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fallait qu'elle restât seule. Il fut tendre, il fut ferme, et quand il n*eut pas d'excellentes raisons à donner, il eut de tendres sourires. Hélène dut céder, et, ainsi qu'elle lavait voulu, enfermée dans sa maternité comme dans une forteresse, elle se rendit compte que, pour que la place fût inexpugnable, il fallait,avant tout, que le mari ne fût pas dehors.
Cependant elle n'avait pas lieu de se plaindre : Louis était exemplaire. Ilredoublaitd'activité pour lesaffaires. Il avait désiré reprendre possession de la presque totalité des actions de sa maison de Saint-Denis, et Lereboulley s'y était prêté de très bonne grâce. Hérault paraissait donc en voie de continuer l'œuvre de son grand-père et de regagner bravement, par son travail, ce qu'il avait dissipé par son oisiveté. Le printemps s'était écoulé, pendant que le jeune ménage était si sérieusement occupé, et la un d'août approchait. Hélène, qui avait très bien supporté les chaleurs, grâce au verdoyant et frais jardin du Faubourg-Poissonnière, manifesta alors le désir d'aller passer quelques semaines. à Boissise. Sans doute le voyage d'Évreux à Paris serait fatigant pour Louis s'il était obligé de le faire souvent.. Mais c'était l'époque de la morte -saison, l'usine avait ralenti sa vie et ronflait sourdement dans la torpeur des machines ensommeillées, comme un énorme animal étendu au soleil.
Ce fut une joie pour les jeunes gens de revoir ce charmant pays. Ils retrouvèrent leurs délicieuses impressions de Tannée précédente. Le parc avec ses allées sombres, les lacs aux eauxlimpides, sur lesquelles passaient, majestueux et mélancoliques, les cygnes d'argent; les
splendides parterres remplis de fleurs éclMantes, le banc de pierre, où ils avaient échangé les paroles qui les avaient liés Tun à Tautre, tout les ravit. Ils refirent, à deux, les promenades qu'ils avaient faites avec Emilie, si gaîment, à travers les épaisseurs mystérieuses dés taillis. Ils oublièrent le monde , se dégagèrent de tout ce qui n'était pas eux et vécu rent dans un égoïsme exquis.
Si, à cette heure de son existence , Hélène avait pu compléter, pour Louis, les pures jouissances morales par des satisfactions un peu moins éthérées, si elle n'avait pas été obligée de se renfermer dans un platonisme absolu, elle aurait, sans aucun doute, attaché son mari par des liens de chair bien difficiles à rompre. Mais tout ce qu'elle prodiguait de grâce physique, d'ingéniosité intellectuelle, ne remplaçait pas, pour cet homme jeune et ardent, les douceurs apaisantes de la possession. Plus elle se faisait plaisante, et plus elle augmentait le danger. Elle alimentait, elle-même, un incendie qu'elle ne pouvait pas éteindre.
Revenu de son excursion en Orient, Lereboulley avait repris le maniement de ses immenses affaires. Son séjour à bord de la Sirène s'était prolongé un peu plus qu'il ne l'aurait voulu. Mais, une fois en route, il lui était bien difficile de résister aux caprices de Diana, et s'il avait été sincère, il eût déclaré qu'il ne regrettait pas le temps qu'il perdait, nouvel Antoine , à suivre cette séduisante Cléopâtre. Thauziat avait retrouvé, au bout de quelquesjours, toute sa libertéd'esprit,etles sombres vapeurs qui obscurcissaient son front au départ, s'étaient dissipées. Ses compagnons de voyage l'avaient
revu tel qull se montrait d'ordinaire : brillant, spirituel, mais avec une pointe d'amertume misanthropique qui devait être désormais la marque de son esprit. Ce vainqueur avait connu la défaite et il en gardait, pour toute sa vie , le cuisant regret. Il ne parlait jamais de Louis ni d'Hélène et ne supportait pas qu'on lui parlât d'eux. Diana s'y était risquée une fois, mais avait été si rudement accueillie, qu'elle n'avait pas eu la fantaisie de recommencer.
Il était évident que Thauziat, au fond du cœur, avait encore douloureuse la plaie de son amour blessé. Incontestablement, à une heure donnée, il y aurait un parti à tirer de cette douleur et de cet amour. M"® Olifaunt y rêvait souvent, et, dans le secret de sa pensée, formait ce doux projet de se venger, sans miséricorde, de ce Louis qui l'avait si insolemment méprisée, et de cette Hélène, qui était honnête, fière et heureuse. Couchée sur des piles de coussins , à l'avant du navire , abritée sous une tent^ suspendue aux bordages, la belle Anglaise laissait errer ses yei^x sur l'azur du ciel, en caressant ces songes féroces, pendant que Lereboulley jouait de redoutables parties de besigue avec sir James, bourré de grog, et que Thauziat, monté sur la passerelle, tirait des mouettes pour se distraire.
Ils avaient ainsi abordé à Smyrne , visité Jérusalem et les saints lieux, relâché à la Corne d'or, devant le féerique tableau qu'offre Constantinople, traversé l'archipel grec pour aller atterrir au Pirée. Athènes, dont ils se promettaient des merveilles, leuravaitparuunebourgaae mesquine et salô. Ils étaient partis très désenchan-
tés de cette Grèce, que les merveilleux récits des poètes leur avaient fait imaginer si grande, si splendide, et qui n'était, en somme, qu'un petit pays d'aspec/. grisâtre, où les forêts étaient des buissons, les fleuves des ruisseaux, et les cités des villages.
— La Grèce, avait déclaré Thauziat, n'existe que dans les livres classiques. C'est un pays chimérique créé par la littérature ancienne. 11 ne faut pas la chercher au sudest de l'Europe si on veut la retrouver, il faut relire Homère, Sophocle, Aristophane, Thucydide et Hérodote. C'est un fantôme brillant paré de souvenirs immortels, qu'il convient de laisser dans son ombre sacrée. Si on l'évoque, on ne voit plus, les bandelettes déchirées, qu'un affreux squelette décharné et misérable... Votre Byron était un fou, sir James, ou plutôt c'était un orgueilleux , qui a voulu avoir la mesure de son pouvoir sur l'esprit de ses contemporains en essayant de ressusciter le cadavre... l\ en est mort, c'est sa punition.
Sir James quitta de vue ses cartes pendant une seconde, et dit : ^
— Byron était un immense poète : il vendait ses ouvrages une guinée le vers.
— Bravo, sir James!... Toujours poétique! s'écria Thauziat. Lereboulley, marquez donc soixante de dames. Sir James est aimable : il vous laisse les dames !
Regardant, devisant, dénigrant, les voyageurs étaient revenus à Marseille, d'où ils s'étaient dirigés sur Paris. C'était au mois de mai, et Hélène était alors au comble del'ivresse. Lereboulley alla déposer quelques bulletins dans les urnes du Sénat , prit la parole dans quelques
commissions où il avait de Tinfluence, mit au courant tout le travail qui se trouvait arriéré et , en quelques semaines, avec une âpreté dont la Bourse se rendit un compte cruel, rattrapa Targent que la Sirène lui avait coûté.
Quant à Thauziat, jamais il ne jeta un éclat plus vif que pendant les quelques semaines qui suivirent sa rentrée enFrance. On eûtditqu'un démon le possédait. 11 eut une aventure des plus bruyantes avec la femme du baron Opperger, le riche banquier allemand qui a eu de si pénibles démêlés avec la police correctionnelle, et n'en paraît nullement affecté. Les journaux s'étant emparés de Fanecdote et l'ayant racontée avec force détails. Clément se battit, en deux jours, avec deux des plus venimeux chroniqueurs de la Presse à scandale, et les coucha, Tun après Tautre, sur le carreau. Il tailla à banque ouverte, toute une nuit, au cercle, et emporta aux pontes cent quarante mille francs, qu'il distribua le lendemain à des établissements hospitaliers. Il ga- ^na aux courses d'Auteuil le grand steeple-chase international avec Braconnier, un cheval qu'il avait acheté trois mille francs dans un prix à réclames de courses plates et qu'il avait entraîné sur les obstacles. Il fit diversement parler de lui, et fut, pendant un mois, le lion du jour.
Au plus beau moment de cette vogue, Lereboulley, un soir qu'il avait besoin de causer avec lui, l'ayant vainement attendu, alla jusqu'à son hôtel. Familier de la maison, il fit signe au valet de pied qu'il était inutile de l'accompagner, entra tout droit dans le cabinet de Thau-
ziat et, là, surprit son ami étendu sur un canapé, pleurant à chaudes larmes. Debout aussitôt, Clément essaya de donner le change au sénateur; mais celui-ci avait bien vu et s'efforça de lui arracher des aveux. Thauziat affecta de ne pas comprendre. 11 causa très librement, plaisanta au bout d*un instant, et fournit sur l'affaire qui amenait LcrebouUey tous les éclaircissements désirables avec la plus grande lucidité. Cependant, après s'être un peu trop montré en tous lieux, il s'enferma chez lui et ne sortit plus , en proie à des humeurs noires si violentes,qu'ilpouvaitàpeinesupporterla lumière dans les pièces qu'il habitait. Enfin il se calma, et Lereboulley ayant décidé qu'il partirait pour Évreux la semaine suivante, Thauziat accepta d'aller s'y installer avec lui.
M. et M""' Olifaunt étaient du déplacement. C'était une fantaisie que Diana avait eue. Emilie, qui recevait la belle Anglaise à Paris, mais lui faisait payer cher sa condescendance, avait formellement déclaré à son père qu'elle ne la recevrait pas à la campagne. Après un échange de paroles, suppliantes de la part de Lereboulley, acerbes de la part d'Emilie, le père et la fille avaient conclu un accord. Le séjour de M"' Olifaunt ne serait que de quinze jours, et pendant ces deux semaines Emilie irait s'installer à Boissise, où, certainement, M"* Hérault ne demanderait pas mieux que de l'accueillir.
La jeune fille avait, depuis longtemps, un projet et elle trouvait l'occasion bonne pour le mettre à exécution. La petite église du Theil, paroisse du château, très ancienne construction de style roman, était, dans ses bas-côtés, décorée de peintures murales fort curieuses,
représentant des scènes de la Passion. Le temps avait notablement dégradé les panneaux; quelques-uns mémo n'offraient plus que de faibles vestiges de couleur. Emilie, qui avait avec le curé, vénérable vieillard, des relations charitables, lui avait souvent dit :
— Vos peintures sont dans un état bien misérable, Monsieur le curé... Il faudra que je vienne un jour avec mes pinceaux, afin de leur rendre forme humaine...
Jamais ÉmiHe, entraînée par le courant de sa vie agitée, accaparée par les invités de son père, ne trouvait trois semaines de tranquillité pour restaurer la pauvre vieille église. Elle pensa : cette fois je vais pouvoir travailler à loisir- De Boissise au Theil il y a deux kilomètres de trajet, en plein bois, par des routes délicieuses, entretenues comme des allées de jardin anglais. Le lendemain de son arrivée chez ses amis, Emilie, mettant dans une voiture sa boîte à couleurs, ses brosses, ses appuis-main, tout Tattirail qu'elle avait préparé, partit dès le matin pour son « chantier », comme elle disait gaiment. Elle devait déjeuner, dans le jardin du presbytère, avec des provisions qu'elle emportait. Ses amis, vers le milieu de la journée, viendraient donner leur avis sur son travail.
Le jour même où M"* Lereboulley avait commencé à grimper sur une échelle dans l'église du Theil, M™« Olifaunt, sir James, Thauziat, et quelques jeunes boursiers avaient débarqué à Évreux, chez le sénateur . La propriété du grand électeur du département est située, à cinq minutes de la ville, sur le bord de l'Iton. Une extrémité du parc touche au faubourg, l'autre va rejoin-
dre les bois de Boissise. L'habitation , construite avec une patiio des matériaux de l'ancien château de Navarre , par le père de LerebouUey, date de 1838. C'est une vaste construction blanche, dans le style Louis XV, flanquée de* doux ailes et ornée d'un assez beau perron de huit marches. L'intérieur est d'un luxe remarquable. Les ubjfils d'art les plus précieux sont entassés en si grand nombre, dans les vastes pièces de réception du rez-derhuussée, qu'à Évreux on appelle le château du séna- Uuir : le mtisée LerebouUey. Le parc, fait de pièces de li'rrc achetées les unes après les autres, a coûté les yeux de la tête. Lorsque LerebouUey promène ses invités tlana certaines parties de sa propriété, il a coutume de «lire : « Ici, mes amis, un peu de recueillement; nous marchons sur des pièces de vingt francs ! »
Ce parc de soixante hectares, planté d'arbres séculaires, peut rivaliser avec celui de Boissise. Le luxe des ib ursy est encore plus exagéré que chez M™® Hérault. Le sénateur a remis la direction de ses jardins à des Anglais qui obtiennent des résultats prodigieux. Les serres ù raisins attirent la curiosité des amateurs de toute l'Europe. Les plus beaux produits et les plus variés y sont ^'11 pleine maturité, depuis le mois de mai jusqu'à la fin lie février. Ainsi, d'un bout de l'année à l'autre, le séjiateur a, sur sa table, du raisin frais. Tout est à l'aveïiaiit. Il y a quelques années, LerebouUey eut la fantaisie de faire de la pisciculture. L'Iton traverse son parc < t y alimente une admirable pièce d'eau. Des bassins, piulués suivant l'âge des truites, mis en communicalion par des canaux en ciment, amènent dans l'élevage
une eau claire et fraîche. Des grillages arrêtent les petites truites, qui sont continuellement nourries avec des cervelles de moutons et des mouches, dont Téclosion est obtenue artificiellement. Une cascade de dix mètres de haut sert de barrage au lac, dans lequel les poissons d'argent passent au soleil comme des éclairs. Lereboulley qui, même d'une fantaisie, veut tirer un résultat pratique, envoie tous les ans, au moment du carême, dix mille truites à la Halle. Aussi Thauziat, dans un jour de gaîté, écrivit ainsi l'adresse de son ami: « M. Lereboulley , sénateur, marchand de poisson », ce qui souleva dans la ville d'Évreux une rumeur d'indignation.
Installés dans cette somptueuse demeure, les invités occupèrent deux jours à tout visiter. Puis, leur curiosité étant satisfaite , ils commencèrent à ressentir la torpeui: spéciale à tout Parisien qui se trouve, depuis quarante-huit heures, éloigné du boulevard. Lereboulley, accaparé par sir James, qui lui faisait subir au besigue des Waterloo désastreux, mit les écuries à la disposition de ses hôtes.
Alors, tous les jours, vers trois heures, lorsquela chaleur commençait à tomber un peu, une cavalcade à la tête de laquelle se trouvait Diana sortait par la porte du parc et s'engageait dans les taillis de Boissise. La belle Anglaise, serrée dans une amazone de drap bleu, à corsage de piqué blanc, coiffée d'un feutre gris à long voile, allait par les routes*. suivie de trois ou quatre cavaliers, dont Thauziat, courant devant elle tout droit, comme au hasard. Elle connaissait cependant très bien le pays, ayant pris la peine de l'étudier sur une grande carte qui
24i LES BATAILLES DE LA VIE.
était suspendue dans le cabinet de LerebouUey . L'insouciance de Diana était si merveilleusement jouée, que Clément s*y laissait prendre, et ne devinait pas les projets qui, doucement, se développaient dans l'esprit de la perverse et charmante femme. Peut-être était-il luimôme si profondément absorbé par ses pensées qu'il n'avait pas sa pénétration habituelle. Mais, depuis quatre jours, M^'^Olifaunt tournait autour de Boissise, rétrécissant, un peu plus chaque fois, son parcours, comme unépervier qui vole en grands cercles au-dessus de sa proie pour la fasciner et l'engourdir.
Un soir, vers cinq heures, le bourg du Theil fut tiré de son calme par les pas de quatre chevaux dont les fers sonnaient sur le pavé de la route. Les chiens endormis à l'ombre des portes aboyèrent; les poules, qui picoraient dans la poussière, s'élancèrent effarées vers les cours. Quelques enfants et des femmes sortirent curieusement des maisons. C'était Diana qui passait avec son escorte. Les bêtes avaient chaud, les cavaliers avaient soif. Sur la place une auberge s'offrait, attrayante, avec son pignon fleuri de clématites.
— Arrêtons-nous, dit Diana à ses satellites, il doit y avoir du cidre frais dans cette maison... Nous boirons, pendant ce temps-là nos chevaux souffleront. . . Cela nous fera du bien à tous.
Thauziat mit pied à terre, enleva Diana de sa selle, et, sous une tonnelle ombreuse, les quatre promeneurs s'attablèrent. Ils n'étaient pas là depuis cinq minutes qu'un duc attelé de deux petits chevaux, roulant devant l'auberge, alla s'arrêter à l'ombre du portail de l'église.
— Mais c'est une voiture à Lereboulley, dit Diana, je reconnais la livrée... Voyez donc, Messieurs...
Ils firent quelques pas et s'approchèrent du cocher qui était descendu et se tenait à la tête de ses poneys.
— Est-ce que vous êtes de chez M. Lereboulley? demanda Thauziat.
Le cocher mit le chapeau à la main :
— Oui, Monsieur, mais je viens de Boissise... Je suis attaché au service de M"° Emilie.
— Ah ! M"* Emilie est là? fit M"»« Olifaunt, en fronçant légèrement le sourcil.
— Oui, Madame, avec M"® Hérault... Mademoiselle travaille aux peintures de l'église.
— Thauziat, allons donc voir ça, dit la belle Anglaise. C'est peut-être curieux!... Messieurs, attendez-nous un instant.
Clément suivit d'abord Diana, puis, arrivé près de la porte :
— N'entrons pas, ma chère amie... Qu'irions -nous faire là ? Nous dérangerons M"® Lereboulley, qui est sans doute en costume d'atelier.
— Et puis, surtout, nous nous trouverons en face de M"** Hérault, inteijrompit M"° Olifaunt avec un mauvais rire, et vous avez peur d'elle, c'est visible.
— Oui, j'ai peur d'elle, répéta-t-il froidement. Puisque c'est entendu, retirons-nous.
— Mais, moi, je n'ai peur ni de la belle Hélène, ni de la sage Emilie... et j'y vais.
Thauziat fit un mouVement pour retenir Diana, niais il la connaissait assez pour savoir qu'une fois son désir
manifesté, elle ne renoncerait pas à le satisfaire. Il raccompagna donc, un peu inquiet, car.il redoutait d'elle plutôt une méchanceté qu'une maladresse.
La petite porte de l'église, en se refermant, les plongea dans une assez profonde et très fraîche obscurité. Les fenêtres du côté gauche avaient toutes été bouchées avec de larges toiles, afin d'éviter un faux jour. Seules les ogives du côté droit laissaient entrer la lumière, et les chapelles, ainsi éclairées, paraissaient plus nues et plus délabrées.Deyant l'autel delà Vierge, un petit échafaudage volant avait été dressé, et, sur les planches, à un mètre de terre, Emilie se tenait, le pinceau à la main. Au bout de l'échafaudage, assise sur une chaise de paille, Hlme Hérault, son fils dans les bras, posait.
C'était une nativité que M"® Lereboulley avait commencé à reprendre. Le personnage de la Vierge Marie était complètement effacé, et n'ayant point de modèle à sa disposition, la jeune fille avait prié^on amie de bien vouloir lui consacrer trois ou quatre après-midi. Vêtue de blanc, ses beaux cheveux châtain-clair lissés en bandeaux sur le front, le regard baissé vers son enfant, rose et joufflu comme un ange de Murillo, Hélène était d'une beauté divine. Un rayon du soleil déclinant dans le ciel illuminait son visage, jetait dans sa chevelure des reflets d'or et entourait ainsi sa tête d'un nimbe mystérieux. Diana et Clément s'arrêtèrent un instant, dans l'ombre du baptistère, à regarder ce tableau inattendu. Un t«l charme de pureté s'en dégageait, que le cœur de la belle Anglaise se serra, et qu'un soupir monta à ses lèvres. Elle j e ta un cou p d'oeil sur Thauziat debout auprès d'elle.
Elle le vit sombre et pensif. Alors, faisant un geste d'envie :
— Ces gens-là sont heureux! murmùra-t-elle.
— Oui, ajouta Clément avec amertume, et ils méritent de l'être!.. Ce sont des cœurs purs qui se contentent des simples joies de la vie, ne cherchent pas les émotions dévorantes, les plaisirs excessifs... Voyez le cadre de l'existence menée par ces deux femmes aujourd'hui : une pauvre église de village pleine d'ombre et de silence ; elles sont restées là tranquillement, satisfaites d'être ensemble, et de concourir, chacune dans la mesure de ses forces, à une œuvre utile... Iriez- vous, Diana, poser pour les vierges, pendant des heures, sur des planches à peine rabottées ? Non ! Ces joies-là ne sont pas faites pour tout le monde. A nous, ma chère, il faut celles que donne le luxe!...
Ses lèvres se contractèrent comme s'il essayait de sourjre.
Diana le regarda en hochant la tète, puis, avec douceur :
— Vous voulez faire, quand même, l'esprit fort, mon • pauvre Clément; mais vous souffrez. Voyons, vous l'aimez donc bien encore?
Il ne répondit pas et son pâle visage demeura impassible et glacé.
— Éloignons-nous , dit M"^® Olifaunt avec une véritable pitié, vous aviez raison : il ne fallait pas entrer ici.
Elle fit quelques pas en arrière, mais la voix d'Emilie s'éleva sous la voûte sonore de l'église : — Oui donc est là ?demandait lajeune fille. . . J'entends
parler depuis un instant... Est-ce vous, Monsieur le curt*?
Li^s faibles planches de l'échafaudage crièrent sous son poids. Elle allait descendre.
— Nous sommes pris, dit la belle Anglaise... Il faut faire bonne contenance.
El, marchant vers la chapelle, elle sortit de Tombre.
— Eh! c'est M™® Olifauntl s'écria Emilie. Dans une église? Et par quel hasard? Voudriez-vous abandonner la religion réformée, et vous convertir au catholicisme ? Maisi n'est-ce pas M. de Thauziat qui est avec vous?
A ce nom, Hélène tressaillit et devint un peu pâle. Elle dirifjjea ses regards vers M"'' Lereboulley, comme pour riiiterroger. Elle la vit aussi agitée qu'elle-même.
— Ma chère Emilie, dit d'un ton dégagé la belle Anglaise, nous nous étions arrêtés dans ce petit pays, quand noiii avons appris que vous travailliez dans l'église... M. de Thauziat et moi nous avons eu la tentation d'admirer les belles choses que vous faites... Mais, ajoutat-elltî avec un charmant sourire, en se tournant vers M™' Hérault, le tableau vivant que nous avons vu en eniiiint, nous a paru si joli que nous avons oubli.é de regarder les peintures.
— Ah! ma chère Hélène , voici un petit compliment (jui est à votre adresse, dit Emilie, dont les paroles furent entrecoupées d'un rire nerveux. Comment se faitil , Clément, que ce ne soit pas vous qui ayez trouvé cela? Vous vous êtes laissé damer le pion, mon cher!
— M. de Thauziat a pu le penser, sans avoir le dessein de le dire, riposta tranquillement Diana en exami-
VOLONTÉ. 2i9
nanlVouvrage d'Emilie avec un lorgnon d'écaillé qui lui donnait un air de superlative impertinence.
Clément, après avoir salué M"* Lereboulley, s'était approché de M"*® Hérault. Très troublée, elle leva vaguement sa main vers lui. 11 n'avait qu'à la prendre, mais il sembla ne pas la voir et s'inclina seulement.
— Et alors, Emilie, voilà que vous faites concurrence à Raphaël? reprit M""* Olifaunt... C'est très bien, votre madone... très bien! très bien! Le bambino surtout est délicieux... Presque aussi délicieux que naturel...
Elle se pencha vers Tenfant , qui sourit à ses yeux bleus, à ses cheveux d'or, et qui tendit ses petits bras comme pour se pendre à ses épaules.
Emilie, alors, s'adressant à Diana avec une ironie féroce :
— Vous voyez, ma chère, c'est un garçon : il veut déjà vous embrasser!
— C'est moi qui l'embrasserai, si sa maman le permet, fit M™® Olifaunt, sans rien perdre de son sang-froid.
Elle pencha son visage vers l'enfant,. et de ses lèvres elle effleura délicatement la joue satinée du bébé. *
— On ne peut pa^ savoir encore à qui il ressemblera, reprit-elle... Regardez donc, Thauziat.
Clément resta immobile , mais , de sa voix grave , il dit:
— Je souhaite qu'en tout il ressemble à sa mère. Et, saluant Hélène, il fit quelques pas et resta à l'écart.
— Vous ne lui mettez rien autour du cou. Madame? demanda la belle Anglaise. . . Peut-être avez^vous tort. . . J'ai rapporté de Syrie de très beaux colliers de corail;
Li^> P> I.L ^
faites-moi la grâce de permettre que j'en envoie un à ce cher mignon... Vous verrez comme ces perles roses seront en valeur sur sa peau si blanche.
Sans laisser à Hélène le temps de lui répondre, elle salua, puis,s*adressant à Emilie, qui la suivait des yeux :
— Vous n'avez point de commission à me donner pour votre père?
— Si, répondit M^'® Lereboulley, dites-lui que j'espère avoir bientôt la liberté de rentrer chez lui.
Elle fit à Thauziat uti geste amical et, sans plus s'occuper de Diana, elle se remit à peindre.
— Vous avez été bien dure pour cette pauvre femme, dit alors Hélène. 11 me semble qu'elle méritait un peu plus d'indulgence,
— Parce qu'elle a flatté et caressé votre enfant, interrompit Emilie. Ne vous laissez pas prendre à ses façons hypocrites. Vous ne la connaissez pas. Espérons que vous n'aurez pas l'occasion de la connaître. Tenez-la toujours loin de vous et des vôtres, profitez de mon avertissement, car d'elle peut vous venir un grave danger.
Hélène pensa à la première rencontre qu'elle avait faite de la belle Anglaise, à l'exposition où Emilie avait envoyé son portrait. Elle se rappela les yeux de Diana chJirgés d'une haine incompréhensible, et un pressentiment douloureux lui serra le cœur. Ses regards tombèrent sur le petit Pierre, qui s'était paisiblement endormi sur ses genoux ; elle le pressa contre sa poitrine et il lui sembla qu'avec une telle cuirasse nul coup ne saurait l'atteindre.
Diana et Thauziat avaient traversé l'église. Au mo-
VOLONTÉ. 2ol
ment d'ouvrir la petite porte battante, la jeune femme dit :
— Elle n'est pas bavarde, M"° Hérault... Elle ne nous a pas fait entendre le son de sa voix... Mais elle est jolie... Je comprends qu'elle vous plaise.
Ils sortirent. La lumière du jour, après leur station dans Téglise sombre , les aveugla. Us demeurèrent un moment sans voir distinctement . Cependant, il leur sembla que le groupe de ceux qui les attendaient sous la verte tonnelle de Tauberge, s'était accru. Ils s'approchèrent, et, causant avec leurs amis, ils aperçurent Louis Hérault. Il arrivait de Boissise, à pied, par le parc, et avait été fort étonné de s'entendre héler, comme il traversait la place. Il avait reconnu deux de ses amis du cercle, buvant du cidre et fumant des cigarettes.
— Gomment! c'est vous? dit-il. Qu'est-ce que vous faites donc là?
— pîous attendons M"* Olifaunt etThauziat, qui sont entrés dans l'église. . .Nous retournons chez Lereboulley .
Le front de Louis se rembrunit. Dans l'église : c'était là qu'il allait, lui aussi, rejoindre Hélène et Emilie. Les deux jeunes femmes s'étaient donc trouvées face à face avec Diana et Clément. La rencontre avait-elle été volontaire de la part de ceux-ci, et étaient-ils venus audevant de M"® Hérault et de M"® Lereboulley, ou bien le hasard avait-il tout fait? En y réfléchissant, sa première impression , qui avait été mauvaise , se modifia et devint meilleure. Ne faudrait-il pas, dans un temps donné, se revoir? La froideur que lui montrait Thauziat ne tomberait-elle pas un jour ou l'autre, et ne seraient-
ils pas amis comme par le passé? Alors ne valait-il pas mieux que le bon accord se rétablît le plus promptement possible?
Cependant, il se souvint des dispositions hostiles d'Hélène et de Vopposition qu'elle avait faite chaque fois qu'il avait témoigné le désir de se raccommoder avec Thauziat. Comment allait-elle se comporter en présence de Diana et de Clément? Pour Diana, il était sans crainte. Jamais Hélène n'avait soupçonné son commencement d'intrigue avec la belle Anglaise. Mais pour Clément? Il ne ressentit pas la moindre jalousie, à la pensée que celui qui avait tant aimé sa femme était auprès d'elle. Sa tranquillité fut complète. l\ avait reçu trop de preuves de la ferme raison d'Hélène pour avoir une seconde d'inquiétude. Ce fut un grand malheur pour la jeune femme : Louis, moins sûr d'elle, se fût mis en défense contre un danger possible. H eût éloigné Thauziat et M°® Olifaunt. H n'y songea aucunement, et là où une autre femme, vaine et frivole, eût été protégée, M""* Hérault, à cause de sa supériorité morale, ne le fut pas.
En voyant Diana et Clément s'avancer, Louis marcha à leur rencontre.
— Eh bien 1 mais nous aurons vu toute la famille, dit la jeune femme ; car, après la mère et l'enfant, voici le pèreî... Bonjour, mon cher monsieur Hérault, le mariage vous réussit fort bien, vous êtes frais comme une rose!... Allons, Thauziat, ne faites pas grise mine, et donnez honnêtement la main à vofre ami qui vous tend la sienne depuis une minute.
Devant cette main, qui s'ouvrait franche et cordiale,
p-i-*r^jr^.
Clément était resté interdit. Sa loyauté répugnait à la prendre. Jusque-là il avait su se tenir à distance de Louis et ne point lui manifester les sentiments qu'il éprouvait. Il l'avait dit à Hélène : je ne pourrai vous voir à lui sans le haïr. Le haïssait-il? Non ! De la haine envois cet être si faible, c'eût été beaucoup pour Tâme hautaine de Thauziat. Mais un éloignement presque insurmontable. Il ne lui voulait pas de mal, il se sentait tro[i supérieur à lui pour cela. 11 souhaitait seulement ne k' point rencontrer, n'avoir aucun rapport avec lui. El, brusquement, il se trouvait en sa présence, sans qu'il lui fût possible de se dérober. Entre Louis et lui, il n'y avait que la distance de cette main tendue, qu'il regardait sans se décider à la toucher. Si je lui donne la main, pensa-t-il, je le tromperai, puisque je ne pourrai lui rendre l'amitié ancienne. Je serai donc un fourbr et un hypocrite. Si je me détourne, il faudra donc renoncer à m'approcher d'Hélène, et, sans la voir, sans lui parler, je ne puis plus vivre. D'un côté une infamie» de l'autre le désespoir. Un violent combat s'engag*ia dans sa conscience entre son amour et sa fierté. 11 fit un geste de colère, pâlit légèrement, et l'amour fut vainqueur.
"Louis tendait la main à Clément, mais il regardait Diana, et jamais elle ne lui avait paru plus belle. Sa taille élancée et souple, moulée dans son amazone, se cambrait voluptueusement et, sous le chapeau gris posé sur ses cheveux blonds avec une crânerie provocan iv , ses yeux étaient couleur de bleuet. Ses lèvres entr'ouvertes laissaient apercevoir ses petites dents en forme
d'amandes, et son sourire était à la fois tendre et moqueur. Le souvenir du baiser échangé avec cette adorable femme, le soir de la redoute, revint à Louis, et il frissonna jusqu'aufond de sa chair. Il avait oublié Thauziat, il avait oublié Hélène ; des battements violents soulevaient son cœur. Il ne voyait plus que cette Diana perverse et charmante dont Tamour devait causer un délire atroce et délicieux. La main de Thauziat touchant la sienne Tarracha à sa contemplation passionnée. Il serra et garda cette main.
— Tu ne me la reprendras plus? dit-il. Promets-moi que tout ce qui nous a séparés est oublié.
Clément baissa la tête et murmura :
— Tout.
— Oh ! Je te connais , reprit Louis , et ton dépit ne pouvait pas être de longue durée I Tu as vu Hélène, dans TégUse ? Tu lui as parlé ?. . . Je vous raccommoderai et vous serez amis... Vois-tu, mon cher Clément, c'est une bonne mère de famille... Nous sommes de vrais bourgeois... Ah! notre manière de vivre manquerait, pour toi, de grandeur et de relief. Du reste, tu n'étais pas du tout fait pour le mariage... Tu en as eu le caprice... Mais estime-toi très heureux de n'avoir pas été à môme de réaliser ta fantaisie... Les aigles comme toi ne sont pas faits pour avoir les ailes liées... Un pauvre coq comme ton serviteur, passe... Et encore I
— Et encore? Voyez-vous ça! fit Diana gaîment.
A mesure que Louis parlait, un pli sardonique se creusait autour delà bouche de Thauziat. Son ami avait voulu essayer d'endormir ses dernières rancunes. Un'a-
vait réussi qu'à exciter en lui une méprisante pitié. Ainsi, A'oilà comment cet homme aimé appréciait son bonheur! Voilà quel cas il faisait de cette femme adorable, dont la possession eût dû lui mettre, pour toute sa vie, une flamme d'orgueil dans les yeux. Une bonne mère ' de famille, un couple de bourgeois I Comme dans les grossières féeries, le char de triomphe se changeait en vulgaire pot-au-feu.
— Eh bien I mon cher monsieur Hérault, maintenant que vous nous avez tracé ce charmant tableau de votre bonheur, dit M"** Olifaunt avec gravité, recevez toutes nos félicitations... Il est certain que vous n'avez rien à regretter de votre existence passée.
— Peut-être, fit Louis, en dévorant des yeux la belle Anglaise.
— NonI non! Rienl... Ou vous seriez le plus abominable des ingrats I Vous avez la sécurité du cœur, la régularité de l'existence. Les grands désordres delà passion, ce n'est pas du tout votre affaire, à l'inverse de ce que vous disiez, tout à l'heure, si ingénieusement à Thauziat... Tenez-vous les pieds chauds et la tête fraîche. Vous vivrez très vieux!
— Vous vous moquez de moi. Madame ; mais je n'ai rien à réclamer : c'est votre droit.
— Vous êtes bien aimable de me le concéder.
— Vous seriez femme à le prendre...
Oh! Je prends volontiers tout ce qui me plaît. En disant ces mots, elle examinait Louis à travers son lorgnon d'écaillé, les yeux demi-clos, la bouche plissée par une moue coquette :
— N'allez pas vous flatter que ce que je dis soit pour vous, ajouta-t-elleavec impertinence... D'ailleurs, vous ne comptez plus, avec votre fil à la patte.
— Je ne suis pas si enchaîné que vous le croyez, répliqua-t-il vivement... M'autorisez-vous à aller vous voir?
— Non, mon bel ami, non. Restez à roucouler dans votre pigeonnier... Thauziat, vous êtes témoin que je refuse de recevoir Monsieur.
— J'irai malgré vous, dit-il en riant. Mais serais-je donc si coupable?
— N'en ayez pas l'espoir î
. Diana passa devant lui, en montrant, sous sa jupe retroussée, une ravissante petite botte vernie dont le talon frappait le sol avec un bruit cavalier.
— Allons, Messieurs, assez bavardé ; nous avons une bonne lieue à faire pour rentrer...
Elle s'approcha des chevaux. Sans lui demander la permission, Louis la prit parla taille et, d'un seul effort, il la plaça en selle. Elle le regarda de haut, avec son sourire irritant :
— Tiens! vous êtes plus vigoureux que je n'aurais pensé.
Elle rassembla les rênes, toucha son cheval, et saluant Louis de la main , elle partit au trot dans un nuage de poussière.
— Au revoir, Thauziat. Adieu, Messieurs, cria Hérault. Et, seul au milieu de la place, les yeux troubles, le sang tumultueux, il poussa un soupir, puis entra dans l'église.
Sur la route, Diana courait côte à côte avec Clément.
Ils restèrent un temps assez long sans parler, enfin ^me oiifaunt s'adressant à son compagnon :
— Eh bien ! vous voilà, tout au moins eii apparence, remis avec Louis ... Il vaut mieux qu'il en soit ainsi. Vous tourniez au beau ténébreux.
Clément montrj^ à son amie son visage sombre comme la nuit :
— J'ai menti deux fois, en action et en parole, Diana: j 'ai donné la main à Louis, et je lui ai dit que tout était oublié. Ge%i la première fois que je commets une lâcheté, et j'en souffre affreusement.
