‹ Volonté les batailles de la vie: les batailles de la vieChapitre 6 sur 8 · KS^^Ï · texte numérisé non relu

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pir étouffé s*échappait des lèvres de la jeune fille. Une rinterrogea pas. Un coup d'œil lui avait montré Clément de Thauziat, debout auprès d'un banc de marbre sur lequel était assise une femme vêtue d'un domino blanc* Sous le capuchon de la dame, un bandeau de cheveux couleur d'or apparaissait, et le loup de velours noir qui lui masquait le haut du visage , découvrait hardiment une bouche rose, entre les lèvres de laquelle étincelaient des dents de perle. Sur chaque joue, lorsqu'elle venait à sourire, une délicieuse fossette se creusait. Grande et svelte, autant qu'on en pouvait juger sous l'ample vêtement qui la déguisait, la femme au domino avançait, en le balançant légèrement, un tout petit pied chaussé d'un soulier de satin et surmonté d'une cheville exquise dont la peau rosée transparaissait sous le fin réseau d'un bas à jour. Les mains, un peu grandes, jouaient avec un éventail en plumes roses. Clément, pincé dans son gilet de satin blanc, une fleur à la boutonnière, élégant et superbe avec sa belle tête de prince italien, causait du bout des lèvres , éventant familièrement sa compagne avec son claque.

— Oh ! oh I Voici le sire de Thauziat, dit Emilie d'une voix de fausset. Comme toujours, avec une jolie femme!... Bonsoir, Madame, poursuivit-elle en s'inclinant avec une grâce comique. Vous n'avez pas peur de vous compromettre, en flirtant avec un si beau garçon?...

Sans répondre , le domino blanc agita son éventail d'un air insouciant.

— Vous ne vous casserez pas la voix, ma chère belle,reprit Emilie, si vous n'êtes pas plus bavarde... Oh! le

joli pied que nous avons là... Et la main? Voyons...

Sans que la compagne de Thauziat pût s'en défendre, elle lui prit la main, et, avec dextérité lui enlevant son long gant de suède blanc, elle palpa ses doigts, les retournant d'un air de devineresse.

— Est-ce que tu dis la bonne aventure, beau masque ? demanda Clément avec, un sourire.

— Quand on veut ; seulement je ne suis pas discrète, et je révèle tout ce que je vois.

— Ce n'est que plus piquant !... Que t'a-t-on prédit, à toi, Louis? Car je suppose que tu t'es fait tirer ton horoscope. . . Tu étais pour cela mieux placé que personne.

— Ma foi, non, mon cher, et c'est ta compagne qui, si elle y consent, va en avoir l'étrenne.

Le domino blanc voulut retirer sa main. Mais Emilie la tenait serrée dans ses doigts nerveux, et, àmoins d'entamer une lutte qui aurait fort bien pu ne pas tourner à son avantage , la dame dut se résigner. Emilie , penchée sur la paume blanche et lisse, restait silencieuse. Ses yeux brillaient diaboliques à travers les trous de son masque, et sa bouche se plissait comme pour un sarcasme.

— Oh! oh! fit-elle sur deux tons, voici une main bien curieuse, et après l'avoir étudiée, il est impossible de conserver d'illusions sur celle qui la possède, car sa nature s'y montre sans mystère... Merveilleuse ligne de tête, qui domine toute la ligne de vie, et qui prime absolument la ligne de cœur. Les passions, les caprices, les désirs, tous les actes principaux de l'existence seront donc soumis au raisonnement. Voici Vénus, dont le

mont est assez développé , qui se ramifie étroitement avec Mercure, et, par là, Tinstinct du commerce mettra en mouvement Tamour... Oh I oh! Il n'y a pas à dire le contraire, c'est écrit là, fit-elle, en touchant le creux de la main de son doigt maigre. .. Nos faveurs ne seront pas gratuites... Nous ne donnerons pas nos coquilles, ma petite belle I... Et pour nous plaire il faudra répandre des flots d'orl...

Emilie ne put continuer son impitoyable examen. La dame au domino s'était levée brusquement et, retirant sa main avec violence, elle avait dardé sur la jeune fille des regards meurtriers.

— Eh bien ! Qu'y a-t-il donc ? s'écria M"® LerebouUey de sa voix de gamin gouailleur, Madame se fâche? Madame est blessée?... Pardon, Madame est peut-être une femme du monde? C'est qu'il y en a, aujourd'hui, qui se font payer aussi cher que des filles!...

Louis s'était avancé avecinquiétude, envoyant la tournure menaçante que prenait l'incident. Il semblait plus désireux de protéger la dame au domino blanc contre les violences d'Emilie, que de soustraire sa compagne à la colère de celle qu'elle avait off'ensée si cruellement. Cependant la jeune fille, pendant quelques secondes, parut courir un réel danger. Le visage de sa victime était devenu livide, et ses dents serrées avaient mordu ses lèvres pâlissantes. Elle leva les mains, avec un sifflement de fureur, comme si elle allait frapper, et, se voyant impuissante à rendre l'affront qui lui était fait, elle se replia soudain sur elle-même, puis, ayant prononcé ces mots : « She shall pay for it, » qui en

angLiis veulent dire : Elle me le paiera!... elle sortit.

— Elle me le paiera!... Pardi, reprit Emilie, la poursuivant de ses éclats de rire, quand je disais qu^ avec vous on navait rien pour rien !

EUe se tourna vers son compagnon, et lui montrant la belle fugitive :

— Allons ! Suivez-la donc, mon cher, vous en mourez d*envie!...

— Est-ce pour que je vous laisse en tête-à-tête avec Thaiiziat, que vous me dites cela? demanda Louis gaîment, en imitant Emilie qui, pour assurer son incognito, atïpt tait de lui dire « vous >>.

— Peut-être 1 fit la jeune fille en posant sa main sur le bras du superbe Clément. .. Je dois savoir gré à ce redoutable champion de ne pas avoir tenté de défendre sa dame contre moi.

— Si elle avait voulu résister, dit avec calme Thauziat, elle était de force à le faire toute seule.

— Et vous la laissez se sauver sans courir après elle ?

— Ne voyez-vous pas, répondit-il, en montrant Louis qui s'élançait sur les traces du domino blanc, qu'elle a un cavalier tout trouvé?

— Vous n'êtes pas jaloux? Elle est pourtant belle I — Elle est belle, c'est vrai, mais je n'ai aucune raison

d' (M ro jaloux.

— Vous n'avez « plus » aucune raison... Et encore est-ce vrai?

-- Puisque je le dis!

— La belle raison! s'écria Emilie avec un rire un peu forcé. Donnez cet argument à un homme, il sera peut-

être assez sot pour s'en contenter, mais à une femme? C'est vous moquer!

— Je ne me donne jamais la peine de mentir!

— Avec moi, d'ailleurs, ce serait inutile... Je connais trop la vérité pour que vous puissiez me tromper.

Clément sourit, et d'un ton railleur :

— Vous l'avez apprise dans la main de la belle blonde?...

— Dans sa main, ou dans vos yeux, peu importe : je la sais.

— Voyons !

— Alors venez dans ce petit coin, à l'abri des importuns.

Elle entraîna Clément sous un grand latanier dont les feuilles énormes s'étendaient comme un berceau audessus d'un canapé en canne dorée. Des héliotropes grimpants répandaient dans l'air des senteurs exquises. Le petit ruisseau murmurait sur les cailloux blancs de $on lit, entre deux rives de mousse fine. Au travers de la verdure, les lustres versaient une lumière adoucie. La symphonie de l'orchestre n'arrivait plus que par bouffées, comme pour rappeler qu'autour de cette oasis, délicieuse de calme et de fraîcheur, le flot mondain continuait à tourbillonner, dévorant et furieux, sans repos et sans trêve. Pelotonnée dans un coin, M^^® Lereboulley se donna, pendant un instant, le plaisir d'examiner son compagnon. Lui, souriant, attendait, avec une sécurité singulière. On eût dit qu'il savait ne pat pouvoir échapper à cet entretien, et qu'il s'y était préparé. Oe fut lui qui le premier reprit la parole :

— Mon cher petit sorcier, il faut maintenant que tu t'expliques, dit-il avec enjouement... Tu prétends savoir la vérité. Eh bien !... Voyons le fond de ton sac à malices.

— Soit! fit Emilie. Commençons par la belle Diana, car c'est elle qui se cache sous ce domino blanc. Elle est facilement reconnaissable à ses cheveux d'or, et il n'y a pas de sorcellerie à la nommer... Après son tour, ce sera le vôtre... C'est vous qui l'avez découverte et lancée, à Londres, en 1878. Elle était servante dans un bar de Chancery Lane et se nommait Kate Browne.Elle apportait les sandwiches et Taie aux clercs des solicitors,et, pour une demi-couronne, on obtenait ses faveurs. Elle, était extraordinairement ignorante, mais belle à miracle. Le hasard d'un procès vous amena dans l'établissement oîi elle servait. Elle vous inspira à la fois de l'admiration et de la pitié. Un artiste tel que vous ne put pas voir tranquillement cette merveille de dix-sept ans abîmer ses mains à rincer des verres , et éteindre son intelligence à boire avec desbazochiens. Quoique vous ayez pour principe de ne jamais embarrasser votre existence d'une femme, vous la prîtes avec vous, et, du jout au lendemain, elle changea de condition. Elle n'était plus servante, mais elle continuait à être fille, car elle devint votre maîtresse. C'était la fin de la season; vous alliez de château en château, chasser dans le Yorkshire cL tluns les n^oors d'Ecosse. Entre chaque déplacement vous revmiiez passer quelques jours auprès d'elle. Vous lui aviez donne des maîtres, parce que vous êtes un raflîûtj, que vous avez horreur d'entendre écorcher la syn-

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taxe par les offres qui vivent autour de vous , et que vous n'aimez pas à recevoir des lettres sans orthographe. Elle avait profité de vos généreuses dispositions et, en quelques mois, elle s'était métamorphosée au point que ses anciens compagnons de misère ou de fête ne la reconnaissaient plus. Elle ressemblait à Tancienne Kate par le visage, mais par les allures, par les façons, elle était une jeune lady. Quand elle fut bien décrassée de son ignorance , de sa grossièreté , et qu'elle se trouva être un admirable instrument façonné dangereusement pour le vice, les nécessités de votre existence vous rappelant à Paris, après Tavoir gratifiée de mille livres en bank-notes, et d'un baiser, vous lui donnâtes sa liberté . Elle était Diana, mais elle n'était pas encore Olifaunt. Elle avait tout ce qu'il fallait pour entreprendre la carrière de la galanterie : une admirable beauté, une corruption profonde, aucun scrupule. Il ne lui manquait qu'un associé pour entreprendre la conquête de la société. Elle le rencontra promptement. Ce fut sir James. . .

Thauziat avait écouté sans sourciller. On eût juré qu'il n'était pas question de lui et que ce récit le laissait absolument indifTérent. A cet instant seulen^nt, il fit un petit geste de surprise, et, avec calme, ne se donnant même pas la peine de nier :

— Qui vous a si bien informée ? Il y a bien peu de gens qui sachent ce que vous venez de me raconter...

— J'ai longtemps vécu en Angl€terre,répliquaÉmilie, en continuant à déguiser sa voix.

— Vous n'avez point d'accent, fit Thauziat avec un coup d'œil narquois.

— Diana n*en a presque pas plus que moi, et elle n'est en France que depuis deux ans. . . Mais ces créatures ont des grâces d*état... Faut-il que je continue?

— Oui, vous m'amusez beaucoup.

— Si Diana était là, nous nous amuserions davantage.

— Raconteriez-vous donc cela devant elle?

— Très bien !

— Vous la haïssez? '

— Je ne lui fais pas tant d'honneur. Je la méprise comme la boue du ruisseau.

— Prenez garde! Elle n'est pas inoffensive. . . C'est une femme à vitriol.

Emilie ne put réprimer un geste d'insouciance gamine, et de sa voix naturelle âpre et cassante

— Penh I Si elle me défigurait, qui vous dit que je n'y gagnerais pas?

— Coquetterie I dit Thauziat galamment.

Elle reprit avec son organe nasillard :

— Allons I je vois bien que vous ignorez qui je suis. Elle fit une pause, puis,* poursuivant son récit :

— La Diana est un joli type, mais le James Olifaunt est bien plus remarquable encore. Il appartient à une excellente famille. Étant cadet,il est parti aux Indes, il n'y a pas fait fortune, mais il en a rapporté de grands i)esoins d'existence. Joueur, coureur, ivrogne, il a tout pour lui, et cache ses vices sous le vernie d'une tenue supérieure. 11 vit des libéralités que lui font les amants de lady Olifaunt, et aucun d'eux n'oserait lui manquer de respect; il est très fort au pistolet, et on porte trois morts d'homme à son compte .. ohl tués en duell Sir

John est gentleman, il n'assassine pas!... Cependant, ce bretteur file doux devant vous, et tout porte à croire que vous connaissez sur lui des choses très comproniettantes...

— Peut-être I...

. — Savez-vous à quelle paroisse il a épousé Diana?

— Non. Mais je sais qu'ils se sont mariés en Angleterre...

— A Gretna-Green, sans doute, devant le forgeron? Un coup de marteau a fait l'afifaire I En tous cas, ils sont étroitement liés par leurs intérêts , et malheur à qui tombe entre leurs griffes. Ne laissez donc pas ce pauvre innocent de Louis Hérault , dont vous vous dites Tami, s'engager plus avant dans Tintrigue qu'il a nouée avec la belle. Il y va bon jeu, bon argent, mais peut-être serait-il encore temps de le détromper. . . Vous seul pouvez le faire...

^— Que craignez-vous donc pour lui?

— Tout. D'une pareille femme il faut redouter les pires projets... Louis Hérault est très riche, très amoureux... Elle peut vouloir se faire enlever par lui... et alors, que ferait sir John?

— Rien. J'en fais mon affaire.

— Mais si Louis est malheureux?...

— Vous avez raison ; c'est un enfant et il ne saurait pas se conduire comme il convient avec Diana... Mais j'ai un moyen de le guérir, si cela devient nécessaire.

. — Lequel?

— Souffrez que je ne vous le dise pas.

— Vous êtes bien mystérieux.

, — Je sois très discret.

Emilie garda le silence ^ndant on instant, puis, très Jbas, comme si ses paroles eussent été étouffées par la dentelle de son masque :

— Alors, si on vous demandait qui vous aimez?

— Je pourrais le dire, et sans compromettre qui que ce soit : je n'aime personne...

— Ainsi, votre cœur est libre?

* — Complètement!

— Depuis peu de temps alors?

— Depuis toujours. Je n'ai jamais aimé.

Thauziat était devenu grave, il fixa sur celle qui l'intriguait un regard profond, puis, lentement, et comme avec solennité :

— Jusqu'à présent, mon cœur n'a jamais connu la passion. J'ai eu des aventures galantes, j'ai aimé, au sens banal qu'on prête à ce mot, le plus sérieux cependant que l'on puisse prononcer. Jamais je ne me suis senti prêt à donner ma vie plutôt que de renoncer à une femme. Un ami serait venu me trouver et m'aurait dit : «je suis épris de ta maîtresse», j'aurais répondu à mon ami : prends -la, et je n'y aurais plus pensé le lendemain, si ce n'est pour me féliciter de ne pas avoir affligé un galant homme quand il m'était si facile de le satisfaire. Depuis que j'ai l'âge de raison, je me suis débattu au milieu des difficultés de la vie, j'ai fait efiTort pour franchir les obstacles qui se dressaient sur mon chemin. J'ai essayé de dominer la chance et j'ai livré victorieusement bataille à la fortune. Dans ces luttes, il m'a fallu ju^er ceux que je rencontrais à mes côtés et

VOLONTÉ. 8i

ceux qui se rangeaient contre moi. J'ai compris très vite qu'en général les uns méritaient peu d'estime , et que les autres devaient inspirer peu de crainte. En réalité, il m'a paru que pour réussir, il suffisait de vouloir, et tjue le monde était à ceux qui ont de la volonté. Jusqu'à présent, j'ai voulu beaucoup pour ma fortune, mais je ne me suis pas arrêté à vouloir pour mon bonheur. Un de ces jours, je découvrirai la femme qui a été créée pour moi, car, sur la terre, tout être vivant a une moitié qui lui a été spécialement destinée, et ce jour-là, je mettrai les ressources de mon énergie au service de ma passion. Il faudra que celle que j'aimerai m'appartienne, et je sens que pour l'obtenir je ne reculerai devant rien.

— Et si une femme aujourd'hui vous aimait?

— Je ferais tout pour l'aimer, mais je sais d'avance que je n'y réussirais pas. Une ville prise ne me tente pas ; ce qu'il me faut , c'est la conquête , c'est la forteresse imprenable, qu'on doit escalader au risque de se rompre les os ; en un mot, c'est la bataille. Je suis né avec l'horreur du convenu, de l'arrangé et du banal. Tout, dans ma vie, porte l'empreinte de ce goût pour la . sensation rare, pour l'objet unique, pour le trésor précieux. Peut-être suis-je très malheureux d'être venu au monde ainsi. Je me dis souvent que je souffrirai cruellement de quelque affreuse déception, et cependant je ne puis regretter d'être ce chercheur de l'impossible , qui serait, je m'en rends bien compte, un peu prétentieux, s'il n'avait pas l'excuse d'une entière sincérité.

* — Alors , si une jeune fille , très riche , très intelli-

«s LES BATAILLES DE LA VIE.

gente, point belle, oh ! il s'en faut, mais capable de tenir krgemetit sa place partout où la destinée se plairait à la conduire» vous offrait sa main, qu'elle a refusée atout ce que Paris compte d'hommes brillants, titrés, illustres : à retle femme , assez hardie pour se mettre audnssuïïdi^â convenances mondaines et venir d'elle-même à vous, à cet esprit assez fier pour penser que vous saurez comprendre ce qu'il y a de délicat dans son choix, à ce cœur assez passionné pour compenser par une tendresse de tous les instants de misérables imperfections physiques, que répondriez-vous?

Wa taille de la jeune fille semblait grandie, par les trouis de son loup de velours ses yeux étincelaient. Sa main s était appuyée frémissante sur le bras de Glénu'iit* et de tout son être se dégageait un charme troublant. Sous ce domino de soie pâle, elle semblait comme les; fées travesties des contes. Un mot d amour du Prince Charmant ne devait-il pas, en une seconde, être le signal dp la métamorphose, et du capuchon et des jupes une jeune princesse n'allait-elle pas, triomphante et superbe, sortir, rendue à la liberté et au bonheur? Le mot attendu ne fut pas prononcé. Thauziat baissa la tète cl resta, pendant quelques secondes, plongé dans une raéditation douloureuse. Son mâle et beau visage s'était assombri. Tl releva le front en entendant celle qui était cssise auprès de lui pousser un profond soupir. La main de la jfMjne fille n'était plus appuyée sur son bras, il la prit et la serra doucement; puis, avec une mélancolie qu'il ne cherchait pas à dissimuler :

— Les paroles que vous venez de prononcer ne sor-

liront pas de ma mémoire, et quoi qpe vous me demandiez jamais, vous me trouverez prêt à le tenter. - Et comme la jeune fille ne pouvait retenir un geste plein de trouble :

— Oui, je sais qui vous êtes. Je vous ai, dès le premier instant, reconnue, reprit-il avec un respect attendri, et je vous ai parfaitement comprise. G*était de vous qu'il s'agissait, et vous me faisiez, certes, plus d'honneur que je n'en mérite. Peut-être vais-je en cette minute, et j'en ai comme le pressentiment, passer à côté du bonheur.. Mais je ne serais pas l'homme que je suis si je me démentais moi-même, en faisant ce que j'ai décidé que je ne devais pas faire. Accepter un lien qui ne serait pas indestructible de par ma volonté, ce serait une mauvaise action, car il est certain que je le briserais et que je trahirais , que Je désolerais une femme digne de toute mon estime et de toute ma tendresse. Le jour où je servirai une femme, je la servirai à ge-. noux. Mais jusque-là, je ne puis répondre de moi : je vous rendrais malheureuse, et j'en aurais honte. Vous savez que j'ai pour vous, et depuis longtemps, une affection solide et peu vulgaire. Oubliez ce qui vient d'être dit pendant cette demi-heure, mais accordez-moi le droit de m'en souvenir comme de la preuve la plus délicatement flatteuse qu'une femme ait jamais donnée à un homme de la confiance qu'elle avait en son honneur. Tendez-moi votre main, bien franchement, et prouvezmoi que vous êtes bien telle que vous vous êtes dépeinte, et telle que je vous ai jugée, en me pardonnant l'amertume passagère que je vous cause.

é4 LES BATAILLES DE LA VIE.

ÉmiHe, d'un mouvement très lent, enleva son loup et laissa voir à Thauziat son visage pâle sur lequel coulaient t^ncore des larmes. La doublure de satin du masque ùlait humide, elle la montra avec un triste sourire :

— Il y il des femmes qui pleurent de joie, dit-elle d'une voix douce, moi je ne connais que les larmes de la déception et du chagrin ; encore celles que je viens de verser sonf-i^lles des plus douces qui aient jamais coulé de mes yeux. Vous êtes fier, Clément, et vous avez raison de Têtre. Vous aurez dû tout à vous-même, vous êtes donc dans votre droit quand vous faites de votre « moi » une divinité implacable à laquelle vous sacrifiez tout. J'aurais été pour vous une alliée et une amie plutôt qu une femme, et vous auriez été bien secondépar moi, soyez-en sûr. Mais il y a des destinées malheureuses : la mienne est de celles-là,* malgré l'envie qu'elle excite. Croyez que j'aurais donné tout au monde pour vous plaire, car vous êtes le seul homme, parmi tous ceux que j'ai rencontrés, qui m'ait paru valoir la peine qu'on s'attachfit à lui.

Thauzial hocha gravement la tête, et regardant Emilie avec bu milité :

— Vou^ n'êtes pas assez indulgente pour les autres, el voïky l\Hes trop pour moi. Si vous m'observiez avec des yQu\ plus clairvoyants , vous vous en apercevriez.

Ils restèrent silencieux , essayant de reprendre leur calme si profondement troublé. La tranquillité poétique de ce coin de verdure contrastait délicieusement avec le tiinuilte de la fête et avec l'agitation de leur pensée* Dans l'encadrenient de la porte, des couples appa-

raissaient, emportés parle rythme de la valse. Et tous, danseurs et danseuses, avaient sur le visage cet air de contentement uniforme qui est lamarqued*unc absence complète de pensée. Ils tournaient, et sur la terre, qui tourne elle-même, il n'y avait plus rien pour eux, on le sentait, que la satisfaction de tourner.

— Ils s'amusent 1 dit Emilie en les montrant d'un geste. Ils sont bien heureux I

Elle s'était levée et avait remis son masque :

— Maintenant voulez -vous me faire un grand plaisir? Oui, sans doute. Eh bieni ne vous occupez plus du tout de moi, ce soir. Je vais rentrer très bien seule en voiture. Il y a un trajet de cinq minutes d'ici à Thôtel. On m'attend, je n'aurai même pas le temps de sonner. Pensez seulement un peu à ce pauvre petit Louis qui est dans les mains de sa magicienne anglaise. C'est dit : je le veux.

— Je vous obéis.

Ils rentrèrent dans le hall, côte à côte, sans se donner le bras et, après quelques pas faits dans la foule, lorsque Clément chercha Emilie auprès de lui, il ne la retrouva plus. Elle s'était perdue dans les groupes. Et il pouvait, s'il lui plaisait, s'imaginer que son singulier entretien avec la jeune fille était un rêve. Clément gagna les salons. Là on ne dansait plus , on flirtait. Et, à l'écart, sur les sièges moelleux, debout dans les embrasures des fenêtres, ou marchant enlacés étroitement, hommes et femmes parlaient à voix basse , de la bouche à l'oreille, comme si les mots d'amour devaient être murmurés de près, sous peine, en glissant dans l'air, de

perdre de leur charme pénétrant. Dans une petite pièce décorée à la turque et qui servait de fumoir au comte, sous la demi-clarté d'une lampe mauresque descendant du plafond à trèfles dorés, des couples étaient assis sur d(^s divans bas, parmi les piles de coussins. Là, ce n'étrtient plus des paroles qui s'échangeaient, c'étaient des baisers.

Thauziat passa. Il n'avait que faire de déranger des amoureux. Diana ne pouvait pas être là, sa pudeur d'Anglaise eût été effarouchée parle laisser-aller de cette fin de soirée, et c'était dans un milieu plus tempéré qu'il fallait la chercher. Il traversa la grande salle à manger oii, sur de petites tables rondes, on soupait dans un cliquetis d'argenterie et de vaisselle , avec un luxe et «ne profusion moscovites. Il revint dans le salon de jeu i'I retrouva à la même place Lerebouliey et sir Jiaimes qui continuaient, avec leurs mêmes partenaires, la partie de poker entamée au début de la soirée. Le sénateur paraissait ennuyé; sir James, très rouge, avait devant lui un gros tas de louis et de billets de banque. Visiblementl'Anglais plumait les trois autres joueurs, et 1q flosch royal lui avait largement distribué ses faveurs. Thauziat s'approcha de la table et, pendant qu'un des juuGurs donnait les cartes, se tournant vers Lerebouliey :

— Vous n'avez pas vu Louis Hérault, depuis un instant?

Sir James leva le nez de dessus son jeu, avec un re- ^iird amical à Clément :

— Il a traversé cette pièce, il y a une demi-heure.

— Seul? •

— Non. Il donnait le bras à un domino blaiic. .. Ils sont sortis par cette porte, après s'être arrêtés un instant à iious voir jouer.

— Ça ne vous a pas donné la guigne I dit Clément avec gaîté.

— Comme vous voyez î

L'Anglais avait parlé avec la tranquillité d'un mari qui ne se doute pas que le costume qu'il vient de désigner cache sa femme. LerebouUey montra beaucoup plus d'agitation, et se tournant vers Clément :

— Prenez donc mes cartes un instant, cher ami, ditil. Je ne serais pas fâché de couper un peu la mauvaise veine...

—Vous voulez me livrer au terrible sir James ? Grand merci. Restez, mon cher, vos moyens vous le permettent.

Et, malgré les regards suppliants du banquier, il poursuivit son chemin. Il se trouvait maintenant dans la bi- T)liothèque du comte, vaste pièce entourée de vitrines basses pleines de manuscrits précieux et de médailles rares. Dans un pan coupé, une petite loggia vitrée, donnant sur les Champs-Elysées, formait un charmant relire meublé de sièges de bambou garnis de coussins de soie, orné de jardinières pleines de fleurs. Une large fenêtre, au balcon en encorbellement, était ouverte, et, appuyés à la balustrade de fer, Louis et Diana causaient. Il était deux heures, et déjà, dans le haut du ciel, des blancheurs apparaissaient amortissant la clarté des étoiles. Le parfum des marronniers en fleurs montait dans

Tair tiède. Au pied de la fenêtre , le long de la rue , la file des voitures s*allongeait, comme un serpent noir aux yeux brillants. Un grand silence régnait, et dans cette maison pleine de monde , rayonnante de lumières, emplie du bruit des instruments joyeux, Diana et Louis se sentaient seuls.

Depuis le moment où F Anglaise était sortie de la serre, < hasséepar les atroces railleries de M"® Lereboulley, le jeune homme n'avait pas quitté Diana , et elle avait mis f?n jeu pour lui tous les artifices dé sa coquetterie. Il l'avait d'abord retrouvée hors de la serre, arrêtée près d*une fenêtre, la tête penchée et les yeux pleins de larmes. Elle lui avait laissé prendre sa main, comme ne se doutant pas qu'il était auprès d'elle. Il avait essayé de lui parler, elle était restée muette, elle ne paraissait pas l'entendre. Des soupirs profonds soulevaient sa poifrine et ses lèvres frémissaient. Louis, bouleversé par celte douleur, dont le spectacle était charmant, pressa doucement les doigts de Diana, sans qu'elle les retirât; il se hasarda à enlacer une taille souple, qui ne se défendait pas contre son étreinte. Et lorsque la ravissante femme sortit de son angoisse et de son accablement, *^lle se vit dans les Ijras de Louis , la tête presque sur son épaule. Elle le repoussa avec une adorable indignalion, et s'éloignant d'un pas, la bouche sévère et le regard courroucé :

— Vous voyez les effets de ces abominables calomnies, dit-elle d'une voix entrecoupée par les sanglots, vous osez me traiter comme une fille ! Vous avez donc cru que ce qu'on vient de me dire était vrai?

Et comme Louis s'apprêtait à protester :

— Ne répondez pas, reprit-elle. Ne me faites point entendre de vaines paroles dans lesquelles, sous de mensongèresafûrmationsje devinerais trop iacilementvotre mépris. Quel crime ai-je commis pour qu*on me haïsse? Pourquoi cet acharnement contre moi? Je ne puis vivre ainsi : je partirai, pour ne plus jamais revenir. On ne me verra plus !... Cette Emilie, car je Tai reconnue, elle me persécute et me torture... Mais je ne lui ai jamais rien fait! Je ne la connais pas... Est-c« parce qu'elle est difforme et laide qu'elle m'en veut? Est-ce ma faute à moi? Si son père savait ce qu'elle entreprend contre moi, il y mettrait bon ordre... Mais je ne me plaindrai pas... Je craindrais de l'affliger, de l'obliger à donner des explications, qui lui seraient pénibles, pour prouver à cette horrible enfant qu'il a le droit, oh! le plus naturel et le plus sacré! de s'intéresser à moi...

Elle croisa ses mains sur sa poitrine, ainsi qu'une martyre qui attend dans le cirque la bête féroce qui doit la déchirer, et ses lèvres remuèrent, comme pour une prière. Louis , ébloui par la beauté vraiment extraordinaire de la jeune femme, ensorcelé par son charme, n'écoutait même pas ses paroles, il n'entendait que le son de sa voix. En ce moment, il aurait à jamais renié Emilie, qu'il aimait pourtant comme une sœur; il eût cherché querelle à Thauziat. Il était afTolé, et tout ce qu'il possédait , il l'eût donné pour prendre dans ses bras cette adorable créature , pour l'emporter comme une proie, bien à lui, rien qu'à lui. Son désir éclatait dans ses yeux, car Diana détourna ses regards, comme

s'ils eussent été blessés par une lueur trop vive. Et, serrant autour d'elle son domino avec un geste pudique, modeste et rougissante ainsi qu'une jeune fille, elle fit un pas pour s'éloigner.

— Ne me quittez pas, s'écria Louis d'une voix ardente, vous savez bien que sur moi vous pouvez tout, que je suis votre serviteur fidèle, votre ami dévoué, et que je vous défendrai contre qui que ce soit I...

— Vous auriez trop à faire, dit Diana avec douceur; d'ailleurs, je n'ai aucun droit sur vous, et je ne veux point vous permettre de vous engager pour moi. Retirez-vous... Laissez seule la malheureuse femme contre laquelle tout est permis...

Elle avait juste prononcé les paroles qu'il fallait dire pour donnera Louis l'envie de se faire tuer pour elle. Il s'avança , et avec un beau sourire de jeunesse confiante :

— Prenez mon bras, et ne craignez plus rien.

Elle leva les yeux sur lui, et comme fascinée par sa résolution et sa fermeté, avec un peu d'amoureuse reconnaissance, elle prit ce bras qui s'offrait et suivit le jeune homme. Ils passèrent, ainsi que sir John l'avait dit, dans le salon de jeu. Et Diana ne put résister au désir de s'approcher de la table de poker. Son mari jouait, et la regarda d'un air indifférent. Lereboulley se montra plus démonstratif, et il fallut une œillade impérieuse de Diana pour le maintenir à sa place. Le sénateur parut au supplice. Une rougeur ardente monta à son front et enflamma ses oreilles. Il donna le spectacle d'un vieillard en proie à un désir qu'il lui faut réfréner et qui menace de tourner à l'apoplçxie. Silencieuse, sous son

domino, Diana passa comme un blanc fantôme. Un instant après, elle était avec Louis sur le balcon de la bibliothèque du comte Worésefi*.

Elle resta un instant appuyée à la balustrade de fer^ livrant son front pâle aux caresses du vent de la nuit. Elle n'avait plus son masque, et Louis admirait ses traits charmants. Elle était vraiment d'une beauté accomplie. Ses grands yeux bleus, bordés de longs cils noirs, avaient une douceur candide. Son petit nez, aux narines délicates et rosées, donnait à son visage un air délicieusement mutin. Sa bouche rose avait le contour suave de celles des madones. C'était le plus adorable visage qu'un amant pût rêver, avec la pureté séraphique des yeux et de la bouche, et l'audace infernale du nez qui défiait le monde entier. En ce moment, Louis ne remarquait pas ce nez diabolique; il n'apercevait que cette bouche et ces yeux d'ange , et il pensait que pour avoir le droit d'y mettre un baiser, que pdur les voir se fermer pâlissants de volupté, on pourrait, sans regret, commettre un crime. Au bout de quelques minutes, la jeune femme fît entendre une exclamation de dépit, passa la main sur son front , pour chasser une pensée importune , et se tournant vers son compagnon avec un triste sourire :

— Je vous demande pardon. Je m'oubliais à rêver au passé bien douloureux qui est mon existence entière. Car je suis encore très jeune, je n'ai que vingt-quatre ans, et j'ai bien souffert, je souffre bien encore...

