LIVRE II. aa
le toucher dur et meurtrissant du violoncelle, de la contre-basse, du violon même, en rendant les doigts plus flexibles, raccoruit leurs extrémités. Le toucher lisse et poli du clavecin les rend aussi flexibles , et plus sensibles en même temps. En ceci donc le clavecin est à préférer.
Il importe que la peau s’endurcisse aux impressions de l’air, et puisse braver ses altérations ; car c'est elle qui défend tout le reste. A cela près , je ne voudrais pas que la main, trop servilement appliquée aux mêmes travaux, vint à s’endurcir, ni que sa peau devenue presque osseuse perdit ce sentiment exqms qui donne à connoitre quels sont les corps sur lesquels on lapasse, et, selon l’espece de contact, nous fait quelquefois, dans l’obscurité , frissonner en diverses maniérés.
Pourquoi faut-il que mon éleve soit forcé d’avoir toujours sous les pieds une peau de boeuf? Quel mal v auroil-il que la sienne propre pût au besoin lui servir de semelle ? Il est clair qu’en cette partie la délicatesse de la peau ne peut jamais être utile à rien, et pent souvent beaucoup nuire. Eveillés à minuit , au cœnr de l’hiver, par l’ennemi dans leur ville, les Genevois trouvèrent plutôt leurs fusils que leurs souliers. Si nul d’eux n’avoit su marcher nu-pieds, qui sait si Geneve n’eût point été prise?
Armons toujours l’homme contre les accidents imprévus. Qu’Iimile coure les matins à pieds nus , en toute saison , par la chambre , par l’escalier , par le jardin ; loin de l'en gronder, je l'imiterai ; seulement j’aurai soin d’écarter le verre. Je parlerai bientôt des travaux et des jeux manuels. Du reste, qu’il
apprenne à faire tons les pas qui favorisent les évolutions du corps, à prendre dans toutes les attitudes une position aisée et solide ; qu’il sache sauter en éloignement, en hauteur, grimper sur un arbre, franchir un mur; qu’il trouve toujours son équilibre ; que tous ses mouvements , ses gestes, soient ordonnés selon les lois de la pondération , longtemps avant que la statique se mile de les lui expliquer. A la maniéré dont son pied pose à terre et dont son corps porte sur sa jambe, il doit sentir s’il est bien ou mal. Une assiette assurée a toujours de la grâce , et les postures les plus fermes sont aussi les plus élégantes. Si j’étois maître à danser, je neferois pas toutes les singeries de Marcel (23), bonnes pour le pays où il les fait ; mais , au lieu d’occuper éternellement mon éleve à des gambades, je le menerois au pied d'un rocher :là, je lui montrerois quelle attitude il faut prendre , comment il faut porter le corps et la tète, quel mouvement il faut faire, de quelle maniéré il faut poser, tantôt le pied, tantôt la main , pour suivre légèrement les sentiers escarpés, raboteux et rudes , et s’élancer de pointe eu
(23) Célébré maître a danser de Paris , lequel , counoissant bien son monde, faisoit l’extraTagant par ruse, et donnoit à son art une importance qu’on feignoit de trouver ridicule , mais pour laquelle on lui portoit au fond le plus grand respect. Dans un autre art non moins frivole, on voit encore aujourd’hui un artiste comédien faire ainsi l’important et le fou, et ne réussir pas moins bien. Cette méthode est toujours sûre en France. Le vrai talent, plus simple et moins charlatan, n’y fait point fortune. La modestie y est la vertu des sots.
pointe tant en montant qu’en descendant. J’en ferois l’émule d’un chevreuil , plutôt qu’un danseur de l'opéra.
Autant le toucher concentre ses opérations autour de l’homme, autant la vue étend les siennes au delà de lui ; c’est là ce qui rend celles-ci trompeuses : d’un coup-d’oeil nn homme embrasse la moitié de son horizon. Dans cette multitude de sensations simultanées et de jugements qu'elles excitent, comment ne se tromper snr aucun? Ainsi la vue est de tous nos sens le plus fautif, précisément parcequ’il est le pins étendu, et que, précédant de bien loin tous les autres , ses opérations sont trop promptes et trop vastes pour pouvoir être rectifiées par eux. Il y a plus ; les illusions mêmes de la perspective nous sont nécessaires pour parvenir à connoître l’étendue et à comparer ses parties. Sans les fausses apparences , nous ne verrions rien dans l’éloignement ;sans les gradations de grandeur et de lumière, nous ne pourrions estimer aucune distance , ou plutôt il n’y en auroit point pour nous. Si, de deux arhres égaux , celui qui est à cent pas de nous nous piroissoit aussi grand et aussi distinct que celui qui est à dix, nous les placerions à côté l’un de l’autre. Si nous appercevions toutes les dimensions des objets sous leur véritable mesure , nous ne verrions aucun espace , et tout nous paroitroit sur notre oeil.
