FIS DU LIVRE I
DE L’ÉDUCATION
C'est ici le second terme de la vie, et celui auquel proprement Unit l’enfance ; car les mots infans et puer ne sont pas synonymes. Le premier est compris dans l'autre, et signifie qui ne peut parler, d’où vient que dans Yalere-Maxime on trouve puerum infantem. iVIais je continue à rue servir de ce mot selon l’usage de notre langue, jusqu’à l’âge pour lequel elle a d’antres noms.
Quand les enfants commencent à parler ils plenrent moins. Ce progrès est naturel; un langage es! substitué à l’autre. Sitôt qu’ils peuvent dire qu’ils souffrent avec des paroles , pourquoi le diroient-ils avec des cris , si ce n’est quand la douleur est trop vive pour que la parole puisse l’exprimer? S’ils continuent alors à pleurer, c’est la faute des gens qui sont autour d'eux. Dès qu’nne fois Emile aura dit, J’ ai mai , il faudra des douleurs bien vives pour le forcer de pleurer.
Si l’enfant est délicat , sensible , que naturelle-
ment il se mette à crier pour rien , en rendant ses cris inutiles et sans effet j’en taris bientôt la source. Tant qu’il pleure je ne rais point à lui ; j'y cours sitôt qn’il s’est tù. Bientôt sa maniéré de m’appeler sera de se taire , on tout au plus de jeter un seul cri. C’est par l’effet sensible des signes que les enfants jugent de leur sens ; il n’y a point d’autre convention pour eux : quelque mal qu un enlant se fasse , il est très rare qu’il pleure quand il est seul , à moins qu’il u'ait l’espoir d être entendu.
S’il tombe, s’il se fait uue bosse à la tète, s’il saigne du nez , s’il se coupe les doigts ; au lieu de m'empresser autour de lui d’un air alarmé , je resterai tranquille, au moins pour un peu de temps. Le mal est fait, c’est nne nécessité qu’il l’endure; tout mon empressement ne serviroit qu’à l’effrayer davantage et augmenter sa sensibilité. Au fond, c’est moins le coup que la crainte qui tourmente, quand on s’est blessé, .le lui épargnerai du moins cette dernière angoisse; car très sûrement il jugera de son mal comme il serra que j’en juge: s’il me voit accourir avec inquiétude, le consoler, le plaindre, il s’estimera perdu : s’il me voit garder mon sang froid . il reprendra bientôt le sien , et croira le mal guéri quand il ne le sentira plus. C’est à cet âge qu’on prend les premières leçons de courage, et que , souffrant sans effroi de légères douleurs , on apprend par degrés à supporter les grandes.
Loin d’être attentif à éviter qu’Emile ne se blesse , je serois fort fàclié qu’il ne se blessât jamais et qu’il grandit sans connoitre la douleur. Souffrirest la première eliose qu’il doit apprendre , et celle qu’il aura
le pins grand besoin de savoir. Il semble que les enfants ne soient petits et foibles que pour prendre ces importantes leçons sans danger. Si l’enfant tombe de son haut , il ne se cassera pas la jambe ; s’il se frappe avec nn bâton , il ne se cassera pas le bras ; s’il saisit un fer tranchant, il ne serrera guere , et ne se coupera pas bien avant. Je ne sache pas qn’on ait jamais vn d’enfant en liberté se tuer, s’esiropier , ni se faire tin mal considérable, à moins qu’on ne l’ait indiscrètement exposé sur des lieux élevés , ou seul autour du feu , ou qu’on n'ait laissé des instruments dangereux à sa portée. Que dire de ces magasins de machines qu’on rassemble autour d’nn enfant pour l’armer de toutes pièces contre la douleur, jusqu’à ce que , devenu grand , il reste à sa merci , sans courage et sans expérience, qu’il se croie mort à la première piquure d’épingle , et s’évanouisse en voyant la première goutte de son sang?