— Exagération!... En amour, c'est très admis I Avezvous entendu comme votre Pylade vous prêchait d'exemple ? Si j'avais voulu, je l'emmenais dîner avec nous. 11 a trahi sa femme , en pensée , plus de dix fois, pendant les cinq minutes que nous avons passées avec lui. Et vous auriez des scrupules? Vous êtes un peu trop paladin !... Soyez donc de votre siècle , mon cher : la morale n'^ pas cours et il n'y a plus que les imbéciles qui soient vertueux î
— Je n'avais qu'une religion : c'était l'honneur, dit Thauziat d'une voix étouffée, et j'y ai manqué.
— Votre religion, c'est Tamour que vous avez pour une femme. L'amour n'est-il pas le suprême mobile des actions humaines? Tout ce qui se fait de véritablement grand , même dans l'infamie , c'est l'amour qui l'inspire. Sachez donc vous mettre au-dessus du vulgaire, mon cher Clément. Est-ce que, pour une certaine catégorie d'êtres vivants, les principes généraux qui régissent le monde -peuvent compter? Vous laisserez- vous garrot-
2a8 LES BATAILLES DE LA VIE.
1er par des liens moraux qui n'existent que parce que vous le voulez bien? A quoi senirait d'être supérieur aux autres hommes, pour se courber sous le même joug? Brisez vos entraves , et posez comme règle unique : votre bon plaisir. C'est ce que j'ai fait depuis longtemps, et je ne le regrette pas. En somme, il n'y a qu'une seule chose qui compte : vous aimez?
— Comme un insensé ! dit Thauziat.
— Eh bien ! rappelez-vous ce que je vous ai dit, il y a plus d'un an : vous vous trouverez en rîvajité d'amour avec Louis Hérault... J'avais comme une prescience de l'avenir. Vous m'avez répondu en riant : ce jour-là, je vous le rendrai, ce sera ma vengeance : Ce jour-là est VPnu, Clément... Mais je ménagerai votre conscience, qui est chatouilleuse. Je ne vous demanderai pas de me niulre Louis Hérault. Je saurai le reprendre toute seule. Et ^fiiand vous verrez la belle madone trahie, outragée par celui à qui elle vous asacrilié, il estprobable, alors, quf^ votre vertu remontera défînitivementvers le ciel et que vous cesserez d'être un ange pour vous retrouver lin homme.
— Diana! s'écriaClément avecforce, je vous défends...
— Chut ! fit la belle Anglaise, en lui coupant la parole, on ne défend rien à une femme !
Et comme Thauziat voulait encore parler, la suppUer:
— Taisez-vous I Voici ces messieurs qui se rapprof htnt. Ils pourraient nous entendre.
Elle ajouta à voix basse :
— Lorsque la femme que vous aimez sera dans vos bras, souvenez-vous que c'est Diana qui l'y aura mise.
Avec l'automne les grandes affaires avaient repris. Lereboulley, Thauziat et Hérault, plus unis que jamais,
. posaient les premières assises de la société du câble, et de fréquentes conférences se tenaient, rue Le Peletier,
.dans les bureaux de LerebouUey. Il y avait à résoudre de sérieuses questions, avant de s'engager définitivement dans cette importante entreprise. Les sociétés anglaises s'étaient émues de cette tentative de concurrence, et, très puissantes, de plus, en possession du trafic, elles s'apprêtaient à entamer une liltte à outrance contre l'exploitation française . Il fallait prévoir un abais sèment du tarif de transmission , et , en conséquence , établir le câble dans des conditions économiques telles qu'on pût non seulement combattre, mais triompher. C'était du moins ce que Louis expliquait à sa femme avec un luxe de détails, une prolixité d'appréciations qui donnaient à Hélène une haute idée des travaux qui se préparaient. Cependant, l'insistance avec laquelle il parlait à tout propos de cette affaire , mettant sur le compte des étu-
des , ses sorties de plus en plus fréquentes , commençait à inspirer de l'inquiétude à la jeune femme, et, un jour qu'Emilie dînait Faubourg- Poissonnière, Hélène lui avait dit au milieu de la conversation :
— Votre père ira-t il en Amérique pour le câble , comme il est allé à Corinthe, au printemps, pour le percement de l'isthme?
Emilie avait répondu en riant :
— Papa est allé à Corinthe pour se promener avec M"** Olifaunt. Sans le yacht, et sans la charmante passagère qui était à bord , il aurait envoyé un de ses représentants... Du reste, je ne Tentends jamais parler ni du câble, ni de l'Amérique.
— Mais ces messieurs passent presque toutes leurs soirées ensemble à étudier le projet d'établissement.
Emilie jeta un rapide regard autour de la table. Elle vit Hélène inquiète, Louis fort troublé. Elle eut l'intui-. tion que le terrain sur lequel son amie essayait de l'engager était dangereux, et, coupant court à tout éclaircissement :
— Tout cela est très possible... Mon père ne me souffle jamais mot de ses affaires.
— S'il te racontait ce que nous débattons entre nous » dit Louis reprenant contenance, cela ne t'amuserait guère. Ce ne sont que détails techniques et entassements de chiffres à perte de vue... Figuto-toi...
— Oh ! mon cher Louis, grâce ! s'écria Hélène avec une gaîté affectée. Réserve tes démonstrations pour notre intimité.
Elle dirigea sur son mari un coup d'œil profond :
VOLONTÉ. 2f»f
— Moi, je t*écoute volontiers... Cela m'instmiL
On changea de com-ersation. Mais, après le diner, sous prétexte de fumer une cigarette, Emilie f^nimeiin, Louis dans son cabinet de travail,.et là, brusquement :
— Tu fais donc des cachotteries à ta femiiu*, tdi? Qu'est-ce que c*est que ces histoires de conférences, le soir, avec mon père et Thauziat?... Comme si mon père, passé sept heures, et le courrier signé, s'occupait d'autres choses que de ses plaisirs? Est-ce que tu en ferais autant; mon petit?
— Tu rêves ! Qu'est-ce que tu vas t'imaginer?
— Ehlmoncher, ce qui est vraisemblable, étant doiim'; ton caractère. Tu as eu la bonne fortune de rencf mtrer une femme au cœur angélique, il y a de grandes chiuices pour que sa A^ertu te fatigue et pour que tu coures au vice. Le goût du contraste I... Tu as une trop ^Tande sécurité, cela te donne du loisir, et il est probable que ce loisir tu l'emploies à mal faire. Ce qu'il te fallait , à toi, c'était une femme qui te menât à la baguettes et qui, à la moindre alerte, te menaçât de représailles : ainsi tu aurais été tenu en respect. Tu te serais tKTui>é à te défendre, et tu n'aurais plus trouvé le temps d'attaquer. Tu es trop heureux, voilà la morale île Thistoire, et tu cherches le moyen de gâter un peu ton bonheur!
— Ma bonne Emilie, tout ce que tu me débites là est fort piquant et très ingénieux. Je suis touché de la gra* cieuse opinion que tu t'es faite de mon caractère, liais ta psychologie est en défaut. Je ne suis pas le monstre que tu crois, et si je sors sans ma femme, un peu i^his
que je ne le devrais, les distractions que je prends sont fort innocentes.
— 11 y a donc quelque chose de vrai dans m^s conjectures ? s'écria M"® Lereboulley.
— Dans tes conjectures : rien ; dans les faits : oui. Je ne m'amuse pas beaucoup, tous les soirs, à la maison, entre ma grand'mère et Hélène. Aussitôt le dîner fini, ma femme s'enferme dans la chambre de son enfant , et moi j'ai la ressource de m'assoupir au fonid d'un fauteuil en fumant un cigare. A neuf heures, ma femme reparaît. Je te concède que sa société est charmante, mais, à la longue, elle est un peu monotone. Alors que veux -tu? J'éprouve le besoin de me distraire, de me remuer, de ne pas me laisser glisser dans la torpeur d'une vie de ménage, et je sors...
— Où vas-tu ?
— Au cercle, la plupart du temps.
— Tu joues?
— Un peu. Oh 1 très peu...
— Et tu perds, naturellement?
— Ça va et ça vient . Veine et déveine entremêlées . Rien de grave : une partie de père de famille.
— Tu es bien sûr que c'est au cercle que tu vas? Ne me fais pas de mensonge : je le saurai.
— Où veux-tu que j'aille?
— Je ne veux pas ; je crains, voilà tout. Si tu vas au cercle, pourquoi ne le dis- tu pçis à ta femme ? Il n'y a là rien de criminel, et cela vaudrait mieux que de lui conter des histoires. Tu te couperas un de ces jours, ou tu seras trahi par quelqu'un involontairement, et
alors la'confiance qu'Hélène doit avoir en toi sera ébranlée, elle aura du chagrin... C'est bête ce que tu fais là!
— Si je lui parle du cercle, elle sera inquiète. Elle ne sait pas, comme toi, ce que c'est que la vie des hommes à Paris. Elle S9 figurera que j'ai remis le pied dans l'enfer d'où elle se flatte assez ingénument de m'avoir tiré... Enfin j'ai voulu éviter des discussions, et j'ai préféré ménager son repos.
— Eh bien! Ne t'en tiens pas aux apparences, ménage-le en réalité... Mais voilà un quart d'heure que nous causons, un plus long conciliabule éveillerait les soupçons, rentrons au salon.
Cette conversation donna fort à penser à Emilie. Elle était trop fine pour avoir accepté, comme argent comptant, les explications de Louis. Elle se mit en tête de savoir exactement ce que faisait son camarade. Elle interrogea adroitement les gens de son entourage, et, en huit jours, acquit la certitude qi^p la majeure partie des soirées que Louis dérobait à la vie conjugale, il les passait chez M"*® Olifaunt.
Cependant, Hélène n'était pas dupe non plus des explications que lui fournissait son mari. Mais, à l'inverse d'Emilie, elle ne voulait rien approfondir. Le doute lui paraissait préférable à la certitude. Au fond d'ellemême, elle sentait que si la vérité lui était révélée, il en résulterait la perte de son bonheur. Et, plutôt que de chercher à savoir, elle se bouchait les yeux et les oreilles. Cette vaillante eut cette lâcheté.
Elle se consolait de ses inquiétudes et de ses soupçons avec son enfant. C'était là qu'elle se montrait vrai-
ment dans toute la perfection de son charme et de sa beauté. Sa noble figure prenait une douceur tendre qui faisait rayonner ses yeux, resplendir ses lèvres de l'ineffable grâce de la maternité triomphante. Tenant son petit garçon couché entre ses'bras, comme dans un berceau souple et tiède , murmurant à mi-voix des chansons pour l'endormir, ou Texcilant à bondir sur ses genoux, pendant que de cette petite bouche, dans Tanimation du jeu, les éclats de rires tombaient comme des perles égrenées, elle offrait un tableau empreint d'une poésie adorable. C'était là qu'il eût fallu que Louis allât la rejoindre pour se mettre à l'unisson de son esprjt et de son cœur. Il eût suffi qu'il la vît ainsi jeune, ardente et dévouée, pourêtre pénétré d'une afiTection nouvelle , faite d'attendrissement et de respect. Il aurait compris qu'Hélène n'était pas seulement une femme exquise, mais encore une mère admirable; 'et que , si les liens de leur amour étaient, pour un instant, détendus, des chaînes plus fortes, scellées par la reconnaissance, devaient le retenir auprès de cette créature accomplie.
Mais, au lieu de la suivre, il restait au fumoir à mâchonner un cigare, ou au salon à lire un journal. Vainement, la vieille M"** Hérault lui disait :
— Viens donc A'oir déshabiller le petit Pierre, tu seras émerveillé de sa gentiUesse c': de sa beauté... C'est un enfant à exposer!
Louis souriait de ce qu'il appelait des exagérations d'aïeule , et ripostait par des phrases toutes faites sur la nécessité de soustraire aux regards du mari les'me-
nus détails de Télevage des enfants. Il citait la nursery anglaise, séparée du reste de l'appartement, pour empêcher tout le tapage fait par les marmots de parvenir jusqu'aux oreilles des parents.
— Mais, mon cher garçon, reprenait la grand mère, ce petit ne crie jamais , on ne Tentend que rire et gazouiller : c'est un prodige I Et, soigné comme un prince ! Ce monsieur en a, des dentelles!...
— C'est vrai qu'il est très gentil. Mais tous les enfants se ressemblent. Il nem'ii\téressera vraiment que quand il commencera à parler.
M™* Hérault pensait, en soupirant, que son petit-fils se privait de bien douces jouissances, et ne pouvant pas amener Louis dans la chambre de l'enfant, elle y allait pour deux, et restait en extase devant le berceau du petit Pierre, qui dormait, la poitrine soulevée par un souffle égal,ses cheveux blonds sortant de sonbéguin à entredeux de malinés, et ses poings roses fermés, comme s'il voulait se cramponner à son délicieux sommeil.
Hélène, çendant ces heures-là, assise près de la fenêtre, tricotait des chaussons de laine blanche, laissant errer à l'aventure son esprit qui l'emportait souvent loin de cette chambre heureuse où vivait l'ange consolateur. Elle se demandait si, entraînée par l'égoïsme maternel, elle n'aA'ait pas eu tort de sacrifier son mari à son enfant. Car, avec la générosité de son caractère, elle s'adressait des reproches et excusait presque Louis de s'être éloigné d'elle. Elle comprenait que l'esclavage, qui lui causait à elle tant de joies profondes, ne pouvait lui plaire à lui. L'existence devait sembler bien mono-
rva^
tone à ce jeune viveur. Pourtant, elle s'avouait qu'avec un peu de contrainte, il eût pu la supporter. N'essayaitelle pas de la lui rendre aussi attraya,nte que possible et, s'il avait eu l'esprit moins superficiel et moins léger, n'eût-elle pas dû y réussir? Jamais elle ne se montrait à lui que souriante et gracieuse. Elle affectait même une coquetterie qu'elle n'avait pas autrefois , et apportait une grande recherche dans sa mise. Peine perdue : son mari l'embrassait distraitement, lui adressait un compliment du bout des lèvres, sans paraître penser à ce qu'il disait, mais restait bel et bien séparé d'elle. Elle ne se croyait pas abandonnée. Elle pensait : c'est un peu de patience à avoir. Il reviendra à moi quand je ne serai plus une insupportable nourrice, et, avec sa disposition d'esprit à voir toujours le bon côté des choses, elle rêvait une autre lune de miel.
Elle en était pourtant bien loin, et elle en eut trop tôt la preuve. Comme Louis sortait presque tous les soirs, une des satisfactions d'Hélène était d'aller dans l'appartement de son mari , et là, seule, de s'y installer pendant une heureoudeux.il lui semblait qu'ainsi, elle se rapprochait de lui, et que, dans la pièce silencieuse et vide, elle laissait un peu d'elle-même, une subtile émanation de sa suave, tendresse qui finirait par pénétrer Louis. Elle rangeait les menus objets placés sur la cheminée, ouvrait les armoires, y plaçait des sachets qui embaumaient le linge et les habits. Tous ces petits soins caressants, dont elle aurait voulu combler l'être chéri , elle les rendait aux choses qui lui étaient familières. Puis, quand elle avait terminé son travail d*at-
tentive ménagère , elle s'asseyait dans le fauteuil de Louis et prenait sur sa table la brochure ou le livre commencé, s'efiforçant de saisir la pensée de Tabsent, et de se mettre en communication intellectuelle avec \n\. Elle s'oubliait ainsi et , un soir, elle entendit son mari qui rentrait, vers minuit, chantonnant un air d^opéretti^ , Elle n'eut que le temps de se lever, ne voulant pas èivi\ surprise dans cette chambre dont elle aurait paru forcer l'accès, et de se sauver en emportant sa lumière.
Louis ne se doutait en aucune façon de la fréquentation habituelle de sa femme dans son appartement. Ui parfum doux et chaste qu'elle y laissait en se retirai M , légère et silencieuse, comme une bonne fée qui veil(t3 dans l'ombre, ne l'avait point frappé. Il trouvait tout dans un état parfait chez lui, mais il ne cherchait paj^ la main qui travaillait discrètement à son bien-être. Peu I être même ne remarquait -il pas qu'il y eût une amélioration, dans la tenue de sa maison, depuis qu'il étaH marié. Il avait peu d^ordre et, volontiers, laissait traîner des clefs, de l'argent, des papiers dans ses poches et sur la cheminée, dans des coupes.
Un soir qu'ily aA^ait une première représentation \m Palais-Royal, Louis était parti précipitamment après lo dîner. Hélène, un peu triste, après avoir couché son petit garçon et fait une partie de cartes avec M"'® Héraull , était allée s'enfermer dans le petit salon qui précédait hi chambre à coucher de son mari. Là, dans une deiiiiobscurité, elle n'avait point su réagir contre les impressions vagues, mais douloureuses, qui l'assaillaient l-li foule. Elle n'avait aucune raison plausible de se tour-
menter plus que d'habitude ; cependant, étendue dans un fauteuil, les mains énervées, elle pleurait sans pouvoir s'arrêter, et ses larmes coulaient, comme un Ilot brûlant, sur ses joues. On eût dit que le pressentiment d'un malheur prochain lui venait, ou que la perception très nette d'un malheur accompli s'imposait brusquement à elle.
Au bout d'une demi-heure, comme elle était vaillante et raisonnable, elle fit un effort, s'interrogea, ne trouva pas ombre d'un prétexte à ce chagrin subit, fut obligée de le mettre sur le compte des nerfs, et, mécontente de cette prédominance, inusitée chez elle, du physique sur le moral, elle se morigéna, se secoua et se reprit. Elle voulut se distraire par une occupation active, et entra dans la chambre dé son mari. Avec un sourire, elle la vit dans le désordre où il l'avait laissée. Les domestiques, attablés à la cuisine et se délassant des fatigues de la journée par un repas prolongé, n'étaient pas encore venus ranger. Elle releva les vêtements abandonnés sur le tapis, et, a\dsant sur un guéridon des papiers jetés pêle-mêle , elle les rassembla et allait les mettre dans un tiroir, quand une carte de parchemin, timbrée dans l'angle d'une devise latine en caractères gothiques bleu acier, attira son attention. « Amo et odi » disait la devise, et sur la carte, d'une grande écriture droite et sèche, une ligne était tracée : « Demain, à trois heures, rue de Moscou. » Point de signature.
Hélène avait laissé retomber les papiers sur la table, et, dans sa main, elle ne tenait plus que la mince feuille de parchemin. Elle n'en pouvait détacher ses yeux. La
deAise,qu'ellecomprenaitiinparfaitement, lui semblait, avec ses caractères métalliques d'un bleu changeant, se tordre comme les anneaux d'une vipère. Et, sourdement, elle-se sentait au cœur la morsure de ces lettres venimeuses. D'un geste instinctif, elle porta la carte à son visage , et le parfum affaibli qui Timprégnait lui monta, troublant, jusqu'au cerveau, Hélène eut la certitude que la carte venait d'une rivale. Un flot de sang empourpra ses joues, ses pieds furent glacés et tout tourna autour d'elle. Une angoisse atroce la saisit. Elle craignit de tomber là et , étendant la main vers une carafe qui se trouvait sur un plateau, elle mouilla son mouchoir qu'elle appuya sur son front.
Peu à peu, elle recouvra sa lucidité et se remit à étudier la carte qui contenait, dans l'énigme de ses caractères, le mot de toute sa destinée. Demain, à trois heures.. .Pourquoi ce rendez-vous serait-il criminel?Qu'estce qui prouA'ait que la femme, puisqu'à n'en pas douter c'était une femme qui écrivait, était une maîtresse? Hélas ! le parfum violent, acre, voluptueux, était un indice irrécusable. 11 révélait la créature qui, enveloppant les hommes des séductions de sa chair, voulait, même éloignée d'eux, leur laisser actif le souvenir des ivresses, dont ce parfum infâme était un des plus subtils poisons. Oui , c'était une maîtresse ! Mais de quand était cette carte?
L'avait-il reçue le matin, ou le soir? puand il était rentré, revenait-il de son rendez-vous, sortait-il des bras de la femme, tout chaud de ses baisers ? Ou bien étaitce seulement le lendemain qu'ils devaient se retrou-
ver, à trois heures, rue de Moscou ? Rue de Moscou I Où ? Dans quelle maison? Il la connaissait bien, puisqu'on ne lui envoyait pas le numéro. Il voyait donc la femme ailleurs , puisqu'on lui spécifiait l'endroit où, ce Jour-là, il la rencontrerait? Toutes ces idées se présentaient à l'esprit d'Hélène , successivement, avec une logique absolue/Elle voyait clair dans les ténèbres soigneusement faites autour d'elle, et voulait voir plus clair encore. Elle courut à la bibliothèque et y chercha un dictionnaire latin. Ce mot « odi » était pour elle le point obscur de l'énigme. Il lui semblait que, si elle pouvait le comprendre, tout s'illuminerait en une seconde. Elle découvrit le livre qu'elle voulait et feuilleta vivement, à la lueur d'une bougie, répétant vaguement, comme si elle évoquait le mot mystérieux :
— Odi... odi... odi... Voilai Odi... je haisl...
Elle regarda la carte et lut : Amo çt odi, puis traduisit : J'aime et je hais. Elle remit le dictionnaire à sa place, ferma la bibliothèque, et, pâle, repassa dans la chambre de son mari. En un instant, s'était évoquée dans sa pensée la femme blonde qu'elle avait rencontrée, pour la première fois, avec Emilie, à l'exposition, . et qui avait jeté sur elle des yeux pleins de haine. Elle n'hésitait pas, elle n'admettait pas de doute ; c'était elle, ce ne pommait être qu'elle : Diana Olifaunt. L'amour et la haine, qu'elle affichait si audacieusement, avaient pour objet Louis et Hélène. C'était Louis qu'elle aimait, et Hélène qu^eUe haïssait.
La jeune femme, froide, lucide, sentit descendre en elle une douleur profonde, expliquée cette fois, dont sa
VOLONTÉ. m
tristesse sans cause apparente n'avait été que Tavantcoureur magnétique. Elle éprouva une haute et puissante indignation de ce que cette femme venait ainsi lui voler son bonheur. Tout ce qui s'était passé, depuis dix-huit mois, lui apparut : elle mesura les effets et jugea les causes avec la fermeté d'une âme supérieure. Elle comprit la valeur des conseils qui lui avaient été donnés et qu'elle n'avait pas sui\is. Elle se rappela qu'Emilie lui avait, avant son mariage, prophétisé ce qui devaitarriver. Elle l'entendait encore dire : «Louis est un enfant... épousez Thauziat... »
Thauziat! Sabelle figure se dressa devant elle, sombre et triste fantôme qui hantait son souvenir. Lui aussi, il souffrait; lui aussi, il était malheureux. Comme il avait regardé le petit Pierre, le jour où il était ve^u dans l'église, et de quel ton il avait dit en parlant de Tenfaut : « Je souhait^ qu'en tout il ressemble à sa mère ! » Eût-elle été plus heureuse avec Jui?Oui, c'était certain, elle se l'avouait maintenant. Toutes les pensées, tous les actes de Clément se seraient rapportés à elle. Il l'eût aimée comme une divinité unique et, à ses pieds, il eût brûlé son âme, comme le seul encens assez pur pour lui être offert. Des larmes lui vinrent aux yeux. Elle les essuya avec colère, il lui sembla que son involontaire retour sur le passé était une trahison envers son mari. S'il était coupable, rien ne lui donnait le droit, à elle, de laisser s'échapper sa pensée, de même qu'il avait laissé s'égarer son cœur. Le sentiment prof ond de son malheur l'accabla brusquement,comme si tout ce qu'elle devinait de lâchetés, de hontes, de perfidies , accumulé
en un fardeau énorme , tombait d'un seul coup sur elle et Técrasait. Elle poussa un gémissement et, se rappelant soudain le lieu où elle était, craignant d'y être Aiie ainsi bouleversée, elle se dirigea d*un pas ferme vers son appartement.
Elle entra dans sa chambre, éclairée par une lampe de nuit, la traversa, et passa dans celle du petit Pierre. D'un signe elle renvoya la femme qui le gardait. Alors, s'asseyant à côté du berceau, elle appuya sa tête contre la tige de fer qui soutenait les rideaux dans Tombre desquels l'enfant dormait son doux sommeil, et là, libre, elle dégonfla son cœur ulcéré. Elle souffrait cruellement I Pourtant, dans son esprit, il n'y avait pas une pensée de colère. Elle aA^ait croisé ses mains pour une prière, et ses vœux montaient touchants, simples et tendres vers le ciel. Elle disait : « M on Dieu, vous voyez ma détresse, je ne vous demande qu'une seule consolation en ce monde, c'est de me laisser mon cher petit. Tant que je le verrai me sourire, tant que ses petits bras se tendront vers moi, je n'aurai pas. le droit de me plaindre, et j'accepterai la douleur avec résignation. Il sera ma consolation, et peut-être, par lui, parviendrai-je à ramener son père. »
Ses pleurs coulaient, goutte à goutte, sur l'oreiller. Une de ces perles chaudes tomba sur le front de lenfant. Il s'agita, tourna la tète, et, ouvrant un instant les yeux, il reconnut sa mère. Sa petite bouche sourit etson regard brilla, azuré comme le ciel. Puis il se reildormit doucement, retournantà son rêve. Alors, sur son cou blanc, Hélène Ait se détacher, roses, les boules du
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collier de corail que M™* Olifaunt lui avait envoyé, lu lendemain de leur rencontre dans Téglise. Il lui sembln que ce bijou était empoisonné, comme tout ce qui venait de cette femme. Elle détacha le collier, et s'appn»chantde la cheminée où le feu brûlait encore ardent, d'un geste rapide elle le jeta d^ins les flammes. Puit? elle se rassit près du berceau et continua à veiller.
Le lendemain, au déjeuner, Louis se montra très gai et très expansif. 11 avait, au fond de lui-même, une joit* qui débordait , sans qu'il pût la contenir. Il ne remarqua point la pâleur de sa femme. Il était de ces aimables égoïstes à qui leur propre contentement donne illusion de la satisfaction universelle. Il plaisanta avï^c sa grand'mère, développa à Hélène ses projets finaii- ■ ciers ; enfin il fut bon prince, et se leva de table avtr: la conscience d'avoir témoigné une grande bienveillance à ceux qui l'entouraient.
Hélène, cependant, incapable* de se contenir assez pour donner le change à un observateur moins superficiel que Louis, n'avait pas prononcé une parole et avait àpeinemangé.Une fièATe ardente la dévorait, et, à chaque instant, elle portait son verre à ses lèvres, buvant de l'eau pour éteindre le feu qui lui brûlait la poitrine. Elle écoutait, avec un amer sourire, les gentillesses du son mari, se rendant très bien compte que c'était lu bonheur d'avoir vu sa maîtresse la veille, ou le ravissement d'aller la retrouver le jour même, qui, de son cœur, faisait monter la joie comme un flot à ses lèvres. Son hypocrisie l'exaspérait. Elle eût préféré des violences et des brutalités à tous ces mensonges. S'il s'c-
tait dressé subitement, et, la regardant bien en face, s'était écrié : « Assez de tromperie î J'aime une autre femme, et je vais la rejoindre, » elle eût dit : « Ala bonne heure ! C'est cruel, c'est infâme I Mais ce n'est point lâche ! Tu me brises le cœur, mais tu ne me voles pas ma confiance, tu ne me sali^ pas avec des baisers qu'une autre a partagés ! »
Louis ne fut pas si héroïque. Il continua à marivauder, pensant visiblement à autre chose qu'à ce qu'il disait, puis, une fois sorti de table, il alla chez son fils, ce qu'il ne faisait pas tous les jours. Hélène le sui^it dans la chambre de l'enfant, avide de voir si la trahison pouvait revêtir si exactement les apparences de l'honnêteté. Louis lutina son petit garçon, lui sourit, l'embrassa, le fit sauter dans ses bras, avec l'entrain et l'abandon d'un excellent père de famille. La tranquillité etraisance.de son mari étaient telles qu'un doute se glissa dans l'esprit de la jeune femme, et qu'elle se demanda si elle n'avait pas rêvé. Elle voulut raffermir sa conviction, et s'adressant à Louis :
— Qu'est-ce que tu fais aujourd'hui?
Il leva les yeux avec une nuance d'inquiétude, comme si, dans l'accentuation de ces paroles, il eût discerné une vibration menaçante :
— Pourquoi me demandes-tu cela? dit-il»
Elle alla droit au fait.
— Parce que j'ai rendez- vous avec Emilie, pour choisir les étoffes de tenture de mon petit salon et que j'aurais été contente d'avoir ton avis.
— A quelle heure est-ce?
— A deux heures et demie.
Il prit un air contrarié :
• — Oh !je ne peux pas... àmon grand regret... j'aurais été ra\i d'aller avec toi... nous ne sortons pas assez ensemhle. . . mais les affaires avant tout. . . Je suis attendu à Saint-Denis.
— Ne peux-tu faire dire que tu ne vien dras pas ? Il n'est qu'une heure. On aurait hien le temps, Louis, et je serais si heureuse.
Hélène avait prononcé ces derniers mots sur le ton de la prière. Cette fois, il ne la regarda pas . Une xixe anxiété contracta son visage. Il parut hésiter. Mais, au bout d'uninstant, ilrépondit d'une voix un peu étouffée :
— Excuse-moi... c'est vraiment impossible. Il y va des plus sérieux intérêts.
— Bien ! dit Hélène, avec un, horrible battement de cœur.
Il s'approcha d'elle, comme s'il voulait lui demander pardon et, l'attirant contre lui, il l'embrassa sur le front avec une véritable tendresse. Elle se dégagea vivement, des larmes lui montèrent aux yeux, mais elle les refoula par un effort de sa volonté et, trouvant l'énergie de montrer un visage calme :
— Alors , à ce soir, dit-elle ; et elle rentra dans son appartement.
Désormais, pour elle, ily avaitune complète évidence; mais elle prétendait pousser sa certitude aussi loin que possible et connaître sa rivale. Elle s'habilla à la hâte, mit un chapeau, avec une voilette assez épaisse pour qu'on ne pût distinguer ses traits, et, montant en voi-
ture, elle se fit conduire àThôtel Lereboulley. L'idée lui était venue de tout révéler à Emilie . Lorsqu'elle avait dit à Louis qu'elle avait rendez-vous avec la jeune fille, déjà elle projetait de demander à celle-ci de la conseiller et de l'aider à se défendre. Sa confiance en elle était absolue. Elle savait quelle sagesse et quelle ampleur de \nies possédait son amie. Elle n'eut laissé voir à aucune autre la plaie saignante de son amour blessé. Mais Emilie n'avait-elle pas été initiée à ses hésitations au moment du mariage ? Y avait-il, pour elle, un mystère dans la.vie menée par le jeune ménage, depuis un an? Peutêtre, avec sa sagacité et sa pénétration, M"® Lereboulley avait-elle deviné le mot de l'énigme que cherchait Hélène. Si elle allait Téclairer et lui éviter des recherches humiliantes, un espionnage douloureux I Oui, il fallait l'interroger, la presser jusqu'à ce qu'elle eût avoué tout ce qu'elle savait. Et, dans sa hâte de connaître tout son malheur, la jeune femme eût voulu activer la marche du cheval, franchir l'espace et donner enfin satisfaction à son atroce curiosité.
La voiture s'arrêta, Hélène sauta sur le trottoir, renvoya son cocher, et, pleine d'impatience, demanda si M"® Lereboulley était chez elle. Le concierge répondit affirmativement et fit résonnerie timbre, dont le tintement amena un valet de pied sur le perron de l'hôtel. . — Mademoiselle est à son atelier, dit le domestique.
Et, précédant M"*® Hérault, il la conduisit au second étage, ouvrit une porte et se retira.
Assise devant un chevalet , Emilie donnait les derniers coups de pinceau à un charmant tableau de fleurs. Sur
latable, devant elle, une jonchée de roses, d'orchidées, et de jacinthes entremêlées de fougères lui servait de modèle. En entendant la porte s'ouvrir, elle avait tourné la tête. Elle reconnut Hélène poussa un cri de joie et, se dressant, sa palette passée dans le pouce de sa main gauche, elle vint à la jeune femme, l'embrassa, l'attira auprès de son tableau et la fit asseoir. Et comme M"*® Hérault relevait sa voilette et lui montrait un visage pâM par l'anxiété :
— Qu'est-ce qu'il y a donc? dit-elle. Vous avez l'air bouleversé.
Hélène baissa afûrmativement la tête : suffoquée par l'émotion elle ne pouvait parler. Elle ne croyait pas, en venant, que l'aveu de son malheur et de l'inf aimé de son. mari lui paraîtrait si pénible. Mais Emilie était déjà trop prévenue pour ne pas deviner ce ^u'on hésitait à lui dire. Elle prit le parti d^interroger : '
— Est-ce Louis qui est cause de ce que vous souffrez?
— Oui, répondit Hélène.
Aussitôt ce mot prononcé,le flot de ses paroles s*épan- <îha librement et elle énuméra à son amie toutes ses preuves. Vainement M"* Lereboulley essaya de les discuter, d*ébranler la conviction de la jeune femme. En somme, pourquoi n'y aurait-il pas, entre la réception du billet accusateur et le refus de consacrer à Hélène l'heure marquée pour le rendez-vous, une coïncidence fortuite? Ce billet n'était pas daté. Peut-être était-il pour la veille. Qui prouvait que Louis y était allé? S'il était enfin pour le jour même, qui saurait si Louis allait s'y rendre?
— Moi ! dit M"»« Hérault.
— Et comment?
— Je vais le guetter.
— Ma chère, vous ne ferez pas ce que vous dites I
— Je vais le faire, n'en doutez pas, à moins que vous ne me nommiez la femme avec laquelle Louis me trompe si misérablement.
' — A quoi la reconnaitrais-je?
— A sa devise impudente, qui est un véritable programme de fille! s'écria Hélène.
Elle sortit son porte-cartes, y prit un carré de papier sur lequel elle avait écrit la phrase latine, et le tendit à son amie.
Celle-ci devint très grave : elle avait reconnu la devise deM^^OUfaunt. Elle regarda longuement le papier, comme si elle en étudiait toutes les lettres. Elle pensait : aiasi l'instant des amertumes est arrivé pour la pauvre Hélène. Elle éprouve toutes les angoisses de la jalousie, et elle subira toutes Jes humiliations de l'abandon. Et c'est cette atroce Diana qui lui distillera le poison goutte à goutte.
Elle frémit en mesurant la profondeur de l'abîme dans lequel son amie allait tomber .Diana était capable de tout, même du plus abominable des crimes, pour en venir à ses fins. Si une lutte s'engageait entre les deux femmes, et Hélène était de caractère à la soutenir, onpouvait tout craindre. Emilie jugea nécessaire d'égarer aussi longtemps que possible le soupçon de la femme légitime, et de l'empêcher de découvrir la maîtresse. Pour cela il ne fallait pas la li\Ter à elle-même, mais l'accompagner, et tâcher de déjouer ses plans.
— Je ne connais pas cette devise, dit Emilie en relevant le front. Mais elle convient aussi bien à un homme qu'à une femme.
— L'écriture, le parfum, tout est d'une femme, interrompit Hélène, irritée de la résistance que lui opposait M"® LerebouUey.
— Soit ! C'est une femme. Elle donne un rendez- vous à votre mari, à trois heures, rue de Moscou, aujourd'hui... Je l'admets encore... Mais que prétendez- vous faire ? Attendre rue de Moscou. . . mais attendre quoi ?
— La sortie de mon mari et de la femme.
— Et si la femme habite la maison et ne sort pas ?
— Non! Si elle habitait là, elle n'aurait pas mis « rue de Moscou ». G'est^un lieu de rendez- vous.
Emilie ne put s'empêcher de sourire :
— C'est assez bien raisonné, dit-elle. Le chagrin ne trouble pas trop vos idées.
— Il m'exçdte, s'écria Hélène avec animation, il décuple mes forces... Oh ! ne croyez pas que je sois de ces femmes qui n'ont pour ressources que leurs larmes, et qui restent sans défense. Je lutterai, pour moi, pour mon enfant, pour l'honneur de mon mari. Je ne demanderai pas une protection à la loi : je ne veux ni séparation, ni divorce. Je veux mon mari, qui m'appartient, que j'aime malgré ses folies^ et que je prétends ramener à moi. Mon cœur souffre cruellement de le voir s'éloigner, mais il souffrirait bien plus cruellement encore, si je le perdais pour toujours. Voilà pourquoi je désire tout savoir.. .Non pas pour chercher des arguments judiciaires, non pas pour découvrir des prétextes à récriminations
et à querelles, mais pour connaître celle que je dois combattre et apprendre comment je puis la vaincre !
