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Le jeune homme ouvrit la porte de la loge, au fond de laquelle un vieil homme à cheveux blancs, assis dans un grand fauteuil de cuir, lisait le journal du soir. En reconnaissant celui qui entrait, sa figure s'éclaira d'un large sourire, et, ôtant sa calotte, il se leva avec empressement.
— Père Anselme , quelle est donc la personne qui sort à rinstant de votre loge?...
— M"® Hélène, une des locataires du cinquième, monsieur Louis... Une jeunesse très sage, très tranquille, très courageuse... Ça travaille dans la confection toute la journée, et pour s'occuper le soir, ça perle de la dentelle... jusqu'à des minuit... C'est ma femme qui lui fait son ménage... Nous l'appelons M"® Hélène, mais son nom de famille est Graville. . . Il y a dix-huit mois qu'elle loge ici, et on ne s'en est pas seulement aperçu...
— Merci, père Anselme, ditle jeune homme euToyant que le concierge se disposait à lui faire une biographie complète de sa locataire.
Et, adressant au vieux serviteur un signe de tête amical, il rejoignit son compagnon.
— Eh bien ! Elle s'appeUe Hélène Graville, et travaille pour un magasin de confections... Elle est sage, rangée, et édifie le portier... Si donc tu veux l'épouser...
— Que le diable t'emporte!
— Alors, allons dîner. 11 est sept heures et demie, nous sommes en retard, et ma grand'mère n'aime pas ça.
Ils se dirigèrent vers le perron d'un hôtel situé au fond de la cour. Donnant d'un côté sur le Faubourg-
Poissonnière et de l'autre sur un immense jardin qui s'étend presque jusqu'à la rue d'Hauteville, Thôtel Hérault-Gandon a été bâti sous Louis XV par le financier La Grimonière qui en avait fait sa maison de campagne. Une petite rivière, dont il n'existe plus trace, traversait le parc et se jetait dans la Grange-Batelière, alimentant des bassins de marbre sur l'emplacement desquels ont été construites quelques-unes des maisons de la rue d'Enghien. Acheté en 1852, au lendemain du coup d'État, par Hérault-Gandon, le grand industriel dont les usines métallurgiques sont les plus importantes de Saint-Denis, ce vaste hôtel a été depuis trente ans 1^ résidence de la famille. La vieille M"* Hérault l'habite avec son petit-fils Louis, unique héritier du nom et de la fortune.
Louis et son ami gravirent les marches du perron et entrèrent dans un vestibule dallé, dont la porte leur fut ouverte par un valet de pied en livrée noire.
— On ne m'a pas attendu? demanda le jeune homme en prenant sur un plateau d'argent quelques lettres ei des journaux.
— Madame s'est mise à table, il y a environ un quart d'heure, avec M"® Lereboulley.
— Oh ! Si Emilie est là, dit Louis en se tournant du côté de son ami, tout va bien.
Ils montèrent au premier étage par un grand escalier à marches de pierre recouvertes d'un somptueux tapis, et arrivèrent dans une haute galerie à l'entrée de laquelle un maître d'hôtel était assis devant une table de bois sculpté, solennel et grave, comme un chef de
bureau. Il se dressa lentement, prit les pardessus et les cannes des deux jeunes gens, et, sans prononcer une parole, les introduisit dans le salon.
Au travers d'un fouillis de guéridons, chargés de précieuses porcelaines, de paravents habilement disposés pour arrêter le vent des portes et des croisées, de canapés et de fauteuils placés dans un harmonieux désordre, ils s'avancèrent vers la salle à manger. Dans la large cheminée de marbre blanc décorée de bronzes dûft^s, le feu brûlait comme en hiver. Mais une fenêtre était ouverte et du jardin montaient des senteurs fraîches de verdure naissante. Auprès d'une bergère douillettement capitonnée, un chien à longs poils argentés dormait dans une corbeille garnie de satin brodé. A rapproche des deux hommes, il souleva languissammfint sa paupière, reconnut des amis et, ayant remué la queue, se replongea dans sa délicieuse torpeur. De l'autre côté de k porte un murmure de voix et un bruit d'ar^onterie remuée se faisaient,entendre. Louis ouvrit et, faisant passer son ami devant lui :
— Yeut-on encore de nous, dit-il gaîment, ou fautil que nous allions dîner au cabaret ?
— Ah I vilain garçon, te voilà enfin ! dit la grand'mère, en se levant avec un joyeux empressement... Bonjour, Monsieur de Thauziat... asseyez-vous auprès d'KTTiilie...
EL, frappant ses petites mains sèches, l'une contre l'autre, pour activer ses domestiques :
— Vite I deux couverts I
Elle avait pris son petit-fils parle bras, comme pour
être certaine qu'il ne s'en irait pas, et, le regardant avec tendresse, elle l'avait installé auprès d'elle. C'était une toute petite femme ratatinée par l'âge. Sous ses cheveux blancs, son teint frais et ses yeux vifs lui donnaient un air de santé. Elle était vêtue d'une robe noire très simple et portait sur ses épaules un châle de laine tricotée. L'aspect d'une modeste bourgeoise, dans cette admirable salle à manger décorée de ravissants panneaux dus au pinceau de Largillière et dont le plafond, en voussure, représentait la guerre des Dieux et des Titans peinte par Goypel.
— Hein! Emilie, dit-elle avec animation, nous qui croyions dîner toutes seules et qui, maintenant, faisons partie carrée!...
Celle à qui M™® Hérault s'adressait, assise de l'autre côté de la table» était une jeune fille d'apparence chétive et souffreteuse. Son menton saillant, sa bouche crispée, son nez pointu auraient offert les signes distinctifs de la méchanceté, si un front large et rêveur, couronné de superbes cheveux blonds, n'avait corrigé par sa noblesse tout ce que le bas du visage avait de menaçant. Cette tête remarquable par son étrangeté se dressait sur un corps grêle, un peu déjeté, auquel étaient attachés deux longs bras maigres terminés par des mains très petites et ornées de bagues magnifiques. Emilie était habillée avec une grande élégance, mais sans cette recherche de la grâce qui caractérise la femme qui veut plaire. Elle paraissait avoir abdiqué toute prétention et s'être résignée, connaissant son peu de charme, à n'être pour les hommes qu'une camarade.
tO LES BATAILLES DE LA VIE.
