‹ Vols. 1 & 2Chapitre 17 sur 53 · LIVRE II. i go · texte numérisé non relu

LIVRE II. i go

cir an froid qu’au cliaud : le grand froid ne les incommode jamais quand on les y laisse exposés de bonne heure ; mais le tissu de leur peau , trop tendre et trop lâche encore , laissant un trop libre passage à la transpiration, les livre par l’extrême chaleur à un épuisement inévitable. Aussi reraarque-t-on qu’il en meurt plus dans le mois d’août que dans aucun autre mois. D’ailleurs il paroit constant , par la comparaison des peuples du Nord et de ceux du Midi, qu'on se rend plus robuste en supportant l’excès du froid que l’excès de la chaleur. Mais, à mesure que l’enfant grandit et que ses libres se fortifient , accoutumez-le peu-à-peu à braver les ravons du soleil ; en allant par degrés, vous l’endurciriez sans danger aux ardeurs de la zone torride.

Locke, au milieu des préceptes mâles et sensés qu’il nous donne, retombe dans des contradictions qu’on n’attendroit pas d’un raisonneur aussi exact. Ce même homme qui veut que les enfants se baignent l’été dans l’eau glacée, ne veut pas, quand ils sont échauffés, qu’ils boivent frais , ni qu’lisse couchent par terre dans des endroits humides (19). Mais puisqu’il veut que les souliers des enfants prennent l’eau dans tous les temps, la prendront-ils moins quand l’enfant aura chaud ? Et ne peut-on pas lui faire du corps par rapport aux pieds les mêmes

(19) Comme si les petits paysans choisissoient la terre bien seche pour s’y asseoir ou pour s’y courber, et qu’on eût jamais ouï dire que l'humidité de la terre eût fait du mal à pas un d’eux. A écouter la-dcssus les médecins, on 1 roiroit les sauvages tout perclus de rhumatismes.

inductions qu’il fait des pieds par rapport aux mains , et du corps par rapport au visage ? Si vous voulez, lui dirois-je, que l’homme soit tout visage, pourquoi me blâmez-vous de vouloir qu’il soit tout pieds ?

Pour empêcher les enfants de boire quand ils ont chaud , il prescrit de les accoutumer à manger préalablement un morceau de pain avant que de boire. Cela est bien étrange que , quand l’enfant a soif, il faille lui donner à manger ; j’aimerois autant, quand il a faim , lui donner à boire. Jamais ou ne me persuadera que nos premiers appétits soient si déréglés , qu’on ne puisse les satisfaire sans nous exposer à périr. Si cela étoit, le genre humain se fût cent fois détruit avant qu’on eût appris ce qu'il faut faire pour le conserver.

Tontes les fois qu’Emile aura soif, je veux qu’on lui donne à boire ; je veux qu’on lui donne de l’eau pure et sans aucune préparation , pas même de la faire dégourdir, fùt-il tout en nage et fùt-on dans le cœur de l hiver. Le seul soin que je recommande est de distinguer la qualité des eaux. Si c’est de l’eau de riviere, donnez-la-lui sur-le-champ telle qu elle sort de la riviere : si c’est de l’eau de source , il la faut laisser quelque tempsà l’air avant qu’il la boive. Dans les saisons chaudes , les rivières sont chaudes : il n’en est pas de même des sources , qui n’ont pas reçu le contact de l’air ; il faut attendre qu’elles soient à la température de l’atmosphere. L’hiver, au contraire , l’eau de source est à cet égard moins dangereuse que l'eau de riviere. Mais il n’est ni,naturel ni fréquent qu’on se mette l’hiver en suerr.

sur-tout eu plein air ; car l’air froid , frappant incessamment sur la peau, répercute en dedans la sueur, et empêche les pores de s’ouvrir assez pour lui donner un passage libre. Or, je ne prétends pas qu’Emile s’exerce l’hiver au coin d’un bon feu , mais dehors, en pleine campagne , au mdien des glaces. Tant qu’il ne s’échauffera qu’à faire et lancer des balles de neige , laissons-le boire quand il aura soif ; qu’il continue de s’exercer après avoir bu , et n’en craignons aucun accident. Que si par quelque autre exercice il se met en sueur, et qu’il ait soif, qu’il boive froid, même en ce temps-là. Faites seulement en sorte de le mener au loin et à petits pas chercher son eau. Par le froid qu'on suppose , il sera .suffisamment rafraîchi en arrivant pour la boire sans aucun danger. Sur-tout prenez ces précautions sans qu’il s’en appercoive. J’aimerois mieux qu’il fût quelquefois malade que sans cesse attentif à sa santé.