Le sens de la vue n’a , pour juger la grandeur des objets et leur distance, qu’une même mesure , savoir l'ouverture de l’angle qu’ils font dans notre oeil ; et comme cette ouverture est un effet simple d’une
cause composée, le jugement qu'il excite en dous laisse chaque cause particulière indéterminée , ou devient nécessairement fautif. Car comment distinguer à la simple vue si l’angle sous lequel je vois un objet plus petit qu'un autre, est tel parceque ce premier objet est en effet pins petit ou parcequ’il est plus éloigné?
Il faut donc suivre ici une méthode contraire à la précédente ; au lieu de simplifier la sensation , la doubler, la vérifier toujours par une autre ; assujettir l’organe visuel à l’organe tactile, et réprimer, pour ainsi dire, l’impétuosité du premier sens par la marche pesante et réglée du second. Faute de nous asservir à cette pratique, nos mesures par estimation sont très inexactes. Nous n’avons nulle précision dans le coup-d’œil pour juger les hauteurs, les longueurs , les profondeurs , les distances; et la preuve que ce n’est pas tant la faute du sens que de son usage, c’est que les ingénieurs, les arpenteurs , les architectes, les maçons , les peintres , ont en général le coup-d’œil beaucoup plus sur que nous, et apprécient les mesures de l'etendue avec plus de justesse , parceque leur métier leur donnant en ceci l’expérience que nous négligeons d’acquérir , ils ôtent l’équivoque de l’angle par les apparences qui l'accompagnent , et qui déterminent plus exactement à leurs yeux le rapport des deux causes de cet angle.
Tout ce qui donne du mouvement au corps sans le contraindre est toujours facile à obtenir des enfants. Il y a mille moyens de les intéresser à mesurer, à connoitre , à estimer les distances. "Voilà un ceri-
sier fort haut ; comment ferons-nous pour cueillir des cerises ? L’échelle de la grange est-elle bonne pour cela? Voilà un rnisseau fort large ; comment le traverserons-nous ? Une des planches de la coitr posera-t-elle sur les deux bords ? Nous voudrions , de nos fenêtres , pêcher dans les fossés du château ' combien de brasses doit avoir notre ligne ? Je vondrois faire une balançoire entre ces deux arbres ; une corde de deux toises nous suflira-t-elle ? On me dit que, dans l’autre maison, notre chambre aura vinijt-cinq pieds carrés ; croyez-vous qu’elle nous convienne? Sera-t-elle plus grande que celle-ci? Nous avons grand’faim ; voilà deux villages, auquel des deux serons-nous plutôt pour dîner? etc.
Il s’agissoit d'exercer à la course un enfant indolent et paresseux, qui ne se portoit pas de lui-même à cet exercice ni à aucun antre , quoiqu’on le destinât à l’état militaire : il s’étoit persuadé, je ne sais comment, qu’un homme de son rang ne devoit rien faire ni rien savoir, et que sa noblesse devoit lui tenir lieu de bras, de jambes, ainsi que de toute espece de mérite. A faire d’un tel gentilhomme lin Achille au pied léger, l'adresse de Chiron même eût eu peine à suffire. La difficulté étoit d’autant plus grande, que je ne voulois lui prescrire absolument rien : j’avois banni de mes droits les exhortations , les promesses, les menaces, l’émnlatiou , le désir da briller : comment lui donner celui de courir san lui rien dire ? Courir moi-même eût été un moyen peu sûr et sujet à inconvénient : d’ailleurs, il s’agissoit encore de tirer de cet exercice quelque objet d’instruction pour lui, afin d’arcoutumer les opé-
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rations de la machine et celles du jugement à marcher toujours de concert. Voici comment je m’y pris : moi, c’est-à-dire celui qui parle dans cet exemple.