Voyant Louis faire un geste d'étonnement , elle secoua sa tête, dont les cheveux blonds brillèrent comme ^n casque d'or :

— Oh !Je ne souffre plus de la même façon... Autrefois, j'ai conhu la misère, presque la faim... Ma mère fêtait morte, me laissant toute seule, et mon père nous avait perdues de vue... Il a fallu un hasard pour que ce piiissantprotecteur mefûtrendu... Et Dieu sait de quelle^ calomnies sa généreuse bonté a été le prétexte... Mais je ne regrette pas ce temps de misère, lorsque je 1(^ compare aux jours qui Font suivi. Au moins, j'étais libre autrefois, tandis qu'aujourd'hui je suis liée à un liomme qui ne me comprendra jamais.

Elle frissonna, ramena son capuchon de soie sur sa ièïe^ puis, d'un ton saccadé et comme si elle retenait dos sanglots :

— Mais je ne sais pas pourquoi je vous dis toutes ces choses. Que vous importe que je souffre I Vous n'y pouvez rien...

— Vous me les dites, répondit Louis, parce que vous savez que je vous-aime. Oh I vous le savez !... Depuis ^i\ mois, vous l'avez deviné à mon trouble quand je m'apl>iochais de vous, au tremblement de ma voix quand j'étiLÎs assez heureux pour pouvoir vous parler. Tout vous Vil dit, ma timidité quand je vous suivais sans oser ris- (Hier un aveu, mon audace en ce moment où j'ouvre mon cœur pour répandre à vos pieds tout ce qu'il contient d'adoration et d'ivresse. Oui, je Tai bien vu, vous iiiHes pas aimée et vous n'êtes pas heureuse. Grand Dieu! Comment est-il possible qu'un homme vive au- [jièsdevous sans subir votre charme, sans tomber à vos genoux pour ne plus se relever jamais? Moi, quand je Vf >us regarde, un frémissement passe en moi. Quand ma

^J/^^^Jf

main touche la vôtre , il me semble que du feu coule dans mes veines; pour que vous m*apparteniez, je donnerais tout mon sang, car, j'en suis bien sûr, une heure de votre amour vaudrait tous les jours qu'il me reste à vi^Te.

Penché vers elle, Louis avait murmuré ses aveux à voix basse, avec une douceur caressante. Ses yeux s'étaient éclairés d'une flamme, ses lèvres brûlaient, et Diana, les paupières à demi fermées, le regardait, émue malgré elle par ce débordement de passion jeune et sincère. Il était charmant ainsi, et valait qu'on l'aimât. L'Anglaise eut un sourire mélancolique :

— Combien m'ont déjà dit ce que vous venez de me faire entendre, sans que j'y aie ajouté foi, et bien heureusement, car ce n'était que caprice et vaine fantaisie. C'est une fatalité de mon existence que tous les hommes %e croient obligés de me jurer qu'ils m'adorent. Que, de faux serments 1 Que d'inutiles promesses 1 Vous, peutêtre cependant, êtes -vous plus loyal que les autres et m'aimez-vous vraiment, car voilà longtemps que vous m'êtes fidèle... Mais si je vous écoutais, combien cette grande passion durerait-elle? tJnç femme est un jouet pour les gens comme vous! On m'a raconté que, quoique très jeune. encore, vous étiez un viveur. Du reste, vous ne quittez pas Clément de Thauziat...

— Allez- vous me dire du mal de lui ? demanda Louis, d'une voix tremblante. On m'a assuré qu'il vous connaissait depuis longtemps, et très bien...

— Allez, soyez franc, on vous a dit qu'il avait été mon amant ? interrogea Diana , avec une rudesse subite.

i)4 LES BATAILLES DE LA VIE.

Peut-être vous Ta-t-il dit lui-même. Il y a des gens capables des plus grandes infamies par vanité !...

— Ilnem'ajamaisparléde vous, quoique jeTaiequestionné souvent... Il est vrai que j'aurais voulu apprendre qui vous étiez, ce que vous étiez, au risque d'en souffrir. Tout ce qui vous touchait m'intéressait. Hélas ! je crois que j'aurais oublié le mal qu'on m'aurait pu dire de vous, tant je vous aime, et que rien n'aurait prévalu contre ma passion ^

— Est-ce bien sûr ?

La physionomie de Diana changea brusquement, ses paupières palpitèrent sur ses yeux demi- clos, ses narines battirent, sa bouche rose s'entr' ouvrit ironique, ^t, avec un air de bravade :

— Et si je vous disais, moi, que Clément m*a aimée, •c^ue j'ai été à lui, et que, peut-être encore...

. Elle n'eut pas le temps d'achever. Louis l'avait saisie par les épaules , et avec une violence irrésistible , il l'avait soulevée au-dessus de la rampe de fer. Un effort de plus, et elle tombait dans la rue, brisée sur le pavé. Elle ne fît pas un mouvement pour se défendre. Ses cheveux, dénoués par cette étreinte brutale, roulèrent sur ses épaules comme un manteau embaumé, et dans les bras de celui qui la menaçait, serrée sur sa poitrine, son visage eut une expression de triomphe radieux. Ils restèrent un instant immobiles, se contemplant l'un ïautre; puis, soudain, Diana se tordit comme une liane dans un brasier, ses lèvres s'approchèrent de celles de Louis et s'y posèrent dans un long baiser. Il sembla au jeune homme que le ciel était traversé par des lueurs

VOLONTÉ. îm

éclatantes qui l'aveuglèrent, ses oreilles tiîitèrent et il demeura éperdu, les mains enfoncées dans cette chevelure d'or dont les flots soyeux l'enveloppaient comme d'une mer de flammes. Quand il revint à lui, le ciel clair resplendissait calme, la rue était silencieuse et obscure, l'orchestre du bal chantait dans le lointain , et Diana debout, un peu pâle, rattachait ses cheveux. Il la saisit avec ardeur, elle ne résista que faiblement, et la bouche contre son oreille, il lui répéta :

— Je vous adore I

— Et cependant vous avez voulu me tuer? dit-elle en hochant la tête.

— Pourquoi m'avez -vous soumis à cette horrible épreuve ?

— Pour voir si vous m'aimiez vraiment. Mais êtesvous donc si jaloux?

— J'ai souffert pendant une seconde, si cruellement, que j'ai perdu là raison. C'est faux, n'est-ce pas, tout ce que vous m'avez dit?

— C'est faux.

— Maintenant, je ne pourrais plus supporter la pensée que vous êtes à un autre.

Diana baissa le front, puis avec contrainte :

— Oubliez- vous que je ne m'appartiens pas?

— Ne m'avez-vous pas dit vous-même que votre mari n'était pour vous qu'un étranger?

— Si répréhensible que soit sa conduite envers moi, je n'en suis pas moins sa femme et je porte son nom. . . Te^ nez! j'ai été folle, et je me reproche amèrement mon imprudence. . . Vous prétendez déjà faire valoir vos droits. . .

Vous allez me perdre. . . Je vous en prie, effacez de votre mémoire tout ce qui vient de se passer... Un instant, entraînée par votre passion, grisée par vos paroles, j*ai oublié la sagesse, et j'ai fait le rêve insensé de vous donner toute ma vie... Mais vous voyez bien que c'est impossible! Ohl vous aurez été le seul homme à qui je me serai abandonnée, ne fût-ce que pendant une seconde. . . Je vous aurais aimé... Je vous aime déjà trop!... Mais il en est temps encore , il vaut mieux souffrir et ne plus nous revoir.

— N'espérez pas que j'y consente.

— Alors que voulez-vous donc ? s'écria Diana.

— Vous tout entière.

Il l'avait reprise dans ses bras , et la sentait palpiter contre lui. Il essaya de lui donner un baiser, elle lui échappa et il ne put que mordre une torsade épaisse de ses cheveux.

Une sorte de délire sembla s'emparer de la jeune femme. Au lieu de repousser Louis , elle le serra étroitement, en poussant des cris inarticulés. Des larmes coulèrent sur son visage, elle parut en proie à l'amour le plus violent, et au désespoir le plus affreux. Lui, bou-, leversé parce voluptueux désordre, la regardait, enivré, sans penser à profiter de la folie qui la lui livrait sans défense. 11 répéta :

— Toute à moi, et pour toujours.

Elle le regarda avec des yeux fixes et répondit :

— Oui, et quoi qu'il puisse advenir I La mort, plutôt que de renoncer à vous !

Puis , épuisés par l'émotion de cette scène , pressés

l'un contre Tautre, sans dire une parole, ils restèrent sur le balcon, jouissant de cette heure délicieuse.

Un bruit de pas les arracha à ce bonheur. Ils se séparèrent vivement. Thauziat était devant eux.

— Voilà une demi-heure que je vous cherche, dit-il d'une voix tranquille. Vous respirez le frais?

— Oui, dit Diana, avec un grand calme, pendant que Louis s'avançait dans la bibliothèque pour dissimuler son trouble. Il faisait dans le salon une chaleur étouffante... Quelle heure est-il?

— Trois heures du matin, fit Thauziat, après avoir regardé sa montre.

— Il est temps de partir. Je vais aller arracher sir. James aux douceurs du jeu.

Elle se tourna vers Louis, et lui tendant la main avec une amicale indifférence, comme si rien de décisif ne se fût passé entre eux :

— Adieu. Je vous verrai sans doute aujourd'hui?...

— Assurément, répondit-il. Et il s'inclina devant elle. Quand il se releva, il aperçut la traîne de son domino blanc qui disparaissait à l'entrée de la pièce voisine, et il se trouva seul avec son ami.

— Eh bien I Je t'ai laissé le temps de causer avec lady Olifaunt, dit Clément, et tu remarqueras que je suis arrivé très discrètement, en faisant du bruit pour annoncer ma présence. Vous paraissiez très bien ensemble...

— Très bien, dit sèchement Louis.

— Oh! oh! oh I fit sur trois tons Thauziat, voilà tout ce quêta reconnaissance t'inspire?... Si elle n'a pas été aimable, ce n'est pas ma faute I

t '98 LES BATAILLES DE LA VIE. '

Louis posa sa main sur le bras de son ami et le regardant sérieusement :

— Écoute, Clément, si tu veux, nous ne parlerons pjus jamais ensemble de lady Olifaunt ; cela vaudra mieux que d'en parler avec cette insultante légèreté.

— Eh ! Là ! s'écria Thauziat , avec surprise . Qu'y a-t-fl ? Que t'a-t-elle dit? Que s'est-il passé? D'où vient ce respect soudain, et cette sévérité inattendue?

— Trois mots t'expliqueront tout : je l'adore !

— Ce n'est pas nouveau : tu as un coup de soleil pour elle depuis six mois.

— Je l'adore ! te dis-je, reprit Louis avec exaltation, et je suis prêt à tout pour ne plus jamais me séparer d'elle, à l'enlever, à l'épouser, s'il le faut !

Thauziat agita une de ses belles mains blanches et nerveuses, ses sourcils se froncèrent, il murmura :

—Les femmes sont plus clairvoyantes que nous. Emilie avait deviné jusqu'où pouvait aller l'aventure.

Il se plaça en face de son ami.

— L'enlever, c'est beaucoup, l'épouser c'est trop. On n'épouse pas Diana, quand on peut si bien faire autrement.

— Ah! prends garde, Clément, s'écria Louis qui pâlit, tu insultes une femme que j'aime, je ne le supporterai pas !

— Tu me menaces, je crois ! dit Thauziat, avec un accent si rude, que les nerfs du jeune homme vibrèrent. Pardieu! Voilà qui est bien fait pour; m'émouvoir î Eh! tète de bois , si cette charmante créature te plaît à ce point, sois son amant ! . . . Mais ne l'enlève pas, et surtout .

ne la pousse pas àdivorcer avec cet excellent sir James. . . Tu le mettrais sur la paille !

Il se mit à rire. Cette gaîté exaspéra Hérault, qui, les poings serrés, marcha vers son ami en s'écriant :

— Pour la seconde fois, prends garde! C'est une lâcheté d*insulter une femme.

— Prends garde toi-même! interrompit Thauziat. Jeune nigaud, qui te laisses si bien prendre aux roueries d'une enjôleuse... En es-tu arrivé au point de méconnaître mon amitié, et d'hésiter entre une femme et moi?. . . Pour te punir, je te laisserais berner, si je n'avais promis solennellement à une personne qui a la bonté de s'intéresser à toi, de te sortir du guêpier où tu cours... Tu crois à la pureté de Diana, tu crois à sa tendresse, n'est-ce pas?

— Ouil

Au moment où Louis venait de répondre, Lereboulley parut, sortant de la salle de jeu.

— Use fait tard, ditle sénateur, vous restez sans doute, jeunes gens? Moi je rentre à pied... Bonsoir... ou plutôt bonjour!...

Il les salua de la main, et lourdement s'éloigna. Thauziat alors, se tournant vers son ami, lui dit avec gravité :

— Lereboulley rentre à pied, suivons-le... Tu vas savoir promptement à quoi t'en tenir.

Us g;agnèrent le rez-de-chaussée, prirent leurs pardessus et sortirent dans les Champs-Elysées . A cin quante pas devant eux, le sénateur, ayant allumé un cigare, les mains dans les poches de son paletot, sa canne sous le bras, descendait l'avenue déserte.

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fOO LES BATAILLES DE LA VIE.

— Il va chez lui, murmura Louis.

— Tu verras , répondit Clément. Marchons dans la ligne des arbres, pour qu'il ne nous reconnaisse pas-

Ils arrivèrent au rond-point, et là, au lieu de tourner dans l'avenue d'Antin, Lereboulley inclina à gauche, traversa la chaussée , comme s'il allait au cirque et ' s'engagea dans l'avenue Gabriel. Thauziat avait passé presque de force le bras de Louis sous le sien ; il le sentit frémir.

— Tu commences à soupçonner où il va? fît-il. Louis ne répondit pas, mais sa respiration sonna plus

haute, comme si un poids lui eût oppressé le cœur. Le sénateur marchait d'un pas tranquille, sans se douter qu'il était suivi. A la hauteur du café des Ambassadeurs, Thauziat arrêta son ami. Ils se dissimulèrent derrière un massif de plantes, et attendirent. Lereboulley fit encore vingt pas, s'arrêta devant une petite porte cachée sous des lierres et dissimulée dans la grille du jardin; il jeta, à droite et à gauche, machinalement, un regard pour s'assurer qu'il n'était pas épié, puis, tournant la clef dans la serrure, il entra. Une sourde exclamation jaillit des lèvres de Louis. Il regarda, pâlissant, son ami qui restait immobile, puis d'une voix tremblante :

— La misérable I elle m'a laissé entendre qu'il est son père \

Thauziat haussa les épaules.

— C'est ce qu'elle dit ordinairement. Il faut bien expliquer le luxe dans lequel elle vit. Depuis qu'elle est à Paris, Lereboulley se compromet pour elle. Voilà pourquoi Emilie la hait... Maintenant, sois son amant, si cela

te plaît, mais ne Tenlève pas, c'est inutile. Et surtout ne l'épouse pas, ce serait honteux.

— Je ne la reverrai jamais !

— C'est exagéré. Elle est bonne à voir, seulement il ne faut pas y croire I

Louis prit la main de Clément, et la serrant doucement :

— Pardonne-moi ce que je t'ai dit, fit-il avec émotion, j'étais fou.

— Je ne t'en veux pas de ce que tu m'as dit. Je t <;ii veux de m'avoir forcé à trahir une femme.

11 fit un geste brusque, et, passant le bras sur l'épaula de son ami, il l'entraîna loin de cette maison qui semblait invinciblement le retenir.

îl était une heure de l'après-midi, et Hélène Gra ville venait, après avoir déjeuné, de se remettre au travail, lorsqu'un coup de sonnette discret l'attira à la porte rrt^ntrée. Elle ouvrit et recula d'un pas en se trouvant lace à face avec une petite vieille dame vêtue d'une robe très riche et coiffée d'une fanchon de dentelle noire. Elle reconnut M"^ Hérault. La grand'mère sourit à l'attrayante etïraîche jeunesse de sa locataire, et s'avan- €;aiii ;

— Excusez-moi, mon enfant, dit-elle, si je vous dérange... Je suis venue, comme vous pouvez le voir, en voisinii. On m'a dit que vous étiez une très habile brodeuisû et j'ai un ouvrage, délicat à faire, que je désirerais vous confier.

— Prenez la peine d'entrer. Madame, dit la jeune fille rrune voix douce, et excusez-\noi de vous recevoir au milieu d'un pareil fouillis.

De la main, elle montrait les étoffes éparses sur les meubles, la machine à coudre toute garnie de fil, les ornements de jais et les passementeries perlées hors de leurs cartons, et, près de la fenêtre, par laquelle tant de

fois elle avait guetté Louis, la table couverte d'une magnifique pièce de soie à demi brodée.

— Bien l bien I fit M™® Hérault, en s'asseyant sur une chaise de paille, je sais ce que c'est que le désordre du travail. J'ai travaillé pendant quarante ans de ma vie et je jardine encor^e tous les jours... Mais, ma chère en-' faut, il me semble que vous me faites concurrence...

Elle s'était levée et, s approchant de la fenêtre, elle examinait, dans une caisse posée sur l'appui de pierre, des jacinthes de diverses couleurs, qui poussaient entourées de volubilis grimpants.

— Ces jolis feuillages me font faire une économie de rideaux en été, dit gaîment la jeune fille, et puis je sors peu, et mes fleurs ihedonnent l'illusion de la campagne. Toute mon enfance s'est écoulée en plein air, dans la liberté des champs, et ce qui m'a coûté le plus, en venant àParis,- c'a été de vivre enfermée... Mais, ajouta-t-elle avec un charmant sourire , on se fait à tout.

— Vous avez de la philosophie.

— Il le faut bien... Si je ne m'attachais pas à ne voir que le bon côté des choses, je m'aigrirais le caractère, et je me trouverais très à plaindre.

— Et vous ne l'êtes pas?

— Non, Madame, matériellement du moins, car je gagne très largement ma vie ; moraleinent, oui. J'ai fait, il y a un an, une grande perte dont je ne me consolerai jaiïiais.

Et comme M""® Hérault l'interrogeait du regard :

— J'ai perdu ma mère, ajouta Hélène, dont la voix trembla, et je suis restée toute seule.

lOi LES BATAILLES DE LA VIE.

L ouvrière essuya une larme, puis levant les yeux sur sa visiteuse :

— Je vous demande pardon, Madame, de vous importuner de mes ennuis. Si vous voulez bien me dire à quoi je puis vous être bonne?...

M"' Hérault prit sous son bras unpaquetsoigneusement Jicelé de rose, l'ouvrit, et tendant à Hélène une merveilleuse écharpe en crêpe de chine brodé de couleurs variées :

— Voilà une étoffe à laquelle il est arrivé un malheur : ma femme de chambre a sottement brûlé une bande de celle broderie qui recouvrait une table dans ma chambre à coucher. Je tiens beaucoup à cette écharpe qui a pour moi la valeur d'un souvenir. . . On m'a dit que vous brodiez comme une fée... Ce plumetis est extrêmement difficile à exécuter... C'est de la véritable peinture*,. Vous voyez, il y a des oiseaux et des fleurs de nuances très variées et fines... Pouvez-vous vous charger de refaire ce qui a été détruit?

Hélène, penchée sur l'étoffe, la maniait doucement de ses doigts légers. Elle semblait prendre un secret plaisir à toucher ce tissu merveilleux. Sa nature aristocratique se trahissait dans ce goût pour les choses raffinées, et rien qu'à la voir développer et froisser l'écharpe soyeuse, on devinait qu'elle était issue d'une race créée pour l'élégance et le luxe. M"® Hérault, la laissant à son examen, passait en revue le modeste appartement de la jeune lille. En dépit du désordre dont Hélène s'était excusée, tout était d'une propreté admirable. Le mobilier très simple reluisait, annonçant les soins de tous les

jours. La disposition même des objets n avait rien de vulgaire, et un petit miroir artistement drapé de peluche, une tablegarniede bibelots sans valeur, mais adroitement placés, un couvre-lit de soie brochée, une étagère portant quelques livres reliés et timbrés d'un chiffre, épaves et reliques d'une aisance disparue, révélaient que rhabitante de ce pauvre logis était très supérieure àsacondition.Auprès delà cheminée, un portraitd'homme jeune, élégant, souriait dans un cadre noir. Un bouquet de violettes de deux sous, tout frais, était attaché au bas comme un pieux ex-voto. La grand'mère resta quelques instants aie regarder. Rien, dans cette physionomie, n'éveillait ses souvenirs. Au bout d'un instant elle se retourna, et, s'adressant à l'ouvrière, elle dit : ■ — C'est votre père ?

— Oui, Madame, répondit Hélène d'un ton un peubas, comme si elle eût parlé dans une église..

— On m'a dit que vous vous appeliez Hélène Graville, reprit M™® Hérault. J'ai connu en Normandie un village du même nom situé auprès de Saint-Aubin. Est-ce que vous seriez originaire de ce pays?

— C'est au château de Gravire que je suis née, dit gravement Hélène.

Les deux femmes restèrent l'une devant l'autre, sans parler, ressaisies par leurs souvenirs La jeune fille revoyait le grand parc aux noires futaies de hêtres, avec ses pelouses vertes descendant en pente jusqu'à la Scie, les vergers remplis de pommiers, que le printemps poudrait de blanc, comme des marquis Louis XV, et qui, à Tautonme, ployaient sous le fardeau de leurs fruits jau-

iOd LES BATAILLES DE LA VIE.

nés et rouges. Elle sentait encore sur son visage 'le vent frais venant de la mer qui répandait sur les herbages ses acres senteurs salines, et donnait aux plantes cette saveur nourrissante qui gonflait d'un lait plus pur les mamelles des vaches alourdies. Sur la hauteur, la terrasse du château profilait sa balustrade de briques piquée de pierre , et, au travers des massifs de lilas et de faux-ébéniers, un homme et une femme passaient se promenant au soleil. L'homme était svelte et ressemblait au portrait accroché dans la petite chambre. La femme blonde, blanche, souriait, Tair heureux. Hélène les suivait des yeux l'un et l'autre, puis au détour d'un bosquet, ils disparaissaient et la terrasse restait vide et triste, comme était maintenant sa vie.

La grand'mère Hérault, elle,avait évoqué l'usine neîre et fumeuse, avec son bruit de marteaux frappant les chaudiê res de cuivre , et, dans le rougeoiement des foyers incandescents, elle revoyait Hérault, les bras nus, les chf! veux dorés par lalimaille, beau garçon avec ses blondes moustaches et son teint clair de pur Normand. Elle le suivait le soir, dans les prairies, au bord de la petite rivière, et enfiévrés par les ardeurs du printemps nouveau ^ grisés par les parfums des haies d'aubépines fleuries, ils échangeaient leur premier baiser. De combien de larmes il avait été suivi ! C'était le père Gandon, maintenant, qui se montrait furieux et humilié de Tabandon de sa fille, et qui menaçait de tuer Hérault. Que de nuils passées sans sommeil, les yeux brûlés par le cha- ^în, jusqu'au jour où la dame du château était entrée dans le cabaret, ramenant le séducteur qui se décidait

à demander la main de Fifîne à son père. Et tout était venu de là, le bonheur, la fortune. Tout était dû à cet élan de cœur d'une femme généreuse, dontrunique descendante, aujourd'hui, se trouvait plus pauvre et plus abandonnée que Tavait jamais été la fille du cabaretier.

— Ainsi, c'est au château de Gra ville que vous êtes née? demanda M™® Hérault. Votre père s'appelait M. Henri...

— Oui, Madame, dit Hélène avec étonnement. Mais qui a pu vous dire?...

— Mademoiselle, repritla vieille femme, avec unefierté attendrie, quand je n'étais qu'une pauvre couturière de village, j'allais en journée au château, chez votre grand'mère, et j'aifait sauter votre père surmes genoux. En vous voyant dans une position si précaire, en pensant que vous et les vôtres vous avez pu connaître la misère, j'éprouve une grande amertume, et je me reproche, comme une affreuse ingratitude, d'avoir laissé au hasard le soin de me rapprocher de vous.

— Madame, interrompit Hélène, ne prenez aucun souci de moi, je vous assure que je ne manque de rien, et tant que ma mère a vécu, grâce au ciel, j'ai pu, par mon travail, la mettre à l'abri du besoin.

— Vous êtes une vaillante enfant, et je suis heureuse de vous voir telle que vous êtes. Je dois tout à votre famille. Le peu que je suis, c'est elle qui l'a fait,par sa bonté et sa générosité. Votre grand'mère a donné la dot qui m'a permis d'épouser M. Hérault, et c'est avec cet argent qu'il a commencé l'édifice laborieux de notre fortune. Si nous sommes riches, c'est grâce à M"'*' de Gravillc. Sans elle, Hérault végétait ouvrier dans une fabrique (ie

province, moijerestais chez mon père, nos forces, notre activité commune ne se réunissaient pas, et rien de ce que nous avons réussi n'aurait seulement pu être tenté. Vous voyez, Mademoiselle, que je dois beaucoup aux vôtres et par conséquent à vous, et vous ajouterez à ma reconnaissance si vous me permettez de m'acquitter.

M"® de Graville rougit et fit un pas en arrière. Elle ne distinguait pas très nettement où M™* Hérault voulait en venir. Elle pressentit quelque offre d'argent répugnante qui l'eût ravalée au niveau d'une mendiante, elle qui gagnait sa vie et ne demandait rien à personne. Elle se replia sur elle-même, humiliée d'avance et froissée.

— Madame, je suis heureuse des services que ma famille a pu rendre à la vôtre, mais je ne trouve dans ce fait rien qui vous engage... Gardez vos dons pour des nécessiteux véritables. Moi, tant que je trouverai de l'ouvrage, je me suffirai largement à moi-même.

La vieille M"*® Hérault, avec sa finesse native, comprit ce qui se passait dans l'esprit d'Hélène ; elle devina le trouble que sa proposition lui avait causé et, voulant le faire cesser, elle s'avança vers la jeune fille, et lui prit affectueusement la main :

— Il faut être indulgente, mon enfant, dit -elle avec douceur, pour une vieille femme qui n'est jamais guidée que par son cœur Je ne vous offre pas d'argent, soyez tranquille : je sais à qui j'ai affaire. Vous êtes d'une race qui donne et qui ne reçoit pas. Mais je suis très âgée, et je n'ai qu'un petit-fils qui me délaisse souvent, non par manqued'aflection,maisparceque,lancédansle monde, il y est retenu par ses plaisirs... Je suis presque toujours

VOLONTÉ. i09

seule et j'ai, bien des fois, regretté de n'avoir pas une petite-fille. Elle serait restée, elle, près de sagrand'mère, et je n'aurais pas connu les tristesses de l'isolement. En . vous voyant, il m'a semblé que le hasard m'avait envoyé cette enfant que je souhaitais, et j'ai pensé à vous demander de venir près de moi, continuer le rôle qu'ont joué vos parents, et d'être, à votre tour, ma bienfaitrice, eii m'aidant à finir ma vie comme ils m'avaient aidée, eux, à la commencer.

Acesmots sortisducœur, Hélène pâlit, des larmes jaiN lirent de ses yeux, et voyant que M""® Hérault lui tendait les bras, elle s'y jeta sans plus résister.

— Vous acceptez donc? s'écria lagrand'mère avec joie.

Hélène se dégagea de l'étreinte qui semblait déjà la faire prisonnière, et secouant lentement la tête :

— Je ne puis encore vous répondre, Madame. Je vous * suis profondément reconnaissante, mais je veux réfléchir, et ne pas céder à un premier élan sentimental que nous pourrions un jour, l'une et l'autre, regretter. Ne m'en voulez pas si je m'exprime franchement et sans arrière-pensée. Mais j'ai, depuis longtemps, acquis l'habitude de me conduire moi-n<^me, et mon esprit y a peut-être pris un peu plus de décision qu'il ne sied à une femme. Ce que vous me proposez, en ce moment, c'est d'abdiquer ma liberté, de renoncer à ma modeste mais tranquille existence, pour aller vivre auprès de vous, qui avez toutes les apparences de la bonté, mais que je ne connais pas, dans un monde qui me paraît semé de perfidies et de dangers. Si je me décidais à faire ce que vous me demandez, je ne pourrais plus que difficilement re-

venir en arrière. Les nouvelles habitudes que j'aurais prises me rendraient ma pauvreté plus lourde à porter, et, d'un changement que j'aurais à bon droit jugé favorable, je pourrais ne recueillir que découragement et tristesse. Il faut donc que jerme consulte, que je pèse le pour et le contre. Une fois résolue, quelle que soit ma détermination, rien ne pourr'aplus me la faire changer. — Je vois, dit M"*® Hérault en examinant Hélène avec curiosité, que vous avez du caractère. Cela me surprend et me ravit, moi qui n'en ai jamais eu et qui ai toujours fait tout ce que les autres ont voulu. Hérault commandait dans la maison, moi je veillais à ce qu'on exécutât ses ordres. Après lui, mon fils , plus mollement c'est vrai, a pris l'autorité en main, etj'ai continué à obéir. Aujourd'hui, c'est Louis qui est le maître, et celui-là, voyezvous, mon enfant, il n'a qu'à sourire pour que j'aille audevant de son caprice. J'ai tort, je le sens bien, mais qu'y faire ? H faudrait guider ce garçon faible et léger, au lieu de d\re : très bien, à tout ce qui lui plaît. C'est une fatalité que le fils ne vaille généralement pas le père , et que la fortune amassée par Taïeul soit, le plus souvent, dissipée parle petit-fils. Nos affaires, qui étaient autrefois prospères, languissent, sans impulsion. Or, comme M. Hérault le disait souvent : toute fortune qui n'augmente pas diminue. Tant que mon petit-fils restera garçon, je ne respirerai pas à l'aise. Ily a tant de coquines, sans compter le jeu et les courses, pour vous aider à mauger beaucoup d'argent 1 Dès qu'il sera marié, je le connais, il se rangera, c'est une nature douce et bonne... 11 adorera sa femme, il aimera ses enfants et il repren-

VOLONTÉ. i\t

dra la direction des affaires, au lieu de la laisser à un stupide conseil d'actionnaires. Alors je bénirai le ciel, je n'aurai plus d'inquiétudes . . . Mais , pour que j 'obtienne ce résultat, j'ai besoin d'avoir auprès de moi quelqu'un qui me conseille et me soutienne. Je suis bien vieille, il y a des choses que je ne sais pas et n'apprendrai plus. Apportez-moi le secours de votre finesse et de votre tact.. Jugez du bien que vous pouvez faire, comprenez que c'est, vous qui me rendez un service, et non qui le recevez.

Hélène ne répondit-pas. Debout près de la fenêtre, elleregardait, pensive , un rayon de soleil qui dorait les f euil-' les de ses volubilis. EUe les voyait enlaçant de leurs replis vivaces la maison ancienne et lui prêtant un charme de jeunesse verdoyante. Dépouillée de sa parure de rameaux et de fleurs, la noire muraille reparaîtrait triste? et maussade. Et, dans sa pensée, un rapprochement soudain se faisait entre elle et cette plante cultivée chaque jour de ses mains. Gomme les tendres et délicats volubilis, sa belle et fraîche jeunesse ne devait-elle pas être l'omement de la Adeille famille ? La destinée semblait l'avoir placée auprès d'elle, afin qu'elle n'eût qu'à éten~ dre ses bras pour l'étreindre plus étroitement et devenir sa protection et son charme.

Et évoquée soudain, devant ses yeux passa la gracieuse et élégante silhouette de Louis vêtu de deuil, traversant la cour à des heures régulières et vivant comme un fils modèle auprès de la vieille aïeule. Serait-il donc possible, comme le disait M°*® Hérault, d'avoir sur la vie de ce jeune tomme une influence favorable, d'aider la grand'mère à l'arracher aux fréquentations mauvaises

i\2 LES BATAILLES DE LA VIE.

qui Tentraînaient loin du foyer de famille ? Quel rapport y avait-il entre ce fou audacieux qui l'avait suivie la veille; accompagné par son ami au brun et fier visage, et l'orphelin doux et rêveur qu'elle avait guetté, pendant tant de jours, du haut de sa fenêtre? N'était-ce pas ce compagnon qui était son mauvais génie? Si elle pouvait le lui disputer, le rendre à la raison, à la sagesse, et, au lieu d'un viveur épuisé et inutile, en faire im travailleur vigoureux et capable ? Mais au profit de qui accomplirait-elle cette œuvre de salùt? Une jeune fijle inconnue viendrait qui serait fiancée à Louis et qu'il prendrait pour femme. La grand'mère l'avait dit : une fois qu'il sera marié je pourrai respirer à l'aise. Quelle était donc celle qui devait, im jour, s'appeler M"»® Hérault, et assurer l'avenir de toute cette famille?