Il faut un long sommeil aux enfants , parcequ’ils font un extrême exercice. L’un sert de correctif à l’autre ; aussi voit-on qu’ils ont besoin de tous deux. Le temps du repos est celui de la nuit , il est marqué par la nature ; c'est une observation constante que le sommeil est plus tranquille et plus doux tandis que le soleil est sous l’horizon , et que l’air échauffé de ses rayons ne maintient pas nos sens dans un si grand calme. Ainsi l’habitude la plus salutaire est certainement de se lever et de se coueher avec le soleil. D’où il suit que, dans nos climats , l’honnne et tous les animaux ont en général besoin de dormir plus long-temps l’hiver que l’été. Mais la vie civile n’est pas assez simple , assez natu-

relie, assez exemple de révolutions, d’accidents, pour qu’on doive accoutumer l’homme à celte uniformité, au point de la lui rendre nécessaire. Sans doute il faut s’assujettir aux réglés ; mais la première est de pouvoir les enfreindre sans risqye quand la nécessité le veut. N’allez donc pas amollir indiscrètement votre éleve dans la continuité d’un paisible sommeil qui ne soit jamais interrompu. Livrez-le d’abord sans gène à la loi de la nature ; mais n’ou- Lliez pas que parmi nous il doit être au-dessus de cette loi ; qu’il doit pouvoir se coucher tard , se lever matin , être éveillé brusquement , {tasser les nuits debout , sans en être incommodé. En s’y prenant assez tôt , en allant toujours doucement et par degrés, on forme le tempérament aux même3 choses qui le détruisent quand on l’y soumet déjà tout formé.

Il importe de s’accoutumer d’aberd à être mal couché ; c’est le moyen de ne plus trouver de mauvais lit. En général la vie dure , une fois tournée en habitude, multiplie les sensations agréables : la aie molle en prépare une infinité de déplaisantes. Les gens élevés trop délicatement ne trouvent plus le sommeil que sur le duvet ; les gens accoutumés à dormir sur des planches le trouvent par-tout : il n'y a point de lit dur pour qui s’endort en se couchant.

Un lit mollet , où l’on s’ensevelit dans la plume ou dans ledredon, fond et dissout le corps pour ainsi dire. Les reins enveloppés trop chaudement s’échauffent. De là résultent souvent la pierre ou d’autres incommodités, et infailliblement une corne plexion délicate qui les nourrit tontes.

Le meilleur lit est celui qui procure un meilleur sommeil. Voilà celui que nous nous préparons Emile et moi pendant la journée. Nous n’avons pas besoin qu’on nous amené des esclaves de Perse pour faire nos lits ; en labourant la terre , nous remuons nos matelas.

Je sais par expérience que , quand un enfant est eu santé , l’on est maître de le faire dormir et veiller presqne à volonté. Quand l’enfant est couché , et que de son babil il ennuie sa bonne , elle lui dit : Donnez ; c'est comme si elle lui disoit : Porleznjous bien, quand il est malade. Le vrai moyen de le faire dormir est de l’ennuyer lui-même. Parlez tant qu’il soit forcé de se taire , et bientôt il dormira : les sermons sont toujours bons à quelque chose ; autant vaut le prêcher que le bercer : mais si vous employez le soir ce narcotique , gardez-vous de l’employer de jour.

J’éveillerai quelquefois Emile, moins de peur qu’il ne prenne l'habitude de dormir trop longtemps, qne pour l’accoutumer à tout , même à être éveillé, même à être éveillé brusquement. Au surplus , j’aurois bien peu de talent pour mon emploi , si je ne savois pas le forcer à s’éveillerde lui-même, et à se lever, pour ainsi dire , à ma volonté, sans que je lui dise un seul mot.

S’il ne dort pas assez , je lui laisse entrevoir pour le lendemain une matinée ennuyeuse, et lui-même regardera comme autant de gagné tout ce qu’il en. pourra laisser an sommeil : s’il dort trop , je lui montre à son réveil un amusement de sou goût.

Veux-je qu’il s’éveille à point nommé ? je lui dis : Demain à six heures on part pour la pèche ; on se va promener à tel endroit; voulez-vous en être? Il consent, il me prie de l’éveiller : je promets ou je ne promets point , selon le besoin : s’il s’éveille trop tard , il me trouve parti. Il y aura bien du malheur, si bientôt il n’apprend à s’éveiller de lui-même.

Au reste, s’il arrivoit, ce qui est rare, que quelque enfant indolent eût du penchant à croupir dans la paresse, il ne faut point le livrera ce penchant dans lequel il s’engourdi roit tout-à-fait , mais lui administrer quelque stimulant qui l’éveille. On conçoit bien qu’il n’est pas question de le faire agir par force, mais de l’émouvoir par quelque appétit qui l’v porte ; et cet appétit , pris avec choix dans l’ordre de la nature , nous mene à-la-fois à deux fins.