En m’allant promener avec lui les après-midi , je met lois quelquefois dans ma poche deux gâteaux d'une espece qu’il aimoit beaucoup ; nous en mangions chacun un à la promenade (24) , et nous revenions fort contents. Un jour il s’apperçnt que j'avois trois gâteaux ; il en auroit pu manger six sans s’incommoder ; il dépêche promptement le sien pour me demander le troisième. Non , lni dis-je : je le mangerois fort bien moi-même, ou nous le partagerions ; mais j’aime mieux le voir disputer à la course par ces deux petits garçons que voilà. Je les appelai , je leur montrai le gâteau, et leur proposai la condition. Ils ne demandèrent pas mieux. Le gâteau fut posé sur une grande pierre qui servit de but ; la carrière fut marquée ; nous allâmes nons asseoir : au signal donné , les petits garçons partirent ; le victorieux se saisit du gâteau , et le mangea sans miséricorde aux yeux des spectateurs et du vaincu.
(24) Promenade champêtre, comme on verra dans l’instant. Les promenades publiques des villes sont pernicieuses aux enfants de l’un et de l’autre sexe. C’est la qu’ils commencent à se rendre vains et a vouloir être regardés : c’est au Luxembourg, aux Tuileries, sur-tout au Palais- Royal, que la belle jeunesse de Paris va prendre cet air impertinent et fat qui la rend si ridicule, et la fait huer et détester dans toute l’Europe.
Cet amusement valoit mieux que le gâteau ; mais il ne prit pas d’abord , et ne produisit rien. Je ne me rebutai ni ne me pressai : l’institution des enfants est un métier où il faut savoir perdre dn temps pour en gagner. Nous continuâmes nos promenades ; souveut on prenoit trois gâteaux , quelquefois quatre, et de temps à autre il y en avoit un , même deux , pour les coureurs. Si le prix n’étoit pas grand, ceux qui le dispntoicnt n’étoient pas ambitieux : celui qui le remportoit étoit loué, fêté ; tout se faisoit avec appareil. Pour donner lieu aux révolutions et augmenter l’intérêt , je marquois la carrière plus longue , j ’y souffrois plusieurs concurrents. A peine étoient-ils dans la lice, que tous les passants s’arrêtoient pour les voir : les acclamations , les cris , les battements de mains ,les animoient : je voyois quelquefois mon petit bon-homme tressaillir, se lever, s’écrier quand l’un étoit près d’atteindre on de passer l’antre; c’étoient pour lui les jeux olympiques.
Cependant les concurrents usoient quelquefois de supercherie; ils se retenoient mutuellement , ou se faisoient tomber, ou poussoient des cailloux au passage l'un de l’autre. Cela me fournit un sujet de les séparer , et de les faire partir de différents termes , quoiqu’également éloignés du but : on verra bientôt la raison de cette prévoyance ; car je dois traiter cette importante affaire dans un grand détail.
Ennuyé de voir toujours manger sous ses yeux des gâteaux qui lui faisoient grande envie, monsieur le chevalier s’avisa de soupçonner enlin que bien courir pouvoit être bon à quelque chose, et , voyant çu’il avoit aussi deux jambes , il commença de s’es-
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sayer en secret. Je me gardai d’en rien voir ; mais je compris que mon stratagème avoit réussi. Quand il se crut assez fort, et je 1ns avant lui dans sa pensée , il affecta de m’importuner pour avoir le gâteau restant. Je le refuse ; il s’obstine, et d'un air dépité il me dit à la lin : Hé bien ! mettez-le sur la pierre, marquez le champ, et nous verrons. Bon ! lui dis-je en riant, est-ce qu’un chevalier sait courir ? Tous gagDercz plus d’appétit , et non de quoi le satisfaire. Piqué de ma raillerie , il s’évertue . et remporte le prix d'autant plus aisément que j’avois fait la lice très courte . et pris soin d’écarter le meilleur coureur. On conçoit comment, ce premier pas étant fait, il me fut aisé de le tenir en haleine. Bientôt il prit un tel goût à cet exercice, que . sans faveur, il étoit presque sûr de vaincre mes polissons à la course , quelque longue que fût la carrière.
Cet avantage obtenu eu produisit un antre auquel je n’avois pas songé. Quand il remportoit rarement le prix, il le mangeoit presque toujours seul, ainsi que faisoient ses concurrents; mais en s’accoutumant à la victoire, il devint généreux, et partageoit souvent avec les vaincus. Cela me fonrnit a moimême une observation morale , et j’appris par-là quel étoit le vrai principe de la générosité.
