I.e corbeau , honteux et confus
Autre pléonasme; mais celui-ci est inexcusable.
Jura , mais un peu tard , qu’on ne l’y prendroit plus.
Jura! Quel est le sot de maître qui ose expliquer à l’enfant ce que c’est qu'un serment ?
Voili bien des détails, bien moins cependant qu il n'en faudroit pour analyser toutes les idées de cette
i;a ÉMILE.
fable, et les rédnire aux idées simples et élémentaires dont chacune d’elles est composée. Mais qui est-ce qui croit avoir besoin de celle analyse pour se faire entendre à la jeunesse? Nul de nous n’est assez philosophe pour savoir se mettre à la place d’un enfant. Passons maintenant à la morale.
Je demande si c’est à des enfants de six ans qu’il faut apprendre qu’il v a des hommes qui flattent et mentent pour leur profit ? On pourroit tout au plus leur apprendre qu’il v a des railleurs qui persiflent les petits garçons, et se moquent en secret de leur sotte vanité : mais le fromage gâte tont ;on leur apprend moins à ne pas le laisser tomber de leur bec qu’à le faire tomber du bec d’un autre. C’est ici mon second paradoxe , et ce n'est pas le moins important.
Suivez les enfants apprenant leurs fables , et vous verrez que, quand ils sont en état d’en faire l’application , ils en font presque toujours une contraire à l'intention de l’auteur, et qu’au lieu de s’observer sur le défaut dont on les veut guérir ou préserver, ils penchent à aimer le vice avec lequel on tire parti des défauts des antres. Dans la fable précédente les enfants se moquent du corbeau, mais ils s’affectionnent tous au renard ; dans la fable qui suit , vous croyez leur donner la cigale pour exemple ; et point du tout , c’est la fourmi qu’ils choisiront. On n’aime point à s’humilier: ils prendront toujours le beau rôle ; c’est le choix de l’amour-propre , c’est un choix très naturel. Or, quelle horrible leçon pour l’enfance ! Le plus odieux de tous les monstres seroit un enfant avare et dur, qui sauroit ce qu’on
ai demande , et ce qu’il refuse. La fourmi fait ]>lus ncore , elle lui apprend à railler dans ses refus.
Dans tontes les fables où le lion est uu des personlages , comme c’est d’ordinaire le plus brillant, 'enfant ne manque point de se faire lion ; et quand 1 préside à quelque partage , bien instruit par son nodele , il a grand soin de s’emparer de tout. Mais guand le moucheron terrasse le lion , c'est une autre iffaire; alors l’enfant n’est plus lion , il est mouiheron. Il apprend à tuer un jour à coups d’aiguillon :eux qu’il n’oseroit attaquer de pied ferme.
Dans la fable du loup maigre et du chien gras , au ieu d’une leçon de modération qu’on prétend lui lonner, il en prend une de licence. Je n’oublierai [amais d'avoir vu beaucoup pleurer une petite lille qu’on avoit désolée avec celte fable , tout en lui prêtant toujours la docilité. On eut peine à savoir la :anse de ses pleurs: on la sut enlin. La pauvre enfant s’ennnyoit d’étre à la chaîne ; elle se sentoit le :onp pelé ; elle pleuroit de n'ètre pas loup.
Ainsi donc la morale de la première fable citée est pour l'enfant une leçon de la plus basse flatterie ; celle de la seconde nne leçon d'inhumanité ; celle de la troisième une leçon d'injustice; celle de la quatrième une leçon de satire ; celle de la cinquième nne leçon d'indépendance. Cette derniere leçon, pour être superflue à mou éleve , n’en est pas plus convenable aux vôtres. Quand vous leur donne/, des préceptes qui se coutre-disent , quel fruit espérez-vous de vos soins? Mais peut-être à cela près , toute cette morale qui me sert d'objection contre les fablesfour-
CMILF. J. tO
ni l -elle autant de raisons les conserver. Il faut une morale en parole et une en actions dans la société, et ces deux morales ne se ressemblent point. La première est dans le catéchisme, où on la laisse ; l’autre est dans les fables de La fontaine pour les enfants , et dans ses contes pour les rneres. Le même auteur suffit à tout.
Composons, monsieur de La Fontaine. Je promets , quant à moi , de vous lire avec choix , de vous aimer, de m’instruire dans vos fables ; car j’espere ne pas me tromper sur leur objet : mais, pour mon éleve , permettez que je ne lui en laisse pas étudier une seule jusqu’à ce que vous m’ayez prouvé qu’il est bon pour lui d’apprendre des choses dont il ne comprendra pas le quart ; que dans celles qu’il pourra comprendre il ne prendra jamais le change , et qu’au lieu de se corriger sur la dupe, il ne se formera pas sur le frippon.
En ôtant ainsi tous les devoirs des enfants , j’ôte les instruments de leur plus grande misere , savoir les livres. La lecture est le fléau de l’enfance , et presque la seule occupation qu’on lui sait donner. A peine à douze ans Emile saura-t-il ce que c’est qu’un livre. Mais il faut bien au moins , dira-t-on, qu’il sache lire. J’en conviens : >1 faut qu’il sache lire quand la lecture lui est utile ; jusqu’alors elle n’est bonne qu’à l'ennuyer.
Si l’on ne doit rien exiger des enfants par obéis, sance , il s’ensuit qu’ils ne peuvent rien apprendre dont ils ne sentent l’avantage actuel et présent, soit d’agrément , soit d’utilité ; autrement , quel motif les portçroit à l’apprendre P L’art de parler aux ab-
sents et de les entendre, l’art de leur communiquer au loin sans média-eur nos sentiments, nos volontés, nos désirs, est un art dont l’utilité peut être rendue sensible à tous les âges. Par quel prodige cet art si utile et si agréable est-il devenu un tourment pour l’enfance? Parcequ’on la contraint de s’y appliquer malgré elle, et qu’on le met à des usages auxquels elle ne comprend rien. Un enfant n’est pas fort curieux de perfectionner l’instrument avec lequel on le tourmente ; mais faites que cet instrument serve à ses plaisirs , et bientôt il s’y appliquera malgré vous.