On lui r?ùt facilement donné trente ans, mais elle n'en avait pasi encore vingt-cinq.
Filli^ unique de Sébastien Lereboulley, sénateur, ancien ministre, un des grands financiers de TEurope, elle avait penlu sa mère toutejeune, et, élevée par une instilulrice anji*laise, elle avait pris des habitudes indépendantes que la tendresse de son père avait favorisées. Absorbé par le souci de ses immenses affaires, accaparé par la politique, et entraîné par un goût pour la galanterie que n'avait pas tempéré Tâge mur, Lereboulley, adoriHit Kmilie, l'avait laissée vivre à sa guise dans le culte des arts, Tintimité des artistes et la recherche du beau. Geth^ fille si disgraciée de la nature semblait avoir voulu compenser, par l'élévation éclatante de son esprit, la dA.2^radation misérable de son corps. Elle s'occupait de sculpture et de peinture, avec un talent qui mît assuré l'avenir d'un pauvre diable. La causticité de son esprit la faisait redouter dans le monde, où son immense fortune lui attirait une cour d'adorateurs. Mais elle ne s'attaquait jamais aux humbles et réservait ses traits acérés pour les intrigants et les orgueilleux.
Sa main avait été demandée par les plus aimables jeunes f<ens de l'aristocratie et de la finance. Elle avait ^conduit tous les prétendants, disant qu'elle avait trop d'orgueil pour ne pas exiger qu'on l'épousât par amour, et trop de raison pour ne pas comprendre que c'était impossible. Cet amer raisonnement, qui trahissait un cœur tendre déchiré par des regrets fièrement dissimulés, n'avait pas découragé les soupirants. La foule
VOLONTÉ. a
des ambitieux avait continué à se recruter de tous ceux qui pouvaient espérer qu'un moment de lassitude, une minute de dépitr, feraient s'ouvrir cette main jusque-là obstinément fermée.
Parmi tous ceux qui l'entouraient, deux seulement pouvaient se flatter d'être l'objet d'une préférence marquée de la part de M"® Lerebouliey, et ces deux élus venaient justement de faire leur apparition dans la salle à manger de l'hôtel Hérault. L'un, ami de jeunesse, se voyait traité par Emilie comme un véritable frère, c'était Louis. L'autre, Clément de Thauziat, ami nouveau, ayant eu l'habileté ou l'indépendance de ne point se poser en épouseur, avait mérité l'attention semi-railleuse, semi-caressante de la jeune fille. Il se voyait alternativement gratifié de mots aimables, aussitôt compensés par de cuisantes épigrammes. Avec lui M"® Lerebouliey semblait une chatte qui tantôt griffe et tantôt fait patte de velours. Un observateur eut constaté que la grifTe dominait. Mais, en somme, elle ne le dédaignait point, et c'était un triomphe.
Du reste, il se montrait de force à se défendre, n'étant point précisément naïf. Quoique paraissant encore très jeune, il avait atteint la quarantaine. C'était un beau garçon, brun, à figure d'Arabe, les yeux noirs et la barbe frisée, l'air mâle, et, dans sa mise, d'une sobriété recherchée qui lui donnait un remarquable cachet de distinction. Il était venu à Paris très jeune, s'était lancé avec beaucoup de hardiesse dans de grandes affaires, et disposait de considérables capitaux. Lerebouliey l'appréciait beaucoup. Us s'étaient rencontrés dans le
monde galant où Thauziat s'était fait, dès le premier instant, le guide et l'initiateur de l'homme de cinquante ans. Le madré compère avait montré au financier tous les tours et détours de l'île des Plaisirs, et le financier lui avaif, tm échange, ouvert le chemin de la fortune.
Lcrcboiilley et Thauziat, de la sorte, avaient depuis dix ans vécu dans une intimité complète, et ils connaissaient Tun sur l'autre bien des histoires, les unes badines, les autres terribles, batailles d'amour et batailles d*argont, livrées dans les boudoirs tendus de dentelles, ou gagnées sur le froid pavé de la Bours.e. Quand on disait en riant : « Thauziat et LereÈoulley ont, entre eux, des cadavres, » on ne croyait pas rencontrer si juste, .Mais il n'en fallait pas plaisanter devant Thauziat, qui était un des plus forts escrimeurs de Paris, et qui, au pistolet, cassait autant d'assiettes qu'on voulait, à trente pas au commandement.
Au demeurant, c'était un merveilleux type d'aventurier (Van dans ce siècle étriqué et mesquin qu'il dominait dédaigneusement de toute sa beauté, de toute sa tiiirdiesse et de toute son intelligence. Au xv® siècle, il eût été un de ces condottieri superbes, qui se taillaient des prinripautés dans les territoires conquis, et qui, patrommnt les architectes, les sculpteurs et les peintres, bâtissaient des villes de marbre, peuplées de statues et ornées de tableaux qui sont aujourd'hui la gloire des musées luodernes. Il avait l'envergure d'un Sforza ou dun Colonna, mais, enserré dans une étroite civilisation, il n'avait pas pu développer ses ailes d'aigle. Et, repHé sur lui-même, il avait encore un air d'audace et
VOLONTÉ. id
de force qui le faisait distinguer, au premier abord, par tout œil clairvoyant.