Notre manie enseignante et pédantesque est toujours d’apprendre aux enfants ce qu’ils apprendroient beaucoup mieux d’eux-mèmes , et d’oublier ce que nous aurions pu seuls leur enseigner. T a-t-il rien de plus sot que la peine qu’on prend pour leur apprendre à marcher, comme si l’on en avoit vu quelqu’un qui, par la négligence de sa nourrice, ne sût pas marcher étant grand ? Combien voit-on de gens au contraire marcher mal toute leur vie, parce qu’on leur a mal appris à marcher !
Emile n’aura ni bourrelets , ni paniers roulants , ni chariots , ni lisières ; ou du moins , dès qu’il commencera de savoir mettre un pied devant l’autre. On ne le soutiendra que sur les lieux pavés, et l’on
ne fera qu’y passer eu hâte (1). Au lieu de le laisser croupir dans l’air usé d’une chambre , qu’on le mene journellement au milieu d’un pré. Là , qu’il coure , qu’il s’ébatte, qu’il tombe cent fois le jour, tant mieux : il en apprendra plutôt à se relever. Le bienêtre de la liberté racheté beaucoup de blessures. Mon éleve aura souvent des contusions ; en revanche il sera toujours gai: si les vôtres eu ont rarement, ils sont toujours contrariés, toujours enchaînés , toujours tristes. Je doute que le prolit soit de leur côté.
Un antre progrès rendauxenfantsla plaintemoins nécessaire; c’est celui de leurs forces. Pouvant plus par eux-mêmes , ils ont un besoin moins fréquent de recourir à autrui. Avec leur force se développe la connoissance qui les met en état de la diriger. C’est à ce secoud degré que commence proprement la vie de l’individu : c’est alors qu’il prend la conscience de lui-même. La mémoire étend le sentiment de l’identité sur tous les moments de son existence ; il devient véritablement un, le même, et par conséquent déjà capable de bonheur ou de misere. Il importe donc de commencer à le considérer ici comme un être moral.
Quoiqu’on assigne à peu près le plus long terme de la'vie humaine et les probabilités qu’on a d'approcher de ce terme à chaque âge, rien n’est plus in-
(f) Il n’y a rien de plus ridicule et de plus mal assuré que la démarche des gens qu’on a trop menés par la lisière étant petits: c’est encore ici une de ces observations triviales à force d’être justes, et qui sont justes en plus d'un sens.
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certain qne la durée de la vie de chaque homme en particulier ; très peu parviennent à ce pins long terme. Les plus grands risques de la vie sont dans son commencement ; moins on a vécu, moins on doit espérer de vivre. Des enfants qui naissent, la moitié tout au plus parvient à l’adolescence , et il est probable que votre éleve n’atteindra pas l'âge d’homme.
Que faut-il donc penser de cette éducation barbare qui sacrilie le présent à nn avenir incertain, qni charge un enfant de chaînes de toute espece, et commence par le rendre misérable pour lui préparer au loin je ne sais quel prétendu bonheur dont il est à croire qu’il ne jouira jamais ? Quand je supposerois cette éducation raisonnable dans son objet, comment voir sans indignation de pauvres infortunés soumis à nn joug insupportable, et condamnés à des travaux continuels comme des galériens , sans être assurés que tant de soins leur seront jamais utiles P L’âge de la gaieté se passe an milieu des pleurs, des châtiments, des menaces, de l’esclavage. On tourmente le malheureux pour son bien-; et l’on ne voit pas la mort qn’on appelle, et qui va le saisir au milieu de ce triste appareil. Qui sait combien d’enfants périssent victimes de l'extravagante sagesse d’un pere ou d'un maître ? Heureux d’échapper à sa cruauté , le seul avantage qu’ils tirent des maux qu ’il leur a fait souffrir est de mourir sans regretter la vie , dont ils n’ont connu que les tourments.
Hommes , sovez humains, c’est votre premier devoir : soyez-le pour tous les états , pour tons les âges , pour tout ce qui n’est pas étranger à l'homme.