On se fait une grande affaire de chercher les meilleures méthodes d'apprendre à lire; on invente des bureaux , des cartes; on fait de la chambre d’un enfant un atelier d’imprimerie. Locke veut qu'il apprenne à lire avec des dés. Ne voilà-t-il pas une invention bien trouvée? Quelle pitié! Un mo\en plus sûr que tous ceux-là , et celui qu’on oublie toujours , est le désir d’apprendre. Donnez à l’enfant ce désir, puis laissez-là vos bureaux et vos dés; tonte méthode lui sera bonne.
L’intérêt présent, voilà le grand mobile, le seul qui mené sûrement et loin. Emile reçoit quelquefois de son pere , de sa mere , de ses parents , de ses amis , des billets d’invitation pour un diner, pour une promenade, pour une partie sur l’eau , pour voir ci ne 1 que ! rte public; ne. Ces billets sont courts , clairs, ne ts, bien écrits. Il faut trouver quelqu’un qui les lui lise : ce quelqu'un ou ne se trouve pas toujours à point nommé , ou rend a 1 enfant le peu de complaisance que l'enfant eut pour lui la veille. Ajnsi
i7fi Émile.
l'occasion , le moment se passe. On lui lit enfin le billet ; mais il n’est plus temps. Ah ! si l’on eût sn lire soi-même ! On en reçoit d’autres : ils sont si courts! le sujet en est si intéressant! On vondroit essayer de les déchiffrer; on trouve tantôt de l’aide , et tantôt des refus. On s’évertue ; on déchiffre enfin la moitié d’un billet : il s’agit d'aller demain manger de la crème... on ne sait où ni avec qui... Combien on fait d’efforts pour lire le reste! Je ne crois pas qu’Emile ait besoin du bureau. Parlerai-je à présent de l’écriture? Non; j’ai honte de m’amuser à ces niaiseries dans un traité de l’éducation.
■T’ajouterai ce seul mot qni fait une importante maxime; c’est que d’ordinaire on obtient très sûrement et très vite ce qu’ou n’est point pressé d’obtenir. Je suis presque sûr qu’Emile saura parfaitement lire et écrire avant l’âge de dix ans , précisément parcequ’il m’importe fort peu qu’il le sache avant quinze; mais j’aimerois mieux qu’il ne sût jamais lire que d’acheter cette science an prix de tout ce qui peut la rendre utile : de quoi lui servira la lecture quand on l’en aura rebuté pour jamais? Id in primis cavere oportebit, ne studio. , qui amare nondiun potes t, ode rit , et amaiitudinem semel perceptam etiam ultra rudes annos reformidet (16).
Plus j’insiste sur ma méthode inactive, plus je sens les objections se renforcer. Si votre éleve n’apprend rien de vous, il apprendra des autres. Si vous ne prévenez l’erreur par la vérité, il apprendra des mensonges : les préjugés que vous craignez de lui
(16) Quiutil. , 1. I , c. i.
donner, il les recevra de tout ce qui l’environne : ils entreront par tous ses sens ; ou ils corrompront sa raison, meme avant qu’elle soit formée; ou son esprit, engourdi par une longue inaction, s’absorbera dans la matière. L’inliabitude de penser dans l’enfance en ôte la faculté durant le reste de la vie.
Il me semble que je pourrois aisément répondre à cela ; mais pourquoi toujours des réponses? Si ma jnétbode répond d’elle-même aux objections , elle est bonne ; si elle n’y répond pas , elle ne vaut rien. Je poursuis.
Si , sur le plan que j’ai commencé de tracer, vous suivez des réglés directement contraires à celles qui sont établies ; si , au lieu de porter au loin l’esprit de votre éleve psi , an lieu de l’égarer sans cesse en d’autres lieux, en d’autres climats , en d’autres siècles , aux extrémités de la terre , et jusque dans les cieux , vous vous appliquez à le tenir toujours en lui-même et-attentif à ce qui le touche immédiatement; alors vous le trouverez capable de perception, de mémoire, et même de raisonnement : c’est l’ordre de la nature. A mesure que l’être sensitif devient actif, il acquiert un discernement proportionnel à ses forces ; et ce n’est qu’avec la force surabondante à celle dont il a besoin pour se conserver, que se développe en lui la faculté spéculative propre à employer cet excès de force à d'autres usages. Voulez-vous donc cultiver l’intelligence de votre éleve ? Cultivez les forces qu'elle doit gouverner. Exercez continuellement son corps ; rendez-le robuste et sain, pour le rendre sage et raisonnable ; qu'il travaille , qu’il agisse, qu’il courre, qu’il crie, qn-'il
tu.
soit toujours en mouvement ; qu’il soit homme par la vigueur, et bientôt il le sera par la raison.
Vous l’abrutiriez , il est vrai , par cette méthode , si vous alliez toujours le dirigeant, toujours lui disant : Va , viens . reste , fais ceci , ne fais pas cela. Si votre tête conduit toujours ses bras, la sienne lui devient inutile. Mais souvenez-vous de nos conventions : si vous n’ètes qu’un pédant, ce n’est pas la peine de me lire.
C’est une erreur bien pitoyable d’imaginer que l'exercice du corps nuise aux opératioES de l’esprit ; comme si ces deux actions ne dévoient pas marcher de concert , et que l’une ne dût pas toujours diriger l’autre !