En tout il aimait Texquis, et jamais homme ne dépensa Targent avec un dilettantisme aussi raffiné. Il habitait, avenue d'Antin, un bijou d'hôtel qui était la plus charmante garçonnière de Paris. Il y avait réuni des tableaux qui, en dehors de leur valeur d'art, avaient tous une origine célèbre, ayant passé par les galeries des grands amateurs. Aucune maison n'était mieux tenue que la sienne, et ses attelages remportaient des prix au concours hippique. Il faisait courir, et sa casaque violette triomphait sur les hippodromes. Ses bonnes fortunes lui avaient valu des haines terribles, dont il avait triomphé, et des admirations^ dont il tirait parti. Dans ce siècle, où le banal règne, il avait une originalité, et par cela môme il était une des douze ou quinze figures curieuses de Paris. Il lui avait suffi de prendre Louis Hérault en amitié pour mettre celui-ci hors de pair. Du jour au lendemain le camarade de • Clément était devenu quelqu'un, rien qu'à refléter les rayons de l'astre.
Ils s'étaient rencontrés à Vienne, dans. des circonstances extraordinaires. Revenant de Garlsbad, Thauziat avait accepté à souper chez Carlotta Brunnen, une des plus célèbres danseuses de l'Europe. Louis Hérault, qui passait, allant en Moravie chasser le coq de bruyère, avait été amené par lord Eddisley, un de ?es amis du club. Thauziat et lui se trouvèrent les seuls Français dans une réunion formée en grande partie d'Allemands. On était alors, enFrance, en proie à une violente anxiété.
La guerre paraissait être à la veille d'éclater, et le Gzar seul, par son intervention inattendue, tenait en suspens l'invasion nouvelle prête à se répandre au delà des Vosges. Clément de Thauziat, habitué à briller partout où il se montrait, ne parut pas remarquer la composition essentiellement germanique de l'assistance, et déploya les grâces de son esprit comme s'il eût été entouré d'amis. Les femmes, qui sont généralement cosmopolit-es quand elles ont affaire à de jolis garçons, s'étaient du reste déclarées pour lui, et la visible faveur dont il était l'objet n'avait pas peu contribué à rendre les autres invités maussades. Mais peu à peu sa verve avait tout emporté, et le souper, commencé à minuit, était, à deux heures du matin, d'une gaîté folle.
Ce fut cet instant que choisit la maîtresse du logis pour porter la santé de celui qui s'était improvisé roi de la fête. Si Garlotta avait simplement levé son verre en l'honneur de Thauziat, tous les hommes présents auraient, sans hésiter, fait raison à la belle danseuse. Mais elle eut l'imprudence de vouloir associer Louis Hérault à sa manifestation sympathique, et, réunissant les deux compatriotes dans le même toast, elle s'écria : « Messieurs, à nos amis de France I » Il se trouvait là deux attachés militaires allemands, un très noble baron bavarois haut de six pieds, blond comme la bière de son pays, et un petit capitaine prussien trapu, l'air rogue et hargneux, même en état d'ivresse. Au milieu du chorus que firent tous les convives, un bruit strident retentit : les verres des deux officiers venaient de tomber brisés sur la table. Il y eut un instant de silence gêné,
au milieu duquel la voix calme de Clément s'éleva :
— Ces messieurs n'ont plus soif, mais, peut-être, un peu d'air leur ferait-il du bien?
Il s'était dressé, et avec lui les deux Allemands. Faisant signe à Louis de le suivre :
— Continuez, dit-il aux soupeurs d'un air riant, nous sommes à vous dans une seconde.
Il se dirigea vers une fenêtre qui avait été ouverte à cause de la chalejur, et passant sur le balcon au bas duquel un petit bras du Danube coulait, reflétant les étoiles d'une splendide nuit d'été, il alluma une cigarette et se mit à causer le plus tranquillement du monde avec le Goliath bavarois. De loin, on le voyait sourire, pendant que son interlocuteur, très rouge, faisait « non » de la tête. Louis, de son côté, avait entrepris le petit capitaine. Quelles demandes et quelles réponses furent échangées dans cet entretien qui fut fort court, on ne le sut pas. Mais, au bout de quelques secondes, on entendit un double cri, et sur le balcon on n'aperçut plus que les deux Français. Ils rentrèrent dans la salle à manger, et d'un ton très calme, Thauziat s'adressant à l'assistance :
— 11 y avait eu erreur, ces messieurs avaient encore soif : ils boivent I
On s'élança. Au pied du balcon le baron et le capitaine barbotaient dans deux pieds de vase. Clément et Louis s'étaient chargés chacun du leur. Le lendemain, dans un petit bois, près de Schœnbrun, le Bavarois, qui avait voulu se battre au sabre, recevait de Thauziat, qui pratiquait toutes les escrimes, un coup de banderole qui eût fait l'admiration de tous les tireurs de
io LES BATAILLES DE LA VIE.
rapière des universités allemandes. Quant à Louis, il avait mis une balle dans la cuisse du capitaine. A partir de ce jour, Thauziat et Hérault furent inséparables. Peut-être ne fut-ce pas pour le bien de Louis, dont le caractère faible aurait eu besoin d'un plus sage mentor que ce redoutable viveur. Mais on ne change pas sa destinée, et il était écrit dans l'avenir que l'existence de Clément et celle de Louis devaient ^tre tragiquement mêlées l'une à l'autre.
Pour l'instant, ils étaient fort paisibles dans la belle salle à manger de l'hôtel Hérault, et, de bon appétit, s'efforçaient de rattraper les deux femmes qui avaient déjà à demi épuisé le menu du dîner. L'une et l'autre d'ailleurs, la vieille.et la jeune, s'étaient interrompues et examinaient avec un plaisir non dissimulé ces deuxx hôtes inespérés.
— Et maintenant, méchant garçon, veux-tu avoir la bonté, dit la vieille M"*® Hérault, de m'expliquer ce que tu es devenu depuis huit jours? Car, sans reproche, voilà une semaine que je ne t'ai. vu.