Une voix mystérieuse murmura alors à l'oreille d'Hélène : ce sera toi. Tu n'as qu'à vouloir, et ta destinée change . Peut-être serais-tu plus heureuse en restant dans la médiocrité^ mais le combat de la vie t'appelle là, et tu ne peux déserter ton poste. C'est toi qui seras la protectrice de cette maison, qui la défendras, qui la sauveras. Cette œuvre ne s'accomplira pas sans de grandes souffrances et sans beaucoup d'amertume. Mais c'est là ta tâche, c'est ta vertu de l'accepter et ce sera ton orgueil de la remplir.

Hélène frémit. Il lui sembla qu'un être invisible était auprès d'elle, qui la conseillait et l'encourageait. Distinctement, elle entendit prononcer ce mot qui semblait sa devise : Volonté I Volonté ! Elle regarda avec trouble autour d'elle; elle se vit seule dans sa cham-

i^^Ma^M

VOLONTÉ. i»3

T)re avec la vieOle M"* Hérault, et elle comprit que c'était son âme seule qui avait parlé.

— Ehbien! ma chère fille, ditlagrand'mèreavecbonté, voilà cinq minutes que vous réfléchissez, et vous étiez bien loin de moi, n'est-ce pas? Je ne veux pas abuser de vous et vous lasser par ma présence. Mais me laisr serez-vous partir, sans me donnerun peu d'espérance?

Les traits charmants d'Hélène s'éclairèrent d un beau sourire, et tendant la main à M"* Hérault :

— Laissez-moi l'ouvrage que vous m'apportiez, ditelle ; je vais, à compter d'aujourd'hui, ne travailler que pour vous. Mon aiguille ira d'accord avec ma pensée, et chaque point que je ferai m'attachera à vous plus solidement. Pendant que je me consulterai, consultez les vôtres, car si j'entre dans votre maison, je ne veux pas que ce soit comme ime intruse, et je prétends n'y rencontrer que des regards amis et des mains ouvertes. Quand j'aurai terminé cette broderie, je vous la rapporterai, et si vos intentions ne sont pas changées, si mes résolutions sont d'accord avec les vôtres, alors nous déciderons de l'avenir.

^me Hérault approuva gravement de la tète ;elle prit la jeune fille par la taille, l'embrassa avec tendresse, et d'une voix émue :

— Travaillez bien, dit-elle, afin de ne pas trop me faire languir.

Et, reconduite jusqu'à la porte du petit appartement par M"« de Graville, elle s'éloigna.

Lematinmême,àmidi, comme Louis descendaitpour déjeuner, un peu pâle et très mélancolique. M"*® Hé-

rault, dans un élan d'enthousiasme, lui raconta sa visite. Il Técouta en silence, peut-être même n'entendit-il pas ce qu'elle lui dit. Il était fort loin du Faubourg-Poissonnière, et rôdait, en pensée, autour d'une maison de l'avenue Gabriel. Il voyait, dans une chambre du premierétage, dontlafenétre étaitéclairée, un gros homme à figure glabre pénétrer silencieusement. Une femme» dans un coquet déshabillé, l'accueillait avec un sourire ; il la pressait sur sa poitrine . A la lueur discrète de la lampe de nuit une nappe de cheveux dorés se répandait sur des épaules éblouissantes, un sourire enivrant animait un délicieux visage, et le regard de deux yeux couleur du ciel rayonnait avec un charme irrésistible. Et c'était le même flot d'or qui l'avait enveloppé de ses ondes parfumées, le même sourire qui l'avait ensorcelé^ et le même regard dont il avait encore la douceur au fond de l'âme. Il avait tenu ces épaules entre ses bras, ceslèvres roses s'étaient posées sur sa bouche... Connment donc cet homme était-il là ? Et quelle infâme et noire menteuse était cette femme, à laquelle il ne pouvait encore penser sans frissonner d'amour I

M™« Hérault, prenant la préoccupation de son petitfils pour de l'attention, continuait son récit :

— Je lui ai demandé de venir auprès de moi et de ne plus me quitter... Si elle accepte, j'espère que tu n'y verras pas d'inconvénient?

. Il n'attacha pas plus d'importance à cette question que s'il se fût agi de quelque dame de compagnie et il répondit :

— Tout ce qui te fera plaisir, grand'mère.

^ir i '^- .

VOLONTÉ. liS

^me Hérault alla vivement à Louis et Tembrassa :

— Tu es vraimentl)ien gentil I Je craignais que cette introduction d'une étrangère ne te portât ombrage.

Il secoua négativement la tête et se replongea dans ses orageuses pensées. Après le déjeuner, il rentra dans son appartement qui occupait tout le second étage de l'hôtel, et, étendu sur un canapé, dans son fumoir, il passa deux heures à essayer de s'étourdir avec des cigarettes opiacées, sans obtenir d'autre résultat que d'irriter son imagination. Toujours il voyait, provocante et lascive, la ravissante femme aux cheveux dorés dans les bras de son nocturne visiteur, et il rugissait de colère et de jalousie à la pensée du bonheur dont jouissait l'horrible LerebouUey. Des idées folles naissaient du paroxysme de son exaltation, 11 se disait : Je suis aussi riche que lui, et je suis jeune. Pourquoi ne serait-elle pas à moi ? Je la paierai, puisque c'est une fille. Elle me jouera, de nouveau, l'atroce comédie dont j'ai été la dupe cette nuit. Elle y est toute disposée, puisqu'elle m'attend aujourd'hui, en ce moment même. Elle trompera LerebouUey pour moi. Et moi, elle me trompera pour d'autres 1 11 éclata d'un rire furieux, et, frappant avec rage sur un petit guéridon qu'il brisa :

— Son sourire, son regard, ses cheveux, son corps, s'écria-t-il, tous ceux qui pourront payer les auront comme je les ai eus ! Eh bien, cent fois non I Mille fois non I Je n'en veux pas ! Je ne serai point berné par elle ! De moi elle ne rira avec personne I

Il marcha dans la chambre, au hasard, s'arrêta devant la cheiminée, regarda la pendule, et Ait qu'il était quatre

heures. Rsonna son domestique, donna des ordrespour sa voiture, et s'hîibilla. A cinq heures, il sortit et se fit conduire au cercle impérial. Là, il était à peu près sûr de rencontrer LerebouUey etThauziat ;là, il était à deux cents pas de l'hôtel Olifaunt, Il avait eu beau se jurer de neplus s'occuperde Diana, il venaitàlarencontrede son amant, et s'embusquait presque au coin de sa maison. Il faisait un temps charmant ; la chaleur déjà très forte 'avait attiré une foule énorme aux Champs-Elysées, et par la rue Royale, c'était un va-et-vient de promeneurs pressés de jouir de cette belle fin de journée. Les salons du cercle étaient presque vides, le jeu languissait. Le plus grand nombre des habitués était dans le jardin en terrasse qui domine toute la place de la Concorde, et /ait de ce petit coin un des plus agréables observatoires de Paris. Sous une tente de coutil blanc et rouge, assis dans de confortables fauteuils, les membres du cercle causaient en fumant, à l'abri des rayons obliques du soleil déclinant. Une fraîche odeur de verdure et de fleurs emplissait l'air, et un bien-être délicieux détendait les nerfs et calmait la pensée. Louis traversa les groupes, donna quelques poignées de main distraites, échangea des saints et, se dirigeant vers la balustrade de pierre qui borde la place, il s'y accouda et resta, les yeux troubles, à regarder défiler, sans les voir, les équipages qui se dirigeaient vers le Bois. Il fumait par bouffées rapides, jetant sa cigarette pour en allumer une autre, la tête vide avec une A-iolente amertume au fond du cœur^ Il y avait une demi-heure qu'il était là, lorsqu'une main se posa sur son épaule. Il se retourna. LerebouUey, sou-

îTtr^ T

Tîant, gai, était devant lui. Un valet de jûed apportait un fauteuil de jardin pour le sénateur. Le gros homme s'y laissa lourdement tomber, et essuyant son front , sur lequel des gouttes de sueur perlaient :

— n fait une chaleur étonnante, dit-il ; j 'ai marché pour obéir à mon médecin, et, quoique je sois vêtu légèrement, je me suis mis en nage.

Louis regarda LerebouUey. Le père d'Emilie était habillé avec une recherche qui dénotait l'homme à femmes. Sous la jaquette qui pinçait sa large taille, ilportait un gilet de piqué blanc. Un pantalon gris-clair moulait ses cuisses énormes. Il avait des chaussettes de soie à petites fleurs et des souliers vernis. Une cravate bleue à pois blancs était négUgemment nouée sous son triple menton et un chapeau de feutre gris à bourdaloue noir abritait sa tête. Il appuyait ses mains sur un superbe jonc à pomme d'or finement ciselée.

— Avez- vous vu Thauziat aujourd'hui? dit-il en allumant un cigare.

— Non, répondit Louis.

— J'ai causé longuement avec lui, ce matin, poursuivit le sénateur. Il s'agit d'une très grosse affaire dans lafjuelle on me demande d'entrer, et sur laquelle je tenais à avoir son avis. Vous savez combien il a le coup d'oeil juste... Lorsqu'il a étudié un projet et Ta jugé exécutable, on peut s'embarquer sans crainte... Je n'ai jamais rencontré personne qui eût le flair de ce garçon-là!... Or, comme la spéculation, dont il s'agit, est considérable et compliquée...

— En quoi m'intéresse-t-elle ? interrompit sèchement

fl8 LES BATAILLES DE LA VIE.

Louis, en entendant celui qu'il aurait de bon cœur étranglé, lui parler tranquillement d'affaires.

— En quoi ? Mais, diable, en tout ! Nous avons, mon cher ami, des intérêts communs et, justement, ces intérêts se trouveraient sérieusement engagés. Je ne puis rien conclure sans vous...

— Je ne suis pas en train de m'occuper de choses sérieuses, dit rudement Louis.,

— Vous me ferez pourtant la faveur de m'écouter, je pense... Il y a là une mine d'or à exploiter, grâce h laquelle vous pourrez, en peu de temps, réparer les brèches que vous avez faites à votre fortune. Il s'agit, tout simplement, d'un câble transatlantique à établir entre la France et l'Amérique, de façon à ne plus être tributaire des Anglais. Votre père avait jadis entamé des négociations, sans aboutir à un résultat. Mais nous repartons aujourd'hui, sur de nouveaux frais. Il y a une grosse société américaine qui se fonde. Nous formons la société française, nous engageons des capitaux pour le fonctionnement, et nous fournissons le câble. Voilà où vous apparaissez, vous, mon cher ami, avec l'usine de Saint- Denis, pour contribuer à la partie matérielle de l'œuvre. En avant le laminage et la tréfilerie I... Il y a du travail sur la planche...

— C'est bien ! Je ferai étudier un projet dans les bureaux.

Lereboulley leva la tête, et, de ses yeux perçants, examina le jeune homme avec attention.

— Qu'est-ce que vous avez ?demanda-t-il. Vous n'êtes pas dans votre assiette, aujourd'hui.

W!S5?P?Tfrr^^

VOLONTÉ. iVà

— Un peu de migraine.,.

— Oh ! oh ! Suites de la fête de cette nuit?... Nous sommes sortis presque en môme temps, et vous voyez, moi : frais et dispos... Je suis pourtant un vieux î

11 lorgna, avec complaisance, la rose qu'il avait à la boutonnière.

— Le lit dans lequel vous avez couché était peut-être meilleur que le mien ! répliqua Louis avec un rire amer.

— Que prétendez-vous dire ? interrogea Lereboulley avec un commencement d'inquiétude.

— Rien qui ne soit vraisemblable. On connaît, vos mœurs. . . Et il y a gros à parier que vous n'êtes pas rentré chez vous, en nous quittant ce matin.

— Je ne tiendrai pas le pari, dit Lereboulley d'un air fat. Vous pourriez gagner...

— Et c'est une femme du monde, naturellement? demanda Louis.

— Du monde et du meilleur. Je ne sais pas si vous /êtes comme moi, mais je ne peux plus supporter les filles... Autrefois, tout m'était bon. Pourvu que la femme fût jolie, jene lui en demandais pas davantage. Ensuite, j'ai été plus exigeant : il m'a fallu du genre, de la tenue, l'attrait des apparences mondaines... Je ne tenais pas à ce que la réalité fût absolue...

— Le demi-castor, interjeta Louis.

— Maintenant, il me faut l'authenticité complète, la certitude que rien n'est faux : ni le nom , ni la situation... C'est ma troisième manière !

— Prenez garde, mon cher, il y a du ruolz qui imite si bien l'argenterie I

t^O LES BATAILLES DE LA VIE.

LerebouUey sourit et dit^ avec un accent d'orgueil r -^ Oh I je suis sûr de mon fait : j'ai contrôlé î Il se tut subitement. Une Victoria descendait la rue Boissy-d'Anglas, au trot de ses deux chevaux steppant avec grâce. Pompons rouges aux oreilles, chaînes d'acier tintant à chaque pas, livrée blanche, tout était d'une élégance parfaite. A demi renversée au fond de la voiture, dans une charmante toilette noire dont la couleur sombre faisait valoir la fraîcheur de son teint et l'éclat de ses cheveux, M"** Olifaunt souriait. Comme par un hasard flatteur, au moment où la voiture passait au pied de la terrasse au bord de laquelle se trouvaient les deux hommes, le cocher ralentit Fallure de ses chevaux, qui piaffèrent un instant sur place. Louis pâlit à cette apparition subite de celle qui hantait son cerveau et torturait son cœur. S.es sourcils se froncèrent, et, d'une main nerveuse effilant sa blonde moustache, il resta accoudé h la balustrade de pierre, les veines gonflées d'un sang tumultueux, la respiration courte , regardant Diana, et pris de la tentation de Tinsulter.

LerebouUey, lui, s'était levé radieux. Un rayon d'orgueil avait illuminé sa figure. Il avait éprouvé une immense satisfaction. Cette femme si belle, dont il était si fier, venait parader sous les yeux de son seigneur et maître et lui rendre un secret hommage. Tout ce qui charmait, brillait et resplendissait là, à ses pieds, était à lui. 11 n'avait qu'un signe à faire, la voiture s'arrêtait, il montait, s'asseyait aux côtés de Diana, et, s'il voulait, Taffichait devant tout Paris rassemblé. Mais le mystère qui planait sur sa liaison lui plaisait bien plus qu'un

bonheur public. Ses façons de Jupiter, descendant en secret chez cette moderne Danaé, le ravissaient. La comédie qu'n jouait donnait à son amour un excitant tout .particulier. Chaque fois qu'il se glissait, le soir, chez M™® Olifaunt, il avait une sueur froide ; il croyait voir sir • James apparaître au détour de chaque porte, un revolver à la main, pour lui demander compte de son honneur. Il savait pourtant que le gentleman vivait au milieu d'un luxe dont la provenance ne pouvait être douteuse pour lui. N'importe I Diana lui avait dit que son mari était homme à verser du sang, et il le craignait comme le feu. Pour l'instant, il n'avait rien à redouter, et il jouissait en paix de son bonheur triomphant.

Penché vers la rue, levant son feutre gris, il était tellement fasciné par le spectacle qui s'offrait à lui, qu'il ne s'aperçut pas que Louis, après avoir touché légèrement le bord de son chapeau, s'était détourné, affectant de diriger ses yeux du côté du jardin. M™* OUfaunt, du bout de son ombrelle, effleura l'épaule du cocher, et, d'une voix brève, dit :

— Arrêtez I

Négligemment adossé à la balustrade Louis attendit, observant du coin de l'œil tous les mouvements de la jeune femme. C'était pour lui qu'elle commandait d'arrêter, il le devinait bien, et non pour Lereboulley, qui exultait tout gonflé. Il avait vu la joie se peindre sur le visage de Diana, quand elle l'avait aperçu en compagnie du sénateur, puis la surprise quand il Tavait à peine saluée, et enfin la colère quand il avait paru décidé à ne point faire attention à elle. Redressée, le buste en avant,

d22 LES BATAILLES DE LA VIE.

les narines pincées et les sourcils bas, elle le regardait fixement, Tair mauvais :

— Pourquoi n'êtes -vous pas venu me voir tantôt ? questionna-t-elle avec un geste impérieux.

Louis ne bougea pas et garda le silence. LerebouUey , après un coup d'oeil jeté sur son compagnon immobile et muet, prit la demande pour lui, et répondit étonné :

— Mais, chère Madame, était-il convenu que vous m'attendriez? Excusez-moi, je ne m'en suis pas souvenu.

— Ce n'est pas à vous que je m'adresse , dit Diana avec une impertinence extraordinaire. C'est à M. Hérault.

Il sembla à LerebouUey que la terre tremblait et que le ciel devenait couleur de plomb . Il dirigea sur soa ami et sur sa maîtresse des yeux agrandis par la stupeur, et ce fut au milieu des bourdonnenients qui emplissaient ses oreilles qu'il distingua ces paroles échangées entre Louis et M""® Olifaunt :

— Il m'a été impossible de venir, se décidait à répondre le jeune homme. J'ai été occupé.

— Une occupation bien importante, alors? Et vous verra-t-on ce soir ?

— Ce n'est pas probable.

— Demain?

— Pas davantage.

— Jamais, alors?

— Jamais!

— Vousm'expUquerez ce que cela signifie?

— Non, Madame, js'est inutile.

iMiÉii

n s'inclina, et faisant quelques pas en arrière^ il se mit hors de la portée du regard. Il entendit Diana pousser une exclamation de colère, puis dire:

— Marchez maintenant : au Bois.

La Victoria tourna le coin de l'avenue et, dans un roulement moelleux et sonore, elle s'éloigna. Lereboulley était toujours à la même place. En quelques secondes, les pensées les plus opposées et les plus violentes s'entrechoquèrent dans son cerveau. Il se dit d'abord que Diana l'avait trompé avec Hérault et qu'ils venaient de rompre là, impudemment, devant lui. Il chercha alors, dans le passé, des indices d'une liaison entre l'Anglaise et Louis, n n'en découvrit aucun. Était-ce donc alors M'^^Olifaunt qui se jetait àla tête du jeune homme, et celui-ci qui refusait le bonheur offert? Mais comment ne se cachaient- ils pas de lui? Ne pouvaient-ils avoir, en secret, l'entretien qu'ils avaient eu publiquement? La veille, Diana avait causé avec Louis pendant la fête du comte Woréseff. Pourquoi cette explication soudaine, impérieuse de la part de la femme , brutale de la part de l'homme? Et pourquoi surtout en sa présence? Diana aurait cherché une occasion de le quitter, de lui mettre le marché à la maip, qu'elle n'aurait pas agi autre-ment. Cet homme, sifort dans les bureaux de sa maison de banque, ce poUtique à larges vues, se montra faible comme un enfant, sous la main de la femme qu'il aimait. Il se dirigea vers Louis, qui s'était assis et fumait silencieusement, et le suppliant du regard et de la voix : —Mon cher ami, dit-il, apprenez-moi ce qui se passe, Je vous en prie? D'où \^ent cette querelle subite entre

3|me oiifaunt et vous? Pourquoi cette insistance de sa part, pourquoi cette rudesse de la vôtre ?

Louis leva la tête et, avec un grand calme, car sa colère était tout à fait tombée ;

— Pardon, cher ami, mais à quel titre me demandezvous des explications? Les secrets de M"** Olifaunt ne vous regardent pas, il me semble. Vous n'êtes pas son mari, que je sache... Et, à moins que vous ne soyez son amant...

— Louis ! s'écria LerebouUey , en tendant les mains dans un mouvement plein de supplication. Louis, ne parlez pas légèrement de l'honneur d'une femme !

— Mais je ne parle de rien du tout, dit Hérault, c'est vous qui m'interrogez, et sur des points si délicats!... Je suis prêt à vous répondre, mais à la condition que vous ayez un droit, un titre quelconque. Vous n'êtes ni le mari, ni l'amant... Alors qu'est-ce que vous êtes, et pourquoi me questionnez-vous ?

Le sénateur resta un instant très indécis. Puis, pre-» nant son courage, avec des hésitations et des circonlocutions :

— Je m'intéresse tout particulièrement à la personne avec laquelle vous avez échangé , tout à l'heure , ces étranges paroles... J'ai, sachez-le, la charge de veiller sur son existence et je remplis ce devoir avec un soin dévoué et affectueux... N'allez pas vous imaginer des choses qui ne sont pas ! Supposez, par exemple, qu'elle soit ma pupille... oui, ma pupille! N'ai- je pas alors le droit de vous demander pourquoi, lorsqu'elle vous priait de venir chez elle* vous vous y refusiez? Quels

VOLONTÉ. i2o

liens mystérieux vous attachent à elle? Répondez-moi, je vous en prie... Faites-le, môme si je ne vous ai pas convaincu de mon droit de vous questionner... Faitesle, par égard pour notre longue amitié...

Louis eut pitié de Lereboulley en le voyant au supplice , balbutiant, la sueur au front, les mains tremblantes. Il pensa : voilà donc ce que cette créature peut faire des hommes les plus énergiques et les plus puissants : des êtres sans fierté et sans courage. Me seraisje donc abaissé ainsi? Se serait-elle emparée de moi, comme elle s'est emparée de celui-ci? Allons I C'est une influence heureuse qui m'a détourné d'elle. Déjà elle m'avait jeté la folie dans le cerveau et dans le cœur. Si je l'avais possédée, que serais-je alors devenu, et quel eût été son empire sur moi !

— Eh bien l mon cher Lereboulley, dit-il très tranquillement, il y a entre M"° OUfaunt et moi une petite pique. Hier, à la redoute du comte WorésefT, sans aucune raison, elle m'a traité avec un sans-gêne qui ne m'a pas plu, je le lui ai laissé voir, elle s'est fâchée et m'a, d'un ton de reine, ordonné de venir aujourd'hui, chez elle, pour lui offrir mes excuses. Gomme j'estimais que je ne lui en devais pas, je ne lui ai pas obéi; de là son ressentiment.

Le sénateur se dérida à moitié :

— C'est là toute l'affaire ? dit-il, vous ne me trompez pas?C'est une bien jolie femme, que M™® Olifaunt, et bien tentante... Tous les hommes à la mode ont tourné, tournent ou tourneront autour d'elle... J'ai observé le manège de tous... Jamais Diana ne s'était

i26 LES BATAILLES DE LA VIE.

montréeaussitroublée... Aujourd'hui, pour la première fois, je lui ai vu un visage, une attitude, un ton que je ne lui connaissais pas... Voyons, Louis, donnez-moi votre parole que vous n'êtes pas son amant?

Il avait été repris de toute son anxiété, en énumérant les symptômes accusateurs. Il s'adressait à Louis d'une voix suppliante. Le jeune homme voulut complètement le rassurer :

— Sur l'honneur, je n'ai pas été, et je ne suis pas son amant.

— Ah I mon cher enfant I

Le sénateur l'avait saisi dans ses bras et le serrait sur son cœur, dans un élan de reconnaissance. Louis se dégagea en riant, et, regardant le \ieillard:

— Dites donc, Lereboulley, feriez-vous le même serment?

La question était si inattendue, que le x-ieillard en fut démonté. Il fit un haut-le-corps et changea de visage. Il s'assura que personne n'était à portée d'entendre et, protestant, avec un accent indigné :

— Mais, mon cher ami, à quoi pensez-vous ? Après ce que je vous ai dit, vous supposeriez... ?

— Après ce que vous m'avez dit, jus.tement...

— Non ! non ! N'allez pas vous imaginer... Je serais désolé. . . Diable ! ... 11 faut savoir respecter la réputation d'une femme.

— Vous la respectez joliment, vous, en entrantàtrois heures du matin chez elle par la petite porte du jardin.

Lereboulley resta stupéfait, et baissant la voix :

— Comment, moi?...

— Oui, VOUS, cette nuit, en sortant de chez Woré-seff... Thauziat et moi, nous descendions à pied, par les Champs - Élysées ; vous marchiez devant nous, en vous dandinant d'un air vainqueur... Et, de nos yeux, nous vous avons vu entrer avenue ...

— Chut! interrompitle sénateur... Mais, cen'estpas ce que vous croyez...

— Quoi donc? Est-ce que vous alliez causer avec sir James?

— Diable de garçon I... Pas de noms... je vous en prie... pensez à la gravité de l'afifaire. Si on se doutait...

— Eh ! il y a la moitié de Paris qui s'en doute, et l'autre moitié qui en est sûre I

LerebouUey prit un air mécontent.

— Je ne crois pas ce que vous me dites.. . Si cela était je serais navré... Mais, puisque vous m'avez surpris en flagrant délit... il faut bien que j'avoue.. Thauziat le savait depuis longtemps, lui... Vous voyez quelle discrétion j'y mets... C'est qu'il s'agit d'une femme véritablement du monde.. . La meilleure société va chez elle... Elle est attirée partout. . . Elle est si charmante ! . . . Oh I j'en ai joliment connu des femmes, jamais je n'ai rencontré la pareille I... Voyez-vous, mon cher, je sais apprécier le bonheur. Je suis un vieux chevronné de l'amour, et Diana c'est mon bâton de maréchal I

— Elle doit vous coûter cher...

— Mais, mon ami, elle a de la fortune, se récria Le* reboulley, Elle possède des terrains en Amérique, qui lui viennent de son père ; dans ces terrains il y a même de très importantes mines ...

— Oui, comme dit votre fille, on peut toujours être sûr, au moins, qu'il y a les mines de Diana!...

Le sénateur se rembrunit :

— Vous touchez là, mon cher ami, à un des points douloureux de ma situation . Ma fille déteste M"*® Ohfaunt , et l'attitude qu'elle prend vis-à-vis d'elle me cause les plus grands chagrins... Vous savez combien j'aime Emilie... Je suis resté veuf à cause d'elle... Ehbien, elle devrait comprendre qu'il y a dans l'existence d'un père, qui est libre en somme de ses actions, des côtés sur lesquels il faut fermer les yeux.

— Vous ne pouviez pas espérer qu'elle serait une sœur pour M""* Olifaunt.

— Non, mais je pouvais croire qu'elle ne la poursuivrait pas de ses épigrammes, comme elle le fait... C'est à peine si j'ose inviter Diana et son mari chez moi... Ma fille me donne, à chaque instant, le frisson... C'est que sir James est un homme terrible et qui ne badine pas quand il s'agit d'honneur. . . Il est de première force au pistolet.

Louis se mit à rire :

— Je le tire beaucoup mieux que lui. S'il vous cherche querelle, envoyez-le-moi...

— Diable ! non f s'écria Lereboulley. Si vous lui casr siez la tête î Ce serait une autre affaire , il me faudrait épouser sa veuve î

Ils étaient maintenant très gais : le sénateur ravi de pouvoir, sans qu'il eût à se reprocher une indiscrétion, étaler son bonheur; Louis, avec l'inconsistance de son caractère, déjà satisfait d'avoir dénoué une intrigue dans

laquelle il pressentait vaguement des embarras et des dangers. Le soleil se couchait, jetant sur Ta venue la pourpre de ses rayons. Les voitures, par files, rentraient dans Paris. Le cercle commençait à devenir désert, et, sur la terrasse, le vide s'était fait. Ils regagnèrent les salons, Lereboulley s'appuyant familièrement sur Louis. Comme ils entraient, Thauziat parut. A la vue des deux hommes, au bras l'un de l'autre, il ne put réprimer un mouvement de surprise et interrogea Louis d'un coup d'œil. Comme si Lereboulley eût tenu à satisfaire lui-même la curiosité de Thauziat, il dit à Louis :

— Puisque voilà Clément arrivé, allons-nous-en tous les trois demander à dîner à M""® Olifaunt. Elle sera enchantée et je vous raccommoderai avec elle... Vous me ferez beaucoup de peine si vous restez brouillés tous les deux. Il faut toujours être bien avec une jolie femme. Après le dîner, nous causerons de la grande affaire du câble. Est-ce dit?

— Non, c'est impossible. Thauziat et moi nous ne sommes pas libres... Nous avons promis notre soirée.

— Ah ! vous y mettez de la rancune, Louis , dit le sénateur en hochant la tête, ce n'est pas bieni n serra la main des jeunes gens et s'éloigna.

— Pourquoi ne t'es-tu pas laissé faire, puisqu'il paraissait tant y tenir? dit Thauziat à son ami.

— Parce que tout ce que je sais, depuis hier, a modifié mes intentions et que je ne veux plus entendre parler de Diana.

Clément examina Louis et le vit très calme.

•VfVyy»-'

— Eh bien î tant mieux, dit-il, ce n'était pas une femme pour toi.

Ils dînèrent, lirent un tour aux AmJbassadeurs dans la soirée, écoutèrent avec plaisir quelques chansons stupides et, vers minuit, revinrent au cercle, où une très grosse partie commençait. A une heure du matin, Thauziat alla se coucher, laissant Louis en train de gagner tout ce qu'il voulait. A trois heures du matin, la chance ayant tourné, l'héritier de la maison Hérault était en possession d'une culotte de deux mille louis et rentrait au Faubourg-Poissonnière la tête lourde, mais le cœur vide.

Pendant toute une semaine, il mena une existence calculée de façon à changer complètement le cours de ses idées, et à le détourner de la belle Anglaise. Il s'arrangea pour n'être jamais seul, afin de n'avoir pas le loisir de penser à celle qu'il n'était pas encore sûr de ne plus aimer. Il se levait tard, déjeunait avec Thauziat^ allait aux courses, dînait au cercle et jouait une partie de la nuit. Il ne quittait la table qu'écrasé de fatigue et se procurait ainsi un sommeil sans rêves. Pendant huit j ours , il vécut compl è tement hors de chez lui et sa grand'mère ne le vit pas. Au bout de la semaine cependant, il fut pris d'un remords et pensa qu'il abandonnait complètement la pauvre femme. C'était un lundi et jamais^ ce jour-là, ^Emilie ne dînait avec M™® Hérault, car c'était réception chez Lereboulley. Louis avait donc la certitude qu'on ne lui parierait pas de Diana. A sept heures il arriva, entra tout droit dans le salon. Les lampes n'avaient pas encore été allumées et les grands rideaux laissaient la vaste pièce dans une demi-obscurité. Il aper-

VOLONTÉ. i31

çut, près de la petite table entourée du paravent, devant laquelle travaillait toujours M"'* Hérault, une femme assise et qui tournait le dos. Sans plus l'examiner, il s'approcha d'elle et dit, d'une voix joyeuse :

— Bonsoir, grand'mère !

Mais il poussa aussitôt une exclamation de surprise. La femme assise s'était levée, et, avec une gracieuse confusion, au lieu d'une vieille figure et d'une taillevoûtée, lui avait laissé voir un visage jeune et une tournure charmante.

— Ohî pardon, fit-il en s'inclinant. Mais, de grâce, ne vous dérangez pas et excusez mon étourderie:

Celle à qui il parlait fit un signe de la main, comme pour le prier de ne point tant se mettre en peine, et le saluant avec une sérieuse inclination de la tête, elle se disposait à s'éloigner, lorsque M"** Hérault, précédant son domestique qui apportait de la lumière, ouvrit la porte du salon :

— Ah ! c'est toi , mon cher enfant, s'écria-t-elle en allant à son petit-flls... Que tu es gentil !

Pas un reproche pour son absence prolongée, des baisers seulement et des regards où le bonheur éclatait. Revenue de la surprise que l'arrivée de Louis lui causait, elle vit les deux jeunes gens en présence et un peu embarrassés :

— Sotte que je suis, dit-elle, j'oubliais... Tu ne connais pas M"® Hélène, et vous, ma chère belle, vous ne connaissez pas mon petit-fils.

La vieille M°*® Hérault redressa sa petite taille et d'un ton cérémonieux :

— Mademoiselle, mon petit-fils, Louis Hérault-Gandon; mon cher garçon, M"® Hélène deGraville.