M"* Lereboulley regarda son amie avec une admiration attendrie. Les yeux de la jeune femme étincelaient de hardiesse, son front intelligent était creusé par un pli énergique. Ses mains frémissaient, impatientes de la lutte. Elle incarnait si bien ainsi le courage et la persévérance, qu'Emilie retrouva un peu d'espoir. Belle, jeune, vigoureuse, ardente, pourquoi Hélène ne triompherait-elle pas de Tèxécrable Diana? Hélas! Le vice, sur cette terre, n'était-il pas toujours vainqueur? Ne le savait-elle pas, elle, qui, depuis son enfance, avait vu tourner autour de son père tant de femmes, vivant de leur beiauté, reçues partout, grâce* à leur luxe et à leur élégance, s'imposant au monde qui aurait dû les rejeter et qui, au contraire, leur faisait fête? Un mari, pour couvrir de son nom leur infâme commerce, un peu de tenue, pour sauvegarder les apparences, et, moyennant ces concessions à la respectabilité, elles pouvaient Aivre en courtisanes, prendre les maris, les fils, les frères, braver de leur impudent sourire les épouses délaissées, les sœurs inquiètes , les mères gémissantes , et semer partout la douleur, le deuil et la ruine.
Ne comptait -on pas nombreuses ces aventurières qui trônaient dans les salons, dans les théâtres, dans les villes d'eaux, partout, ayant les plus beaux diamants, les plus belles loges, les plus beaux équipages. On se nommait leurs entreteneurs tout bas à l'oreille, et elles étaient en intimité avec des duchesses, pénétrant dans la société la plus aristocratique, au moyen des œu-
vres de bienfaisance qu'elles enrichissaient de leurs dons, des concerts de charité dans lesquels elles chantaient, traînant, derrière leurs jupes, la troupe de leurs amants toujours prêts à payer pour leur plaire. Diana n'était-elle pas la plus redoutable, la plus rapace, la plus insolente de toutes ces femmes tarées ? Et c'était avec elle qu'Hélène rêvait d'engager la bataille, sans autres alliés que sa fierté, sa bravoure et son intelligence, abandonnée par celui qui aurait dû être son défenseur, et qui k. livrerait à son ennemie, découvrant lui-même la place où il faudrait frapper pour que la blessure fût mortelle ! Cependant n'était-elle pas* juste et grande, sa cause? Et ne méritait-elle pas, résistant au lieu de courber la tête, que son amie l'aidât de toute son ardeur et de toute sa force?
Emilie résolut, avant tout, d^éviter un choc entre Louis, Diana et Hélène. Si le rendez-vous était vraiment pour le jour même, il fallait, à tout prix, empêcher que ces trois adversaires se trouvassent en présence, brusquement, sur un terrain public, ou dans un escalier banal, exposés à la curiosité des passants ou à rindiscrétion des subalternes. Elle se décida à accompagner M"*® Hérault, afin de prévenir, par tous les moyens en son pouvoir, un scandale probable.
Hélène marchait fiévreusement dans l'atelier. M"*Lef ebouUey se leva et, souriant :
— Vous voulez absolument vous rendre rue de Moscou? Eh bien! je ne vous laisserai pas aller seule : je vous accompagne ! Je suis sûre d'avance que vous ne Verrez personne venir au rendez-vous. En tous cas, je
serai là pour vous détourner de commettre quelque sottise.
Hélène ne répondit pas, mais elle embrassa son amie avec effusion. La femme de chambre apportait à Emilie son chapeau et son manteau. Elles descendirent.
— Vous n'avez pas gardé votre voiture? C'est une bonne précaution . Nous allons prendre un fiacre . Il n 'est qu'une heure et demie, nous avons le temps.
Bientôt, roulant au trot modéré d'un cheval fourbu, elles se dirigèrent vers le pont de l'Europe. Hélène, qui avait habité le boulevard des BatignoUes autrefois, aveé sa mère, connaissait parfaitement le quartier. Afin d'augmenter les chances de réussite de son embuscade, elle avait projeté de placer sa voiture, d^où elle surveillerait, à égale distance des deux extrémités de la rue. Avec de bons yeux elle devait facilement distinguer une personne entrant , soit du côté de la place, soit du côté du boulevard. Une fois la maison reconnue, elle se rapprochait et guettait la sortie de Louis et de sa complice. Emilie n'avait pas d'objections à faire à cet ordre de bataille. Elle laissa Hélène arrêter la voiture à l'endroit désigné, et, avec une vive émotion, elle attendit.
Elles étaient toutes les deux méconnaissables, sous leurs voilettes épaisses : M"*® Hérault, les yeux ardemment fixés sur l'entrée du boulevard, par laquelle un pressentiment lui disait que Louis devait arriver, M"® Lereboulley, par le petit guichet du fond, observant l'entrée de la place. Elles ne parlaient pas, mais leur respiration oppressée révélait le trouble qui les
agitait. De temps en temps, Hélène prenait sa montre et regardait Theure. Il lui semblait que le temps s'écoulait avec une désespérante lenteur. A trois heures moins un quart, ÉmiUe tressaillit : son œil perçant avait aperçu Diana, vêtue d'un costume gris très simple, voilée, mais bien facile à reconnaître à sa démarche, qui s'avançait sur le trottoir au bord duquel leur fiacre s'était rangé. Elle allait à son rendez-vous, d'un bon pas, sans hésitation, comme une personne qui en a l'habitude. A vingt mètres de la voiture, elle tourna et entra sous une porte cochère.
Emilie ne sourcilla pas. Elle s'était engagée à prévenir Hélène si elle voyait quelqu'un ou quelque chose de suspect. Elle manqua délibérément à sa promesse. Si Louis vient par le même côté, pensa-t-elle, tout est sauvé pour aujourd'hui. Ce soir, j'ai le temps de l'avertir de ce qui se passe, afin qu'il ne se coupe pas si sa femme l'interroge, et je tâche de le ramener par de bonnes paroles. Une exclamation d'Hélène Tinterrompit, elle se retourna : son amie s'était rejetée en arrière, la main tendue. Elle suivit du regard la direction indiquée et aperçut Louis qui approchait, tranquille, souriant, les mains dans les poches de son paletot. l\ longea la voiture, jeta un vague coup d'œU sur les deux femmes qui y étaient assises dans une demi-obscurité, ne les devina point et passa. Derrière lui, Hélène, tremblante, se pencha au dehors, le vit entrer dans la maison où déjà Diana était arrivée, et voulut descendre.
— Qu'est-ce que vous allez faire ? demanda Emilie en lui saisissant le bras.
— Je veux m'informer, interroger, savoir.
— A qui parlerez-vous? A des domestiques, au concierge? A des gens qui peuvent s*étonner de votre agitation, s'eflfrayer de vos regards, prévenir votre mari... Non! il ne le faut pas... Laissez-moi la liberté d'agir, je suis de sang-froid, j'en apprendrai plus que vous et plus aisément... attendez-moi là... je ne serai pas longtemps.
— C'est bien, je vous attends.
Emilie descendit. Elle pénétra, à son tour, dans la maison. Au fond de la cour, un palefrenier lavait une Victoria. Le portier, assis sur un baquet renversé, causait avec lui, son balai entre les jambes. La jeune fille se dirigea vers la loge ; une femme y était seule, petite, maigre, Tair futé, vraie concierge de maison à femmes. En entendant ouvrir la porte, elle s'avança :
— Madame, dit Emilie, j'aurais un petit renseignement à vous demander
Ce disant, elle ouvrit une bourse en mailles d'or et y puisa deux louis qu'elle posa sur la table. La concierge fit un geste de protestation, mais son œil s'était allumé à la vue des quarante francs.
— S'il n'y a rien de compromettant, dit-elle, et si je peux vous rendre service...
— Parfaitement, reprit ÉmiUe. Mais il ne s'agit point d'une affaire, comme on en voit tant : ni coup de revolver, ni vitriol, tranquilUsez-vous... Un monsieur \dent d'entrer à l'instant... Il a^ci un appartement de garçon, où il reçoit une dame, ou des dames, je ne sais pas au juste, et peu m'importe du reste!... Il faudrait.
rîr^TPV?p^Ç«ro^T^. ■
VOLONTÉ. 28o
tout simplement, lui faire passer, à Tinstant même, un mot que j'écrirai... Soyez sans crainte, il vous remerciera...
-^ Y aura-t-il une réponse? dit la concierge.
— Non, Madame, je vous donne le billet et jem'en vais.
Elle prit une de ses cartes et, au crayon, traça rapidement ces mots : « Ta femme est dans une voiture, à la porte, qui t'attend... Empêche Diana de partir avant une heure. Toi, sors inunédiatement, va-t'en par la place de l'Europe, et viens chez moi avant de rentrer. — Emilie. »
— Auriez-vous une enveloppe? demanda-t-elle.
La concierge fouilla dans un buvard crasseux, et, parmi des quittances en blanc et de vieux journaux, elle découvrit une enveloppe. Emilie écrivit dessus : « Monsieur Louis », y mit la carte et, la tendant à la femme :
— Voilà, Madame. Je vous remercie.
— J'y cours, dit la concierge, gagnée par l'air calme d'Emilie.
— Bonjour, Madame.
Elle regagna la voiture.
— Eh bien? interrogea Hélène.
— On ne le connaît pas dans la maison. C'est la première fois qu'il y vient. 11 n'y a que des locataires habitant « bourgeoisement ». Le propriétaire ne veut pas de femmes seules dans son « immeuble », m'a dit le portier, homme respectable. Nous sommes donc obhgées de nous demander si vous ne vous êtes pas laissée aller à des craintes absolument chimériques.
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Hélène observa son amie : elle paraissait rassurée. Elle poussa un profond soupir. Combien n'eût-elle pas Monné pour que ses craintes fussent vaines! Mais la lettre sans signature, la devise et le parfum, et Louis arrivant à Theure indiquée? Il est vrai qu'elle n'avait pas vu venir de femme. Alors que signifiait donc ce rendez-vous? Pourquoi avait-il été donné?
— Restons encore, dit-elle.
— Tant que vous voudrez, répondit Emilie, sûre maintenant que l'aventure aurait le dénouement qu'elle avait préparé.
Elles demeurèrent silencieuses, les yeux fixés sur la porte cochère. Au bout d'un quart d'heure, Louis sortit tout tranquillement et, à petits pas, s'éloigna du côté du pont de l'Europe. Emilie, en elle-même, se disait : Voilà un maître hypocrite! Il a des allures innocentes. Il s'en va comme un petit saint. La pauvre Hélène aura bien du mal à le mater !
— Eh bien! ma chère, fit-elle tout haut. Voilà neutre homme parti. 11 est maintenant clair qu'il ne venait pas pour un rendez-vous.
— A moins que vous ne l'ayez fait prévenir, interrompit Hélène avec un regard soupçonneux.
— Et le moyen? S'il avait un appartement clandestin dans cette maison, il y serait évidemment sous un fiaux nom. Gomment aurais-je, en si peu de temps, pu m'informer et lui envoyer un émissaire ? Enfin pourquoi vous aurais-je trompée?
— Par amitié, dit Hélène en hochant la tête. Mais ce serait bien mal m'aimer. Rien ne me serait plus péni-
ble que d'être exposée à vivre, pleine de confiance, auprès d'un homme qtii me trahirait. Il pourrait rire de moi : le ridicule s'ajouterait ainsi à l'odieux, et j'aurais peine à me relever d'une situation si humiliante.
— TranquilUsez-vous, ma chère. Ce soir, quand votre mari rentrera, interrogez-le habilement. .11 vous donnera peut-être, de lui-même, l'explication du mystère. Je vais vous reconduire chez vous.
Elle alla Faubourg-Poissonnière avec Hélène et resta auprès d'elle jusqu'à cinq heures et demie. A sept heures, Louis arriva pour dîner, comme d'habitude, et, sans même passer chez lui, entra au salon. Il embrassa sa grand^mère et sa femme, s'assit, et l'air riant :
— Eh bien, qu'est-ce que vous avez fait aujourd'hui? demanda-t-il.
— Moi, dit la vieille M"« Hérault, j'ai été au Bon Marché acheter de la laine pour tricoter des camisoles de pauvres, j'ai fait un petit tour aux Champs-Elysées et me voilà.
— Et toi? dit alors Hélène à son mari. Qu'est-ce que tu as fait?
— Ma foi, j'ai prêté dix mille francs que je crois bien aventurés... Mais c'est à un vieux camarade du temps où j-'étais mauvais sujet... 11 m'avait écrit deux fois et je me faisais tirer l'oreille... Enfin, je me suis rendu et je lui ai porté la somme tantôt.
— Oùçà?
— Rue de Moscou, répondit Louis d'un ton indifférent... De là j'ai été à Saint-Denis...
— En voiture ?
— Non! J'ai pris rue d'Amsterdam un fiacre, qui m'a conduit à la gare du Nord... Et me voilà, comme dit grand'mère.
Hélène fut frappée de l'extraordinaire précision des réponses de son mari, elle les trouva invraisemblables à force d'être exactes. Elle y sentit une habileté qui dénonçait le crime. Elle eut la conviction qu'elle avait été jouée, et que Louis avait eu sa leçon faite par Emilie. Son généreux cœur n'eut pas un battement de colère. Elle comprit les motifs auxquels avait obéi son amie et lui pardonna. Mais elle résolut de redoubler de surveillance, afin d'arriver à une certitude.
Louis avait, en effet, suivi de point en point les intructions de M"® LerebouUey. En sortant de la maison de la rue de Moscou, il était allé tout droit chez elle. Il Tavait attendue, pendant deux heures qui lui avaient paru mortelles. 11 était impatient de savoir ce que sa femme pouvait avoir découvert, mécontent d'avoir été surpris, et un peu inquiet d'avoir à subir les semonces d'Emilie. Elle entra comme im coup de vent, nelui tendit pas la main, et d'un ton sec, en traversant le salon :
— Monte à mon atelier, nous serons plus à notre aise pour causer.
Il la suivit, ^fermés dans la vaste pièce, elle enleva son chapeau, son manteau qu'elle jeta sur un divan, et, se plafilaat devant son ami :
— €'«st joti, ta Conduite I dit-elle.
— Voyons, Énjilie, interrompit-il, tu me gronderas tant ipw tu voudras, mais commence parm'apprendre ce qui s'est passé.
— Comme c'est malin à deviner 1... Tu laisses traîner tes lettres... Ta femme en a trouvé une, Ta lue, et, sans moi, elle te pinçait avec la Diana.
— Combien je te remercie I
— n n'y a pas de quoi !... Ce n'est pas pour toi que je l'ai faitl... Car, vrai, tu m'écœures affreusement. On n'est pas bête comme toi ! Tu as une femme ravissante, qui t'adore; un enfant délicieux; tu jouis J'un bonheur bien supérieur à ce que tu mérites, et tu vas compromettre tout cela, pour courailler avec une drôlesse qui se moque de toi I
— Emilie ! s'écria Louis avec colère.
— Ah 1 ça ! est-ce que tu as des illusions sur sa moraUté ?
— Ne me parle pas d'elle. Dis de moi tout ce que tu voudras... tu n'en diras jamais assez 1... Mais respecte la femme que j'aime.
— Ce sera très difficile, car elle est bien peu respectable!...
Louis prit son chapeau avec un geste furieux et s'élança vers la porte. Emilie le saisit par le bras ;
— AUons, reste, imbécile; je ne parlerai plus de M"* Olifaunt, puisque tu es si chatouilleux. Mais je n'en ai pas fini avec toi... Je suis parvenue à fairtt croire à ta femme qu'on ne te connaissait pas dans la maison, où tu as ta petite Tour de Nesle. Elle va tUnterroger, fais-lui un bon mensonge, pour lui expliquer ta visite. .. Pour une fois tu mentiras utilement.
— Emilie ! répéta sourdement Louis, qui s'assit le front lourd d'ennui.
— Seulement, je te préviens qu'Hélène n'a pas accepté avec douceur l'idée que tu pouvais la tromper, et que tu auras fort à faire, si tu veux continuer tes fredaines. Elle se défendra avec la plus grande énergie, et, dame, tu sais, prends garde !... Un moment de colère peut Tentrainer loin... et elle est très jolie I... Si elle te rendait la pareille, hein ?
— Elle en est incapable : c'est une honnête femme.
— Et alors te voilà bien tranquille ! s'écria Emilie, avec une âpre ironie. Toi et tes pareils, êtes- vous assez gredins ! Et comme les femmes seraient plus ménagées par vous, si elles étaient moins fidèles à leur devoir I <oElle est honnête »; je peux la martyriser impunément ; elle souffrira, pleurera, mais ne se vengera pas : elle est honnête I Et monsieur, fort de cette sécurité, cascade sans se gêner. Et, pendant ce temps-là, à la maison, la pauvre petite délaissée nourrit son fils, le soigne, le veille. La révélation de son malheur peut la bouleverser, l'empoisonner et tuer, du même coup, l'enfant, mais qu'importe I II faut bien que monsieur s'amuse ! Comme c'est lâche, ce que tu fais là I
— Voilà bien de l'exagération, et un peu trop de drame, répondit Louis en souriant d'un air contraint. Je ne prétends pas m'excuser, mais si ma femme était un peu plus ma femme et un peu moiiis la mère de son fils, tout ce qui est arrivé ne serait peut-être pas.
— Assez ! s'écria Emilie pâle de colère, ce que tu dis là te complète. Tu fais à Hélène un crime de sa vertu. Tu loi reproches ce qui devrait la rendre sacrée à tes yeux. Ne me réponds plus un mot. Va-t'en. J'ai eu bien
VOLONTÉ. 29f
de ramitié pour toi ; je n'en ai plus. Mais, avant de Véloigner, écoute nn dernier a%-i3 : si tu n*as point souci de ta femme, si tu négliges sir James Olifaunt, et en cela tu n*as pas tort, ne fais point ii de M* Lereboulley... n tient beaucoup à sa Diana.. . Il n'a pas consenti à me la sacrifier,,. Il ne se la laissera pas prendre sans combat... Prends garde 1 Et comme Louis avait un geste de dédain :
— Oh ! Il ne te cherchera pas tpie relie. Il u^essaiera pas de fattaquer, le pistolet ou Tépée h la main. Il a de meilleures armes. Il te cassera fi nauciè rem f?nt les reins. A bon entendeur, salut. Maintenant, tu peux Ton aller-
Elle tourna le dos à son ami. Il s'approcha d'elle, plus troublé qull ne voulait le paraître , et» lui tendant là main :
— Je te remercie encore de ce que tu as fait pour moi et pour Hélène,,, Mais ne me laisse pas partir ainsi. Il y a si longtemps quo j'ai de TalFection pour toi!,,. Avec ma grandmère, ma femme^ et mon enfant, tu es la seule personne que j'aime vraiment, Tti ^iens de me maltraiter, je ne t'en veux pas. Je suis coupable, je le sais, A quoi te servirait de m accabler?.,. Plains-moi, cela vaudra miens, eteeserapenfrêtre plus efficace.
Elle le regarda : il avait les yeux pleins de larmes,
— Mais quel poison vous domie-t-elle doue, cette créature, s'écria4-elle en frappant du pied, pour voua affoler ainsi tous, les uns après les antres? Et encore, t0i^ tu es un véritable enfant, tn n'as pas de défense I
-fî^iT^'Z
Voyons, au moins tâche d'être un peu plus raisonnable I
— Je te le promets I
— Serment d'ivrogne I dit-elle avec un triste sourire. Allons, va-t'en, on serait inquiet de toi, si tu étais en retard aujourd'hui.
Il la prit, presque de force, par les épaules et l'embrassa, puis toute sa tristesse parut s'être envolée : ■
— Tu es vraiment une bonne fille I s'écria-t-il.
— Et toi un fameux drôle I
— Adieu I
Et il sortit. Derrière lui, Emilie resta assise à songer. L'avis qu'elle avait donné à Louis était sérieux. Elle savait que le jour où son père apprendrait qu'il était trompé, sa colère serait terrible. Engagé dans toutes les affaires de la maison Hérault, ayant fait une part à Louis dans toutes celles dont il s'occupait, en im tour de main il lui était facile de le ruiner. Disposant de moyens financiers formidables, le sénateur pouvait, à son gré, lancer une spéculation ou la faire échouer. Emporté par le ressentiment, il devait concevoir tout de suite la pensée d'attaquer son rival dans sa fortune, n'ignorant pas que c'était le plus sûr moyen de lui reprendre Diana. Emilie connaissait Tincurable passion de LerebouUey pour sa maîtresse : à ce vieillard M"'® OUfaunt s'était rendue indispensable. En plus du danger auquel Louis était exposé de ce côté, il y en avait un autre que la jeime fille avait à peine indiqué, c'était celui que pouvait lui faire courir l'amour de Thauziat. Voyant le mari s'éloigner de sa femme, Clément, à moins d'une générosité surhumaine, cherche-
rait à profiter du dissentiment. Certes Hél(''ne était très honnête, mais Thauziat était si charmant. Ainsi, de tous côtés, Emilie jugeait la sécurité de ses amis menacée par la faute de Louis. Elle résolut de faire tout ce qui dépendrait d'elle pour les aider à franchir, sans désastre, tous ces écueils.
Si M"** Hérault était restée chez elle, comme elle le faisait depuis le commencement de Thiver, les chances mauvaises eussent été bien diminuées. Mais la jeune femme, changeant de tactique, déclara que, désormais, elle accompagnerait son mari dans le monde. Fatalement, ainsi, elle se trouverait en face de M"*"* Olifaunt, et la lutte s'engagerait implacable entre les deux femmes. Il était impossible que les intéressés, et en première ligne LerebouUey, n'entendissent pas siffler les traits qui s'échangeraient de part et d'autre. A moins de se faire aveugle et sourd, il faudrait comprendre. Dès lors on pouvait tout craindre. Louis avait accueilli sans enthousiasme la résolution prise par sa femme. Il s'était trop bien accommodé de sa nouvelle existence de garçon pour ne pas aspirer à la prolonger. Il souleva quelques objections, qui furent re* poussées par Hélène avec une invincible fermeté ;
— Mon petit Pierre, dit-elle, peut maintenant se passer de moi le soir ; je ne veux pas m'enf ermer toute ma vie entre les quatre murs de notre maison. Il est temps de me décarêmer. Je prétends m'aniuser un peu : cela me changera.
Elle se mit à aller en soirée, au bal, au théâtre, elle reçut chez elle. Sa vie mondaine des premiers temps
Sifc LES BATAILLES DE LA VIE,
de son mariage, reprit avec un éclat plus vit On gentait qu elle faisait tous ses efforts pour plaire. Elle y rOussit. Sa beauté im peu grave s'adoucit et de\int très séduisante. Une cour se forma autour d*elle, et adulée f clioyée, elle montra plus d'esprit et de grâce encore que de ciiarme, Thauziat» avec sa iierté tranquille, se tenait à Técart des courtisans et des flatteurs. Mais il avait une façon de saluer Hélène, de lui parler, de raccompagner, qui achevait d^assurer la suprématie de la jeune femme. Rien cependant, ni dans T attitude, ni dans les paroles de Clément, ne paraissait compromettant pour elle, îl lui témoignait un respect qu'il n'avait eu [>our aucune autre. On ne pouvait douter qu'il ne fût amoureux d'elle, mais il afTectait si bien, lui-même j de ne pas conser\^er le moindre espoir, que la vertu de M*"*' Hérault était considérée comme inattaquable»
Elle, calme en apparence, passait à travers la foule» écoutant les propos galants, répondant avec un sourire, libre, aisée mais, cependant, rattention continuellement en éveil. Elle ne perdait jamais de vue son mari. Aucun de ses mouvements ne lui échappait. Et cette chasse à Tadultère, au travers des salons parisiens, avait, pour un observateur salace, comme était Emilie, un âpre et poignant attrait. Fait singulier, depuis qu'Hélène sortait» Jamais, dans les mêmes maisons qu'elle, on ne rencontrait Diana. On eùi dit que la belle Anglaise était prévenue par un ami secret de tout ce que M""* Hérault devait faire dans la soirée, Louis, doux, affable, menait sa femme où il lui plaisait
d'aller, et se conduisait en époux modMe. Hélène, malgré sa ténacité, commençait à se lasser et sentait sa conviction s'affaiblir, i^nand un incident imprévu lit soudainement jaillir la lumière qii'elle cherchait si passionnément.
Tou5 les ans, Lereboulley, pour plaire à sa fille, et quoique la musique lui fît horreur, donnait deux ou trois concerts, dans les splendides salons de son hôtel, Emilie, très avancée en art, et fanatique de Wagner, avait beaucoup contribué à acclimater dans le monde parisien les admirables compositions du maître. Ayant fait eatendre il ses amis tout ce qu^on pouvait raisonnablement imposer à la légèreté française de cette belle mais sévère musique, elle se bornait maintenant à patronner de jeimes musiciens qni^ malgré une réelle valeur, ne parvenaient pas à forcer la porte des théâtres. L'exécution de ces œuvres inédites était confiée h un orchestre d'élite ; les plus remarquables chanteurs se chargeaient de Imterprétation des morceaux et ces soirées sans rivales attiraient un monde énorme*
Le premier concert devait être, cette année-là, consacré à Taudition de fragments de Manfred^ un opéra de Lucien Wordler, dont M^^.OUfaunt avait chanté tout
rhiver, dans les salons, une ravissante berceuse, avec un grand succès- ConnaissaTit Tintérêt que Diana portait au compositeur, M""^ H<5rauU (.^tait sûre que, cette fois, elle aurait la chance de la rencontrer. Pourtant, elle avait failli subir encore une déconvenue.
Le petit Pierre, le malin, ayant eu un réveil triste et maussade, lui qui n'était que galté et sourire, sa mère fut prise d'une violente inquiétude. Elle envoya chercher le médecin, qui déclara ne rien voir d'alarmant : un peu de.fiè\Te causée par les dents qui commençaient à percer de leurs pointes blanches ces gencives roses, et c'était tout* Hélène, malgré ces assurances, décommanda son coiffeur et parut décidée ci ne point aller chez Lereboulley. Cependant, vers huit heures du soir, l'enfant, après une journée très calme, s' étant endormi frais et paisible, la jeune femme changea de résolution, se montra aussi confiante qu'elle avait été effrayée, et, ayant déclaré à son noari qu elle serait parfaitement coiffée par sa femme de chambre, donna ordre de préparer sa toilette. Louis essaya timidement de combattre cette résolution , mais il se découragea devant la tranquille obstination d'Hélène, et, avec un soupir, il se résigna*
n était onze heures quand ils arrivèrent, La première partie du concert était commencée. Talazac chantait un très beau nocturne avec M"^ Isaac. Emilie, assise dans le petit salon, reconnut M. et M°* Hérault, se leva avec un geste de surprise et alla au-devant d'eux.
— Mon petit garçon est bien, je suis rassurée, dit la jeune femme, et j'ai tenu à venir.
D'un coup d'œil Emilie montra à Louis M"** Olifauni placée au premier rang. En même temps, Hélène apercevait l'Anglaise, et pâlissait en la voyant si triomphalement belle. Vêtue d'une robe en tulle soufre, dont la traîne était ornée d'une guirlande de ces belles roses jaunes qu'on nomme le rêve d'or, elle était éclatante de blancheur. Très décolleté, son corsage découvrait sa poitrine superbe et son dos nacré. Des diamants étincelaient dans ses cheveux blonds, et sa main balançait un éventail en plumes à monture d'écaiUe. Attirés , comme par une influence magnétique , les yeux de Diana se détournèrent, rencontrèrent ceux d'Hélène et les deux femmes échangèrent un regard. Diana sourit et fit un geste gracieux avec son éventail. M"*® Hérault inclina gravement la tête. Enfin elle se trouvait face à face avec cette femme soupçonnée. Elle allait la voir en présence de Louis, les observer tous deux, et dans les intonations de leurs paroles, dans l'expression de leur visage, chercher à deviner leur secret.
Mais elle avait compté sans Emilie qui, adroitement, la guidait vers un groupe de femmes dans lequel elle projetait de l'enfermer, comme dans une citadelle. LerebouUey, ayant serré la main à Hérault, s'était approché d'Hélène. Pendant ce temps-là, Louis s'était perdu dans la foule des hommes solennels et ennuyé's qui bouchaient toutes les issues, bâillant avec discrétion, et se tenant autant que possible hors de portée de la musique.
Il avait rejoint Thauziat et sir James, mais les avait quittés, au bout d'un instant, pour gagner par d'ha-
biles manœu\Tes une place d'où il put, sans être vu par Hélène, admirer Diana, et goûter le plaisir secret de penser qu'il possédait cette femme dont la beauté excitait d'universels désirs. Il entendait autour de lui hourdonner les louanges, et des touffées ardentes montaient de son cœur à son cerveau* Elle, Tair candide, écoutait les cîtanteurs sans distraction, applaudissait avec enthousiasme et, dégagée de tout ce qiii n'était pas l'œuvre du musicien, semblait s'absorber dans une béatitude délicieuse.
Cependant elle se rendait fort bien compte de ce qui se passait autour d'elle, et avait réussi à tourner la tête pour regarder Louis, De son éventail, porté négligemment à ses lèvres, elle lui avait envoyé un baiser, puis» en règle avec son amour, elle s*était remise à écouter. Elle se sentait obsen^ée par Hélène, Le poids des regards de la jeune femme pesait sur elle, et, prudente, car avant tout elle voulait éditer un éclat, elle se proposait de faire chercher son mari au premier entr'acte, et, sous prétexte de migraine, de se dérober à Tennemie par une savante retraite. Comme les dernières mesures d*un final mouraient au milieu des applaudissements, elle se leva et, d'un signe de tête, appelant Thauziat, elle prit son bras ;
— Je suis un peu souffrante, dit^elle, conduisez-moi dans le petit salon réservé aux artistes, j e désire les complimenter et serrer la main ii Wordler avant de partir,
— Est-ce la présence de M"^" Torault qui vous taquine ? demanda Tbauziat avec une froide ironie.
— Peut-être, répondit Diana avec un fin regard, La
comparaison avec elle est difficUe à soutenir. Elle est splendide, vraiment. Son mari est bien bête delà tromper. Mais les maris sont toujours bétes I
— Excepté sir James.
— Oh ! lui, il est à part.
— On pourrait même dire à double part I
— Vous êtes très gai, Thauziat, ce soir. Si vous disiez des choses aussi piquantes àM"** Hérault, vous augmenteriez vos chances.
— Allons, ne vous fâchez pas, Diana, je plaisante.
— Je ne me fâche pas. A vous, vous savez bien que je vous permets tout.
Ils étaient arrivés dans la salle à manger convertie en buffet et encombrée par les allées et venues des couples qui s'approchaient de la haute table couverte d'un somptueux surtout en argent ciselé, et qui causaient, buvant et mangeant debout, servis par les maîtres d'hôtel impassibles.
— Tâchez donc dem'avoir une grappe de raisin et un verre de Champagne glacé, dit Diana à son cavalier.
Il revint offrant sur une assiette de vermeil une grappe dorée et transparente.
— C'est de ce beau chasselas que nous admirions dans les serres, à Évreux, dit M"*® Olifaunt. Il est vraiment exquis. L'an dernier, LerebouUey m'avait envoyé un cep de vigne sur lequel son jardinier avait greffe un rosier, de sorte qu'il portait à la fois du raisin et des roses... C'est un homme qui sait ^dvre que Lereboulley, dit-elle, en regardant autour d'elle si elle voyait Louis.
Mais le jeune homme s'était fait invisible. Elle prit le verre de Champagne que Thauziat lui tendait :
— A vos amours, Clément.
Elle but à petites gorgées, en renversant un peu son cou charmant, qui se gonflait comme celui d'une colombe. Puis, se suspendant de nouveau au bras de Thauziat, elle se dirigea vers un petit salon qui donnait dans le cabinet de travail du sénateur. Le salon était à peu près vide. Ils allaient le traverser, lorsque, par l'autre porte, au bras de LerebouUey, parut M™® Hérault. Emilie venait derrière eux. Diana serra le bras de Thauziat et jeta nin regard autour d'elle, mais il n'était plus temps de reculer, et le choc, que tant d'amis attentifs avaient essayé d'empêcher, allait se produire. La belle Anglaise s'arma de son air le plus riant et, ses yeux d'un bleu céleste fixés sur Hélène, elle s'avança calme comme la plus honnête des femmes. Cependant cette hardie créature éprouvait une émotion bien rare : en face de M™* Hérault, elle avait peur ; elle se sentait dominée et elle s'eflForçait de dissimuler les palpitations de son corsage, en s'éventant avec grâce. Ëmihe avait tenté d'emmener son père et Hélène du côté de la salle de concert, mais ce n'était plus LerebouUey qui conduisait M™® Hérault, c'était la jeune femme qui entraînait son cavalier. Elle avait vu Diana et marchait à elle comme à l'ennemi. M™* Olifaunt s'arrêta, elle ne voulait pas paraître fuir; elle salua la première et, attaquant hardiment :
— Je n'ai pas eu le plaisir de vous rencontrer, Madame, depuis que je vous ai vue posant une madone
dans la petite église, près d'Évreux. Comment va le délicieux bambino ?
Hélène écoutait cette voix douce; à laquelle une pointe d'accent étranger donnait une saveur très piquante. Rien de faux ne lui semblait en altérer la pure sonorité. Elle étudiait le maintien de Diana et rien n'y trahissait l'embarras. S'était-elle donc trompée et fallait-il chercher ailleurs l'inconnue détestée?
— Vous êtes une heureuse mère, Madame, poursuivit la belle Anglaise, et toutes les femmes peuvent vous envier.
Elle aurait pu parler ainsi éternellement, Hélène ne l'écoutait plus. Ses yeux venaient d'être attirés par l'éventail en plumes jaunes que Diana balançait devant sa poitrine, et, sur un des montants d'écaillé, elle avait vu briUerdes lettres en diamants formant plusieurs mots qu'elle ne réussissait pas à déchiffrer. Une devise, sans doute , mais laquelle ? Une voix secrète lui cria que c'était la même qu'elle avait lue sur le carré de parchemin. Ses regards se troublèrent, ses oreilles s'emplirent de bourdonnements confus, et le sang monta, brûlant, à la racine de ses cheveux. Elle fit un effort pour rester debout, saisit le bras d'Emilie, auquel elle s'attacha avec une force convulsive, et, très pâle, s'adressant à M"*® Olifaunt :
— Vous avez là, Madame, un bien bel éventail. Vous plairait-il de me le laisser admirer?
Diana tendit à la jeune femme l'éventail qui tenait à sa ceinture par une cordelière de soie paille ; Hélène s'en empara et, avec une avidité furieuse, sur le mon-
TOLONTÉ- |à9
tant d'*^eaille, lut ces mots : / love and I hâte, Vn froid mortel descendît dans ses veines, elle venait de retrouver Ici, en anglais T la devise latine. C'était bien cette blonde audacieuse, fine, exquis e^ qui ^tait sa rivale. Une colère folle bouleversa son cerveau. Elle eut la tentation de labourer avec ses ongles ces yeux limpides, de déchirer cette bouche vohiptueuse sur laquelle s'étaient posées les lè\Tes de Louis, de renverser et de piétiner ce corps potelé, qui lui avait volé les caresses de celui qu'elle aimait. Elle serrait machinalement Té vent ail dans ses malus tremblantes^ elle lut d'une voix sourde :
— / love ùTid / hâte,,,
— Cela signifie en anglais : j'aime et je hais, fit Diana. Mais» comme toutes les devises, celle-ci en dit plus qu'U ne faut. Je ne suis ni si tendre ni si méchante.
— Amo e( ùdi^ reprit Hélène, n'est-ce pas la même chose ?
— Parfaitement, répondit Lereboulley.
Diana eut le pressentiment d'un danger. Elle ût un pas en arriére. Mais M™^ Hérault la suivit ;
— Les femmes d'intrigue, prétend-on, ne devraient jamais écrire, continua-t-elle avec un écrasant mépris. C'est pourtant sur du papier portant cette devise si caractéristique que vous donnez des rendez-vous à mon maril..<
M™** Olifaunt devint blême, elle poussa une exclamation et, arrachant son éventail des mains d'Hélène, elle se rapprocha de LerebouUey bouleversé :
— Madame, s'écria le sénateurj en slnterposant en-
tre les deux femmes, mesurez-vous bien la portée de vos paroles ?
— Mieux que cette créature n'a mesuré la portée de ses actions. A l'instant, elle avait Faudace hypocrite de me parier de mon enfant, et elle est la maltresse du père I
— Me laisserez-vous insulter de la sorte chez vous ? cria la belle Anglaise à LerebouUey.