En continuant avec lui de marquer en différents lieux les termes d’où chacun devoit partir à-la-fois , je lis. saus qu’il s’en appercùt , les distances inégales; de sorte que l’un , avant à faire plus de chemin que l'autre pour arriver au même but, avoit un désavantage visible : mais, quoique je laissasse le choix à mon disciple , il ne savoit pas s’en préva-
loir. Sans s'embarrasser de la distance , il préféroit toujours le plus beau chemin ; de sorte que , prévoyant aisément son choix , j’étois à-pen-près le maitre de lui faire perdre ou gagner le gâteau à ma volonté . et cette adresse avoit aussi son usage à plus dune lin. Cependant, comme mon dessein étoit qu'il s'appercut de la différence, je tâchois de la lui rendre sensible : mais, quoiqu’indolent dans le calme , il étoit si vif dans ses jenx , et se délioit si peu de moi , que j'eus toutes les peines du monde à lui faire appercevoir que je le trichois. Enfin j'en vins à bout malgré sou étourderie ; il m'en fit des reproches. Je lui dis : De quoi vous plaignez-vous ? Dans un don que je veux bien faire , ne sais-je pas maître de mes conditions? Qui vous force à courir ? Vous ai-je promis de faire les lices égales ? N’avezvons pas le choix? l’renez la plus courte, on ne vous en empêche point. Comment ne vovez-vous pas que c'est vous que je favorise, et que l’inégalité dont vous murmurez est tout à votre avantage, si vous savez vous en prévaloir? Cela étoit clair ; il le comprit, et. pour choisir, il fallut y regarder de nlus près. D'abord on vonlut compter les pas ; mais la mesure des pas d’un enfant est lente et fautive ; de plus , je m'avisai de multiplier les courses dans un même jour ; et alors, l'amusement devenant une espece de passion, l’on avoit regret de perdre à mesurer les lices le temps destiné à les parcourir. La vivacité de l'enfance s’accommode mal de ces lenteurs : on s’exerça donc à mieux voir, à mieux estimer une distance à 1? vue. Alors j'eus peu de peine à étendre et nourrir ce ü?ùt. Enfin , quelque?
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mois d’épreuves et d’erreurs corrigées lui formèrent tellement le compas visuel, que quand je lui mettois par la pensée un gâtean sur quelque objet éloigi é , il avoit le coup-d’œil presque aussi sûr que la chaîne d'un arpenteur.
Comme la vue est de tons les sens celui dont on peut le moins séparer les jugements de l’esprit, il faut beaucoup de temps pour apprendre à voir ; il faut avoir long-temps comparé la vue au toucher, pour accoutumer le premier de ces deux sens à nous faire un rapport lidele des figures et des distances : sans le toucher, sans le mouvement progressif, les veux du monde les plus perçants ne sauroient nous donner aucune idée de l’étendue. L’univers entier ne doit être qu’un point pour une huître ; il ne lui paroitroit rien de plus, quand même une ame humaine informeroit cette huître. Ce n’est qu’à force de marcher , de palper, de nombrer , de mesurer les dimensions, qu’on apprend à les estimer : mais aussi, si l'on mesuroit toujours, le sens, se reposant sur l’instrument , n’acquerroit aucune justesse. Il ne faut pas non plus que l’enfant passe tout d’un coup de la mesure à l’estimation; il faut d’abord que, continuant à comparer par parties ce qu’il ne sauroit comparer tout d un coup , à des aliquotes précises il substitue des aliquotes par appréciation , et qu’au lieu d’appliquer toujours avec la main la mesure . il s’accoutume à l’appliqner seulement avec les yeux. Je voudrois pourtant qu’on vérifiât ses premières opérations par des mesures réelles , afin qu’il corrigeât ses erreurs, et que , s’il reste dans le sens quelque fausse apparence , il apprit à la rectifier
par un meilleur jugement. Ou a des mesures naturelles qui sont à-peu-près les mêmes en tous lieux ; les pas d'un homme , l’étendue de ses bras , sa stature. Quand l’enfant estime la hauteur d’un étage , son gouverneur peut lui servir de toise ; s’il estime la hauteur d’un clocher, qu’il le toise avec les maisons ; s’il veut savoir les lieues de chemin , qu’il compte les heures de marche , et sur-tout qu’on ne fasse rien de tout cela pour lui , mais qu’il le fasse lui-même.