Il y a deux sortes d'hommes dont les corps sont dans nn exercice continuel , et qui sûrement songent aussi peu les uns que les autres à cultiver leur ame , savoir, les paysans et les sauvages. Les premiers sont rustres, grossiers, mal-adroits ; les antres , connus par leur grand sens , le sont encore parla subtilité de leur esprit et de leurs inventions : généralement il n’y a rien de plus lourd qu’un paysan , ni rien de plus lin qu’un sauvage. D’où vient cette différence ? C’est que le premier, faisant toujours ce qu’on lui commande, ou ce qu’il a vu faire à son pere, on ce qu’il a fait lui-même dès sa jeunesse , ne va jamais que par routine ; et , dans sa vie presque automate , occupé sans cesse des mêmes travaux , l’habitude et l’obéissance lui tiennent lieu de raison.
Pour le sauvage , c’est autre chose : n’étant attaché à aucun lieu , n’ayant point de tâche pres^
crite , n’obéissant à personne, sans antre loi que sa volonté , il est forcé de raisonner à chaqne action de sa vie ; il ne fait pas nn mouvement, pas un pas, sans en avoir d'avance envisagé les suites. Ainsi , plus son corps s’exerce , plus son esprit s’éclaire ; sa force et sa raison croissent à-la-fois , et s’étendent l’nne par l’antre.
Savant précepteur, voyons lequel de nos deux éleves ressemble an sauvage , et lequel ressemble au paysan. Soumis eu tout à une autorité toujours enseignante, le vôtre ne fait rien qne sur parole ; il n’ose manger quand il a faim , ni boire quand il a soif , ni rire quand il est gai , ni plenrer quand il est triste , ni présenter nne main pour l’antre , ni remuer le pied qn^omme on lt lui prescrit ; bientôt il n’osera respirer qne sur vos réglés. A quoi vonlezvous qu’il pense, quand vous pensez à tout pour lui ? Assuré de votre prévoyance, qu’a-t-il besoin d’en avoir? Voyant que vous vous chargez de sa conservation, de son bien-être, il se sent délivré de ce soin ; son jugement se repose sur le vôtre ; tout ce qne vous ne lui défendez pas , il le fait sans réflexion , sachant bien qu’il le fait sans risque. Qu'at-il besoin d’apprendre à prévoir la pluie? Il sait qne vous regardez au ciel pour lui. Qu’a-t-il besoin de régler sa promenade? Il ne craint pas qne vous lui laissiez passer l’heure du diner. Tant que vous ne lui défendez pas de manger, il mange; quand vous le lui défendez, il ne mange plus; il n’éconte plus les avis de son estomac , mais les vôtres. Vous a\ez beau ramollir son corps dans l'inaction , vons il en rendez pas son entendement plus flexible. Tout
iSo ÉMILE.
aa contraire , vous achevez de décréditer la raison dans son esprit , en lui faisant user le peu qu’il en a sur les choses qui lui paroissent le plus inutiles. Ne vovant jamais à quoi elle est bonne , il jnge enfin qu’elle n’est bonne à rien. Le pis qui pourra lui arriver de mal raisonner sera d’être repris , et il l’est si souvent , qu’il n’y songe guere ; un danger si commun ne l’effraie plus.
Tous lui trouvez pourtant de l’esprit ; et il en a pour babiller avec les femmes , sur le ton dont j’ai déjà parlé : mais qu’il soit dans le cas d’avoir à payer de sa personne , à prendre un parti dans quelque occasion difficile, vous le verrez cent fois plus stupide et plus bête que le fils du plus gros manant.
Pour mon éleve , ou plutôt celui de la nature , exercé de bonne heure à se suffire à lui-même autant qu’il est possible, il ne s'accoutume point à recouril sans cesse aux autres, encore moins à leur étalei son grand savoir. En revanche il j uge , il prévoit, ii raisonne eu tout ce qui se rapporte immédiatemeni à lui. Il ne jase pas, il agit; il ne sait pas un mo de ce qui se fait dans le monde, mais il sait fort hier faire ce qui lui convient. Comme il est sans cesse er mouvement , il est forcé d’observer beaucoup d< choses , de connoitre beaucoup d’effets ; il acquier de bonne heure une grande expérience ; il prend se; leçons de la nature , et non pas des hommes ; il s’in strnit d’autant mieux qu’il ne voit nulle part l’in tention de l’instruire. Ainsi son corps et son espri s’exercent à-la-fois. Agissant toujours d’après « pensée , et non d’après rclL d'en autre , il unit coq
tinuelleir.ent deux opérations : pins il se rend fort et robuste, plus il devient sensé et judicieux. C’est le moyen d’avoir nn jour ce qu’on croit incompatible, et ce que presque tous les grands hommes ont réuni , la force du corps et celle de l’ame, la raison d’un sage et la vigueur d’un athlete.
•Teune instituteur, je vous prêche un art difficile , c’est de gouverner sans préceptes, et de tout faire en ne faisant rien. Cet art , j’en conviens , n’est pas de votre âge ; il n’est pas propre à faire briller d’abord vos talents , ni à vous faire valoir auprès des pere.s ; mais c’est le seul propre à réussir. Tous ne parviendrez jamais à fait e des sages , si vous ne faites d'abord des polissons : c’étoit l’éducation des Spartiates; au lieu de les coller sur des livres , on commencoit par leur apprendre à voler lenr diner. Les Spartiates étoient-ils pour cela grossiers étant grands? Qui ne connoit la force et le sel de leurs reparties? Toujours faits pour vaincre, ils écrasoient leurs ennemis en toute espece de guerre ; et les babillards Athéniens craignoient autant leurs mots que leurs coups.
