IIEZ VICTOR MASSON, LIBRAIRE
OU
DE L’ÉDUCATION
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(^n o i q r e j usqu’à l'adolescence tont le cours de la vie soit un temps de foiblesse , il est un point, dans la durée de ce premier âge , où , le progrès des forces ayant passé celui des besoins , l'animal croissant , encore absolument foible, devient fort par relation. Ses besoins n’étant pas tons développés, ses force* actuelles sont plus qne suflisantes pour pourvoir à ceux qu’il a. Comme homme il seroit très foible , comme enfant il est très fort.
D’où vient la foiblesse de l'homme ? De l’inégalité qui se trouve entre sa force et ses désirs. Ce sont nos passions qui nous rendent foibles , pareequ’il fau ■ droit pour les contenter plus de forces que ne nous en donua la nature ; diminuez donc les désirs , c’est c ? -ne si vous augmentiez les forces : celui qui peut plus qu’il ne desire en a de reste ; il est certainement un être très fort. "Voilà le troisième état de l’enfance , et celni dont j’ai maintenant à parler. Je continue
É.Uil.Z. i. 1
à l’appeler enfance faute de terme propre à l’exprimer ; car cet âge approche de l'adolescence , sans être encore celui de la puberté.
A douze ou treize ans les forces de l'enfant se développent bien plus rapidement que ses besoius. Le plus violent, le plus terrible, ne s’est pas encore fait sentir à lui ; l’organe même en reste dans l’imperfection , et semble , pour en sortir, attendre que sa volonté l'y force. Peu sensible aux injures de l'ait «t des saisons, il les brave sans peine; sa chaleur naissante lui tient lieu d'habit ; son appétit lui tient lieu d’assaisonnement ; tont ce qui peut nourrir est bon à son âge ; s’il a sommeil , il s'étend sur la terre et dort ; il se voit par-tout entouré de tout ce qui lui est nécessaire ; aucun besoin imaginaire ne le tourmente; l’opinion ne peut rien sur lui ; ses désirs ne vont pas plus loin que ses bras : non seulement il peut se suffire à lui-même, il a de la force au-delà de ce qu'il lui en faut ; c’est le seul temps de sa vie où il sera dans ce cas.
Je pressens lobjection. L’on ne dira pas que l’enfant a plus de besoins que je ne lui en donne, mais ou niera qu’il ait la force que je lui attribue : on ne songera pas que je parle de mou éleve , non de ees poupées ambulantes qui voyagent d'une chambre à l’autre , qui labourent dans une caisse , et portent des fardeaux de carton. L'on me dira que la force virile ne se manifeste qu'avec la virilité; que les esprits vitaux , élaborés dans les vaisseaux convenables , et répandus dans tout le corps, peuvent seuls donner aux muscles la consistance, l’activité, le ton , le ressort d’où résnlte une véritable force. Voilà la phi-
losopliie du cabiuet ; mais moi , j ’en appelle à l’expérience. Je vois dans vos campagnes de grands garçons labourer, biner, tenir la charrue, charger un tonneau de vin , mener la voiture tout comme leur pere : on les prendroit pour des hommes, si le son de leur voix ne les trahissoit pas. Dans nos villes même, de jeunes ouvriers , forgerons , taillandiers , maréchaux , sont presque aussi robustes que les maîtres , et ne seroient guere moins adroits si on les eût exercés à temps. S’il y a de la différence , et j a conviens qu’il y en a, elle est beaucoup moindre, je le répété, que celle des désirs fougueux d’un homme aux désirs bornés d'un enfant. D’ailleurs , il n’est pas ici question seulement de forces physiques, mais sur-tout de la force et capacité de l’esprit qui les supplée ou qui les dirige.
Cet intervalle où l’individu peut plus qu’il ne desire, bien qu’il ne soit pas le temps de sa plu* grande force absolue, est, comme je l’ai dit, celui de sa plus grande force relative. Il est le temps lo plus précieux de la vie ; temps qui ne vient qu’un* seule fois; temps très court, et d’an tant plus court , comme on verra dans la suite , qu’il lui importe plus de le bien employer.
Que fera-t-il donc de cet excédent de facultés et de forces qu’il a de trop à présent, et qui lui manquer» dans un autre âge? Il tâchera de l’employer à des soins qui lui puissent profiter au besoin; il jettera , pour ainsi dire, dans l’avenir le superflu de son être actuel : l’enfant robuste fera des provision* pour l’homme foible : mais il n’établira ses magasins ni dans des coffres qu’on peut lui voler, ni dan*
des granges qui lui sont étrangères ; pour s’approprier véritablement son acquis , c’est dans ses bras , dans sa tête , c’est dans lui qu'il le logera. "Voici donc le temps des travaux, des instructions, des études : et remarquez que ce n’est pas moi qui fais arbitrairement ce choix, c’est la nature elle-même qui l’indique.
L’intelligence humaine a ses bornes ; et non seulement un homme ne peut pas tout savoir, il ne peut pas même savoir en entier le peu que savent les autres hommes. Puisque la contradictoire de chaque proposition fausse est une vérité, le nombre des vérités est inépuisable comme celui des erreurs. Il y a donc un choix dans les choses qu’on doit enseigner ainsi que dans le temps propre à les apprendre. Des connoissances qui sont à notre portée , les unes sont fausses, les autres sont inutiles , les autres servent à nourrir l’orgueil de celui qui les a. Le petit nombre de celles qui contribuent réellement à notre bien-être est seul digne des recherches d'un bomrae sage , et par conséquent d'un enfant qu’on veut rendre tel. Il ne s’agit point de savoir ce qui est, mais seulement ce qui est utile.
De ce petit nombre il faut ôter encore ici les vérités qui demandent pour être comprises un entendement déjà tout formé ; celles qui supposent la connoissance des rapports de l'homme , qu’un enfant ne peut acquérir; celles qui , bien que vraies en elles-mêmes, disposent une ame inexpérimentée à penser faux sur d'autres sujets.
Nous voilà réduits â un bien petit cercle relati-
veinent a l’existence des choses ; mais que ce cercle forme encore une sphere immense pour la mesure de l’esprit d’un enfant ! Ténèbres de l’entendement humain , quelle main téméraire osa toucher à votre voile ? Qne d’abymes je vois creuser par nos vaines sciences autour de ce jeune infortuné! O toi qui vas le conduire dans ces périlleux sentiers , et tirer devant ses yenx le rideau sacré de la nature , tremble. Assure-toi bien premièrement de sa tête et de la tienne ; crains qu'elle ne tourne à l’un ou à l’autre , et peut-être à tous les deux. Crains l’attrait spécieux du mensonge et les vapeurs enivrantes de l’orgueil. Souviens-toi , sonviens-toi sans cesse que l’ignorance n’a jamais fait de mal, que l’erreur seule est funeste, et qu’on ne s’égare point parcequ’on ne sait pas , nuis parcequ’on croit savoir.
