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à croire que l'importunité peut plus sur vous qt la bienveillance. S’il ne vous croit pas bon, Lient il sera méchant ; s’il vous croit foible , il sera biei tôt opiniâtre : il importe d’accorder toujours s premier signe ce qu’on ne veut pas refuser. P soyez point prodigue en refus , mais ne les révoqu jamais.
Gardez-vous sur -tout de donner à l’enfant i vaines formules de politesse, qui lui servent ; besoin de paroles magiques pour soumettre à s volontés tout ce qui l’entoure , et obtenir à l’insta ce qu’il lui plaît. Dans l’éducation faconniere d riches , on ne manque jamais de les rendre polime impérieux, en leur prescrivant les termes dont i doivent se servir pour que personne n'ose leur r sisler : leurs enfants n’ont ni tons ni tours su pliants ; ils sont aussi arrogants , même plus , quai ils prient, que quand ils commandent, commeéta bien plus surs d'être obéis. On voit d'abord qt s’il 'vous plaie signifie dans leur bouche il me plai et que je 'vous prie signifie je 'vous ordonne. Adtr: rable politesse , qui n'aboutit pour eux qu’à chang le sens des mots , et à ne pouvoir jamais parler a trement qu’avec empire ! Quant à moi , qui crai: moins qu’Emile ne soit grossier qu’arrogant , j’ain beaucoup mieux qu’il dise en priant , faites cel qu’en commandant , je vous prie. Ce n’est pas terme dont il se sert qui m’importe , mais bien l’a oeption qu’il y joint.
Il y a un excès de rigueur et un excès d’indr gence , tous deux également à éviter. Si vous laiss pâtir les enfants , vous exposez leur santé, leur vit
tous les rendez actuellement misérables : si tous leur épargnez avec trop de soin toute espece de malêtre, tous leur préparez de grandes miseres , tous les rendez délicats , sensibles ; tous les sortez de leur état d’hommes, dans lequel ils rentreront un jonr malgré vous. Pour ne les pas exposer à quelques maux de la nature , vous êtes l’artisan de ceux qu’elle ne leur a pas donnés. Vous me direz que je tombe dans le cas de ces mauvais peres auxquels je reprochois de sacrifier le bonheur des enfants à la considération d un temps éloigné qui peut ne jamais être.
Non pas : car la liberté que je donne à mon éleve le dédommage amplement des légères incommodités auxquelles je le laisse exposé. Je vois de petits polissons jouer sur la neige , violets , transis , et pouvant à peine remuer les doigts. Il ne tient qu’à eux de s'aller cbaufler, ils n’en font rien : si on les y forcoil, ils sentiroient cent fois plus les rigueurs de la contrainte, qu’ils ne sentent celles du froid. De quoi donc vous plaignez-vous? Rendrai-je votre enfant misérable , en ne l’exposant qu’aux incommodités qu'il veut bien souffrir ? Je fais son bien dans le moment présent , en le laissant libre ; je fais son bien dans 1 avenir, en 1 armant contre les maux qu'il doit supporter. S il avoit le choix d’être mon éleve ou Ie vôtre , pensez-vous qu’il balançât un instant ?
Concevez - vous quelque vrai bonheur possible pour aucun être hors de sa constitution? Et n’est-ce pas sortir 1 homme de sa constitution, que de vouloir 1 exempter également de tons les maux de son espece ? Oui , je le soutiens ; puur sentir les grands
Liens , il faut qu’il connoisse les petits maux : telle est sa nature. Si le physique va trop Lien , le moral se corrompt. L’homme qui ne connoitroit pas la douleur ne connoitroit ni l'attendrissement de l’humanité ni la douceur de la commisération; son cœur ne seroit ému de rien, il ne seroit pas sociable, il seroit un monstre parmi ses semblables.
Savez-vous quel est le plus sûr moyen de rendre votre enfant misérable? C’ett de l’accoutumer à tout obtenir ; car ses désirs croissant incessamment par la facilité de les satisfaire, tôt ou tard l’impuissance vous forcera malgré vous d’en venir au refus ; et ce refus inaccoutumé lui donnera plus de tourment que la privation même de ce qu'il desire. D'abord il voudra la canne que vous tenez; bientôt il voudra votre moulre ; ensuite il voudra l’oiseau qui vole; il voudra l’étoile qu’il voit briller ; il voudra tout ce qu’il verra : à moins d’ctre Dieu , comment le contenterez- vous ?