En un instant, tous le& incidents de la semaine précédente revinrent à la mémoire de Louis. Il revit la jeune fille, suivie parThauziat et lui jusqu'à la porte de la maison, l'interrogatoire du père Anselme, l'émotion, de M°*® Hérault à ce nom de Graville qui lui rappelait tout un passé, déjà si loin. Il entendit la grand'mère lui raconter sa visite à Hélène et, tout agitée de la joie de sa découverte, lui demander la permission d'accueillir la descendante de ses bienfaiteurs. Emporté par le courant de sa vie folle, il avait oublié cette aventure, et, brusquement, il en trouvait devant lui l'héroïne. EUe lui plut par la franchise de son regard, par la fermeté sérieuse de sa bouche et par la lumineuse intelligence de son front. Le teint de son visage un peu brun lui donnait une apparence sombre et mélancolique. Tout, en elle, formait un contraste violent avec la mignardise, l'éclat et la blancheur de Diana. Cette grâce sévère le conquit dès le premier abord. Il jugea Hélène une personne calme, réfléchie et agréable, avec laquelle il aurait du plaisir à se rencontrer. Il se pencha vers elle, et, lui tendant la main avec une grâce amicale :

-^ Soyez la bienvenue; Mademoiselle, et permettezmoi de vous remercier de la bonté avec laquelle vous avez cédé aux désirs de ma grand'mère... Je vous en sais, pour ma part, beaucoup de gré et je vous prie de considérer cette maison comme la vôtre.

Héîéî^e baissa la tête, avec un sourire qui montra ses dents blanches, plaça sa main dans celle du jeune

homme, et faisant, pour la première fois, entendre sa voix dont le timbre grave parut à Louis harmonieux et profond :

— Je vous suis reconnaissante de votre bon accueil, et je vous promets d*aimer votre grand'mère, comme si elle était mienne.

Ils n'échangèrent pas d'autres paroles, envahis par un trouble soudain qui les fit se détourner Tun de l'autre.

Le dîner fut presque silencieux et très rapide. Les trois convives s'observaient, M™* Hérault cherchant à lire sur le visage de son petit-fils l'impression produite par Hélène, Louis regardant M"® de Graville, qui conservait l'attitude la plus tranquille et la plus correcte.' Il ne lui échappa pas un mot qui ne fût naturel et plein de tact. Cette enfant, en vingt-quatre heures, s'était retrouvée, dans la maison de M°*® Hérault, ce qu'elle était autrefois dans la maison de sa mère, avant la période de décadence. Sa bonne éducation la mettait à l'abri de toute raillerie, comme une fidèle armure défend contre une attaque soumoise.'EUe se sentait à l'aise, et sûre d'eUemême.

Elle constata avec tristesse la pâleur de Louis, les meurtrissures de ses yeux rougis parles veilles récentes. Elle le vit absorbé et soucieux. Elle soupçonna des chagrins secrets, sans se douter qu'en ce moment même le Jeune homme ne pensait qu'à elle, et qu'avec sa légèreté naturelle il avait écarté déjà de son esprit toute préoccupation et tout ennui. Dans le salon, Hélène , sans attendre que M"® Hérault songeât à le lui demander, prépara le café et le servit. La grand'mère, assise auprès

de son petit-fils, se laissa aller au plaisir de voir cette charmante jeune fille lui rendre les petits soins affectueux dont elle était trop souvent privée. Elle fut fièred'avoir su la découvrir et heureuse de l'avoir attirée. Il lui sembla qu'elle était sa création et que quelque chose de son charme rejaillissait sur elle. Tout ce qui pouvait faire briller Hélène, elle voulut le signaler à Louis. Elle prit, sur un guéridon, le morceau de crêpe de chine qui lui avait servi de prétexte pour entrer chez M"* de Graville, et, avec triomphe, le montra merveilleusement réparé :

— Elle brode comme une fée, dit-elle en maniant la brillante étoffe ; elle joue du piano, elle chante avec un goût extraordinaire, et si tu l'entendais lirç !...

— Si elle ne craint pas la fumée du tabac, dit Louis,, je la déclarerai une personne accomplie !

La vieille M™® Hérault s'adressa à M"* de Graville, qui se tenait discrètement àl'écart, tournant les pages d'un journal illustré.

— Est-ce que vous voulez permettre une toute petite cigarette à ce mauvais sujet-là, ma chère Hélène? Il faut flatter ses vices, sans quoi nous ne le reverrions plus avant la semaine prochaine.

Hélène se leva d'un mouvement souple , et apportant le petit allume-cigare en argent qui se trouvait sur le plateau :

— J'ai été élevée par un père qui fumait, dit-elle simplement, et l'odeur du tabac ne me déplaît pas.

Elle retourna s'asseoir, et ne parla plus que lorsque M*"® Hérault l'interrogeait. La soirée passa avec une

rapidité surprenante, et Louis fut très étonné de consta

ter qu'il était onze heures, alors qu'il lui semblait qu'on |

venait seulement de sortir de table. 11 prit congé de

31"* de Graville, embrassa sa grand'mère et, sans même

penser à aller au cercle, il monta chez lui, se coucha et

dormit comme cela ne lui était pas arrivé depuis long- * ; ^

temps. Le lendemain, il déjeuna avec les deux femmes»

et revint pour le dîner. 11 en fut ainsi pendant toute la

semaine. Et M**^ Hérault, au comble de la joie, pensa

qu'avec Hélène, le bonheur était rentré dans la maison.

Aubout de trois jours, Clément de Thauziat avait commencé à s*étonner de la disparition de son ami et flairé un mystère. Il était habitué aux brusques changements de Louis ; mais cette retraite subite, après une crise violente, annonçait une importante modification dans les idées du jeune homme. Ilpensa que l'amoureux de Diana s'était mis enquête de quelque diversion galante et, comme il n'était pas curieux, il ne se préoccupa pas de savoir ce que devenait son satellite. Il avait besoin d'aller à Bruxelles pour examiner le fonctionnement d'une société dont LerebouUey et lui étaient administrateurs. Il partit, flâna en route et ne rentra à Paris qu'à la fin de la semaine. Gomme il lui fallait rendre compte de sa mission au sénateur, il s'en fût, vers cinq heures, chez M"»« Olifaunt.

L'hôtel habité par Diana est une charmante maison qui a son entrée sur le faubourg Saint-Honoré et sa principale façade sur le joli jardin dont la petite porte s'ouvrait si facilement, la nuit, pour LerebouUey. Cette bonbonnière, louée quarante mille francs par an, a été con-

struite pour miss Howard, lorsque le prince Louis-Napoléon habitait TÉlysée. Dans ses petites proportions, slle contient tout ce que le confortable le plus raffiné peut exiger. Les appartements de réception occupent le rez-de-chaussée, qui, très élevé, a des allures d'entresol. Au premier étage sont les appartements particuliers de la belle Anglaise. Dans une aile en retour, qui forme presque un pavillon séparé, loge sir James. Un élégant escalier de pierre, à rampe de velours, orné de colonnes de porphyre, éclairé par une lanterne en bronze doré, conduit du vestibule à une galerie sur laqueUe s'ouvrent les salons.

Un goût exquis a présidé à l'installation intérieure. Les ameublements sont d'une élégance sobre, plus ruineuse que le faste criard. Les tentures de soie ancienne du petit salon, les tapisseries d'après Téniers de la salle de billard, les cuirs de Cordoue Louis XIII qui décorent la salle à manger, offrent une variété de tons qui donnent à chaque pièce le caractère particulier qu'elle doit avoir. La chambre à coucher , précédée d'un boudoir Pompadour, où les merveilles du style rocaille charment les yeux, est tendue d'une magnifique étoffe héliotrope tissée de fleurs d'argent, dont la douceur cares-r santé prête un plus séduisant éclat au teint de Diana. Le lit de style renaissance, en ébène incrustée de nacre, est accompagné de bahuts itaUens ornés de bronzes dorés, aux armes des Médicis. La commode est un coffre vénitien dont le dessus est formé d'une mosaïque en marbres, représentant le mariage du doge avec la mer Adriatique. Les précieux meubles de cette;

. chambre extraordinaire ont été achetés à la vente du Palais San Donato . La cheminée , en poirier noir sculpté, est surmontée d'un retable dans lequel est encadré le portrait de M""® Olifaunt.en costume de Diane chasseresse, un sein nu, le croissant d'argent dans ses cheveux dorés, œuvre admirable de Chaplin. Le parquet est partout recouvert d'un tapis d'astrakan blanc que le pied foule, moelleux et fin comme de la neige.

Lesjours d'intimité, lamaîtresse de la maison se tient au rez-de-chaussée, dans un petit salon japonais que sir James a enrichi de bibelots, choisis par lui avec la sûreté d'un connaisseur. Il y a là, dans des vitrines^ les plus beaux ivoires sculptés qu'il soit possible de désirer, toute une série de petites statuettes fouillées avec la patience et l'adresse des merveilleux ouvriers de Yeddo. Dans cette pièce, tendue de soie bleu pâle brodée d'oiseaux fabuleux, de plantes monstrueuses et d'animaux chimériques, Diana recevait, ce jour-là, vêtue d'un costume en rapport avec le cadre dans lequel elle se trouvait. Une longue tunique rose à fleurs d'or, ouverte sur la poitrine, et dont les larges manches laissaient voir ses bras nus,tombait jusqu'à ses pieds chaussés de babouches vertes. Ses beaux cheveux, retroussés sur le front, étaient assujettis par des aiguilles d'or à tète de corail. Sa robe était si flottante, qu'à chaque mouvement elle semblait prête à en sortir. Elle était ainsi d'une beauté surprenante.

Ginq heures sonnaient lorsque le valet de pied ouvrit la porte à Clément. Dans ce délicieux salon, sept personnes étaient réunies. La belle Diana retenait as-

sis sur un canapé, auprès d'elle, le duc de Pforza, un noble Italien fort riche, aux cheveux teints d'un noir vert, pincé dans une longue redingote, à la boutonnière ornée d'une rosette multicolore. Près du piano M"** Andersen , une vieille Américaine , sans fortune, mais pourvue d'une fille ravissante, cheveux blonds, yeux bleus, menton un peu lourd comme toutes les Yankees, écoutait le jeune compositeur Lucien Wordler, qui chantait à demi-voix une mélodie qu'il venait d'écrire sur des vers de Coppée. Dans une embrasure de fenêtre, sir James maniant un petit tableau, acheté par lui dans la journée, s'eflforçak d'en détailler les qualités, prodigieuses pour le prix : vingt mille francs î une misère ! à LerebouUey refrogné comme un dogue.

L'entrée de Thauziat arracha M"** Olifaunt aux séductions de l'aristocratique étranger, et tira Lereboulley des griffes de sir James. Diana avait toujours un sourire en réserve pour Clément; cependant, en le voyant entrer, elle avait froncé le sourcil. Elle alla à lui, se laissa serrer la main, puis retomba languissamment sur les coussins brodés. Le jeune homme salua les deux Américaines, fit un signe de tête amical au musicien, et se dirigeant vers LerebouUey :

— Eh bien I mon maître, dit-il, sir James est en train de vous montrer quelque nouvelle merveille ?

— Vous arrivez bien, mon cher Clément. Vous qui êtes un fin connaisseur, dites donc à notre ami qu'il s'est fait voler par ce scélérat de Steiner... Mille louis, un petit panneau de dix pouces sur huit!... Volé, mon cher, volé comme dans un bois !

— Un Carlo Dolci authentique, signé, réplicpia froidement sir James, en regardant le sénateur d'un œil sévère. D'ailleurs, c'est un marché conclu. Etj'ai donné un chèque sur votre maison, je vous en avertis...

L'idée du chèque parut redoubler l'irritation de Lereboulley, qui s'écria d'un ton rogue :

— Je vous suis très obligé de m'avertir... Mais vous allez vite, sir James... Il n'y a pas de fortune qui résiste à de telles prodigalités !

L'Anglais devint cramoisi et, d'un air offensé :

— Pardon, mon cher Lereboulley, ma femme n'aurait-elle plus de fonds chez vous?

— Comme vous prenez la mouche! r^terrompit le sénateur. Si je critique cette acquisition, c'est par intérêt pour vous... Achetez ce que vous voudrez... Je n'ai rien à y voir... que pour payer I... Mais cela n'empêche pas que votre tableau est une croûte I

Il prit Thauziat par le bras et l'emmena à l'écart en répétant rageusement : une croûte ! une vraie croûte î

Le compositeur, accompagnant la jolie miss Andersen, qui chantait maintenant sa mélodie , levait au plafond des yeux pleihs d'extase en lui serinant l'air :

! les premiers baisers... à travers la voilette l

— Appuyez sur « baisers ». C'est le mot de valeur... comme ceci : bai-ai-aisers... et en mourant sur « voilette »... Mourez... mourez... Parfait!

La vieille Américaine, qui se bourrait de sandwiches arrosées de porto, applaudit toute seule, avec un enthousiasme maternel, en sifflant entre ses dents :

ëÊm

VOLONTÉ. Ui

— Deliciousî Very charmingl

Le prince italien, qui se piquait d*être mélomane, faisait chorus, en serrant de près la jolie étrangère.

Diana n'était plus étendue, dans sa belle robe japor naise, sur le canapé propice aux rêveries. Elle avait soulevé une poxtière et emmené Thauziat dans la pièce voisine, petitrbureau servant à sir James pour faire ses écritures et solder les fournisseurs,

— Ici, nous ne serons pas dérangés, fit-elle en s'as-^ seyant sur un fauteuil.

— Ou y a-t-il donc ? interrogea Clément, avec un sourire. Vous me chambrez, Diana? Je croyais que c'était une spéciahté réservée à sir James...

— Ne plaisantez pas, dit la belle Anglaise, dont les yeux bleus eurent un regard cMr et dur comme Tacier, ce n'est pas le moment.

— Oh! oh! vous avez des ennuis?

— Un seul, mais très sérieux,

— Y puis-je quelque chose ?

• — Je crois que vous y pouvez tout.

Thauziat jeta un coup d'oeil sur Diana, la vit très calme et, la connaissant peu portée, par nature, aux récriminations, il devint très sérieux.

— Qu'avez -vous dit à votre ami Hérault, sur mon compte? reprit M"** OUfaunt. C'est avec vous que je l'ai laissé quand je suis partie de chez le comte Woréseff.,. Vous êtes sortis presque en même temps que moi, je l'ai su par LerebouUey, M, Hérault devait venir me voir le lendemain ; non seulement il n'est pas venu, mais il s'est conduit avec moi de la façon la plus impertinente

et la plus grossière... et devant témoins. Que s*est-îî passé? Gomment, lui qui était aimable et empressé la veille, se montrait -il dédaigneux et violent le lendemain? C'est vous qui avez changé ses résolutions... Ce ne peut être que vous... Pourquoi, par quels moyens? Je veux le savoir ! . . .

— Mais, ma chère, je trouve très singulier que vous me rendiez responsable des faits et gestes de Louis Hérault. Il sait ce qu'il a à faire. Il est assez grand garçon pour se diriger tout seul, et je n'ai pas besoin de lui dicter sa conduite. D'ailleurs, je m'étonne de vous voir si animée pour ime visite manquée... Serez-vous délaissée parce qu'un seul homme aura échappé à votre pouvoir?

. — Si c'est justement celui-là, interrompit durement Diana, que je veux avoir à mes ordres.

— Oh ! oh I dit Thauziat, faites-vous donc tant d'honneur à Louis ? Il est le galant préféré, presque indispensable... Et vous le réclamez avec tant d'âpreté?

— Je ne réclame rien... qu'un peu de franchise de vous. Qu'avez-vous dit à M. Hérault pour l'empêcher de se présenter chez moi?

— Rien.

Diana se dressa sur ses pieds avec violence , et approchant de Thauziat son visage menaçant :

— Pourquoi mentez-vous?

— C'est une peine que je ne me donne avec personne, dit Clément. Pourquoi me la donnerais-je avec vous? Je n'ai rien dit à Louis. Il ignore tout ce que vous voulez cacher si soigneusement. Mais , voyant que ce

VOLONTÉ. Ii3

garçon était follement épris de vous et se répandait en projets insensés, — ne parlait-il pas de vous enlever, et de vous épouser, après un bon divorce?... Des folies, comme vous voyez ! — J'ai essayé de le ramener à une plus saine appréciation des choses, et, n'y parvenant pas, je Tai tout simplement emmené à pied, au grand air... Or, il s'est trouvé que nous marchions derrière LerebouUey. Cet heureux homme nous a conduits, sans défiance, jusqu'à votre porte...

— Et Louis Hérault Ta vu entrer?

— Il Ta vu entrer.

Diana resta silencieuse. Ses mains un peu tremblantes jouaient avec les glands de soie de sa ceinture, sa bouche rose, crispée par un sourire méchant, avait une expression de ruse féroce, et, sous ses sourcils tendus, ses yeux étaient sombres.

— Quel intérêt aviez -vous à le détourner *de moi? reprit-elle, au bout d'un instant. Vous êtes incapable de aie desservir sans une raison importante. Vous n'avez jamais été de ces hommes bêtes et lâches qui font du mal pour le plaisir de faire souffrir.

— Vous savez, Diana, que j'ai une grande faiblesse pourvous.MaisnesongezplusàLouis.Je me suis engagé à ne pas le laisser dans vos blanches mains . Voilà tout le mystère. Plumez Lereboulley, il a Taile coriace, et se défend de son mieux. Mais ce pauvre petit, qui se croit un roué, et qui est la naïveté même... grâce pour lui I...

La belle Anglaise leva vivement ses yeux, qu'elle avait tenus baissés, et, les montrant à Clément dans tout leur lumineux éclat :

— Et si je Taimais? s'écria-t-elle.

— Ne dites pas d'invraisemblances I fit Thauziat froidement. Ma chère, vous n'avez jamais aimé au monde que Diana... Et vous avez fort sagement agi, car c'est une petite personne qui ne vous trahira point et avec laquelle vous n'aurez que de la satisfaction. Les hommes sont bêtes, allez, ils ne valent pas la peine qu'on s'occupe d'eux.

— J'avais un caprice pour celui-là.

— Ça passera.

— Thauziat, je cherche vainement l'intérêt qui vous guide. . . Il doit y avoir dans tout cela une main de femme .

— Peut-être.

— Un de ces jours, vous vous trouverez en rivalité d'amour avec Louis Hérault... c'est immanquable I... et vous vous brouillerez.

Clément se mit à rire :

— Ce jour-là, Diana, je vous le rendrai : ce sera ma vengeance.

* — Marché conclu, dit -elle en lui frappant dans la main.

— Vous êtes très gentille, fit-il, en retenant la blanche main qu'il avait prise dans la sienne.

Il lui baisa le bout des doigts, puis lui voyant le bras nu :

— Vous ne portez donc plus de bracelets , maintenant? Je vous en connais pourtant de superbes...

— Je n'aime plus que les perles, très belles et noires, et elles sont trop chères pour que j'en achète.

— Permettez-moi de vous en envoyer.

— Pendant que vous y serez , Thauziat , dit la belle Anglaise avec un air railleur, envoyez -moi donc celle que votre ami a découverte et à laquelle il fait la cour chez sa grand'mère .

— Chez sa grand'mère, il ne rencontre qu'Emilie LerebouUey.

— Non ! non ! Il ne s'est Jamais occupé de cette déjetée au teint de safran, dit Diana avec aigreur. Il s*agit d'une autre, d'une nouvelle... Est-ce pour favoriser ces amours que vous l'avez détourné de venir ici?

— Je ne sais pas le premier mol de ce que vous me dites... Je n'ai pas vu Louis depuis huit jours.

— Eh bien ! Allez assister à ce spectacle, cela doit être curieux... et vous me le raconterez I

— N'en doutez pas !

Ils rentrèrent dans le salon où sir James avait entamé avec Lereboulley une partie de piquet. L'Itahen flirtait avec miss Andersen, dont la mère continuait à manger des petits gâteaux, sous l'œil émerveillé du compositeur.

Au bout d'un instant, Thauziat prit congé et se retira. n se dirigea vers le cercle et y arriva rêveur. Les paroles de Diana avaient laissé des traces dans l'esprit du jeune homme. Entre autres qualités, il avait une excellente mémoire qui emmagasinait précieusement les naoindres incidents. La perfide insinuation de M""® Olifaunt avait fait, en un instant, reparaître dans son espril l'histoire de la jeune fille suivie, et le retour de M""® Hérault sur le passé, à ce nom de Graville qui lui rappelait le village où eUe était née. Et très nette , sur-le-

champ, Thauziat revit l'élégante silhouette de celle qui, pendant une demi-heure, avait excité sa curiosité, aiguillonné son désir, et fait bouillonner, par une sensation inattendue, son tranquille cerveau. Était-ce donc eUe qui était maintenant installée chez M"»® Hérault? Et comment Louis s'était-il ainsi gardé de l'informer du dénouement curieux de l'aventure ?

Il pressentit une petite perfidie. G'étaitlui, en somme, qui avait remarqué cette inconnue qui passait modeste, n'ayant rien que son élégance native et sa grâce discrète pour attirer les yeux. C'était lui qui avait entraîné Louis à la poursuite de la jeune fille. Oh I sans arrière-pensée de conquête banale, pour le seul plaisir de la voir marcher. C'était lui qui avait demandé qu'on interrogeât le père Anselme. C'était lui qui avait tout mis en œuvre pour la providentielle découverte d'Hélène... Oui, Hélène, il se rappelait jusqu'à son nom!... Et il voyait son profil sérieux sous la voilette plaquée, son menton volontaire, sa bouche hautaine, et la Hgne onduleusè de sa taille, quand elle avait pressé le pas pour se mettre hors de leur atteinte. Louis aurait-il seulement arrêté ses yeux nonchalants sur une femme, dans la foule? S'il l'avait distinguée, aurait-il eu la décision de la suivre? Non! Et tout l'épisode avait Clément pour auteur. Tout venait de lui, il se sentait un droit de propriété sur la jeune fille; elle était en quelque sorte sa création.

Et déjà son esprit s'échauffait, et il lâchait la bride à son imagination. Il fit un prompt effort sur lui-même, sentit tout ce qu'il y avait de hâtif dans son jugement,

d'incertain dans le récit de Diana, et se mil à rire de 3a précipitation. Cependant, il éprouva un secret plaisir à constater cette effervescence subite qui Tavait emporté. Il y vit une preuve que la j eunesse ne Tavait pas encore quitté. Il analysa, avec complaisance, sa sensation, et s'aperçut qu'il était plus sérieusement préoccupé qu'il ne le croyait. Une irritation sourde était en lui, et, quoiqu'il n'eût aucune visée sur cette inconnue dont il n'avait fait qu'entrevoir le visage , il se jugeait supplanté.

Habitué à guider Louis et à le voir toujours s'effacer devant lui comme devant son seigneur et maître, il devina dans ce vassal un commencement de révolte, et cette tentative d'émancipation le piqua au vif. Si cette fille avait plu à Louis, certainement il la lui aurait laissée : ses idées en matière de galanterie étaient bien connues. Mais si on mettait son amour-propre en jeu, si on essayait de le distancer, de le vaincre, alors il avait envie de combattre et de triompher. Et malheur à ceux qui se trouvaient devant lui!

11 eut un geste de menace et, cette fois, ayant noté la marche de s^ pensée, il ne rit pas. Bien au contraire. Il demeura calme, et se promit de tirer promptement au clair toute cette intrigue. Ayant achevé de dîner au cercle, il fit un tour dans les salons, jeta un coup d'oeil sur une partie de billard qui commençait, trouva que les deux adversaires jouaient mal, et, cédant aune impatience intérieure qui l'empêchait de tenir en place, il se dirigea vers le Faubourg-Poissonnière. En arrivant, au lieu de le laisser monter au premier étage comme d'ha-

bitude, le valet de pied lui ouvrit une petite porte sous la voûte de Tescalier, et le conduisit au jardin.

La journée avait été brûlante, et M"'® Hérault, après le dîner, avait trouvé la chaleur intolérable dans le salon. Elle avait pris le bras de son petit-fils, et laissant Emilie , qui était venue dîner, passer devant avec M"® de Graville, elle était allée s'asseoir, auprès du perron, dans un rond-point de verdure. Il était neuf heures, la nuit était presque close , mais le ciel était si clair, qu'on y voyait encore distinctement. Une fraîcheur délicieuse montait des gazons soigneusement arrosés, et les fleurs des corbeilles, ranimées par un léger souffle de vent, répandaient dans Tair des senteurs exquises. Un calme profond s'étendait sur ce beau jardin. C'était il peine si, au loin, un murmure de voix, un roulement de voiture, rappelaient qu'on était au cœur même de la ville. Et, absorbés par ce silence, pénétrés par cette douceur, tous les quatre, ils se taisaient. Louis, cependant, avait pris un cigare et l'avait allumé. Mais M"*® Hérault, qui laissait son petit-fils fumer partout dans la maison, avait protesté vivement :

— Tu vas nous empoisonner avec ton tabac.

— Voilà qui est assez nouveau , dit Louis ; tu me défends le cigare en plein air, et dans ton salon tu le supportes.

— Il y a, autour de nous, des plantes qui embaument, ce soir, et tu gâtes tout.

— Ohl grand'mère, voilà l'horticulture qui te reprend ! Est-ce que M"® de Graville aime les fleurs? Estce que vous avez cette passion innocente, mais impérieuse, Mademoiselle?

— M"« de Graville aime les fleurs, répondit M"** Hérault,et elle s'y connaît même beaucoup mieux que moi . Elle m'a indiqué des modifications à faire dans la disposition des bâches de la serre, qui sont très ingénieuses et très simples.

— AGraville, chez mon père, c'était ainsi, dit Hélène.

— Alors, grand'mère, si tu as trouvé une complice, l'année prochaine, nous allons exposer : M"*® Hérault, médaille d'or, section des orchidées... Gela fera bieni Mais puisque ce cigare vous déplaît, je vais faire un tour... Viens-tu avec moi, Emilie?

M"® Lereboulley s'était levée, et lentement, côte à côte, ils disparurent au tournant d'un massif. Au bout d'un instant, le 'bruit d'un pas sur le gravier de l'allée frappa l'oreille de M"»® Hérault, elle se retourna et dit :

— Tiens, c'est M. de Thauziat.

A ces mots, Hélène tressaillit. Depuis une semaine, elle avait bien souvent entendu prononcer ce nom. Elle savait que c'était celui de l'ami le plus intime de Louis. Elle ne leva pas les yeux, prise subitement d'une angoisse, comme à l'approche d'un danger. Elle entendit une voix au timbre sonore qui disait :

— Bonsoir, chère Madame, vous vous portez bien? Est-ce que Louis vous a laissée seule, ce soir?

— Il se promène avec Emilie Lereboulley. Mais je ne suis pas seule, comme vous voyez... Je ne le suis plus jamais, maintenant. J'ai une fille adoptive. . . Il faut que je vous présente à elle... Ma chère enfant... un de nos meilleurs amis : M. de Thauziat.

Hélène se leva et, regardant le visiteur, elle recon-

nut le sombre et fier visage de celui qui accompagnait Louis, le jour de leur rencontre. Avant de l'avoir vu, eHe Favait deviné : ce ne pouvait être que lui dont l'arrivée lui causait ce trouble violent. La vibration impérieuse de sa voix , faite pour être obéie , la fermeté de son regard qui s'imposait, la décision de son allure un peu dédaigneuse, tout en lui trahissait l'homme de premier rang. Bon ou mauvais , celui-là devait être quelqu'un, et, partout où il lui plairait d'aller, laisser une trace de son passage. M™* Hérault, montrant la jeune fille, continua :

— Mon cher Clément, M"* Hélène de Graville.

n s'inclina avec une grâce respectueuse et charmante, comme s'il avait été conduit aux pieds d'une princesse de sang royal et, d'une voix presque caressante, tant elle était douce :

— J'aurai moins de remords, Madame, lorsque j'emmènerai Louis , puisque je saurai que le vide fait par son absence sera aussi bien rempli.

Elle, très froidement, inclina la tète. Rien dans les manières du jeune homme ne sortait des limites de la plus stricte convenance. Et pourtant Hélène se sentit atteinte comme s'il lui avait murmuré à l'oreille des mots d'amour. Le ton, l'accent, l'attitude, tout était particulier et frappait. Il était impossible que rien, de lui, fût indifférent. On devait fatalement l'adorer ou le haïr. Mais quant à échapper à son influence, il n'y fallait pas songer.

Hélène , dès la première minute , eut la perception très nette de cette fatalité. Elle ne se trompa pas sur le

VOLONTÉ. 15i

compte de Clément. Elle eut la certitude qu'il lui ferait beaucoup de bien ou beaucoup de mal. Mais serait-ce l'un ou l'autre, elle ne le savait pas, et il lui aurait été impossible de le préjuger.

Pendant qu'il causait avecM""® Hérault, elle se hasarda à Tobserver. Elle ne put rien découvrir sur son visage qui annonçât la méchanceté. Il avait le front large et intelligent, des yeux noirs brillants et profonds, de belles dents et un air de force et de gaîté. Seul, son nez un peu busqué, avait une ligne tranchante et dure. Mais c'était l'indice de l'orgueil aussi bien que celui de la cruauté. Sa voix, enfin, avait des séductions presque irrésistibles. Mentalement, elle compara Louis, élancé et fluet, avec ses cheveux blonds et ses yeux bleus, sa voix de femme et son caractère indécis, à ce brun énergique et résolu. Il semblait une colombe à côté de ce milan. Quelle résistance pouvaitil lui opposer? N'était-il pas né pour être sa proie? Au même moment, Louis reparaissait avec Emilie. De loin il reconnut son ami, et s'écria :

— Tiens! Clément I

Mais il ne hâta point le pas. On eût dit qu'il venait à regret. M"® LerebouUey , au contraire, marcha la main tendue vers Thauziat, les yeux brillants et la bouche souriante :

— Vous m'avez tenu parole, dit-elle, merci.

— De quoi le remercies-tu? interrogea Louis.

— D'un petit service qu'il m'a rendu.

— Ahl Thauziat te rend des services? Prends garde, il ne fait rien pour rien.

— Il peut me demander ce qu'il voudra, dit Emilie gra^ ement, ce ne sera jamais autant que Je lui ai offert.

Et, passant devant les deux jeunes gens, elle alla s'asseoir entre M"** Hérault et Hélène. Louis et Thauziat restèrent en présence :

— Qu'est-ce que tu deviens donc, depuis une éteriiil*^ que je ne t'ai vu? dit Clément. Est-ce que tu t'es fait ermite?

— Je ne suis pas encore assez vieux diable pour cela !

— Est-ce que ce sont les beaux yeux de cette jeune personne qui te retiennent ?

Et, d'un mouvement de tête ironique, Thauziat désignait M"® deGraville. Le cœur de Louis eut une rapide j>;ili>itation. Il sentit que son ami était plus sérieux qu'il ne désirait le paraître, et que sa question exigeait une r^^ponse franche. Il eut, un moment, la pensée de lui dire : oui, elle me plaît, et je serais heureux de me faire aimer d'elle . Le souvenir de la modeste condition de la jeune fille l'arrêta, et il ne voulut pas révéler l'intérêt déjà très vif qu'elle lui inspirait. Il craignit iliîË moqueries. Il fut aussi un peu jaloux. Il se rappela Fadmiration ressentie par Thauziat, lorsqu'il avait vu IFi^l+îne pour la première fois, sa fougueuse poursuite ; il Jugea prudent de ne pas attirer l'attention du séducttmr, et il n'avoua pas.

— Quoi? dit-il avec un dédain affecté. Cette petite deuioiselle de compagnie? Ma foi non, je n'ai jamais compris qu'on eût des amourettes chez soi. C'est trop gênant. Quand on se brouille, on n'ose plus rentrer; ou bien il faut mettre la femme dehors, et on prend là des

VOLONTÉ. i53

allures de bourreau. . . J*ai le cœur trop sensible, je n'aime pas faire de peine aux gens. D'ailleiu*s, est-ce que tu la trouves bien?

— Tout à fait bien. Et puisque la place n'est pas assiégée...

— Mais, Clément, elle est chez ma grand'mère.

— Sois tranquille, je respecterai ton toit.

— C'est une personne de bonne famille.

— Alors on peut l'épouser I dit Thauziat, en riant. Puis redevenant sérieux et fixant ses yeux sur ceux

de Louis :

— Tu es bien pudibond, aujourd'hui. As-tu une arrière-pensée? Dis-la!

— Aucune.

Ainsi, par deux fois, et volontairement,Thauziat avait offert à Hérault l'occasion de parler. Deux fois, celuici recula devant l'obligation de se confesser à son ami. En cinq minutes, il s'était préparé de cruels regrets pour l'avenir.

Ils se rapprochèrent du groupe formé par les trois femmes et, dans l'obscurité grandissante, ils se mirent àcauser. Emilie, d'abord silencieuse, s'anima peu à peu, et son esprit, au choc de celui de Thauziat, commença à lancer des étincelles. Ces deux brillants virtuoses joutèrent alors, comme si, pour les applaudir, ils avaient eu une galerie de cent personnes. On eût dit que Clément voulait donner sa mesure, et qu'Emilie, heureuse de cette communauté d'idées qui se faisait entre lui et elle, s'ingéniait à lui fournir des thèmes pour ses variations.