Ses progrès dans la géométrie vous pourroient servir d’épreuve et de mesure certaine pour le développement de son intelligence : mais sitôt qu’il peut discerner ce qui est utile et ce qui ne l’est pas , il importe d'user de beaucoup de ménagement et d’art pour l'amener aux études spéculatives. Voulez-vous , par exemple , qu’il cherche une moyenne proportionnelle entre deux lignes ? commencez par faire eu sorte qu’il ait besoin de trouver un carré égal à un rectangle donné : s’il s’agissoit de deux moyennes proportionnelles , il faudroit d'abord lui rendre le problème de la duplication du cube intéressant, etc. Voyez comment nous approchons par degrés dés notions morales qui distinguent le bieu et le mal. Jusqu’ici nous n’avons connu de loi que
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celle de la nécessité : maintenant nous avons égard à ce qni est utile ; nous arriverons bientôt à ce qui est convenable et bon.
Le même instinct anime les diverses facultés de l’homme. A l’activité du corps qui cherche à se développer succédé l’activité de l'esprit qui cherche à s'instruire. D’abord les enfants ne sont que remuants, ensuite ils sont curieux , et cette curiosité bien dirigée est le mobile de l’âge on nous voilà parvenus. Distinguons toujours les penchants qui viennent de la nature de ceux qui viennent de l'opinion. Il est une ardeur de savoir qui n’est fondée qne sur le désir d’être estimé savant ; il en est une autre qni naît d’une curiosité naturelle à l'homme pour tout ce qui peut l’intéresser de près ou de loin. Le désir inné du bien-être et l’impossibilité de contenter pleinement ce désir lui font rechercher sans cesse de nouveaux movens d’y contribuer. Tel est le premier principe de la curiosité ; principe naturel au cœur humain . mais dont le développement ne se fait qu’en proportion de nos passions et de nos lumières. Supposez un philosophe relégué dans une isle déserte avec des instruments et des livres, sûr d’y passer seul le reste de ses jours ; il ne s’embarrassera plus guère du système du monde, des lois de l’attraction , du calcul différentiel : il n’onvrira peut-être de sa vie un seul livre ; mais jamais il ne s'abstiendra de visiter son isle jusqu'au dernier recoin, quelque grande qu'elle puisse être. Rejetons donc encore de nos premières études les connoissances dont le goût n’est point naturel à l'homme,
et bornons-nous à celles que l'instinct nous porte à chercher.
L’isle du genre humain, c’est la terre ; l’objet le plus frappant pour nos yeux. , c’est le soleil. Sitôt que nous commençons à nous éloigner de nous , nos premières observations doivent tomber snr l’une et sur l’autre. Aussi la philosophie de presque tous les peuples sauvages roule-t-elle uniquement snr d’imaginaires divisions de la terre et sur la divinité du soleil.
Quel écart! dira-t-on peut-être. Tout-à-l’heur nous n’étions occupés que de ce qui nous touche, de ce qui nous entoure immédiatement ; tout-à-coup nous voilà parcourant le globe et sautant aux extrémités de l’univers ! Cet écart est l'effet du progrès de nos forces et de la pente de notre esprit. Dans l’état de foihlesse et d’insuffisance, le soin de nous conserver nous concentre au-dedans de nous ; dans l’état de puissance et de force, le désir d'étendre notre être nous porte au-delà , et nous fait élancer aussi loin qu’il nous est possible : mais comme le monde intellectuel nous est encore inconnu , notre pensée ne va pas plus loin que nos yeux , et notre entendement ne s’étend qu’avec l’espace qu’il mesure.
Transformons nos sensations en idées, mais ne sautons pas tout d’un coup des objets sensibles aux objets intellectuels. C’est par les premiers que nous devons arriver aux autres. Dans les premières opérations de l’esprit, que les sens soient toujours ses guides. Point d’autre livre que le monde , point
d’autre instruction que les faits. L’enfant qui lit ne pense pas , il ne fait que lire ; il ne s’instruit pas, il apprend des mots.
Rendez votre éleve attentif aux phénomènes de la nature , bientôt vous le rendrez curieux ; mais, pour nourrir sa curiosité , ne vous pressez jamais de la satisfaire. Mettez les questions à sa portée, et laissez-les-lui résoudre. Qu’il ne sache rien parceque vous le lui avez dit, mais parcequ’il l’a compris luimême ; qu’il n’apprenne pas la science , qu’il l’invente. Si jamais vous substituez dans son esprit l’autorité à la raison , il ne raisonnera plus ; il ne sera plus que le jouet de l’opinion des autres.
Vous voulez apprendre la géographie à cet enfant , et vous lui allez chercher des globes , des spheres , des cartes ; que de machines ! Pourquoi toutes ces représentations ? Que ne commencez-vous par lui montrer l’objet même , afin qu’il sache au moins de quoi vous lui parlez.
Une belle soirée, on va se promener dans un lieu favorable, où l’horizon bien découvert laisse voir à plein le soleil couchant, et l’on observe les objets qui rendent reconnoissable le lieu de son coucher. Le lendemain, pour respirer le frais, on retourne au même lien avant que la soleil se leve. On le voit s’annoncer de loin par les traits de feu qu’il lance au-devant de lui. L’incendie augmente, l'orient paroit tout en flammes : à leur éclat on attend l'astre long-temps avant qu’il se montre : à chaque instant on croit le voir paroitre ; on le voit enfin. L~n point brillant part comme un éclair, et remplit aussitôt tout l’espace; le voile des ténèbres s’effaee et tombe.
L’homme reconnoit son séjour, et le trouve embelli. La verdure a pris durant la nuit une vigueur nouvelle ; le jour naissant qui 1 éclaire , les premiers rayons qui la dorent, la montrent couverte d’un brillant réseau de rosée , qui réfléchit à l’œil la lumière et les couleurs. Les oiseaux en choeur se réunissent , et saluent de concert le pere de la vie ; en ce moment pas un seul ne se tait; leur gazouillement, foible encore , est plus lent et plus doux que dans le reste de la journée ; il se sent de la langueur d’un paisible réveil. Le concours de tous ces objets porte aax sens une impression de fraîcheur qui semble pénélrer jusqu’à l ame. Il y a là une demi-heure d'enchantement, auquel nul homme ne résiste : un spectacle si grand , si beau, si délicieux, n’en laisse aucun de sang-froid.
Plein de l’enthousiasme qu’il éprouve , le maître veut le communiquer à l’enfant : il croit l’émouvoir en le rendant attentif aux sensations dont il est ému lui-même. Pure bêtise ! C’est dans le cœur de l’homme qu’est la vie du spectacle de la nature : pour le voir, il faut le sentir. L’enfant apperçoit les objets ; mais il ne peut appercevoir les rapports qui les lient , il ne peut entendre la douce harmonie de leur concert. Il faut une expérience qu’il n’a point acquise , il faut des sentiments qu'il n’a point éprouvés, pour sentir l’impression composée qui résulte à-la-fois de toutes ces sensations. S’il n’a long -temps parcouru des plaines arides , si des sables ardents n’ont brûlé ses pieds , si la réverbération suffoquante des rochers frappés dn soleil ne l’oppressa jamais, comment goùtera-t-il l’air frais d’une belle matinée ? Com-
nient le parfum des fleurs, le charme de la verdure , l’humide vapeur de la rosée , le marcher mol et doux sur la pelouse , enchanteront-ils ses sens ? Comment le chant des oiseaux lui causera-t-il une émotion voluptueuse, si les accents de l'amour et du plaisir lui sont encore inconnus ? Avec quels transports verra-t-il naître une si belle journée , si son imagination ne sait pas lui peindre ceux dont on peut la remplir? Enlin comment s’attendrira - t - il sur la beauté du spectacle de la nature, s’il ignore quelle main prit soin de l’orner ?