On ne sauroit apprendre à bien juger de l’étendue et de la grandeur des corps , qu’on n'apprenne à connoitre aussi leurs ligures, et même à les imiter; car, au fond, cette imitation ne tient absolument qu'aux lois de la perspective ; et l’on ne peut estimer l'étendue sur ses apparences , qu’on n’ait quelque sentiment de ces lois. Les enfants, grands imiateurs , essaient tous de dessiner : je voudrois que le mien cultivât cet art, non précisément pour l’art même, mais pour se rendre l’œil juste et la main fie vible ; et en général il importe fort peu qu’il sache tel ou tel exercice, pourvu qu’il acquière la perspicacité du sens et la bonne habitude du corps qu’on gagne par cet exercice. Je me garderai donc bien de lui donner un maître à dessiner, qui ne lui donneroit à imiter que des imitations , et ne le feroit dessiner que sur des dessins : je veux qu’il n’ait d’autre maître que la nature, ni d’autre modèle que les objets. Je veux qu’il ait sous les yeux l’original même , et non pas le papier qui le représente ; qu’il crayonne une maison snr une maison , un arbre sur nn arbre , un homme sur un homme , afin qu’il s’ap-
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coutume à bien observer les corps et leurs apparences, et non pas à prendre des imitations fausses et conventionnelles pour de véritables imitations. Je le détournerai même de rien tracer de mémoire en l’absence des objets, jusqu’à ce que, par des observations fréquentes , leurs figures exactes s’impriment bien dans son imagination; de peur que, substituant à la vérité des choses des figures bizarres et fantastiques , il ne perde la connoissance des proportions et le goût des beautés de la nature.
Je sais bien que , de cette maniéré, il barbouillera long-temps sans rien faire de reconnoissable ; qu’il prendra tard i'élégauce des contours et le trait léger des dessinateurs , peut-être jamais le discernement des effets pittoresques et le bon goût du dessin : en revanche il contractera certainement nn conp-d’œil plus juste, une main plus sûre, la connoissance des vrais rapports de giandeur et de figure qui sont entre les animaux, les plantes, les corps naturels , et une plus prompte expérience du jeu de la perspective. Voilà précisément ce que j'ai voulu faire , et mon intention n’est pas tant qu’il sache imiter les objets que les connoitre ; j’aime mieux qu’il me montre une plante d'acanthe , et qu'il trace moins bien le feuillage d’un chapiteau.
Au reste, dans cet exercice , ainsi que dans tous les autres , je ne prétends pas que mon éleve en ait seul l'amusement. Je veux le lui rendre plus agréable encore en le partageant sans cesse avec lui. Je De veux point qu'il ait d'autre émule que moi ; mais je serai son émule sans relâche et sans risque : cela mettra de l’intérêt dans ses occupations , sans
cause»' de jalousie entre nous. Je prendrai le crayon à son exemple ; je l’emploierai d’abord aussi maladroitement que lui. Je serois un Apelles, que je ne me trouverai qu’un barbouilleur, de commencerai par tracer un homme comme les laquais les tracent contre les murs ; une barre pour chaque bras, une barre pour chaque jambe, et des doigts plus gros que le bras. Bien long-temps après, nous nous appercevrons l’un ou l’autre de cette disproportion : nous remarquerons qu’une jambe a de l’épaisseur, que cette épaisseur n’est pas pai'-tout la même; que le bras a sa longueur déterminée par rapport au corps, etc. Dans ce progrès, je marcherai tout au plus à côté de lui , ou je le devancerai de si peu , qu’il lui sera toujours aisé de m’atteindre, et souvent de me snrpasser. Nous aurons des couleurs , des pinceaux ; nous tâcherons d’imiter le coloris uï'i objets et toute leur apparence , aussi bien que leur ligure. Nous enluminerons, nous peindrons, nous barbouilleions ; mais, dans tons nos barbouillages , nous ne cesseions d’épier la nature ; nous ne ferons jamais rien que sous les yeux du maître.