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Quelle sagesse y a-t-il pour vous hors de l'humain té ? Aimez l’enfance ; favorisez ses jeux , ses plaisirs , son aimalde instinct. Qui devons n’a pas regretté quelquefois cet âge où le rire est toujours sur les levres , et où l’ame est toujours en paix? Pourquoi voulez- vous ôter à ces petits innocents la jouissance d'un temps si court qui leur échappe, et d'un bien si précieux dont ils ne sauraient abuser? Pourquoi voulez-vous remplir d’amertume et de douleurs ces premiers ans si rapides, qui ne reviendront pas plus pour eux qu’ils ne peuvent revenir pour vous? Peres , savez-vous le moment où la mort attend vos enfants ? Ae vous préparez pas des regrets en leur ôtant le peu d'instants que la nature leur donne : aussitôt cju'ils peuvent sentir le plaisir d’être, faites qu’ils en jouissent ; faites qu’à quelque henre que Dieu les appelle, ils ne meurent point sans avoir goûté la vie.
Que de voix vont s’élever contre moi .l’entends de loin les clameurs de cette fausse sagesse qui nous jette incessamment hors de nous , qui compte toujours Je présent pour rien , et poursuivant sans relâche un avenir qui fuit à mesure qu’on avance , à force de nous transporter où nous ne sommes pas nous transporte ou nous ne serons jamais.
C’est , me répondez-vous , le temps de corriger les les mauvaises inclinations de l’homme; c'est dans l'âge de l’enfance, où les peines sont le moins sensibles , qu’il faut les multiplier pour les épargner dans l’âge de raison. Mais qui vous dit que tout cet arrangement est à votre disposition, et que tontes ces belles instructions dont vous accablez le foible
esprit d’un enfant ne lui seront pas un jour plus pernicieuses qu’utiles ? Qui vous assure que vous épargnez quelque chose par le chagrin que vous lui prodiguez? Pourquoi lui donnez-vous plus de maux que son état n’en comporte, sans être sur que ces maux présents sont à la décharge de l’avenir ? Et comment me prouverez-vous que ces mauvais penchants dont vous prétendez le guérir ne lui viennent pas de vos soins mal-entendus bien plus que de la nature? Malheureuse prévoyance, qui rend un être actuellement misérable , sur l'espoir bien ou mal fondé de le rendre heureux un jour! Que si ces raisonneurs vulgaires confondent la licence avec la liberté , et l’enfant qu’on rend heureux avec l’enfant qu’on gâte , apprenons-leur à les distinguer.
Pour ne point courir après des chimères , n'oublions pas ce qui convient à notre condition. L’humanité a sa place dans l’ordre des choses , l’enfant a la sienne dans l’ordre de la vie humaine : il faut considérer l'homme dans l’homme , et 1 enfant dans l’enfant. Assigner à chacun sa place et l’y fixer, ordonner les passions humaines selon la constitution de l'homme , est tout ce que nous pouvons faire pour son bien-être. Le reste dépend de causes étrangères qui ne sont point en notre pouvoir.
Nous ne savons ce que c’est que bonheur ou malheur absolu. Tout est mêlé dans cette vie; on n’y goûte aucun sentiment pur , on n’y reste pas deux moments dans le même état. Les affections de nos aines , ainsi que les modifications de nos corps , sont dans un flux continuel. Le bien et le mal nous sont
commnns à tous, mais en différents mesures. Le plus heureux est celui qui souffre le moins de peines ; le pins misérable est celui qui sent le moins de plaisirs. Toujours plus de souffrances que de jouissances : voilà la différence commune à tous. La félicité de l’homme ici-bas n’est donc qu’un état négatif ; on doit la mesurer par la moindre quantité des maux qu’il souffre.
Tout sentiment de peine est inséparable du désir de s’en délivrer; toute idée de plaisir est inséparable du désir d’en jouir : tout désir suppose privation, et toutes les privations qu’on sent sont pénibles ; c’est donc dans la disproportion de nos désirs et de nos facultés que consiste notre misere. Un être sensible dont les facultés égaleroient les désirs seroit un être absolument heureux.
En quoi donc consiste la sagesse humaine ou la route du vrai bonheur? Ce a’est pas précisément à diminuer nos désirs ; car , s’ils étoient au-dessous de notre puissance, une partie de nos facultés resteroit oisive , et nous ne jouirions pas de tout notre être: ce n’est pas non plus à étendre nos facultés ; car, si nos désirs s’étendoient à la fois en plus grand rapport, nous n’en deviendrions que plus misérables : mais c’est à diminuer l’excès des désirs sur les facultés, et à mettre en égalité parfaite la puissance et la volonté. C’est alors seulement que toutes les forces étant en action , l’arac cependant restera paisible, et que l’homme se trouvera bien ordonné.