Et comme celui-ci restait pétrifié d'étonnement :
— Allons î Défendez-moi I
Elle se dressait furieuse, les mains crispées, redevenue, en un instant, la fille de bar que Thauziat avait sortie de la fange. Hélène, froide et hautaine, l'examina en silence. Toute sa colère était tombée, et elle ressentait une douleur immense. Il lui semblait qu'un abîme s'était creusé dans son cœur, et que toutes ses joies, toutes ses fiertés, toutes ses pudeurs venaient de s'y engloutir. Une amertume lui monta aux lèvres. Elle eut le dégoût prof ond de ce lieu, de cette femme; elle voulut le silence, le recueillement, elle aspira à se retrouver chez elle, auprès de son enfant. Et, se tournant vers Thauziat immobile et silencieux.
— Voulez-vous, je vous prie, me conduire auprès de mon mari?
Elle lui prit le bras, salua LerebouUey et sortit, accompagnée par Emilie, sans même faire à sa rivale atterrée, Taumône d'un dernier regard.
A peine Hélène eut-elle disparu que LerebouUey sortit de sa prostration, et, se tournant vers M"** Olifaunt :
— Diana, s'ëcria-t-il, si M"*' Hérault a dit vrai, malheur à vous et malheur à Louis !
— Elle est folle î AU*îz-vou$ ajouter foi à des propos de femme jalouse?... Est-ce que je comprends un mol à ce qu'elle m'a dit 1 Son mari m'a fait la cour quand il était garçon. Il m'a poursuivie... Vous le savez bien I Peut-être a-t-elle découvert un billet de moi en fouillant les meubles. Mais devait- elle en conclure que je détourne cet imbécile d'Hérault de ses devoirs? Parce que j'attire les regards » parce qu'on m'entoure, parce que leurs maris font la roue devant moi, toutes ces femmes m'envient et m'exècrent ! Est-ce ma faute ? Je ne fais cependant rien pour attirer les hommages. Tout cela est odieux, abominable 1 Et ce qu'il y a de plus cruel, c'est que vous m'avez abandonnée à la colère de cette insolente. Vous n'avez trouvé que quelques mots à balbutier. Tenez, vous ne m'aimez pas... Car lorsqu'on aime une femme, on la respecte et on la fait respecter 1
— Diana I
Elle fondit en larmes. Lereboulley, affolé, craignant à chaque instant de voir entrer quelqu'un, tâchait de la calmer :
— Voyons, Diana, vous ne pensez pas ce que vous dites* Moi, ne pas vous aimer I Voyons, remettezvous : on peut venir... Si on vous surprenait tout en larmes, seule avec moi, que penserait-on? Passez dans mon cabinet, je vous en prie^ là vous serez en sûreté.
Elle consentit à le suivre, et se laissa aller sur un canapé, avec la grâce d'une jeune nymphe qui se sait
guettée par un satyre. Le sénateur se promenait agité, insoucieux du concert qui reprenait, dédaigneux de tout ce monde qui emplissait ses salons, tout à la crainte de son infortune.
— Ah ! ce Louis, si je pouvais croire...
— Vous n'êtes pas encore très convaincu de mon innocence ! Eh bien I qu'est-ce que vous feriez si, tout d'un coup, je vous disais : j*ai horreur du mensonge, vous voulez savoir si Louis Hérault est mon amant? Oui, il Test I
— Diana, ne plaisantez pas sur un pareil sujet. Si vous me trompiez, ce serait terrible. Je né reculerais devant rien pour me venger.
— Vous me feriez du mal, à moi?
— Peut-être I
— Je serais curieuse de voir ça I s'écria M*"* Oîifaunt, en décochant à LerebouUey une œillade tellement vive, qu'il en oublia ses soupçons, sa fureur, et qu'il ne trouva" plus, dans son cœur, qu'un désir inunense et, sur ses lèvres, que des paroles énamourées :
— Ohî Diana, que vous êtes bellel On commettrait un crime pour vous posséder!...
— Et , quand on me possède , mon cher, combien pour me garder ?
— Ah ! commandez I Tout ce que vous exigerez sera accompli.
— C'est bien I dit froidement la jeune femme, nous verrons... En attendant, donnez-moi votre bras, on pourrait remarquer votre absence et la mienne.
Elle sourit et se serra contre le vieillard :
— Il n'en faudrait pas plus, pour faire croire qu'il y a quelque chose entre nous.
Il l'enlaça et, penchant sa figure glabre et basanée sur les blanches épaules de Diana, il les caressa de ses grosses lèvres ; elle lui donna une petite claque sur la joue et, se dégageant :
— Allons, Lereboulley, changez d'idées, mon ami. Il poussa un soupir et, la jeune femme suspendue h
son bras, il rentra dans le salon. Sur le visage de Diana toute trace des émotions subies s'était déjà effacée, et, comme un masque de théâtre repris aussitôt qu'enlevé, elle avait retrouvé son air riant et sa grâce pudique.
Si M"® Olifaunt avait supporté imperturbablement l'épreuve, il n'en avait pas été de même pour Hélène. Partie avec son mari, sans qu'un mot eût renseigné celui-ci sur la scène qui venait d'avoir lieu. M™* Hérault avait ressenti cruellement le contre-coup de toutes ces violences. Enfoncée dans le coin du coupé, la tête couverte d'une écharpe de dentelle, elle tremblait, les dents serrées, la gorge contractée par une fièvre violente. Le balancement de la voiture lui causait des douleurs aiguës dans le front et, par instants, des éclairs lancinants frappaient ses yeux. Le trajet, qui dura un quart d'heure, lui sembla interminable. Louis, inquiet du silence de sa femme, tournait de temps en temps de son côté des regards soucieux. Il lui demanda :
— Est-ce que tu es souffrante? Est-ce que tu as quelque chose?
Elle fit un effort, desserra sa mâchoire contractée et répondit sourdement :
— Rien.
La voiture s'était arrêtée devant le perron de Thôtel; elle voulut descendre, elle fit quelques pas en trébuchant et fut obligée de s'appuyer aux colonnes de fonte de la marquise. Louis, effrayé, la saisit, l'enleva et, d'un élan, la porta jusqu'au premier étage. Là, elle put marcher et gagner sa chambre. Quand elle fut au coin du feu, débarrassée de son voile, elle apparut à Louis, pâle, secouée par de grands frissons, les mains inertes et les yeux tirés.
— Mon Dieu! qu'y a-t-il donc? s'écria-t-il avec ime affreuse anxiété. Hélène parle-moi... Tu souffres?
— Oui... un peu...
— Mais comment cela est-il venu... tu as eu froid?
— Oui, très froid... au cœur.
Il voulut sonner, elle fit un mouvement pour l'en empêcher.
— Non! ne réveille pas les domestiques... Appelle seulement ta grand'mère.
Il s'élança. Quelques minutes plus tard, la vieille ]^me Hérault était auprès de la jeune femme. Silencieusement Louis sortit. Alors, de ses mains actives, l'aïeule aida Hélène à se déshabiller et à se coucher. Quand elle la vit, dans la tiédeur de ses couvertures, grelottant et le sang maintenant au visage, elle lui prépara une infusion bouillante, allant du Ut au cabinet de toilette, à pas menus, mais veillant à tout. Elle passa dans la chambre de Tenfant, se pencha sur son berceau, admira son calme repos et revint dire à Hélène :
— Le petit Pierre dort bien, soyez sans inquiétude.
S'O se réveille, je lui donnerai à boire du lait chaud, et il n'en ira pas plus mal*
La jeune mère sourit tristement et murmura :
— Je vous rtimercie, vous êtes bonne.
Cependant Louis était rentré et parlaitdeveUler, Alors
la Érrand'mère parut avoir deviné ce qui se passait dans le cœur de la jeune femme et déclara que la présence de son petit-fils était fort inutile, tfu'elle sufOrait à tout.
— Va dormir^ mon garçon, diÈ-elle- Moi, je resterai là,.- Les \^eilles gens n'ont pas besoin de sommeil.
Et coname Louis insistait :
— Ta femme le désire*
Il s'approcha d'Hélène, lui toucha le bras qu'iltrouva brùlanft, et, le cœur serré, il l'embrassa doucement au front. Une question était sur ses lèvres, qull n'osait point faire. Il devinait la main de Diana dans le mal d'Hélène. Ce silence farouche, qui avait accueilli ses questions^ ce désir de Téloigner et de demeurer seule avec M"^ Hérault, tout annonçait qu'un grave incident s'était produit, qui allait profondément modifier la situation. Le matin, la malade ne se sentant pas mieux, Louis envoya chercher Rameau de Fcrrières. Une inquiétude affreuse augmentait les souffrances de la jeune femme : elle craignait de ne pas pouvoir continuer à nourrir son enfant. Dans sa détresse morale cette suprême consolation lui manquerait-elle ? Faudrait-il abandonner ce bébé rose et blond aux soins d'une étrangère? Dans son horrible insomnie agitée et fiévreuse, elle ressassait ces douloureuses pensées. Le père lui échappait, allait-elle voir aussi lui échapper
Tenfant? Vers trois heures du matin, elle avait eu du délire. Parlant tout haut, elle disait :
— Si on donne mon petit Pierre à cette méchante femme, il mourrai...
La grand'mère s'était levée silencieusement du fauteuil où, près du feu, elle continuait de ses doigts agiles son tricot étemel, s'était penchée vers Hélène, lui avait touché le front et d'une voix tranquille :
— Rassurez-vous, ma fille... Si vous êtes malade, c'est moi qui m'occuperai de l'enfant, mais il ne sera pas confié à une étrangère.
La jeune femme sourit, ses yeux brillèrent dans l'ombre des rideaux ; elle soupira, marmotta quelques paroles confuses, et s'endormit. Quand elle se réveilla, il faisait grand jour, et l'illustre médecin qui venait d'arriver causait avec Louis dans le salon voisin. Il entra, secouant sa crinière de lion sur sa tête énorme, et s'approchant du lit :
— Eh bien ! chère Madame, vous êtes assez malavisée pour avoir besoin de moi?... Voyons un peu de quoi il s'agit?
Il lui tâta le pouls, lui examina les yeux, prit, avec im thermomètre, la température de son corps, puis s'adressant à Hérault :
— Ce ne sera rien... Mais nous avons plus de trenteneuf degrés de chaleur, c'est beaucoup trop.
Il l'entraîna dans un coin :
— Elle a été à deux doigts d'une fièvre cérébrale... Il y a, dans les yeux, de la contracture bilatérale... Il faut les plus grands ménagements...
Voyant qu'Hélène s'agitait, U revint :
— Je voudrais, maintenant, qu'on me montrât le nourrisson de cette belle malade.
On lui apporta le petit Pierre riant, joufïlu et su* perbe. Il le souleva, le palpa, Tembrassa et, rt^pondant au regard plein d'anxiété quHélùne dirigeait sur lui.
— Eh bien! mais on va le sevrer, ce gaillard-là!..* C'est un pou tût, mais il est de force à le supporter. J'aime mieux le mettre au lait de vache, que de le changer de nourrice. . . Cela vous platt-il ainsi, Madame ?
Hélène agita faiblement sa tête et deux larmes coulèrent sur la batiste de son oreiller.
Rameau alors se tournant vers Louis :
— Ne la fatiguons pas,.» Conduisez-moi chez vous, que je n'^dige mon ordonnance.
Ils sortirent. Alors, sans réclamer ni conseil, ni aide, la vieille M°* Hérault roula le berceau du petit Pierre dans la chambre et rinstalla près de la fenêtre, de façon à ce que, de son lit, Hélène pût le voir, La jeune femme échangea avec T aïeule un regard, dans lequel elle fondit tout son cœur ; elle voulut parler, mais la bonne dame mit un doigt sur sa bouche, s'assit et reprit son travail silencieux,
Louis n'avait pas quitté la maison et, d'heure en heure, il demandait des nouvelles. 11 amena Emilie, qui s'était présentée, dès le matin, et qui fut accueillie avec joie par Hélùne. Entre ces deux gardes-malades, la grand'mère et Tamie, il sembla que la jeune ft^mme se ranimait. Mais^ vers le soir, la fièvre redoubla et tout amionça que la nuit serait mauvaise. Rameau près-
cri\it des calmants et composa mie potion destinée à faire dormir la malade. Il n'était pas inquiet. La nature \igoureuse d'Hélène pouvait résister \ictorieu sèment à la souffrance.
Emilie s'installa à l'hôtel Hérault afin de remplacer la grand'mère au chevet d'Hélène. Elle dîna avec Louis, qui errait dans les appartements déserts, dévoré par les soucis. Il n'avait pas voulu aller chez M™* Olifaunt, il n'avait point reçu de lettre d'elle. Et, entre sa femme qui souffrait et sa maltresse qui ne donnait pas signe d'existence, il était saisi d'une sombre fureur contre les autres et contre lui-même. Il se jugeait infâme de penser à Diana, près d'Hélène, et cependant il ne pouvait s'arracher à l'obsession de la belle Anglaise. Sans cesse, elle était devant ses yeux, l'appelant de sa douce voix, le sollicitant de sa radieuse beauté. L'arrivée d'Émihe fut un immense soulagement pour lui : d'abord son amie lui apprit ce qui s'était passé entre les deux femmes, et ensuite, avec elle, il put parler de Diana. Il en était heureux, même pour la maudire, même pour jurer qu'il ne la reverrait jamais. Le soir, dans le petit salon qui précédait la chambre d'Hélène , il causait avec ÉmiUe, se répandant en amères paroles, maudissant le jour où il avait cédé à l'influence de cette dangereuse créature :
— Car elle est redoutable, dit-il, par sahardiesse et sa perfidie. Je la connais bien... C'est la perversité même!
— C'est, je crois, ce qui vous plaît tant en elle, répondit Emilie. Elle vous change de vo^ sœurs et de vos femmes, qui sont simples, chastes et bonnes. Mais la
simplicité, la chasteté et la bonté, vertus de ménagères î Ce n'est pas amusant... Il faut des farceuses !
— Elle n'a pas de cœur, reprit Louis, avec rage, elle est froide et féroce. Elle sait que, depuis ce matin, je suis dans l'anxiété, que je donnerais, après l'esclandre d'hier, beaucoup pour savoir ce qu'elle fait, ce qu'elle pense... Elle s'en soucie bieni Se souvient-elle seulement de moi qui lui ai sacrifié la plus charmante et la meilleure des femmes?... NonI Elle rit, s'amuse! C^est une atroce ingrate. Elle ne m'écrira pas une ligne!
— Elle a raison. C'est par là qu'elle vous tient tous. Si elle ne vous traitait pas comme des chiens, elle ne tirerait rien de vous ! . . . Elle a pris le système des dompteurs d'animaux... Elle vous dresse avec une barre de fer rougie au feu, et vous réduit par l'abôtinence. Tu l'accuses d'être féroce et ingrate. Et toi, est-ce que tu n'es ni féroce, ni ingrat? Ce que Diana te fait endurer, c'est la revanche de ce que souffre Hélène. Diana, c'est la manifestation de la justice providentielle. C'est l'expiation! Et encore, nous parlons de Diana, jeune et jolie. Elle est incontestablement séduisante : auxy eux du monde tu as droit à des circonstances atténuante:. Mais te figures-tu Diana vieUUe et laide? Car il y a des hommes qui les gardent, les vieilles Diana ! Et tu peux devenir de ceux-là. Si tu lasses la patience de ta femme, elle se séparera de toi. Et alors tu resteras rivé à ton Anglaise, et tu passeras ta vie à boire du Porto et à jouer aubesigueavec sir James ! Cette perspective t'enchante ? Non ! Alors, petit Hérault, prouve que tu n'es pas un niais : lâche ta bonne amie, qui est celle de bien
d'autres, j'en jurerais, etredeviensun honnête homme / — Aussi vrai qu'il y a un Dieu , cela sera 1 s'écria Louis avec fureur.
— Ne le jure pas, Louis, c'est mauvais signe... Faisle simplement. Mais il arrivera ime lettre, demain matin, et adieu les belles résolutions.
Elle le laissa seul dans le salon, et alla remplacer M"** Hérault auprès de la malade. La première partie de la nuit fut assez calme. Mais, vers deux heures du matin, Émihe, qui s'était endormie sur la chaise longue, fut réveillée par un bruit de voix. Elle se leva et, dans la demi-obscurité de la chambre, elle vit Hélène accoudée sur son oreiller, les yeux fixes et égarés, qui parlait dans le silence. La jeune fille s'approcha, serra la main de son amie. Celle-ci parut la reconnaître et poursuivant ridée qui la troublait :
— Si je mourais, il forcerait cette femme à quitter son mari, et il l'épouserait. Elle prendrait ma place dans la maison, elle habiterait ma chambre, mon enfant serait le sien... Comme elle le regardait dans TégUse ! On eût dit qu'elle voulait me le voler I... Tout ce qui m'appartient serait à elle... Et de moi, il ne resterait pas même un souvenir... Un pauvre petit nom gravé sur une pierre, et ce serait tout!
Elle s'agita : des gouttes de sueur perlaient dans ses clieveux, ÉmiUe se pencha vers elle, lui posa ses mains froides sur le front, afin de faire passer un peu de sa tranquille raison dans la tête hallucinée de la malade :
— Vous n'êtes pas en danger, Hélène, dit-eUe doucement, et vous vivrez pour être heureuse.
tt*^
— Je vivrai..*ouîj reprit avec force la jeune femme ^ JG vivrai, je le veux, pour défendre ceux que j'aime I
Elle répéta plusiem's fois : « je le veux ! » comme si, dans le vague de sa pensée, ce mot^ qui résumait tout son caractère, se présentait seid à son esprit* Puis, sous le regard compatissant d'Emilie, peu à peu ses paupières battirent et se fermèrent. Le lendemain matin, quand Rameau arriva, il la trouva plus calme^ moins brûlante, et en bonne voie de gué ri son.
Louis, de son c6té^ parut moins agité et moins- nerveux. Il resta quelques instants dans la chambre de sa femme et se montra très afTectuRUx pour elle. Hélène, brisée, accueillit ses démonstrations avec une triste Joie. Désormais eUe ne pouvait plus se livrer sans réserve aux effusions de son cœur. Toujours, entre elle et son mari, devait se dresser l'image de Diana* Elle ne le repoussa point cependant. Mais elle fit signe à Emilie de remmener.
Elle voulait réflécliir et arrêter une règle de conduite. Aussitôt rentrée en possession d'elle-môme, sa droite raison délibérait et, sans faiblesse ^ comme sans colère, cherchait le meilleur parti h tirer de sa douloureuse situation. Louis était attentionné. Elle se dit, avec une indulgente sagesse, qu*il aurait pu être indifférent. Elle ne ^it que le bon côté des choses, elle ne maudit pas la vie, en la jugeant mauvaise. Elle avait une bonne mère, une amie dévouée, un enfant adorable, elle remercia le ciel de lui avoir donné tant de compensations, et ne désespéra pas de Tavenin
Elle se rendait un compte très exact, maintenant, de
rétal intellectuel et moral de son mari. Sa faiblesse, son inconsistance, n'avaient jamais été un secret pour elle, mais elle avait eu l'orgueil de croire qu'elle pourrait s'emparer de lui et le guider. Il lui avait échappé, et une autre , plus habile , avait soumis ce révolté et le conduisait dans les mauvais chemins. L'influence exercée devait être bien puissante, puisque Louis n'avait pas été ramené dans la bonne voie par l'horreur du mensonge et de la trahison. Soupçonné, poursuivi, découvert, ayant à rougir devant sa femme, à se cacher d'elle, il continuait quand même à la tromper. La gangrène était donc dans ce cœur, et peut-être faudrait-il le fer rouge pour cautériser la plaie, et la guérir.
Après comme avant cette violente secousse, pas une seconde, Hélène n'avait pensé à accepter sa disgrâce et à se résigner. Elle ne voulait pas céder devant la maîtresse, elle prétendait défendre les droits de l'épouse. Elle ne se figurait pas que son malheur fût une exception épouvantable, faite pour lui arracher des cris de désespoir. Les hommes lui apparaissaient tous faibles, entraînés par leurs passions, sollicités par leurs vices. Elle ne croyait pas que Louis fût pire que les autres. Elle acceptait l'humanité telle qu'elle était : très caduque et très méchante. Mais elle était convaincue qu'avec de la patience, de l'énergie et de l'indulgence, elle arriverait à tirer du bourbier le malheureux qui s'y vautrait. Elle prit donc la résolution de ne lui point parler de son explication avec M™* Olifaunt, de ne lui marquer en rien qu'elle était renseignée sur sa
conduite, de ne point faire de scènes, d'attendre, pour exposer ses sentiments, qu'il fournît lui-même une occasion et de s'engager alors à fond dans une lutte, qui ne devrait se terminer que par la défaite irrémédiable et définitive de sa rivale ou d'elle-même.
Comme si elle avait été réconfortée par ces vaillantes résolutions, la convalescence de la jeune femme fut rapide, et, au bout de la semaine, elle était remise. Louis, pendant ces huit jours, n'avait pas quitté la maison. Il s'était montré plein de douceur et de prévenances. Son humeur, d'abord chagrine, avait retrouvé son égalité souriante. Hélène avait attribué ce changement à la joie de sa prompte guérison. Si elle avait pu lire dans le cœur de son mari , elle eût rougi de honte.
Après vingt-quatre heures d'attente exaspérée, Louis * avait enfin reçu un petit mot de Diana. La jeune femme s'étonnait de ne pas l'avoir vu depuis la soirée chez Lereboulley, et lui adressait de tendres reproches. Quoique sa fureur eût été un peu calmée par l'arrivée du billet, Louis avait répondu assez sèchement que sa femme était malade et qu'il ne pouvait la quitter. Aussitôt Diana avait entamé avec lui un combat épistolaire ayant pour but de le contraindre à venir chez elle, ne fût-ce qu'un instant. Elle était bien sûre, si elle parvenait à l'amener en sa présence, de le retenir autant qu'il lui plairait. Mais lui, avec beaucoup d'astuce, résistait aux prières et aux ordres de M"** Olifaunt , et, riant de Tanimation avec laquelle il était poursuivi, se tenait à l'abri de ses séductions et de sa colère.
n avait des nouvelles par Thauziat, qui ne manquait
TTTTT!
pas de s'informer, chaque jour, de la santé d'Hélène, et qui décrivait à son ami l'irritation de la charmante femme et les vexations que, pour se venger, elle faisait subir à l'infortuné Lereboulley. Ils en plaisantaient tous les deux, car Thauziat avait retrouvé sa belle humeur. Il ne redevenait grave que quand Louis parlait de retourner chez Diana. Alors son front se chargeait de nuages. Et, pris entre l'âpre désir de voir Louis à jamais séparé d'Hélène, et la crainte des souffrances que cette séparation causeraient à la jeune femme, il en venait à maudire l'inconstance du mari, et à subordonner sa passion au bonheur de celle qu'il adorait. Dans son âme si fière, de soudains mouvements de générosité se produisaient qui l'entraînaient à crier à Louis : « Mais fou que tu es, prends donc garde, tout n'est que pièges autour de toi, tu ne peux faire un pas, sur la route où tu t'es engagé, sans fouler aux pieds le bonheur des autres et le tieni » Un jour il alla jusqu'à dire à son ami :
— Tu es bien imprudent de ne pas songer à défendre ton bien, au lieu de t'acharner à piller celui des autres. Si ta femme cessait de t'aimer, qui sait si elle ne se trouverait pas sans défense contre un amour sincère...
— Quel amour ?
— Mais le mien, d'abord.
Louis avait répondu en riant.
— Bah ! Deux ans ont passé sur cette belle flamme, elle est éteinte. Et puis, tu te crois donc bien dangereux?... Fais la cour à ma femme, situ veux, ça l'occupera... Val Je suis bien sûr d'elle.
Une ride profonde avait creusa le front de Thauzial et tin sourire de nn^prîs avait crispé ses lèvres. Cette in9Gnsiljilit<5 dépravée, aflfectén par Louis^ ne Tavait pas réjoui, elle l'avait navre. Il n'avait pas pensé à luimême, il n'avait songé qu'à celle qui était si odieusement ofîenst'îe*
Le jour où M^* Hérault put degcendre de son lit et faire quelques tours en marchant dans son appartement , Louis se décida enfin à se rendre chez M°' OlifauuL 11 était quatre heures qivdnd il se présenta, et la maîtresse du lofais venait de rentrer avec son mari. Étendue sur un divan, dans le salon japonais, elle feuilletait du hout des doigts un roman. Dans la pièce voisine, dont la porte était ouverte, on entendait sir James ouvrir et fermer des tiroirs. En apercevant Louis, la belle Anglaise fit entendre une exclamation joyeuse aussitôt réprimée, et, mettant un doigt sur ses lèvres, elle parut vouloir lui imposer une contrainte inaccoutumée. 11 restait immobile, se demandant ce qui se passait, lorsque sir James tenant en main une superbe miniature fit son ajïparition :
— Ah 1 c'est vous, monsieur Hérault, dît TAnglaîs avec un froid sourire. Enchanté de me trouver là, pour vous recevoir» Asseyez- vous donc. Ma chère Diana, voici le portrait en question , c'est M^^^ de Font ange s par Petitot,.. L'émail a une très grande valeur,.» Voyez si la coiffure vous convient,
— C'est pour un bal costumé, ajouta Diana, en examinant la miniature. Je crois que ces boucles ne m'enlaidiront pas.
— Il y a longtemps que nous n'avons eu le plaisir de vous voir, monsieur Hérault, reprit sir James. Depuis le concert de notre cher LerebouUey . . . Vous avez eu, depuis ce temps, des soucis et des inquiétudes . . . Votre charmante femme est-elle remise de son indisposition?
— Tout à fait, répondit Louis, très étonné de la sollicitude soudaine que l'Anglais témoignait à Hélène.
— Ravi I . . . D'autant plus ravi que nous donnons dans quinze j ours un bal. . . Oui. . . Nous voulons rendre toutes les politesses qu'on nous a faites... J'espère bien que vous serez des nôtres, ainsi que M"'* Hérault ?
Ces mots résonnèrent aux oreilles de Louis comme une déclaration de guerre. 11 soupçonna une trame habilement ourdie par la femme et par le mari. 11 voulut savoir à quoi s'en tenir, et, très résolument, il répondit :
— Je viendrai avec le plus grand plaisir, sir James, mais je n'ose vous promettre que M""® Hérault m'accompagnera. Les phis grands ménagements lui sont imposés, et eUe sera probablement obhgée de ne pas profiter de votre gracieuse invitation.
La figure de l'Anglais devint glacée et hargneuse, comme lorsqu'il discutait avec LerebouUey la valeur d'un tableau, ou l'authenticité d'un bibelot nouvellement acheté. 11 se dirigea vers la cheminée et, s'y adossant avec un air d'autorité :
— Voilà qui est très regrettable pour M*"* Olifaunt et pour moi, dit-il d'une voix sèche. Très regrettable! Il nous est revenu de différents côtés qu'on nous reprochait de n'avoir à nos réunions que des hommes. Oh I
VOLOINTÉ. 321
une société tout à fait choisie d*hommes distiiig:iu5s. Mais enfin des hommes sculs4oujours, sans leurs femmes, leurs flUes ou leurs sœurs. La nialveillance s'est emparée de ce fait et la tourné contre nous. Aussi M""* Olifannt et moi , nons ai'ons décidé qyi'h 1 avenir nous ne recevrions plus ceux de nos amis marit^s qui voudraient continuer à venir chez nous en garçons,.* Nous avions cédé au charme d'une intimité avec eux, mais il ne faut pas négliger les avis du monde-,. C'est pourquoi je regrette que M™* Hérault ne soit pas dans un état de santé qui lui permette de sortir, car les précieuses relations que nous avons avec vous vont se trouver momentanément Interrompues.
Louis se leva un peu pâle, et, se tournant vers Diana, qnït étendue sur son div^an^ne faisait pas un geste :
— Mais, Madame, si je ne me trompe, c'est un congé en bonne forme qne me signifie M. Olifaunt?
Diana laissa tomber de ses lèvres un murmure étouffe, qui tenait le milieu entre le gémissement et Téclal de lire. Ce fut sa seule réponse-
— Un congé? reprit sir James, avec un geste de protestation. Je suis trop poli pour en agir ainsi avec un gentleman, mais vous êtes trop homme du monde pour ne pas apprécier mes raisons.*. Du n^ste^ je vous laisse avec M"^* OUfa unt, qui vous les expliquera mieux encore ,
Il tendit à Louis une main que celui-ci serra avec répugnance et, mettant un baiser sur le front de sa femme, il sortit. A peine la porte s'était-elle refermée, que Diana bondit sur ses pieds, et, montrant à son amant un visage éploré :
— Enfin vous voilà, s'écria- 1- elle. Vous ne pouvez vous imaginer quelle est ma vie depuis huit jours. Un véritable eiifer, et j'y étais seule, abandonnée par vous... J'ignore quels abominables rapports on a été faire à sir James, mais il est hors de lui... Il prétend que son honneur est atteint et qu'il faut changer notre mode d'existence à Paris, ou retourner en Angleterre.
— Il vous emmènerait? s'écria Louis. Alors c'est donc avec votre consentement, car il ne fait que ce que vous voulez!...
— Il me traite ordinairement en enfant gâtée, mais quand il s'agit de choses sérieuses... Et quoi de plus sérieux que ce qui nous arrive ? Le bruit s'est répandu que vous ne sortiez plus de chez moi. . . La scène affreuse qui s'est passée chez Lereboulley, a été racontée... Par qui? Par cette atroce Emilie, sans doute, car ce n'est ni votre femme, ni Thauziat, ni Lereboulley qui ont parlé... Vous savez combien je suis jalousée par toutes ces chipies si laides et si délaissées!... Cette semain.e, on m'a fait des affronts... Je ne peux plus entrer dans un salon, sans avoir un battement de cœur. . . Tout cela, je le souffre à cause de vous... Je ne m'en plains pas... Mais faites, de votre côté, ce que vous pourrez pour m'é viter les ennuis ...
Elle l'avait forcé à s'asseoir près d'elle, sur le divan, et, pelotonnée contre lui, elle l'enlaçait de son bras blanc qui sortait d'une large robe de satin vieux rose serrée à la taille par une cordelière d'or. Sa petite tête, dont les yeux d'azur brillaient sous des mèches de cheveux
TOLONTÉ. 323
fauves, 9*appuyait sur la poitrine de Louis, et, de ses lèvres sottrianles , elle semblait demander nu baiser auquel elle se dérobait, dès que la bouche irritée du jeune homme s'approchait de la sienne. Elle Tenveloppaitde son haleine, du chaud parfum que d«5gageait son corps souple. Et, ardente A exciter son di-sir, elle passait de la taudresse à la bouderio et de la galté i\ la douleur, avec une habileté et luie promptitude qui faisaieat d'elle dix femmes eu uue seule.
Lui, brûlé par ces regards ^ gnsé par ces sourires^ l'avait saisie parles épaules et attirée dans ses bras» Repris de sa Oèvre passionnée, il n'avait plus devant les yeux que DiauaXe souvenir des voluptés anciennes lui revenait, avec le rêve des voluptés nouvelles. 11 voulait la jeune femme, il segourmandait d'être resté toute une semaine loin d'elle, il s'étonnait d'avoir pu s'y résider et ne pensait plus qu'à sacrilier tout au monde pour qu'elle fût à lui.
Alors , avec des paroles entrecoupées de douceurs Diana entreprit de lui prouver que c'était nu bien petit sacrilice à lui faire que d'amener M™^ Hérault à cette soirée- Il suftirait qu'elle? fît uu tour dans les salons, qu'on la vit , et ce serait tout, On pourrait dire après ce qn'on voudrait, U serait facile de répondre : ^c La preuve que Louis Hérault n'est pas l'amant de M"^" Olifaunt , c'est que M™^ Hérault \a chez elle . » Certes , il faudrait qu^Hélène humiliât un peu son orgueil, mais, f[uand elle accorderait à celle qu'elle avait outragée une si faible réparation, où serait le mal? PJt ces periides raisonnements étaient suivis de tant de baisers ^ que
leur amertume disparut, et que Louis fit le serment d'obtenir de sa femme qu'elle consentît à raccompagner.
Il fut récompensé immédiatement de sa lâcheté par les démonstrations les plus passionnées. Diana le remercia, elle alla jusqu'à verser des larmes. Elle eut de véritables élans de joieàla pensée delà revanche qu'elle prendrait sur Hélène. Elle répéta à Louis : je t'aime I avec une sincérité puisée dans une haine féroce. Lui , au milieu de ces transports, ne songeait point à l'infamie de la promesse qu'il avait faite, à l'affront que sa femme devait subir, et dont il se faisait le complice. Il subordonnait tout à son caprice. Qu'importait comment et à quel prix il était satisfait, pourvu qu'il le fût?
Le soir il ne rentra pas dîner , pour la première fois depuis qu'Hélène était malade , et le lendemain il se montra froidement aimable, comme il en avait depuis trop longtemps l'habitude. Cependant, pour Hélène qui le connaissait si bien , il n'avait pas son visage ordinaire. Une préoccupation, cachée avec soin, l'agitait intérieurement. La jeune femme cherchait vainement à deviner ce qui se passait de nouveau dans ce cœur maintenant fermé pour elle. Emilie, interrogée, n'avait pu répondre. Hélène sut bientôt d'où venait le trouble dont elle s'inquiétait.
Un matin, en décachetant ses lettres, elle trouva, sous enveloppe , une invitation ainsi rédigée : « Sir James Olifaunt, baronnet, et M*"* Olifaunt prient M. et M°** Hérault de leur faire l'honneur d'assister à la soirée qu'ils donneront... »
Lajeune femmen'en lut pas davantage. Elle aurait vu
VOLONTÉ. aas
écrit sur le carré de bristol : « Hélène Hérault est Tesclavo de M"* Olifaunt et pourra être, par elle, impunément bafouée, insultée, torturée » , qu^elle n'eût pas éprouvé un plus horrible saisissement.Ëlle n'entendit pas Louis, qui entrait. U s'avança jusqu'auprès du fauteuil sur lequel elle était assise, sans qu'elle sortit de sa stupeur.
— Qu'aS'-tu donc? lui dit-il.
Elle leva la tête, jeta à son mari un triste regard, et, sans parler, lui tendit la carte. Il tressaillit, ses lèvres se pincèrent, et ses yeux s'enfoncèrent sous ses sourcils. Une violente angoisse lui serra le cœur, m is il ntï recula pas devant la honte de l'engagement pris. H examina la carte, et dit d'un ton léger :
— C'est une invitation que nous envoient les Olifaunt... C'est vrai, j'avais oublié de t'en parler.
— Tu savais donc que nous devions la recevoir?
Il répondit audacieusement ; oui... Cet être faible devenait implacable quand sa résolution était arrêtée, Hélène frémit à cette affirmation si nette. Elle se sentit abandonnée, sacrifiée.Des larmes montèrent à ses yeux, tant la douleur qu'elle ressentit fut aiguô. Elle voulut poursuivre cependant son enquête morale : •i
— Tu n'as pas promis que nous irions?
Elle avait murmuré ces paroles d'une voix suppliante, .
comme si elle demandait grâce. Elle eût attendri un ' ^
bourreau, mais elle avait affaire à son mari.
— J'aurais souhaité n'y pas aller, et surtout t'épargner l'ennui de m'y accompagner, dit-il, mais j'ai dû eéder à des considérations très particulières et très se rieuses, et j'ai promis.
326 LES BATJULLES DE lA VIE.
— Mais tu sais ce qa*on dit de cette feùime ?Iiasatclat-elle doucement,
— On dit tant de choses, et généralement de si stupîdes et de si méchantes, qu'il n'en faut pas tenir compte . M"* Olifaunt est reçue partout...
— Mais on ne va pas chez elle.
— Parce qu'on n'en a pas l'occasion. C'est la première fois qu'elle invite d'autres personnes que ses intimes...
— Dont tu es.
— Dont je suis » et je m'en félicite , car M™* Olifaunt est une femme charmante, très agréable, très attachée à ses amis.
— Et à seè amants I -
— Hélène I
Par vives gradations , le ton des deux époux s'était élevé en même temps que leurs paroles étaient devenues plus âpres. Gagnée par la violence avec laquelle Louis essayait de la dominer, Hélène s'était dressée frémissante d'indignation. Une rage sourde la poussait aux mots agressifs, et elle ressentait un amer plaisir à rendre coup pour coup, dans ce combat atroce. Elle fit quelques pas rapides, puis, avec une fermeté d'accent que son mari ne lui connaissait pas :
— Écoute, Louis, dit-elle. Nous touchons à ime des heures les plus graves de notre existence, il. convient de ne pas agir à la légère , et de nous expliquer hardiment. Rends-moi cette justice que jusqu'ici tu nem'as pas entendue me plaindre, et poiirtant j'eni avais sujet. Tu m'as trompée, et je n'ai rien dit, tu as entasse
les mensonges sur les mensonges et je n*ai rien dit, tu m'as exposée à des tortures morales telles que j'en ai été gravement malade et que notre enfant aurait pu en mourir, et je n'ai rien dit. Mais, aujourd'hui, pour contribuer au succès de ta maîtresse, pour orner son triomphe, tu veux me forcer à la suivre, à l'escorter, comme une complaisante, comme une amie. Cette fois, je me révolte : j'ai supporté le chagrin, je n'accepterai pas Tabjection. Les larmes, soit, la boue, jamais!