— Grand'mère, j'étais en Angleterre avec Clément; nous sommes allés regarder courir une pouliche sur laquelle il fonde de grandes espérances pour les Oaks et peut-être aussi pour le Grand Prix de Paris... Une fille de Baronnette par Turlupin, rien que ça!
— Et vous êtes revenus...?
— Aujourd'hui.
— Votre train arrivait donc bien tard, dit en souriant la grand'mère, que vous n'avez pas pu être exacts pour l'heure du dîner?
— Nous sommes arrivés ce matin. Je suis allé tantôt à Saint-Denis, pour me faire rendre compte des affaires... Je me suis habillé au cercle... Et nous aurions parfaitement pu être ici à sept heures, si, en venant, Thauziat ne s'était pas mis en tête de suivre un petit trottin de modiste, dont la tournure lui avait paru agréable.
— Ah! Ah! sire Clément, dit M"® Lereboulley, dont les yeux gris pétillèrent, nous allons être informées de vos dévergondages!... Vous suivez maintenant les petites filles dans la rue, mon brave homme?... Mais, imprudent, qu'est-ce que vous vous réservez pour votre vieillesse?
Thauziat fit un geste d'insouciance :
— N'écoutez pas les calomnies de ce jeune drôle, qui veut tout simplement me noircir dans votre esprit... Et, puisqu'il ose m'attaquer, je vais lui rendre la pareille... Nous sommes en retard parce qu'il a tenu absolument à entrer chez M"** Olifaunt avant de venir ici.
— Et l'avez-vous vue, la belle Diana? demanda M"®Lereboulley avec un sourire ironique.
— Non, elle dormait encore.
— Et il était sept heures du soir? Oui, c'est sa manière ; elle va au bal cette nuit et veut y paraître fraîche et reposée; alors elle reste au lit tout le jour. Ahl sa beauté, elle la surveille comme un bijou de valeur. Que ne peut-elle la serrer dans un écrin, avec ses diamants, et ne la sortir qu'aux heures marquées pour le triomphe!... Mais chaque année, chaque mois, chaque jour porte atteinte à ses charmes précieux. Aussi Diana, im-
puissante à arrêter la marche du temps, limite le nombre des minutes pendant lesquelles elle sera exposée a lîi fatigue qui lui vaudrait une ride... Gela s'appelle administrer sa beauté. . . Elle a déjà un gérant : son mari, Fhanorable sir Jam.es... Un de ces jours, elle aura un bureau... pour les renseignements.
— Emilie I s'écria Louis avec reproche, tu ne perds jairiais une occasion de te montrer mauvaise pour M^^ Olifaunt.
— Mon père est si bon pour elle ! Elle n'a sans doute pas la prétention d'obtenir les bontés de toute la famillf^?...
Il y eut quelques secondes de gêne pendant lesquelles le rire strident dont Emilie avait souligné son allusion, se iit seul entendre. Désireux de changer la conversation, Louis reprit :
— Je vous préviens, grand'mère, que la belle, si chaudement poursuivie par Thauziat, est une de vos locataires; elle demeure dans le corps de logis du Faubourg. ^^
— Qui te l'a dit?
— Le concierge.
M ""^ Hérault leva ses petites mains ridées jusqu'à son bonnet à fleurs, et d'une voix aigrelette :
— Eh bien ! Voilà du joli ! ... Ah çà, Thauziat Je vous défends de faire du scandale dans ma maison... Cette lirnsonne est peut-être une honnête fille.
— Anselme l'atteste. . . D'ailleurs, elle est trop simplenionl vêtue pour avoir mal tourné. Lorsque Clément 1 entretiendra, elle mettra de côté ses petites robes de
laine, et nous lui verrons un coupé à la porte, pour que les autres Thauziat ne puissent plus la suivre dans la rue.
— Et comment se nomme-t-elle, cette locataire fortunée qui attire les regards de notre grand maître des élégances? demanda M"« Lereboulley... Vous avez dû vous en assurer pendant que vous feuilletiez le concierge?
— Elle s'appelle, de son petit nom, Hélène, comme celle qui mit autrefois en feu la Grèce et l'Asie, répondit gaîment Louis, et, de son nom de famille : Graville
— Graville I interrompit la vieille M"° Hérault, c'est le nom du village où je suis née... Il y avait, dans le pays, une famille de Graville qui habitait le château. Mais Tunique héritier était un garçon, et je n'ai point connu de fille qui s'appelât Hélène.
— Hé ! grand'mère, si vous l'aviez connue, elle aurait la soixantaine, et la personne en question est toute ;eune.
— C'est juste, dit en riant M°® Hérault... Les vieilles gens parlent de leur passé, vois-tu, comme si c'était hier... La vie s'écoule si vite, qu'on croit encore être ce qu'on a été... Et on est tout étonné quand on vous dit : mais non, il y a de cela un demi-siècle... Un demisiècle I... Juste l'époque où j'épousais ton grand-père. M"* de Graville y fut pour quelque chose, et je lui ai dû beaucoup en ce temps-là... Il aurait fallu ne pas la perdre de vue... Mais Hérault a voulu venir à Paris, il s'est lancé dans les affaires, et j'ai oublié le pays, le château et la dame qui avait été si bonne pour moi...
C'est l'histoire de bien des gens... On a Tair d*être ingrat, quand on n'a été qu'occupé... Si cette personne appartient à la famille dont je vous parle, nous aurions à nous acquitter d'une dette envers elle.
— Ce sera chose facile, dit Louis, car elle paraît pau- \Te. Alors Clément aurait joué le rôle de la Providence, en nous mettant sur la trace d'une descendante des Graville que vous avez connus... Mais des Graville, il y t?n a, en Normandie, comme des pommes... C'est un nom 1res répandu.
— Je m'informerai.