Ne tenez point à l’enfant des discours qu’il na peut entendre. Point de descriptions , point d'éloquence, point de ligures, point de poésie. Il n'est pas maintenant question de sentiment ni de goût. Continuez d'être clair, simple et froid ; le temps ne viendra que trop tôt de prendre un autre langage.
Elevé dans l'esprit de nos maximes , accoutumé à tirer tous ses instruments de lui-même , et à ne recourir jamais à autrui qu’après avoir reconnu son insuffisance , à chaque nouvel objet qu’il voit il l'examine long-temps sans rien dire. Il est pensif, et non questionneur. Contentez-vous donc de lui présenter à propos les objets ; puis , quand vous verrez sa curiosité suffisamment occupée , faites-lui quelque question laconique qui le mette sur la voie de la résoudre.
Dans cette occasion , après avoir bien contemplé avec lui le soleil levant , après lui avoir fait remarquer du même côté les montagnes et les autres objets voisins, après l’avoir laissé causer là-dessus tout à
son aise, gardez quelques moments le silence comme un homme qui rêve , et puis vous lui direz : Je songe qu’hier au soir le soleil s’est couché là , et qu’il s’est levé 1 ce matin. Comment cela se peut-il faire ? IN’ajoutez rien de plus : s’il vous fait des questions , n’y répondez point ; parlez d’autre chose. Laissez-le à lui-même, et soyez sûr qu’il y pensera.
Pour qu’un enfant s’accoutume à être attentif, et qu’il soit bien frappé de quelque vérité sensible , il faut qu’elle lui donne quelques jours d’inquiétude avant de la découvrir. S’il ne conçoit pas assez celleci de cette maniéré, il y a moyen de la lui rendre plus sensible encore , et ce moyen c'est de retourner la question. S’il ne sait pas "omment le soleil parvient de sou coucher à son lever, il sait au moins comment il parvient de son lever à son coucher; ses yeux seuls le lui apprennent. Eclaircissez donc la première question par l’autre : ou votre éleve est absolument stupide , ou l’analogie est trop claire pour lui pouvoir éch pper. Voilà sa première leçon de cosmographie. >
Connue nous procédons toujours lentement d’idée sensible en idée sensible , que nous nous familiarisons long-temps avec la même avant de passer à une autre , et qu’enlin nous ne forçons jamais notre éleve d’être attentif, il y a loin de cette première leçon à la connoissance du cours du soleil et de la ligure de la terre : mais comme tous les mouvements apparents des corps célestes tiennent au même principe , et que la première observation mene à toutes les autres , il faut moins d’effort , quoiqu’il faille plus
de temps , pour arriver d’une révolution diurne au calcul des éclipses , que pour bien comprendre le jour et la nuit.
Puisque le soleil tourne autour du monde, il décrit un cercle , et tout cercle doit avoir un centre ; nous savons déjà cela. Ce centre ne sanroit se voir, car il est au cœur de la terre ; mais on peut sur la surface marquer deux points opposés qui lui correspondent. Une broche passant par les trois points i et prolongée jusqu’au ciel de part et d’autre , sera l’axe du monde et du mouvement journalier du soleil. Un toton rond tournant sur sa pointe représente le ciel tournant sur son axe , les deux pointes du toton sont les deux pôles : l’enfant sera fort aise d’en connoitre un; je le lui montre à la queue de la petite ourse. Voilà de l’amusement pour la nuit ; penà-peu l’on se familiarise avec les étoiles, et de là nait le premier goût de connoitre les planètes et d’observer les constellations.
Nous avons vu lever le soleil à la S.-Jean ; nous l’allons voir aussi lever à Noël ou quelque autre beau jour d’hiver ; car on sait que nous ne sommes pas paresseux, et que nous nous faisons un jeu de braver le Iroid. J’ai soin de faire cette seconde observation dans le même lieu où nous avons fait la première ;et, moyennant quelque adresse pour préparer la remarque, l’un ou l’autre ne manquera pas de s’écrier : Oh , oh ! voilà qui est plaisant ! le soleil ne se leve plus à la même place ! Ici sont nos anciens renseignements , et à présent il s’est levé là , etc. Il y a donc un orient d’été et un orient d’hiver, etc.... Jeune maître, vous voilà sur la voie. Ces exemples
tous doivent suffire pour enseigner très clairement la sphere, en prenant le inonde pour le inonde , et le soleil pour le soleil.
En général .nesubstitnez jamais le signe à la chose que quand il vous est impossible de la montrer ; car le signe absorbe l’attention de l’enfant , et lui fait oublier la chose représentée.
La spbere armillaire ine paroît une machine mal composée et exécutée dans de mauvaises proportions. Cette confusion de cercles et les bizarres ligures qu’on y marque lui donnent nn air de grimoire qui effarouche l’esprit des enfants^ La terre est trop petite , les cercles sont trop grands , trop nombreux ; quelquesuns, comraeles colures , sont parfaitement inutiles ; chaque cercle est plus large que la terre ; l’épaisseur du carton leur donne un air de solidité qui les fait prendre pour des masses circulaires réellement existantes ; et quand vous dites à l’enfant que ces cercles sont imaginaires, il ne sait ce qu’il voit, il n’entend plus rien.
Nous ne savons jamais nous mettre à la place des enfants ; nous n'entrons pas dans leurs idées, nous leur prêtons les nôtres; et, suivant toujours nos propres raisonnements, avec des chaînes de vérités nous n’entassons qu’extravagances et qu’erreurs dans leur tète.
On dispute sur le choix de l’analyse ou de la synthèse pour étudier les sciences. 11 n’est pas toujours besoin de choisir. Quelquefois on peut résoudre et composer dans les mêmes recherches , et guider l’enfant par la méthode, enseignante lorsqu’il croit ne faire qu’analyser. Alors, en emplnvant en même
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temps l’une et l’autre , elles se serviroient mutuellement de preuves. Partant à-la-fois des deux points opposés , sans penser faire la même route , il seroit tout surpris de se rencontrer, et cette surprise ne pourroit qu’être fort agréable. Je vondrois , par exemple, prendre la géographie par ses deux termes, et joindre à l’étude des révolutions du globe la mesure de ses parties, à commencer du lieu qu'on habite. Tandis que l’enfant étudie la sphere , et se transporte ainsi dans les cieux, ramenez-le à la division de la terre , et montrez-lui d’abord son propre séjour.
Ses deux premiers points de géographie seront la ville où il demenre et la maison de campagne de son pere : ensnite les lieux intermédiaires, ensuite les rivières du voisinage , enfin l’aspect du soleil et la maniéré de s’orienter. C’est ici le point de réunion. Qu’il fasse lui-même la carte de tout cela : carte très simple, et d’abord formée de deux senls objets , auxquels il ajoute peu-à-pen les antres , à mesure qu’il sait ou qu’il estime lenr distance et leur position. Vous voyez déjà quel avantage nous lui avons procuré d’avance en lui mettant nn compas dans les yeox.