— Où est-il question de triomphe, et en quoi consisterait l'abj ection ? répondit Louis d'une voix tremblante , car la résistance qu'il rencontrait était rude et il n'était pas de caractère à lutter longtemps. Il s'agit, tout simplement, d'une apparition d'un quart d'heure dans un salon où sera réunie la meilleure société de Paris.
— Je ne m'y donnerai pas en spectacle. Me voir l'objet de la curiosité insolente de tous, m'exposer à entendre louer ou blâmer la sérénité avec laquelle il me faudrait supporter l'humiliation qui m'est préparée, je m'y refuse î
Louis garda un instant le silence. Il parut réfléchir, puis, comme s'il avait retrouvé de nouvelles forces :
— L'himiiliation, c'est toi qui l'as fait subir, l'autre soir chez Lereboulley. GeUe qui a été l'objet de la curio- «ité, c'est M™® Olifaunt, quand tu l'as outragée devant ses amis et lesnôtres. Ta présence chez elle n'aura d'autre effet que d'atténuer le tort que tu lui as causé, et qtt^elle ne méritait pas: GartnFaccxrses, mais sur quelles preuves? Jusqu'ici j'ai dédaigné de me défendre : il' faut bien que je m'y résigne, puisque c'est ta jalousie
qui est Tunique obstacle à cette réparation nécessaire.
— Et qui t'est imposée, n'est-ce pas? Et en échange de laquelle tu seras adoré, et que tu es assez cruel pour me demander, et que tu me crois assez faible pour t'accorder... Eh bien! détrompe -toi, et n'essaie pas de m'abuser davantage. Je sais tout ce que je dois savoir, je n'ai pas de soupçons, j'ai une certitude. Je t'ai vu allant à ton rendez-vous. J'ai eu dans les mains la lettre qui te le donnait. Si durement que je fusse frappée, j'ai gardé le silence, non pas par crainte de toi, mais par affection pour toi. J'espérais qu'en voyant combien je souffrais, tu ferais un retour sur toi-même et que tu reviendrais à celle qui t'aime réellement, qui n'a jamais aimé et n'aimera jamais que toi. Mais, au lieu de t'apitoyer, je t'ai encouragé. En .trouvant le mal si facile, tu t'y es complu, et maintenant tu perds le sens moral au point de me demander de couvrir de mon honnêteté les tares de celle qui t'a volé à moi. Tu exiges que je serve de chaperon à ma rivale... Tu ne rougirais pas en nous montrant l'une à côté de Fautre, la main dans' la main?..; Ta femme, celle qui porte ton nom, la mère de ton fils, accolée à cette drôlessel... Voyons, Louis, réfléchis, reprends-toi, ne m'inflige pas l'angoisse de voir que, m^gré tout ce que je t'ai dit, tu persistes... Me respectes-tu donc si peu?... Allons, dis-moi tout : quel affreux engagement as-tu pris, pour ne pas te rendre à mes raisonnements, pour ne pas céder à mes prières? T'es-tu donc vraiment engagé pour moi?
Livide, les traits creusés par l'horreur de cette tor-
VOLONTÉ. 3i!9
tiire, Louis ne répondit pas. Il n'osait plus regarder Hélène, et inerte, mais ne fléchissant pas, il restait immobile, les yeux baissés, fixés avec un air d'égarement sur une fleur du tapis. Hélène, son cœur battant à ré'touffer, les lèvres tremblantes, mais mallresse de sa pensée, résolue et forte de toute sa volonté, s*approcha de lui, lui prit la main, et, le forçant à lever les yeux :
— Louis, dit-elle avec une grande douceur, H s'agît, n'est-ce pas, de protéger la réputation de cette femme, de prouver que tu n'es pas soii amant? On t'a tcïndu quelque piège? Tu n'as pas pu refuser, et, sur l'honneur, tu as juré que j'irais?
Il ne put desserrer les dents et, de sa tête baissée^ affirmativement, il répondit : oui.
— C'est bien, dit Hélène simplement; même envers de pareilles gens, tu ne dois pas manquer à ta parole : j'irai.
Cette fois il la regarda, et elle lui parut grandie de toute sa hauteur morale. Elle n'avait rien d'exulté, rien de violent, rien de théâtral, elle faisait le sacrifiée de sa dignité de femme avec la tranquille abnégation d'une âme maternelle. Il voulut parler, les mots s*étrariglèrent dans sa gorge, il tendit la main, comme pour demander grâce, et, s'abattant sur un fauteuil, il (éclata en sanglots. Elle, avec une tristesse profonde ni miséricordieuse, le regardait pleurer, et les paroles d'Emilie, une fois de plus, IM revenaient à la mémoire : un enfant, un véritable enfant ! Elle s'était approchée de lui, et elle essuyait douceriierit les larmes qui cou-
laient sur ses joues. Alors Louis, saisissant une de ces mains compatissantes, la porta à ses lèvres avec une respectueuse tendresse, et, exhalant en paroles ses pesantes rancœurs :
— Oh ! je suis lâche et abominable, dit-il, et toi, tu es la plus dévouée et la plus vaillante des femmes. Qu'y a-t-il donc au fond de moi pour que le vice m'attire ainsi et que je ne puisse pas m'y dérober? Pourtant je t'aime de toute mon âme, je te le jure et tu le sais bien.. . Cette femme, je la méprise, il y a des instants où je la hais, et je ne peux me passer d'elle. Je me reproche l'infamie de ma conduite, je voudrais me mettre à genoux devant toi pour obtenir que tu me pardonnes, et si tu me demandais de jurer que je ne retomberai jamais dans ma folie, jeierais un faux serment, car je sens que je ne pourrais pasi... Ohl je t'en supplie, toi qui es si forte, arrache-moi à moi-même, rends-moi du courage, de la fierté. . . Pourquoi m'as-tu abandonné, pourquoi, depuis un an, m'as-tu livré à moi-même?... Je n'aurais pas commis toutes ces fautes, si tu avais été toujours là, près de moi, pour me guider et me défendre... Je suis un pauvre malheureux, sans énergie, sans honneur ; je t'ai outragée, et toi, créature parfaite, c'est à peine si tu m'adresses un reproche.». Ah! quel misérable je fais, combien je suis indigne de ta pitié!... Va, abandonne-moi. Reste avec ma grand'mère, pour qu'elle ne meure pas seule ^ jn^^is ne subis pas plus longtemps les tortures que je t'impose. Moi, je partirai, je disparaîtrai, :
Elle le regarda avec un air de reproche : '
— Et tQ» enfant? dit-eHe. Tu ne penses donc pas h lui? JïélasI Je fais bon marché de moi-même, et par affection pour toi je suis prête à bien des sacriflces. Je n'étais qu'une pauvre petite ouvrière, j'habitais une mansarde, lorsque ta grand'mère est venue me prendre par la main, m'a conduite dans votre maison, et m'a traitée comme sa fille. Je ne Toublierai jamais, et je vous paierai en dévouement, à elle et à toi, ma dette de reconnaissance. A la rigueur tu peux me délaisser, tu as le droit de croire que tu as assez fait pour moi en me donnant ton nom, ta fortune et toute une année de bonheur... Mais ton enfant? Tu parles de partir, de disparaître, tu te crois donc quitte envers lui? Songe qu'un jour, tu lui devras l'exemple. Ce n'est pas tout d'un coup qu'on se prépare à cette tâche. Il est nécessaire de s'y prendre de loin. La mère ne suffit pas au fils et le père a de grands devoirs à remplir. Pardonnemoi de te parler ainsi. Tu ne peux savoir combien je t'aime et quels sacrifices je ferais pour te rendre meilleur. Il ne te manque qu'un peu de sagesse, car tu es bon et généreux. Promets • moi que tu t'efforceras de résister à l'entraînement et que tu nous reviendras, à nous, qui t'aimons vraiment... Nous serions si heureux!... Ohl Louis, ce serait si facile, si simple et si douxl...
Il l'écoutait en pensant que ce serait facile, simple et doux, qu'il ne faudrait plus mentir, se cacher, et vivre avec l'oppression d'un perpétuel remords. Les beaux jours de Boissise s'évoquèrent avec leur sérénité calme, et leur reposante fraîcheur. Qui l'empé^
mants, où il I
chait de les faire renaître ces jours charmants, était si libre d'esprit et de cœur? Pourquoi ne parlirait-il pas avec Hélène pour l'Italie ou l'Espagne, dans un pays de soleil, loin de toutes les intrigues et à l'abri de toutes les tentations ? Il ouvrait la bouche pour lui crier : partons. Mais les yeux bleus de la belle Anglaise, ses lèvres roses et ses cheveux d'or lui apparurent soudainement, et les salutaires et riantes pensées s'effacèrent. L'orgueil fit entendre sa voix : quepensera-t-on de toi? Tu auras l'air d'un petit garçon qui obéit quand on le gronde. Pour une réprimande de ta femme, te voilà soumis et repentant. N'est-ce donc plus toi qui es le maître ? Niais q^ii te laisses prendre à de grandes phrases sur la famille I Est-ce que les hommes tels que toi connaissent d'autre règle que leur fantaisie? Les liens moraux sont-Us assez forts pour te retenir? Estu comme le commun des martyrs soumis à des préjugés enfantins? Ou bien comptes-tu parmi les êtres d'exception qui savent s'affranchir de toutes les contraintes sociales? En un instant, il s'opéra une évolution dans son esprit, il se jugea naïf et sot. Il avait failli céder à de mesquines considérations bourgeoises. Le démon, qui était en lui, fut le plus fort. Et il se sentit aussi froid qu'il avait été enflammé. Toute trace de repentir disparut, il ne trouva plus dans son cœur que le désir impérieux de satisfaire son caprice.
Il n'osa pas cependant redresser si promptement la tête. Il prit la main d'Hélène, la serra et la porta de nouveau à ses lèvres. La jeune femme avait suivi sur le visage de son mari les mouvements de sa pensée.
Mie 1e vit peu à peu redevenir tranquille et glacé. Elle laissa passer, cômnie un brmt vain, les doucereuses paroles qu'il lui adressait avant de s'éloigner, et, quand elle. fut seule, se rendant compte de l'inutilité de ses efforts, ielle pleura amèrement.
• Dès lors, elle cessa d'espérer qu'elle pourrait ramener à elle, par sa constante douceur et son inépuisable affection, ringrat qui la trahissait. Elle ne se découragea pas, pourtant, et ne modifia pas son attitude. Jamais elle ne fut plus charmante, plus tendre, que durant ces jours d'épreuve. Elle avait porté un défi à la destinée, et elle devait lutter jusqu'à la, dernière extréipité, déployant des trésors d'ingénieuse recherche pour plaire à son mari, pour l'attirer, pour le garder, se faisant coquette afin de le séduire et ayant de vifs mouvements de joie , quand elle voyait qu'elle y réussissait. Elle voulait lui rendre la maison agréable et ne lui laisser aucune excuse de n'y pas rester. Mais elle n'alla pas jusqu'à rouvrir sa chambre à Louis. Une victoire d'un jour eût été trop chèrement payée par un abandon du lendemain. Elle ne pouvait admettre l'idée d'un partage. Elle voulait son mari tout entier ou pas. En attendant, elle savait si bien se donner et le ton et les allures d'une femme heureuse, que M"** Hérault, qui vivait dans une communauté complète avec le jeune ménage, ne se doutait pas des graves désordres qui le troublaient.
Dépuis la scène qui avait eu Ueu entre elle et son mari, Hélène n'avait point reparlé de la soirée de M"* Olifaunt. Elle espérait qu'au dernier moment Louis, pris
de honte, loi dirait : Restons ! Mais, s'il n'avait pas ç^ mouvement de révolte, elle avait résolu de Taccoq^pagner. Elle était décidée à être héroïqnie. Toutefois ^ eilç avait demandé à Emilie si elle était invitée. j i
— Oui, avait répondu M"*Lereboulley. Diana a absolument tenu à ce qu'il y eût, chez elle, ce soir-là, une honnête femme.
— Il y en aura donc deux : vous et moi.
Les sourcils d'Emilie s'étaient froncés. Elle avaitfait seulement: « Ah ! » Mais elle avait regardé Hélène jusqu'au fond de l'âme. Le jour suivant, dans un salon, Thauziat s'était approché de M"*® Hérault et, après avoir échangé avec elle quelqpies propos sans importance, il lui avait dit soudainement :
— Est-ce vrai que vous irez demain chez M"*® Olifaunt ?
— Pourquoi me demandez-vous cela?
— Parce qu'elle s'en vante.
— Est-ce donc si glorieux pour elle?
— Très glorieux.
— Tant mieux si elle en est satisfaite, moi j'y attache bien peu d'importance.
— Vous n'êtes donc pas jalouse ?
— Je ne le suis plus.
Elle devint un peu pâle et ajouta, avec un rire qui sonna faux :
— La grande habitude blase l'esprit I
Il fixa profondément sur elle ses yeux noirs, doux et tristes, et d'une voix grave :
— Je vous plains de toute mon âme.
Elle releva la tête, et lui dit, presqpie brutalement :
— Je vous en dispense. Je ne veux pas de pitié, et je n'ai pas besoin de consolation.
Il répliqua : '
— Vous ne pourrez m'empêcher de trouver la destinée injuste envers vous, et de souhaiter que vous soyez heureuse, même quand j'en devrais souffrir. Je n'ai point changé, vous le savez bien : il y a des hommes qui sont fidèles à leur amour.
Elle le regarda fièrement.
— Qu'espérez-vous donc ? .
— Rien. Mais je vous aime et je vous suis dans la vie, parce que j'ai du bonheur à vous voir, à vous entendre. Je vous plains ^ parce que vous supportez le malheur avec une admirable bravoure, et je voudrais vous empêcher de commettre des folies héroïques, qui ne désarmeront pas celui pour qui vous les faites et qui, aux yeux du monde, vous donneront de fâcheuses apparences. Dans la lutte que vous avez entamée, vous serez cruellement déchirée : vdtis ne combattez pas à armes égales. Vos adversaires sont cuirassés d'indifférence ou de méchanceté ; vous, vous marchez les bras ouverts, le cœur à nu* Ils sont hypocrites et félons, vous êtes fraûche et loyale. Vous ne pouvez pas ne pas être vaincue.
n s'arrêta. Elle n'osa point parler, il lui sembla que c'était son arrêt qu'il venait de prononcer. Cependant eUe devina qu'il n^avait pas tout dit, elle lui lança un coup d'œil suppliant. Il parut l'avoir comprise :
— Vous ne <5onnaissez pas votre mari, et, depuis le premier jour, vous avez fait fausse route avec lui. Il
est de ces hommes qui n'ont d'affection et d'estime que pour ceux qui leur résistent. Vous avez été douce et bonne, il vous a martyrisée..! C'était inévitable!... Il en est temps encore : soyez violente et implacable... Et, tout d'abord, refusez de vous humilier devant votre rivale.
Elle agita mélancoliquement la tête.
— Vous ne voulez pas? Alors tout est dit. N'oubliez pas que j'ai eu Thonnôteté de vous donner ce conseil, et croyez que vous aurez toujours en moi un ami passionnément dévoué.
Il poussa un soupir , s'inclina devant elle et s'éloigna.
Hélène rentra chez elle sombre- et préoccupée. Le matin du fameux jour, Louis se montra nerveux, il parla avec une gatté affectée. Il ne fit pas attention à la gravité triste de sa femme, passa toute la journée dans ses bureaux à Saint-Denis et revint juste à l'heure du dîner. Aussitôt le repas terminé, il se leva et dit d'un ton bref à sa femme.:
— Nous partirons à onze heures, n*est-ce pas ? Elle répondit laconiquement : Oui.
Ainsi tout espoir d'un bon mouvement de Louis était perdu. La jeune femme suivie par M"*® Hérault gagna sa chambre et resta un instant à jouer avec son enfant. Là, elle fut prise d'une telle tristesse, qu'il lui fut impossible de retenir ses larmes. La grand'mère, effrayée, ^a à elle, la questionna. Elle refusa de répondre. Son chagrin était à elle, rien qu'à elle. Il lui venait de son amour, et elle en était jalouse. Elle se remit promptement, et, sous les regards inquiets de la vieille
femme, elle commença sa toilette. A onze heures, elle était prête. Elle ne voulut pas descendre au salon, comme elle en avait l'habitude. Elle attendit Louis dans sa chambre. Il y vint, avec un peu d'impatience, la croyant en retard. A sa vue, il s'arrêta, surpris de sa beauté.
Elle était vêtue d'une robe blanche garnie de perles. Pas un bijou autour du cou. Dans les cheveux légèrement crêpés, une petite aigrette qui lui donnait un air fier. Elle s'avança vers son mari et, lui prenant la main, elle le conduisit dans la pièce voisine où dormait son petit garçon. Elle écarta les rideaux et lui montra l'enfant. Il était frais et vermeil comme une fleur. Louis s'était penché vers son fils. Il le regarda en silence, puis l'embrassa. Le cœur d'Hélène bondit dans sa poitrine, elle fut sur le point de crier : Pour Famour de lui, reste ici avec moi. Mais Louis s'était relevé très calme , et vérifiait la rectitude de son nœud de cravate.
La jeune mère comprit que sa dernière tentative était inutile, et, baissant les rideaux avec un respect religieux, comme si, devant des regards sacrilèges, elle fermait un temple, elle dit :
— Partons.
Diana, resplendissante d'orgueil, avait tenu la main de celle qui Favait outragée, elle avait montré à Lereboulley stupéfait ce spectacle inattendu de M™® Hérault traversant les salons de M"*® Olifaunt, au bras de sir James, et, légère comme un papiUon,dans sa robe de gaze bleue, elle allait de groupes en groupes, quêtant les compliments et les sourires. Tout ce que Paris comptait de jolies mondaines et de brillants viveurs était réuni dans ses salons , et c'était vraiment un tableau charmant que celui de ces élégantes femmes et de ces beaux cavaliers, dansant avec tant d'animation et de joie. Les éventails palpitaient comme des ailes de papillons sur les blanches poitrines, les diamants étincelaient et, avec des mouvements légers, les jupes tournoyaient, comme emportées dans un vol harmonieux au vent des mélodies de l'orchestre.
Gros, rond, fleuri, Lereboulley exultait au milieu de cette foule joyeuse, dans cette maison éclatante. On eût dit que c'était lui qui donnait la fête. Il passait à la suite de Diana, jouissant des éloges, compromettant à force
d'être épanoui, et oubliant sir James qtii, à une table de jeu, mettait à l'épreuve la chance de ses in^ ités. Le sénateur était sûr, maintenant, que la prétendue liaison entre Louis et Diana n'existait pas. M"' Uurault était là, souriante et calme, auprès d'Emilie, daus un groupe déjeunes femmes. Donc elle avait eu la preuve que ses soupçons n'étaient pas fondés. Il pouvait donc respirer librement, son bonheur n'était pas menacé. Pour la première fois, depuis quinze joiu*s, U causa familièrement avec Louis. Il le regarda avec df s yeux bienveillants et plaisanta :
— Mon cher, toutes les jolies femmes de Paris sont ici, ce soir. Si le feu prenait à la maison et si on ne réussissait pas à sortir, demain les beaux garçons ne sauraient comment placer leur cœur I
Il rit de sa lourde facétie, et, apercevant Diana t il s'avança à sa rencontre. La belle Anglaise l'attira dans un coin et là, avec un air d'innocence triomphante :
— Eh bien I Vous voyez qu'elle est venue, dit-elle, et qu'elle fait bonne figure.
— Oui, oui, et j'en suis ravil... J'aime beaucoup la •famiQe Hérault, mais j'aime encore bien davantagf^ ma petite Diana... Vous êtes diablement belle, ce soii ! Et je ne vois que la femme de Louis, qui soit di^^ne de vous être comparée... Si vous me quittiez, il n'y a qu'elle qui pourrait me consoler.
Une lueur d'atroce méchanceté brilla dans les }eux de M"»* OUfaunt :
— Alors vous risqpieriez fort de mourir de chagrin, dît-elle, car la place appartient à Thauziat.
— A Thauiziat? fit Lereboulley avec stupéfaction. Vous êtes folle y Diana... M"*' Hérault est la plus honnête des femmes, elle n'aime qpie son mari I
— Que suis-je donc moi, qui vous sacrifie le mien?interrompit avec aigreur M"**01ifaunt. Bi«npeu de chose, n'est-ce pas?
— Vous, Diana, vous êtes la perfection sur la terre. Mais M"^^ Hérault...
— Vous me fatiguez avec votre M""* Hérault. Une ancienne ouvrière , à qui il est tombé une fortune sur la tête, et que vous traitez vraiment comme une duchesse. Qu'a-t-elle donc de si remarquable? Thauziat en est fou... Et vous-même, vous en devenez bête!... Allez causer avec elle, elle vous racontera la nourriture de son marmot et les émotions de la première dent... Car non seulement c'est la plus honnête des femmes, mais c'est encore la meilleure des mères... Une belle j ambe que cela fait à ^on ïnari ! . . .
Elle éclata de rire.
— Allons, Diana, je vous ai contrariée... Pardonnezmoi...
— NonI Allez avec la plus honnête des femmes... Moi je ne suis qu'une jolie femme... Je n'ai pas les vertus qu'il vous faut.
Elle lui tourna le dos et passa dans le salon de jeu. Il la suivit du regard, et la vit qui s'approchait de Louis. Elle lui prit le bras, lui parla à l'oreille d'un air caressant et lentement ils sortirent. Lereboulley s'installa aune table d'écarté. Ordinairement iljouait bien, mais, ce soir-là, il faisait école sur école. Sa pensée était ail-
VOLONTÉ. 3t1
leurs. Pourquoi Diana a-t-elle pris le bras de Loui.^, et que lui a-t-elle dit? Où sont-ils allés? Que font-ils? Toutes ces questions se pressaient dans son cerveau, et il ne pouvait y faire de réponse satisfaisante. L'aigreur que Diana lui avait montrée si brusquement l'avait inquiété d'abord et cet accord avec Louis achevait de l'alarmer. Une sueur perla sur le front du gros hommes il se demanda s'iln'avait pas été joué par M"*® Olifaunt, et si, en ce moment, elle ne riait pas de lui avec Hérault.
Il jeta ses cartes, régla sa perte, et, à pas pressés , il se dirigea vers la porte par laquelle il avait vu sortir ce couple qui, maintenant, lui semblait si suspect. Dans le petit salon plein de danseurs, H ne découvrit ni Diiitta, ni Louis. M"** Hérault, un peu pâle, causait avec Emilie. Les deux jeunes femmes , assises sur un divan placé entre la cheminée et la porte, étaient dans une sorte de petit coin intime où personne ne venait les déranger. LerebouUey leur adressa un signe amical et s'éloigna. Dans la galerie, pas trace de ceux qu'il chercluiit. L'escalier, qui conduisait aux appartements du second^ était splendidement éclairé, et le buffet avait été installé sur le vaste palier à colonnes de marbre. Le bruU de l'orchestre, affaibli par la distance, résonnait plus doux. Des couples montaient et descendaient parlant^ riant, avec un joyeux murmure. Un cliquetis d'argenterie et de porcelaines remuées prouvait que lesinvitcji de sir James faisaient honneur à son hospitalité.
Le sénateur gravit les douze marches et se trouva dans la galerie qui menait à la chambre de Diana. Le buffet attirait une foule compacte , mais la gak rie
était déserte. Par la porte entr'ouvette du boudoir, une lueur discrète brillait. LerebouUey reçut un coup dans le cœur. Il eût le soupçon que, derrière cette porte, il trouverait Louis et Diana. Une affreuse en\de de connaître son sort Tentrainait. Il n'osait pourtant. Il s'assit sur une banquette, les traits contractés par Fémotion, se demandant : irai-je, n'irai-je pas?
Louis et Diana avaient, en effet, suivi le môme chemin que LerebouUey. Ils avaient traversé le petit salon, sans voir Emilie et Hélène cachées dans un coin solitaire ; ils avaient gagné le buffet et, apercevant devant eux la galerie déserte, ils étaient entrés dans le boudoir de Diana, à peiné éclairé par une seule lampe. Dans la demi-obcurité delà pièce, ils s'étaient arrêtés et, là, ils avaient joui de la fraîcheur de ce lieu retiré, de la tranquillité qui y régnait, et de l'ombre qui reposait leurs yeux. Ce qui n'était que bruit affaibli, dans la galerie, là n'était plus que murmure, et des harmonies voilées rappelaient que la maison était en fête, juste assez pour faire .paraître délicieux ce calme momentané. M"*® Olifaunt, debout devant la cheminée, éclairée à jour frisant par la faible lueur de la lampe, avait la grâce d'une apparition. Louis la dévorait des yeux. Il s'approcha d'elle :
^ — Eh bien I Diana, vous voyez que je vous ai obéi: Vous m'aviez imposé le plus grand sacrifice que je pusse vous faire... Comment me récompenserez- vous?
— . Est-n besoin d'une récompense pour avoir donné une preuve d'amour à une femme qui risque tant pour vous plaire? Je vous aime : n'est-ce pas assez?
— Répétez-le I
— En doutez-vous ?
— Non. Mais je suis heureux de vous l'entendre dire. Sur vos lèvres, ce mot a une douceur que je ne lui connaissais pas. Ah I Diana, (juel charme est en vous, si puissant, qu'il fasse tout oublier? Chaque fois que j'ai voulu m'éloigner, j'ai. été ramené en votre dépendance par une force qui triomphait de ma volonté I Vous dites que vous risquez beaucoup poiu*moi, que ne risquai-je pas pour vous? Le bonheur de ceux qui m'entourent, leur tranquillité. Si vous êtes coupable, je le suis cent fois plus! Aussi, aimez-moi bien, puisque c'est votre amour qui est maintenant mon unique joie.
n avait prononcé ces paroles avec une ardeur presque convulsive. Diana vint à lui et, passant ses bras blancs autour de son cou, caressante et tendre :
— Je vous aime, dit-elle, et je n'aime cpie vous.
Au même moment, une exclamation étouffée retentit. Ils se retournèrent et, sur le seuil du boudoir, entré par la chambre à coucher, ils découvrirent LerebouUey. Pâle, les jambes agitées d'un tremblement, les lèvres bégayantes, il les regardait avec une stupeur désespérée. Il était arrivé pour entetidre les aveux de Diana,poiu*la voir enlaçant Louis. Et foudroyé, il restait immobile, sans pouvoir exprimer sa pensée. Elle devait être terrible, car il serrait les poings, comme s'il se préparait à la lutte. Enfin il poussa un cri de rage, et, s'élançant vers Diana qui l'attendait impassible!
— Misérable! vociféra-t-il. Misérable femme!
3*4 LES BATAILLES ffÉ LA VIE.
Elle eut un rire ironique, et sans reculer d'un pas, montrant la porte à LerebouUey :
— Je n'aime pas qu'on parle haut chez moi, dit-elle, impérieuse. D'ailleurs, de quel droit vous permettezvous d'entrer ici et de me menacer? Êtes-vous mon mari?
A ces mots, qui définissaient si nettement les rôles, le vieillard répondit par un morne regard. Il sentit combien sa situation était fausse, il comprit que l'autorité qu'il s'arrogeait sur Diana, il la tenait d'elle seule et que , d'un mot , elle pouvait la lui retirer. En une seconde, il mesura l'étendue de la perte qu'il était exposé à faire. Il jugea l'existence impossible sans la femme qui la remplissait, pour lui, de joie et d'orgueil. Il se demanda s'il ne valait pas mieux commettre la lâcheté de s'excuser, et tout accepter. Cependant, une pensée de résistance lui vint. Il se dit : Je suis assez riche pour qu'entre moi et Louis elle n'hésite pas. Une bouffée de rage lui monta au cerveau, et, oubliant toute prudence :
— Je ne suis pas votre mari, c'est vrai, mais je suis votre amant 1...
Diana ne lui laissa pas le temps d'achever et, s'attachant à l'épaule de Louis, avec une grâce voluptueuse :
— Mon amant, dit-elle, -le voici I
— Diana ! cria l'amoureux LerebouUey bouleversé par cet aveu. Diana, il en est temps encore, réfléchissez!.. Je n'ai rien entendu, je ne veux rien savoir, j'ai tout oublié. Mais ne me traitez pas avec une pareille barbarie... Vous êtes mécontente : vous avez raison,
la colère m'a emporté... je me suis oublié... Vous savez combien j e vous aime . . . Diana I . . .
n la vit impassible, le regardant de ses yeux bleus, clairs et durs comme Tacier. Il eut un mouvement de révolte indignée.
— OhT m'avoir laissé m'bimiilier devant ce jeune homme et inutilement, moi, un vieillard, après toutes les bontés que j'ai eues pour vousl... Car personne ne vous aimera, comme je vous ai aimée. Tous vos caprices, je les ai subis avec bonheur, toutes vos fantaisies, je les ai satisfaites. Vous n'avez eu qu'à parler rien ne m'a coûté pour vous plaire... Vous êtes riche, vous avez les plus beaux bijoux, un train de maison princier, et je suis prêt à redoubler de prodigaUtés... Si vous m'étiez restée fidèle, je vous aurais laissé, à ma mort, une partie de ma fortune, car je vous chérissais comme ma fille... Et je suis vieux, vous n'auriez pas eu longtemps à attendre!... Diana, réfléchissez-y... Cela vaut la peine qu'on y regarde... Une fois que j'aurai passé le seuil de cette porte, tout sera fini et je ne reviendrai plus.
Diana se mit à rire et, le regardant d'une certaine manière, qui fit passer un frisson dans les veines de LerebouUey, elle dit sèchement :
— Vous reviendrez quand je voudrai, et je n'aurai qu'à vous siffler. ^ .
I)evant ç^te^insolente bravade, il se courba, comme prêt à se mettre à genoux :
— Oui, c'est vrai... Je reviendrai... je le sens, mais épargnez-moi la douleur de partir.
Il s'avança vers elle, la saisit par la main, l'entraîna dans Tembrasure de la fenêtre, et, fixant sur elle des regards enflammés :
— Que faut-il pour que tu consentes à me garder? Tout subir : la honte de ne plus être le maître ici, le tourment d'être trompé?... Ehbien! j'y consensl... Au moins, je t'aurai encore... Je fermerai les yeux sur tes torts, et tu sauras me donner l'illusion du bonheur.
Diana répliqua durement :
— Non.
— L'aimes-tu donc?
Elle répondit d'un ton plus bas, en dirigeant du côté de Louis un coup d'œil furtif :
' — Je crois que oui, tant je hais sa femme !
— Il ne pourra pas faire pour toi ce que je faisais , moi. n sera ruiné en un an...
— Tant mieux : elle sera dans la misère !...
LerebouUey eut un rire atroce :
— Si c'est là ce que tu veux, ce sera fait promptement... Mais pourquoi me renvoyer? reprit-il d'un ton suppliant. Diana, pourquoi?
— Ma maison vous restera ouverte, comme à mes autres amis... Libre à vous d'y venir.
— Jamais ainsi I Je souffriraistrop... Écoutez Diana, ne me poussez pas à boutl Je suis capable de tout, même d'une action affreuôe»» pour vous conserver, toute à moi... Prenez, ^arde que j^ i»*«v«fltsfie votre mari...
—T Faites!
— Il tuera Louis.
. — C'est à vous qu'a s'en prendra , comme à un calomniateur.
Elle s'écarta de lui.
: — Mais allez-vous en, tenez,vous me fatiguez. . .Vous avez beaucoup baissé... Il y a un an, vous n'auriez pas dit toutes ces sottises.
Pes larmes de rage et d'humiliation coulèrent des yeux de LerebouUey, larmes aussitôt séchées par le feu de son visage. Il secoua ses larges épaules et d'une voix étranglée :
— Adieu donc, Diana.
Il s'arrêta devant Louis qui avait assisté avec émotion à cette scène, et, agitant sa grosse tête : . — Vous, mon petit, dit-il, vous me paierez çal
n sortit. Derrière lui M"*' Olifaunt et Louis se rapprochèrent. Alors, prenant la main du jeune homme et la serrant dans la sienne, comme pour conclure un pacte :
— Vous m'avez parlé des sacrifices que vous me faisiez, dit Diana, je pense que maintenant vous jugerez que les miens égalent les vôtres.
Il voulut parler, de ses doigts blancs et fins elle lui ferma la bouche, et avec un délicieux sourire : — Aimez-moi , voilà tout ce que je vous demande.
Elle se suspendit à son bras, et, par les galeries, ils rentrèrent dans l'animation et le bruit du bal.
A compter de ce jour, Louis vécut dans une agitation intellectuelle et morale à laquelle il n'avait pas été habitué. Il voulut remplacer Lereboulley et se montra aussi prodigue que le sénateur avait jamais pu l'être. Sa
vanité se trouva aux prises avec les exigences de Diana, et ce fut un combat terrible, où Tor coula, plus abondant que le sang sur les champs de bataille. Il comprit bientôt que sa fortune n'y suffirait pas longtemps. Les affaires étaient la source où le sénateur puisait sans cesse. Pourqpioi n'aurait-il pas fait comme lui? Il n'avait été arrêté, jusqu'à ce jour, que par son indolence. La nécessité de se procurer des sommes importantes l'amena à vaincre sa paresse, et il commença à travailler sérieusement, pour la première fois de sa vie. Le vice lui donna du courage, et comme il n'était point sot, il réussit d'abord dans ses opérations.
Mais les gains qu'il fit à la Bourse lui semblèrent bien précaires. La chance pouvait tourner, et le bon résultat de la veille être contre-balancé par le mauvais résultat du lendemain. Il chercha un levier plus solide et le découvrit. L'affaire du câble sous-marin était à la veille de se conclure. Une commandite énorme avait été réunie par les soins de LerebouUey, et déjà le monde Imancier s'occupait du lancement de cette importante opération. L'Europe entière s'intéressait au résultat, car le prix des dépêches, par suite de la concurrence, devait baisser de moitié , et le commerce ainsi bénéficierait, dans une très large mesure, des facilités créées par la compagnie nouvelle. L* Angleterre se montrait très hostile. Le gouvernement avait officieusement fait intervenir son ambassadeur à Paris. La société anglaise du câble transatlantique semblait disposée à souscrire un grand nombre d'actions, afin d'avoir barre sur
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la société française. Mais Lereboulley se faisait fort de rassembler, dans ses mains et dans celles de ses amis, un tel nombre de parts de fondateurs que la prédominance serait assurée aux actionnaires français. Un agiotage important allait donc se produire suy la valeur nouvelle, aussitôt que la loi, nécessaire pour rétablissement du câble interocéanique, aurait été votée par le Parlement. Le vote d'ailleurs ne paraissait pas, devoir soulever de difficultés. Lereboulley avait annoncé qu'il prendrait la parole, et ses amis politiques ayant la majorité à la Chambre et au Sénat, tout marcherait le mieux du monde. L'affaire était très nette, avantageuse et essentiellement patriotique.
Ce fut sur cette opération, qu'il connaissait à fond, que Louis se proposa de spéculer, de façon à gagner, d'un seul coup, des sommes assez considérables pour pouvoir subvenir largement aux dépenses de Diana. Aux assemblées préparatoires, qui avaient lieu chaque semaine, il rencontrait Lereboulley, mais celui-ci, l'air sombre, l'évitait avec soin. Ils se saluaient en arrivant, mais ne se parlaient pas. Un jour, Thauziat prit Louis à part et lui dit :
— Lereboulley veut te mettre hors de l'affaire, U m'a déclaré qu'il lui déplaisait de se trouver en face de toi... Il m'a chargé de t'offrir un arrangement. Tu renonceras à la fabrication du câble dans tes ateliers de Saint-Denis, et tu recevras cinq cent miQe francs d'indemnité pour tes peines et soins jusqu'à ce jour. Le travail n'est pas conimencé, l'affaire n'est qu'entamée. . , ; Vois ce que tu veux faire.
— Mais c'est tout vu, je refuse. Est-ce qu'U se moque de moi, LerebouUey ? J 'ai de gros bénéfices assurés . La fabricatioii du câble m'appartient par traité. Je dois être payé, moitié en argent, moitié en parts de fondateur. C'est une fortune que j'ai dans les mains. Mon père avait tiré de longueur cette spéculation, puisque voilà près de dix ans qu'elle est en voie de réalisation. Je ne renoncerai pas, pour cinq cent mille francs, à tout ce qui a été fait par la maison Hérault. . . Il est bon, le sénateur I
— Veux-tu plus ?