Le dîner était terminé et la porte du salon venait d'être ouverte. La vieille M™ Hérault se leva de table, et, sans prendre le bras de Clément ou celui de son peLil-Uls, elle passa la première, vive et alerte, laissant derrière elle Emilie et les deux jeunes gens. Le café ^Hait servi sur une petite table. Elle le montra à M*^® Lereboulley :
— Faites-en les honneurs, ma chère, à ces deux mes- Hieurs, et après, s'ils veulent nous faire la faveur €e rester avec nous, permettez-leur de fumer leurs horribles cigarettes.
— Emilie serait bien fâchée si nous ne fumions pas, dit Louis, elle n'aurait pas l'occasion de fumer eUemémc.
— C'est une gracieuse façon de constater une fois de plus, interrompit M"° LerebouUey, combien je suis mal élevée, n'est-ce pas?
Elle hocha la tête, puis, avec une amère mélancolie :
— l'renez donc une bonne fois l'habitude de me
traiter comme une créature à part. Je n'ai rien d'une femme, j'ai donc voulu m'affranchir, autant que je l'ai pu, de la sujétion imposée à mon sexe. Je me suis faite garçon et je prétends être indépendante dans mon allure autant qu'il me plaira. Je suis privée de toutes les petites joies féminines, je ne dois pas songer à me parer ou à me pomponner... Tournée connue je le suis, ce serait grotesque! Nul ne me fait la cour... Ohl je m'entends : sincèrement, pour moi-môme, car on courtise beaucoup ma dot... Mais lorsqu'un de ces braves, décidés à m'épouser malgré ma laideur, me dit en soupirant : « Mademoiselle, combien vous êtes charmante ! » je transpose la musique de sa romance et j'entends : <c Mademoiselle, combien vous êtes riche î » Alors j'envoie au diable le galant et sa spéculation amoureuse, et je cherche des compensations à ma détresse morale, dans les plaisirs de la liberté. Je sors quand il me plaît, je vais où je veux, je conduis moi-même mes chevaux, je parle de tout, je lis tout, je fume avec mes amis, et je suis presque un aussi méchant drôle que toi, entends-tu, mon petit Louis, mauvaises mœurs à part, bien entendu... Et je n'y ai guère de mérite!
Elle fit une pirouette, qui la montra dans sa chétive difformité, puis, partant d'un éclat de rire, elle tira de sa poche une très jolie boîte d'argent et^ prit une fine cigarette russe qu'elle alluma, poussant avec affectation sa fumée dans la figure de son camarade.
— A la liste de vos défauts il en manque un cependant, mademoiselle LerebouUey, dit tranquillement Thauziat.
— Et lequel, mon cher?
-^ Vous êtes fanfaronne, et vous yous vantez d'être mauvaise, plus que bien d'autres d'être bons, et à moins juste titre... Avec vos prétentions à la diablerie, vous êtes excellente.
— Ce n'est pas vrai I s'écria violemment Emilie. D'ailleurs pourquoi le serais-jé? Je méprise et je hais l'humanité, que je trouve bête^ méchante et lâche-
— Vous n'avez pas tort... Mais vous êtes, vous, trop intelligente pour ne pas faire d'exceptions... Et la preuve, c'est qu'en arrivant ici nous vous avons trouvée tenant compagnie à M"*® Hérault, pour la dédommager de l'absence de son petit-fils.
La grand'mère se leva de son fauteuil, et avec une vivacité joyeuse :
— Bien dit, Monsieur de Thauziat ; la voilà prise en flagrant délit. Du reste, vous y êtes pris comme elle, vous qui, avec vos idées d'égoïsme déclaré, êtes venu manger le dîner d'une vieille femme ennuyeuse, et qui restez encore dans la soirée pour lui faire société...
Thauziat secoua sa belle tête brune en souriant :
— Non, madame Hérault, ne croyez pas à du dévouement... Je viens dîner chez vous parce que la cuisine y est bonne, et je reste après pour faire une partie de besigue avec vqjis, parce que vous le jouez bien... voilà tout!...
Les yeux de la vieille femme brillèrent, et se tournant vers son petit-fils avec vivacité :
— Alors, Louis, donne-nous la table!...
— Eh bien ! grand'mère, nous pouvons rester jusqu'à
onze heures, dit Louis ; Thauziat va faire une chouette, tâche de le rubiconer...
— Sois tranquille. Et vous. Clément, tenez- vous bien!...
Ils commencèrent à jouer. Emilie et Louis s'étaient assis dans un coin du salon. Ils demeurèrent un instant silencieux, elle fumant distraitement, lui suivant une obsédante pensée, qui l'emportait loin de ce tranquille hôtel où les bruits de la ville n'arrivaient même pas, amortis par l'étendue déserte des cours et la solitude des jardins. Il voyait, subitement évoquée, l'image souriante d'une femme blonde, au visage rose éclairé par le regard de deux yeux d'un bleu céleste. Elle se balançait, légère comme une apparition, blanc fantôme d'un rêve, gracieuse, un peu irritante avec son énigmatique sourire, semblant dire : Ose donc m'aimerl Si tu m'avoues que tu me désires et que tu me veux» qui sait ce que je te répondrai? Malgré mon apparence marmoréenne et glacée je suis passionnée et ardente. Mais je ne m'anime et je ne me transligure que pour celui qui m'adore... Prends-moi dans tes bras, et tu sentiras mon cœur battre. Il faut de Taudace : c'est là le secret du triomphe!...
Puis, soudain, auprès d'elle, paraissait une autre forme, à la fois grotesque et menaçante : celle de son mari, l'honorable sir James, comme disait railleusement Emilie, avec ses cheveux roux crépus, son visage coloré par le porto et ses petits yeux noirs perçants et moqueurs. Il se montrait flegmatique et cérémonieux, affectant uue tenue irréprochable, et parlant de sa loyauté, avec
la fréquence affirmative d*un homme qui ne veut pas laisser le doute se manifester. Paternel pour la belle Diana, à laquelle il prodiguait les appellations tendres, mais visiblement assez peu son mari pour ne pas de'courager les adorateurs.