C’est ainsi que la nature, qui fait tout pour le mieux. Ta d’abord institué. Elle ne lui donne immédiatement que les désirs nécessaires à sa conser-
vallon , et les facultés suffisantes pour les satisfaire.
1 lie a mis toutes les autres comme en réserve au fond de sou ame pour s’y développer au besoin. Ce n’est que dans cet état primitif que l’équilibre du pouvoir et du désir se rencontre , et que l’homme n’est pas malheureux. Sitôt que ses facultés virtuelles se mettent en action , l’imagination , la plus active de toutes, s’éveille et les devance. C’est l’imagination qui étend pour nous la mesure des possibles , soit en bien soit en mal , et qui par conséquent excite et nourrit les désirs par l’espoir de les satisfaire. Mais l’objet qui paroissoit d’abord sous la main fuit plus vite qu’on ne peut le poursuivre; quand on croit l’atteindre il se transforme et se montre au loin devant nous. Ne voyant plus le pavs déjà parcouru, nous le comptons pour rien ; celui qui reste à parcourir s’agrandit , s’étend sans cesse. Ainsi l’on s’épuise sans atriver au terme ; et plus nous gagnons sur la jouissance , plus le bonheur s’éloigne de nous.
Au contraire , plus l’homme est resté près de sa condition naturelle, plus la différence de ses facultés à ses désirs est petite , et moins par conséquent il est éloigné d’être heureux. Il n’est jamais moins misérable que quand il paroît dépourvu de tout : car la misere ne consiste pas dans la privation des choses, mais dans le besoin qui s’en fait sentir.
Le monde réel a ses bornes, le monde imaginaire est infini : ne pouvant élargir l’un , rétrécissons l’autre ; car c’est de leur seule différence que naissent toutes les peines qui nous rendent vraiment malheureux. Otez la force , la santé , le bon témoignage de soi , tons les biens de cette vie sont
dans l'opinion; ôtez les douleurs du corps et les teinords de la conscience, tous nos maux sont imaginaires. Ce principe est commun, dira-t-on ; j’en conviens: mais l'application pratique n’en est pas commune ; et c'est uniquement de la pratique qu’il s’agit ici.
Quand on dit que l’homme est foible , que veuton dire? Ce mot de foiblesse indique un rapport, un rapport de l’être auquel on l'applique. Celui dont la force passe les besoins, fùt-il un insecte, un ver, est un être fort: celui dont les besoins passent la force, fùt-il un éléphant, un lion; fùt-il un conquérant, un héros; fut-il nn dieu; c’est un être foible. L’ange rebelle qui méconnut sa nature étoit plus foible que l’benreux mortel qui vit en paix selon la sienne. L’homme est très fort quand il se conteute d’être ce qu’il est: il est très foible quand il veut s’élever au-dessus de l’humanité. N’allez donc pas vous figurer qu’en étendant vos facultés vous étendez vos forces ; vous les diminuez au contraire si votre orgueil s’étend plus qu’elles. Mesurons le rayon de notre spbere , et restons au centre comme l’insecte au milieu de sa toile: nous nous suffirons toujours à nous-mêmes, et nous n’aurons point à nous plaindre de notre foiblesse , car nous ne la sentirons jamais.
Tous les animaux ont exactement les facultés nécessaires pour se conserver. L’homme seul en a de superflues. N'est-il pas bien étrange que ce superflu soit l’instrument de sa misere? Dans tout pavs les bras d’un homme valent plus que sa subsistance. S’il etoit assez sage pour compter ce surplus pour
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rien, il anroit toujours le nécessaire, parcequ’il n’auroit jamais rien de trop. Les grands besoins , disoit Favorin , naissent des grands biens ; et souvent le meilleur moyen de se donner les choses dont on manque est de s’ôter celles qu’on a (p ). C’est à force de nous travailler pour augmenter notre bonheur que nous le changeons en misere. Tout homme qui ne voudroit que vivre vivroit heureux : par conséquent il vivroit hon ; car où seroit pour lui l'avantage d’être méchant ?