— Je ne veux rien que ma participation.
— Tu as tort. Il te créera des difficultés.
— Lesquelles?
— Oh ! de toutes sortes. Il prétextera des mal-façons, il le poussera l'épée dans les reins, et t'amènera à être en retard. Vous aurez des procès. Il est retors et il t'exècre. Pourquoi diable as-tu été lui prendre Diana? Je t'avais averti... ;
— C'est la plus jolie femme de Paris.
^— La plus jolie femme de Paris est chez toi , c'est M"*® Hérault... Enfin, tune consens pas à entrer en arrangement?
— NonI
— Alors, sois sur tes gardes, car tu ne seras pas ménagç.
— Je n'ai rien à craindre.
T- Tant mieux. En tous cas , souviens-toi. que j 'ai essayé de t'oiivrir les yeux, et ne m'accuse jamais de ce qui pourra arriver. , .
VOLONTÉ. 35i
- Eh! mon cher, comme tu es tragique I Nous ne faisons pas la guerre, nous faisons une affaire. Tant tué que blessé, il n'y aura personne de mort.
— Je le souhaite.
Thauziat changea de ton et se montra aussi gai qu'il Tenait d*ôtre grave.
— Et sir James, qu'en fais-tu ?
Louis se mit à rire :
— Mais ce qu'il a Thabitude d'être.
' — Joues-tu avec lui?
— Non ! Il a trop de veine.
— Alors, il doit bien regretter LerebouUey.
— Je crois que LerebouUey regrette encore plus sir James... Dans sa liaison avec la femme, ce qui lui était le plus agréable, c'était le mari... On a séparé ces deux êtres si bien créés pour s'entendre, malgré leurs apparents désaccords, c'est mal!.. Si on les réconciliait? J'aimerais mieux lâcher Diana que le câble !
— Parles-tu sérieusement?... s'écria Thauziat, en observant son ami.
— Non, je plaisante, dit Louis redevenu très froid.
— Tant pis.
Ils se séparèrent. Quoi qu'il en eût, Louis ne plaisantait pas, quand il parlait de « lâcher » Diana. Si cell^- •cî ne l'avait pas pris par Tamour-propre, qui était le sentiment le plus développé en lui, il n'est pas bien sûr qu'il n'eût pas déjà trouvé trop pesant, pour ses frêles épaules, le joug qu'elle lui imposait. Variable et inconstant comme une femme, il se fût promptement lassé de la vie en partie double qu'il était obligé de me*
'^J^^-I,. mi JUi^ IV
ner. Certes, il ne crai]^ait, de la part des siehs, ni reproches, ni scènes. La \ieille M"** Hérault ignorait la triste vérité. Hélène se serait fait tuer pour empêcher l'aïeule d'apprendre ce qui se passait. Jamais, depuis l'explication qui avait précédé le bal Olifaunt, elle n'avait dit un mot qui pût paraître à Louis une plainte ou une remontrance. Jamais, en face d'un mari manquant à ce point de courage et de dignité, ne se dressa femme plus noble et plus fière. Si elle pleura ce fut en silence, dans le secret de ses nuits. Elle avait vingt* cinq ans, elle était charmante, et elle était délaissée. Elle ne se posa pas en \ictime, elle ne fit aucun bruit autour de sa disgrâce, elle ne prit à témoin ni Dieu ni les hommes. Elle se contenta pour toute vengeance d'être plus douce, plus simple, plus charmante qu'elle n'avait jamais été. Elle opposa aux regards curieux et railleurs du monde un front calme, et sa tenue fut si extraordinaire, que bien des gens doutèrent de son infortune.
Ceux qui avaient l'assurance que Louis sacrifiait Hélène à M"*® Olifaunt sentirent redoubler leur sympathie pour la jeune femme. A force de sérénité, elle évita le ridicule et trouva dans son malheur une sorte d'apothéose. On la considéra comme une martyre, souriante et radieuse au milieu des souffrances, confessant sa foi, quelque tourment qu'elle endurât pour elle. Le crédit de Diana, par contre-coup, fut très ébranlé. Soutenue dans le monde par l'influence de Lereboulley encore plus que par le prestige de sa beauté, l'Anglaise, dès que le sénateur se fut éloigné d'elle, sentit combien il lui était
utUe. Elle ne se troubla pas pour si peu. Elle était partie de trop bas poiu* que toute situation ne lui parût pas haute, et elle était sûre d'avoir toujours dans la main la force à laquelle rien ne résiste : une inunense fortune.
Pour occuper ses loisirs, et surtout pour enferrer Louis plus encore, elle s'était mis en tête de spéculer sur les constructions. Elle avait acheté, dans le quartier des Champs-Elysées, d'immenses terrains et avait commencé à y faire élever des maisons. Louis avait pris des engagements vis-à-vis des entrepreneurs, et les terrains étant à Diana et les constructions à lui, il n'était pas éloigné de croire que l'opération pourrait être productive. Il y trouvait cet avantage de ne point voir s'évaporer en fantaisies journalières la pluie d'or qu'il faisait tomber chez sa belle et de contribuer, dans la plus large mesure, à enrichir celle dont LerebouUey avait été le fastueux Jupiter. Mais il courait ce danger, ayant passé des marchés, d'être obligé de faire face à des échéances fixes qui exigeaient des sommes considérables. Il éprouvait, depuis quelque temps, les plus grandes difficultés à se procurer l'argent qui lui était nécessaire. Les affaires dans lesquelles il était entré avec LerebouUey, à la suite de son père, étaient lourdes et languissantes. On eût dit qu'une influence secrète les laissait sommeiller, et que celui qui savait, à l'ordinaire, en tirer si habilement parti, les négligeait volontairement. Il n'y avait plus de parts d'intérêts. Les dividendes diminuaient, rien ne produisait.
Louis, irrité par cet état de stagnation, se défit d'un grand nombre d'actions de ces diverses entreprises.
Aussitôt, comme par enchantement, elles reprirent de la vie, l'activité se manifesta avec un élan nouveau, et le bénéfice redevint ce qu'il avait été aux époques prospères. Il fallut bien que Louis se rendît à l'évidence et comprît que LerebouUey conduisait contre lui une campagne sérieusement délibérée. Toutes les affaires dans lesquelles ils avaient des participations communes périclitaient, et ne se relevaient que quand le sénateur avait amené son rival à en sortir. Ainsi se réalisaient les prédictions de Thauziat.
Au lieu de faire réfléchir Louis, cette hostilité systématique l'exaspéra. S'il n'avait pas été lié à Diana par les chaînes bien fortes du plaisir, il se fût attaché à elle rien que par haine de LerebouUey. Le duel engagé entre ces deux hommes était donc dans toute sa violence, mais le résultat n'en pouvait être douteux, et Louis, combattant le sénateur , était aussi imprudent qu'un nain qui rêverait d'attaquer un géant. Ce Goliath était trop fort pour ce David. Et d'ailleurs Diana était là pour lui couper les cordes de sa fronde.
Embusquée au centre de ces multiples intrigues, comme l'araignée au milieu de sa toile, elle guettait Louis, attendant le moment où il tomberait. Elle croisait très habilement les fils de sa trame, de façon à embarrasser la marche de celui dont elle eût dû être franchement l'alliée et dont, secrètement, elle était l'ennemie. Elle satisfaisait, à la fois, une double rancune contre l'homme qui l'avait dédaignée, humiliée, quand elle l'aimait, et contre la femme qui lui avait pris celui à qui elle faisait l'honneur d'un caprice. En frappant l'un; elle atteignait
Tautre, et son œuvre de haine était à double tranchant.
Ce qui redoublait sa rage, c'était Tadmirable stoïcisme d'Hélène. Si M°** Hérault avait pleuré, gémi, fait montre d'un médiocre caractère. M"'* Olifaunt se fût dédaigneusement détournée d'elle. Mais la contenance de la jeune femme était superbe. EUe se confinait dans sa ma* ^emité avec un orgueil triomphant, elle semblait dire : Tu m'as pris mon mari, mais tu ne peux pas me prendre mon enfant. Ton amour est enivrant, mais il est stérile, tu as goûté toutes les joies, mais il en est une qui te sera inconnue, c'est celle qui fleurit, chaste et divine, dans le cœur des mères.
Souvent, en descendant les Champs-Elysées dans son superbe équipage, Diana rencontrait M™® Hérault dans ime voiture très simple, et le regard des deux femmes se croisait . Pas une fois l'épouse ne baissa les yeux . Elle avait, à côté d'elle, son fils qui, maintenant, marchait et qu'elle emjmenait pour le faire jouer au Bois. Et M"'* Olifaunt, qui lui avait tout volé, bonheur dans le présent et sécurité dans l'avenir, se sentait des envies féroces de se jeter sur elle et de lui déchirer le visage.
Jamais Hélène n'avait été si belle. L'expression un peu altière de sa figure s'était alanguie. Son front hardi avait pris une douceiu* mélancolique. Sa bouche, d'un dessin si ferme, avait détendu la rigidité de son arc et offrait des courbes tendres. La mère s'était faite plus souriante pour l'enfant, et la femme en était devenue plus séduisante. Il arrivait quelquefois que Louis, après avoir dhié avec sa grand-mère et sa femme, demeurait -au salon auprès d'elles, ainsi qu'au temps où il avait
•*nc?^
commencé à aimer Hélène. Il s'asseyait au coin de la cheminée et restait silencieux, regardant vaguement autour de lui, comme s'il ne se reconnaissait pas. La sérénité un peu grave de cette vaste pièce le changeait des fanfreluches de M"* Olifaunt. Il se trouvait dans une atmosphère tranquille, il respirait un air chaste et se pénétrait d'un calme qui le reposait des tracas de ses affaires, des soucis de la spéculation et de Ténervement d une passion aiguë.
Un soir, Hélène, s'étant mise au piano, avait feuilleté distraitement un album de vieilles mélodies et chanté, d'une voix un peu faible et voilée, mais avec un sentiment exquis, la romance si connue : « Portrait charmant, portrait de mon amie... » Louis, enfoncé dans son fauteuil, n'avait pas bougé.Lagrand'mère ,àqui ces refrains passés de mode rappelaient sa jeunesse, voyant quela jeune femme se disposait à fermer le piano, planta ses longues aiguilles à tricoter derrière .son oreille, et, frappant dans ses mains, cria: «Encore ! » Hélène, en souriant, se rassit, et entama l'air célèbre : « Plaisir d'amour ne dure qu'un moment. . . » Elle ne l'avait pas choisi, le cahier s'était ouvert à cette place et elle avait chanté ce qui lui tombait sous les yeux. Mais elle y mit un accent passionné etdouloureux,quiétaitle crimême de son âme. Les derniers sons s'éteignirent dans le silence; elle poussa un soupir, se leva, et, à trois pas d'elle, la tète renversée en arrière, pâle, et de grosses larmes cojalant sur le visage, elle aperçut Louis. Elle alla vivement à lui, emportée par un élan qu'elle ne put vaincre. Elle fixa ses yeux sur les siens et, d'une
voix où débordait toute sa compassion, elle lui dit ;
— Qu'as-tu donc ?
Il eut un mouvement des lèvres, comnxe s'il allait parler, puis il fit un geste de dépit et se levant :
— J'ai un peu mal aux nerfs... Je vais prendre Tair, bonsoir I
Et il sortit. Les deux femmes restèrent à travailler. Mais Hélène fut moins triste. Il lui semblait qu'un peu de ce que Louis avait de mauvais dans le cœur venait d'être emporté par ses larmes. Si elle avait pu deviner à quel point ce cœur était bourrelé de tourments, elle lui eût pardonné tout ce qu'elle avait déjà souffert.
Quelques jours plus tard, un coin du voile, derrière lequel se préparait le dernier acte de la bataille dans laquelle elle se trouvait engagée, fut soulevé. Emilie, qui était au centre des forces ennemies, dit un matin à son amie :
-^ Y a-t-il longtemps que votre mari a la procuration de M*"» Hérault ?
— Je n'en sais rien, pourquoi ?
— Parce qu'il vient d'hypothéquer, pour deux millions, les immeubles qu'elle possède, et de vendre pour une somme très importante d'actions de chemins de fer.
— Eh bien ! mais il a le droit d'agir comme il lui plaît. Il est maître de cet argent.
— Il n'est pas maître de ruiner sa grand'mère , sans qu'elle s'en doute, et de lai faire courir le risque, à son âge, d'être mise à la porte de son hôtel, après une expropriation par autorité de justice... Je sais ce qui' se passe. Votre mari est devenu fou... Il marche à grands
pas à un cataclysme financier. . . n vous laissera tous sur kl paille!.. Vous devriez Tinterroger et voir s'il n'y a pas des mesures à prendre.
— Pour cela, jamais I s'écria Hélène avec fermeté. Dans l'ordre moral , je ferai tout ce qui dépendra de moi. Dans l'ordre matériel, rieni Lorsque je ne pense qu'à mon bonheur détruit, paraître céder à des préoccupations d'argent! M'exposer à ce que Louis m'offire •des garanties pour notre fortune, quand je sacrifierais ma vie pour qu'il me donnât des gages de son repentir I . . C'est à quoi je ne consens pas. Je suis entrée pauvre dans cette maison, si j'en sors pauvre, qu'importe I
Elle resta un moment silencieuse :
— D'ailleurs cet argent, qui est la source de tout^ mes douleurs , j e le hais I ... Si Louis se ruine, il sera forcé de revenir à la sagesse, au travail. Ah ! Dieu ! si la misère me le rend, je bénirai la tnisère !
Emilie regarda la jeune femme avec admiration.Puis, hodiant la tête :
— Oh ! si vous aviez affaire à un homme, quels résultats n'obtiendriez-vous pas!... Mais vous serez seule à avoir de la vertu. Louis, à bout de ressources, fera un coup de tête... Il peut se laisser enlever parM"^* Olifaunt...
— Je saurai bien le lui reprendre I
— Et si, au lieu de l'enlever, elle le quitte et que, dans mne heure de découragement...
Hélène pâUt, mais elle fit un geste énergique :
— Je lirai sa résolution dans ses yeux. H ne peut rien me cacher.
— Prenez garde, vous jouez un jeu terrible.
— Puis-je faire autrement ? Ce n'est pas moi qui ai engagé la partie... Je la soutiendrai jusqu'au bout sans défaillance. Le ciel ne m'abandonnera pas.
Ainsi que Tavait dit Emilie, la situation était devenue très critique pour Louis. Le cercle dans lequel il se débattait se resserrait de semaine en semaine. Lui, exaspéré par la résistance qu'il rencontrait dans toutes ses tentatives, s'acharnait avec un entêtement de jouem*. Thauziat , un instant ^ en eut pitié et essaya de flécMr LerebouUey. Mais le gros homme avait une telle animosité contre Louis, qu'il ne voulut même pas écouter celui qui, seul, maintenant que Diana n'était plus la favorite, exerçait une réelle influence sur lui. Il entra en fureur et avec une violence de langage qui ne lui était pas habituelle : ^
— Étes-vous absurde, s'écria-t-il, de venir me parler en sa faveur, après ce qu'U vous a fait!... Vengez- vous doncl... Ou plutôt, laissez-moi agir librement; je me charge de couler ce joU garçon de telle sorte qu'on n'en ententlra plus jamais parler !.. Eh I parbleu I sa femme, abandonnée ou veuve, sera agréable à consoler... Elle a eu assez de déboires, elle ne sera pas exigeante I
Thauziat ne répondit rien. Il était déjà plus qu'à moitié gagné à la cause infâme qui devait jeter Hélène dans ses bras. Il laissa faire, comme le lui conseillait Lere^ bouUey. Et cependamt sa volonté eût été un contrepoids suffisant, même à ce moment-là, pour rétablir l'équilibre de k balance et pour sauver Louis. Emilie, témoin de cettjB défaillance morale et, de cette défection muté-.
3(k): LES BATAILLES DE LA VIE.
lielle, en conçut une grande tristesse. Elle vit s'abaisser celui qu'elle avait toujours jugé supérieur aux autres hommes. Elle résolut de s'en expliquer avec lui. Un soir, elle lui dit :
— ^Y a-t-il longtemps que vous n'avez rencontré Louis?
Il tressaillit.
— Très longtemps, répondit-il.
— Vous n'allez donc plus chez M"*« Olifaunt?
— Presque plus.
— Cela vous attristait de voir ce pauvre garçon se perdre ainsi?
Il se tut, mais il leva sur elle son regard pénétrant.
— Vous lavez tiré d'affaire, une fois déjà, par amitié pour moi, reprit- elle. Si vous vouliez, aujourd'hui, vous le pourriez encore. D'un mot vous neutraliseriez tous les efforts de mon père... 11 vous suffirait de lever le doigt pour enrayer la machine financière dans laquelle on broie ce malheureux... Est-ce que vous ne le voulez pas?
Il continua à se taire. Elle lui posa sa main sur l'épaule avec autorité et, d'une voix ferme :
— Thauziat, n'étes-vous donc plus l'honnête homme que j'aimais?
Il eut un rire terrible et, lui montrant son visage bouleversé par la violence des passions qui agitaient son cœur :
— Non I Je ne suis plus cet homme-là !
— Et qui vous a si promptement changé ?
— Mon amour pour une femme ! J'en ai assez de souffrir pour rester fidèle à des principes d'honneur que je .
'T^î'TN'»
VOLONTÉ. 2Ùi
suis seul à respecter. Parce que Louis m'a volé celle que j'aimais, il devra m'être sacré, n'est-ce pas? C ef^i la règle chevaleresque que vous invoquez en safavem ? Je serai tenu de m'arracher l'âmepourle défendre, pour le sauver, quand il m'a porté le coup dont je souffre si cruellement. Mais, medirez-vous, c'est mon ami, c'est presque mon frère. Et je le trahis et je l'abandonne, et je le pousse au précipice I Alors je suis déloyal et indigne? Mais lui qu'est-il donc ? Il possède cette femme, dont la perte me rend inconsolable, et il la troni[>e. Voilà un époux loyal, n'est-ce pas, et on est obligé envers lui à beaucoup de loyauté ? Il a un enfant adorable, qui devrait être la joie de sa vie, l'espoir de son avenir* n est en train de le ruiner pour une coquine. Voilà un père intéressant, n'est-il pas vrai, et qu'il faut défendre contre lui-même? Cet homme a eu tous les bonhoiirs et les a tous gâchés à plaisir. Il a manqué à tous ses devoirs : il n'a eu ni respect pour la mère, ni tendrfissn pour l'enfant. Et je serai forcé, moi, de pratiquer envers lui des vertus qu'il ne pratique pas envers les aulrts? Ses vices lui seront une sauvegarde, ses foUes lui a audront'une protection! Et, parce qu'il sera menacé Je périr, par sa propre faute, je devrai, moi, l'arracher au péril? Allons donc! Ce serait de la duperie et de la ilimence. Qu'il succombe, puisqu'il n'a eu ni assez de sagesse pour ne point entamer la lutte, ni assez de valeur pour en sortir victorieux I
Il s'était animé en parlant, son large front s'était coloré d'une rougeur ardente. Ses yeux jetaient de sombres éclairs et sa bouche se crispait avec une effrayaiilu
ironie. Il apparut ainsi à Emilie resplendissant d'une beauté satanique, rejetant comme un fardeau inutile tout ce qu^il avait d'humain dans le cœur, et glorifiant avec audace des actes qui ne pouvaient que soulever sa conscience.
— Ainsi vous combattez contre lui? reprit-elle.
— Oui! cria-t-il avec force.
— Eh bien ! Thauziat, vous serez vaincu. Car il apour le sauver, lui, ce qui vous aura perdu., vous : Tamour d'une fennne.
— Nous verrons.
Elle ne se tintpaspour battue, et, ayant échoué auprès d'Hélène et auprès de Thauziat, elle s'adressa à Louis.
— Tu sais, lui dit-elle, que je ne suis pas femme à m'effrayer facilement. Eh bien, ta façon d^agir m'épouvante. Tu marches, sans balancier, sur un fil d'or. Tu tomberas et tu te casseras le cou.
— Mais non, répondit-il gaîment, je ne risque plus rien, maintenant. J'attends tout de la grande affaire à la tête de laquelle est ton père. Celle-là est sûre. Car tu ne pousseras pas la défiance jusqu'à croire qu'il la fera manquer, pour me jouer un mauvais tour.
— Je ne crois rien, je ne veux pas chercher ce qu'il y a de possible ou d'impossible. . . Mais, je t'en prie, tienst'en à ta coopération industrielle : ne spécule pas sur la hausse des actions... Qui sait ce qui peut arriver?
— Moi. Je sais qu'un banquier ne s'amusera jamais, pour ruiner un concurrent, un adversaire, un ennemi, à se ruiner lui-même. Ton père a des capitaux énormes engagés dans le câble.
— Est-ce qu'on est jamais fixé sur ce qu'il a, ou sur ce qu'il n'a pas !.. Il est bien fort!.. Et il te hait solide* ment... Prends tes précautions.
— ' Merci. Mais ne te tourmente pas. Il n'y a rien ù craindre.
Il ne paraissait y avoir rien à craindre, en effet. L'affaire du câble avait passé à la Chambre, sans la moindre opposition, et Louis n'attendait plus que le vote du Sénat, pour s'engager à fond à la hausse, et ramasser^ en quelques jours, le capital dont il avait le plus pressatit besoin. Grâce à des acomptes, il avait fait patienter les entrepreneurs chargés de la construction des immeubles du quartier des Champs-Elysées. Les maisons sortaient de terre, étage par étage, et sir James, qui avait été pris de la passion du moellon et ne quittait pas les chantiers, harcelait Hérault qu'il appelait « mon associé » , demandant sans cesse des fonds pour le bâtiment. Cet homme extraordinaiçB montait aux échelles, s'instâUait sur les échafaudages, causait avec les contremaîtres et subordonnait tout à l'achèvement des maisons de Diana.
Il en avait oublié l'Hôtel des ventes et les marchanda de curiosités. Les immenses cubes de pierre, qui formaient tout une me, étaient maintenant, à ses yeux^ des bibelots bien plus importants et bien plus précieux que les sèvres pâte-tendre, ou les ivoires du Japon. Irrité, ne pouvant faire face aux besoins de ses entrepreneru'S, Louis rabrouait sij* James, mais ne parvenait pas à le lasser. Le mari de Diana prenait alors une mint^ attristée d'homme dont la confiance a été trompée, et,
pendant des soirs entiers, U ne prononçait pas une parole. C'eût été tout bénéfice, si M"»* Olifaunt n'avait pas, fidèle alliée de sir James, adressé de tendres reproches à Louis.
Un soir, las de ces criailleries, énervé, éprouvant le besoin de rassurer ceux qui paraissaient douter de lui, il eut rimprudence d'expliquer à sir James la combinaison qu'il avait basée sur l'émission des actions du câble. Diana approuva et sonm^ri opina du bonnet. Mais, le lendemain, par un hasard malheureux, conmie l'Anglais se rendait aux chantiers, en traversant les Champs- Elysées, à la hauteur du rond-point, il rencontra Lereboulley. Plusieurs fois déjà, il lui avait exprimé son regret de ne plus le voir avenue Gabriel. Lereboulley, avec amertume, lui avait répondu que M"*** Olifaunt lui ayant retiré sa confiance, il était blessé et ne reviendrait plus. Maintenant, quand les deuxhommes se trouvaient en présence l'un de l'autre, ils pariaient l'un de Diana, l'autre des constructions, ce qui faisait un duo étonnant, à la fin duquel ils tombaient d'accord sur ce point que Louis Hérault n'avait pas les reins assez solides pour pousser l'affaire à son terme, mais que Diana ne courait aucun risque, puisque les terrains étaient sa propriété.
Ce jour-là, Lereboulley aborda de lui-même la question des constructions, et aussitôt sir James se répandit en explications techniques sur l'état d'avancement des maisons.
— Oui, mais les paiements, dit le sénateur, comment marchent-ils?
— M . Hérault doit liquider la situation prochainement... Il va engager une opération dont il espère de grands résultats.
— Ah! fitLerehouUey, en dressant l'oreille, car il avait, depuis quelques semaines, constaté avec ennui que Louis ne spéculait plus.
— Oui. Il attend l'émission des actions ducâhle...
— Il a raison , dit le sénateur, dont la voix trembla d'émotion. C'est une affaire excellente.
Et, ayant serré la main de sir James, il s'éloigna dans la direction des boulevards.
Ainsi, il se trouvait instruit des projets de Louis par une indiscrétion de celui-là même qui était si intéressé à leur réussite . To ut en marchant, il réfléchissait . Il allai t avoir son ennemi à sa merci. Il ignorait encore commcn l il le frapperait, mais il était résolu aie frapper. C'était la dernière passe du duel engagé entre eux , et il fallait qu'elle fût décisive. Le lendemain, LerebouUey devait prendre la parole au Sénat pour demander un vote conforme à celui delà Chambre. Il eut un instant l'idée de reculer la conclusion de l'affaire, en réclamant le reuA^oi delà discussion à un mois. Il prolongeait ainsi les difficultés financières de Louis, et avait chance de le voir succomber sous le fardeau dont il s'était chargé. Mais ce résultat, obtenu lentement et par des moyens détournés, ne lui sembla pas assez écrasant. Il voulut \m coup direct, rapide, et qm jetât son homme àsespieds Jl rêva de se repaître de son agonie, et ne sut pas patienter pluslongtemps. Dans son esprit inventif une autre combinaison commençait à apparaître, simple à exécuter,
terrible si elle réussissait, et eUe ne ponvalt pas ne pas réussir. Le sénateur entra à la Bourse, causa quelques instants avec les agents , puis se rendit dans ses bureaux.
Si l'ardeur avec laquelle Lereboulley préparait le dénouement de la crise, était grande, l'anxiété avec laquelle Louis l'attendait était plus grande encore. C'était son va-tout qu'il jouait sur une seule carte. Si la chance le favorisait, il était remis à flot définitivement et ne craignait plus rien. Si le sort lui était contraire, il sombrait sous voiles, à pic, sans sauvetage possible. Il ne resterait , de la fortune possédée , que des bribes appartenant à sa grand'mère, le domaine de Boissisé qui coûtait de l'argent au lieu d'en rapporter, et la fortune reconnue à Hélène par contrat , qui était l'avenir de l'enfant. Il n'hésita pas cependant à tenter la partie. Il était engagé à ce point, qu'il ne pouvait plus reculer. S'il cessait de payer les entrepreneurs, lorsque les travaux étaient déjà à moitié terminés, il s'exposait à voir vendre à vil prix ces constructions qui avaient coûté si cher, et tout était perdu. En affrontant le risque il pouvait gagner, et tout était sauf.
Le jour de la séance du Sénat, dans laquelle la question devait être définitivement tranchée, vers cinq heures, Louis était chez M°*® Olifaunt. Ils causaient d'affaires, car la séduisante Diana, quand elle ne dormait pas pour se reposer les yeux et se refaire le teint, s'occupait volontiersd^ choses sérieuses. Sir James arriva,sans se faire annoncer, che^ sa femme, œ^iidénoia^tfiMwln une extraordinaire agitation, et, avant toutes choses, s'écria :
— Le Sénat a voté... Lereboulley a été bien remarquable I
— Vous étiez donc à la séance?
— Oui. J'ai eu Toccasion d'y assister, et, comme cela m'intéressait, j 'ai abandonné les travaux, pour une j ournée ... Le speech de Lereboulley a vraiment produit beaucoup d'effet... Il a enlevé une subvention pour la société et a fait vivement applaudir une tirade patriotique... J'ai été content pour lui.
Il s'arrêta envoyant que Téloge de Lereboulley avait amené un silence ; mais il n'était pas de caractère à Ci5der sur aucune de ses préférences pour être agréable aux amis de sa femme, et, lair rogue, il se retira. Alors Diana se leva du divan sur lequel elle était étendue, et passant ses bras autour du cou de Louis :
— Ainsi c'est bien décidé? Nous risquons la grosso opération?
— C'est décidé.
— Et quand cela?
— Aussitôt que se dessinerale mouvement de hausse, Et tous deux restèrent encore une heure ensemble. Qui les eût vus, dans leur jeunesse et leur beauté, rapprochés Tun de l'autre, la main dans la main, les'yeu% dans les yeux, eût dit: voilà deux êtres qui s'adorent et qui parlent de leur tendresse . S'il les eût écoutés , les mots reports, courtages, primes , eussent seuls frappé son oreille. Ces amants causaient comme deux boursiers, leur préoccupation unique n'était pas de s'aimer, mais de gagner de l'argent. C'était pour en arriver là que Louis avait trompé Hélène.
A la fin de la semaine, de grandes affiches jaunes, placardées dans tout Paris , annonçaient rémission des actions du câble interocéanique, et les journaux financiers commençaient une campagne, à laquelle ils trouvaient leur compte, pour célébrer les mérites de Feutreprise. Dans la presse, Taifaire était jugée favorablement. On disait unanimement : elle n'est pas dans la main de faiseurs, mais de gens sérieux, et la grande autorité de LerebouUey était une sérieuse garantie pour le public.
Louis, pendant ces huit jours, se montra agité, fiévreux. Il parlait avec volubilité ou gardait un profond silence, absorbé par de sérieuses préoccupations. Un matin, sans que rien eût fait pressentir sa résolution, il annonça, pendant le déjeuner, à sa grand'mère et à sa femme qu'il partait pour l'Angleterre . Le soir même , il se mettait en route, ayant recommandé chez lui que, sous aucim prétexte , on ne révélât le but de son voyage . Son projet était fort simple : comme il n'osait pas donner tous ses ordres aux agents de Paris, dans la crainte d'éveiller l'attention sur sa manœuvre, et ne voulait pas télégraphier à Londres, il prenait le parti d'y aller de sa personne. La spéculation anglaise devant, suivant lui, se jeter sur la valeur et la faire monter, il comptait lui apporter l'appoint de son impulsion hardie.
Il y avait quatre jours qu'il était parti, lorsqu'un soir, dans un journal, Emilie, qui cherchait le compte rendu d'une exposition, tomba sur un entrefilet ainsi libellé : « On dit en haut lieu qu'une société, en voie de formation et à la tète de laquelle devait se trouver placé ime de nos notabilités financières et politiques , est
l'objet de manœuvres si graves de la part d'un groupe de spéculateurs anglais, qu'une interpellation aura lim à la Chambre pour obtenir le retrait de la subvention donnée par TÉtat. La France, déjà dupée à Suez, n'est pas assez riche pour renter des entreprises destinées h enrichir les capitalistes d'Outre-Manche. » Et deux lignes plus bas : « On annonce le départ pour Rome de M. LerebouUey. L'éminent financier va débattre avtit: le gouvernement italien les conditions d'un emprunt nécessité par l'extension de la politique coloniale. »
Tout était clair. Au moyen de la première note, on ébranlait la confiance que les souscripteurs pouvaient avoir dans la prospérité de la société du câble, car c'était d'elle, et non d'une autre, qu'il était question, et au moyen de la seconde note, on prouvait que Lereb<nilley se désintéressait de l'affaire, puisqu'il choisissait rheure du lancement, toujours délicat, d'une ausi^i grosse émission, pour se rendre en Italie. Effrayée, la jeune fille chercha aux nouvelles de la Bourse et ces mo ts lui sautèrent aux yeux, comme s'ils étaient imprimés en lettres flamboyantes : baisse de cent francs sur It^s actions du câble interocéanique. En une seconde, Emilie, par une intuition mystérieuse, acquit la certitude que Louis était engagé à la hausse sur le fonds nonveau, et que la baisse, dont elle voyait à la fois l'effet et les causes, était dirigée contre lui. Elle courut chez son père, décidée à l'interroger , aie supplier, à userdeTautorité réelle qu'elle avait sur lui. Elle ne le trouva pas : il était sorti et ne devait pas rentrer pour dîner.
Alors , elle demanda sa voiture , et se fit conduire^ à
rhôtel Hérault. Là, on ne savait rien. Une lettre de Louis était arrivée, pleine d'une banalité tranquille, et annonçant son retour. M"* LerebouUey ne voulut pas risquer de bouleverser inutilement Hélène en lui donnant à craindre une catastrophe qu'elle ne pouvait pas empêcher. Elle rongea son frein, et se retira sans avoir rien dit.
Le lendemain matin, elle se dirigea vers la chambre de son père. Le sénateur, rasé de frais,, était assis devant un guéridon supportant un déjeuner en vermeil, et buvait une tasse de thé, avant de se rendre rue Le Peletier. En voyant entrer sa fille, il se leva et sa figure poupine s'éclaira :
— Comment, te voilà? dit-il, en l'attirant à lui pour l'embrasser. Que se passe-t-il ? Car tu n'es pas de mon petit lever, d'habitude.
En d'autres temps, Emilie eût pris son air gavroche et répondu à LerebouUey : « Oh I Papa. C'est que ton petit lever n'a pas souvent lieu à la maison I » mais elle n'était pas en train de plaisanter. Elle trancha dans le vif de la question :
— Ce qui se passe, c'est à toi de me l'apprendre. J'ai vu que les actions de la société du câble, qui devaient faire prime, avaient baissé de cent francs... Qu'est-ce que cela veut dire ?
Le sénateur enleva d'un mouvement rapide sa robe de chambre, passa sa redingote, puis se tourna d'un air riant vers sa fille :
— Comment, tu me questionnes sur des affaires de Bourse, toi, Emilie ? En quoi cela peut-il t'intéresser, ma
chère petite ?.. Reste dans ton domaine artistique , ma belle, crois-moi, tu y es beaucoup mieux.
— Mais enfin, mon père, pourquoi ce mouvement de recul inattendu?
— Des manœuvres, des intrigues pratiquées par des syndicats... que sais-je, rien de sérieux I
— Mais les articles de journaux, dans lesquel s onlaîsse entendre que tu abandonnes l'affaire?
— Racontars absurdes, comme tout ce que publie la presse... La vérité se fera jour, et les actions monteront au prix qu'elles doivent atteindre.
— Mais, en attendant, pour ceux que la baisse aura atteints... la ruine ?
— La ruine ! . . . Que veux-tu ? C'est le résultat des batailles entre boursiers, comme les blessures et la mort sont le résultat des batailles entre soldats... Malheur aux vaincus ! C'est le mot d'ordre de toute guerre !
Emilie lit un pas vers son père, très grave :
— Peux-tu me donner ta parole que Louis Hérault n'est pas au nombre des vaincus ?
Alors, en une seconde, le visage de LerebouUey prit ime expression qui terrifia sa fille, et, avec une âpret*!^: qu'elle ne lui connaissait pas :
— Oh! oh ! petite fille, tu as du coup d'oeil, puisque tu as vu clair dans la situation î Tu es inquiète pour ton camarade, et tu m'en demandes des nouvelles?... Eh bien I II a été assez hardi pour s'attaquer à moi, et je lut ai cassé les reins, comme je les casserai à tous ceux qui voudront suivre son exemple I
— Et sa mère, et sa femme, et son enfant ?
— C'était à lui d'y penser.
— Parce qu'il a été abominable, est-ce une raison pour que les autres le soient?
— Ma fille, tu oublies à qui tu parles,
— Hélas ! Je voudrais Toublier I
A ces mots, prononcés avec une tristesse déchirante, LerebouUey, vivement frappé, pâlit; il s'avança vers Emilie, et la pressant dans ses bras :
— Emilie, je t'en prie, mon enfant, ne prends pas parti dans cette querelle, ne me juge pas sur des apparences. . . Tu sais combien je t'aime ! ... Ce que tu viens de dire m'a serré le cœur... Oh ! que rien ne s'élève entre nous : ni défiance, ni colère... Demeure en dehors de ces affreuses intrigues. .. Ne mets pas le pied dans ce bourbier, tu t'y salirais inutilement... Je ne suis pas méchant, tu le sais, et je ne ferais gratuitement du mal à qui que ce soit... Mais ce Louis s'est conduit em'^ers moi d'une façon infâme : il m'a outragé, humilié, il m'a causé un des plus grands chagrins que j e pusse subir I . . . Ilestindignedetonintérét...Si tusavais... Mais tu sais, je le vois bien, et c'est pour sa famille que tu réclames. Eh bien ! sa famille, je ferai pour elle ce que tu voudras... Ce sont de vieux amis... des relations très anciennes... Je ne l'oublierai pas... Je leur reconstituerai une fortune, je te le promets... Mais quant à lui, il faut qu'U sente mon pied sur sa tête... Et il le sentira, ou j'y perdrai mon nom !