Malgré cela , sans doute, il faudra le guider un pen, mais très peu, sans qn’il y paroisse. S’il se trompe, laissez-le faire, ne corrigez point ses erreurs : attendez en silence qu’il soit en état de les voir et de les corriger lui-même ; ou tout au plus, dans une occasion iavorable, amenez quelque opération qni les lui fasse sentir. S’il ne se trompoit jamais . il u’apprendroit pas si bien. Au reste , il ne
» 'agit pas qu’il sache exactement la topographie du pays , mais le moyen de s’en instruire : peu importe qu’il ait des cartes dans la tète , pourvu qu’il conçoive bien ce qu’elles représentent , et qu’il ait une idée nette de l’art qui sert à les dresser. Voyez déjà la différencé qu’il y a du savoir de vos éleves à l'i* gnorance du mien ! Ils savent les cartes , et lui les fait. Voici de nouveaux ornemeuts pour sa chambre.
Souvenez-vous toujours que l’esprit de mon institution n’est pas d’enseigner à l’enfant beaucoup de choses, mais de ne laisser jamais entrer dans son cerveau que des idées justes et claires. Quand il ne sauroit rien, peu m’importe, pourvu qu’il ne se trompe pas, et je ne mets des vérités dans sa tète que pour le garantir des erreurs qu’il apprendroit à leur place. La raison, le jugement, viennent lentement ; les préjugés accourent en foule : c’est d’eux qu’il le faut préserver. Mais si vous regardez la science en elle-même, vous entrez dans une mer sans fond, sans rives, toute pleine d’écueils ; vous ne vous en tirerez jamais. Quand je vois un homme épris de l’amour des connoissauces se laisser séduire à leur charme, et courir de l’une à l’autre sans savoir s’arrêter, je crois voir un enfant sur le rivage amassant des coquilles , et commençant par s’en charger, puis, tenté par celles qu’il voit encore, en rejeter, en reprendre, jusqu’à ce qu’accablé de leur multitude , et ne sachant plus que choisir, il Unisse par tout jeter, et retourne à vide.
Durant le premier âge , le temps étoit long : nous ne cherchions qu’à le perdre , de peur de le mal employer. Ici c’est tout le contraire, et nous n'en
avons pas assez pour faire tout ce qui seroit utile. Songez que les passions approchent , et que , sitôt qu’elles frapperont à la porte , votre éleve n’aura pins d'attention qne nour elles. L’âge paisible d'intelligence est si court , il passe si rapidement, il a tant d’antres usages nécessaires , que c’est une folie de vouloir qu’il suffise à rendre un enfant savant. Il ne s’agit point de lui enseigner les sciences , mais de lui donner du goût pour les aimer, et des méthodes pour les apprendre quand ce goût sera mieux développé. C’est là très certainement un principe fondamental de toute bonne éducation.
Voici le temps aussi de l’accoutumer peu-à-pen à donner une attention suivie au même objet : mais ce n’est jamais la contrainte, c'est toujours le plaisir ou le désir qui doit produire cette attention ; il faut avoir grand soin qu’elle ne l’accable point , et n'aille pas jusqu’à l’ennui. Tenez donc toujours l’œil au guet; et, quoi qu’il arrive, quittez tout avant qu’il s’ennuie; car il n'importe jamais autant qu’il apprenne , qu’il importe qu’il ne fasse rien malgré lui.
S’il vous questionne lui-même , répondez autant qn’il faut pour nourrir sa curiosité, non pour la rassasier : sur-tout quand vous voyez qu'au lieu de questionner pour s’instruire, il se met à battre la campagne et à vous accabler de sottes questions, arrêtez-vous à l’instant, sur qu alors il ne se soucie plus de la chose , mais seulement de vous asservir à ses interrogations. Il faut avoir moins d’égard aux mots qu’il prononce qu’au motif qui le fait parler. Cet avertissement, jusqu’ici moins nécessaire , de-
vient de la derniere importance aussitôt que l’enfant commence à raisonner.
Il y a une chaîne de vérités générales par laquelle toutes les sciences tiennent à des principes communs , et se développent successivement : cette chaîne est la méthode des philosophes. Ce n’est point de celle-là qu’il s’agit ici. Il y en a une toute différente, par laquelle chaque objet particulier en attire nn autre, et montre toujours celui qui le suit. Cet ordre, qui nourrit par une curiosité continuelle l’attention qu’ils exigent tous, est celui que suivent la plupart des hommes, et sur-tout celui qu’il faut aux enfants. En nous orientant pour lever nos cartes, il a fallu tracer des méridiennes. Deux points d’intersection entre les ombres égales du matin et du soir donnent une méridienne excellente pour un astronome de treize ans. Mais ces méridiennes s’effacent ; il faut du temps pour les tracer; elles assujettissent à travailler toujours dans le même lieu : tant de soins , tant de gène, l’ennuieroient à la lin. Nous l'avons prévu ; nous y pourvoyons d’avance.
Me voici de nouveau dans mes longs et minutieux détails. Lecteurs , j’entends vos murmures, et je les brave : je ne veux point sacrifier à votre impatience la partie la plus utile de ce livre. Prenez votre parti sur mes longueurs ; car , pour moi , j’ai pris le mien sur vos plaintes.
Depuis long-temps nous nous étions appérçus , mon éleve et moi , que l’ambre, le verre , la cire , divers corps frottés, attiroient les pailles, et que d’autres ne les attiroient pas. Par hasard , nous eu
sa ÉMILE,
trouvons un qui a une vertu plus singulière encore; c’est d’attirer à quelque distance, et sans êtrefrotté, la limaille et d’autres brins de fer. Combien de temps cette qualité nous amuse , sans que nous puissions y rien voir de plus ! Enlin , nous trouvons qu’elle se communique au fer même . aimanté dans un certain sens. Ln jour nous allons à la foire (*) ; un joueur de gobelets attire avec un morceau de pain un canard de cire flottant sur un bassin d’eau. Fort surpris, nous ne disons pourtant pas, c’est un sorcier : car nons ne savons ce que c’est qu’un sorcier. Sans cesse frappés d’effets dont nous ignorons les causes, nous ne nous pressons de juger de rien , et nous restons en repos dans notre ignorance jusqu’à ce que nous trouvions l’occasion d’en sortir.
De retour au logis, à force de parler du canard de la foire, nous allons nous mettre en tête de l’imiter : nous prenons une bonne aiguille bien aimantée, nous l’entourons de cire blanche, que nous façonnons de notre mieux en forme de canard , de
(*) Je n’ai pu m’empêcher de rire en lisant un fine critique de AI. de Formey sur ce petit conte : « Ce joueur de « gobelets, dit-il , qui se pique d’émulation contre un en- « faut et sermonne gravement son instituteur , est un india vidu du monde des Emdes». Le spirituel AI. de Formey n’a pu supposer que cette petite scene étoit arrangée, et que le bateleur étoit instruit du rôle qu’il avoit à faire; car c’est en effet ce que je n’ai point dit. Alais combien de fois, en revanche, ai-je déclaré «pic je u’écrivois point pour des gens à qui il falloit tout dire!