Je n’imagine rien dont, avec un peu d’adresse, on ne pût inspirer le goût, même la fureur, aux enfants , sans vanité, sans émulation, sans jalousie. Leur vivacité , leur esprit imitateur, suffisent ; surtout leur gaieté naturelle, instrument dont la prise est sûre, et dont jamais précepteur ne sut s’aviser. Dans tous les jeux oû ils sont bien persuadés que ce n’est que jeu , ils souffrent sans se plaindre , et même eu riant , ce qu’ils ne souffriroient jamais autrement sans verser des torrents de larmes. Les lon°s

jeûnes , les coups, la brûlure, les fatigues de toute espece, sont les amusements des jeunes sauvages ; preuve que la douleur même a son assaisonnement qui peut en ôter l’amertume : mais il n’appartient pas à tous les maîtres de savoir apprêter ce ragoût, ni peut-être à tous les disciples de le savourer sans

grimace. Me voilà de nouveau, si je n’y prends garde, égaré dans les exceptions.

Ce qui n’en souffre point est cependant l’assujétissement de l’homme à la douleur, aux maux de son espece , aux accidents, aux périls de la vie , enfin à la mort : plus on le familiarisera avec toutes ces idées, plais on le guérira de l’importune sensibilité qui ajoute an mal l’impatience de l’endurer ; plus on l’apprivoisera avec les souffrances qui peuvent l’atteindre , plus on leur ôtera , comme eût dit Montaigne , la pointure de l’étraugeté , et plus aussi l’on rendra son ame invulnérable et dure; son corps sera la cuirasse qui rebouchera tous les traits dont il pourrait être atteint au vif. Il n’y aura pour lui qu’un seul accident vraimeut sensible, c’est de mourir ; encore , les approches de la mort n’étant point la mort meme , à peine la sentira-t-il comme telle ; il ne mourra pas, pour ainsi dire ; il sera vivant ou mort , rien de plus. C’est de lui que le meme Montaigne eût pu dire, comme il a dit d’un roi de Maroc, que nul homme n’a vécu si avant dans la mort. La constance et la fermeté sont, ainsi que les autres vertus , des apprentissages de l’cnlance : mais ce n’est pas eu apprenant leurs noms aux enfants qu’on les leur enseigne, c’est eu les leur faisant goûter sans qu’ils sachent ce que c’est.

Mais à propos de mourir, comment nous conduirons-nous avec notre éleve relativement au danger de la petite vérole? La lui ferons-nous inoculer en bas âge, ou si nous attendrons qu’il la prenne naturellement? Le premier parti, plus conforme a notre pratique, garantit du péril l’âge où la vie est

2of) ÉMILE.

le plus précieuse, au risque de celui où elle l’est le moins ; si toutefois on peut donner le nom de risque à l'inoculation bien administrée.

Mais le second est plus dans nos principes généraux , de laisser faire en tout la nature dans les soins qu’elle aime à prendre seule, et qu’elle abandonne aussitôt que l’homme veut s’en mêler. L’homme de la nature est toujours préparé : laissons-le inoculer par ce maître ; il choisira mieux le moment que nous.

N’allez pas de là conclure que je blâme l’inoculation'; car le raisonnement sur lequel j’en exempte mon éleve iroit très mal aux vôtres. Votre éducation les prépare à ne point échapper à la petite vérole au moment qu’ils en seront attaqués : si vous la laissez venir au hasard, il est probable qu’ils en périront. Je vois que dans les différents pays on résiste d’autant plus à l’inoculation qu’elle y devient plus nécessaire , et la raison de cela se sent aisément. A peine aussi daignerai-je traiter cette question pour mon Emile. Il sera inoculé ou il ne le sera pas , selon les temps, les lieux, les circonstances : cela est presque indifférent pour lui. Si on lui donne la petite vérole , on aura l’avantage de prévoir et connoitre son mal d’avance; c’est quelque chose : mais s’il la prend naturellement, nous l’aurons préservé du médecin ; c’est encore plus.

Une éducation exclusive, qui tend seulement à distinguer du peuple ceux qui l’ont reçue , préféré toujours les instructions les plus coûteuses aux plus communes , et par cela même aux plus utiles. Ainsi les jeunes gens élevés avec soin apprennent

tons à monter à clieval, parcequ’il en coûie beaucoup pour cela ; mais presque aucun d’eux n’apprend à nager, parcequ’il n’en conte rien , et qu’un artisan peut savoir nager aussi bien que qui que re soit. Cependant , sans avoir fait son académie, un voyagenr monte à cheval , s’y tient , et s’en sert assez pour le besoin ; mais, dans l’eau, si l’on ne nage on se noie , et l’on ne nage point sans l’avoir appris. Enfin l’on n’est pas obligé de monter à cheval sous peine de la vie , au lieu que nul n’est sur d’éviter uu danger auquel on est si souvent exposé. Emile sera dans l’eau comme sur la terre. Que ne peut-il vivre dans tous les élémeus 1 Si l’on pouvoit apprendre à voler dans les airs, j’en ferois un aigle ; j’en ferois une salamandre , si l’on pouvoit s’endurcir au feu.