Il avait assis sa fille sur ses genoux, il l'embrassait, la caressait, ardent à la convaincre. Elle, froide et lucide, calculait la portée de tout ce qu'elle venait d'entendre :
— Mais je suis riche, moi, dit-elle en se levant. Le bien que je tiens de ma mère est considérable... Je suis majeure, libre, et je puis aider Louis...
— Ce serait en pure perte, répliqua LerebouUey. Va, il est pris, et bien pris I... Il faut qu'il paie, ou qu'il saute I
— Mais où est-il? Que fait-il? s^écria Emilie avec désespoir. S'il allait prendre quelque résolution extrême... S'il se tuait ! Quel remords pour nous !
— Lui I Se tuer ! s'écria LerebouUey avec un éclat de rire. Allons donc ! Tu demandes où il est? Ne devraistu pas t'en douter ? Revenu hier de Londres, il est descendu chez M"*® OUfaunt, et n'en est pas sorti.. . Voilà ce qu'il fait !
Sombre, Emilie baissa la tète. Maintenant elle désespérait elle-même de sa cause.
— Que puis-je donc, moi? dit-elle.
— Tâche qu'il rentre chez lui, et que désormais il y reste!...
Emilie poussa un soupir et, sans embrasser son père, elle sortit.
Revenu de Londres, dans Vétat de torpeur accablée qui dut anéantir les forces morales de Napoléon quand il arriva à TÉlysée, après le désastre de Waterloo, Louis trouva M"^® OUfaunt très calme, supportant le désastre avec ime philosophie souriante, qui eût dû Téclairer sur les véritables sentiments de cette créature, s'il eût conservé dans son esprit une lueur de clairvoyance. Sir James lui-même, comme s'il eût reçu un mystérieux réconfort, fit preuve d'une placidité bien singulière, étant donné le grand souci qu'il prenait des intérêts de ces braves maçons, qui travaillaient à édifier, en bonnes pierres de taille, une fortune pour Diana.
Louis, qui s'attendait à des transports de désespoir et à d'amères récriminations, reconquit, en un instant, son sang-froid et entama l'examen de sa situation. Il avait une liquidation terrible à opérer. C'était la ruine, à coup sûr, mais Thonneur pouvait rester intact. Déjà il espérait qu'avec un peu d'aide , et en faisant de sérieuses réformes dans sa manière de vivre, il parvien-
drait à se relever. Mais ces réformes, en première ligne, c'était sur Diana qu'elles devaient porter. Avant toute chose il faudrait qu'il renonçM à son existence libertine, et se résignât à être un homme rangé.
Couché, au fond d'un fauteuil, devant la cheminée de la chambre qu'on lui avait fait préparer dans l'hôtel Olifaunt, il repassait les incidents de l'année qui venait de s'écouler, et il commençait à voir clair dans sa conduite. Il se rendit compte des mobiles auxquels il avait obéi et les jugea bien misérables : passion exclusivement sensuelle , vanité follement surexcitée , voilà pourquoi il avait dilapidé la fortune et compromis le bonheur des siens.
Soudain, ceux envers qui il se reconnaissait si coupable se présentèrent à sa pensée, et il les vit réunis dans le salon du Faubourg-Poissonnière . La grand'mère travaillait silencieuse à son tricot, Hélène, pâle, tenait le petit Pierre sur ses genoux et lui apprenait à parler. L'enfant debout, suivant, sur les lèvres de sa mère, la forme des syllabes, s'efforçait de répéter les mots prononcés , et riait , frappant Tune contre l'autre ses petites mains roses. Il sembla à Louis qu'il entendait distinctement les deux voix : celle de sa femme, grave et triste, celle de son fils, douce et caressante. Les deux voix ne répétaient qu'un mot, toujioursle même, conune si elles eussent voulu lui donner la persistance et laf orce d'un appel :
: — Père I père I
Il ferma les yeux, pour ne plus voir ce tableau qui lui avait glacé le cœur, mais à ses oreilles, les deux voix mur-
muraient toujours, et l'appel se faisait entendre plus pressant, plus tendre, plus suppliant. Alors Hérault se leva, il jeta ses regards autour de lui, et cette chambre, dans cette maison étrangère, lui fit horreur. Il pensa qu'il était venu chez sa maîtresse, au lieu d'aller rejoindre sa femme, et, écœuré comme s'il se trouvait subitement dans un mauvais lieu, il prit son chapeau et descendit.
^me ohfaunt était dans son cabinet de toilette en train de polir, aA^ecde nombreuxustensilesd'ivoire et d'acier, la nacre parfaite de ses ongles. Elle montra un siège à Louis, et sans interrompre son importante occupation:
— Eh bien! dit-elle, étes-vous rentré en possession de vous-même? Hier soir, vraiment, vous m'avez inquiétée... Vous étiez si démoralisé!...
— On le serait à moins, dit-il avec un faible sourire.
— Avez- vous pris un parti?
— Oui.
— Lequel?
— Ai-je donc le choix? Je ne pense pas que vous ayez supposé, un seul instant, que je me retrancherais derrière l'exception de jeu... Je vais payer tout ce que je dois, pour commencer. . . Après, je verrai ce qui me reste à faire.
— Je vous connais trop pour avoir douté de vos intentions, mon cher Louis, aussi n'était-ce pas à vos affaires que je faisais allusion. Elles s'arrangeront, je n'en doute pas, surtout si vous mettez vos intérêts dans les mains d'un homme habile.
— Mon notaire. M® Talamon, qui est jeune, actif, et
très intelligent... C'est de plus un véritable ami, je lui donnerai mes pleins pouvoirs.
— Voilà qui va bien. Mais cette liquidation ne pourrait que vous être affreusement pénible. Il va se faire beaucoup de bruit autour de vous...
— Ce sera la juste punition de ma sottise, interrompit-il d'un ton sec.
Diana leva les yeux. L'accent avec lequel Louis parlait, indiquait un tout autre ordre d'idées et de sentiments que celui qui lui était habituel.
— Sir James et moi nous nous absentons pendant quelques semaineis, dit-elle. Voulez-vous nous accompagner?
Il répondit froidement :
— C'est impossible.
— Pourquoi? reprit Diana en se rapprochant de lui et en le tenant sous la fascination de ses yeux bleus.
— Parce que ma situation a complètement changé et que je dois modifier ma façon d'agir.
Elle se fît câline et tendre , elle enveloppa le jeune homme du parfum troublant qui émanait d'elle ; avec une grâce charmante elle lui appuya sur l'épaule sa tête blonde, et tout bas à l'oreille :
— Ne m'aimez-vous donc plus? Si vous vouliez, nous irions en Italie, auprès d'un lac bleu, au soleil, parmi les roses , et là nous oublierions tout ce qui n'est pas nous.
Il répéta : « C'est impossible ! » et comme elle le serrait plus étroitement :
— Il va falloir, Diana, nous dire adieu.
Elle fit un brusque mouvement et d'observant avec attention :
— Louis, qu'y a-t-il ? D'où viennent ces résolutions nouvelles? Que vous a-t-on dit? Que s'est-il passé? Estce ainsi que vous me récompensez de mon dévouement?
— Ce dévouement, Diana, il ne convient pas que je l'accepte plus longtemps. Forcément nous devons nous séparer. En ne vous parlant pas franchement comme je le fais, je serais coupable envers vous.
Il eut un geste douloureux :
— Et je suis déjà assez coupable envers d'autres I
— Eh ! les autres, qu'importe I s'écria Diana avec emportement. Faut-il s'en préoccuper?
— Oui, dit Louis d'un ton assfuré , il le faut, au momeifit de leur demander les plus grands sacrifices.
La physionomie de M"*® Olifaunt devint aigre et méchante :
— Ta grand'mère , n'est-ce pas ? Et ta femme ?. . . Voilà, auprès de moi, à qui tu penses.
— Pouvez-vous me le reprocher, quand elles sont si malheureuses?...
Sa voix se brisa, étouffée par Témotion :
— Vous savez pourtant bien tout ce qu'elles ont déjà souffert par moi. Il ne leur restait que les douceurs de l'existence matérielle. Par ma faute, elles vont en être privées. Au moins, si ma présence peut être un adoucissement à leur tristesse, il faut que je le leur apporte.
Il reprit avec plus de fermeté :
r- Diana, je vous ai sacrifié ma femme, riche et indépendante, et, en cela, je me suis conduit indignement ;
mais maintenant qu'elte va être pauvre et humiliée, si je ne revenais pas auprès d'elle, je serais le dernier des lâches!... Je lui dois cette réparation et cette consolation.
La belle An^aise frémit. Elle comprit que Louis lui échappait et retournait à celle qu'elle haïssait. Le dernier coup qu'elle avait rêvé de porter à sa rivale manquait misérablement. Au lieu de lui prendre son mari, c'était elle qui perdait son amant. Elle ne put supporter cette pensée, et avec une venimeuse ironie :
— La réparation lui paraîtrait peut-être gênante, ditelle, et la consolation serait à coup sûr inutile!... S'il n'y a que cela qui vous tourmente, vous pouvez partir avec moi.
A cesmots, Louis devintlivide, et saisissantM"* OUfaunt par le poignet :
— Que prétendez-vous dire ? cria-t-il.
— Eh bien ! ce que tout le monde sait, excepté vous, naturellement !
— Vous mentez I
Il serra si fort sa chair dâicate, qu'elle poussa un cri de douleur. Elle rougit de colère, arracha son bras à Hérault et, lui donnant dans la poitrine, avec la paume de sa main libre, un coup si rude qu'il chancela :
— Eh ! si vous êtes si difficile à convaincre, je vous Ja ferai voir avec son amant !
— Quand cela?
— Ce soir même.
Il fit un mouvement terrible.
— Prenez garde si vous me trompez!
— Et si j'ai dit vrai?
— Alors rien ne me retiendra plus et je vous suivrai. Il marcha vers la porte. Il étouffait. Elle lui demanda
très doucement :
— Où allez-vous? ,
— Au cercle.
— Vous ne voulez pas rester auprès de moi?
— Non ! A ce soir.
La porte refermée, M™® Olifaunt demeura un moment songeuse, le front dans sa main, puis elle laissa échapper un sifflement sardonique et, tout haut, comme si çlle répondait à sa pensée :
— Qu'il les voie ensemble : cela suffira I S'il exige des explications et se fâche , Thauziat l'abattra comme un pigeon I
Elle alla à son petit bureau Louis XV, l'ouvrit, écrivit deux billets, puis sonna. Sa femme de chambre parut.
— Faites porter immédiatement ces deux lettres, et qu on me dise si elles ont été remises en mains propres.
Au même instant, sir James entrait. Elle se leva, fît bouffer les plis de sa robe , examina longuement dans la glace le tissu fin et veiné de ses tempes, s'adressa un sourire de satisfaction, puis, se tournant vers son mari :
— Il y a longtemps que nous n'avons vu ce pauvre Lereboulley . . .Je n'ai peut-être pas été très aimable avec lui . 11 faudra que vous passiez rue Le Peletier et que vous l'invitiez, de ma part, à dîner.
Sir James fit un mouvement de satisfaction :
— Enfin vous redevenez donc raisonnable! dit-il. Ce cher ami! Il sera bien content! J'y vais de ce pas.
Et, ayant baisé la main de sa femme, il s'éloigna.
A l'hôtel Hérault, Tinquiétude s'était manifestée tar* dive, mais violente. Pendant quatre jours, l'existence de lagrand'mère et d'Hélène avait été régulière, calme, comme d'habitude. Louis faisait un voyage , il annonçait sa rentrée prochaine. On l'attendait tranquillement. Hélas I pour la jeune femme, l'absence de son mari n'était plus une cause de tristesse, et, présent, il était plus éloigné d'elle qu'en ce moment , où des lieues de terrain et la mer les séparaient. Emilie était venue chaque jour et, à mesure que le temps s'écoulait, elle demandait, avec tant de persistance, si on avait des nouvelles de Louis, qu'Hélène s'était sentie troublée.
Elle avait questionné son amie. Mais celle-ci avait aussitôt battu en retraite , et il avait été impossible de rien tirer d'elle. 11 se passait cependant quelque chose, et Emilie en était informée. Cela sautait aux yeux et Hélène ne s'y trompait point. Mais quoi? M™® OUfaunt était-elle du voyage? Avait-elle obtenu de Louis qu'il recommetiçât, dans la Manche, la promenade que Lereboulley avait faite dans la Méditerranée? L'absence, que son mari avait dit devoir durer seulement quelques jours, se prolongerait-elle? S'était-il engagé à ne reparaître jamais chez lui? Que ne pouvait- on craindre de sa faiblesse et de la méchanceté de Diana? Le doute affreux qui torturait Hélène fut brusquement dissipé , mais la réalité se montra bientôt si effrayante, qu'il eût peut-être mieux valu ne pas la connaître.
Un matin , la vieille M"".® Hérault entra brusquement ilans la chambre de celle qu'elle appelait sa fille, et se
laissa tomber sur un fauteuil. Elle avait les traits bouleversés, les mains tremblantes, et elle avait gravi l'escalier avec tant de rapidité qu'elle était hors d'haleine,
— Mon Dieu ! qu'y a-t-il? s'écria Hélène, saisie d'une angoisse horrible.
La grand'mère regarda fixement la jeune femme, puis d'une voix tremblante :
— Est-ce que tu ne le sais pas?
— Parlez I parlez, je vous en supplie... vous me faites mourir...
— Eh bien ! ma fille, Louis nous a ruinées !
Un soupir de soulagement échappa à Hélène. Pendant une seconde, elle avait redouté pis.
— Notre notaire, M® Talamon,sort d'ici; il accourait, en hâte, m'informer des ventes que mon petit-fils a fai tes, ces temps derniers, et m'aviser de nouveaux ordres reçus par le télégraphe... 11 croit Louis devenu fou!... H me conseille de lui retirer ma procuration... Qu'estce que tout cela veut dire? J'ai beau chercher, je ne puis arriver à comprendre. Où cet argent a-t-il passé? Talamon, qui nous est très dévoué, a fait une enquête... 11 prétend que Louis s'est lancé dans ime affaire de constructions énorme... Si c'est vrai, comment l'ignoronsnous ? En tous cas , il n'a pu se ruiner à construire... Les maisons ne s'envolent pas... On les retrouvera... Il y a évidemment autre chose !...
La vieille femme parlait de sa voix aigrelette , avec une volubiUté fiévreuse. Ses cheveux gris, échappés de dessous son bonnet, s'éparpillaient en mèches défrisées. Elle si correcte, si pomponnée d'ordinaire, s'était mon-
trée dans ce désordre à son notaire , elle restait ainsi devant Hélène, son émoi lui faisait tout oublier.
— Autrefois, s'il s'était livré à de grosses dépenses, il était garçon, j'aurais compris où l'argent s'en allait. Mais aujourd'hui qu'il est rangé, marié, père de famille... Voyons, toi, tu ne t'es aperçue de rien?
— De rien.
— Ton mari se cache donc de toi?
— 11 se cachait bien de vous.
— C'est vrai. Tu vois, je ne sais plus ce que je dis, chère petite, je perds la tête.
La vieille femme se leva et marcha avec agitation. En passant devant une glace , elle se vit et poussa un cri d'horreur :
— Oh I moji Dieu I dans quel état je suis !
Et, redressant d'un tour de main son bonnet et ses papillotes, elle r^edescendit chezelle.Dans l'après-midi, Emilie arriva. Le matin même, elle s'était adressée à son père pour obtenir qu'il tirât Louis de son horrible situation. Elle était encore bouleversée. Elle ne questionnait pas, désormais elle était fixée sur ce qu'elle avait voulu savoir. Ce fut la vieille M"*® Hérault qui, avec beaucoup de finesse, remarqua ce changement dans l'attitude de Ih jeune fille. Elle lui dit brusquement :
— Comment se fait-il que tu ne nous demandes pas de nouvelles de Louis?
Et comme M"® LerebouUey, sans perdre son sangfroid, répondait :
— C'est juste, j'oubliais... 11 va bien?
— Il va tellement bien, dit M°** Hérault, qu'il est en train de manger tout ce que son grand-père et son père ont amassé !.. Est-ce que tu Tignorais?
— Je le sais depuis hier. . . Je le prévoyais depuis longtemps.
— Alors , tu sais aussi comment et pourquoi il s'est jeté dans de folles spéculations?
Emilie baissa la tête affirmativement.
— Explique-moi cela, mon enfant, car jem'y perds... Quelle sottise ou quel vice l'a conduit là?... Parle : je veux tout connaître.
Hélène s'était dressée brusquement, comme pour se mettre entre la jeune fille et M"'® Hérault. A l'idée que la grand'mère apprendrait les fautes de son petit -fils, le blâmerait, le mépriserait, elle avait senti son orgueil qui se révoltait. C'était son mari, c'était la moitié d'ellemême, et il lui semblait que quelque chose du blâme et du mépris rejaillirait sur elle. D'un geste, elle supplia Emilie de se taire. La grand'mère la vit, et se tournant sévère de son côté ;
— Tu veux prolonger mon ignorance? fit-elle. Pourquoi? La responsabilité de notre malheur pèse-t-elle, en partie, sur toi? M'as-tu trompée, comme ton mari? De complicité avec lui? Toi aussi, es-tu coupable?
A ces mots si injustes et si cruels, Hélène poussa un cri et, s'adressant à Emilie, comme si elle la prenait à témoin :
— Moi? Moi ! cria-t-elle.
Alors laxâeille M™* Hérault redressa son corps voûté, ses traits prirent une expression soudaine d'énergie et
de grandeur, et, tenant sous son regard la femme de son petit-fils :
— Allons! si je t'accuse à tort, justifie-toi... Je suis votre mère, j'ai le droit de savoir la vérité, ton devoir est de me la dire I
— Non! ce que vous exigez d'elle est trop pénible, s'écria Emilie, et ce qu'elle vous a caché si fièrement, si généreusement, c'est de ma bouche que vous l'apprendrez.
Et, malgré les supplications d'Hélène, M"® Lereboulley commença le récit de ce martyre d'une année, supporté par la jeune femme sans une plainte, avec Ll préoccupation pieuse d'épargner à la grand'mère la connaissance des folies du petit-fils tant aimé. Elle dit tout : la trahison misérable, l'abandon insolent, l'abaissement exigé de l'épouse devant la maîtresse, elle fit le compte des douleurs endurées, des afifronts subis, elle montra, d'un côté, le cynisme et la bassesse ; de l'autre, la patience et la douceur. Elle déchira l'infâme Diana, la roula dans la boue ; elle dépeignit Hélène, telle qu'elle était, fière, vaillante , angéhque, et, en un instant, k vengea de tout ce qu'elle avait souffert.
Stupéfaite, la grand'mère avait écouté, sans prononcer une parole, cette foudroyante révélation. Habituée, depuis soixante ans , à considérer tous ceux qui successivement avaient porté le nom d'Hérault : son mari, son fils et son petit-fils, les chefs de la famille, comme des êtres d'un ordre supérieur, dignes d'obéissance et de respect, elle sentit un affreux bouleversement se faire en elle. Toutes ses croyances, toutes ses affections
étaient atteintes en même temps. Il lui sembla que rien de stable et de fixe n'existait plus sur la terre. La fortune s'écroulait, Thonneur était menacé, le bonheur détruit. Ainsi qu'un naufragé perdu dans la tempête, elle jeta un regard terrifié autour d'elle et ne -vdt qu'Hélène, sombre, mais calme et résolue. Alors la vieille mère s'avança vers la jeune femme, et courbant sa tête blanche :
' — Mon enfant, dit-elle, je t'ai méconnue. Je t'ai accusée et tout le mal que tu supportes si courageusement te vient de moi. J'ai voulu te donner la fortune, le bonheur, et te voilà pauvre et malheureuse. Je te demande pardon.
Elle tendait ses bras. Avec un cri de tendresse, Hélène s'y laissa tomber.
— J'espérais faire beaucoup pour toi , et c'est à toi que je vais tout devoir : affection et pitié, car tu m'aideras à supporter la tristesse affreuse qui désolera mes derniers jours. A deux nous serons plus fortes pour endurer le chagrin dont ce malheureux enfant a empoisonné notre vie.
Elle ne put continuer. Hélène, de la main, avec un tetldre respect, lui fermait la bouche :
— Ne soyez pas impitoyable, dit-elle d'une voix suppliante , et ne croyez pas que Louis soit si complètement égaré. Nous le ramènerons à la raison, nous lui rendrons le calme et la sagesse. Même aux heures les plus noires , j'ai conservé ma foi en lui. H m'a causé de cruels soucis, mais je l'aime, et l'amour ne va pas sans l'espérance. Il a commis des fautes, il a fait des
folies ; mais les fautes, il suffira que nous les oubliions pour en effacer la trace, et, quant aux folies, nous l'aiderons à les réparer. Nous avons le droit d'être indulgentes : il est votre fils, il est mon époux, et les femmes, voyez-vous, n'ont été mises par Dieu auprès des hommes que pour les chérir , les plaindre et les consoler.
— Ah^ ma fille, tu es un ange du ciel, s'écria M"** Hérault sans pouvoir retenir ses larmes, et tu me rends un peu de confiance... Mais où est-il ?... que fait-il? Il devrait être revenu...
— Peut-être n'ose-t-il pas se présenter ici, se doutant que nous sommes informées de ce qui se passe?... Mais tranquillisez-vous. . . Nous aurons bientôt de sûres nouvelles de lui.
— Et les embarras d'argent dans lesquels il se trouve, comment l'en sortirons-nous?
— Nous abandonnerons tout ce que vous possédez, et tout ce qu'il m'a donné en m'épousant. Nous tâcherons de sauver l'usine, qui a été l'instrument de votre fortune passée , et qui pourra être celui de notre ftw*tune future.
La grand'mèreleva ses bras au-dessus de sa tête avec admiration :
— Quelle femme tu es ! Mais comment obj;enir ce résultat?
Hélène eut un tranquille sourire, et avec une conviction profonde et ferme, elle répondit :
— Par la volonté !
Et doucement, à voix basse, elle se mit à faire des pro-
jets, reconstruisant, sur les ruines de Tédifice renversé par Louis, un autre édifice plus solide et plus brillant. Encore au milieu des horreurs de la tourmente, elle rêvait déjà des tentatives hardies. Cette âme de combat se révéla ainsi dans toute son admirable énergie. Elle endormit les craintes de la grand'mère, elle émerveilla Tesprit actif d'ÉmiHe, et, en se berçant des séduisantes illusions de l'avenir, elle arriva même à détourner sa pensée des réalités désolantes du présent.
Vers quatre heures, Emilie se retira en promettant de revenir dans la soirée. Hélène resta seule. La nuit tombait et, dans Tobscurité croissante, peu à peu les idées de la jeune femme s'assombrirent. Les raisons qu'elle avait su trouver, pour rassurer M""* Hérault, ne lui semblèrent plus, à elle-même, acceptables. Elle s'accusa de fermer les yeux avec entêtement pour ne pas voir le danger, et tout ce qui pouvait rendre sa position précaire et inquiétante lui apparut sous les couleurs les plus sinistres .
Le retard inexpliqué de son mari, TabseDce de nouvelles : autant d'indices terrifiants. Que faisait-il? Où était-il? Dans son découragement, — car elle connaissait assez la faiblesse du caractère de Louis pour être sûre qu'il s'était abandonné, — à quelles folies, à quelles violences n'ayait-il pas été entraîné ? Cette femme, si résolue et si vaillante, en cet instant eut une défaillance morale. Elle \it, autour d'elle, le vide et le silence. Elle eut froid, une agitation terrible s'empara d'elle, et le cœur battant, prête à appeler au secours, sous la menace devinée d'un danger inconnu, elle se leva et
marcha vers la chambre voisine, afin de n'être plus enfermée seule, dans cette pièce qui lui paraissail lugubre comme un tombeau.
Elle fut promptement rendue à elle-même. La porte s'ouvrit, donnant passage à la femme de chambra apportant une lampe. La lumière entra à flots el rompit les influences tragiques de lobscurité. Hélène resta éblouie pendant quelques secondes, puis, sur un [^etil plateau d'argent placé devant elle, ses yeux distinguèrent ime lettre. Elle la prit ^dvement et regarda l'écriture de l'adresse. Ce n'était pas celle de Louis. E[le la laissa retomber sur la table avec tristesse. Elle se rassit, plus sombre dans cette clarté qui l'enveloppait maintenant, que lorsqu'elle était dans le noi;*de la nuit. Et d'une main indifTérenle elle déchira l'enveloppe et commença à lire.
Soudain, son regard morne s'anima, une flamme monta à ses joues, elle poussa une exclamation ; comme éblouie, elle passa une main sur ses yeux et, reprenant la lettre, elle lut : « Votre mari, que vous croyez à Londres, est àParis depuis hier. Ildoitpartir, demain, pour l'Italie, avec qui vous savez. Si vous voulez le voir, vous le trouverez chez M. Thauziat, où il se cache. » Le papier lui glissa des mains, et immobile, étourdie par le tumulte des pensées brusquement déchaînées dans son cerveau, elle demeura debout au milieu de Tappartement, physiquement anéantie, mais retrouvant, de minute en minute, sa lucidité plus complète.
Sa première impression fut que tout était perdu, cette fois, que l'échafaudage si péniblement élevé par elle
SUT les décombres de sa vie, s'effondrait sous la poussée suprême de la haine, et que Louis lui échappait, emporté triomphalement par son ennemie. Mais sa vaillance n'était jamais longtemps engourdie. A peine eut-elle imaginé, dans une horrible vision : son mari, le père de son fils, Fabandonnant, à Theure où sa présence dans la maison crdulante était impérieusement Kîxigée par l'honneur, qu'elle chercha les moyens de petenir le fugitif. Une rage, qu'elle ne songeait plus à contenir, la fit crier dans le silence et la sohtude de sa diambre nuptiale délaissée. Elle eut un voile de sang devant la vue, et pensa à aller tu»er sa rivale. Quoil Son malheur n'était -il pas assez complet? Il faudrait donc qu'elle fût seule, définitivement, dans la vie , et que son enfant fût orphelin I Et cette 'insolente femme promènerait, de ville en ville, dans la banahté des logis de hasard, ce mari enlevé à son foyer, ce père volé à l'affection et au regret des siens I
Elle dit tout haut : « Je l'aimerais mieux mort I » Mais ces paroles terribles la firent frissonner , et elle reprit : « Non I Je saurai le lui disputer I » Dans ses veines, un instant glacées, le sang recommença à bouillonner impétueux, activant la violence de ses pensées. Elle se jugea capable de tout tenter et de tout réussir. Une fièvre brûlante la dévorait, et il lui était impossible de rester en place. Elle se mit à marcher, laissant tomber de ses lèvres, par intervalles, des lambeaux de phrases.
Le projet, qui devait lui être fatalement inspiré par la lettre diabohque, s'imposait à son esprit : aller chercher son mari. Avant tout, elle ne voulait pas qu'il par-
tlt. Elle savait quelle autorité elle pouvait avoir sur lui, si elle se décidait à l'attaquer sans ménagement. Elle se rappelaitravoir vu pleurer à ses pieds, faible et tremblant, l'implorant comme un enfant qui s'adresse à sa mère. Elle irait à lui, et, une fois qu'il serait en face d'elle, dût-eUe l'accabler pour rompre sa résistance, il faudrait bien qu'il la suivit. Dans son exaltation, elle se sentait une vigueur herculéenne, à l'emporter dans ses bras, pour l'arracher à la mauvaise femme. Mais sa raison, dominant sa colère, comme un aigle qui plane audessus des nuées orageuses , l'arrêta dans ses résolutions extrêmes. Où devait-elle aller, pour retrouver son mari? La lettre le disait : chez M. de Thauziat... Thauziat! Un soupçon se glissa dans son esprit. Si c'était un pi^ge qu'on lui tendait ? Si celui qui l'aimait touj ours avait, de connivence avec l'atroce Diana, imaginé ce moyen de l'attirer chez lui?
Elle ramassa la lettre , et examina avec attention l'écriture. Les caractères lui en étaient inconnus. Avec une habileté extraordinaire. M"*® Olifaunt avait su manier sa plume de façon à tromper l'œil clairvoyant d'Hélène. Quel ami ou quel ennemi avait donc envoyé le billet anonyme ? Pendant un moment, la jeune femme songea à consulter Emilie. Mais elle se rappela qu'une fois déjà ceUe-ci l'avait dupée, et avait aidé Louis à lui échapper. Si elle allait de nouveau , oh î par affection, afin d'éviter des violences , de prévenir im scandale, l'arrêter dans l'exécution de son projet? A la rigueur, ne pouvait-elle se rendre chez Thauziat, sans être accompagnée? Si Louis s'y trouvait, quel danger courait-
elle? Si Louis ne s'y trouvait pas, craignait-elle Thauziat ? Un sourire de dédain passa sur ses lèvres. Et puis, lorsque son avenir était en péril, fallait-il tant hésiter? N'était-elle point lâche, de peser avec tant de soins toutes les chances? Ne saurait-elle pas surmonter tous les obstacles? Elle n'avait jamais été vaincue que parceux qu'elle aimait, et parce que son cœur était leur complice. Mais, combattant pour défendre son amour, qui serait assez fort pour l'empêcher de triompher ?
Elle n'hésita plus, et, souriant, elle demanda sa voiture. Elle ne voulait pas aller chez Thauziat clandestinement. Elle comptait se présenter le front levé, sans masque et parler haut. Elle jeta un manteau sur ses épaules, se coiffa à la hâte et partit.
Diana, en envoyant ses lettres, avait tout calculé. Clément ne sortait presque jamais de chez lui avant deux heures. Hélène ne quittait plus l'hôtel du Faubourg- Poissonnière, depuis le départ de son mari. Ils devaient donc, l'un et l'autre, en temps utile, recevoir Tavis qu'elle leur faisait parvenir.
Assis au fond d'un large fauteuil, dans une pièce tendue de vieux velours de Gênes à fleurs vertes sur un fond argenté, meublée d'une table et de précieux bahuts delà Renaissance, éclairée par le demi- jour finement coloré des vitraux, Thauziat réfléchissait. Une mélancolie profonde assombrissait son front, et, les paupières baissées, il semblait dormir. Diana lavait prié de ne pas quitter la maison et d'attendre. Il attendait. Quoi? Il n'en savait rien. Mais un instinct secret lui disait qu'il s'agissait d'Hélène et de Louis. Peu à
peu, sa pensée Tavait emporté dans un monde de rêves , où la réalité transformée lui donnait le bonheur. Ses yeux ne voyaient plus ce qui Tentourait. Ce cabinet sévère et un peu obscur, où il avait passé tant de tristes soirées à ressasser douloureusement ses chagrins, se changeait en Une chambre riante et claire où se glissait une gracieuse silhouette de femme. Elleallait, légère et presque aérienne, apportant la joie dans les plis de sa robe, illuminant tout du rayonnement de sa beauté. Elle approchait et ses traits devenaient distincts : c'était Hélène. Le cœur battant, Thauziat la suivait du regard , elle ne lui montrait plus un visage glacé, elle était confiante et tendre maintenant. Le cœur de la jeune femme avait été si cruellement torturé, que, par les blessures, comme un sang généreux, son amour pour Louis s'était écoulé . Elle avait compris qu'elle avait fait fausse route, et s'était résolument rejetée en arrière. Là, elle avait retrouvé celui qui Tadorait si fidèlement, et la vie avait recommencé pour elle, douce, calme et heureuse. Bercé par ce séduisant mensonge, Clément restait immobile , s'attachant avec passion à ce mirage, qui lui donnait toutes les ivresses qu'il avait si ardemment souhaitées.
Le timbre grave de l'horloge, tintant dans le silence, l'arracha à sa trompeuse extase. Il l'écouta anxieusement sonner quatre fois et, soupirant, il se leva. L'ombre avait envahi l'appartement. Au dehors, régnait une demi-obscurité, dans laquelle les becs de gaz, déjà allumés, brillaient lipides. Devant la fenêtre, il s'oublia à regarder les passants marcher d'un pas rapide le long
des trottoirs. Il était nerveux et inquiet, comme si un événement grave pour lui était près de se produire, n attendait, dans un trouble qu'il ne savait ni dominer ni définir, quelque chose de vague qui ne pouvait cependant manquer d'arriver.
Comme cinq heures sonnaient, un coupé s'arrêta brusquement devant la porte. Une tête de femme, que la nuit rendait méconnaissable, se pencha et aussitôt le laquais s'éloigna. Thauziat sentit sa respiration s'embarrasser. Une voix, en lui, cria : « C'est elle ! Ton rêve devient une réalité ! » Des flammes lui montèrent au cerveau. Il écouta. Le timbre d'annonce retentit et ses vibrations eurent un écho jusque dans le cœur de Clément. Un piétinement léger se fit entendre, la porte s'ouvrit et un domestique entra. Thauziat était tellement ému, qu'il n'osa point parler. Un frisson avait couru dans ses veines et ses jambes tremblaient sous lui. n était impatient de savoir, et cependant il avait peur d'interroger. La voix banale et tranquille du domestique articula ces mots :
— M"® Hérault demande si Monsieur est chez lui et peut recevoir?
Un éclair illumina le front de Thauziat : c'était bien elle I II fit un signe affirmatif, et, soulevant une portière de velours, il passa dans le salon voisin, où, sur la cheminée, deux lampes étaient allumées. Il resta là, frémissant d'impatience, de joie et d'inquiétude. Un froufrou de soie, un pas net, un bruit de porte discrètement ouverte et aussitôt refermée , et Hélène un peu pâle, Clément grave et attentif, se trouvèrent en présence.
n lui offrit un siège, elle refusa de s'asseoir, et debout, d*un ton décidé^ elle dit :
— On m'a fait savoir que mon mari était chez vous, Monsieur... Voulez -vous le prévenir que je suis là ?
Thauziat eut un geste de surprise et, sans bouger de sa place, très doucement, car il craignait d'effrayer la jeune femme :
— Votre mari, Madame? 11 y a juste huit jours que je ne Tai yu. J'ignore s'il est à Paris, mais, en tous cas, je puis vous assurer qu'il n'est pas chez moi.
Elle le regarda avec un air hautain :
— Qui me trompe? Est-ce mon correspondant inconnu, ou vous?
— Moi? s'écria-t-il avec un accent de sincérité auquel il était impossible de ne pas se rendre, vous tromper, dans quel but, dans quel intérêt?
Et comme elle ne répondait pas :
— Considérez- vous ici comme chez vous. Madame, reprit-il avec une respectueuse fermeté. Sonnez, faites venir tous ceux qui \dvent autour de moi, dans cette maison, interrogez-les I Peut-être croirez-vous plus à la parole de mes domestiques qu'à la mienne.
Elle se laissa tomber sur le siège qu'il lui avait avancé, et d'une voix sourde :
— Pardonnez-moi... Je suis si malheureuse I
11 se courba comme pour se prosterner à ses pieds. Elle l'arrêta d'un geste, et reprenant sa respiration avec effort :
— Dites-moi toute la vérité. Je ne sais ce qui se prépare autour de moi; mais je me sens conduite, malgré
ma résistance , vers un abîme . . . Peut-être suffirait-il d'un avis sincère, d'un conseil loyal pour me permettre d'éviter le danger... Je vous en prie, éclairez-moi, secourezmoi.
Thauziat hocha la tête, puis avec amertume :
— Est-ce à moi de vous secourir contre celui qui devrait être votre vrai défenseur? Quel rôle me demandezvous déjouer?
— Un rôle dont je vous ai jugé capable , celui d'un homme généreux jusqu'à l'oubli complet de ses regrets et de ses rancunes.
— Ne me croyez pas si bon ! dit-il . J'ai beaucoup souffert, j'ai beaucoup pensé, et j'ai perdu de grandes illusions sur moi-même. Si vous avez compté que je ferais preuve d'une ahnégation romanesque, détrompezvous... J'ai été malheureuxpourmoncompte, jene veux pas l'être pour le compte des autres.
Elle eut un sentiment d'inquiétude, mais elle le domina et, affectant un air riant :
— Ne vous calomniez pas I Je suis sûre que vous êtes disposé à de grands sacrifices pour m'éviter un chagrin.
Il la regarda profondément, et avec un accent passionné :
— Ah 1 que vous connaissez bien votre pouvoir sur moi ! . . . C'est vrai, je vous aime tant, que, pour vous voir me sourire, je donnerais ma vie.
Elle fit un mouvement pour se lever, en le voyant ainsi a'animer, mais elle avait décidé qu'elle le forcerait à lui dire ce qu'elle désirait savoir, elle essaya donc d'arrêter son élan et de le ramener à plus de froideur.
— Je ne vous demande pas votre vie, reprit-olle, d'un ton léger. Je vous demande seulement où est mon mari.
— Où peut-il être? Sinon chez M"'® Olifaunt...
Elle pâlit, et un tremblement nerveux agita sa bouche. Mais elle ne se découragea pas.