Si nous étions immortels, nous serions des êtres très misérables. Il est dur de mourir, ans doute; mais il est doux d’espérer qu’on ne vivra pas toujours , et qu’une meilleure vie finira les peines de celle-ci. Si Ton nous offroit l’immortalité sur la terre, qui est-ce (* *) qui voudroit accepter ce triste présent? Quelle ressource, quel espoir, quelle consolation nous resteroit-il contre les rigueurs du sort et contre les injustices des hommes? L’ignorant , qui ne prévoit rien , sent peu le prix de la vie , et craint peu de la perdre ; l’homme éclairé voit des biens d’un plus grand prix, qu’il préféré à celui-là. Il n’y a que le demi-savoir et la fausse sagesse qui, prolongeant nos vues jusqu’à la mort , et pas au-delà , en font pour nous le pire des maux. La nécessité de mourir n’est à l’homme sage qu’une raison pour supporter les peines de la vie. Si Ton n’étoit pas sur de la perdre une fois , elle coùteroit trop à conserver.
(2) Noct. attie. bh. IX, cap. 8.
(*) On conçoit que je parle ici des hommes qui réfléchissent, et non pas de tous les hommes.
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Nos maux moraux sont tous dans l’opinion , hors un seul qui est le crime ; et celui-là dépend de nous : nos maux physiques se détruisent ou nous détruisent. Le temps ou la mort sont nos remedes : mais nous souffrons d'autant plus que nous savons moins souffrir; et nous nous donnons plus de tourment pour guérir nos maladies, que nous n’en aurions à les supporter. Vis selon la nature , sois patient , et chasse les médecins : tu n’éviteras pas la mort , mais tu ne la sentiras qu’une fois , tandis qu'ils la portent chaque jour dans ton imagination troublée , et que leur art men -nger, au lieu de prolonger tes jours, t’en ôte la jouissance. Je demanderai toujours quel vrai bien cet art a fait aux hommes. Quelques uns de ceux qu’il guérit monrroient , il est vrai ; mais des millions qu’il tue resteroient en vie. Homme sensé, ne mets point à cette loterie ou trop de chances sont contre toi. Souffre, menrs, ou guéris ; mais sur-tout vis jusqu’à ta derniere heure.
Tout n’est que folie et contradiction dans les institutions humaines. Nous nous inquiétons plus de notre vie à mesure qu’elle perd de son prix. Les vieillards la regrettent pins que les jeunes gens ; ils ne veulent pas perdre les apprêts qu’ils ont faits pour en jouir ; à soixante ans , il est bien cruel de mourir avant d’avoir commencé de vivre. On croit que l'homme a un vif amour pour sa conservation , et cela est vrai ; mais on ne voit pas que cet amour, tel que nous le sentons , est en grande partie l’ouvrage des hommes. Naturellement l’homme ne s’inquiète pour se conserver qu’autant que les moyens en sont en son pouvoir ; sitôt que ces moyens lui
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échappent , il se tranquillise, et meurt sans se tourmenter inutilement. La première loi de la résignation nous vient de la nature. Les sauvages, ainsi que les bêtes, se débattent fort peu contre la mort, et l’endurent pre-sque sans se plaindre. Cette loi détruite, il s’en forme une autre qui vient de la raison ; mais peu savent l’en tirer, et cette résignation factice n'est jamais aussi pleine et entière que la première.