Dans les éducations les plus soignées , le maître commande, et eroitgouverner : e’est en effet l’eufant qui gouverne. Il se sert de ce que vous exigez de lui pour obtenir de vous ee qu’il lui plaît , et il sait toujours vous faire paver une heure d’assiduité par huit jours de complaisance. A chaque instant il faut pactiser avec lui. Ces traités, que vous proposez à votre mode , et qu’il exécute à la sienne, tournent toujours au profit de ses fantaisies , sur-tout quand ou a la mal-adresse de mettre en condition pour sod
profit ce qu’il est Lien sûr d’obtenir, soit qu’il remplisse ou non la condition qu’on lui impose en échange. L’enfant, pour l’ordinaire, lit beaucoup mieux dans l’esprit du maitre , que le maître dans le cœur de l’enfant. Et cela doit être : car toute la sagacité qu’eût employée l’enfant livré à lui-même à pourvoir à la conservation de sa personne, il l’emploie à sauver sa liberté naturelle des chaînes de son tyran ; au lien que celui-ci , n’avant nul intérêt si pressant à pénétrer l’autre, trouve quelquefois mieux son compte à lui laisser sa paresse ou sa vanité.
Prenez une route opposée avec votre éleve ; qu’il Croie toujours être le maitre, et que ce soit toujours vous qui le soyez. Il n’y a point d’assujettissement si parfait que celui qui garde l’apparence de la liberté : on captive ainsi la volonté même. Le pauvre enfant qui ne sait rien, qui ne peut rien , qui ne connoit rien , n’est-il pas à votre merci ? Ne disposez-vous pas , par rapport à lui , de tout ce qui l’environne ? N’êtes-vous pas le maitre de l’affecter comme il vous plaît? Ses travaux, ses jeux, ses plaisirs, ses peines, tout n'est-il pas dans vos mains sans qu il le sache? Sans doute, il ne doit faire que ce qu’il veut ; mais il ne doit vouloir que ce que vous voulez qu’il fasse : il ne doit pas faire un pas que vous ne l’ayez prévu , il ne doit pas ouvrir la bouche que vous ne sachiez ce qu’il va dire.
C’est alors qu’il pourra se livrer aux exercices du corps que lui demande son âge , sans abrutir son esprit ; c’est alors qu’au lieu d’aigniser sa ruse à éluder un incommode empire , vous le verrez s’oc-
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cnper un’queiuent à tix-er de tout ce qui l'environne le parti le plus avantageux pour son bien-être actuel ; c’est alors que vous serez étonné de la subtilité de ses inventions pour s'approprier tons les objets auxquels il peut atteindre, et pour jouir vraiment des choses sans le secours de l’opinion.
En le laissant ainsi maître de ses volontés, vous ne fomenterez point ses caprices. En ne faisant jamais que ce qui lui convient, il ne fera bientôt que ce qu'il doit faire; et, bien que son corps soit dans un mouvement continuel, tant qu'il s’agira de sou intérêt présent et seusible, vous verrez toute la raison dont il est capable se développer beaucoup mieux et d une maniéré beaucoup plus appropriée à lui , que dans des études de pure spéculation.
Ainsi , ne vous voyant point attentif à le contrarier, ne se déliant point de vous, n’ayant rien à vous cacher, il ne vous trompera point, il ne vous mentira point ; il se montrera tel qu'il est sans crainte ; vous pourrez l’étudier tout à votre aise, et disposer tout autour de lui les leçons que vous voulez lui donner, sans qu'il pense jamais en recevoir aucune.
Il n’épiera point non plus vos mœurs avec une curieuse jalousie, et ne se fera point un plaisir secret de vous prendre en faute. Cet inconvénient que nous prévenons est très grand. Un des premiers soins des enfants est, comme je l'ai dit, de découvrir le foible de ceux qui les gouvernent. Ce penchant porte à la méchanceté, mais il n'en vient pas : il vient du besoin d’eluder une antorité qui les importune. Surchargés du joug qu’on leur impose , ils cherchent a le secouer ; et les défauts qu’ils trouvent dans les
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maîtres leur fournissent de bons moyens pour cela. Cependant l’habitude se prend d’observer les gens par leurs défauts , et de se plaire à leur en trouver. Il est clair que voilà encore une source de vices bouchée dans le cœur d’Emile : n’ayant nul intérêt à me trouver des défauts , il ne m’en cherchera pas , et sera peu tenté d’en chercher à d’autres.
Toutes ces pratiques semblent difficiles , parcequ’on ne s’en avise pas ; mais , dans le fond , elles ne doivent point l’être. On est en droit de vous supposer les lumières nécessaires pour exercer le métier que vous avez choisi ; on doit présumer que vous connoissez la marche naturelle du cœur humain , que vous savez étudier l’homme et l’individu , que vous savez d’avance à quoi se pliera la volonté de votre éleve à l’occasion de tous les objets intéressants pour son âge que vous ferez passer sous ses yeux. Or, avoir les instruments et bien savoir leur usage, n’est-ce pas être maître de l’opération?
Vous objectez les caprices de l’enfant, et vous avez tort. Le caprice des enfants n’est jamais l’ouvrage de la nature, mais d’une mauvaise discipline : c’est qu’ils ont obéi ou commandé ; et j’ai dit cent fois qu’il ne falloit ni l’un ni l’autre. Votre éleve n’aura donc de caprices que ceux que vous lui aurez donnés ; il est juste que vous portiez la peine de vos fautes. Mais , direz-vous, comment y remédier? Cela se peut encore , avec une meilleure conduite et beaucoup de patience.