LITRE III. a3
sorte que l'aiguille traverse le corps , et que la têt* fasse le bec. îsous posons sur l'eau le canard , nous approchons du Lee un anneau de clef , et nous vovons avec une joie facile à comprendre que noire canard suit la clef précisément comme celui de la foire suivoit le morceau de pain. Observer dans quelle direction le canard s’arrête sur l'eau quand on l’v laisse en repos, c’est ce que nous pourrons faire une autre fois. Quant à présent , tout occupés de notre objet , nous n’en voulons pas davantage.
Dés le même soir, nous retournons à la foire avec du pain préparé dans nos poches ; et , sitôt qne le joueur de gobelets a fait son tour, mon petit docteur, qui se contenoit à peine , lui dit que ce tour n’est pas diflicile , et que lui-même en fera bien autant. Il est pris au mot : à l’instant il tire de sa poche le pain où est caché le morceau de fer ; en approchant de la table, le cœur lui bat ; il présente le pain presque en tremblant ; le canard vient et le suit : l’enfant s’écrie et tressaille d’aise. Aux 1 attements de mains, aux acclamations de l’assemblée, la tête lui tourne ; il est hors de lui. Le bateleur interdit vient pourtant l'embrasser, le féliciter, et le prie de l’honorer encore le lendemain de sa présence , ajoutant qu'il aura soin d'assembler pins de inonde encore pour applaudir à son habileté. Mon petit naturaliste enorgueilli veut babiller; mais surle-champ je lui ferme la bouche , et l’emiuene comble d’éloges.
L’enfant, jusqu’au lendemain, compte les minutes avec une risible inquiétude. 11 invite tout ce qu’il rencontre ; il voudroit qne tout le genre hu-
main fût témoin de sa gloire ; il attend l'heure avec peine , il la devance : on vole au rendez-vous ; la salle est déjà pleine. En entrant, son jeune coeur s’épanouit. D'autres jeux doivent précéder : le joueur de gobelets se surpasse , et fait des choses surprenantes. L’enfant ne voit rien de tout cela : il s'attife, il sue , il respire à peine ; il passe son temps à manier dans sa poche son morceau de pain d’une main iremblante d’impatience. Enfin son tour vient -, le maître l’annonce au public avec pompe. Il s’approche un pen honteux, il tire son pain.... Nouvelle vicissitude des choses humaines ! le canard, si privé la veille , est devenu sanvage aujourd’hui ; au lien de présenter le bec , il tourne la quene et s’enfuit ; il évite le pain et la main qui le présente avec autant de soin qu’il les suivoit auparavant. Après mille essais inutiles et toujours hués, l’enfant se plaint, dit qu’on le trompe, que c’est un autre canard qu’on a substitué au premier , et défie le joueur de gobelets d’attirer celui-ci.
Le jouenr de gobelets, sans répondre, prend un morceau de pain , le présente au canard ; à l’instant le canard suit le pain, et vient à la main qui le retire. L’enfant prend le même morceau de pain ; mais, loin de réussir mieux qn’anparavant , il voit le canard se moquer de lui , et faire des pirouettes tout autour du bassin : il s'éloigne enfin tout confus , et n’ose plus s’exposer aux huées.
Alors le joueur de gobelets prend le morceau de pain que l’enfant avoit apporté, et s’en sert avec autant de succès que du sien : il en tire le fer devant tout le monde ; autre risée à nos dépens ; puis , dç
ce pain ainsi vidé , il attire le canard comme auparavant. Il fait la même chose avec un antre morceau coupé devant tout le monde par une main tierce ; il en fait autant avec son gant, avec le bout de son doigt ; enfin il s’éloigne au milieu de la chambre , et, du ton d’emphase propre à ces gens-là, déclarant que son canard n’obéira pas moins à sa voix qu’à son geste, il lui parle, et le canard obéit ; il lui dit d’aller à droite , et il va à droite ; de revenir , et il revient ; de tourner, et il tourne ; le mouvement est aussi prompt que l'ordre. Les applaudissements redoublés sont autant d’affronts pour nous. Nous nous évadons sans être appercus, et nous nous renfermons dans notre chambre sans aller raconter nos succès à tout le monde, comme nous l’avions projeté.
Le lendemain matin, l’on frappe à notre porte : j’ouvre ; c’est l’homme aux gobelets. Il se plaint modestement Je notre conduite. Que nous avoit-il fait pour nous engager à vouloir décréditer ses jeux et lui ôter son gagne-pain ? Qu’y a-t-il donc de si merveilleux dans l’art d’attirer un canard de cire, pour acheter cet honneur aux dépens de la subsistance d’un honnête homme ? hla foi , messieurs , si j’avois quelque autre talent pour vivre, je ne me glorilierois guere de celui-ci. Vous deviez croire qu'un homme qui a passé sa vie à s’exercer à cette chétive industrie en sait là-dessus plus que vous qui ne vous en occupez que quelques moments. Si je ne vous ai pas d’abord montré mes coups de maitre , c’est qu’il ne faut pas se presser d’étaler étourdiment ce qu’on sait : j’ai toujours soin de conserver mes
meilleurs tours pour l’occasiou , et après celui-ci j’en ai d’autres encore pour arrêter de jeunes indiscrets. Au reste, messieurs, je viens de bon coeur vous apprendre ce secret qui vous a tant embarrassés, vous priant de n’en pas abuser pour me nuire , et d’être plus retenus une autre fois.
Alors il nous montre sa machine, et nous vovons avec la derniere surprise qu elle ne consiste qu’en un aimant fort et bien armé, qu’un enfant caché sous la table faisoit mouvoir sans qu’on s’en appercût.
L’homme replie sa machine ; et après lui avoir fait nos remerciements et nos excuses, nous voulons lui faire un présent : il le refuse : « INon, messieurs, « je n'ai pas assez à me louer de vons pour accepter « vos dons ; je vous laisse obligés à moi malgré vous ; « c’est ma seule vengeance. Apprenez qu’il v a de la « générosité dans tous les étals; je fais paver mes « tours, et non mes leçons. »
En sortant, il m’adresse à moi nommément et tout haut une réprimande : J’excuse voiontiers , me dit-il, cet enfant; il n’a péché que par ignorance. Mais vous , monsieur, qui deviez connoitresa faute, pourquoi la lui avoir laissé faire ? Puisque vons vivez ensemble, comme le plus âgé vous lui devez vos soins , vos conseils : votre expérience est l'autorité qui doit le conduire. En se reprochant, étant grand , les torts de sa jeunesse , il vous reprochera sans doute ceux dont vous ne l’aurez pas averti (*).
( ) Ai-je dû supposer quelque lecteur assez stupide pour ne pas sentir dans cette réprimande un discours
II part, et nous laisse tons deux très confus. Je lue blâme de nia molle facilité ; je promets à l'enfant de la sacrifier une autre fois à son intérêt , et de l avertir de ses fautes avant qu'il en fasse ; car le temps approche où nos rapports vont changer , et où la sévérité du maître doit succéder à la complaisance du camarade : ce changement doit s’amener par degrés ; il faut tout prévoir, et tout prévoir de fort loin.
Le lendemain, nons retournons à la foire pour revoir le tour dont nons avons appris le secret. Nous abordons avec nn profond respect notre bateleur Socrate ; à peiue osons-nous lever les yeux sur lui : il nons comble d’honnêtetés , et nous place avec nne distinction qui nous humilie encore. Il fait ses tours comme à l’ordinaire ; mais il s’amuse et se complaît long-temps à celui du canard , en nous regardant souvent d’un air assez lier. Nous savons tout , et nous ne soufflons pas. Si mon éleve osoit seulement ouvrir la bouche , ce seroit nn enfant à écraser.