M"® Hérault, Hélène et Louis restèrent, jusqu'à onze heures, à les écouter, sans s'apercevoir que l'air de la nuit devenait plus frais et que le silence de la ville devenait plus profond. H fallut que Louis s*écriât tout à coup : « Mais il va être bientôt minuit, » pour que le charme se rompît. Alors, avec un peu de langueur, j^me Hérault se leva , et tous prirent le chemin de la maison. Dans le vestibule, ils demeurèrent im instant réunis, pendant qu'Emilie, aidée par sa femme de chambre qui l'attendait, attachait son manteau.

— Voilà une charmante soirée, dit la grand'mère. — Qu'il sera facile de renouveler, ajouta Emilie, pour

peu que M. de Thauziat se prête à cette petite débauche. Il sourit sans répondre, désirant ne pas montrer trop d'empressement, s'inclina devant M™' Hérault et devant M"® de Graville, serra la main de Louis, puis se tournant vers M"* Lereboulley :

— Je vais vous mettre en voiture.

Ils sortirent et les trois habitants de l'hôtel les regardèrent s'éloigner :

— Quel charmant homme que ce Clément î dit M""® Hérault encore enthousiasmée. A le voir et à l'entendre ainsi, qui se figurerait que c'est im diable ? Car, ma chère Hélène, c'est un diable !... Pendant deux heures , là, comme il a été simple et gentil!... Moi, je l'adore, ce garçon-là!... J'espère bien qu'il reviendra...

— Ne te fais pas trop d'illusions, grand'mère, dit Louis. Thauziat est l'homme qui excelle le mieux dans l'art de se faire regretter. Il s'est mis en frais pour vous, ce soir; vous ne le reverrez pas avant quinze jours.

VOLONTÉ. i55

Louis, au fond de lui-même, espérait bien qu'il en serait ainsi. Mais il eut une déception. Le surlendemain, Thauziat revint, et, comme si une transformation aussi complète que celle de son ami s'était opérée en lui, il parut prendre un vif plaisir à la vie de famille. Il avait toujours été traité par M"»* Hérault comme Tenfant de la maison et, d'ailleurs, son intimité avec Louis expliquait la fréquence de ses visites. Cependant on eût pu remarquer qu'il ne se présentait qu'aux heures où il était sûr de trouver M"* de Graville auprès de M"* Hérault. Il se faisait bonhomme, du reste, avec une habileté et un tact surprenants. Il endormait les préventions d'Hélène, n'éveillait pas les soupçons de M"*® Hérault et avait presque donné le change à Louis. Celui-ci se disait : Clément, après tout, a vraiment de Taffection pour moi, il m'en a donné la preuve, pourquoi ne serait-ce pas pour me retrouver qu'il vient ici ?

Emilie était plus pénétrante et, dès le premier instant, elle avait vu plus clair que tout le monde dans l'esprit de Thauziat. Ce qui s'y passait était pourtant assez compliqué, mais il n'est pas d'analyste aussi subtil qu'une femme qui souffre, pour préciser les causes de sa soufrance.

Le premier jour. Clément était venu ù M"® de Graville par curiosité. Il avait voulu savoir ce qu'était la jeune fille. Froissé par l'hypocrite silence de Louis, il s'était promis de s'en venger en infligeant un peu de souci à son ami. Puis il s'était, lui-même, échauffé au jeu, et le charme d'Hélène avait achevé la défaite de cet invincible.

Elle l'avait conquis, c'était indiscutable. Il se plaisait auprès d'elle, même sans lui parler. Il passait très bien toute une soirée, à l'hôtel Hérault, à jouer au besigue avec la grand'mère, pour avoir le droit de regarder la jeune fille , travaillant auprès de la table , les yeux baissés sur son ouvrage. Il ressentait, à vivre dans le même air qu'elle, un plaisir nouveau, doux et puissant. Il ne se demandait pas où cette pente, qu'il descendait avec tant de rapidité, le conduirait. Il savait qu'il avait du plaisir à suivre la route, et que ce plaisir-là valait tous ceux qu'il avait pris jusqu'ici. Il s'étudiait à entrer dans la confiance d'Hélène et, très gravement, quand l'occasion s'en présentait, il lui parlait de son pays , de sa famille, de l'existence précaire qu'elle avait si vaillamment sup- \)ortée. Il rencontrait alors des mots d'une délicatesse infinie, pour lui exprimer l'admiration qu'il éprouvait pour elle. Et c'était un curieux spectacle que celui offert par ce blasé qui se retrouvait de Tinnocence et de la tendresse.

Emilie avait suivi, non sans mélancolie, le manège de Clément ; elle mesurait avec beaucoup de justesse les étapes successives fournies par lui sur ce chemin de la passion, et, voyant M"* de Graville rester impassible devant les grâces singulièrement flatteuses du jeune homme, l'estime qu'elle avait conçue pour elle dès les premiers jours, s'en était augmentée. A sa place, n'auraitelle pas répondu avec joie aux avances de ce séduisant amoureux? Qui aurait gardé une contenance si fermement digne? Qui aurait eu autant de politesse froide et de réserve aimable? C'était à croire,parmoments,qu'Hé-

lène ne se rendait pas compte des soins attentifs dont elle était Tobjet. Emilie résolut de sonder habilement ce cœur qm ne trahissait rien de ses sensations.

Traitée comme si elle avait été la fille de M""® Hérault, Hélène avait été installée à côté de la grand'mère. Une femme de chambre avait été attachée à son service, et eUe avait été comblée de présents de toute sorte. La jeune fille n'avait absolument rien à se mettre quand eUe avait cédé aux sollicitations de M"»* Hérault : Emilie eut la mission de courir les magasins avec M"® de Graville, et, dès les premiers temps, elles furent en familiarité. De son côté, LerebouUey avait fait un gracieux accueil à la nouvelle amie de sa fille, et l'avait attirée chez lui. Hélène n'avait point opposé de résistance. L'excentricité d'Emilie Tétonna ; sa nature, foncièrement bonne soussesdehors sarcastiques, lui plut. Elle devina le levain d'amertume qui aigrissait, à la surface, cette âme d'élite. Elle sut découvrir les trésors de délicate tendresse qui dormaient, au fond, comme des perles sous le tumulte des flots . La voyant soufl'rante et malheureuse, elle s'attacha à elle et se montra telle qu'elle était, sans défiance, dans toute sa naïve et tranquille droiture.

Elles étaient donc devenues, au bout de quelques semaines, tout à fait intimes. Elles passaient de longues heures dans l'atelier d'Emilie. Hélène s'était mise à peindre sur porcelaine avec beaucoup de goût, et, pendant qu'elle était penchée sur la table, un grand tablier à bavette serré à la taille, maniant délicatement le pinceau, M"® LerebouUey faisait son portrait. Un après-midi qu'en fumant une cigarette Emilie donnait des conseils

à Hélène qui copiait un plat persan décroché du mur de Fatelier, elle dit à sou élève :

— Je ne suis pas mécontente de votre portrait : il ne vient vraiment pas mal. .. Si vous voulez me le permettre, je renverrai chez Petit, à l'exposition des Internationaux.

Hélène leva la tête et, posant son pinceau :

— Je vous laisserai faire ce qui vous plaira, mais vous pourriez envoyer un morceau de peinture plus attrayant que ma figure.

— Êtes-vous sincère quand vous parlez ainsi?... Ou ne savez-vous pas que vous êtes extrêmement jolie?... Thauziat, qui est un connaisseur, pourrait vous renseigner sur ce point-là ; il ne vous quitte pas des yeux.

Une légère rougeur monta au front d'Hélène, mais elle ne répondit pas. Emilie voulut la pousser dans ses derniers retranchements :

— Ne vous êtes-vous pas aperçue qu'il vous aime?

— Croyez-vous que M. de Thauziat perde son temps à s'occuper de moi?

— Soyez tranquille... Il est bien convaincu qu'il ne le perd pas.

— En ce cas, il se trompe, dit M"® de Graville d'une voix ferme.

ÉmiMe laissa échapper un soupir de soulagement. Que Thauziat aimât Hélène, elle n'en doutait pas. Hélas 1 elle ne pouvait faire que celui qu'elle adorait sans espérance n'eût pas de regard pour les autres femmes. Elle savait qu'il n'avait pas rencontré, et qu'il ne rencontrerait pas souvent de cruelles. Mais c'eût été un déchirement pour

elle si Hélène l'eût aimé. De toutes les rivales qu'elle redoutait d'avoir, M"* de Graville était celle qu'elle aurait le plus péniblement supportée. L'amitié qu'elle lui avait vouée eût été empoisonnée* Et elle tenait presque autant à son amitié pour l'une qu'à son amour pour l'autre . Elle était tranquille maintenant. Hélène n'avait pas subi le charme, elle était sortie victorieuse de c^tte redoutable épreuve. Une bouche si fière ne mentait pas.

Ayant appris ce qu'elle désirait savoir, Emilie changea la conversation, et entre elles il ne fut plus question de Clément.

Après avoir si bien réussi auprès d'Hélène, elle voulut recommencer la même manœuvre avec Thauziat, et tâcher de l'amener à découvrir ses secrètes intentions. Elle savait que la tâche n'était pas aussi aisée et que celuici serait un autre adversaire que la confiante jeune fille. Ce fut Clément, lui-même, qui offrit à M"' LerebouUey l'occasion qu'elle cherchait. Un soir qu'il avait dîné chez le sénateur , en cérémonie , il était assis dans le grand salon , et écoutait patiemment M"*® OMfaun t qui chantait , avec plus de prétention que de voix , le délicieux lamento du Cid: « Pleurez mes yeux. . . » Comme la belle Anglaise finissait au milieu des applaudissements, Emilie s'approcha de Clément, et, lui montrant Diana :

— On lui a tellement répété qu'elle avait cent mille francs dans le gosier, dit-elle avec sa mine de gamin, (ju'elle fait des efforts effrayants pour tâcher de les faire sortir.

— Elle doit bien souffrir, dit froidement Thauziat, car elle pousse des cris terribles I

— Louis n'apprécie pas assez le service que vous lui avez rendu en le brouillant avec cette chère petite belle. . .

— Oui, il est bien tranquillement Faubourg- Poissonnière, lui!

— Si M"* de Graville avait voulu accepter notre invitation, il serait venu.

— Croyez-vous qu'il ne puisse se passer d'elle?*

— Je soupçonne qu'il a une forte inclination, très encouragée par M"* Hérault.

— Elle songerait à le marier avec M"* Hélène?

— Dame I Croyez- vous qu'elle soit de ces femmes qu'on puisse ne pas épouser?

Thauziat ne répondit pas. Il devint rêveur et sembla oublier qu'Emilie était auprès de lui. Elle n'osa pas lui parler. Elle eût donné beaucoup, cependant, pour connaître les pensées qui s'agitaient dans cet esprit hardi. Après quelques minutes de silence, il releva le front, et, comme continuant la conversation commencée:

— Peut-être est-ce, en effet, la femme qu'il lui faut... Si elle sait prendre de l'influence sur lui, tout ira bien*

— Je crois qu'il lui plaît beaucoup, ajouta Emilie. Une flamme passa dans les yeux de Clément, et sa

bouche se crispa. Mais aussitôt, avec un geste d'insouciance :

— Grand bien leur fasse à tous les deux!... Qu'ils soient heureux et qu'ils aient beaucoup d'enfants!

Il se leva et Emilie ne put rien obtenir de plus.

La vieille M""® Hérault, eUe, ne cachait pas ses impressions. Elle était folle d'Hélène. Jamais elle n'avait été choyée, gâtée comme elle l'était par la jeune fille.

Cette femme, rompue à une passivité absolue, n'avait pris que malaisément Thabitude de commander. Les soucis de sa fortune à gérer, de sa maison à conduire, lui pesaient comme une corvée. Elle s'en déchargea sur M"*" de Graville, qui sut se faire obéir et en même temps aimer par les domestiques. Elle avait une façon d'ordonner douce et gracieuse. Le maître d^hôtel, qui était une puissance, dit un jour à M™" Hérault :

— J'aime mieux un ordre de M"® Hélène qu'une prière de bien d'autres I

La grand'mère, émerveillée, put ainsi constater que sa fille adoptive avait ensorcelé tout le monde et gagné, petit à petit , sans qu'on sentît le moindre choc, une incontestable autorité. Elle avait coutume de dire : si Hélène me quittait maintenant, qu'est-ce que je deviendrais? Il est certain que si son petit -fils était venu, un matin, lui déclarer son amour, et lui demander la permission d'épouser la jeune fille, elle aurait accueilli cet aveu avec enthousiasme. Mais Louis, nonchalant, se contentait de jouir du bonheur que lui causait la présence de M"® de Gra\ille et ne songeait pas à modifier cet état de béatitude. Il était de ces gens qui prennent difûcilement ime résolution, mais qui, une fois qu'ils l'ont prise, s'y tiennent, même si elle est mauvaise, plutôt que d'en prendre une autre. Nature molle, surtout pour le bien, et qui n'avait de véritable ardeur que pour le mal.

A la suite de la conversation qu'il avait eue avec Emilie , Clément resta quelques jours sans se montrer, au grand étonnement des habitués du Faubourg -Poissonnière.

Louis le voyait chez Lereboulley et à Saint-Denis, car la combinaison du câble franco-américain devenait très sérieuse. Le sénateur, après avoir mûrement réfléchi, avait décidé, sur le conseil de Thauziat, de constituer une société anonyme et d'accaparer avec Louis et le richissime Yankee J. Arthur Smithson la presque totaUté des actions. Les deux extréndités du câble devaient être à Brest et à Panama. Le percement de l'isthme donnerait assurément ime importance considérable à TafTaire.

Lereboulley, très monté à la pensée de jouer im mauvais tour à la société anglaise du câble transatlantique, comme si c'était l'odieux sir James qu'il allait frapper dans ses compatriotes, développait ses idées, faisait des conférences, interrogeant Thauziat, sollicitant une approbation, que celui-ci donnait, mais du bout des lèvres, ne paraissant pas écouter ce que son associé lui disait. Visiblement, cet esprit si net, si vigoureux, était troublé et détendu. Louis, voyant cette mollesse et cette apathie, prit de l'assurance et jugea Clément moins fort qu'il ne l'avait cru jusqu'à ce jour. Incapable de soupçonner les tempêtes dont cette lassitude était la conséquence, il souriait et se disait : allons I je puis lutter avec lui et l'emporter. Il eut la hardiesse de demander à son ami pourquoi on ne le voyait plus Faubourg-Poissonnière. Thauziat lui lança un regard dans lequel Louis retrouva toute la railleuse acuité des jours passés, et tranquillement :

— Si tu tiens à ce que je vienne, je ferai cela pour toi» Hérault, piqué, se redressa, et, avec assurance :

— Mais ma grand'mère serait charmée de ta visite.

D'autant plus que nous allons partir pour Boisëise..;

— J'irai vous y voir aussi facilement qu'à Paris... à mon retour d'Inspruck.

— Tu pars pour l'Autriche ?

— Oui, je vais faire un tour chez les princes Wienitsgrœtz,quim'invitent,depuis(iesannées,àchasserrisard.

Louis se dit : c'est décidément bien fini, il ne songe plus à Hélène, et, en lui, ime grande sécurité succéda aune vive inquiétude.

C'était pourtant l'heure où Clément pensait le plus ardemment à la jeime fille . Cette nature fière et résistante ne se rendait pas sans combats, et, avant de céder aune passion si différente de celles qui l'avaient entraîné jusqu'ici, il se défendait de toutes sesforces. Il analysait le sentiment éprouvé, il discutait la personne qui le lui inspirait, il essayait de se prouver qu'elle ne valait pas le souci qu'il se donnait pour eUe. Il remplissait, vis-àvis de lui-même, le rôle d'un sage conseiller : il se montrait tous les dangers qu'un tel amour devait lui faire courir. Toutes ses critiques avaient pour point de départ cette phrase d'ÉmiMe LerebouUey : « Croyez- vous qu'elle soit de ces femmes qu'on puisse ne pas épouser ? »

Épouser, c'était une grave résolution à prendre, et Clément ne la prenait pas. S'il s'était agi de séduire Hélène, de l'enlever de chez M"*® Hérault , de lui sacrifier momentanément une partie de sa Mberté, il n'aurait pas hésité un instant. Ni les gémissements de Louis, ni les exclamations de la grand'mère ne lui auraient fait éprouver une émotion. Il aurait tout subordonné à son plaisir, comme il avait coutume de le faire. Et les conséquences

16i LES BATAILLES DE LA VIE.

de son action, quelles qu'elles fussent; ne Tauraient pas effrayé. Mais bouleverser sa vie , modifier sa situation sociale, du jour au lendemain changer la formule de son avenir, et tout cela pour ime femme ! Il en riait, avecdes convulsions de rage,mais il en riait, en jurant quïl ne donnerait pas un tel démenti à tout son passé.

Alors il fallait renoncer à Hélène? Oui, lui répondait sa raison. Mais tout son être se révoltait à la pensée qu'elle pourrait être à un autre, que ce corps souple frissonnerait enlacé par un bras qui ne serait pas le sien , et que ces yeux aux regards profonds se voileraient dans Textase d'une volupté qu'il ne partagerait pas. Quand ces idées s'emparaient de lui, il ne savait comment les chasser. La solitude, dans laquelle il avait élaboré tant de plans hardis et caressé tant de rêves souriants, lui était odieuse. Il fallait qu'il sortît de chez lui, et qu'il marchât. Encore le séduisant fantôme le suivait-il souvent, penché vers lui, semblant lui dire : pourquoi me fuis-tu? Ne serais-je pas une douce compagne pour ta vie ? Tu me trouverais toujours à tes côtés, prête à t'encourager, à t'admirer. Ton ambition, au moins, aurait un but, tes efforts ne seraient pas égoïstes, et tes triomphes, comme ilsdeviendraientplusbeaux,sinous étions deux pour nous en réjouir! Et il faisait de vaines tentatives pour éloigner de son esprit cette pensée obsédante.

Il avait repris l'habitude d'aller chez M"** Olifaunt. C'était là encore qu'il était le plus en sûreté contre luimême. La maison de la belle Anglaise était une sorte de lanterne magique dans laquelle défilaient des per-

sonnages nombreux et variés. Là, Thauziat n'avait pas le loisir de penser, et la distraction, pour lui, c'était le salut.

Diana avait voulu, dès le premier jour, l'interroger sur les découvertes qu'il avait faites à l'hôtel Hérault; mais Clément avait répondu avec un si visible ennui, qu'elle'n'avait pas insisté, quelque envie qu'elle en eût. Elle connaissait trop bien , et depuis trop longtemps , celui à qui elle avait affaire, pour s'émanciper avec lui, quand il ne paraissait pas d'humeur à le permettre. Elle avait eu, un instant, le soupçon que Thauziat était amoureux, mais il était si invraisemblable alors qu'il ne fût pas aimé, qu'elle n'avait pas cherché à s'informer exactement. Elle attribua à de graves préoccupations d'affaires l'humeur inégale de son ami. Elle le savait engagé dans de grosses entreprises que la misère générale et la stagnation des affaires pouvaient compromettre. Et, intéressée comme elle l'était, rien ne devait lui paraître plus légitime qu'une telle inquiétude. Cependant, LerebouUey affirmait que Thauziat se trouvait tout à fait àl'abri et que, s'il avait des soucis, ce n'étaient pas des soucis d'argent.

Diana essaya de quelques coquetteries afin d'amuser Clément, mais il ne parut pas s'apercevoir des avances qu'elle lui faisait. Il continua à la traiter comme un camarade et à sortir beaucoup avec elle. Il ne s'occupait pas de savoir où elle le menait. On donnait rendez-vous à sir James, qui arrivait d'une vente à l'Hôtel Drouot, ou d'une visite chez un marchand, un nouveau bibelot dans sa poche, et on allait finir la soirée dans un caba-

ret àlamodeoudans un petit théâtre avec LerebouUey.

Un jour, vers cinq heures, Clément et Diana, passant en voiture rue de Sèze, virent les affiches d'une exposition de peinture. La belle Anglaise eut la fantaisie de la visiter. Elle fit arrêter et entra. C'était une de ces sociétés, comme il s'en est formé beaucoup dans ces dernières années, en dehors du salon officiel et annuel, sortes de petites églises, où chaque artiste a sa chapelle. Beaucoup de gens du monde se sont joints aux peintres professionnels, et leur grand talent n'est pais un des moindres attraits de ces expositions particulières. C'était le jour d'ouverture, et le public se pressait nombreux dans les vastes salons. Diana et Clément commencèrent à tourner, évaluant, d'un œil distrait, les tableaux qui couvraient les murs, et observant, avec j)lus de soin, les visiteurs qui circulaient autour d'eux.

Déjà ils avaient rencontré plusieurs visages de connaissance et distribué, lui quelques coups de chapeau, olle quelques sourires, lorsque d'un groupe, formé à quelques pas d'eux, ces mots prononcés à haute voix : <^ C'est de M"® LerebouUey, » attirèrent leur attention. Ils s'avancèrent, et, brusquement, Clément demeura immobile, les yeux fixes. Sur une toile encadrée de noir, avec son sourire grave et ses yeux fiers, il venait de reconnaître celle à qui il ne cessait de penser. Diana Tcxamina avec étonnement et le voyant arrêté, un peu nombre, devant le portrait, elle dit :

— Eh bien ! Thauziat, qu'y a-t-il donc ?

Il ne répondit pas. Il semblait que le portrait Tattilât et que ses yeux ne pussent s'en détacher.

r'fflx"*^'

VOLONTÉ, ' i67

M"*' Olifaunt pensa : quelle est la femme qui produit sur cet esprit si ferme un si puissant effet qu'il oublie tout, pour se perdre dans une contemplation extatique? Est-ce donc elle qui est la cause de ce trouble singulier dont nous ne pouvons découvrir les motifs ? Qui est-elle? Emilie Lereboulley la connaît; cependant, je ne Tai jamais rencontrée et sa figure m'est complètement inconnue.

Elle réfléchissait, laissant Clément à son adoration, et regardait la foule qui s'écoulait lente, avec un murmure de voix étouffées, quand une exclamation de son compagnon la fit retourner : devant elle, la femme qui avait posé pour le portrait s'avançait , accompagnée d'Emilie Lereboulley et de Louis Hérault.

Clément était devenu très pâle. Diana sourit et, entre ses dents, elle murmura :

— Tout s'explique I

Un espace de quelques mètres séparait les deux groupes. Instinctivement, Hélène s'était arrêtée en voyant Thauziat avec la belle Anglaise. Emilie avait pâli et Louis avait jeté à son ami un coup d'œil plein d'angoisse. Ce fut Clément, le plus troublé pourtant de ceux qui se trouvaient en présence, qui rompit le premier la glace, n s'approcha d'Hélène, et, la saluant avec cette grâce respectueuse qui plaçait en un instant une femme à sou véritable rang :

— Nous admirions votre portrait, Mademoiselle, ditil, à cause de vous , dont il reproduit si fidèlement les traits... Maintenant que nous pouvons le comparer au modèle, nous allons l'admirer à cause du peintre, dont

cette comparaison affirme si complètement le mérite.

— Allons ! Monsieur de Thauziat, fît Emilie, nous acceptons la première moitié de votre compliment. On peut louer la beauté du modèle, quant à l'œuvre...

Elle s'arrêta, et affectant de découvrir Diana :

— Eh ! ma chère Madame Olifaunt... pardonnez-moi, je ne vous avais pas vue... Louis, M""® Olifaunt...

Louis s'était incliné, mais l'Anglaise ne tourna même pas la tête de son côté. Elle dévorait des yeux celle en qui elle devinait une rivale. Ses lèvres se pincèrent, ses yeux bleus devinrent couleur d'acier. Elle fît un pas en avant, et s'adressant à Emilie :

— Ma chère, je vous prie, présentez-nous donc l'une à l'autre, mademoiselle et moi; je serais si heureuse de faire la connaissance d'une personne charmante et que vous aimez, xe le vois. . .

— Beaucoup I répliqua Emilie, d'un ton presque menaçant. Mais puisque vous le désirez. . . Ma chère Hélène, j^jmo Olifaunt, une de nos plus jolies femmes... Chère Madame, M"® deGraville...

Diana ne parut pas remarquer l'extraordinaire impertinence avec laquelle Emilie venait de renverser l'ordre des présentations, ni l'accent dédaigneux avec lequel elle l'avait qualifiée : une de nos plus jolies femmes. Elle marcha vers Hélène, et lui tendant la main :

— Très heureuse. Mademoiselle... vraiment très heureuse ! Vous êtes l'amie de M"® Lereboulley, nous aurons donc certainement l'occasion de nous rencontrer... Ce sera pour moi un très vif plaisir... croyez-le bien...

Elle fit alors un signe de tête à Louis, et, passant entre M"* de Graville et lui, très bas :

— Tous mes compliments, dit-elle, avec une ironie qui le fit tressaillir.

Un instant encore , elle resta à regarder Hélène et Louis, sans parler, son méchant sourire sur les lèvres, puis elle laissa échapper ces mots :

— Décidément, très bien !

Elle prit le bras de Thauziat , salua légèrement les deux femmes, dit tout haut :

— Au revoir !

Et s'éloigna. Hélène la suivit un moment des yeux, admirant la grâce de sa démarche , la souplesse de sa taille, l'aisance de ses mouvements. Puis, revenant à ÉmiUe :

— Ainsi, djt-elle, c'est cette fameuse M"*® OUfaunt, dont je vous ai entendue si souvent parler,

— Oui, ma chère, la di\ine Diana, elle-même, épouse de sir James Olifaimt, baronnet.

— Pourquoi nous a-t-elle regardés si fixement, pendant quelques secondes, M. Hérault et moi ?

— Parce qu'elle connaît votre histoire, et qu'elle sait que M°*® Hérault vous aime comme si vous étiez sa fille.

Une rougeur monta au visage d'Kélène. Elle hocha la tète :

— Dans ses yeux j'ai vu de la haine. Je suis pau\Te et modeste ; elle est riche et superbe. Pourquoi me haïrait-elle ?

— Parce que certaines natures, répondit ÉmiUe, comptent leur bonheur pour rien et n'estiment que ce-

i70 LES BATAILLES DE LA VIE.

lui des autres. L'envie corrompt leurs jouissances. Et, h moins de voir tout le monde misérable autour d'elles, et d'être seules triomphantes , elles n'ont pas une satisfaction complète. Diana est de ces natures-là. Elle vous a vue tranquille, gaie, entourée, elle oublie sa tranquillité, sagatté et son cortège d'admirateurs.Un instant lui a suffi pour vous haïr : elle vous a devinée heureuse.

— Elle a deviné juste, dit Hélène, avec un accent profond , et elle peut me haïr, car c'est vrai : j e suis heureuse I

Louis eut un mouvement pour aller à la jeune fille, pour lui prendre la main, et lui exprimer la joie qu'elle venait de lui faire éprouver. Un coup d'œil d'Emilie l'arrêta, et, le cœur plein d'une ivresse délicieuse, il suivit celle qui semblait si bien le guider vers le plus souriant avenir.

Pendant ce temps-là, M°*® OUfaunt au bras de Clément continuait sa visite. Elle ne regardait plus les tableaux, elle ne cherchait même plus, dans la foule, les visages de connaissance. EÛe songeait. Ils descendirent ainsi l'escalier de pierre, et se trouvèrent dans le vestibule, devant le tourniquet du péage. Ils sortirent et montèrent en voiture. Aussitôt qu'elle fut assise, Diana, se tournant vers son compagnon, lui dit d'une voix sèche :

— Voilà donc la demoiselle de compagnie que ce petit niais de Louis courtise à domicile ? Elle n'est pas mal, en somme , et je comprends que la vieille M™® Hérault soit enchantée. Une maîtresse à la maison. . . c'est le rêve de toutes les mères ! :. . Ainsi, le cher enfant ne sort plus, et, au heu de le déranger, l'amour le range.

Elle allait sans doute continuer à répandre en paroles

la rage qui la dévorait, mais Thauziat lui posa la main sur le bras et lui dit :

— "M"" de Graville est la plus honnête des femmes, et je vous serai obUgé de ne plus parler d'elle devant moi.

A ces mots une clarté se fit dans Tesprit dQ Diana : elle laissa échapper une exclamation et, frappant un petit coup sec de son ombrelle dans la paume de sa main :

— Sotte que je suis I s'écria-t-elle. Je n'avais pas compris I Mais j'y suis, maintenant : vous aimez M"° de Graville, et vous êtes en rivalité avec Louis Hérault I Vous, Qément, vous?

n ne répondit pas, son visage resta immobile, mais ses doigts crispés tordirent ses gants qu'il avait défaits.

— Savez-vous que c'est un fier triomphe pour la jeune personne! Troubler si prof ondément le beau, l'invincible Thauziat... Alors elle vous résiste?

— Je ne lui ai jamais dit un mot qui pût lui faire soupçonner que je Taime...

— « Que je l'aime » , répéta Diana. Le mot « aimer» me produit im singulier effet dans votre bouche, s'adressant aune autre qu'à moi, Clément, je ne vous le cache pas !

— Allez-vous être jalouse de moi, en même temps que de Louis? répliqua Thauziat, sur les lèvres duquel glissa un fugitif sourire.

-— Elle me déplaît passablement , à vous dire vrai, cette demoiselle I ... Et alors vous brûlez pour elle d'une flamme secrète ? C'est assez romanesque, ça, mon bon, pour un homme pratique I Vous êtes , depuis quinze jours, comme une âme en peine. . . Qu'est-ce qu'on pourrait bien inventer pour vous soulager ? Voulez-vous que

j'aille demander pour vous la main de la belle? Je vous servirais volontiers de mère, pour la circonstance , vous

' savez? Lereboulley et sir James, comme témt>ins...

1^ Mills ça ne serait pas mal I

I — Ne plaisantez pas, Diana, c'est très sérieux.

— Je vous parle de mariage I Qu'est-ce qu'il vous faut de plus sérieux? Vous ne pensez pas à épouser? Alors pouvez- vous faire autrement?

— Je veux oublier. Pour la première fois de ma vie, je ne suis plus maître de moi-même... Vous me con- Tiaîssez assez pour comprendre que j'en souffre. Qu'estce qu'un homme à la merci de son cœur? Jusqu'ici, le rrnena sui\i les ordres de mon esprit... Je veux le con- Ij aindre à obéir... Je partirai.

— Mon cher, dit Diana, l'absence tue un caprice, mais ^ infie une passion.

— Si je souffre trop , je reviendrai. Alors ma résolution sera prise, et je ferai tout pour que celle que j'aime soit à moi.

— Et si elle en aime un autre?

— Je ne le souhaite, ni pour elle, ni pour cet autre, ni pour moi.

— A la bonne heure ! Je voUs retrouve.

Clément ne répondit pas. Diana, enfoncée dans le coin

capitonné de la voiture,songeait, et déjà,dans son esprit, apparaissait l'image de Louis suppliant et reconquis. Avec une joie cruelle elle l'attachait par des Uens habilement serrés et, sur cet esclave, ivre de ses philtres airioureux, elle se vengeait de l'humiliation qu'il lui avait fait subir.

Boissise, depuis le jour où la grand'mère s'était décidée à y camper, pour ne pas se séparer de son petitjfîls, avait -subi quelques changements. Autour du château , fastueusement restauré par Pierre Hérault , un millier d'hectares avait été groupé. Un lac, creusé au milieu d'une prairie, étendait ses rives gazonnées jusqu'aux premiers arbres de la forêt. Dans une île , au sommet d'un promontoire élevé, encadrée par la verdure, la colonnade blanche d'un petit temple se dressait, comme dans les charmantes compositions d'Hubert Robert. Les allées du parc formaient des voûtes sombres, éclairées, le soir, par des candélabres que le gazomètre, construit dans les communs, alimentait abondamment. Partout la nature avait été aidée par le progrès.

Devant le perron, s'offrait, majestueux et superbe, un jardin à la française, dont chaque carré était orné, au centre, d'une immense corbeille au-dessus de laquelle, en forme d'anse , se développait un arceau de fer re-

couvert d'un rosier grimpant et, à chaque extrémité, d'un cône de quatre mètres, rouge, fleuri, fait de deux mille pots de géranium habilement étages. Dans les plates-bandes, des azalées, dont la tige portait des fleurs roses en haut et blanches en bas, triomphe d'une greffe savante. Les écuries, reconstruites, pouvaient contenir vingt chevaux, les jours de chasse à courre, et la faisanderiepeuplait les bois de ses élèves pour les tirés d'automne.