Je m’étois chargé , durant quelques semaines, d’un enfant accoutumé non seulement à faire ses volontés, mais encore à les faire faire à tout le monde, par
conséquent plein de fantaisies. Dés le premier jour, pour mettre à l’essai ma complaisance, il voulut se lever à minuit. Au plus fort de mon sommeil il saute à bas de son lit, prend sa robe-de-chambre , et m’appelle. Je me leve, j’allume la chandelle ; iJ n’en vouloit pas davantage : au bout d’un quartd’beure le sommeil le gagne , et il se recouche content de son épreuve. Deux jours après, il la réitéré avec le même succès , et de ma part sans le moindre signe d’impatience. Comme il m’embrassoit en se recouchant, je lui dis très posément : Mon petit ami , cela va fort bien , mais n’y revenez plus. Ce mot excita sa curiosité, et dès le lendemain , voulant voir nn pen comment j’oserois lui désobéir, il ne manqua pas de se relever à la même heure, et de m’appeler. Je lui demandai ce qu’il vouloit. Il me dit qu’il ne pouvoit dormir. Tant pis, repris-je , et je me tins coi. Il me pria d’allumer la chandelle : Pourquoi faire ? Et je me tins coi. Ce ton laconique commençoit à l’embarrasser. Il s’en fut à tâtons chercher le fusil , qu’il fit semblant de battre ; et je ne ponvois m’empêcher de rire en l’entendant se donner des coups sur les doigts. Enfin, bien convaincu qu'il n’en viendroit pas à bout , il m’apporta le briquet à mon lit : je lui dis que je n’en avois que faire , et me tournai de l’autre côté. Alors il se mit à courir étourdiment par la chambre, criant, chantant, faisant beaucoup de brait, se donnant à la table et aux chaises des coups, qu’il avoit grand soin de modérer, et dont il ne laissoit pas de crier bien fort , espérant me causer de l’iuuuiétude. Tout cela ne prenoit point ; et je vis que , comptant sur EMILE. I. II
iSG ÉMILE.
de belles exhortations ou sur de la coleie , il ne s’étuit nullement arrangé pour ce sang froid.
Cependant, résolu de vaincre ma patience à force d’opiniâtreté, il continua son tintamarre avec un tel succès , qu’à la fin je m 'échauffai ; et pressentant nue j’allois tout gâter par un emportement hors de propos, je pris mon parti d'une autre maniéré. Je me levai sans rien dire, j’allai au fusil . que je ne trouvai point ; je le lui demande, il me le donne , pétillant de joie d’avoir enfin triomphé de moi. Je bats le fusil, j’allume la chandelle, je prends par la main mon petit bon -homme, je le meoe tranquillement dans un cabinet voisin dont les volets étoient bien fermés , et où il n’y avoit rien à casser . je l'v laisse sans lumière ; puis fermant sur lui la porte à La clef , je retourne me coucher sans lui avoir dit un seul mot. Il ne faut pas demander si d'abord il y eut du vacarme ; je m’v étois attendu. : je ne m’en émus point. Enfin le brnit s’appaise ; j'écoute, je l’entends s'arranger, je me tranquillise. Le lendemain, j’entre au jour dans le cabinet ; je trouve mon petit mutin e juché sur un lit de repos, et dormant d un profond sommeil , dont, après tant de fatigne , il devoit avoir grand besoin.
L’affaire ne finit pas là. La mere apprit que l'enfaut avoit passé les deux tiers de la nuit hors de son lit. Aussitôt tout fut perdu , c’étoit un enfant autant que mort. Voyant l’occasion bonne pour se venger, il fii le malade, sans prévoir qu’il n’y gagneroit rien. Le médecin fut appelé. Malheureusement pour J.i mere, ce médecin étoit un plaisant, qui, pour s’amuser de ses frayeurs ,s’appliqnoit à les augmen-
ter. Cependant il me d.t à l'oreille : Laissez-moi faire , je vous promets que l’enfant sera guéri pour quelque temps de la fantaisie d’être malade. En effet ,1a diete et la chambre furent prescrites, et il fut recommandé à l’apothicaire. Je soupirois de voir cette pauvre mere ainsi la dupe de tout ce qui l’environnoit , excepté moi seul , qu’elle prit en haine , précisément pareeque je ne la trompois pas.
Après des reproches assez durs , elle me dit que son (ils étoit délicat; qu’il étoit l’unique héritier de sa famille; qu’il falloit le conserver à quelque prix que ce fût, et qu’elle ne vouloit pas qu’il fût contrarié. En cela, j’étois bien d’accord avec elle ; mais elle entendoit , par le contrarier, ne lui pas obéir en tout. Je vis qu’il falloit prendre avec la mere le même ton qu’avec l’enfant. Madame , lui dis-je assez froidement, je ne sais point comment 011 éleve un héritier , et , qui plus est, je ne veux pas l’apprendre ; vous pouvez vous arranger là-dessus. On avoi t besoin de moi pour quelque temps encore : le pere appaisa tout ; la mere écrivit au précepteur de hâter son retour : et l’enfant, voyant qu’il ne gagnoit rien à troubler mou sommeil ni à être malade , prit enfin le parti de dormir lui-même et de se bien porter.
On ne sauroit imaginer à combien de pareils caprices le petit tyran avoit asservi son malheureux gouverneur ; car l’éducation se faisoitsous les yeux de la mere, qui ne souffroit pas que l’héritier fût désobéi en rien. A quelque heure qu’il voulût sortir, il falloit être prêt pour le mener, ou plutôt pour le suirre , et il avoit toujours grand soin de choisir le
moment où il voyoit son gouverneur le plus occupé.
II voulut user sur moi du même empire, et se venger le jour du repos qu’il étoit forcé de me laisser la nuit. Je me prêtai de bon coeur à tout, et je commençai par bien constater à ses propres yeux le plaisir que j’avois à lui complaire : apres cela, quand il fut question de le guérir de sa fantaisie , je m’y pris autrement.
Il fallut d’abord le mettre dans son tort , et cela ne fut pas difficile. Sachant que les enfauts ne songent jamais qu’au présent , je pris sur lui le facile avantage de la prévoyance ; j’eus soin de lui procurer au logis un amusement que je savois être extrêmement de son goût ; et , dans le moment où je l'en vis le plus engoué, j’allai lui proposer un tour de promenade ; il me renvova bien loin : j’insistai , il ne m’écouta pas; il fallut me rendre , et il nota précieusement en lui même ce signe d’assujettissement.