On craint qu’un enfant ne se noie en apprenant à nager : qu’il se noie en apprenant ou pour n'avoir pas appris , ce sera toujours votre faute. C’est la seule vanité qui nous rend téméraires; on ne l’est point quand ou n’est vu de personne : Emile ne le seroit pas quand il seroit vu de tout l’univers. Comme l’exercice ne dépend pas du risque , dans un canal du parc de son pere il apprendroit à tra verser l’Hellcspont : mais il faut s’apprivoiser an risque même, pour apprendre à ne s’en pas troubler; c’est une partie essentielle de l’apprentissage dont je parlois tont-à-l’heure. Au reste, attentif à mesurer le danger à ses forces , et à le partager toujours avec lui , je n aurai guère d’imprudence à craindre quand je réglerai le soin de sa conservation sur celui que je dois à la mienne.

2o» ÉMILE.

Un enfant est moins grand qu’un homme ; il n'a ni sa force ui sa raison : mais il voit et entend aussi bien que lui, ou à très peu près ; il a le goût aussi sensible, quoiqu’il l’ait moins délicat , et distingue aussi bien les odeurs , quoiqu’il n’y mette pas la même sensualité. Les premières facultés qui se forment et se perfectionnent en nous sont les sens. Ce sont donc les premières qu’il faudroit cultiver ; ce sont les seules qu’on oublie, on celles qu’on néglige le plus.

Exercer les sens n’est pas seulement en faire usage, c’est apprendre à bien juger par eux , c’est apprendre, pour ainsi dire, à sentir ; car nous ne savons ni toucher, ni voir, ni entendre, que comme nous avons appris.

Il y a un exercice parement naturel et mécanique, qui sert à rendre le corps robuste sans donner aucune prise au jugement : nager, courir, sauter, fouetter un sabot, lancer des pierres , tout cela est fort bien ; mais n’avons-nous que des bras et des jambes? N’avons - nous pas aussi des yeux, des oreilles ? Et ces organes sont-ils superflus à l’usage des premiers ? N’exercez donc pas seulement les forces , exercez tous les sens qui les dirigent ; tirez de chacun d’eux tout le parti possible ; puis vérifiez l’impression de l’un par l'autre. Mesurez , comptez, pesez, comparez. N’employez la force qu’après avoir estimé la résistance : faites toujours en sorte que l’estimation de l'effet précédé l’usage des moyens. Intéressez l’enfant âne jamais faire d’efforts insuffisants ou superflus. Si vous l’accoutumez à prévoir ainsi l’effet de tous ses mouvements , et à redresser

ges erreurs par l'expérience, u’esl-il pas clair que plus il agira , plus il deviendra judicieux ?

S’agit-il d’ébranler une masse ? s’il prend un levier trop long , il dépensera trop de mouvement ; s’il le prend trop court , il n’aura pas assez de force : l’expérience lui peut apprendre à choisir précisément le bâton qu’il lui faut. Cette sagesse n’est donc pas au-dessus de son âge. S’agit-il de porter un fardeau ? s’il veut le prendre aussi pesant qu’il peut le porter, et n’en poiut essayer qu’il ne soulevé , ne sera-t-il pas forcé d'en estimer le poids à la vue ? Sait-il comparer des masses de même matière et de différentes grosseurs ? qu’il choisisse entre des masses de même grosseur et de différentes matières ; il faudra bien qu’il s’applique à comparer leurs poids spécifiques. J’ai vu un jeune homme, très bien élevé, qui ne voulut croire qu’après l’épreuve, qu’nn seau plein de gros copeaux de bois de chêne fût moins pesant que le même seau rempli d’eau.

Nous ne sommes pas également maîtres de l’usage de tous nos sens. Il y en a un , savoir le toucher, dont l’action n’est jamais suspendue durant la veille ; il a été répandu sur la surface entière de notre corps comme une garde continuelle , pour nous avertir de tout ce qui peut l’offenser. C’est aussi celui dont , bon gré , mal gré , nous acquérons le plutôt l’expérience par cet exercice continuel , et auquel par conséquent nous avons moins besoin de douner une culture particulière. Cependant nous observons que les aveugles ont le tact plus sûr et plus fin que nou s, parceque, n’étant pas guidés par la vue, ils sont forcés d’apprendre à tirer uniquement du premier

r.Mir.F. 1. ja

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