Cette admirable propriété avait été à peine habitée depuis la mort de Pierre Hérault. Le personnel restait pourtant au complet. Tous les ans, au printemps, les jardiniers mettaient le parc en état d'être visité, garnissaient de fleurs les massifs, tondaient les gazons et les rafraîchissaient, pendant des journées entières, avec des pluies produites par d'ingénieux systèmes d'arrosage. Tous les étés, les gardes et les éleveurs lâchaient dans la chasse la même quantité de perdreaux, de cailles et de faisans. Tout était prêt pour recevoir les maîtres, et cependant Boissise était délaissée. Pendant huit jours, à l'ouverture, Louis venait, avec des amis, abattre quelques centaines de pièces, puis il repartait, et, de l'année, on ne le revoyait plus.

L'existence dans ce grand château, en tête-à-tête avec la bonne M""® Hérault , lui aurait paru insupportable. Lereboulley avait beau s'installer pendant deux mois, son voisinage n'était pas suffisant pour attirer Louis. Le Parisien n'avait pas, comme le sénateur, le souci de grands intérêts politiques, pour l'occuper, dans l'Eure, pendant des semaines entières. U n'avait pas de popu-

p-'fT-ï.'V^ ;-

VOLONTÉ. i75

larité à soutenir, d'influence à faire prévaloir, de tournées électorales à entreprendre. Et lorsque la ressource des*en'allerpasser la soirée dans un fauteuil d'orchestre, de tailler une banque au cercle, ou de visiter quelques galantes amies lui manquait, les journées se traînaient, pour lui, maussades et décolorées. Et, au bout de huit jours, pris de la nostalgie de Paris, il n'avait plus qu'une pensée, demander la voiture, fuir ce Silence mystérieux des bois, cette étendue absorbante des plaines, et rentrer dans la ville où tout était bruit et où aucun horizon n'était sans bornes.

Pour la première fois , en y voyant M"* de Graville , Louis découvrit à Boissise des charmes qu'il ne lui connaissait pas. 11 ne fut plus rongé, comme autrefois, par un incurable ennui. 11 s'étonna de trouver cette solitude moins vide, sans se rendre compte qu'elle était peuplée de ses rêves et de ses espérances. En compagnie de la jeune fille, il visita les jardins, les potagers, les dépendances, et s'intéressa à toutes les choses qui l'avaient, jusque-là, laissé indifférent. La variété du savoir d'Hélène le stupéfiait. Élevée jusqu'à seize ans à la campagne, elle connaissait tous les secrets de Télevage et de la culture. Aux yeux de ce Parisien qui ne savait pas, dans un champ, distinguer le blé de Tavoine, elle passa pour un prodige. Il dit à M°** Hérault, dans un accès d'enthousiasme :

— M"® de Graville est vraiment extraordinaire î Elle sait tout I

La vieille dame ne le démentit pas. Elle n'était pas éloignée de croire que la jeune fille résumait toutes les

perfections. Échauffée par Tardeur de son petit-fils, elle se joignit auxjeunes gens, etleur fit les honneurs de ses ^serres. Mais il arriva ceci, que Louis ne prit aucun plaisir aux explications de sa grand'mère. Il pensa que Fhorticulture n'était pas, décidément, aussi amusante qu'elle en avait l'air, et il lui parut que les conférences, sur la variété des fleurs, n'avaient de prix que quand elles tombaient de certaines lèvres. Il avait, la veille, passé une heure délicieuse à examiner de simples giroflées et des pois de senteur, qui grimpaient au tronc des arbres, dans la cour des communs; il bâilla à se décrocher la mâchoire dans la serre aux orchidées, devant des produits à la fois admirables et monstrueux, qui valaient deux mille francs la pièce. Il fut donc fatalement amené à cette conclusion, que toute sa joie lui venait de l'intimité avec Hélène , et que les promenades n'avaient d'agrément qu'autant qu'elles lui offraient la jouissance exclusive de la société de la jeune fille. Tout le mal résultait de la présence d'un tiers, fût-ce sa grand'mère, qui n'était pourtant pas gênante, mais qui avait ce tort impardonnable de faire tenir Hélène sur la réserve, et de l'empêcher de se montrer dans toute sa naïve et charmante exubérance.

Car, depuis qu'elle avait retrouvé l'air des bois et des plaines au milieu desquels s'était écoulée son enfance, M"® de Graville avait été prise d'une sorte d'ivresse, et une floraison soudaine avait donné à sa beauté grave une suavité et un éclat tout nouveaux. La pâleur qu'avait mise sur ses joues le travail sans répit dans l'atmosphère étouffée d'une chambre étroite, avait disparu. Un

sang plus chaud teinta ses joues , ses yeux brillèrent plus vifs. Il se fit en elle une transformation aussi complète au moral qu'au physique. Cette nature, jusque-là comprimée par les soucis et la souffrance, s'épanouit^ comme un arbuste glacé par le vent d'hiver au soleil du printemps. Le pli sérieux de sa bouche s'effaça dans les sourires, et sa froideur un peu sévère se fondit en une expansive gaîté. Elle fut vraiment heureuse, et devint plus séduisante encore par le rayonnement de ce bonheur. M™® Hérault et Louis assistèrent, étonnés et ravis, à cette éclosion de la jeune fille. Ils s'en attribuèrent l'honneur, et s'attachèrent d'autant plus à celle qu'ils considéraient comme leur création. La vieille grand'mère eut des satisfactions maternelles à voir se développer ce corps charmant, qui prenait, de jour en jour, plus de grâce et d'élégance. Louis demeura ébloui par les feux de cette imagination qui, en un instant, délivrée du joug de la misère, se révélait à la fois puissante et exquise.

Au bout de quelques jours, Emilie Lereboulley, installée avec son père à Évreux, fit son entrée à Boissise. Alors l'existence des jeunes gens prit une activité nouvelle. Ils parcoururent, tous les trois, le pays dans la petite charrette d'Emilie traînée par un vigoureux cob dlrlande, court de jambes et vigoureux d'encolure.Ils revirent ainsi le fameux chemin de traverse dans lequel M"* Lereboulley, embourbée avec son équipage, avait, pour la première fois, rencontré Louis. Ils allèrent déjeuner aux ruines de Saint- Wulfrand, gais comme des écoliers en vacances, lâchés à pleine volée sous le cou-

i78 LES BATAILLES DE LA VIE.

vert de la verte forêt, dans le profond silence des halliers, troublé seulement, aux heures chaudes, par l'appel plaintif du coucou mélancolique, ou par le départ effaré et criard d'un geai dérangé dans le feuillage.

Ils allaient par les routes, lourds de fatigue, appesantis parle grand air, ne parlant pas, et enchantés, comme s'ils s'étaient dit les choses les plus délicieuses, tant ils avaient de plénitude heureuse dans le cœur. Assis sur un revers de fossé, au pied d'un grand chêne à travers les branches duquel le soleil filtrait ses rayons d'or, Louis passait des heures à contempler furtivement Hélène. Il sentait une envie de se jeter à ses pieds, de lui dire : « Je vous adore, soyez à moi, et de ma vie faites une éternité de tendresse. » L'effort à faire pour lui parler, l'indécision de son caractère, la crainte de déranger l'harmonie de ces jours radieux, l'arrêtaient. Il se disait : « A quoi bon ? J'ai bien le temps. Serais-je plus heureux si elle ^tait ma femme? Quelle félicité plus grande pourrais -je éprouver par elle? » Il ne désirait pas Hélène. Son amour, pour la première fois depuis qu'il avait senti son cœur battre, était chaste. Il y avait dans le sentiment éprouvé quelque chose de très fraternel. 11 admirait, chérissait la jeune fille. Elle ne troublait pas ses sens. 11 eût pu s'égarer dans les bois et passer toute la nuit, auprès d'elle, sous l'abri d'une cabane de bûcheron , sans se laisser emporter à la saisir dans ses bras. A la pensée qu'il pouvait la perdre, qu'elle procurerait à un autre les joies morales qu'il goûtait, il aurait été pris d'un violent désespoir. Elle lui était maintenant indispensable pour vivre, et pourtant il n'au-

VOLONTÉ, ilO

rait pas fait tout au monde pour la posséder. En elle , il y avait une majesté virginale qui le troublait. Il la regardait un peu comme une déesse avec laquelle les mortek n'avaient pas le droit de s'émanciper. Son aniour était mélangé de respect. Et ce respect, qu'il n'avait jamais encore éprouvé en face d'une femme jeune et jolie, arrêtait les aveux sur ses lèvres.

Il était cependant impossible d'être plus simple, plus gaie, plus avenante que se montrait M"* de Graville. Sa hauteur, qui n'était que de la sauvagerie, avait disparu. Elle traitait Louis comme un frère , comme un camarade, avec un peu de déférence, née de la gratitude de cette âme délicate pour le fils de celle qui l'avait mise hors de peine. Elle avait pour lui une profonde tendresse, faite des rêves d'autrefois et de la réalité d'aujourd'hui. C'était toujours, pour elle, le jeune homme frêle et pâle qui traversait la cour de l'hôtel, en deuil de son père , et qu'elle suivait avec des yeux si pleins d'affectueuse pitié. Il avait le même pas nonchalant, la même tournure gracieuse et un peu féminisée, le même regard doux. Il n'était pas changé, quoiqu'une fût plus triste. Elle le retrouvait tel qu'elle l'avait deviné : faible au moral, prompt à se laisser dominer, mais capable de toutes les violences quand il se sentait un appui. Homme resté enfant, et qui avait besoin d'être guidé dans la vie pour n'être pas la proie des sots et des méchants.

Elle connaissait, maintenant, pour en avoir, à satiété, entendu parler autour d'elle, l'importance desforcesindustrielles placées dans cette main débile, etelle voyait,

i80 LES BATAILLES DE LA VIE.

avec impatience, qu'elles restaient à Tabandon. Comprenait-on le fils d'un grand industriel qui laissait la direction de ses usines à des étrangers, et qui vivait dans la mollesse, au lieu de mettre en mouvement lui-même tous les ressorts de Timmense machine ?0h! si elle avait été homme, et si la charge d'une pareille œuvre à conduire lui était échue, avec quelle passion elle y aurait consacré touteslesressources de son intelligence ! Quelquefois elle parlait ainsi, devant lui, avec ménagement, pour ne pas le blesser par l'expression complète de sa pensée, qui contenait un blâme sérieux. Mais elle essayait de le piquer, de le pousser, pour voir s'il aurait un accès d'enthousiasme. Elle disait :

— La première vertu d'un homme c'est le travail... Ou'est-ce qu'un homme qui ne fait rien?

Il répondait en souriant :

— Un homme qui ne fait rien, c'est un homme qui jouit de la vie, qui court dans les bois, qui se repose à Tombre, et qui, toute la soirée, cause avec vous, mademoiselle Hélène : c'est un homme heureux.

— Mais est-ce un homme utile?

— Utile à lui-même, et grandement.

— Est-ce suffisant?

— Cela dépend des goûts.

— Maisenfin, sivous étiez pauvre, monsieur Hérault?

— Je ferais comme les autres, je m'arrangerais pour ne plus l'être ; mais, très heureusement, mongrand-père et mon père s'en sont occupés avant moi.

— Et le grand patrimoine qu'ils vous ont légué, vous le laissez aller à l'abandon?... Toute fortune quin'aug-

mente pas diminue, comme le disait si bien M. Lereboulley, l'autre jour. Voulez-vous donc finir par vous ruiner?

—J'en aurai toujours assez, et assez longtemps pour moi... Ah I si j'avais des héritiers, si je devenais, à mon tour, chef de famille, peut-être changerais-je d'idées... Mais pour qui voulez -vous que je me préoccupe? Je n'ai pas le goût du travail pour le travail... Se donner de la peine pour un être cher, pour une femme, pour un enfant, cela se conçoit; mais le faire uniquement par amour de l'agitation, par désir du gain, non, je ne m'y sens pas porté.

Emilie alors, avec son ironique sourire, terminait la discussion :

— Petit Hérault, tu n'es qu'un décadent du grand Hérault, et du moyen Hérault. Tu finiras fatalement sur la paille, mon bel ami, à moins qu'une main énergique ne te soutienne. D'ailleurs, au fond, n'est- il pas profondément moral que le gros tas d'or que tu possèdes, et que tu n'as pas gagné toi-même, retourne à la masse de tous ceux qui peinent et se démènent dans des labeurs quotidiens? Ne t'efiTarouche pas, et ne lève point les bras en l'air, enm'accusant d'être socialiste... Il est prouvé que, dans le temps oîi nous vivons, les fortunes ne durent pas pendant plus de trois générations. Le père la gagne, le fils la conserve et le petit-fils la croque... Tu es lé petit -fils, Louis Hérault -Gandon, et tu as de bonnes dents, tu l'as déjà prouvé en mangeant tout ce que t'avait laissé ta mère... Le reste y passera, à moins qu'on ne te mette une fameuse muselière]

iiim

— Merci. Il ne te faut rien pour la peine?

— C'est gratis, mon enfant. Profites-en, si tu peux. Mais ce n*est pas probable.

Quelquefois, Louis, poussé à bout par les arguments des deux femmes, disait en affectant un air sérieux :

— C'est bien : pour vous donner satisfaction, je vais rentrer à Paris, et aller à l'usine.

Ce à quoi Emilie répondait :

— Ne fais donc pas ça. Tu auras chaud en chemin de fer, tu iras au cercle ce soir, tu perdras un millier de louis au baccara, et tu seras revenu ici demain pour dîner... Alors, à quoi bon te mettre en route !...

Louis riait, et on partait pour la promenade. Mais Hélène n'était point satisfaite, elle trouvait qu'Emilie ne prenait pas Hérault assez au sérieux. Cette affectation de le traiter toujours comme un grand enfant sans courage, la froissait. Il semblait qu'on lui faisait un affront à elle-même en doutant des facultés du fils de sa bienfaitrice. Elle en parla à M"® Hérault, qui lui donna raison. Elle aussi, la vieille mère, elle désirait voir rhéritier du nom faire enfin œuvre d'homme, et prouver que, dans ses veines, coulait le sang vigoureux de sa race.

Elle avait toujours espéré qu'après avoir jeté au courant de la vie le trop-plein de sa jeunesse, Louis deviendrait raisonnable. La rapide métamorphose qui s'était opérée en lui depuis quelques semaines, annonçait l'évolution finale. 11 était en train de se ranger, c'était évident. Mais il ne fallait pas lui en demander trop, tout d'un coup. Il avait pris goût à la vie de famille. Lui, qui autrefois , pendant des mois entiers , courait les villes

- i*ti i.ifc.^i. I

VOLONTÉ. i83

d'eaux, Tété à Trouville, l'hiver à Monaco, jouant, soupant, faisant une fête perpétuelle, et pouvant être rencontré partout, excepté dans sa propre maison, il ne bougeait plus, et en paraissait bien aise. Il y avait là un tel progrès , qu'on ne devait pas essayer d'obtenir davantage, de crainte de tout perdre.

— Ma chère fille, voyez-vous, disait M"® Hérault, ici nous le tenons, mais s'il était à Paris, il suffirait d'une mauvaise inspiration pour qu'il commît encore quelque sottise. Ne l'envoyons pas à Paris, où il y a des amis qui, au cercle, vous gagnent votre argent, sans parler de beaucoup d'autres mauvaises connaissances... Gardons-le ici, c'est le salut pour lui : tant que nous l'aurons entre nous deux, il sera à l'abri de tout danger.

La vieille M™® Hérault soupirait et regardait la jeune fille, n'osant pas compléter sa pensée. Mais, au fond d'elle-même, elle faisait des vœux pour que son petitfils se décidât à épouser Hélène. Qu'importait qu'elle fût sans fortune? Sa ferme raison et l'influence sans cesse grandissante qu'elle avait sur Louis Valaient plus qu'une dot. C'étaient des biens inaliénables, et qui auraient la sécurité et le bonheur pour intérêts. Et puis, donner à M"® de Graville une part de la fortune de la maison Hérault, c'était acquitter la dette contractée soixante ans plus tôt, et rendre à la descendante le bienfait des aïeux. Cette pensée la hantait. Mais elle ne s'en ouvrait ni à son petit-fils, dont elle avait peur de changer les bonnes dispositions, ni à Hélène, dont elle craignait d'éveiller les susceptibilités. Elle s'en rapportait, pour obtenir le résultat rêvé, à la camaraderie de la campagne,

à rintimité de^ courses dans les bois» à cette ivresse de vivre, fuile du clair soleil, de Tair pur et du parfum deis fleurs/ En attendant, pour ne point faire de Boissise une thé-

baïde, on recevait* Et Lereboulley aidant, rexistence était fort gaie. Les châteaux voisins s'étaient mis en frais, et la garnison d'Évreux envoyait ses plus brillants officiers. Des réunions s'organisaient toutes les semaines, et ce n*élaient que garden-parties, dans lesquelles les courses surTeau, la pêche, le tir au pigeon, le lavvntennis et la danse se partageaient les faveurs dt^s invités.

Le mois d'août arriva ainsi , et l'anniversaire de la naissance de M""* Hérault tombant le 10, Louis dilcida de donner une grande fête. On fit des invitations h Paris même, et le château se remplit, pour la première fois de la saison. On se serait cru revenu au beau temps de Pierre Hérault, quand il y avait à Boissise des hôtes par séries^ de semaine en semaine, comme dans une demeure royale. Le programme de la journée et de la soirée avait été réglé par Louis et Emilie: feu d'artifice, dont les charpentes se dressaient depuis la veille, et bal champêtre dont la tente de toile emplissait le grand rond-point dn parc. Sur les lacs, des bateaux chargeas de lanternes vénitiennes devaient porter des orchestres, cl répandre dans la nuit de joyeuses harmonies. Un dîner dans la grande salle à manger du château réunissait quarante convives-

A cinq heures, au milieu de la plus grande animation de tous ces jeunes gens et de toutes ces jeunes filles, Lereboulley, qui ne perdait jamais une occasion de con-

VOLONTÉ. ^8o

solider son influence auprès des maris en faisant la cour aux femmes, se présenta vêtu d'un pantalon gris^ d'un gilet blanc et d'un habit bleu qui, suivant l'expression d^Émilie, avait un petit air à la fois badin et di^ne, au milieu des habits rouges de la jeunesse. Après les premiers compliments et les saints oblig*5s , il traversa la pelouse sur laquelle une partie de paume était engagée entre quelques amateurs de mérite, et se fixant dans le groupe au centre duquel étaient M"* Hérault et Hélène il dit :

— Peut-être aUez-vou^ me trouver indiscret, mais je vous ai invité un convive, sur lequel vous ne comptiez pas,., S*il n'y a pas de place pour lui à dîner^ on le met- Ira à une petite table avec KJrailie...

— Qui est-ce donc ? demanda la grand'mère, un peu étonnée qu on pût en user si familièrement avec le nouveau venu.

— C'est Thauziati répondit le sénateur.

11 y eut dans le groupe un silence plein de trouble. Tous ceux qui le composaient échangèrent des regards où les sentiments éprouvés se trouvaient clairement exprimés. Il y eut là, pendant une seconde, entre Louis, Emilie et Hélène, un si complet accord, qu'ils n'auraient pas été plu? renseignés s*ils s'étaient confiés ce qui se passait, depuis deux mois, dans leur âme. L'arrivée de Clément, si imprévue, était, pour chacun d'eux, un motifd'angoisse. Louis frémissait à l'idée que son ami revenait » sans doute, pour Hélène, Emilie, avec amertume, pensait que Thauziat préparait quelque tentative suprême qui devait lui assurer le cœur de M^^^ de Gra-

t86 LES BATAILLES DE LA VIE*

ville, Hélène voyait^ dans Tapparltion du sombre visage, une menace pour la sécurité de Louis» et pour son bonheur à elle. LerebouUey, lui» avait continué son explication :

— Tl est arrivé tantôt par Texpress, 11 a pris un lo catis à Évreux, et a fait son entrée dans mon cabinett comme je me dii^sposaitu â partir. Je voulais l'amener tout de go* Il n'a jamais voulu y consentir, prt^ tendant que ce serait indiscret . . Gomme s'il n'était pas Tenfant de la maison ici, aussi bien que chez moi!... Bref, il est entendu avec ce cérémonieux garçon que, si on veut de lui Je lui renverrai ma voiture, sinon, il dtneratout^eul, et viendra nous retrouver ce soir,

— Vite, renvoyez-lui la voiture, dit M™^ Hérault. On se serrera un peu, mais il faut qu'il sait des nôtres.

Louis se tourna vers Hélène, et, un peu pâle, attacha sur elle ses yeux suppliants. Jamais il ne lui avait montré si pleinement qu'il l'aimait. Une joie profonde envahit le coeur de la jeune fUle-. Elle osa lui sourire, la léte haute, le regard fixe, comme pour lui dire : <* Ne craignez rien, je suis à vous, rien qu'à vous, et tous les don Juan de la terre ne pourront pas vous dérober votre bien. » Il baissa le front avec tristesse. Il connaissait Clément, et il avait peur. Hélène eut pitié de son angoisse, et s'adressant à Emilie :

— Venez-vous faire un tour, avec nous, du côté de la salle de danse?. . . 11 serait bon de voir si tout a été disposé, dans la décoration, comme vous Tavez prescrit.

Elle prit le bras de Louis, sans attendre qu'il le lui offrit, et tous les trois, ainsi qu*ils en avaient Tbahitude

VOLONTÉ. ' JRT

depuis leur intimité, ils suivirent les noires Méos du parc, se recueillant dans le souvenir délicieux des jours sans nuages, afin de prendre des forces pour affronter la tempête. Ils entendaient les cris joyeux des joueurs, et la profondeur muette des taillis frais et parfum i^s leur paraissait délicieuse. Ils n'allèrent même pasjuscju'à la tente du bal, sachant bien que la proposition d'Hélène n'était qu'un prétexte, et sans parler, à petits pas, ils revinrent, quand il ne leur fut plus possible de rester loin delà fête.

Le soir tombait, et les salons du château étaient éclairés. Ils gravirent le perron, entrèrent, et, debout, devant la cheminée, causant avec M"*® Hérault, la première personne, la seule qu'ils découvrirent, ce fut celui dont ils redoutaient tant la présence. Il avait maigri, de sorte qu'il paraissait de plus haute taille encore . Sa bell e fl^u re s'était creusée et, sur les tempes, dans sa noire chovolure, quelques fils d'argent brillaient. En apercevant son ami et les deux jeunes filles, il sourit, et ses yeux s'illuminèrent. Il marcha à Louis la main tendue, et, dans l'étreinte chaude et frémissante qu'il lui donna, il fîtait impossible de ne pas sentir qu'il était loyal.

Peut-être revenait-il pour conquérir Hélène. Mais, en tous cas, il ne tenterait la conquête qu'à visage découvert. Il devait espérer, car il était radieux. Jamais Hélène ne Tavait vu ainsi. Toujours, depuis le premier soir de leur rencontre, elle l'avait connu préoccupti et inquiet. Elle vit apparaître, là, le Thauziat d(is ^^rands triomphes, celui qui avait une élégance souveraine, un esprit éclatant et une grâce caressante, presque irré-

sistible. Jusqu^à cette marque blanche dans î5es cîieveux aux deux angles du front, quï lui donnait un air de doucf^ur qu'il n'avait jamais eu autrefois, ot qui, en tui 6tani un peu de son éclat diabolique, le faisait pluR huniainonjont beau.

— Je vous trouve un peu cliangé,dit Emilie, en le regardant avec tristesse, est-ce que vous avez été malade pendant votre absence ?

— Oui, j'ai eu despréoccupationsf^aves, de sérieux souci s , rêpondit-il , M aïs c'est passé . . . J 'ai pris mon part i.

Ils se regardèrent. Voulait-il faire entendre qu'ayant adoré Hélène, il s'était décidé à renoncer à elle ?0u bien , avec ia franchise orgueilleuse qui lui était habituelle, levait-il hardiment son étendard devant tous, et déclarait-il qu'il allait combattre? Il ne s'adressa pas particulièrement à Iirdène. Il ne prononça pas, devant elle, une seule parole qui put éclairer la situation. Il parla de ses chasses en Carinthie. Il décrivit les immenses forôts de pins séculaires, dont les troncs renversés par les ouragans étaient si gros , qu'il fallait des échelles pour les franchir; ses haltes matinales^ au sommet des montagnes, pour attendre Taurore qui fait chanter le grand coq de bruyère devant ses poules émerveillées. Il conta ses courses, sur les pics arides et dans les gorges profondes, à la poursuite du chamois si habile î\ deviner le danger, et les bonds affol^^s de la béte percée d*une balle, qui se cramponne de ses pieds tremblants au bord du précipice, et finit par rouler, pantelante, au pied du chasseur. Ce rafûné^ qui ne trouvait jamais le luxe parisien assez délicat, avouait avoir passé avec dé-

^m^s^ryy

lices deux semaines entières dans une cabane couvcrto de branchages, couchant sur un lit de fougères au sommet de TArlberg, n'ayant pour compagnons que dt? rudes paysans qui lui servaient de rabatteurs, et pour nourriture que le gibier qu'il tuait. Dans ces bois déserts, et dans ces rochers presque infranchissables, il était arrivé à perdre presque le sentiment de sa personnalité. Il revenait à la nature, et tous ses tourments avaient cessé.

Il eut, pour traduire ses impressions, une verve de poète, et tint ses auditeurs sous le charme. Tout avait disparu autour de lui, et, seul, il restait en évidf^nce. Il avait absorbé tous ceux qui étaient présents, comme le soleil, en apparaissant, pompe les nuages, les dissipe et monte éclatant dans le ciel devenu vide.

Pendant une heure, il n'y eut pas là un seul homme qui ne fût jaloux de lui, et pas une femme qui ne rendît hommage à son incontestable supériorité. 11 fut ce qu'il voulait être : dominateur. Il donna, à celle pour qui il avait développé toutes les forces de son esprit, Tirrécu sable preuve de son prestige et la mesure de sa puissance. Désirant être aimé, il démontra qu'il était digne de l'être. Mais tout ce déploiement était-il nécessaire ? Et, dans son cœur, une femme ne trouve-t-elle pas des arguments inattendus qui triomphent des meilleurs raisonnements de l'esprit?

— Mon cher Clément, vous êtes unique, dit M"^" Hérault pleine de ravissement, sans se douter, la candide vieille, qu'elle tirait à boulets rouges sur ses proprar troupes.

Et elle Taccabla de compliments et de gracieusetéSt jusqu'au moment où le maître d'hôtel annonça que le dîner était servi. Le repas fut long et maussade- Vimm en site de la table rendait une conversation générale difficile. Louis avait la femme du préfet à sa droite, et une vieille douairière des environs à sa gauche. Il fil des frais, mais avec effort. Son attention se partageait entre Hélène^ qui était à côté de Lereboulley, et Thauziat, qui avait Emilie pour voisine. Les forces étant ainsi divisées, toute bataille devenait impossible, El si un engagement avait lieu, ce devait être sur un terrain plus propice, LN n stant où on se leva fut un soulagemen t pou r tous, II faisait une chaleur insupportable dans les appartements, tandis que, sur la terrasse^ on jouissait d'une fraîcheur délicieuse ; aussi, en peu de minutes, les salons furent vides, et tout le monde se répandit au dehors. Les invités arrivèrent pour la soirée, et î^ouis, au supplice, fut obligé de rester auprès de sagrand'mère,afindele3 recevoir.

Il sentait que dans cette ombre qui entourait la terrasse, les parterres et le parc, Thauziat retrouvait sa complète liberté d action, qu'il pouvait s'upprocher^ parler, et que ce ne serait pas Emilie qui saurait opposer, par sa présence, un obstacle sufiisant h cet aventureux- Iiravaitvu à Tœuvre. 11 connaissait ces surprises qui, en une heure, faisaient tomber dans ses bras les femmes ave u gl é es pa r u n ve r ti ge. i n explicable , E t i l pâl i ssai t d ' i mpatience, fouillant la nuit du regard, prêtant Voreille aux bruits du dehors, n'apercevant que le ciel rougi par les illuminations, n'entendant que les éclats des fanfares et

yol:onté. lit

les rires joyeux de la foule rassembliîc. Où étaienUiis? Que faisaient-Us ?Que disaient-ils ?Au bout d'une heure, il n'y put tenir davantage et, entraînant M"*^ Hérault, il descendit.

Les premières fusses du feu d'artifice jetaient leurs lraîn<5es de flammes. Par moments, de grandes lueurs succédaient à l'obscurité et les groupes étaient (éclairés comme en plein jour. D'un coup d'oeil, Louis parcourut toute la terrasse, il ne vit ni Hélène, ni Emilie, niThauzial. Et le cœur serré» il resta immobile, n'osant pas aller à leur recherche, avec la certitude que, pendant ces instants d'horrible torture^ son sort se décidait. Une main, en se posant sur son épaule, Tarracha ù son affreuse inertie. Il se retourna : Emilie était devant lui, pâle et grave , Il ouvrait la bouche pour lui crier : où sont-ils? Mais elle parut avoir deviné son angoisse, car, tendant le bras dans la direcllon de la pièce d'eau, elle lui dit :

— Ils sont là-

11 distingua, parmi beaucoup de formes confuses, la haute taille de Clément, et, auprès de lui, la robe blan^ che d'Hélène. Ils étaient appuyés h la balustrade de pierre»

— ^Pourquoi n*es-lupas restée au près d*eux? demanda Louis.

Emilie eut un triste sourire :

— Parce que je les aurais gênés, comme tu les générais toi-même. Ils causent, laissons-les causer.

Une douleur brûla la poitrine de Louis, des larmes lui montèrent aux yeux, et il tomba sur un banc de marbre.

i9É LES BATAILLES DE LA VIE.

— ^ Faut-il donc renoncer à ton le espérance, niurmura-t-i!, et vais-je la perdre?

— Qui pi? ut <^(i vanter de connaître le secret d'une femme? dit Emilie en s'asseyant auprès de lui, Hélène est de celles tini ne disent leur pensée que quand elles ont décidé de la dire, et qui ne font que ce qu'elles veu-

. lent. Fatalement Thauziat devait Taimer ; c'est une na* ture identique à lu sienne. Jamais, s'il l'épouse, le hasard n'aura aussi exactement rapproché deux moitiés dans celte unité qui s'appelle le mariage.

Louis serra les poings, et relevant la tèto avec colère :

— Ta philosophie m'exaspère!.. J'ai envie de me lever et d'aller insulter Clément, le frapper...

— De quel droit? As-tu la prétention d'empêcher Hélène de l'aimer?

— J'ai la prétention d'essayer de le tuer, si elle me le préfère!..,

— S'il fallait verser le sang chaque fois que le coeur éprouve un mécompte, dit Emilie doucement , j*en aurais donc fait couler un fleuve, moi qui n'ai jamais été qu'un objet de risée ou de mépris.

— Maïs que veux-tu que je fasse?

— Rien. Tu n'es pas de ceux qui forcent la destinée, mais de ceuxqui la subissent. Tu as eu, depuis unmoiSf vingt fois Toccasion de dire h Hélène que tu Taioiais. Tu l'es laissé aller à la douceur d'aimer, et cela t'a sufli. ira fallu qu'un rîvaj parut pour te faire apprécier le bien que tu négligeais. Et, maintenant. Lu cries, tu menaces. Pourquoi?... M^^deOravilleesl libre. Elle peut choisir. Tu n'as pas la folie de penser que le peu qu'elle voua

doîtrengage?Elle a fait, pour vous, par sa présence dans votre maison, plus que vous n'avez fait pour elle, en la tirant de sa pauvreté... Si tu te jetais entre elle et Thauziat, à quel titre serait-ce? Es-tu son frère ou son fiancé ?

— Tu en parles facilement, dit Louis avec colère, si tu aimais...

— Moi? s'écria Emilie, dont le regard brûlant éblouit son ami. Moi!

* Elle éclata d'un rire cruel qui découvrit ses dents aiguës..

— Tu as raison. Je n'aime pas!.. Je suis condamnée à n'avoir que de l'amitié, et point d'amour... Mais, mes amis, je les chéris tendrement et, autant que je puis, intelligemment. . . Je te le prouve, en te retenant ici, âmes côtés... A présent, veux-tu un conseil, un bon? Ne te mêle point de ce qui se passe : tu ne peux qu'y gagner. Laisse agir les autres; reste impassible... Il y a des heures où la plus grande des habiletés, c'est de ne rien faire... Et puis, avec ta nature, si Hélène aime Clément, tu te consoleras.

— Jamais !

— Tes jamais et tes toujours je les connais : ils durent une semaine. Va, ne protes'te pas, ce sont les gens heureux qui oubhent. Je ne plains que ceux qui se souviennent.

Louis ne l'entendait plus, il s'était élancé en avant. Elle le suivit. L'entretien d'Hélène et de Thauziat prenait fin.