Le lendemain ce fut mon tour. Il s’ennuya , j’y avois pourvu; moi, au contraire, je paroissois profondément occupé. 11 n’en falloit pas tant pour le déterminer. Il ne manqua pas de venir m’arracher à mon travail pour le mener promener au plus vite. Je refusai ; il s’obstina. Xon , lui dis-je : en faisant votre volonté, vous m’avez appris à faire la mienne ; je ne veux pas sortir. Hé bien ! reprit-il vivement, je sortirai tout seul. Comme vous voudrez. Et je reprends mon travail.
Il s’habille, un peu inquiet de voir que je le laissois faire , et que je ne l’imitois pas. Prêt à sortir, il vient me saluer; je le salue : il tâche de m’alarmer
par le récit des courses qu’il va faire ; à l’entendre , on eut cru qu il alloit au bout du moude. Sans ni 'émouvoir, je lui souhaite un bon voyage. Son embarras redouble. Cependant il fait bonne contenance , et , prêt à sortir, il dit à sou laquais de le suivre. Le laquais , déjà prévenu , répond qu'il u’a pas le temps, et qu’occupé par mes ordres, il doit m’obéir plutôt qu’à lui. Pour le coup, l’enfant n’y est plus. Comment concevoir qn’on le laisse sortir seul , lui qui se croit l’être important à tous les
antres, et pense que le ciel et la terre sont intéressés à sa conservation ? Cependant il commence à sentir sa foiblesse; il comprend qu’il se va trouver seul an milieu de gens qui ne le connoissent pas; il voit d avance les risques qu’il va courir : l’obsti» nation seule le soutient encore; il descend l’escalier lentement et fort interdit. 11 entre enfin dans la rue, se consolant un peu du mal qui lui peut arriver par l’espoir qu’on m’en rendra responsable.
Cetoit là que je l’attendois. Tout étoit préparé d’avance ; et comme il s’agissoit d’une espece de scene publique , je m’étois muni du consentement du pere. A peine avoit -il fait quelques pas, qu’il entend à droite et à gauche différents propos surson compte. \ oisin , le joli monsieur ! où va t-il ainsi tout seul : Il va se perdre : je veux le prier d eutrer chez nous. Voisine, gardez- voit s-en bien. Ne voyez-vous pas que c’est uu petit libertin qu’on a chassé de la maison de son pere, pareequ’il ne vouloit rien raloir? Il ne faut pas retirer les libertins; )aissez-le aller où il voudra, lié bien donc ! que Dieu le conduise! Je scrois fâchée qu’il lui
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arrivât malheur. Un peu plus loin il rencontre des polissons à-peu-près de son âge , qui l'agacent et se moquent de lui. Plus il avance, plus il trouve d'embarras. Senl et sans protection, il se voit le jouet de tout le monde , et il éprouve avec beaucoup de surprise que son noeud d'épaule et son parement d’or ne le font pas plus respecter.
Cependant un de mes amis, qu’il ne connoissoit point , et que.j’avois chargé de veiller sur lui , le suivoit pas à pas sans qu’il y prît garde, et l’accosta quand il en fut temps. Ce rôle , qui ressembloit à celui de Sbrigani dans Pourceaugnac, demandoit un bomme d’esprit, et fut parfaitement rempli. Sans rendre l’enfant timide et craintif en le frappant d'un trop grand effroi , il lui fit si bien sentir l’imprudence de son équipée , qu’au bout d’une demi-heure il me le ramena souple , confus, et n’osant lever les yeux.
Pour achever le désastre de son expédition , précisément au moment qu'il rentroit , son pere descendoit pour sortir, et le rencontra sur l’escalier. Il fallut dire d'où il venoit. et pourquoi jen’étois pas avec lui (17). Le pauvre enlant eût voulu être à cent pieds sous terre. Sans s’amuser à lui faire nue longue réprimande , le pere lui dit plus sèchement que je ne m’y serois attendu : Quand vous voudrez sortir seul , vous en êtes le maître ; mais comme je ne
(17) En cas pareil , on peut sans risque exiger d’un enfant la vérité , car il sait bien alors qu’il ne sauroit la déguiser, et que s’il osoit dire un mensonge , il en seroit à 1 instant convaincu.
^cus point d’un bandit dans nia maison , quand ce'.a vous arrivera , ayez soin de n’y plus rentrer.
Pour moi , je le reçus sans reproche et sans raillerie, mais avec un peu de gravité; et . de peur qu'il ne soupçonnât que tout ce qui s’étoit passé n'étoit qu’un jeu , je ne voulus point le mener promener le même jour. Le lendemain, je vis avec grand plaisir qn’il passoit avec moi d’nn air de triomphe devant les mêmes gens qui s’étoient moqués de lui la veille pour l'avoir rencontré tout seul. On conçoit bieu qu’il ne me menaça plus de sortir sans moi.
C’est par ces movens et d’autres semblables que , durant le peu de temps que je fus avec lui, je vins à bout de lui faire faire tont ce que je voulois sans lui rien prescrire , sans lui rien défendre, sans sei nions , sans exhortations , sans l’ennnyer de leçons inutiles. Aussi , tant que je parlois il étoit content ; mais mon silence le tenoit en crainte : il comprenoit que quelque chose c’alloit pas bien , et toujours la leçon lui venoit de la chose même. Mais revenons.
