Arrivés devant le passage JoufTroy ils eurent un moment d'hésitation.

— Je ne la vois plus, dit le plus âgé.

— Eli hieiÉ [ ne posons pas là... fit son compagnon. Ils stî remirent en marche.

— Du reste, continua-t-il, je ne sais rien de plus bête et de plus inutile que de suivre une femme dans la rue. Ou c'est une farceuse, alors qu'y a-t-il de piquant dans rafraire?Ou c'est une honneste dame, et alors il n'y a aucune suite i^ossible à l'aventure. Donc des pas et du temps perdus.

— Je te ferai remarquer, cher ami, que, dans le cas présent^ nous ne perdions, ni notre temps, ni nos pas, puisque la charmante personne qui nous a occupés cinq niinulcs, nous menait dans notre chemin. Et puis, c est gentil à voir trotter une Parisienne, et celle-ci avait

une allure relevée, souple et coquette qui dénotait le pur sang...

— Tu en parles, ma foi, comme d'une de tes pouliches de course...

• — Eh! mon cher, il n'y aurait d'affront, ni pour la femme, ni pour... Tiens! la yoilà!

Retardée un instant parla difficile traversée du Faubourg-Montmartre, celle qui avait, sans s'en douter, attiré l'attention des deux promeneurs, montait vivement la peate du boulevard devant Barbedienne, s'en allant vers le Faubourg-Poissonnière. La foule plus clairsemée permettait la marche faciïe, et les deux amis purent se rapprocher de l'inconnue et l'examiner à loisir. Sa mise était plus que simple. Un petit paletot do drap serrant sa taille svelte descendait sur une jupe de lainage marron sans un ornement, mais relevée avec goût; sur sa tète aux cheveux châtains, un chapeau de paille noire sans brides, sans plumes, ni fleurs. Une voilette assez épaisse couvrait son visage. Son costume annonçait une condition très humble : quelque modiste, une femme de chambre de petite bourgeoisie, ou bien une pauvre maîtresse de piano revenant de courir le cachet. Mais il y avait dans sa démarche une grâce, une élégance faites pour inspirer des doutes sur la réalité de son apparence. On eût 4it une gpande dame habillée avec des vêtements d'emprunt.

Elle marchait rapide, ne flânant pas, ne regardant pas les boutiques, et son pas ferme sonnait sur l'asphalte, net et pressé. Les deux amis étaient arrivés, sans aff'ectation, à sa hauteur, et la regardaient du coin de l'œil.

n'osant pas lui laisser voir qu'ils s'occupaient d'elle , retenus par une pudeur subite, comme s'ils avaient le sentiment qu'ils se trouvaient en présence d'une jeune fille. Ils ne purent distinguer ses traits, mais à travers le réseau serré du tulle, il leur sembla que ses yeux bril- ' laient profonds et doux. La:voilette tombait au ras d'une bouche moyenne au pli grave et un peu triste. Le seul trait bien visible et nettement accusé de ce visage était un menton fin et blanc, d'une fermeté sévère, tranquille et un peu hautaine. En somme l'inconnue pouvait être laide, maison eût juré qu'elle devait être jolie.

— Dis donc, fit à son compagnon le plus jeune des deux promeneurs, si elle continue dans la direction de la porte Saint-Denis, bonsoir, nous la lâchons... Je n'ai pas envie d'aller à sa remorque jusqu'à la Bastille !

Ils étaient au coin du Faubourg-Poissonnière. L'inconnue eut, au bord du trottoir, devant le ruisseau qui coulait assez large, un temps d'arrêt presque imperceptible ; puis soulevant un peu sa jupe, elle sauta avec un mouvement leste et gracieux, découvrant aux deux amis un bas de jambe d'une finesse exquise. De l'autre côté de la chaussée, elle descendit vivement le Faubourg- Poissoiinière.

— Ah ! ça, elle va chez ta grand'mère, dit en riant le plus âgé des deux hommes.

— A moins que ce ne soit au Conservatoire...

— Nx)n ! Elle n'aurait pas traversé la chaussée.

Us firent quelques pas plus rapides qui les mirent coude à coude avec la jeune femme. Une sorte de communication magnétique s'établit entre eux. Elle dirigea

de leur côté son tranquille regard, remarqua leur animation, devina leur curiosité ; le pli de sa bouche s'accentua avec une dureté subite. Elle tressaillit et parut se ramasser sur elle-même, non inquiète, mais contrariée. Précipitant sa marche, elle distança ses poursuivants, puis, devant une grande maison à large porte cochère, elle tourna brusquement et entra. Les deux amis , arrivés presque en mênrie temps qu'elle, s'arrêtèrent et, se regardant, se mirent à rire. .

— Ehbien ! je tel'avais dit : elle va chez tagrand'mère.

— Elle est entrée chez le concierge, elle va ressortir; attendons un instant.

Au même moment, en effet, elle ressortait tenant dans sa main une clef, celle de son logement sans doute, et un paquet enveloppé dans de la lustrine grise. En retrouvant ces deux hommes plantés sous la porte et semblant la guetter, elle ne put réprimer un geste de dépit ; elle détourna la tète, comme pour leur témoigner son mécontentement, et s'engageant dans un petit escalier qui s'ouvrait à la droite de la loge, elle disparut.

— Elle demeure dans la maison, dit le plus jeune des deux amis, et pourtant c'est la première fois que je la rencontre.il y a, dans les combles, de très petits logements. C'est quelque ouvrière... En tous cas la chasse est terminée. Tu n'as pas envie de grimper cinq étages derrière ses talons, n'est-ce pas, pour te faire fermer vertueusement la porte au nez? Alors, allons dîner...

— Demande donc au concierge comment elle s'appelle...

— Je puis faire cela pour toi.

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