Lorsque le sourire cessait de donner à son visage une expression joyeuse, sa physionomie devenait d'une dureté sinistre. Qu'était-ce que cethomme etcette femme, qui avaient subitement paru, deux ans auparavant, dans le monde parisien? Ils habitaient un hôtel avenue Gabriel, sortaient dans des voitures merveilleusement tenues, donnaient à dîner le mardi et recevaient le soir. Le sénateur LerebouUey, père d'Emilie, homme de soixante ans, très gros de corps, les cheveux d'un noir dur qui annonçait la teinture, était intime dans la maison. 11 apportait à la belle Anglaise des fleurs et des bonbons, et l'appelait Diana. Il devait avoir, dans sa maison de banque, des fonds à M. et à M"*® Olifaunt, car, à différentes reprises, on avait vu des chèques signés LerebouUey dans les mains de sir James.
Un autre ami avait ses grandes et ses petites entrées dans la maison, c'était Thauziat. Quand on l'interrogeait sur le compte de sir James, il racontait que M. Olifaunt appartenait à une excellente famille du Yorkshire, et qu'il avait épousé par amour la fille d'un pasteur protestant. 11 connaissait la femme et le mari depuis très longtemps, et avait beaucoup contribué à leur créer d'agréables relations, quand ils étaient venus se fixera Paris. C'était par lui que LerebouUey avait été présenté à Diana. A différentes reprises, Louis avait essayé de
questionner Clément sur le compte de ses amis d'Angleterre ; toujours celui-ci s'était dérobé avec une nonchalance hautaine qui rendait l'insistance difficile. Louis, cependant, avait cru se montrer très habile en faisant à Thauziat et à Lereboulley la confidence de sa passion naissante pour M°»® Glifaunt. Clément avait répondu très froidement : « Eh bien ! Pais-lui la cour. » Quant au sénateur, il avait froncé violemment le sourcil et, plein d'agitation, s'était écrié : « Mais, mon cher, vous êtes fou ! C'est une très honnête femme ! »
Alors que croire? A qui se fier? Les apparences étaient en faveur du ménage Olifaunt, qui menait un train honorable, était entouré d'amis sûr«, et n'attirait l'attention que par une certaine pointe d'excentricité libre, très excusable chez des étrangers. Et cependant, l'instinct secret de Louis le mettait en garde, et il conservait l'étrange soupçon que Diana pourrait être, en réalité, une aventurière de haute volée, et sir James un chevalier d'industrie vivant de l'inconduite de sa femme.
Absorbé par sa rêverie, Hérault poussa un soupir.
— ^ Cœur qui soupire n'a point ce qu'il désire, dit Emilie en jetant sa cigarette... Je te parie que je devine à qui tu penses?...
— Voyons... fit le jeune homme dont les paupières battirent, comme s'il se réveillait.
— A notre chère belle Diana. Est-ce vrai ?
— C'est vrai.
— Pour ma peine, apprends-moi où vous devez vous rencontrer ce soir. Car vous allez dans la même maison, n'est-ce pas ?
— Alors, sois discrète, car c'est un secret que je vais te confier : nous allons à la redoute du coftite Woréseff...
— Mais c'est une soirée de cocottes I... s'écria Emilie avec un geste effarouché. Et notre pudique Diana se montrera dans un pareil lieu ?
— D'abord il n'y aura que les étoiles de nos grands théâtres...
— Eh bieni qu'est-ce que je disais? interrompit M"® LerebouUey.
— Et, poursuivit Louis, beaucoup de femmes du meilleur monde, en veine de curiosité. Sous le masque on peut se permettre bien des choses... Du reste, M"*® Olifaunt serabien accompagnée. Sans compter sirJames...
— Oui, ne le comptons pas !...
— Il y aura ton père I...
— Mon sénatorial et majestueux père , lui-même I Qu'est-ce qu'il va faire dans cet endroit-là? 11 se fera encore carotter des billets de mille francs par un tas de petites demoiselles...
— Enfin, il y auraThauziat, et ton serviteur. . . Tu vois qu'avec tant de protecteurs...
— Diana sera bien en danger I
— Tu n'es pas sérieuse, Emilie.
— Et toi, jeune malin, est-ce que tu l'es ? En somme, d'après to« dire, votre soirée est une réunion des plus choisies... Faubourg-Saint-Germain et Faubourg-Montmartre mélangés, ta mère sans danger y conduira sa fille... C'est parfait 1...
Elle se pencha vers son ami , et d'un ton très câlin :
— Alors, emmène-moi, mon petit Louis.,. Je meurs d'envie d*y aller...
— Tu plaisantes I
— Une fois par hasard, non l
— Mais, ma chère, tu n*as pas d'invitation.
— La bonne raison ! A ton bras , qui est-ce qui risquera une observation? Tu diras à Woréseffque je suis la belle Patma, déguisée en Parisienne... Sous un- domino, tu verras, je ferai illusion. . . Oh ! que ce sera amusant ! J'intriguerai. . . Je sais tant de choses sur tous ceux qui seront là... Hein? C'est entendu?... Je ne te gênerai pas... Tu seras libre. Et quant à moi, celui qui s'aviserait de me manquer de respect...
Elle redressa sa petite taille, puis avec son air de gamin gouailleur :
— Celui-là, il serait rudement volé !
— Eh bien ! soit ! dit Louis. Mais à une condition : tu me diras ce que tu sais sur le compte de M"® Olifaunt.
Le visage d'Emilie se rembrunit ; elle pinça ses lèvres et, hochant la tête avec gravité :
— M"® Olifaunt ? Que veux-tu que je te dise sur elle? Tu la connais... Elle est belle, jeune, riche...
Louis eut une hésitation, puis, fixant avec attention ses regards sur ceux de M"** Lereboulley :
— Qu'est-ce qu'elle est à ton père?
— Ah! c'est ça qui te taquine?