— Eh bien I Envoyez-le chercher...
— A quoi cela servirait-il?
— Quand ce ne serait qu'à prouver que vous désirez me plaire.
Elle prononça ces mots avec une grâce câline. Elle voulait le séduire etrameneràfaire venir Louiî^. Comme il demeurait muet et soucieux, elle lui sourit, en joignauît les mains comme pour une prière :
— Est-ce que je m'adresserai inutilement à vous?
Il quitta la cheminée à laquelle il était accoudé^ s'approcha de la jeune femme, et d'un ton glacé :
— Tenez, Madame, n'essayez pas plus longtemps de me prendre pour dupe. Vous vous livrez, vis-à-vLs de moi, à des coquetteries qui vous répugnent et qiu me navrent. Vous prétendez me faire servir de trait d'union entre votre mari et vous... Mais je vois clair duns votre jeu et je le trouve indigne de vous et de moi.
Le cœur d'Hélène se serra : elle eut honte d'ell^jmême. Thauziatne venai4-il pas de la démasqiïf^r d im mot? En spéculant sur la passion de cet homtnc qui l'adorait, ne l'avait-elle pas reconnue et presque autorisée? Elle poussa un soupir et murmura faiblement ;
— Oh ! mon Dieu I Que puis-je donc espérer maintenant ?
— Que je vous dise la vérité, si atroce qu'elle soil..-
Oh! restez 1 fît-il en la voyant se dresser épouvantée. Vous me la demandiez, tout à Theure, et à présent vous avez peur de l'entendre?
Elle releva fièrement la tête :
— Non! dit-elle. Parlez, je vous écoute.
— Comment vous a-t-on fait savoir que vous trouveriez votre mari chez moi?
— Par un billet sans signature. On y ajoutait : Il doit partir demain avec qui vous savez...
— Bien. A l'heure même où vous receviez cet avis, j'étais invité à ne pas sortir de chez moi.
— C'était donc un piège qu'on tendait ? demanda Hélène, en jetant sur Thauziat un coup d'œil méfiant.
— A vous et à moi.
— Mais qui?
— Qui?Sinonlafemmequiaintérêt et qui aurait plaisir à vous perdre!
— M"«01ifaunl?
— Oui, M"^« Olifaunt.
D'une voix étouffée il ajouta :
— Et qui sait? peut-être un autre...
Les yeux d'Hélène devinrent fixes et, frémissante d'angoisse :
— Qui soupçonnez-vous encore? Qui n'osez-vous pas nommer? L'accusation est donc bien abominable ? Qui, enfin?
Il baissa le front, comme s'il avait honte de ce qu il allait dire, et murmura ces deux mots :
— Votre mari.
Elle resta glacée d'horreur.Ge soupçon affreuxlui était
venu. Elle avait, pendant une minute, douté de celui à qui elle était indissolublement attachée par les liens de son amour et de sa foi. La voix de sa triste expérience s'élevait lui disant : il a tout renié , tout sacrifié pour cette odieuse femme. Pourquoi ne pousserait-il pas la bassesse jusqu'à essayer de se libérer envers toi , en imaginant de te prendre dans une trame abominable? Elle l'écoutait avec un frisson de dégoût. Au fond d'ellemême Ja voix de sa volonté répondait plus haute et plus ferme : Ne te laisse aller à aucune défaillance, ne crois qu'au bien, espère toujours, et tu triompheras de toutes les difficultés. Louis ne sera ni lâche ni infâme, si tu ne t'abandonnes pas. Il sera honnête et boi^. Mais il faut que tu le veuilles !
Elle dit, comme répondant à sa pensée :
— Cette accusation est insensée î
Thauziat reprit, avec une exaltation grandissante :
— Elle n'est malheureusement que trop vraisemblable. Si votre mari, entraîné par M""® OUfaunt, a résolu de la suivre, il a pu vouloir, aux yeux du monde, rendre ce départ moins criminel, en vous donnant des torts qui lui fussent une excuse... Vous ne pouvez deviner ce qu'un homme tel que lui peut devenir dans les mains d'une femme telle que cette Diana. Elle lui a pris sa raison, elle lui prend sa fortune, elle lui prendra son honneur. Il vous a abandonnée pour elle, il vous Uvrera à sa haine. Dégradée comme elle l'est, son rêve ne peut être que de vous dégrader vous-même. Dans son avihssemeat, quelle joie de vous faire paraître vile autant qu'elle I Toute la boue du ruisseau, où se traîne son
existence, elle doit aspirer à vous en éclabousser. Et lui, il s'est fait son complice, pour cette œuvre sans nom. Sa femme, la mère de son fils, il la livre aux insultes féroces de sa maîtresse. Vous savez bien que tout ce que je vous dis là est vrai, vous avez déjà senti la griffe de cette misérable déchirer votre cœur !... Vous avez déjà essuyé les traces de ses fangeuses attaques. Rien n'est supposé, tout est évident, prouvé, certain, et le passé infâme vous répond de l'avenir ignominieux I...
Il s'était avancé vers elle, la dominant de sa haute taille et le ^dsage resplendissant d'une beauté terrible.
Les paroles qu'il achevait de prononcer, avaient bouleversé Hélène. Elle leregardait, effrayée et attirée en même temps, comme si, penchée sur un gouffre, elle eût été prise de vertige. Comment savoir ce qui s'agitait au fond de cet esprit sombre ? Où tendait-il ? Quel espoir avait-il fondé sur le malheur qui atteignait la jeune femme? Il était trop maître de lui pour être descendu jusqu'à accuser Louis, afin de se donner le plaisir d'abaisser son rival. Quel plan hardi avait -il formé, et quelle revanche cherchait-il de sa défaite passée ?
Elle ne put supporter l'incertitude. Il lui sembla que, de ce qu'il allait dire, dépendait pour elle le désastre irrémédiable ou le relèvement possible. Elle voulut connaître le mot que retenait encore ce sphinx redoutable. Elle lui dit audacieusement :
— Où voulez-vous en venir ?
Il "répondit gravement.
— A vous prouver que ce n'est pas pour rien que la destinée m'a placé sur votre route et que, si elle m'a
déjà tant fait souffrir pour Tamour de vous, peut-être était-ce afin de vous faire apprécier mieux ma constance. La lâcheté de ceux qui vous poursuivent nous a joints, Tun à l'autre, dans un but odieux. C'est un déli qu'ils ont porté à votre honneur et au roien. Je le reliHo et je l'accepte ! Provoqué dans mon amour, je revendique mon amour hautement. Si votre mari, après vous avoir outragée, vous abandonne, vous redevenez libre. Rejetez -le de votre existence, comme il vous a rejetée de la sienne. Revenez en arrière, effacez de votre souvenir les deux années qui \âennent de s'écouler. Je vous tends la main, placez-y la vôtre. Pas une femme n'aura été adorée comme vous le serez. Je passerai ma vii? à vous faire oublier les chagrins que vous avez endures. Elle le regarda un instant, puis très posément : — Autrement dit, vous m'offrez de recommencer mon existence, et, rendue à moi-même par un divorce ^ de devenir votre femme ?
— Oui.
— Simonmari me délaisse, je ne serai pas plus libre, dit-elle avec douceur. Il me restera mon enfant, qui» lui, ne trahira pas la tendresse que je lui ai vouée ♦ et qui suffira à emplir ma vie.
Thauziat étendit la main avec un geste de protection ;
— Il sera mon fds, dit-il, je l'aimerai comme si mon sang coulait dans ses veines et, je vous le jure, j'en fera î im homme.
— Si son père lui manque, je serai là, moi, et je suffirai à la tâche. En me consacrant à cet enfant seul, je lui donnerai l'exemple de la fidélité et du coura^it».
Et lorsqu'il m'aura vue, sous ses yeux, vi\Te comme une bonne mère et une honnête femme , il n'aur^ plus besoin de Taide de personne pour devenir un homme.
— Oui, vous aurez rempli admirablement votre devoir, mais vous n'aurez vécu que pour le sacrifice. Pas un jour, vous n'aurez connu le bonheur complet, absolu. Vous aurez aimé, mais votre amour ne vous aura pas été rendu, dans ce déUcieux accord de deux cœurs qui battent à Tunisson, au point de confondre toutes leurs aspirations, toutes leurs joies, toutes leurs ivresses. Et vous êtes en pleine jeunesse, des années succéderont aux années, avant que vous atteigniez Tâge où les passions sont mortes. Pouvez-vous affirmer que votre âme, si cruellement blessée, est ferméepour toujours? Êtesvous sûre de n'avoir jamais aucim regret? Ahl si vous vouliez vous confier à moi, mé laisser veiller sur votre avenir, je jurerais bien de vous rattacher à l'existence. Je n'aurais qu'une préoccupation au monde, ce serait d'assurer votre bonheur. Je n'ai jamais aimé que vous; depuis deux ans j'ai vécu avec votre souvenir dans ma pensée, souffrant de vos tortures, et n'ayant qu'une seule joie : voufe voir, m'approcher de vous, écouter le son de votre voix, même quand cette voix ne me faisait entendre que des paroles indifférentes ou cruelles. Oh ! Combien j'ai maudit la destinée et envié cet heureux, cet indigne, qui avait su vous plaire et qui n'appréciait pas le trésor de votre charme et de votre bonté. Je l'ai envié et maintenant, en voyant que vous vous attachez à lui malgré tout, je le hais î Oui, je le hais de toutes les
forces de mon être révolté ! Hélène, ne vous enlHez pas dansvotre folieîSi vous n'avezpas pitié de voiis-mîîmo, ayez pitié de moi, qui ne respire que pour vou^, et qui sacrifierais tout, sans regret, pour obtenir de ^ os yeux un regard moins glacé , de votre bouche , un mol plus miséricordieux.
Il s'était avancé vers elle, les mains tendueis, le visage bouleversé par la violence de ses sentiments , 11 la désirait, avec une ardeur qui rayonnait dans s^îs yeux, qui brûlait sur ses lèvres et qui enveloppait la jeuno femme d'une flamme subtile et dévorante. Elle eut jieur, pour la première fois, en le voyant ainsi exalté jusqu'à la fureur. Elle se leva, mais il saisit le bas de sa robe, et, s'agenouillant devant elle, le front appuyé sur Tétoffe, comme s'il eût baisé sa chair :
— Je vous en supplie, ne me désespérez pas î repi itil. Vous m'avez fait assez de mal. Et moi je ne vous ai donné en échange qu'une inaltérable tendresse. Pensez que celui à qui vous me sacrifiez implacablement vous trahit, vous abandonne, qu'il est chez cette f emni c , peulêtre dans ses bras...
— Taisez-vous I cria-t-elle. Ce que vous dites lu est infâme!..
— Ce qui est infâme , c'est l'outrage qu'il vous fait subir... Il va partir avec elle, enrichie de sa ruine, de la vôtre...
— Vous mentez !
D'un mouvement emporté, elle arracha sa robe des mains de Thauziat, et marchant vers la porte :
— Je ne vous entendrai pas plus longtemps !
Il se leva d'un bond et se plaçant devant elle.
— Ah I vous me poussez à bout ! ... Je veux que vous restiez 1
— Oserez-vous me retenir malgré moi?
— J'oserai tout.
Son visage était devenu sombre et menaçant. Elle fit un pas en arrière, et avec une insultante ironie :
— Si vous ne me laissez pas partir, songez-vous que je suis en droit de croire que le piège où je me suis prise, c'est vous qui Tavez tendu ?
— Groyez-le, si bon vous semble.
— Vous me demandiez mon amour... Est-ce donc mon mépris que vous voulez?
— Vous aviez mon honneur entre les mains. Je pouvais, à votre gré, être bon ou mauvais. Vous m'avez conduit au mal. Puisqu'il faut être criminel pour avoir des droits sur votre cœur, je le serai î
— Prenez garde ! Si vous m'approchez, j'appelle I
— Vous n'en serez que plus sûrement perdue... Et perdue, vous êtes à moi I D'ailleurs on n'entrera pas.
Il poussa vivement le verrou. Elle courut vers la fenêtre, mais il y fut en même temps qu'elle, et la prit dans ses bras. Elle se sentit serrée sur la poitrine de Clément, elle entendit son cœur battre, elle appuya ses mains sur les épaules du jeune homme et, s'éloignant de lui de toute la longueur de ses bras, elle lutta avec rage pour éviter son étreinte. Elle n'osait crier, mais elle rugissait comnïe une lionne. Lui, les yeux troubles, la respiration haletante , ^erdu de désir , était prêt à toutes les violences . Hélène se sentait à bout de for-
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ces ; déjà le visage enflammé de Clément se rapprochait du sien, lorsqu'un murmure de voix, dominant le bruit sourd de leur combat farouche, se fît entendre dans la pièce voisine.
— On vient ! dit la jeune femme, il en est temps encore... laissez-moi... et je vous jure que j'oublierai...
Thàuziat ne répondit pas, mais, soulevant Hélène, il essaya de l'emporter comme une prpie. Dans le silence on heurta à la porte , rudement et d'une main impatiente. La jeune femme tenta un effort désespéré et, souple, ghssant entre les bras qui la retenaient, elle se trouva Ubre et courut vers la porte qu'elle ouvrit, avec un OT de triomphe. Mais la voix s'éteignit sur ses lèvres , elle recula terrifiée : son mari était devant elle.
Entre les deux hommes, qui se mesuraient du regard, elle se dressa pâle et frémissante. Elle oublia tout ce qui n'était pas son honneur, et, plus prompte à se disculper qu'à apaiser les colères qu'elle voyait bouillonner, elle s'écria :
— Louis, avant tout, est-ce que tu me crois coupable ? Louis marcha vers elle, la vit superbe de pudeur révoltée et, lui tendant la main :
— Non, dit-il.
• Elle poussa un cri de déhvrance, le saisit, le pressa comme s'il lui eût rendu la vie. Puis, se tournant terrible vers Clément, qui attendait impassible :
— Monsieur de Thàuziat, vous vous êtes conduit comme un lâche envers une femme ; vous ne méritez pas d'être souffleté par la main d'un homme.
Et, arrachant à Louis un des gants qu'il roulait entre
ses doigts crispés, elle en frappa au visage celui qui Tavait insultée.
Il poussa un cri sourd, piétina, comme s'il prenait son élan pour les écraser tous les deux, puis s'arrêta, redevenu calme par un eflfort suprême. Alors li^dde, se courbant devant Hélène :
^- C'est juste ! dit-il avec un sourire désespéré.
— A demain, fit Louis.
— A demain, répéta Thauziat, comme un funèbre écho.
Hélène, frissonnante, saisit le bras de son mari, et, sans jeter un regard en arrière, elle Tentraîna.
Il était onze heures du matin, un jour bas et brumeux éclairait à peine. Dans le petit salon du second t^Lage, aussi loin que possible de M™« Hérault, Hélène et Emilie attendaient. Depuis deux heures, Louis était parti- Sa rencontre avec Thauziat devait avoir lieu à Hagatelle. Le mari, à qui tous les droits d'offensé avaient été reconnus, imposait comme arme : le pistolet di^ tir rayé; comme conditions : vingt-cinq pas de distance, et le feu à volonté. Les témoins, gens très soUdoSi experts en la matière, étaient, pour Thauziat, le baron Trésorier et le marquis de Beaulieu; pour Hérault, le colonel Gandon son cousin, et Pierre Delarue, \près des efforts sérieux, afin d'obtenir que le duel eût lieu au commandement, les seconds de Thauziat et ceux de Louis avaient dû se résigner et tout accepter.
Ils ignoraient la cause véritable delà querelle, Louis avait dit à ses amis que Clément l'avait gravement outragé. Clément avait donné mission aux siens de le mettre complètement à la discrétion de son adversaiie. Cependant Thauziat était d'une telle adresse , que ce
n'était pas dans son intérêt que ses témoins avaient essayé d'adoucir les conditions, mais dans l'intérêt de celui qui aurait à supporter son feu. Avec le tir au commandement, Louis avait une chance de s'en tirer ; avec le feu à volonté, d'avance il était mort. Voilà ce qui se disait , et ce qu'Emilie avait entendu répéter par son père. Épouvantée, elle avait couru auprès d'Hélène. La jeune femme lui avait laconiquement appris la cause de la rencontre , et avait fait preuve d'un calme effrayant. Sonmari aurait été couvert d'une armure impénétrable, qu'elle n'aurait pas paru plus sûre de le revoir. Pendant la soirée qui avait précédé le combat, réfugiée avec Emilie dans sa chambre, elle avait imposé silence aux alarmes de son amie par les affirmations d'une foi exaltée.
— Dieu est j uste, disait-elle , et il ne peut vouloir m'accabler. Depuis deux ans, chaque matin et chaque soir, je Pai imploré , pour qu'il me rendit celui que j'aime. Il ne m^a pas laissée désespérer, est-ce donc pour me l'enlever , au moment où le malheur peut me le ramener repentant et corrigé? Non, il n'abandonne jamais ceux qui se fient à lui. Il a accepté l'hommage que je lui faisais de mes souffrances , il a vu ma résignation. En échange de ce que j'ai souffert , il me doit la vie de mon mari : il me la donnera.
Elle parlait d'une voix tranquille , sans fièvre , avec une conviction qui pouvait iaspirer des craintes pour sa raison, s'il se produisait un dénouement fatal. A minuit, la jeune femme demanda à son amie de se retirer, la priant de revenir dès le matin. Le départ de Louis devait avoir lieu à neuf heures. Restée seule, elle s'in-
stalla dans une pièce située entre la chambre de son mari et celle de son fils, laissant la porte ouverte, comme si eUe eût espéré envelopper le père du charme inviolable qui émanait de Tinnocence de Tenfant.
Et, jusqu'au jour, silencieuse et recueillie, elle pria. Lorsqu'elle entendit le bruit des pas de Louis, elle entra dans son appartement, lui parla avec sérénité, faisant passer sa confiance dans Tâme ulcérée de ce malheureux , l'animant de son courage , lui rendant de la fierté. Il la regardait avec une humble admiration. Il eût voulu lui crier le mot qui, à cette heure décisive, était au fond de son cœur : pardon 1 II n'osa pas, il se sentait trop coupable. Elle, héroïque dans sa résolution de cacher ses angoisses, trouvait la force de sourire. Elle comprenait que si elle laissait ses nerfs se détendre pour un seul instant, elle tomberait dans un attendrissement qui bouleverserait son mari et lui serait mortel. EUele souhaita calme, ferme et maître de lui-même. Et, comme elle avait toujours fait, elle donna l'exemple. Cependant, au moment où les témoins de Louis venaient le chercher, elle alla prendre, dans son lit, le petit Pierre, qui se réveillait. Elle le mit dans les bras de son père et, les tenant tous les deux sous son regard; comme pour les attacher l'un à l'autre, sans que rien pût briser le lien que scellait sa volonté:
— Embrasse ton papa, fit-elle, et dis-lui : au revoir.
La voix douce et claire du bébé répéta : au revoir, pendant que ses mains potelées effleuraient le cou de son père. Un frisson agita les membres de Louis, ses yeux s'emplirent de larmes. Hélène alors reprit l'en-
fant,serrason mari avec une force comailsive et lui dit:
— Va, maintenant.
Et sans un soupir, sans une faiblesse, elle le vit par- \ ir. Par la fenêtre , elle le suivit des yeux , le regarda monter en voiture, et quand le roulement^des roues se fut perdu dans le bruit de la rue , elle rentra dans sa chambre, et à bout d'énergie, elle éclata en sanglots. Un instant après, Emilie arrivait et mêlait ses larmes à celles de son amie. Elles restèrent ensemble, sans parler, pendant une heure, écoutant, dans le silence, le battement de la pendule qui marquait probablement les dernières secondes de Texistence d'un des deux combattants. Entre Louis et Thauziat, le cœur d'Emilie était déchiré, et elle essayait de ne rien prévoir, ne voulant pas choisir, de celui qui avait été Tami de sa jeunesse, ou de'celui qu'elle avait élu entre tous, ayant peur, par une préférence même mentale, d'influencer le destin.
A dix heures, Hélène poussa un douloureux soupir, murmura : Ils sont en présence ! et se laissa tomber à genoux. Emilie demeura assise, immobile, les traits creusés par Tangoisse, l'oreille tendue au moindre bruit qui pourrait être un indice,le cœur battant sif ort, qu'elle en était étouffée. L'heure qui s'écoula alors fut, pour les deux femmes, un horrible martyre. L'arrêt était prononcé et elles en ignoraient la formidable portée. A dix heures et demie, l'agitation d'Hélène devint impossible t\ contenir, elle descendit au rez-de-chaussée, ouvrit la fenêtre , et se pencha au dehors. Dans son impatience [le savoir, elle eût voulu aUer jusqu'à la rue, courir auilevant des nouvelles. Et, en même temps, elle éprou-^
vait une telle terreur, qu'elle aurait souhaité s'enfermer dans robscurité, pour ne rien voir et ne rien apprendre. A onze heures, Emilie, qui, jusque-là, était restée muette, parut hors d'elle-même et s'écria :
— Mais que se passe-t-il?mon Dieu I C'est affreux de prolonger notre ignorance, tout doit être fini I...
Elle était presque défaillante , mais Hélène ne leva même pas les yeux sur son amie , elle avait Iç regard rivé à la porte d'entrée, par une force magnétique, attencfant la vie ou la mort. Enfin elle poussa un cri, qui fit frémir Emilie jusqu'au fond des entrailles, tant il était à la fois triomphant et féroce :
— C'est lui ! c'est lui 1 11 est vivant ! Dieu a décidé I Elle n'eut pas la force de faire un seul pas, de dire un
mot déplus, elle s'attacha aux rideaux pour ne pas tomber, et resta à regarder son mari qui, pâle et lent, s'avançait, soutenu par ses témoins, aidés du baron Trésorier. Une horrible espérance passa dans le cœur d'Emilie : Hérault était blessé. Thauziat devait être sauf I Les quatre hommes approchaient, et le visage de Louis apparaissait tiré, livide, avec ses lèvres pincées et ses yeux vagues. Sonbras droit, inerte, était soutenu parmi large bandage noir, et son paletot, jeté sur son dos, cachait le désordre sanglant de sa tenue. 11 granit péniblement les marches du perron, presque porté par le colonel Gandon et Pierre Delarue. En entrant il faillit s'évanouir, ce fut Hélène qui le reçut dans ses bras :
— Mon Dieu! quelle imprudence! dit-elle, pourquoi marcher ? Pourquoi n'avoir pas laissé venir la voiture?
— Votre mari s'y est refusé. Madame, dit Delarue,
dans la crainte de vous efifrayer... Il a voulu que vous le vissiez debout.
Louis essaya de parler, Hélène lui ferma doucement la bouche avec sa main.
Trésorier ajouta plus bas :
— Ne tardons pas à le monter... Il est très sérieuse-; ment blessé... La balle a fracassé Tépaule... Rameau de Perrière va faire un nouveau pansement dans quelques minutes...
Hélène alors, se détachant de son mari, s'approdia du jeune homme et dit d'une voix tremblante :
— Et son adversaire ?
Trésorier baissa la tête et répondit ce seul mot :
— Tué.
A cette funèbre déclaration, un gémissement fit écho. Et Emilie, plus pâle que le blessé, presque aussi glacée que le mort, se dressa devant le messager de la sombre nouvelle. Le baron s'avança vers elle et, s'inclinant :
— J'allais, Mademoiselle, dit-il, me rendre chezvous... Avant le combat, M. de Thauziat, notre ami, m'avait remis une lettre, que je devais lui remettre si le sort lui était favorable, ou vous porter, s'il lui était contraire... J'ai la douleur. Mademoiselle, d'avoir à vous la donner.
11 la tendait. Sans une parole , la jeune fille la prit, passa comme une ombre devant les assistants, entra dans le salon, et seule, libre enfin de souflHr, elle se laissa aller inanimée. Quand elle revint à elle, ses regards encore voilés tombèrent sur la lettre qu'elle tenait serrée dans sa main. Elle déchira l'enveloppe, déplia le fatal papier, et ne put retenir ses larmes, en
reconnaissant, nette et ferme, récriture tracée par cette main^ pour toujours maintenant immobile. Elle essuya ges yeux et, avide de savoir ce que celui qu'elle avait si tendrement aimé lui confiait par delà la mort, elle lut : « La nuit s'est s'écoulée pour moi, ma chère Emilie, dans les préparatifs matériels et moraux de la rencontre qui se prépare et qui sera grave. J'ai mis ordre à mes affaires et j'ai fait mon examen de conscience. La première tâche a été plus prompte à terminer que la seconde, et j'ai plus facilement réglé les comptes de ma fortune que ceux de mon âme. Le débat, que j*ai soutenu contre moi-même, a été long et pénible. Le juge était sévère, mais l'accusé se défendait énergiquement, et c'est avec peine qu'a été rendue la sentence : elle me condamne . J 'ai mal agi , et vous aviez raison quand vous me le disiez ; mais j 'étais emporté par la passion, quiest une mauvaise conseillère. Par trois fois, j'ai senti l'esprit du mal s'emparer de moi et obscurcir ma pensée. J'ai essayé de le repousser, je me suis débattu au milieu des ténèbres, j'ai voulu marcher vers cette lumière qui est la vérité et la justice ; une force plus puissante que ma volonté , mon instinct animal révolté, m'a retenu dans l'ombre et j'ai commis trois actions déloyales et honteuses. La première, en mettant ma main dans celle d'un homme que je haïssais, la seconde, en restant dans sa maison pour lui voler son honneur, et enfin la troisième, en usant lâchement de ma force contre une femme. Chaque fois j'ai su que je commettais un crime, chaque fois j'ai persisté. L'attrait du mal a été plus fort que la protestation de mon âme indignée et j'ai subi
ce double supplice d*avoir horreur de la faute et néanmoins de la commettre. Cependant, au seuil delà mort, et jugeant à la fois ce qu'est le passé et ce qu'aurait pu être lavenir, si j'ai la force de me condamner, je n'ai pas celle de me repentir. Oui, au moment où je vais peut-être disparaître, mon cœur s'exalte, ma chair frémit à la pensée que> même au prix d'un crime, celle que j'ai adorée aurait pu être à moi. Je maudis ma destinée, qui m'a mis sur le passage de cette femme, et qui ne m'a pas permis de m'emparer d'elle et d'en faire la joie de ma vie. Ohl comme je l'ai aimée et comme, en cet instant, je l'aime encore î Elle n'a pas soupçonné l'immense tendresse qui était en moi, et que, n'ayant pu lui prouver par ma vie, je vais essayer de lui prouver par ma mort. Car, entre son mari et moi, elle a décidé. L'amour qu'elle a pour lui, triomphe de l'amour que j'ai pour elle. Vous me l'aviez prédit, vous qui avez la suprême raison : dans ma lutte entreprise contre la fidélité et la sagesse, je devais être vaincu. Il ne me reste donc plus qu'à payer ma rançon et je la paierai royalement, en donnant à mon rival la vie, et à celle dont il est aimé, le bonheur. Dans le combat qui s'engagera demain, Louis sera à ma merci, je suis décidé à l'épargner. Je ne consens pas à coûter une larme de plus à celle qui a déjà trop soufTert. Je prétends terminer son martyre et me faire son alUé contre ses ennemis. Je connais malheureusement trop Louis, pour ne pas savoir que l'éloignement sera le suprême remède à son absurde passion. Une balle dans l'épaule , trois semaines de souffrance, un peu de sang versé, et il ne
pensera plus à M"*® Olifaunt. Je lui rendrai ce service. Blessé, il sera plus sympathique, et le pardon montera plus facilement du cœur aux lèvres de celle qu'il a si follement délaissée; Maintenant, c'est fini, je ne dois plus rien à personne. Au bas de ce compte terrible, que j'avais ouvert, je viens de mettre : quitte. Et je ne veux plus penser qu'à vous, qui avez été mon amie sincère, dévouée et tendre, et qui me regretterez, j'en suis sûr, quoi que je vous aie fait souffrir. Vous m'avez donné, un jour, la plus grande preuve d'estime qu'ime femme puisse donner à un homme ; vous êtes allée à moi la main tendue en me disant : Voulez-vous de moi pour femme? Hélas! je n'étais pas digne de vous, et je ne Fai que trop prouvé. Pardonnez-moi le chagrin que je vous ai causé, et croyez que votre nom sera le dernier que je prononcerai en ce monde. Une fois que je ne serai plus, venez quelquefois me voir, là où je dormirai dans le silence et le repos éternel . J'ai beaucoup aimé les fleurs, apportez-m'en : rien n'est triste comme -les tombes délaissées. Si quelque chose de moi survit sous la pierre, j'entendrai votre pas léger, je reconnaîtrai le murmure de votre voix, et ma nuit sera moins sombre, mon sommeil moins glacé... Mais voici le jour qui naît, et c'est le dernier... Adieu. Je vous embrasse de toute mon âme. »
Emilie plia la lettre d'une main tremblante et la serra dans sa poitrine. Ses yeux étaient secs, pas une larme ne glissait sur ses joues. Elle se leva, sonna, demanda son manteau, son chapeau et, sans revoir Hélène, elle partit. Un quart d'heure plus tard, elle descendait de-
vant rhôtel de Thauziat. La porte était grande ouverte, le vestibule désert. La jeune fille monta Tescalier, et au premier étage, entra dans le salon. Là se tenait assis, devant une table, le marquis de Beaulieu donnant des ordres au domestique de confiance de Clément. En reconnaissant M"® LerebouUey, il se leva respectueusement.
— Vous voulez le voir ? dit-il à voix basse.
— Oui, répondit-elle.
Il fit quelques pas, souleva une portière, et, s'efifaçant, laissa passer Emilie. La lourde étoffe retomba, etlajeune fille se trouva seule dans la chambre. Sur son lit, Thauziat était étendu, tout habillé. La courte-pointe de soie rouge accentuait la pâleur de son visage . Ses yeux étaient fermés , un sourire restait fixé sur ses lèvres , comme s'il eût adressé un dernier défi à la vie. Ses mains reposaient, calmes et ouvertes, le long de son corps. Il paraissait avoir succombé sans résistance, sans secousse, en aidant la mort. Un candélabre d'argent à six branches, posé à côté de lui, illuminait ses traits nobles et fiers. Aucune trace de sang, aucune souillure. Il était tombé élégant et correct, ainsi qu'il avait vécu. Emilie s'approcha, le regarda profondément afin d'emporter, de cette defnière \'ision, une empreinte ineffaçable, puis elle se baissa, et effleura de ses lèvres ce front où n'habitait plus la pensée. Elle retint un cri. Il lui sembla qu'une palpitation rapide avait agité les paupières de Clément et qu'un frisson imperceptible avait glissé sur ses Joues, comme si le baiser qu'elle venait de lui donner avait rallumé en lui une dernière étincelle de vie.
Mais une ombre violette monta à ses tempes, elles ceî* gnit d'une couronne de deuil. Alors, avec un sanglot, la jeune fille tomba à genoux et pria.
Comme l'avait dit Emilie, il avait fallu le fer louge pour guérir le cœur gangrené de Louis. Ktemlii sur sa couche de douleur, rongé par d'affreuses inquiétudes, n'osant interroger ni sa femme, dont la ilnucmir^ lo calme et la fermeté ne se démentaient point, ni sa grand'mère, dont la tendresse attristée le navrait, le malheureux Hérault souffrait moins de son niai I (h ysique que de ses tortures morales. Sa blessure, trèB sérieuse» habilement soignée, avait été prompte ment en voie de guérison. Mais la plaie de son cœur, quand se cicatriserait-elle ? Il avait gaspillé tous les fiésors dnnt la destinée l'avait si largement comblé : il avait Irunipé la confiance de sa grand'mère, il avait trahi laniour de saf^mme, il avait dissipé la fortune au^iist^ée par son père, et qu'il devait rendre à son fils. Il avait tout jeté au vent de sa folie. Et on ne lui adressait aucun reproche , l'aïeule allait de son pas léger et menu dana l'appartement, causait bas avec la jeune femme, lenfant jouait sur le tapis de la chambre, av^^r; di- petits rires frais. On n'avait dépouillé le coupable d aucun de ses privilèges, d'aucun de ses droits : il était, efsuunf" par le passé, aimé, respecté. Mais n'ètiiil-ci' [>as au blessé qu'on accordait toutes ces faveuiï^? Et la bonté, la douceur n'étaient-elles pas de la sinii^kî \nlï^7 Pendant ses longues insomnies, couché imrnnbilesur son Ht, craignant de réveiller sa femniô <£ui dormait
dans la pièce voisine, il pensait à tout ce qu'il avait fait, et ce court passé lui semblait un horrible cauchemar. N'avait-il pas été fou ? Était-ce bien lui qui, pour une misérable créature, dont il connaissait tous les vices, avait commis tant d'actions odieuses et lâches ? En comparant la conduite de Thauziat à la sienne, il en venait à le trouver innocent. La nuit, souvent, le pâle visage de son ami lui apparaissait, non point menaçant et terrible, mais triste et doux. La vision était si^iette, qu41 croyait vraiment avoir Clément devant lui. Il brûlait de lui parler, mais il n'osait. Il s'agitait alors, le sang surchauffé par la lièvre et, au matin, on le trouvait Uvide et frissonnant. Une fois, cependant, à la lueur de la lampe de nuit, il vit Thauziat se pencher éur lui, et, de si près, le regarder, l'air anxieux, comme s'il épiait les progrès de laguérisonet la trouvait trop lente, que, se soulevant avec d'horribles efforts , il s'eflforça de le saisir. Mais ses mains ne rencontrèrent que le ^4de. Alors , d'une voix presque indistincte , le blessé murmura dans le silence :
— Clément, pardonne-moi I
L'ombre posa une main glacée sur le front ardent de son meurtrier et lui dit :
— Je n'ai rien à te pardonner... Ce n'est pas toi qui m'as tué, c'est elle.
— Alors pourquoi m'obsèdes -tu ainsi, aussitôt que l'obscurité descend?
— Si ma vue te trouble, je ne me montrerai plus. Mais je serai toujours autour de vous, invisible et protecteur, car tout ce qui reste de moi est demeuré fidèle
à Tunique tendresse de ma vie. Aime -la, toi qu'elle aime, et sois heureux, tu peux l'être encore.
Il disparut, et jamais Louis ne le revit; mais, à partic, de cette heure, son état s'améliora rapidement, et, au bout de six semaines, il fut sur pied. Le jour où Rameau de Perrière dit à son malade : « Maintenant, vous pouvez sortir et vivre comme tout le monde » , dans l'après-midi, Hélène commanda la voiture . Elle y monta avec son mari et M"*® Hérault et donna ordre d'aller aux ateliers de Saint-Denis. Arrivés devant une charmante maison, entourée d'un joli Jardin, qui avait toujours été habitée par le directeur de l'exploitation, ils descendirent. Dans le cabinet de travail, situé près de l'entrée, ils trouvèrent M® Talamon, leur notaire, qui les attendait. Alors, gravement, Hélène prit la parole :
— Moucher Louis, dit-elle, pendant que tu étais dans Tincapacité de t'occuper de tes affaires, nous avons dû, M"** Hérault et moi, prendre des mesures pour faire honneur aux engagements contractés par toi : Boissise et l'hôtel du Faubourg-Poissonnière vendus, — et nous avons acquéreurs, — la dot, que tu m'avais reconnue, abandonnéepar moi, tu seras quitte. Il te restera intacte l'usine, qui a été l'instrument de laf ortune de ton grandpère et de ton père. Tu n'as qu'à signer les actes que M*Talamonaeulabontéd'apporter,ettoutsera terminé.
Louis pâht , il prit la main de sa femme et l'entraînant vers la fenêtre :
— Ainsi, cette maison?
— Est celle où nous devons vivre désormais.
— Et tout ce que je t'avais donné en t'épousant?
— Je Tai restitué. .. Pauvre Je suis entrée dans ta maison, pauvre j'ai voulu en sortir.
— Mais cette fortune c*était le bien de ton fils.
— Mon fils ne peut avoir de bien plus précieux que riionneur de son père.
Louis leva des yeux pleins de larmes sur cette femme si lière, si brave, si généreuse, et dit :
— Comment m'acquitterai-je jamais envers toi? Elle le regarda avec tranquillité et répondit :
— En étant un homme bon , laborieux et honnête. Et lui montrant par la fenêtre les ateliers pleins du
mouvement des ouvriers et du bruit des marteaux :
— Là est le salut. Tu as détruit Tédifice, reconstruisle. Je t*y aiderai.
— Mais pourrons-nous réussir?
— On peut tout avec de la volonté.
Elle le ramena près de la table. Il prit une plume et, sans hésiter, en face de l'avenir qu'elle lui promettait, il liquida le passé.
Parii. — Typ. G. Chamerot, 19, rue dea Sainta-Pères. — 21689.