C’est uue disposition naturelle à l’homme de regarder comme sien tout ce qui est en son pouvoir. En ce sens, le principe de Hobbes est vrai jusqu’à certain point : multipliez avec nos désirs les moyens de les satisfaire , chacun se fera le maître de tout. L’enfant donc qui n’a qu’à vouloir pour obtenir se croit le propriétaire de l’ùnivers ; il regarde tous les hommes comme ses esclaves : et quand enlin l’on est forcé de lui refuser quelque chose , lui , croyant tout possible quand il commande, prend ce refus pour un acte de rébellion; toutes les raisons qn’on lui donne dans un âge incapable de raisonnement ne sont à son gré que des prétextes ; il voit par-tout de
la mauvaise volonté : le sentiment d’une injustice prétendue aigrissant son naturel, il prend tout le monde en haine, et, sans jamais savoir gré de la complaisance , il s’indigne de toute opposition.
Comment concevrois-je qn’un enfant ainsi dominé par la colere, et dévoré des passions les plus irascibles , puisse jamais être heureux ? Heureux , lui ! c’est un despote ; c’est à-la-fois le plus vil des esclaves et la plus misérable des créatures. J’ai vu des enfants élevés de cette maniéré, qui vouloient qu’on renversât la maison d’un coup d’épaule , qu’on leur donnât le coq qu’ils voyoient sur un clocher; qu’on arrêtât nn régiment en marche pour entendre les tambours plus long-temps , et qui perçoient l’air de leurs cris, sans vouloir écouter personne , aussitôt qu’on tardoit à leur obéir. Tout s’empressoit vainement à leur complaire ; leurs désirs s’irritant par la facilité d’obtenir, ils s’obstinoient aux choses impossibles, et ne trouvoient partout que contradictions , qu’obstacles ,que peines , que douleurs. Toujours grondants, toujours mutins , toujours furieux , ils passoient les jours à crier, à se plaindre. Etoient-ce là des êtres bien fortunés? La foiblesse et la domination réunies n’engendrent que folie et misere. De deux enfants gâtés , l’un bat la table, et l’autre fait fouetter la mer : ils auront bien à fouetter et à battre avant de vivre contents.
Si ces idées d'empire et de tvrannie les rendent misérables dés leur enfance, que scra-ce quand ils grandiront, et que leurs relations avec les autres hommes commenceront à s’étendre et se multiplier?
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ii 4 ÉMILE.
Accoutumés a voir tout fléchir devant eux, qncllo surprise, en entrant dans le moude, de sentir que tout leur résiste, et de se trouver écrasés du poids de cet univers qu’ils pensoient mouvoir à leur gré ' Leurs airs insolents, leur puérile vanité, ne leur attirent que mortification , dédains, railleries ; ils boivent les affronts comme 1 eau : de cruelles épreuves leur apprennent bientôt qu’ils ne connoissent ni leur état ni leurs forces; ne pouvant tout , ils croient ne rien pouvoir. Tant d’obstacles inaccoutumés les rebutent, tant de mépris les avilissent : ils deviennent lâches, craintifs, rampants, et retombent autant au-dessous d'eux-mêmes qu’ils s’étoient élevés au-dessus.
Revenons à la réglé primitive. La nature a fait les enfants pour être aimés et secourus ; mais les a-t-elle faits pour être obéis et craints ? Leur a-t-elle donné un air imposant , nn oeil sévere, une voix rude et menaçante pour se faire redouter ? Je comprends que le rugissement d’nn lion épouvante les animaux, et qu’ils tremblent en voyant sa terrible bure : mais si jamais on vit un spectacle indécent, odieux, risible , c’est un corps de magistrats , le chef à la tête , en habit de cérémonie, prosternés devant un enfant au maillot, qu’ils haranguent en termes pompeux, et qui crie et bave pour toute réponse.
A considérer l’enfance en elle-même , y a-t-il au monde nn être plus foible, plus misérable , plus à la merci de tout ce qui l’environne, qui ait si grand besoin de pitié , de soins , de protection , qu’ttn enfant ? Ne semble-t-il pas qu’il ne montre une ligure si douce et un air si touchant, qu’abn que tout ce
LITRE II. jtS
qui l’approche s’intéresse à sa foiblesse , et s’empresse à le secourir? Qu’y a-t-il donc de plus choquant , de plus contraire à l'ordre, que de voir un enfant impérieux et mutin commander à tout ce qui l’entoure, et prendre impudemment le ton de maitre avec ceux qui n’ont qa’à l'abandonner ponr le faire périr ?