Non seulement ces exercices continuels, ainsi laissés à la seule direction de la nature , en fortifiant le corps, n’abrutissent point l’esprit, mais au con traire ils forment en nous la seule espece de raison dont le premier âge soit susceptible , et la plus nécessaire à quelque âge qne ce soit. Ils nous appren nent à bien connoilre l’usage de nos forces , les rapports de nos corps aux corps environnants , l’usage des instruments naturels qui sont à notre portée, et qui conviennent à nos organes. T a-t-il quelque stupidité pareille à celle d’un enfant élevo toujours dans la chambre et sous les yeux de sa
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mere, lequel, ignorant ce que c’est que poids et que résistance , veut arracher un grand arbre , on soulever un rocher? La première fois qne je sortis de Geneve, je voulois suivre un cheval au galop ; je jetois des pierres contre la montagne de Saleve, qui étoit à deux lieues de moi : jouet de tous les enfants du village, j’étois un véritable idiot pour eux. A dix-huit ans on apprend en philosophie ce que c’est qu'un .levier : il n’y a point de petit paysan à douze qui ne sache se servir d’un levier mieux que le premier mécanicien de l’académie. Les leçons que les écoliers prennent entre eux dans la cour du college leur sont cent fois plus utiles que tout ce qu’on leur dira jamais dans la classe.
Toyez un chat entrer pour la première fois dans une chambre : il visite , il regarde , il flaire , il ne reste pas un moment en repos, il ne se fie à rien qu’après avoir tout examiné , tout connu. Ainsi fait un enfant commençant à marcher, et entrant pour amsi dire dans l’espace du monde. Toute la différence est qu’à la vue commune à l’enfant et au chat, le premier joint, pour observer, les mains que lui donna la nature , et l’autre l’odorat subtil dont elle l’a doué. Cette disposition bien ou mal cultivée est ce qui rend les enfants adroits ou lourds , pesants ou dispos, étourdis ou prudents.
Les premiers monvements naturels de l’homme étant donc de se mesurer avec tout ce qui l’environne, et d’éprouver daus chaque objet qu’il apperçoit toutes les qualités sensibles qui peuvent se rapporter à lui , sa première étude est une sorte de physique expérimentale relative à sa propre conser-
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vation . et dont on le détourne par des études spéculât) ves avant qu’il ait reconnu sa place ici-bas. Tan dis que ses organes délicats et flexibles peuvent s’ajuster aux corps s'ai- lesquels ils doivent agir, tandis que ses sens encore purs sont exempts d’illusions, c’est le temps d’exercer les uns et les autres aux fonctions qui lenr sont propres ; c’est le temps d apprendre à connoitre les rapports sensibles que les choses ont avec nous. Comme tout ce qui entre dans l’entendement humain y vient par les sens , la première raison de l’homme est une raison sensitive; c’est elle qui sert de base à la raison intellectuelle : nos premiers maîtres de philosophie sont nos pieds, nos mains, nos yeux. Substituer des livres à tout cela, ce n’est pas nous apprendre à raisonner, c’est nous apprendre à nous servir de la raison d’autrui ; c’est nous apprendre à beaucoup croire , et à ne jamais rien savoir. ,
l’our exercer un art , il Tant commencer par s’en procurer les instruments; et, pour pouvoir employer utilement ces instruments, il faut les faire assez solides pour résister à leur usage. Pour apprendre à penser, il faut donc exercer nos membres, nos sens , nos organes , qui sont les instruments de notre intelligence ; et pour tirer tout le parti poss blc de ces instruments , il faut que le corps , qui les fournit , soit robuste et sain. Ainsi , loin que la véritable raison de l’homme se forme indépendamment du corps, c’est la bonne constitution du corps qui rend les opérations de l’esprit faciles et sûres.
En montrant à quoi l’on doit employer la longue oisiveté de 1 enfance, j’entre dans un détail qui pa-
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roitra ridicnle. Plaisantes leçons . me dira-t-on , qui , retombant sous votre propre critiqne , se bornent à enseigner ce que nnl n’a besoin d apprendre ! Pourquoi consumer le temps à des instructions qui viennent toujours d’elies-mêines. et ne coûtent ni peines ni soins? Quel enfant de douze ans ne sait pas tout ce que vous voulez apprendre au vôtre , et, de plus, ce que ses maîtres lui ont appris ?
Messieurs, sous vous trompez; j’enseigne à mon éleve un art très long, très pénible, et que n'ont assurément pas les vôtres ; c’est celui d’être ignorant : car la science de quiconque ne croit savoir que ce qu’il sait se réduit à bien peu de chose. Tous donnez la science , à la bonne beure ; moi , je m’occupe de l’instrument propre à l'acquérir. On dit qu’un jour les Vénitiens montrant en grande pompe leur trésor de Saint-Marc à un ambassadeur d’Espagne . celui-ci, pour tout compLraeut, ayant regardé sons les tables, leur dit : Oui non ce la radice. c* v
.Te ne vois jamais un précepteur étaler le savoir de son disciple , sans être tenté de lui en dire autant.
Tous ceux qui ont réfléchi sur la maniéré de vivre des anciens attribuent aux exercices de la gymnastique cette vigueur de corps et d’arae qui les distingue le plos sensiblement des modernes. La maniéré dont Montaigne appuie ce sentiment montre qu'il en étoit fortement pénétré ; il y revient sans cesse et de mille façons. En parlant de l’éducation d’un enfant ; pour lui roidir l ame , il faut , dit-il , lui durcir les muscles ; en l’accoutumant au travail . on l'accoutume à la douleur; il le faut rompre à l’âpreté des exercices, pour le dresser à l’âpreté de
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la dislocation, de la colique et de tous les maux. Le sage Locke , le bon R.ollin , le savant Fleuri , le pédant de Crouzas , si différents entre eux dans tout le reste , s’accordent tous en ce seul point d’exercer beaucoup les corps des enfants. C’est le plus judicieux de leurs préceptes ; c’est celui qui est et sera toujours le plus négligé. J’ai déjà suffisamment parlé de son importance ; et comme on ne peut là-dessus donner de meilleures raisons ni des réglés plus sensées que celles qu’on trouve dans le livre de Locke, je me contenterai d’y renvoyer, après avoir pris la liberté d’ajouter quelques observation» aux siennes.