La jeune fille avait fait à Clément un signe de tête,

puis, à pas lents, elle était revenue vers la terrasse. Lui, très respectueusement, raccompagnait. En approchant, Emilie et Louis s'aperçurent qu*il souriait. Hélène était sérieuse. ^

— Il y avait longtemps que vous n'aviez vu M"« de Graville, dit Emilie à Clément, vous aviez beaucoup de choses à lui dire : il y a une heure que vous causez ensemble...

— Une heure ?répéta-t-il, en regardant Hélène, je ne l'aurais pas cru.

— Il parait que ce que vous disiez était intéressant! interrompit Louis en pâlissant, tant sa contrainte était douloureuse.

— Très intéressant, dit Hélène avec un calme qui terrifia Hérault, car il y vit un arrêt de mort pour son amour. M. de Thauziat me parlait de mon pays et de quelques personnes que j'ai connues autrefois... U m*a demandé des renseignements, que je serai en mesure de lui donner, j'espère.

— Demain? fit Clément.

— Demain, affirma M"* de Graville.

Ils échangèrent un regard qui fit bouillonner le sang dans les veines de Louis. Il eut la perception nette qu'on le trompait , et que les paroles , échangées devant lui , avaient un double sens. U se contint, tremblant, les tempes serrées, les lèvres sèches , espérant qu'un mot lui donnerait l'occasion d'éclater, de répandre sa rage comme un torrent. Ce mot ne fut pas prononcé. LerebouUey s'approchait avec M"® Hérault. Le moment était venu d'aller faire un tour dans le bal champêtre. La grand'-

mère prit le bras d'Hélène, sur qui elle aimait à s'appuyer, et chacun suivit à sa fantaisie.

De la terrasse au rond-point, la grande allée du parc était éclairée, comme en plein jour, par des cordons de gaz. Les oiseaux, tenus éveillés par la lumière, voletaient, effrayés, dans les branches. Et, à la surface des lacs, des carpes énormes, croyant voir le jour, suivaient les bateaux étincelants de lumière . Dans la partie du parc livrée au public, les gens du village, mêlés aux gens de la ville , circulaient, s'arrôtant aux buffets en plein vent qui avaient été préparés. Des soldats de la garnison étaient venus en permission, et jetaient, dans la masse noire de la foule, la note gaie de leurs uniformes.

Sous la tente on dansait. Là, deux cents personnes étaient réunies et, au son d'un orchestre juché sur une estrade, les jeunes gens tournoyaient sur le sol uni dé la clairière. Ce n'étaient pas des danses paysannes, mais des polkas et des valses, comme à la ville. L'animation était grande; cependant on sentait que tout ce monde avait la préoccupation de l'effet à produire. Chacun tenait à être distingué. Le menuisier de Boissise ayant voulu s'émanciper, mettre bas sa redingote, parce qu'il avait trop chaud, et crier un peu fort, avait été cueilli par le brigadier-garde du château et, dans le parc, on l'entendait encore brailler ses explications. Les demoiselles en robes claires se promenaient par groupes, avec des airs un peu pinces. Tout ce plaisir était guindé, et rien des mœurs franches et libres d'autrefois ne subsistait plus.

Lorsque M"« Hérault parut, suivie de ses amis, une

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acclamation violente s'éleva. LerebouUey, qui ne pouvait pas voir, dans son département, dix personnes rassemblées, sans prendre la parole, débita un petit speech, dans lequel il célébrait grandement la famille Hérault. Puis il fît, avec modération, Téloge du gouvernement dontil était un des principaux soutiens, et trouvamoyen de terminer par le mot : République. L'orchestre partit comme un tonnerre , mais ne joua pas la Mat'seillaise, le brigadier-garde de M"* Hérault, ancien sergent de Tarmée de Metz, ayant d'avance prévenu le chef que, s'il se servait de ses instruments pour faire de la politique, il aurait l'avantage de le coiffer de la grosse caisse. M"*« Hérault resta à regarder les ébats de ceux à qui elle avait préparé tous ces plaisirs, puis, un peu lasse, elle rentra au château.

Dans le grand salon on se mit alors à danser, comme on dansait sous la tente, mais sans entrain et presque sans plaisir. Ceux qui auraient pu donner essor à la gaîté étaient distraits ou tristes. Pendant deux heures, des couples se formèrent correctement, Hélène valsa deux ou trois fois, comme pour s'acquitter d'une tâche, mais ni avec Thauziat, ni avec Louis. L'un et l'autre se tinrent à l'écart, et ne l'invitèrent pas. Elle, visiblement troublée malgré l'empire qu'elle avait sur elle-même, demeurait près d'Emilie, qui ne lui parlait que de choses indifférentes et à de longs intervalles, respectant avec un tact exquis la préoccupation de son amie.

Vers une heure du matin, les deux jeunes filles sortirent sur le perron. La nuit était admirable. Le ciel d'un bleu sombre resplendissait d'étoiles. La lune, haute à

rhorizon, argentait de sa clarté pâle les futaies du parc. Les lacs étaient redevenus silencieux et déserts. Dans l'épaisseur des quinconces l'orchestre du bal résonnait, lointain. Une sérénité profondes'étendait sur les choses, et le calme de la iiature formait avec l'agitation des êtres un contraste imposant. Tout s'absorbait dans l'immensité majestueuse de l'espace ..L'illumination pâlissait, et la fanfare se faisait murmure. Un air doux, léger et transparent, enveloppait de bien-être ; les yeux se perdaient dans la contemplation, et l'âme dans la rêverie. Hélène et Emilie restèrent ainsi immobiles pendant assez longtemps, appuyées à la rampe de fer, regardant et se taisant. Puis M"* de Graville poussa un soupir qui fit lever les yeux à sa compagne . M^'® Lereboulley vit Hélène pâle et inquiète,* elle lui prit la main et d'une voix douce :

— Est-ce donc ce que vous a dit M. de Thauziat qui vous trouble à ce point?

— Oui, répondit-elle simplement.

— Il vous a déclaré qu'il vous aimait?

— Il m'a demandé si je voulais être sa femme.

Un silence se fit. Le cœur d'Emilie battait si fort, qu'il lui sembla qu'il allait sauter hors de sa poitrine. Il était donc arrivé ce moment terrible où tout son courage, toute sa vertu devaient être mis à l'épreuve. Elle se sentit moralement très calme, très maîtresse de sa raison. Sa souffrance n'était pas aussi vive qu'elle avait pu le craindre. Une soif de dévouement, une ardeur de mar- 'tyre la transportaient, et lui rendaient su pportable cette torture d'entendre dire que celui qu'elle adorait en ai-

maitune autre, et de la bouche de cette autre même. Sa chair se révoltait, mais son esprit, se dégageant des liens matériels, planait pur et fier au-dessus des angoisses humaines. Bile eut un mouvement d'orgueil en se découvrant si noble et si grande. Ce fut la jouissance suprême de cette âme, la revanche sublime de sa disgrâce et de son infériorité.

— Louis aussi vous aime, reprit-elle. Il ne vous Ta jamais dit, mais il faut que vous le sachiez.

— Je le sais.

— Est-ce donc là ce qui fait votre agitation et votre souci?

— C'est la première fois de ma vie, déjà pleine, pourtant, d'événements douloureux, que j'ai à prendre une résolution aussi grave. Je me suis défendue contre l'abattement et le désespoir, j'ai lutté contre la misère et les tentations mauvaises, j'ai eu du courage et de la décision. Mais il ne s'agissait que de moi. Ma résolution n'engageait pas l'avenir, elle ne risquait pas de compromettre le bonheur des autres. Tant qu'on n'a à répondre que de soi et pour soi, on est forte. Aussitôt qu'une responsabilité morale pèse sur vous, on se sent moins sûre de la voie à suivre. On s'y engage ayec moins de hardiesse. J'ai écouté ce soir, pendant ui|e heure, M. de Thauziat, et depuis deux mois, je vois M. Hérault, sans que j'aie rien fait pour l'encourager, s'occup^M^de moi, de jour en jour plus attentionné. Bien des têtes seraient tournées par un tel triomphe : être aimée de ces deuxhommes. Bien des femmes éprouveraientde la joie. Moi, je n'éprouve que de la tristesse. La réponse que je

donnerai, sera, pour l'un ou pour Tautre, une cause d'amertume et de chagrin. Et je me demande si je ne ferais pas mieux de quitter cette maison où je n'aurai apporté que le trouble.

— Si vous partiez, qu'y aurait-il de changé? Croyezvous que Thauziat et Louis ne sauraient pas vous rejoindre? Voulez-vous ne pas vous marier? Alors tout est dit, et au lieu d'un seul malheureux, il y en aura deux. Mais, si vous n'êtes pas vouée au célibat, alors il faut choisir. Accepter Thauziat qui se présente, ou laisser Louis se déclarer.

Emilie avait jeté ces derniers mots rapides et brefs, comme s'ils lui eussent brûlé les lèvres. Elle passa la main sur son front, puis de sa voix gouailleuse :

— Voynos, ma petite, est-ce que vous tenez à coiffer sainte Catherine ?

— Je n'avais jamais pensé à me marier dans l'humble condition où j'étais, mais rien ne m'éloigne du mariage.

— Alors?

— Ce n'est pas par hasard que je vous ai parlé comme je l'ai fait. M. Hérault n'a rien de secret pour vous, je viens d'en avoir la preuve, et vous connaissez très bien M. de Thauziat, qui est étroitement lié avec votre père. Vous m'avez témoigné de la sympathie, et je crois que vous avez de l'afiTection pour moi. Eh bien! rendez-moi un immense service : dans l'obscurité où je me trouve, éclairez-moi de votre raison. Donnez- moi un conseil.

— Ahl ah! ricana Emilie, c'est là ce que vous attendez de moi?... De vos deux bergers, vous voulez que je

VOUS dise auquel il faut donner la pomme... Ah! Ah ! C'est Ten vers du jugement de Paris 1 Et c'est moi, n'estce pas, qui suis Vénus? Ma parole, Vidée est charmante! Louis ou Thauziat? Thauzîat ou Louis? A quoi bon choisir ? Ne préférez-vous pas que nous tirions à pile ou face ?

Son rire, devenu presque convulsif, s*<î teignit dans un sanglot.

— Mon Dieu ! Qu'avez-vous donc? s'écria M"° de Gravillc effrayée, en saisissant Emilie par les épaules, car il lui sembla qu^elle allait s'évanouir.

— Rien! Laissez-moi! répondit la jeune fllle, en re* poussant sa compagne. Je suis sLupide, Ne me parlez pas. Dans un instant ce sera passé. -

Elle prit vivement son mouchoir, et se cacha la figure afin qu'Hélène, stupéfaite et glacée, ne vît pas couler ses larmes. Elle pleura follement, s'attachant àla rampe de fer pour ne pas tomber, puis, au bout de qiielques minutes, avec un geste d'orgueil, s'essuyani les yeux, elle tourna vers son amie son visage pâle, mais rasséréné :

— Yous avez bien fait de vous adresser à moi. De personne vous n'aurit^z obtenu un conseil plus loyal et plus désintéressé. Vous connaissez parfaitement Louis, auprès duquel vous vivez dans une intimité constante. Avec lui, point de dessous : c'est un être tout en surface. 11 est doux, mais faible. Incapable de faire sciemment du mal à quelqu'un, il peut rendre une femme très malheureuse par entraînement. N'ayant point de fermeté dans le caractère^ il ne saura pas revenir sur

une résolution mauvaise. S'il est soumis à une influence heureuse, il sera facilement très bon. Si Tinfluence à laquelle il cédera est pernicieuse, on doit attendre de lui les actes les plus dangereux pour les autres et pour lui-môme. C'est un véritable enfant, qu'il faudra conduire et qui, peut-être, ne se laissera pas faire. L'autre... que vous connaissez moins, car sa nature est compliquée et profonde, est tout l'opposé de Louis. Appuyée à son bras, une femme sera sûre de traverser l'existence sans périls et sans chagrins. Toute son énergie morale et physique, il la mettra en œuvre pour faire à celle qu'il a choisie une destinée heureuse et brillante. Quand il aura dit « je vous aime » et aura doqné sa foi et son nom, il sera fidèle et dévoué jusqu'à la mort. Celui-là est un homme. Il parviendra aussi haut qu'il lui plaira. Pour un esprit comme le sien, dans notre société abâtardie et débile, il n'est pointd'obstacle. Tout ce qui s'opposera à lui, il le renversera. Il a atteint, jusqu'ici, tout but qu'il avait marqué. Et je crois qu'il a tous les pouvoirs, hormis, hélas I celui de vous contraindre à Taimer. Mais, comprenez-moi bien : ayant le choix entre Thauziat et Louis, n'hésitez pas, ne commettez pas la folie d'hésiter. Aveuglément, les yeux fermés, rien que parce que je vous dis de le faire, tendez la main à Thauziat. Avec lui, votre destinée sera grande, sera heureuse, sera enviée. Il vous aime : ne soyez pas assez insensée pour le repousser. L'amour d'un tel homme, voyez-vous, c'est le rêve de toute âme. Vous avez su le mériter, il vous est offert, acceptez-le, et faitesen la joie de votre existence entière.

20â LES BATAILLES DE LA VIE,

Elle s'était animée en parlant, une rougeur montait à ses joues et uneilâmme brillait dans ses yeux. Hélène ravait écoutée, immobile, pesant toutes ses paroles. Lorsqu'ÉmiUe lui montra Louis faible et désarmé comme un enfant, un mélancolique sourire passa sur ses lèvres. Lorsqu'elle lui dépeignit Thauziat puissant et superbe, elle pencha son front assombri.

— Merci, dil-dlejeu oublierai jamais la preuve d'amitié que vous venez de me donner,

Emilie, sans dire un mot de plus, adressa à M^^"" de Graville un signe de tête et rentra dans It* salon. Elle fit ses adieux à AP° Hérault, serra la main de Louis eU prenant le bras de son père, elle s'éloigna. Depuis une heure, >I. de Thauziat était parti. Lorsque M. et M"" Lereboulley eurent quitté Boissise, la fête languit, et, presque en mémo temps, tous les invités prirent congé* Pendant que Louis veillait au départ, la grandmère resta dans le salon avec Hélène.

— Hé bien ï ma chère, dit-elle avec un air joyeux, voilà une belle fôte!... Tout a admirablement réussi^ et je n*ai rien eu à souhaiter, grlce à voua.

— Vous ne souhaitez vraiment rien, Madame? demanda Hélène.

— Rien, ma chère enfant, que la continuation du présent. Je suis très vieille, et la vie n'a plus de promesses pour moi. Je ne dois donc pas compter avec favenir. Aussi, tout ce que je demande^ c*est que ce qui est soit encore,,. Que je ne devienne pas trop ennuyeuse, pour ne point vous détourner de me teeiream* pagnie, et enltn qu'au moment où il faudraque jecëï^se

de vivre, vous soyez là, Louis et vous, près de moi, pour me fermer les yeux.

— Pourquoi finir cette heureuse journée par des pensées tristes? dit Hélène.

— Il dépend de vous qu'elles soient gaies, ma chère enfant, dit la grand'mère. J'exprime un désir : contentez-le. Depuis que vous êtes auprès de moi, tous mes soucis ont disparu, et je n'ai éprouvé que des satisfactions. Je crois bien que c'est à vous, en grande partie, que je le dois, et c'est si bon, ^ mon âge, d'avoir de la tranquillité dans l'esprit, etdela sécurité dans le cœur... Promettez-moi que vous me traiterez comme une véritable grand'mère, et que vous ne m'abandonnerez jamais ?

Elle Tavait attirée à elle, et la serrait dans ses bras. Hélène vit des larmes couler sur les joues ridées de la vieille fenrnie, et son cœur se gonfla. Elle se rappelaTarrivée de M"*® Hérault dans sa mansarde , elle se représenta, en une seconde, toutes les preuves d'affectueuse bonté qu'elle avait reçues d'elle, et se laissant aller presque à genoux :

— Vous aurez en moi une fille, dit-elle gravement, je vous le promets.

Elle sentit les lèvres de la grand'mère se poser sur son front. Elle l'entendit murmurer : ah ! si vous vouliez, chère petite...

Elle se releva vivementpour l'empêcher de continuer sa confidence, et Louis, en rentrant, la trouva debout, et comme indifférente.

— Tout le monde est parti? demanda-t-elle.

— Tout le monde.

— Alors il faut aller dormir : M"* Hérault doit être fatiguée.

Et brusquant le bonsoir, pour se soustraire aux questions de Louis dont elle devinait la dévorante curiosité, conduisant la grand'mère, elle sortit du salon. Vainement le jeune homme suivit-il M"* Hérault dans sa chambre, espérant prolonger la veille , et rencontrer une occasion d'ouvrir son cœur. M"* de Graville, impassible, éluda, avec une habileté singulière, tous les sujets de conversation inquiétants. Alors, maudissant Tatroce insensibilité des femmes, car Hélène ne pouvait pas, selon lui, ne point comprendre ses angoisses, maudissant sa propre nonchalance et sa personnelle sottise, il rentra chez lui au comble du désespoir, et passa une nuit affreuse, rongé par Tinquiétude et brûlé par la fièvre.

De son côté, M"« de Graville ne prenait pas beaucoup plus de repos. Au lieu de s'endormir paisiblement, comme elle faisait chaque soir, elle resta les yeux ouverts dans Tobscurité à ressasser les événements de cette journée. Lasse et énervée elle aurait voulu se retremper dans le sommeil, mais Torage de ses pensées se déchaînait et, battant son cerveau, la tenait douloureusement éveillée. Elle voyait Clément, penché vers elle et lui parlant de son amour. Peu à peu, le visage sombre s'éclairait et devenait radieux et superbe. Ce n'était plus le Thauziat indifférent et dédaigneux qu'elle connaissait, mais un Thauziat tendre et charmant. Avec quelle éloquence il lui décrivait ses tortures, lorsqu'il s'était enfui loin d'elle, espérant que l'éloignement la lui ferait oublier.

Mais, au lieu d'affaiblir sa tendresse, Tisolement l'avait redoublée. Partout il retrouvait Hélène, partout elle lui apparaissait : au bord des torrents, sur la cime des montagnes, dans la profondeur des forêts. Et il avait dû se convaincre qu'il l'avait emportée avec lui, au fond de son cœur, et qu'elle n'en sortirait plus jamais. Il avait compris que sa destinée était de l'aimer sans cesse et, renonçant à lutter, il était revenu se mettre à ses genoux.

En disant cela, il courbait sa haute taille, et, près de la balustrade de pierre, dans l'obscurité rompue d'instants en instants par les embrasements de la fête, elle distinguait sa noble figure animée parla passion. Il était sincère, son grand orgueil avait plié, il aimait, et se faisait une joie de cet amour qui le rendait esclave. Elle ne lui avait pas répondu. Alors, avec une puissance d'expression merveilleuse, il l'avait initiée à ses espérances pour l'avenir, à ses rêves d'ambition et de fortune. Et, brusquement^ elle s'était sentie enlevée à des hauteurs vertigineuses. A ce vaste esprit rien ne semblait inaccessible, il devait toucher tous les sommets, et voir le monde à ses pieds. Sollicité par LerebouUey, il consentait à entrer dans la politique, et à se présenter aux élections. Avant peu il serait, elle n'en pouvait douter, au premier rang, et à sa grande situation mondaine, il ajouterait le rayonnement du pouvoir. Qui saurait lui résister? Ceux qu'il ne séduirait pas il les dominerait. Il avait manifestement au front le signe des victorieux. Allait-elle donc, elle aussi, se rendre, et lui assurer le triomphe le plus ardemment souhaité?

Les préventions qu'elle avait contre lui s'étaient dissipées. Il lui apparaissait très charmant, et elle comprenait que ce qu'elle avait releva d'étrange dans ses façons d'agir et de penser, venait de la grande originalité de son esprit et de la supériorité de son caractère. Son ton un peu dédaigneux et la hauteur de son attitude s'expliquaient facilement par le peu de cas qu'il devait faire de ceux qui l'entouraient. Son humilité devant elle n'avait alors que plus de prix, et il y avait une délicieuse satisfaction d'amour-propre à voir ce rebelle faire amende honorable et à être là souveraine de cet indompté.

Soudain le pâle visage de Louis passa devant ses yeux et son cœur se serra. Dans l'enivrement de son triomphe, elle avait oublié le faible et inconsistant jeune homme. Pas un instant, dans son souvenir, il n'était entré en lutte avec Clément, comme si, vaincu d'avance, il se fût résigné à sa défaite. Gomment aurait-il pu combattre un tel adversaire? N'était-il pas, auprès de lui, fatalement voué au rôle de satellite? Ne devait- il pas, dans l'orbe étincelant de cet astre superbe, tourner terne et obscur? Là, où Clément ofiTrait de la vigueur, Louis montrait de la faiblesse. D'un côté , tout ce par quoi un être humain prouve son essence supérieure et divine, de Fautre tout ce qui, dans une créature de chair, atteste l'infirmité terrestre. Le contraste était complet et terrifiant pour celle qui avait à choisir. Emilie l'avait dit : un homme et un enfant.

Les paroles de son amie lui revenaient exactes, telles qu'elle les avait prononcées : « N'hésitez pas, et tendez la

-in^y

main àThauziat. » Et cependant, elle n'était pas entraînée à la lui tendre. Pour Louis si faible, livré à lui-même, une immense pitié naissait dans son cœur. Derrière Tenfant, elle voyait la grand'mère, et elle se demandait si elle allait ainsi les abandonner, tous les deux, àTheure où ils comptaient éperdument sur son attachement et sa reconnaissance. Lui aussi, il Taimait, comme Thauziat, d'une façon moins flatteuse, mais peut-être plus douce. Il n'avait pas parlé, il s'était contenté d'aimer. Mais ses regards suppliants avaient eu bien de l'éloquence. Depuis qu'elle avait misle pied dans l'hôtel Hérault, la conduite de Louis s'était modifiée, comme par enchantement. Il n'avait plus quitté sa grand'mère dont elle était la compagne. Toujours près d'elle, toujours les regards fixés sur elle, ne semblant vivre que pour elle. N'était-ce pas aussi un triomphe que d'avoir conduit ce mauvais sujet à se ranger et à devenir sage? Il n'avait pas lutté comme Thauziat, lui, il s'était courbé tout de suite sous le joug. Il n'avait pas eu d'hésitation, il avait, dès le premier jour, dès la première minute, aimé, et n'avait plus pensé qu'à aimer.

Elle se le rappelait en noir, frôle et triste ; allait-elle donc lui mettre de nouveau la tristesse dans les yeux et lui faire prendre, cette fois, le deuil de son amour? D'ailleurs n'était-ce pas pour lui qu'elle était venue à l'hôtel Hérault ? Lorsque la grand'mère lui parlait de la gratitude qu'elle devait à la famille de Graville, est-ce qu'elle l'écoutait? Elle ne pensait qu'à ce jeune homme mélancolique et doux, qu'elle avait, à regret, cessé de suivre des yeux derrière sa fenêtre, et qu'elle aurait été

^^^''«'''^'Piil

heureuse de rovoir. Ce n'était pas la grand mère qu'elle ^tai t allée retrouver. C'était le petit-fils. Et le soirmême, quaïid il était entré, comme son cœur avait battu, quel charme poiïr elle avait eu sa voix, quand il avait parlé! Elle avait %^écu à ses côtés, avec joie, sans secousse, sans transports, et c'était peut-être cette absence de péripéties troublantes et passionnées qui l'avait empêchée de se rendre compte qu'elle aimait. Elle s'en rendait compte > maintenant, à la pensée qu'il serait malheureux el qu'il pourrait peut-être recommencer sa mauvaise existence. Une angoisse lui serrait le cœur, et, dans SOS yeux brûlants, des larmes coulaient.

Cependant les paroles d'Emilie bourdonnaient encore à son oreille : « si vous voulez être heureuse, tendez la main h Tliauziat. Louis est faible; si l'influence à laquelle il cédera est pernicieuse, on doit attendre de lui les actes les plus dangereux pour les autres et pour lui,.. » Mûh, au fond d'elle-même, une voix répondait: l'influence ne sera pas pernicieuse, puisque ce sera la tienne. Tu le conduiras aubonheurparlaroutedubien. Si tu le veux, ce sera. Ne peut -on pas ce qu'on veut? lit dans sa pensée, le mot, qui semblait être celui de sa destinée, revenait sonore et impérieux, comme chaque fois qu'elle avait eu une grave résolution à prendre : volonté ! volonté I Elle essayait vainement de réfléchir, de discuter avec elle-même, le mot persistant, tenace, implacable chantait toujours en elle, et ainsi qu'un ordre divin, s'imposait à sa raison.

Dès lors, elle se sentit plus calme, et, comme le jour naissant blanchissait sa fenêtre, elle s'endormit. Fati-

guée par sa veille prolongée, elle se leva tard, et k dix heures seulement elle entra chez M"' Hérault. La grtind'mère était déjà prête et trottait d'un pas léger dans son appartement.

— Vous avez été paresseuse, ma chère, dit-elle, vous avez bien fait. Vous étiez fatiguée et vous n'avez pas trop bonne mine. Je ne sais pas ce qu'a Louis, il est parti à pied dans les bois, dès le matin.

Hélène ne répondit pas. Elle savait, de reste, ce qui causait l'agitation du jeune homme. Elle descendit aux serres avec M™« Hérault, et jusqu'à midi, elle écouta, sans les entendre, les discours de la vieille femme sur la qualité des plantes, et sur la façon de les cultiver. En tête-à-tête, elles déjeunèrent ; pour la première fois, depuis qu*il habitait Boissise, Louis ne parut pas, M"^"^ Hérault, inquiète, s'informa : on ne l'avait pas vu rentrer, La grand 'm ère jeta à Hélène un coup d'œil plein d*interrogation. La jeune fille, très calme, dit :

— Il aura été plus loin qu'il ne voulait et, pris par l'heure, il sera resté à déjeuner à la faisanderie, ou à la ferme.

— C'est possible, fit M"* Hérault, sans beaucoup de conviction. Depuis deux jours, il était tout troublé, pourvu qu'il n'ait pas fait quelque sottise I

— Non, Madame, rassurez-vous, il n'est rien arrivé de fâcheux, et tout s'expliquera fort simplement.

Vers quatre heures, les deux femmes travaillaient dans le petit salon, lorsqu'une voiture entra dans la cour d'honneur, et s'arrêta devant le perron. C'était Emilie qui conduisait, et Thauziat était assis auprès d'elle. La

âiO LES BATAILLES DE Li VIE.

jeune âtlejeta les guides à son valet de pied descendu du siège de derrière, et, prenant la main que Clément lui tendait, elle sauta à terre. Hélène venait à leur rencontre. Les deux amies s'embrassèrent au haut des marches, Thauziat, lui, ne tendit pas là main à M^'* de Graville, il la salua avec une adoration grave, et, lentement, monta jusqu'à elle.

— Vous lui aviez dit : demain, lit tout bas Emilie, en montrant d'un coup d*œil Clément à son amie. Il n'a môme pas voulu attendre jusqu'à ce soir... Et le voilà ému et tremblant. C'est, certes, la première fois qu'il éprouve des sensation s pareilles... N'êtes-vous pasfière d'inspirer un tel amour ?

Hélène hocha mélancoliquement la tête et ne répondit pas. Us entrèrent au salon, tous les trois, mais, au bout d'un instant, Emilie ayant habilement emmené M""" Hérault, M'^^ de Gravide et Thauziat se trouvèrent seuls. Ils demeurèrent un instant embarrassés^ en présence l'un de l'autre. Enfin Clément fit un effort et, avec un sourire :

— Je suis un créancier peu patient, n'est-ce pas ? Mais vous ne devez vous en prendre qu*à vous de mon empressement. J'aurais pu, en m'imposant une plus dure contrainte, ne pas me présenter si tôt et vous laisser plus longtemps laliborté de réfléchir, mais j'ai la volonté d'agir avec une entière franchise, et, au risque de montrer quelque faiblesse, de paraître à vos ye ux tel que j e suis. . .

EL comme M^^"" de Graville ouvrait la bouche pour lui répondre, il l'interrompit d'un geste supphant ;

— Oh ! ne parlez pas encore, je vous en prie»»* En ve-

rmms^^z^^:

nant, j'avais hâte de connaître votre décision, et, maintenant que je suis près de vous, j'ai peur d'apprendre mon sort. Il me semble que je n'ai pas assez éloquemuif?» l plaidé ma cause, et je suis tenté de vous répéter encore combien je vous aime, pour que vous mesuriez mieux lemalquevous allezme faire, si vous me dites que vous ne voulez pas m*aimer.

— Je sais tout ce que je dois savoir, répondit Hélène, et il est inutile d'ajouter un seul mot. Je ne suis ni h}gère, ni frivole ; j'apprécie à leur valeur les senlimenta d'un homme tel que vous. Si j'avais pu avoir un doutt?, le cas que font de vous tous ceux qui nous entonrenl m'aurait éclairée; mais je n'avais pas besoin d'autres yeux que les miens pour voir combien il faut vous placer haut. Ce que je vous dis là, ce ne sont point de gaines paroles : vous avez été franc avec moi, je le serai uvec vous. Sachez donc que j'ai ressenti beaucoup de flert^ï en constatant que, parmi tant d'autres, vous m'aviez choisie... Et, si l'orgueil pouvait avoir sa part dans mes résolutions, peut-être, en ce moment, serais-je entrai n^^e à vous tendre ma main...

— Hélène! s'écria Clément, qui devint pâle comme s'il allait mourir, Hélène, à quelle réponse voulez-vous me préparer?

— A une réponse que j'ai assez d'estime pour votre caractère, assez de confiance dans votre générosité, pour désirer vous faire moi-même. Vous me priiez, tout à l'heure, c'est à moi de vous prier maintenant. Promettez-moi que, quoi que je vous demande , vous me l'accorderez?...

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— ToutI s'écria Clément avec force... Tout, excepté de cesser de vous aimer.

M"« de Graville leva sur lui ses beaux yeux suppliants, et, lui tendant ses mains qu'il n'osa pas prendre dans les siennes :

— Vousm'aimerezjCommeuneamiesûreetdévouée...

De cet amour, que vous avez pour moi, et qui se serait peut-être éteint promptement, ainsi qu'une flamme trop vive, vous ferez une affection solide et qui sera durable. Oh I je voudrais vous faire sentir combien je serais heureuse si vous cédiez à mes prières, et quelle reconnaissance je vous aurais de tant de grandeur d'âme... Vous êtes le seul de qui j'oserais implorer un tel effort sur lui-même, parce que vous êtes le seul peut-être que j'en juge capable... Je vous en conjure, sortons de cette situation, si douloureuse pour tous deux, vous, l'esprit raffermi par des résolutions généreuses, moi, le cœur plein d'une tendresse que je vous prouverai pendant toute ma vie.

Il resta silencieux, le front penché sur la poitrine.

— Vous ne répondez pas? demanda Hélène , pleine d'unehorribleanxiété.Aquoipensez-vous?ajouta-t-elle doucement.

— Aux beaux rêves que j'avais faits, dit Clément, et qui viennent, en une seconde, de s'envoler pour toujours... Est-ce donc possible, pourtant, que je vous sois indifTérent, et que je ne puisse obtenir que vous m'aimiez? Ne dois-je conserver aucun espoir? Êtes- vous sûre , vous-même, de ce que vous pensez? En aimez- vous un autre?

Ce fut elle, cette fois, qui ne répondit pas. Il Tobservait ardemment et, debout, développant sa haute taille, le front noir de soucis, elle le revit tel qu'il s'était montré, quand, à ses yeux, il personnifiait le mauvais génie de Louis. Il lui sembla menaçant et terrible. Elle retrouva ses anciennes impressions, et le jugea capable de beaucoup de bien ou de beaucoup de mal. En ce moment, c'était le mal qui semblait remporter, et la douceur, la bonté avaient disparu de son visage, comme au sommet des monts, les nuages légers emportés par le vent d'orage.

— J'ai promis à M""® Hérault, dit ejifln Hélène, de ne pas la quitter, et vous savez que j'acquitterai ainsi une dette de reconnaissance... Elle a été parfaite pour moi, et, jusqu'à son dernier jour, je serai heureuse de vivre auprès d'elle.

— Allons, soyez franche, interrompit Thauziat. Ayez le courage de dire la vérité : ce n'est pas M™® Hérault qui vous fait rester dan^ cette maison, c'est Louis I... Vous l'aimez I... C'est lui que vous m'avez préféré... Voyons, n'oserez-vous pas avouer, devant moi, que vous l'aimez*?

A ce défi M"« de Graville sentit en elle une révolte. Et, bravant Thauziat du regard :

— Vous voulez que je vous le dise ?Eh bien ! soyez donc satisfait ; oui, je l'aime !

— Qu'a-t-il fait pour cela? s'écria Clément, avec amertume.

— Il est faible et a besoin d'être défendu.

— Dites qu'il est lâche et vicieux.

— Eh bien I je serai sa bravoure et sa vertu.