— Oui, j'ai interrogé Thauziat, il a'a pas voulu me répondre. Toi, tu détestes Diana et elle a peur de toi, c'est visible... Pourquoi ta haine? Et pourquoi sa crainte?
Les yeux d'Emilie devinrent plus sombres sous ses sourcils froncés, et d'une voix railleuse :
— Nous ne nous adorons pas, c'est vrai. Et puisque tu veux tout savoir, je crois que Diana est une fille naturelle que mon père a eue , autrefois , en Angleterre.
Louis fit un haut-le-corps :
— Tu te moques de moi ! Il ne la connaissait pas il y a deux ans.
— Il Ta retrouvée par hasard... C'est Thauziat qui Ta mis sur la trace... Les voies de la Providence sont mystérieuses!...
— Allons ! Ce n'est pas possible !
— Alors, qu'est-ce qu'elle seraitdonc, si elle n'est pas sa fille? s'écria Emilie, avec toute sa gaîté revenue. Sa maîtresse ? Tu n'espères pas que je vais te raconter que je soupçonne mon père de se mal conduire?... Et notre honorable sir James, que deviendrait-il dans tout cela? Et moi-même, qui reçois la divine Diana, que serais-je,
• si c'était une farceuse? Non pas! Sa conduite est parfaite, seulement c'est une Anglaise, et les étrangères sont excentriques, voilà tout. Et pour finir, laisse-moi te donner un bon conseil : ne lui fais pas la cour. Tu t'attirerais une affaire avec sir Olifaunt, qui est de première force au pistolet...
Et comme Louis haussait les épaules avec un tranquille dédain :
— Et, surtout, tu mécontenterais papa, ce qui serait infiniment plus grave.
— Alors, il aurait donc des raisons d'être mécontent?
— 11 aurait celles que je t'ai dites... Contente-t'en, et
trouve-les bonnes, à défaut d'autres... Ainsi, tu m'emmènes?
— Puisque tu y tiens. Mais à tes risques et périls.
— Naturellement. . .D'ailleurs papa sera là. . . Et quand je m'ennuierai, je lui ferai la surprise de me faire connaître.
— Voilà un homme qui sera heureux ! Oîi irai-je te prendre?
— A la porte de l'hôtel, à minuit. C'est dit?
— C'est dit.
Au même moment, la vieille M™® Hérault se levait de la table de jeu. Elle se tourna vers les deux jeunes gens, et, rair*navré :
— Eh bien I voilà une belle affaire , mes enfants. Ce Clément a une chance incroyable : nous perdons deux cent cinquante francs !
— Bon, attendez, s'écria Emilie en s'asseyant à la place de la grand'mère, je m'en vais lui rattraper votre argent, et un peu du sien avec...
Elle battit les cartes, -et, regardant hardiment M. de Thauziat :
— Coupez, mon brave, et pas trop de soixante de dames, hein! ce serait de l'ostentation! ^
Clément leva sa belle tête, et avec un sourire :
— Vous, tâchez de ne pas tricher.
— Si je ne triche pas, avec vous, comment ferai-je pour gagner?
— Merci I
A travers la table il prit la main fine et nerveuse de M^ LerebouUey, et, sur ses ongles roses, il mit un bai-
ser. Emilie le laissa faire avec complaisance. Ses narines eurent un léger gonflement, ses regards brillèrent comme avivés par une émotion soudaine, puis de sa voix ironique :
— Vous adorez ce qui vous déchire, c'est bien!
Et, conseillée par Louis, elle entama la partie.
Dans son fauteuil au coin de la cheminée, la vieille M°* Hérault, engourdie par le silence, s'était mise à rêver. Le souvenir de cette jeune fille, qui portait le nom du pays où elle était née, lui trottait par la tête. Et, insensiblement, elle redescendit la pente du passé. Les années de jeunesse et de pauvreté, années heureuses pourtant et qu'elle revoyait en souriant, défilèrent une à une devant ses yeux, et, captivée par le mirage qui lui faisait revivre, en un instant, toute sa vie, Taïeule oublia ce qui Tentourait.
Entre Longueville et Saint-Aubin, sur la route de Rouen à Dieppe, se trouve le petit village de Graville : une centaine de maisons blanches, à toits de chaume ou de tuiles, groupées dans la verdure des vergers, traversés par la charmante rivière de la Scie. Au sommet d'une coUine, couverte de hêtres au feuillage noir frissonnant sous la brise de mer, le château dresse ses tourelles de brique, encadrant une assez belle façade de style Renaissance ornée d'un monumental perron , d'où, par un escalier à double révolution, on descend sur une terrasse bordée de très vieux lilas et de larges platesbandes de fleurs. Une inscription, gravée sur une plaque de marbre à l'entrée du château, rappelle qu'Henri IV a couché à Graville le soir delà bataille d'Arqués. Ce fut là, dit-on, dans un salon du rez-de-chaussée, sur une taWe de marqueterie italienne précieusement conservée, que le roi victorieux écrivit le célèbre billet :« Pendstoi, brave Grillon, nous avons vaincu à Arques et tu n'y étais pas. » A quelques centaines de mètres de la clôture
da parc, derrière an rideaade peupliers, aa bord de la ririère, une usine étale ses murs salpêtres par lliamidite et noircis par la fumée. On l'appelle le Glandier. Là se lamine le cuivre qui sert à blinder les quilles des navires, se martèlent les chaudières des bateaux à vapeur, et se fondent les tuyaux des machines. Le Glandier est une dépendance de la terre de Gra ville. Le comte Bernard, ayant, en 1814, quitté le service qu'il avait pris dans la marine danoise pendant toute la durée de la Révolution et de l'Empire, a fondé Tatelier de laminage pour donner de Toccupation à de braves serviteurs qui avaient partagé son exil. M. de Graville, très au fait des découvertes scientifiques et prévoyant la transformation que remploi de la vapeur devait faire subir au matériel naval, joignit, en 18S6, la fabrication des chaudières au laminage , et fut en mesure de fournir aux constructeurs du Havre tous les appareils qui leur furent nécessaires.