Les membres d’un corps qui croît doivent être tous au large dans leur vêtement : rien ne doit gêner leur mouvement ni leur accroissement; rien de trop juste, r:en qui colle au corps; point de ligatures. L'habillement françois , gênant et mal-sain pour les hommes , est pernicieux sur-tout aux enfants. Le» humeurs, stagnantes , arrêtées dans leur circulation, croupissant dans un repos qu’augmente la vie inactive et sédentaire , se corrompent et causent le scorbut , maladie tous les jours plus commune parmi nous , et presque ignorée des anciens , que leur maniéré de se vêtir et de vivre en préservoit. L'habillement de honssard , loin de remédier à cet inconvénient, l'augmente, et, pour sauver aux enfants quelques ligatures, les presse par tout le corps. Ce qu’il y a de mieux à faire est de les laisser en jaquette aussi long-temps qu’il est possible, puis il o leur donner un vêtement fort large , et de ne se point piquer de marquer leur taille, ce qui ne sert
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(|u’à la déformer. Leurs défauts du corps et de l’esprit viennent presque tous de la même cause ; on les veut faire hommes avant le temps.
Il y a des couleurs gaies et des couleurs, tristes : les premières sont plus du goût des enfants ; elles leur siéent mieux aussi, et je ne vois pas pourquoi l'on ne consulteroit pas en ceci des convenances si naturelles : mais du moment qu’ils préfèrent une étoffe parcequ’elle est riche, leurs cœurs sont déjà livrés au luxe , à toutes les fantaisies de l’opinion ; et ce goût ne leur est sûrement pas venu d'euxmêmes. On ne sauroit dire combien le choix des vêtements et les motifs de ce choix influent sur l’éducation. Non seulement d’aveugles meres promettent à leurs enfants des parures pour récompense, ou voit même d’insensés gouverneurs menacer leurs éleves d'un habit plus grossier et plus simple , comme d’un châtiment : Si vous n’étudiez mieux , si vous ne conservez mieux vos hardes, on vous habillera comme ce petit paysan. C’est comme s’ils leur disoient : Sachez que l’homme n’est rien que par ses habits , que votre prix est tout dans les vôtres. Faut-il s’étonner que de si sages leçons profitent à la jeunesse, quelle n’estime que la parure, et qu’elle ne juge du mérite que sur le seul extérieur?
Si j’avois à remettre la tête d’un enfant ainsi gâté, j'aurois soin que ses habits les plus riches fussent les plus incommodes, qu’il y fût toujours gêné, toujours contraint , toujours assujetti de mille maniérés ; je ferois fuir la liberté , la gaieté , devant sa magnificence : s’il vouloit se mêler aux jeux d’autres eniants plus simplement mis, tout cesseroit , tout
disparaîtrait à l'instant. Enfin je l’ennnierois , je le rassasierais tellement Je son faste , je le rendrais tellement l'esclave de son liabit doré , que j’en ferais le fléau de sa vie , et qu’il verroit avec moins d'effroi le plus noir cachot que lfes apprêts de sa parure. Tant qu’on n’a pas asservi l’enfant à nos préjugés, être à son aise et libre est toujours son premier désir ; le vêtement le plus simple , le plus commode , celui qui l’assujetti l le moins , est toujours le plus précieux pour lui.
Il y a une habitude du corps convenable aux exercices , et une antre plus convenable à l’inaction. Celle-ci, laissant aux humeurs un cours égal et uniforme, doit garantir le corps des altérations de l’air ; l’autre , le faisant passer sans cesse de l’agitation au repos et de la chaleur au froid, doit l’accoutumer aux mêmes altérations. Il suit de là que les gens casaniers et sédentaires doivent s’habiller chaudement en tout temps, alin de se conserver le corps dans une température uuiforme , la même àpeu-près dans toutes les saisons et à toutes les heures du jour. Ceux, an contraire, qui vont et vieunent , au vent , au soleil , à la pluie , qui agissent beaucoup , et passent la plupart de leur temps sub dio , doivent être toujours vêtus légèrement , alin de s’bahituer à toutes les vicissitudes de l’air et à tous les degrés de température, sans eu être incommodés. Je conseillerais aux uns et aux autres de ne point changer d’habits selon les saisons , et ce sera la pratique constante de mon Emile , en quoi je n entends pas qu’il porte l’été ses habits d’hiver, comme les gens sédentaires , mais qu’il porte l’hiver scs habits
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d'été , comme les gens laborieux. Ce dernier usage a été celui du chevalier Newton pendant toute sa vie , et il a vécu quatre-vingts ans.
Peu ou point de coéffure en toute saison. Les anciens Egyptiens avoient toujours la tête nue ; les Perses la couvroient de grosses tiares , et la couvrent encore de gros turbaus, dont, selon Cbaidin, l’air du pays leur rend l nsage nécessaire. J’ai remarqué dans un autre endroit (i 8) la distinction que lit Hérodote sur un champ de bataille, entre les crânes des Perses et ceux des Egyptiens. Comme donc il importe que les os de la tète deviennent plus durs , plus compactes , moins fragiles et moins poreux , pour mieux armer le cerveau non seulement contre les blessures , mais contre les rhumes , les fluxions, et toutes les impressions de l'air, accoutumez vos enfants à demeurer été et hiver, jour et nuit, toujours tête nue. Que si, pour la propreté et pour tenir leurs cheveux en ordre, vous leur voulez donner une coéffure durant la nuit, que ce soit nn bonnet mince à claire voie , et semblable au réseau dans lequel les Basques enveloppent leurs cheveux. Je sais bien que la plupart des meres , plus frappées de l’observation de Chardin que de mes raisons , croiront trouver par-tout l’air de Perse ; mais moi je n’ai pas choisi mon éleve Européen pour en faire nn Asiatique.
En général on habille trop les enfants. et snr-tout durant le premier âge. Il faudroit plutôt les endur-
(iS) Lettre à M. d’Alembirt sur les spectacles , p. 189 prern. édit.