D’antre part, qui ne voit que la foiblesse du premier âge enchaîne les enfants de tant de maniérés, qu’il est barbare d’ajouter à cet assujettissement celui de nos caprices , en leur ôtaut une liberté si bornée , de laquelle ils peuvent si j eu abuser, et dont il est si peu utile à eux et à nous qu’on les prive ? S’il n’y a point d’objet si digne de risée qu’un enfant hautain , il n’y a point d’objet si digne de pitié qu’un enfant craintif. Puisqu'avec l’âge de raison commence la servitude civile, pourquoi la prévenir par la servitude privée ? Souffrons qu’un moment de la vie soit exempt de ce joug que la nature ne nous a pas imposé , et laissons à l’enfance l'exercice de la liberté naturelle , qui l’éloigne au moins pour un temps des vices que l’on contracte dans l’esclavage. Que ces institutenrs séveres, que ces pères asservis à leurs enfants, viennent donc les uns et les antres avec lents frivoles objections , et qn’avantde vanter leurs méthodes ils apprennent une fois celle de la nature.
Je reviens à la pratique. J’ai déjà dit que votre enfant ne doit rien obtenir parcequil le demande , mais parcequ il en a besoin (5), ni rien faire par
-(5) On doit sentir que comme la peine est souvent uns
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obéissance, mais seulement par nécessité : ainsi les mots d’obéir et de commander seront proscrits de son dictionnaire , encore plus ceux de devoir et d’obligation ; mais ceux de force , de nécessité , d’impuissance et de contrainte, y doivent tenir nne grande place. Avant l’âge de raison , l’on ne sauroit avoir aucune idée des êtres moraux ni des relations sociales : il faut donc éviter, autant qu'il se peut , d’employer des mots qui les expriment, de peur que l’enfant n’attache d’abord à ces mots de fausses idées qu’on ne saura point ou qu’on ne pourra plus détruire. La première fausse idée qui entre dans sa tête est en lui le germe de l’errenr et du vice : c’est à ce premier pas qu’il faut sur-tout faire attention. Faites que, tant qu’il n’est frappé que des choses sensibles, toutes ses idées s’arrêtent aux sensations ; faites que de toutes paris il n’appercoive autour de lui que le monde physique : sans quoi soyez sûr qu’il ne vous écoulera point du tout , ou qu’il se fera du monde moral, dont vous lui parlez, des notions fantastiques que vous n’effacerez de la vie.
Raisonner avec les enfants étoit la grande maxime
nécessité, le plaisir est quelquefois un besoin. 11 n’y a donc qu’un seul désir des enfants auquel on ne doive jamais complaire ; c’est celui de se laire obéir. D’où il suit que, dans tout ce qu’ils demandent, c’est sur-tout au motif qui les porte a demander qu’il faut faire attention. Accordez-leur , tant qu’il est possible , tout ce qui peut leur faire un plaisir réel; refusez-leur toujours ce qu’ils ne demandent que par fantaisie ou pour faire un acte d’autorité.
de Locke ; c’est lapins en vogue aujourd'hui: son succès ne me paroît pourtant pas fort propre à la mettre en crédit ; et pour moi , je ne vois rien de plus sot que ces enfants avec qui l’on a tant raisonné. De toutes les facultés de l’homme , la raison , qui n’est 1 pour ainsi dire, qu’un composé de toutes les autres, est celle qui se développe le plus difficilement et le plus tard ; et c’est de celle-là qu’on veut se servir pour développer les premières ! Le chef-d’œuvre d’une bonne éducation est de faire un homme raisonnable ; et l’on prétend élever un enfant par la raison ! C’est commencer par la fin , c’est vouloir faire l’instrument de l’ouvrage. Si les enfants entendoient raison , ils n’auroient pas besoin d’être élevés ; mais , en leur parlant dès leur bas âge une langue qu’ils n'entendent point , on les accoutume à se payer de mots , à contrôler tout ce qu'on leur dit , à se croire aussi sages que leurs maîtres , à devenir disputeurs et mutins ; et tout ce qu'on pense obtenir d'eux par des motifs raisonnables , on ne l’obtient jamais que par ceux de convoitise , ou de crainte, ou de vanité, qu’on est toujours forcé d'y joindre.
Voici la formule à laquelle peuvent se réduire àpeu-près toutes les leçons de morale qu’on fait et qq’on peut faire aux enfants :
T.E MAÎTRE
Il ne faut pas faire cela.
l’eitfant.
Et pourquoi ne faut-il pas faire cela ?