La prévoyance! La prévoyance qui nous porte sans cesse au-delà de nous , et souvent nous place où nous n’arriverons point ; voilà la véritable source de toutes nos miseres. Quelle manie à un être aussi passager que l’homme de regarder toujours au loin dans un avenir qui vient si rarement, et de négliger le pré-ent dont il est sûr! manie d’autant plus funeste qu’elle augmente incessamment avec l’âge, et que les vieillards , toujours déliants, prévoyants, avares , aiment mieux se refuser aujourd’hui le nécessaire, que de manquer du superflu dans cent ans. Ainsi nons tenons à tout , nous nous accrochons à tout ; les temps , les lieux , les hommes , les choses, tout ce qui est , tout ce qui sera , importe à chacun de nous : notre individu n’est plus que la moindre partie de nous-mêmes. Chacun s’étend pour ainsi dire sur la terre entière, et devient sensible sur toute cette grande surface. Est-il étonnant que nos maux se multiplient dans tous les points par où l’on peut nons blesser? Que de princes se désolent pour la perte d’un pays qu’ils n’ont jamais vu! Que de marchands il suffît de toucher aux Indes, ponr les faire crier à Paris !
Est-ce la nature qui porte ainsi les hommes si loin d'eux-mêmes ? Est-ce elle qui veut que cliaeuu apprenne son destin des autres, et quelquefois l’apprenne le dernier; en sorte que tel est mort heureux on misérable, sans en avoir jamais rien su? Je vois un homme frais , gai , vigonreux , bien portant ; sa présence inspire la joie ; ses yeux annoncent le contentement , le bien-être ; il porte avec lui l’image du bonheur. Vient une lettre de la poste ; l’homme heureux la regarde ; elle est à son adresse ; il l’ouvre , il la lit. A l’instant son air change; il pâlit , il tombe en défaillance. Revenu à lui , il pleure, il s’agite, il gémit , il s’arrache les cheveux , il fait retentir l'air de ses cris, il semble attaqué d’affreuses convulsions. Insensé! quel mal t’a donc fait ce papier? quel membre t’a-t-il ôté? quel crime t’a-t-il fait commettre ? enfin qu’a-t-il changé dans toi-même pour te mettre dans l’état où je te vois?
Que la lettre se fût égarée, qu’une main charitable l’eut jetée an feu, le sort de ce mortel , heureux et malheureux à la fois, eut été, ce me semble, un étrange problème. Son malheur, direz-vous, étoit réel. Fort bien ; mais il ne le sentoit pas. Où étoil-il donc? Son bonheur étoit imaginaire. J’entends; la santé , la gaieté , le bien-être , le contentement d’esprit, ne sont plus que des visions. Nons n'existons plus où nous sommes, nous n’existons qu'où nous ne sommes pas. Est-ce la peine d’avoir une si grande peur de la mort , pourvu que ce en quoi nous vivons reste.
O homme ! resserre ton existence nu-dedans de toi , et tu ne seras plus misérable. Reste à la place
que la nature t’assigne dans la chaîne des êtres , rien ne t’en pourra faire sortir ; ne regimbe point contre la dure loi de la nécessité , et n’épnise pas ,à vouloir lui résister, des forces que le ciel ne t'a point données pour étendre on prolonger ton existence, mais seulement pour la conserver comme il lui plaît et autant qu’il lui plait. Ta liberté , ton pouvoir, ne s’étendent qu aussi loin que tes forces naturelles , et pas au-delà ; tout le reste n’est qu’esclavage , illusion , prestige. La domination même est servile, quand elle tient a l’opinion ; car tu dépends des préjugés de ceux que tu gouvernes par les préjugés. Pour les conduire comme il te plait , il faut te conduire comme il leur plait. Ils n’ont qn à changer de maniéré de penser, il faudra bien par force que tu changes de maniéré d’agir. Ceux qui t'approchent n ont qu’à savoir gouverner les opinions du peuple que tu crois gouverner, ou des favoris qui te gouvernent , ou celles de ta famille , ou les tiennes propres : ces visirs, ces courtisans, ces prêtres, ces soldats, ces valets, ces caillettes, et jusqu’à des enfants , quand tu serois un Thémistocle en génie (3), vont te mener comme un enfant toi-même
(3) Ce petit garçon que vous voyez là , disoit Thémistocle à ses amis, est l’arbitre de la Grèce; car il gouverne sa mere , sa mere me gouverne , je gouverne les Athéniens , et les Athéniens gouvernent les Grecs. Oh! quels petits conducteurs on trouveroit souvent aux plus grands empires, si du prince on descendoit par degrés jusqu a la première main qui donne le branle en secret !