Tout le détail de cet exemple importe plus qu’il ne semble. Que de leçons dans une seule ! Qne de suites mortifiantes attire le premier mouvement de vanité ! Jeune maître, épiez ce premier mouvement
dicté mot à mot par le gouverneur pour aller à ses vues? A-t-ou dù me supposer assez stupide moi-même pour donner naturellement ce langage à un bateleur? Je croyoi» avoir lait preuve au moins du talent assez médiocre de faire parler les gens dans l’esprit de leur état. Voyez encore la fin de l’alinéa suivant. N’étoit-cepas tout dire pour tout autre qpie M. de Former?
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avec soin. Si vous savez en faire sortir ainsi l’humiliation , les disgrâces (*), soyez sur qu'il n’en reviendra de long-temps nn second. Que d’apprêts ! direz-vous. J’en conviens ; et le tout pour nous faire une boussole qui nous tienne lieu de méridienne.
Ayant appris que l’aimant agit à travers les autres corps, nous n’avons rien de plus pressé que de faire une machine semblable à celle que nous avons vue : une table évidée , un bassin très plat ajusté sur cette table, et rempli de quelques lignes d’eau, un canard fait avec un peu plus de soin , etc. Souvent attentifs autour du bassin , nous remarquons eniiu que le canard en repos affecte toujours à-peu-près la même direction. Nous suivons cette expérience, nous examinons cette direction; nous trouvons quelle est du midi au nord : il n'en faut pas davantage ; notre boussole est trouvée , ou autant vaut ; nous voilà dans la physique.
Il y a divers cli mats sur la terre , et diverses températures à ces climats. Les saisons varient plus sensiblement à mesure qu’on approche du pôle ; tous les corps se resserrent au froid , et se dilatent à la chaleur; cet elïet est plus mesurable dans les liqueurs , et plus sensible dans les liqueurs spiritueuses : de là le thermomètre. Le vent frappe le vi-
(*) Cette humiliation, ces disgrâces, sont donc de ma façon et non pas de celle du bateleur. Puisque M. de Formey vouloit de mon vivant s’emparer de mon livre, et le faire imprimer sans autre façon que d’en ôter mon nom pour y mettre le sien, il devoit du moins prendre la peine, je ne dis pas de le composer, mais de le lire.
sage; l’air est donc lin corps, nn fluide; on le sent , quoi qu’on n’ait aucun moyen de le voir. Renversez un verre dans l’eau , l'eau ne le remplira pas , à moins que vous ne laissiez à l’air une issue ; l’air est donc capable de résistance. Enfoncez le verre davantage , l’eau gagnera dans l’espace d’air, sans pouvoir remplir tout-à-fait cet espace; l’air est donc capable de compression jusqu’à certain poiut. En ballon rempli d’air comprimé bondit mieux que rempli de toute autre matière ; l’air est donc un corps élastique. Etant étendu dans le bain , soulevez horizontalement le bras hors de l’eau, vous le sentirez chargé d'un poids terrible ; l’air est donc un corps pesant. En mettant l’air en équilibre avec d’autres fluides on peut mesurer son poids , de là le baromètre , le siphon, la canne à vent, la machine pneumatique. Toutes les lois de la statique et de l'hydrostatique se trouvent par des expériences tout aussi grossières. Je ne veux pas qu'on entre pour rien de tout cela dans un cahinet de physique expérimentale: tout cet appareil d’instruments et de machines me déplaît. L’air scientifique tue la science. Ou toutes ces machines effraient un enfant, ou leurs ligures partagent et dérobent l’attention qu’il devroit à leurs effets.
Je veux que nous fassions nous-mêmes toutes nos machines, et je ne veux pas commencer parfaire 1 instrument avant l’expérience; mais je veux qu’a prés avoir entrevu l'expérience comme par hasard , nous inventions peu-à-peu l’instrument qui doit la vérifier. J’aime mieux que nos instruments ne soient point si parfaits et si justes , et que nous ayons des
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idées plus nettes de ce qu’ils doivent être et des opérations qui doivent en résul ter. Pour ma première leçon de statique, au lieu d’aller chercher des balances, je mets nn bâton en travers sur le dos d’une chaise, je mesure la longueur des deux parties du bâton en équilibre, j'ajoute de part et d'autre des poids , tantôt égaux , tantôt inégaux ; et le tirant ou le poussant autant qu’il est nécessaire , je trouve enfin que l’équilibre résulte d’une proportion réciproque entre la quantité des poids et la longueur des leviers. Voilà déjà mon petit physicien capable de rectifier des balances avant que d’en avoir vu.
Sans contredit on prend des notions bien pins claires et bien plus sûres des choses qu’on apprend ainsi de soi-même , que de celles qu’on tient des enseignements d’autrui ; et, outre qu’on n’accoutume point sa raison à se soumettre servilement à l’autorité, l’on se rend plus ingénieux à trouver des rapports , à lier des idées , à inventer des instruments , que quand , adoptant tout cela tel qu’on nous le donne, nous laissons affaisser notre esprit dans la nonchalacce , comme le corps d’un homme qui , toujours habillé . chaussé , servi par ses gens , et trainé par ses chevaux , perd à la fin la force et l’usage de ses membres. Boileau se vantoit d’avoir apprisà Racineà rimer difficilement. Parmi tant d’admirables méthodes pour abréger l étude des sciences , nous aurions grand besoin que quelqu’un nous en en donnât une pour les apprendre avec effort.
L’avantage la plus sensible de ces lentes et laborieuses recherches est de maintenir , au milieu des études spéculatives, le corps dans son activité , les
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membres dans leur souplesse , et de former sans cesse les mains an travail et aux usages utiles à l'homme. Tant d'instruments inventés pour nous guider dans nos expériences et suppléer a la justesse des seus en font négliger l’exercice. Le graphometre dispense d’estimer la grandeur des angles ; l’œil qui raesnroit avec précision les distances s’en lie à la chaîne qui les mesure pour lui; la romaine m’exempte de jugera la main le poids que je counois par elle. Plus nos outils sont ingénieux, plus nos organes deviennent grossiers et mal-adroits : à force de rassembler des machines autour de nous, nous n’en trouvons plus en nous-mêmes.
Mais, quand nous mettons à fabriquer ces machines l’adresse qui nous en lenoit lieu, quand nous employons à les faire la sagacité qu’il falloit pour nous en passer, nous gagnons sans rien perdre, nous ajoutons l’art à la nature, et nous devenons plus ingénieux sans devenir moins adroits. Au lieu de coller un enfant sur des livres, si je l’occupe dans un allelier , ses mains travaillent au prolit de son esprit: i! devient philosophe, et croit n’être qu’un ouvrier. Enfin cet exercice a d’autres usages dont je parlerai ci-après; et l’on verra comment des jeux delà philosophie on peut s'élever aux véritables fonctions de l’homme.