— S'il VOUS trouve supérieure à lui, il vous prendra en haine.

— Ayant tout fait pour le bien, je souffrirai sans me plaindre.

— Pensez-vous que je vous laisserai ainsi vous sacrifier?

— De quel droit interviendriez-v«us? dit Hélène avec colère. Je trouve que vous vous donnez bien des licences ÎJusqu'ici, j*ai supporté que vous me parliez librement. Mais, si vous en abusez pour menacer, je ne consentirai plus jamais à vous écouter.

— Pardonnez-moi, s'écria Clément, les mains jointes. Je souffre tant que je m'oublie et que je vous offense. Dieu sait pourtant quelle adoration il y a pour vous,, au fond de mon cœur. Je voudrais vous mettre en garde contre les dangers que vous allez courir si follement, et vous refusez de me comprendre. Si je vous dépeins Louis tel que je le connais, vous m'accuserez de perfidie et de déloyauté. Cependant, je ne puis vous laisser ainsi engager toute votre existence. Le monde, dans lequel vous êtes destinée à entrer et que vous ne connaissez pas , est semé d'embûches et de dangers. Ce ne sont que trahisons et mensonges. Vous recevrez, si vous n'êtes pas défendue, de cruelles blessures... Et Louis ! Louis I... C'est à un tel homme, qui a tant besoin de protection lui-môme, que vous prétendez vous confier? »

Hélène prit un air riant et, mettant la main sur le bras de Thauziat :

— Eh bien I S'il a tant besoin de protection , il aura la mienne, et, s'il le faut, la vôtre...

Clément s'éloigna d'elle, et avec fureur :

— Jamais I Je ne pourrai pas vous voir à lui sans le haïr mortellement !

— Voilà justement ce que j« ne veux pas, dit M*^° de Graville avec fermeté. Vous allez me donner votre parole d'honneur que, le jour où j'épouserai Louis, vous oublierez tout ce que vous m'avez dit, et que Louis et moi nous aurons en vous un ami.

Il secoua la tête. Elle se pencha vers lui avec une grâce charmante, et, le forçant à la regarder :

— Jurez, et je vous aimerai bien.

11 secoua une seconde fois la tête, puis avec effort :

— Je donnerais tout au monde pour vous plaire, mais je ne suis qu'un homme, et il ne faut pas me demander des vertus divines. Non, il ne me sera pas possible de lui pardonner le mal que je vais endurer à cause de lui. Il en est innocent, je le sais ; je suis très injuste, je le comprends ; mais vous ne ferez pas que je ne soufire pas de son bonheur et que je n'en sois pas jaloux. Vous, oh' vous, soyez rassurée, vous n'avez à attendre de moi que fidélité et dévouement. Je vous aimerai jusqu'à ma dernière heure, avec cet espoir suprême qu'un jour, ayant vu le néant de celui à qui vous aurez donné votre tendresse, vous pourrez revenir à moi. Cet amour que j'implore et que vous me refusez, je serai toujours prêt à l'accepter à genoux. Un homme tel que moi ne change pas : je vous aime aujourd'hui, je vous aimerai demain, quoi qu'il arrive, je ne cesserai jamais de vous aimer.

— Et moi, dit gravement Hélène, je suis une femme qui ne donne pas deux fois son cœur. Et telle vous me

2i6 LES BATAILLES DE LA VIE.

trouvez aujourd'hui, telle, dans dix ans, vous me trouverez encore.

Il fit un pas vers elle, comme pour la supplier. Il comprit que c'était inutile, fit entendre une exclamation de désespoir et, ayant courbé sa haute taille devant M''® de Graville,sansseretourner,ils'éloigna.Elle,lefrontlourd et les yeux vagues, sortit sur la terrasse, évita M"® Hérault et Emilie qui rejoignaient Thauziat arrêté près de la voiture, et, avide de silence et de solitude, s'enfonça dans les allées sombres du parc.

Arrivée à l'extrémité des lacs, elle se laissa tomber sur un bancde gazon, et là, songea profondément. Ainsi Clément, comme Emilie, la mettait en garde contre son penchant et, dans une union avec Louis, lui signalait de graves dangers. Lui, son animosité était explicable : il aimait. Et cependant il était sincère, elle l'avait senti. Mais Emilie, l'amie, la compagne de tous les jours, qui disait : « Ne prenez pas Louis, vous seriez malheureuse ! » Il sembla à Hélène qu'elle était penchée sur un gouffre, dont elle ne pouvait mesurer l'immensité. Tout au fond, une petite lueur brillait, claire, attirante. N'était-ce pas l'espérance? Mais y avait-il une espérance de sortir de l'abîme, si elle s'y laissait glisser ? Alors pourquoi faire un pas de plus en avant? Elle était libre, elle pouvait ne pas s'exposer au danger. Qui la contraignait? Un mot suffisait et tout était fini . Ce mot , hésiterait-elle à le prononcer ? Avait-elle peur de la pauvreté, maintenant qu'elle avait vécu dans le luxe? Non, elle retournerait à son travail et recommencerait, sans une plainte, sa vie de privations. Mais la grand'mère, à qui elle avait pro-

mis d'être une enfant dévouée, resterait à l'abandon, et après ravoir habituée aux douceurs de son attentive tendresse, elle la laisserait seule et sevrée d'affection. Et Louis, si triste, si découragé depuis deux jours, serait livré, de nouveau, à lui-même?

Une douleur immense, encetinstant, emplit son cœur. Elle eut la certitude que si elle dédaignait les conseils de Clément et d'Emilie , elle allait au-devant des plus cruels chagrins. Mais la voix qui parlait en elle s'éleva encore répétant : sois courageuse et hardie, affronte les dangers, tu en triompheras par la volonté. Et, dans lo gouffre noir qui paraissait prêt à l'engloutir, elle vit la petite lueur qui grandissait, montant vers elle, et peu à peu l'abîme sombre devint bleu, et il sembla à Hélônn qu'elle avait devant les yeux l'infini du ciel. Dès lors sa résolution fut immuablement prise, elle eut la conviction qu'elle surmonterait tous les obstacles, et que, défendant son bonheur, elle défendrait celui des êtres qu'elle aimait. Son cœur serré se dégonfla ; elle se sentit reposée, calme, et resta là jouissant de la délicieuse tranquillité qui était en elle et autour d'elle.

Au bout de quelques minutes, un bruit léger dans le feuillage attira son attention. Elle leva les yeux : Louis était arrêté au milieu de l'allée. Il était très pâle, et cependant la sueur perlait sur son front; à ses vêtements étaient attaches des brins de mousse, comme s'il s'était couché par terre, dans les bois. Il s'approcha, et la voix tremblante :

— Je ne pensais pas vous rencontrer ici, dit-il, je vais m'éloigner. Je suis sans doute importun...

El comment cela? demanda Hélène.

— Depuis hier, vous m'évitez, répondit-il avec amertuiïieX'estdoncquemaprésencevousdéplaît,ou qu'une autre vaus plaît mieux...

— ^ Je ne vous comprends pas...

— Je viens de voir partir la voiturequi emmenait Emilie et M* de Thauziat.

~ Ahl C'est M. de Thauziat qui vous préoccupe, dit la jeune fille en souriant. Eh bien I je doute qu'il revienne,

Lotii^ fif un mouvement de joie et, s'avançant tout près d'IIillène, incapable de se contenir :

— Vous ne l'aimez donc pas?

^^ Doit-on donc immanquablement l'aimer?

Il devint encore plus pâle que quand il était jaloux, n se laîf^sa tomber auprès de la jeune fille, et, lui tendant ÊGs mains qu'elle trouva glacées et frissonnantes :

— Ob î mon Dieu, dit-il, que vous m'avez fait de mal! Mais que vous avait-il demandé hier, car j'ai bien compris que vous ne me disiez pas la vérité...

— Hier, répondit doucement Hélène, il m'avait demandé si je voulais être sa femme... et aujourd'hui...

Elle s'arrêta, jouissant délicieusement de l'émotion qui bouleversait Louis, dont la vie semblait suspendue.

— Aujourd'hui? répéta-t-il.

M^^* de Graville eut un regard d'ineffable bonté et, d'une voix qui résonna à l'oreille de celui qui l'aimait, comme une musique céleste :

— Aujourd'hui, je lui ai répondu que je ne quitterai jamais la maison de votre grand'mère.

— Hélène I cria Louis dontlesyeux s'emplirent de larmes.

^ Elle était à ses côtés, joyeuse de son ivresse et souriant de le voir pleurer. Passionnément, il la saisit, et la tenant serrée contre lui, comme s'il avait encore peur qu'on la lui disputât :

— Ah! comme je vous adore, dit-il, et comme je suis heureux!

D'un mouvement doux elle se dégagea, d'un geste maternel elle essuya les yeux de Louis, puis, se levant, elle pritson bras, etlentement, appuyés Tun contre l'autre, ils rentrèrent au château.

Le mariage de Louis Hérault-Gandon et de M"° de Graville s'accomplit sous les plus heureux auspices. La grand'mère était folle de joie, et, du côté de la fiancée, il ne se trouvait point de parents pour se froisser de ce qu'une fille noble, mais pauvre, épousât un industriel, si riche qu'il fût. La situation d'Hélène était princièrement assurée. Son mari lui reconnaissait un apport d'un million dans la communauté. Cependant, le notaire de la famille Hérault qui, pour rédiger le contrat, avait dû faire un relevé des valeurs composant l'avoir du futur, ne put dissimuler à Louis que les prodigalités de sa vie de garçon avaient notablement entamé sa fortune. H y avait toujours les usines etla terre de Boissise, sans parler des biens personnels de la grand'mère Hérault ; mais ce qui constitue une splendide aisance pour des gens mode stesest le strict nécessaire pour des gens habitués ^ vivre sur un grand pied. Le luxe entraine avec lui des charges écrasantes , et beaucoup d'existences mondaines demandent plus d'économie, dans la distribution des revenus, que certaines existences bourgeoises.

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Dès les premiers jours, Hélène mesura les exigences de la position sociale dans laquelle elle était placée, et, avec une netteté de vues et une rectitude de jugement incomparables, elle régla le budget de la maison, de façon à ne pas diminuer le train qu'on y avait toujours mené, tout en ne dépassant pas les ressources disponibles. Elle émerveilla son mari par sa ferme prudence, et transporta d'aise la grand' mère qui n'avait jamais su compter.

Du reste, Louis paraissait en passe de devenir un autre homme. Pour plaire à sa femme il s'était remis aux affaires, et, plus exactement que jaînais, il allait à Saint- Denis. Aucun des fâcheuxpronosticsquiavaientété portés sur la destinée du jeune ménage, ne se réalisait. Il est vrai que la lune demieldurait encore et que, pour un aussi grand amour que celui de Louis, six mois d'as- •siduité n'étaient pas un bien long bail. Il adorait sa femme, c'était indéniable, et ne voyait que par ses yeux. . Emilie en était stupéfaite. Elle n'aurait jamais cru son ami capable d'une si durable affection. Des caprices, des emballements, des feux de paille : bon ! Voilà ce qu'on pouvait attendre de ce garçon nerveux au physique et léger au moral. Mais une tendresse vigoureuse et résistante, c'était dunouveau, etHélène avaitfaitunmiracle.

L'hiver qui suivit le mariage, fut pour la jeune femme une suite d'enchantements. Son mari, que le mondeassommait, avait laissé tomber les quelques relations que son père s'était créées. Mais, fier d'Hélène, et désireux de la voir admirée, il renoua avec les amis anciens et s'en fit de nouveaux. Lereboulley l'aida beaucoup : il con-

naissait tout Paris. L'hôtel Hérault retrouva ses somptuosités passées et s'ouvrit-, resplendissant de lumières, aux invités qui s'y pressèrent en foule. Avec une grâce simple et aisée, Hélène se montra maîtresse de maison parfaite. Les esprits les plus malveillants ne purent rien découvrir de critiquable dans la façon d'être de cette charmante parvenue de la fo'rtune. On ne l'en attaqua pas moins, parce que la perfection aux yeux de beaucoup de gens est le plus atroce des défauts. Mais ce fut injustement, et il n'en fallut pas plus pour exciter le fanatisme des admirateurs de la jeune M™* Hérault. L'enthousiasme fut plus vif que le dénigrement et comme le monde ne prend jamais, pour se faire un jugement, que la moyenne des opinions, Hélène fut classée parmi les personnes accomplies.

Satisfaite de se voir accueillie avec faveur, elle s'en réjouit, surtout à cause de Louis, dont la vanité exulta. Et la vanité, chez liii, tenait une énorme place. H était de ces hommes qui se ruinent pour qu'on dise qu'ils ont . le plus bel hôtel, les plus merveilleux chevaux, la plus splendide chasse, et la plus jolie femme. Heureusement pour lui, sa femme, qui était la plus jolie, était en même temps la plus intelligente, et elle l'empêchait de commettre beaucoup de sottises. Il avait toujours suivi Timpulsion de quelqu'un. Autrefois, c'était Thauziat qui le dirigeait, le jetant dans les prodigalités , avec son magnifique esprit de grand seigneur dédaigneux de l'argent. Mais Thauziatci'était plus le compagnon de toutes les heures, et depuis le jour où, à Boissise, il s'était éloigné, frappé en plein cœur, il se tenait à l'écart.

Ce fut un grand soulagement pour Hélène. Depuis qu'elle avait pénétré, jusqu^aux plus intimes replis, lo cœur de Louis, elle savait quelle influence souverain*^ Clément y avait exercée. Elle comprenait qu'il suffirait d'unmotpour que cette influence s'ejterçât de nouveau* Après avoir haï Thauziatjde toutes lesforcesde sa jalousie, Louis, son amour satisfait, avait retrouvé son amitié d'autrefois. D'ailleurs, môme s'il avait eu des motîls de haine, était-il capable de haïr longtemps? Dans cel esprit frivole, les sensations duraient peu. Et, malh< ureusement, les plus délicates et les plus nobles étai*:^nl les plus fugitives . C'était donc avec inquiétude que Ui jeune femme, dans les premiers temps de son mariagt>. avait accepté d'aller en cérémonie chez Lereboulley . Thauziat était un des familiers de la maison, et elle redoutait de le rencontrer. Elle s'en ouvrit à Emilie, qui lui reprochait la rareté de ses apparitions. Mais, aux premiers mots qu'elle prononça, la jeune femme Tinterrompit :

— Vous n'avez rien à craindre. Vous ne connaissez pas Clément... Il s'éloignera de vous et ne prononct*l*a pas une parole qui puisse vous inquiéter ou vous me contenter... 11 est malheureux, mais nul ne s'en doutera... 11 a sur lui-môme une puissance extraordinait e.

En effet, chaque fois que, dans une soirée ou dans un bal, Hélène apercevait Thauziat, il se détournait aussitôt, et un quart d'heure après, juste assez pour ne point faire remarquer la coïncidence de son départ avecrarrivée de M™« Hérault, il disparaissait. Cette façon d'agir était si constante que Louis en conçut de l'humeur.

22i LES BATAILLES DE LA VIE.

Il trouva que son ancien ami mettait de l'affectation à le fuir. Ils avaient été rivaux, était-ce une raison pour ne plus se connaître? Il n'en voulait pas à Clément, lui. Pourquoi Clément avait-il tant de rancune? Un désespoir de six mois, c'était suffisant, et jamais un chagrin d'amour ne devait durer davantage. N'avait -il pas de quoi se consoler, ce séducteur si peu habitué à la défaite? Toutes les femmes ne manifestaient-elles pas de l'empressement à lui faire oublier les cruautés dont il témoignait un ressentiment exagéré ?

Il reprocha à Hélène de n'être pas favorable à un rapprochement et de se montrer hostile à Thauziat. Mais, sur ce chapitre-là, il la trouva intraitable. Elle déclara qu'il était inutile de se revoir, après une séparation déjà longue. D'ailleurs, à la suite d'une rupture, les raccommodements n^étaient point durables . Il y avait de ces cassures morales qui ne reprenaient jamais bien. En tous cas, ce n'était pas à Louis qu'il appartenait de faire des avances. Si M. de Thauziat, ayant retrouvé son sangfroid , revenait à eux avec la franchise d'un ami , certes elle ne le repousserait pas. Mais son éloignement systématique était une preuve qu'il n'avait pas oublié. Il convenait donc de le laisser à sa sauvagerie.

— As-tu peur qu'il te fasse la cour? demanda Louis avec la sécurité un peu railleused'un hommequi sesait aimé.

— Peut-être, dit gravement Hélène.

Elle ne voulait pas avouer que c'était pour Louis, bien plutôt que pour elle, qu'une intimité nouvelle avecThauziat l'eût effrayée . Le hasard se chargea de la délivrer de ce souci. Lereboulley partit, au milieu de l'hiver.

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pour Smyme, où il allait étudier une grosse affaire de transit. Il s'agissait d'un service de steamers à établir entre Marseille et la côte de Syrie. En passant, le sé^ nateur.devait s'arrêter à Corinthe, afin de voir l'emplacement choisi dans le projet de percement de l'isthme. Il emmenait Thauziat, et c'était sir James qui conduisait ses amis sur un yacht à vapeur , dont il venait de faire l'emplette pour plaire à sa femme. La Sirène éimt un des plus charmants bateaux de plaisance qui existassent en Europe. Elle jaugeait quatre cents tonneaux, filait quinze nœuds et son propriétaire, lord Mellivan- Grey, ne la cédait à son compatriote sir Olifaunt que parce que, accablé par la mort de sa fille, il renonçait à naviguer. Lorsque sir James avait avoué son acquisition, LerebouUey avait, tout d'abord, poussé des cris terribles. C'était bien autre c}io^e que des bibelots ou des tableaux, et ce yacht ne pouvait se mettre sur une étagère. Il fallait un capitaine pour le diriger, un équipage pour le manœuvrer, du charbon pour le chauffer. C'était, en dehors du prix d'acquisition, une dépense sans cesse renouvelée. LerebouUey, pendant quinze jours, ne tarit pas en Fécriminations amères au sujet du bateau.

— Si encore il valait quelque chose ! disait-il à sir James. Mais, à coup sûr, c'est un vieux sabot qui ne tient plus la mer, et qui va couler bas à la première occasion. Et vous m'offrez de naviguer avec vous, dans dépareilles conditions ?... Mais vous êtes fou, oui, fou ! Et j'espère bien que votre femme ne se risquera pas en votre compagnie... A moins d'être insensée, elle-même, elle

restera a terre... Si vous allez au fond de l'eau, sir James, nous vous pleurerons, mais au moins vous n'aurez pas entraîné avec vous la pauvre Diana.

Et c'était avec une rageuse insistance qu'il prédisait à sir Olifaunt un sinistre certain. On sentait qu'il aurait voulu être sur la côte au moment où la Sirène s'engloutirait dans les flots, afin de jouir du coup d'oeil, et d'être bien sûr que son prodigue ami n'avait pas survécu au naufrage. Mais sir James ne se démontait pas, et, avec son flegme ordinaire, il disait :

— C'est Diana qui a acheté le yacht, et elle est folle de joie à l'idée de faire, à bord , le tour de la Méditerranée... Il est d'ailleurs tout à fait joli et ofire la plus grande sécurité.

— Un sabot, je vous dis, un sabot! grondait furieusement Lereboulley..*Et vous vous noierez tous..-. En tous cas, moi, je n'irai pas... sur le sabot!

— C'est une très bonne afTaire, reprenait sir James, on gagnera dessus en le revendant.

Lereboulley bondissait, hors de lui :

— Une bonne affaire!... Unbateau d'occasion... pour quatre cent mille francs!... Entendez- vous, sir James, quatre cent mille francs ! Vous n'avez pas l'air de vous douter de ce que c'est que quatre cent mille francs! Il faudra payer, sacrebleu I Pensez-y !

— Je vous ai prévenu de l'époque à laquelle devra êfre effectué le premier versement...

— Il est admirable!.. Non, mais admirable! bégayait Lereboulley, étranglant de colère.

Alors sir James, à bout de patience, s'avançait vers

le sénateur, avec un air si féroce que celui-ci, calmé comme par enchantement, ne proférait plus que des interjections confuses et ne se permettait plus de blâmer celui qui le terrorisait. Enfin Diana, avec son plus délicieux sourire, avait déclaré qu'elle était contente. Et c'était un argument qui terminait généralement les discussions, même les plus violentes, engagées entre sir James et Leréboulley. Le yacht était arrivé au Havre. Il se trouva qu'il était parfait, luxueusement aménagé, et Diana ayant proposé de faire une excursion le long des côtes dans la Méditerranée, le sénateur avait profité de l'occasion pour se faire conduire à Smyrne. C'était un agréable moyen de passer quelques semaines avec sa belle et de rentrer dans son argent. Dès lors, le déplacement eut des allures de fête . On en parla un peu plus qu'il n'aurait plu à Leréboulley , qui ménageait beaucoup les apparences à cause de la position de Diana. Mais Emilie , qui ne connaissait plus de bornes quaÀd il s'agissait de la belle Anglaise, commença à lancer des mots si vifs, que bientôt le voyage prit des proportions fabuleuses. Un soir que, chez son père, on demandait quel serait définitivement le port d'attache du yacht de M™* Olifaunt, dans la Méditerranée :

— Mais est-ce qu'il n'est pas tout indiqué ? demanda froidement Emilie.

— Lequel donc ?

— Gythère !

Ces méchancetés, que Leréboulley n'osait pas réprimer, autant par tendresse que par crainte, car il aimait et redoutait sa fille, étaient pour lui un supplice. Si Émi-

lie avait consenti à promettre de ne plus déchirer Diana de ses petites griffes acérées et de ses dents aiguës, il lui aurait donné ce qu'elle aurait voulu. Mais c'était la volupté secrète de cette disgraciée de mettre en lambeaux la jolie femme qui coûtait si cher à la passion de son père. Le résultat de cette petite guerre fut d'avancer le départ de la joyeuse bande, et, un beau matin, Hélène apprit que Lereboulley voguait sur les flots bleus, et Thauziat avec lui.

Dés lors, elle fut rassurée, et put prendre librement son essor. Elle se montra rayonnante de beauté et de bonheur. Généralement, lorsque dans un salon une femme srttîre l'attention , toutes les autres femmes instantanément se crispent, s'agitent, et jettent à la triomphatrice des regards empoisonnés. Hélène eut ce rare privilège d'être admirée par les hommes et de n'être pas exécrée par les femmes. Elle plaisait, mais on sentait qu'elle n'en abuserait pas. De là l'indulgence. Elle ne mit pas de calcul dans sa conduite , elle fut ellemême : c'était ce qu'elle pouvait être de mieux. Elle n'avait qu'une ambition : s'attacher plus étroitement son mari. Elle s'y appHquait avec un soin jaloux et obtenait ce bizarre résultat de redoubler l'affection qu'elle avait pour Louis, sans augmenter celle que Louis avait pour , elle. Elle s'était. prise à son propre piège, et, en s'occupant incessamment de ce joli blond, elle était arrivée à l'adorer. Lui était très épris, mais un peu plus les jours où son orgueil d'époux était caressé par les louanges que méritait Hélène.

Un événement, qu'il était facile de prévoir, arrêta les

succès mondains de la jeune femme : elle devint grosse et dut s'imposer quelques ménagements. La joie de ]^mo Hérault fut sans bornes, et Louis suivit l'enthousiasme général avec beaucoup de convenance. Il n'avait pas un goût excessif pour les enfants , mais, à la pensée d'en avoir un à lui, un garçon surtout, une fibre, insensible Jusque-là, vibrait dans son cœur.Jl donna à sa femme les preuves les plus grandes de sa réelle tendresse : lorsqu'il lui fut désagréable de se montrer en public, avec sa taille déformée, il passa toutes ses soirées auprès d'elle.

Le salon de ThôtelHérault connut, encore une fois, les douces intimités qui avaient préludé au mariage, lorsque Louis, ramené à la maison par le charme d'Hélène, trouvait le temps si court auprès d'elle, qu'à minuit, au moment où sa grand'mère annonçait qu'elle rentrait dans sa chambre, il s'écriait : Déjà! Il y mettait moins d'ardeur, maintenant, mais il n'en avait que plus de mérite. Après une journée passée à Saint-Denis au milieu de ses contremaîtres , il aurait pu souhaiter un plaisir plus vif que le tête-à-tête avec sa grand'mère et sa femme, m'acceptait avec beaucoup de gentillesse, et quand Hélène lui disait :

— Tu t'ennuies ici ; va donc au théâtre, il y a une pièce nouvelle.

— Non, répbndait'-il , on la jouera longtemps; nous irons la voir ensemble.

Alors sa femme le prenait par les épaules, lui lissait douceuMit de sa main blanche ses jolis cheveux blonds, ^ le regardait jusqu'au fond de ses yeux bleus, et, le voyant

souriant et paisible, Tembrassait avec tout remportement de l'amour heureux. Elle faisait des frais pour tâcher de Tempôcher de s'ennuyer. Elle avait beaucoup lu et avait naturellement l'imagination fertile. Elle causait avec charme, et réussissait à occuper le désœuvrement de Louis. Il l'admirait, se rendant compte des efforts qu'elle tentait pour le distraire. La culture de son esprit rétonnait. A chaque instant, elle parlait d'événements qu'il ignorait et d'hommes qu'il ne soupçonnait pas. Il se fit ainsi, peu à peu, une très grande idée de la valeur intellectuelle de sa femme, et il en vint à la consulter, même sur la marche de ses affaires. Quelquefois elle disait, en riant :

— Si ton grand-père Hérault m'avait connue , il aurait voulu me placer dans ses bureaux... Et il n'aurait pas eu tort, j'aurais fait un excellent comptable...

Elle profitait de la confiance de son mari et s'initiait peu à peu au mouvement de son industrie. Elle découvrit que non seulement il y avait, dans le produit des usines de Saint-Denis, une question de fabrication, mais encore une question d'agiotage. Le cuivre avait un cours susceptible d'assez importantes variations, et, suivant que la hausse ou la baisse se manifestait , les résultats pouvaient être bons ou mauvais. L'habileté consistait à emmagasiner des matériaux, quand ils n'étaient pas cotés très hauts et à construire des appareils qui se vendaient toujours très cher. Le cuivre était, depuis quelques années, fort abondant. Une grande source de bénéfices avait été tarie pour les producteurs de ciinerai, depuis que les difi'érentes nations du globe avaient cessé

de construire des canons en bronze, et avaient adopté Facier. De plus, de nouvelles mines avaient été découvertes, et l'Espagne, notamment, perdait de très gros revenus, par suite de la dépréciation du métal. Heureusement Lereboulley avait obtenu, pour le compte de l'usine, une importante fourniture de douilles pour les cartouches de guerre, et enfin la fameuse affaire du câble de Brest à Panama était en voie de réalisation.

Hélène,cependant, avait une inquiétude. Elle s'était aperçue de la tendance qu'avait Louis à spéculer. Il rêvait des combinaisons compliquées pour gagner de l'argent, en vendant ou en achetant du cuivre brut, au lieu de s'ingénier à mettre son usine hors de pair par les perfectionnements de sa fabrication. Elle le poussait dans ce sens, avec ardeur, stimulait son indolence physique, s'efforçait de vaincre l'horreur native qu'il avait pour le travail. Elle se rendait compte qu'il faisait très consciencieusement ce qu'il pouvait, et, avec une kidulgence en quelque sorte maternelle , elle le plaignait d'être contraint à tant d'efforts pour vaincre ses habitudes. Mais Louis occupé, c'était le salut pour elle. Emilie le lui répétait en toute occasion, et elle n'avait pas besoin de ces avertissements pour en être convaincue.

La vieille M™* Hérault, qui n'avaitjamais vu son petitfils passionné que pour des sottises, trouvait prodigieux le parti qu'Hélène avait su tirer de lui. H n'aurait pas fallu insister beaucoup pour qu'elle criât au miracle. Elle allait avoir un bien autre sujet d'émerveillement : un arrière-petit-fils lui naquit, un beau soir, vers les onze heures, sans grand embarras, mais non sans grande

émotion. Et, pour la seconde fois de sa vie, Louis pleura de joie.

Assis auprès du lit de sa femme, après qu elle eut repris possession d'elle-même, lui serrant la main, pendant que , sous les regards ravis de la grand'mère , le nouveau petit Hérault buvait comme un homme de l'eau de fleur d'oranger dans un verre, il passa une des heures les plus complètement heureuses de son existence. Hélène étendue, pâle et souriante, au milieu des dentelles, ^^e lui parlait pas , mais tenait ses yeux fixés sur les siens, avec l'orgueilleuse joie de sa maternité. l\ avait souhaité un fils, elle le lui avait donné. En échange, elle ne lui demandait que la sagesse, qui devait assurer leur tranquillité.

— Tu es content? murmura-t-elle.

— Oui, dit-il, avec un élan de profonde tendresse.

— 11 faudra désormais ôtre deux fois raisonnable : pour moi et pour lui.

H ne répondit pas. Mais^ se penchant vers elle, il lui mit sur le front Un baiser, qui valait mieux que tous les serments.

Le lendemain, il y eut entre les parents de l'intéressante malade et le médecin qui la soignait, l'illustre Rameau de Ferrières, une conférence sur la question de savoir si M™* Hérault pouvait nourrir son enfant. La jeune femme en avait, follement, exprimé le désir, et la grand'mère, qui avait nourri son fils, avait hautement approuvé sa bru. Cependant Louis avait fait quelques objections, et, pour la rareté du fait, on aurait pu constater que c'était lui seul, qui, dans l'occur-

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rence, avait le sens commun. Rameau, à qui on s'en remit pour la décision à prendre , commença par déclarer que M"® Hérault « pouvait » parfaitement nourrir son enfant. Elle avait du lait, et serait une superbe nourrice. Quant à dire qu'elle « devait » nourrir, il lui semblait singulier qu'étant données ses opinions bien connues, on lui demandât son avis. Fortement imbu de socialisme, rillustre praticien avait alors, avec chaleur, cité Jean-Jacques Rousseau et conclu à Tabsolue nécessité de Tallaitement maternel. Puis, moitié plaisamment, moitié sérieusement :

— Toutes les femmes doivent être égales devant la maternité, comme tous les hommes devant la loi. Une jeune femme n'a pas plus le droit de se soustraire à la dette du lait qu'un jeune homme à l'impôt du sang... Avoir des enfants, c'est pourla femme sa façon de payer sa dette à la patrie ; les nourrir, c'est payer sa dette à la famille. Il va de soi , de même qu'on ne traîne pas^ sous les drapeaux les infirmes et les malades, qu'on ne peut forcer à nourrir une femme qui n'a pas de lait... Mais alors, point de remplacement par une mercenaire : le meilleur lait d'une chèvre ou d'une ânesse, au risque de donner à votre enfant un caractère capricieux ou entêté...

Il s'était tourné vers Hérault :

— Est-ce là ce que vous souhaitez?

Louis fut obligé de convenir qu'il en serait désolé. Ennemi de la discussion comme il l'était, il ne prit pas sur lui d'entraîner Rameau à l'écart pour lui fournir, à rencontre de raisons physiques qui avaient leur va-

23i LES BATAILLES DE LA VIE.

leur, quelques raisons morales qui avaient une bien autre importance : à savoir qu'une nourriture Téloignerait forcément de sa femme, et qu'il tenait beaucoup à ne point interrompre l'intimité qui leur avait, jusque-là, assuré le bonheur. Sollicité par Hélène, poussé par Hameau, harcelé par sa grand'mère, qui n'avait pas le plus léger soupçon des dangers qu'elle rendait possibles, Louis céda. Ce fut la première, et peut-être la seule faute d'Hélène, dans la bataille qu'elle avait engagée contre la vie.

Avec une grande rectitude de jugement, elle manquait encore d'expérience. Elle crut attacher son mari plus étroitement au foyer, en lui donnant pour chaînes les bras de l'enfant. Elle ne devina pas que c'était elle seule qu'elle enchaînait, et que le foyer changé en « nursery» ne plairait pas longtemps à ce viveur, à grand'peine rangé, et toujours à deux doigts d'une rupture de ban. Elle fit pour le bien, comme on fait, en ce monde, tant de choses qui tournent mal. Malheureusement, la ligne de conduite qu'elle adoptait n'était pas de celles que l'on change du jour au lendemain. Et pendant le temps qu'il lui faudrait pour aller en arrière, que de mauvaises habitudes pouvaient être reprises !

La jeune femme ne fut pas longue à constater les premiers effets de sa résolution. Lorsque, complètement rétablie, elle se releva et reprit son existence normale, elle essaya vainement de ramener son mari dans sa chambre. Il s'était l'éinstallé dans son appartement degarçon, et s'y trouvait fort à l'aise. Il mit en avant la santé de la mère, celle du nourrisson; il donna à entendre que, pour être libre de se faire apporter le bébé la nuit , il

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