Le contremaître de l'usine était alors un grand gars de trente ans nonmié HérauU» très intelligent, mais complètement illettré. II avait des aptitudes extraordinaires pour la mécanique, et n'ayant pas senti la nécessité de savoir lire, il avait tout seul appris à dessiner. Il était rinventeur d*un clapet automatique d'une simplicité extrême qui avait attiré à son patron d'importantes commandes. Fort et bien bâti, il était la coqueluche des filles de Graville, et, parmi ses conquêtes, il avait eu l'honneur de compter la « demoiselle » du père Gandon, le cabaretier chez lequel il allait boire de l'eaude-vie de cidre, le dimanche seulement, car il ne segri-
sait jamais dans la semaine et passait pour un homme rangé. Fifine, ainsi qu'on appelait familièrementM*^ Joséphine, s'était éprise d'Hérault qui lui coiitait fleurette. Et, le soir, on pouvait les rencontrer sur la route d'Offranville, auprès des écluses de la Scie, marchant côte à côte dans la nuit tiède.
il était résulté de cette amoureuse intimité un accident qui mit le père Gandon d'autant plus en fureur qu'Hérault, Normand égoïste et raisonneur, ne parut pas le moins du monde disposé à réparer la faute commise. U ne voulait pas s'embarrasser d'une femme qu'il faudrait traîner derrière lui comme un encombrant fardeau. Dans ses rêves d'ambition, le contremaître voyait le Havre, et peut-être un jour Paris, sols fertiles où les idées poussent et rapportent gros. H économisait depuis dix ans pour se constituer un petit capital qui lui permît d'aborder les affaires èt^ d'ouvrier, de devenir à son tour patron. Aussi laissait-il Fifine s'en prendre à ses yeux, et, pour se soustraire aux criailleries du père, avait-il cessé d'aller au cabaret.
Dans le pays les gars se disaient : « Est-il bête ce Hérault de ne pas épouser la fille et l'établissement de Gandon ! Un homme serait là bien heureux, logé, nourri, abreuvé et dorloté jusqu'à la fin de ses jours. » Ils ne pouvaient deviner les projets de leur, camarade : ses visées étaient trop hautes pour qu'ils pussent y atteindre. Et très fermement, dans l'intérêt de son avenir, Hérault avait coupé court à toutes les douceurs du présent. Plus d'amour Ijbre et plus de franches griseries. Il s'enfermait tout seul dans sa chambre, et passait ses
soirées à tirer, d'une main habile, des lignes sur du papier. Il était sur la trace d'une nouvelle découverte. Cependant, le hasard, en qui il avait placé toute sa confiance, allait lui imposer la modification d'existence à laquelle il se refusait si rudement,et faire de son mariage avec la petite Gandon la première assise de sa fortune.
M°® de Graville, jeune femme de vingt-cinq ans, atait eu, de son mariage avec le comte Bernard, un fils, délicat et chétif, avec lequel Fifine, quand elle venait en journée au château, jouait pendant des heures, douce et complaisante. Prise de désespoir, en se voyant repoussée par Hérault, honteuse de sa maternité devenue visible, la pauvre fille avait cessé de travailler chez M°°de Graville, et le petit garçon, n'ayant plus la compagne de ses jeux, se plaignit de son absence. La comtesse s'informa, apprit l'aventure, et sachant que Hérault était employé à l'usine, entreprit de l'amener à faire son devoir. M™* de Graville était éloquente, mais surtout elle était riche et une dot de trois mille francs, offerte à propos, mit dans un équilibre si parfait l'amour et l'ambition du contremaître, que, le mois suivant, il conduisit M"« Gandon devant le maire de Saint-Aubin.
Au bout d'un an, riche de six mille francs, mari d'une femme active et dévouée, père d'un gros garçon qu'on avait nommé Pierre , Hérault quittait Graville et s'installait au Havre pour exploiter un générateur de sa façon qui devait transformer très avantageusement les chaudières à vapeur. Le Normand, ardent au travail et âpre au gain, avait été, en naissant, marqué au front du signe qui distingue ceux qui doivent réussir dans toutes .
les entreprises, car, dix ans plus tard, il était installé à Paris et possédait à Saint-Denis un vaste établissement métallurgique. La révolution de 4848, qui causa tant de ruines, fut pour Hérault une occasion de fortune. Profitant de la baisse énorme de la rente, il jeta dans les fonds publics tout ce qu'il avait d'argent disponible. En 4852, après le coup d'État, il réalisa son capital et l'employa à acquérir des terrains dans les Champs-Elysées. Cet ancien ouvrier , avec une intuition supérieure des besoins de luxe delà bourgeoisie parisienne, avait deviné que le régime nouveau allait favoriser Téclosionde somptueux palais, et la spéculation décupler la valeur du sol. En même temps qu'il lotissait les arpents de terrain achetés aux ehvirons de l'arc de triomphe de l'Étoile, et qu'il devait revendre mille franes le mètre, Hérault se rendait adjudicataire de l'hôtel du Fauboui^- Poissonnière et s'y installait avec sa femme et son fils, déjà âgé de vingt-six ans.
Pendant toute la durée de l'Empire, les deux hommes travaillèrent sans relâche. Le vieil Hérault ne vécut que pour son industrie , et la porta au plus haut point de perfection. Ses ateliers immenses, où grouillaient, dans un bruit infernal, dix-huit cents ouvriers, étaient une des curiosités de Saint-Denis, et à l'Exposition de 1867, l'ancien contremaître, président de la section des machines , était fait officier de la Légion d'honneur. Des pensées d'ambition commencèrent alors à fermenter dans sa tête et, en se voyant arrivé si haut par son acti^ vite et son intelligence, Hérault eut l'ambition de vouloir travailler au gouvernement de son pays. Se faire