J’ai déjà dit que les connoissances purement spéculatives ne couvenoient guere aux enfants, même approchant de l’adolescence: mais , sans les faire entrer bien avant dans la physique systématique, faites pourtant que tontes leurs expériences se lient l’une a l’autre par quelque sorte de déduction, afin qu’à
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l’aide de cette chaîne ils puissent les placer par ordre dans leur esprit, et se les rappeler an besoin ; car il est bien difficile qne des faits et même des raisonnements isolés tiennent long -temps dans la mémoire, quand on manque de prise pourlesy ramener.
Dans la recherche des lois de la natnre, commencez toujours par les phénomènes les plus communs et les pins sensibles, et accoutumez votre éleve à ne pas prendre ces phénomènes pour des raisons, mais pour des laits. Je prends une pierre, je feins delà poser en l'air; j’ouvre la main, la pierre tombe. Je regarde Emile attentif à ce que je lais, ctjeluidis: Pourquoi cette pierre est-elle tombée?
Quel enfant restera court à cette question? Aucun , pas même Emile, si je n'ai pris grand soin de le préparer à n’v savoir pas répondre. Tous diront que la pierre tombe parcequ’el le est pesante. Et qu’est-ce qui est pesant ? C’est ce qui tombe. La pierre tombe donc parcequ’elle tombe? Ici mon petit philosophe est arrêté tout de bon. Voilà sa première leçon de physique systématique; et, soit qu’elle lui profite ou non dans ce genre, ce sera toujours une leçon de bon sens.
A mesure que l’enfant avance en intelligence , d’autres considérations importantes nous obligent à plus de choix dans ses occnpations. Sitôt qu’il parvient à se connoitre assez lui-même pour concevoir en quoi consiste son bien-être; sitôt qu’il peut saisir des rapports assez étendus pour juger de ce qui lui convient et de ce qui ne lni convient pas, dès-lors il est en état de sentir la différence du travail à l’amusement , et de ne regarder celui-ci que comme le délas-
sentent de l’autre. Alors des objets d’utilité réelle peuvent entrer dans ses études, et l’engager à y donner une application plus constante qu’il n’en donnoit à de simples amusements. La loi de la nécessité , toujours renaissante, apprend de bonne heure à l’homme à /aire ce qui ne lui plaît pas , pour prévenir un mal qui lui déplairoit davantage. Tel est l’usage de la prévoyance ; et , de cette prévoyance bien ou mal réglée , naît toute la sagesse et toute la misere humaine.
Tout homme veut être heureux ; mais pour parvenir à l’être, il faudrait commencer par savoir ce que c’est que bonheur. Le bonheur de l’homme naturel est aussi simple que sa vie ; il consiste à ne pas souffrir : la santé, la liberté, le nécessaire , le constituent. Le bonheur de l'homme moral est autre chose : mais ce n’est pas de celui-là qu’il est ici question. •Te ne saurais trop répéter qu’il n’y a que des objets purement physiques qui puissent intéresser les enlants , sur-tout ceux dont on n’a pas éveillé la vanité, et qu’on n’a point corrompus d’avance par le poison de l’opinion.
Lorsqu’avant de sentir leurs besoins ils les prévoient , leur intelligence est déjà fort avancée , ils commencent à connoilre le prix du temps. Il importe alors de les accoutumer à en diriger l’emploi sur des objets utiles, mais d une utilité sensible à leur âge , et à la portée de leurs lumières. Tout ce qui tient à Tordre moral et à l’usage de la société ne doit point sitôt leur être présenté, pareequ’ils ne sont pas en état de l’entendre. C’est une ineptie d’exiger d’eux qu’ils s’appliquent à des choses qu’on leur dit va-
gueroent être pour leur bien, sans qu’ils sachent quel est ce bien , et dont on les assure qu’ils tireront dn prolit étant grands, sans qu'ils prennent maintenant aucun intérêt à ce prétendu profil , qu’ils ne sauroient comprendre.
Que Tentant ne fasse rien sur parole : rien n'est bien pour lui, que ce qu’il sent être tel. En le jetant toujours en avant de ses lumières , vous croyez user de prévoyance, et vous en manquez. Pour l'armer de quelques vains instruments dont il ne fera peutêtre jamais d’usage, vous lui ôtez l’instrument le plus universel de l'homme, qui est le bon sens, vous l'accoutumez à se laisser toujours conduire , à n'être jamais qu’une machine entre les mains d'autrui. Tous voulez qu’il soit docile étant petit ; c'est vouloir qu’il soit crédule et dupe étant grand. Tons lui dites sans cesse : « Tout ce que je vous demande « est pour votre avantage; mais vous n’êtes pas en « état de le connoitrc. Que m’importe à moi que « vous fassiez ou non ce que j’exige? c'est pour vous « seul que vous travaillez». Avec tous ces beaux discours que vous lui tenez maintenant pour le rendre sage, vous préparez le succès de ceux qne lui tiendra quelque jour un visionnaire, un souffleur , un charlatan, un fourbe, ou un fou de toute espece, pour le prendre à son piege ou pour lui faire adopter sa folie.
Il importe qu’un homme sache bien des choses dont un enfant ne sanroit comprendre l'utilité; mais faut-il et se peut-il qu'un en.'hnt apprenne tout ce qu’il importeà un homme de savoir? Tâchez d’apprendre à l'enfant tout ce qui est utile à son âge , et
vous verrez que tout son temps sera plus que rempli. Pourquoi voulez-vous , au préjudice des études qui lui conviennent aujourd’hui , l’appliquer à celles d’un âge auquel il est si peu sûr qu’il parvienne ? Mais , direz-vous , sera-t-il temps d’apprendre ce qu’on doit savoir quand le moment sera venu d'en faire usage? Je l’ignore: mais ce que je sais, c’est qu’il est impossible de l’apprendre plutôt; car nos vrais maîtres sont l’expérience et le sentiment , et jamais l'homme ne sent bien ce qui convient à l’homme que dans les rapports où il s’est trouvé. Un en^ lant sait qu’il est fait pour devenir homme : toutes les idées qu’il peut avoir de l’état d’homme sont des occasions d’instruction pour lui ; mais sur les idées de cet état qui ne sont pas à sa portée il doit rester dans une ignorance absolue. Tout mon livre n’est qu’une preuve continuelle de ce principe d’éducation.
Sitôt que nous sommes parvenus à donner à notre éleve une idée du mot utile , nous avons une grande prise de plus pour le gouverner ; car ce mot le frappe beaucoup , attendu qu'il n’a pour lui qu’un sens relatif à son âge , et qu’il en voit clairement le rapport à son bien-être actuel. Vos enfants ne sont point frappés de ce mot, pareeque vous n’avez pas eu soin de leur en donner une idée qui soit à leur portée , et que d’autres se chargeant toujours de pourvoir à ce qui leur est utile, ils n’ont jamais besoin d’y songer eux-mêmes , et ne savent ce que c’est qu’utilité.
A quoi cela est-il bon P Voilà désormais le mot sacre , le mot déterminant entre lui et moi dans toutes les actions de notre vie: voilà la question qui de
ma part suit infailliblement toutes ses questions, et qui sert de frein à ces multitudes d'interrogations sottes et fastidieuses dont les enfants fatiguent sans relâche et sans fruit tous ceux qui les environnent, plus pour exercer sur enx quelque espece d’empire que pour en tirer quelque profit. Celui à qui , pour sa plus importante leçon, l'on apprend à ne vouloir rien savoir que d’utile, interroge comme Socrate: il ne fait pas une question sans s’en rendre à lui-même la raison qu’il sait qu’on lui en va demander avant que de la résoudre.
Voyez quel puissant instrument je vous mets entre les mains pour agir sur votre éleve. Ne sachant les raisons de rien ,1e voilà presque réduit au silence quand il vous plaît; et vous, an contraire, quel avantage vos connoissances et votre expérience ne vous donnent- elles point pour lui montrer l’utilité de tout ce que vous lui proposez ! Car , ne vous v trompez pas , lui faire celte question, c’est lui apprendre avons la faire à son tour; et vous devez compter, sur tout ce que vous lui proposerez dans la suite, qu’à votre exemple il ne manquera pas de dire : A quoi cela est-il bon ?
C’est ici peut-être le piege le plus difficile à éviter pour un gouverneur. Si, sur la question de l enfant, ne cherchant qu’à-vous tirer d'affaire , vous lui donnez une seule raison qu’il ne soit pas en état d’entendre; vjyant que vous raisounez sur vos idées et non sur les siennes , il croira ce que vous lui dites bon pour votre âge , et non pour le sien; il ne se fiera plus à vous , et tout est perdu. Mais ouest le maître qui veuille bien rester court et convenir de
ses torts avec son éleve ? tous se font une loi de ne pas convenir même de ceux qn’ils ont; et moi je m’en /erois une de convenir même de ceux que je n’auroispas, quand je ne ponrrois mettre mes raisons à sa portée : ainsi ma conduite , toujours nette dans son esprit , ne lai seroit jamais suspecte , et je me conserverois plus de crédit en me supposant des fautes , qn’ils ne font en cachant les leurs.
Premièrement, songez hien que c’est rarement à vous de lui proposer ce qu’il doit apprendre ; c’est à lui de le desirer, de le chercher, de le trouver ; à vous de le mettre à sa portée, de faire naître adroitement ce désir, et de lui fournir les moyens de le satisfaire. Il suit de là que vos questions doivent être peu fréquentes , mais Lien choisies ; et que , comme il en aura beaucoup plus à vous faire que vous à lui , vous serez toujours moins à découvert, et plus souvent dans le cas de lui dire : En quoi ce que vous me demandez est-il utile à savoir?
De plus , comme il importe peu qu’ilapprenne ceci ou cela, pourvu qu’il conçoive bien ce qu’il apprend et l’usage de ce qu’il apprend , sitôt que vous n’avez pas à lui donner sur ce que vous lui dites un éclaircissement qui soit bon pour lui, ne lui en donnez point du tout. Dites-lui sans scrupule : Je n’ai pas de bonne réponse à vous faire; j 'a vois tort, laissons cela. Si votre instruction étoit réellement déplacée , il n’y a pas de mal à l’abandonner tout-àfàit ; si elle ne l’étoit pas , avec un peu de soin vous trouverez bientôt l’occasion de lui en rendre l’utilité sensible.
Je n’aime point les explications en discours ; les
jeunes gens t font peu d'attention et ne les retiennent guère. Les ehoses ! les choses ! Je ne répéterai jamais assez que nous donnons trop de pouvoir aux mots : avec notre éducation bahillarde nous ne fai= sons que des babillards.
Supposons qnc , tandis que j’étudie avec mon éleve le cours du soleil et la maniéré de s’orienter, tout-à-coup il m’interrompe pour me demander à quoi sert tout cela. Quel beau discours je vais lui faire! de combien de choses je saisis l’occasion de l’instruire en répondant à sa question , sur-tout si nous avons des témoins de notre entretien (i) ! Je lui parlerai de l’utilité des voyages, des avantages du commerce, des productions particulières à chaque climat, des moeurs des diflérents peuples, de l’usage du calendrier , de la supputation du retour des saisons pour l'agriculture , de l’art de la navigation , de la maniéré de se conduire sur mer et de suivre exactement sa route sans savoir où l’on est. La politique, l’histoire naturelle , l’astronomie, la morale même et le droit des gens, entreront dans mon explication de maniéré à donner à mon éleve une grande idée de toutes ces sciences et un grand désir de les apptendre. Quand j'aurai tout dit , j’aurai ait l’étalage d'un vrai pédant, auquel il n’aura pas
(i) J’ai souvent remarqué que, dans les doctes instructions qu’on donne aux enfants, on songe moins à se faire écouter d’eux que des grandes personnes qui sont présentes. Je suis très sûr de ce que je dis la , car j’en ai fait l’observation sur moi-même.
compris une seule idée. Il auroit glande envie de me demander comme auparavant à quoi sert de s’orienter; mais il n’ose, de peur que je ne me fâche. Il trouve mieux son compte à feindre d’entendre ce qu’on l'a forcé d’écouter. Ainsi se pratiquent les belles éducations.
Mais notre Emile, plus rustiquement élevé , et à qui nous donnons avec tant de peine une conception dure , n’éeontera rien de tout cela. Du premier mot qu'il n’entendra pas il va s’enfuir, il va folâtrer par la chambre et me laisser pérorer tout seul. Cherchons une solution plus grossière; mon appareil scientifique ne vant rien pour lui.
Nous observions la position de la forêt an nord de Montmorenci, quand il m’a interrompu par son importune question, A quoi sert cela? Vous avez raison, lui dis-je; il y faut pensera loisir; et si nous trouvons que ce travail n'est bon à rien . nous ne le reprendrons plus, car nous ne manquons pas d’amusements utiles. On s’occupe d’autre chose , et il n’est plus question de géographie du reste de la journée.
Le lendemain matin je lui propose un tour de promenade avant le déjeuner : il ne demande pas mieux ; pour courir, les enfants sont toujours prêts , et celui-ci a de bonnes jambes. Nous montons dans la forêt , nous parcourons les champeaux, nous nous égarons , nous ne savons plus où nous sommes, et, quand il s’agit de revenir, nous ne pouvons plus retrouver notre chemin. Le temps se passe ,1a chaleur vient, nous avons faim; nous nous pressons, nous
errons vainement de côté et d’autre; nous ne trouvons par-tout que des bois . des carrières . des plaines , nul renseignement pour nous reconnoître. Rien échauffés , bien recrus , bien affamés , nous ne faisons avec nos courses que nons égarer davantage. Nous nous asseyons enfin ponr nous reposer, pour délibérer. Emile, que je suppose élevé comme un autre enfant, ne délibéré point, il pleure; il ne sait pas que nous sommes à la porte de Montmorenci, et qu’un simple taillis nous le cache ; mais ce taillis est une forêt pour lui , un homme de sa stature est enterré dans des buissons.
Après quelques moments de silence, je lui dis d’un air inquiet : Mon cher Emile, comment feronsnous ponr sortir d’ici ?
Émile , eu nage , et pleurant à chaudes larmes.
Je n’en sais rien. Je suis las; j’ai faim ; j’ai soif; je n’en puis plus.
JEAS-JACQCES.
Me crovez-vous en meilleur état que vous? et pensez-vous que je me fisse faute de pleurer si je pouvois déjeuner de mes larmes ? Il ne s’agit pas de pleurer, il s’agit de se reconnoitre. Toyons votre montre ; quelle heure est-il ?