Nous étions en peine d’ornements pour notre chambre, en voilà de tout trouvés. Je fais encadrer nos dessins ; je les fais couvrir de beaux verres , alin qu’on n’y touche plus, et que, les voyant rester dans l’état où nous les avons mis , chacun ait intérêt de ne pas négliger les siens. Je les ariange par ordre autour de la chambre, chaque dessin répété vingt, trente fois , et montrant à chaque exemplaire le progrès de l’auteur, depuis le moment où la maison
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n’est qn’un carré presqne informe, jnsqn'à celui où sa façade , son profil , ses proportions , ses ombres , sont dans la pins exacte vérité. Ces gradations ne peuvent manquer de nous offrir sans cesse des tableaux intéressants pour nous , curieux pour d'autres , et d’exciter toujours pins notre émulation. Aux premiers , aux pins grossiers de ces dessins . je mets des cadres bien brillants, bien dorés, qui les rehaussent : mais quand l’imitation devient plus exacte , et que le dessin est véritablement bon, alors je ne lui donne plus qu’un cadre noir très simple ; il n’a plus besoin d’autre ornement que lui-même, et ce seroit dommage que la bordure partageât l’attention que mérite l’objet. Ainsi chacun de nous aspire à l’honneur du cadre uni : et quand l’un veut dédaigner un dessin de l’autre, il le condamne au cadre doré. Quelque jour, peut-être , ces cadres dorés passeront entre nous en proverbe , et nous admirerons combien d’hommes se rendent justice en se faisant encadrer ainsi.
J’ai dit que la géométrie n’étoit pas à la portée des enfants ; mais c’est notre faute. Nous ne sentons pas que leur méthode n’est point la nôtre , et que ce qui devient pour nous l’art de raisonner ne doit être pour eux que l'art de voir. Au lieu de leur donner notre méthode, nous ferions mieux de prendre la leur : car notre maniéré d’apprendre la géométrie est bien autant une affaire d'imagination que de raisonnement. Quand la proposition est énoncée , il faut en imaginer la démonstration, c’est-à-dire trou- Ter de quelle proposition déjà sue celle-là doit être
une conséquence , et , de toutes les conséquences qu’on peut tirer de cette même proposition , choisir précisément celle dont il s’agit.
De cette maniéré, le raisonneur le plus exact, s’il n'est inventif, doit rester court. Aussi qu’arrive-t-il de là ? Qu’au lieu de nous faire trouver les démonstrations , on nous les dicte ; qu’au lieu de nous apprendre à raisonner, le maître raisonne pour nous , et n’exerce que notre mémoire.
Faites des figures exactes, combinez-les , posezles l’une sur l’antre, examinez leurs rapports ; vous trouverez toute la géométrie élémentaire en marchant d’observation en observation , sans qu’il soit question ni de définitions , ni de problèmes , ni d’aocune autre forme démonstrative que la simple superposition. Pour moi, je ne prétends point apprendre la géométrie à Emile ; c’est lui qui me l’apprendra : je chercherai les rapports, et il les trouvera ; car je les chercherai de maniéré à les lui faire trouver. Par exemple, au lieu de me servir d’un compas pour tracer un cercle, je le tracerai avec une pointe au bout d’un fil tournant sur un pivot. Après cela , quaud je voudrai comparer les rayons entre eux , Emile se moquera de moi , et il me fera comprendre que le même fil toujours tendu ne peut avoir tracé des distances inégales.
Si je veux mesurer un angle de soixante degrés, je décris du sommet de cet angle , non pas un arc , mais un cercle entier; car avec les enfants il ne faut jamais rien sous-entendre. Je trouve que la portion du cercle comprise entre les deux cotés de l'angle
est la sixième partie du cercle. Après cela je décris du même sommet un autre plus grand cercle , et je trouve que ce second arc est encore la sixième partie de son cercle. Je décris un troisième cercle concentrique , sur lequel je fais la même épreuve ; et je la continue sur de nouveaux cercles, jusqn a ce qn’Emile, choqué de ma stupidité, m’avertisse que chaque arc, grand ou petit, compris parle même angle, sera toujours la sixième partie de son cercle, etc. Nous voilà tout -à-l’heure à l'usage du rapporteur.
Pour prouver que les angles de suite sont égaux à deux droits, on décrit un cercle ; moi , font au contraire, je fais en sorte qu’Emile remarque cela premièrement dans le cercle, et puis je lui dis : Si l’on ôtoit le cercle , et qu’on laissât les lignes droites , les angles auroient-ils changé de grandeur ? etc.
On néglige la justesse des figures ,ou la suppose , et l’on s'attache à la démonstration. Entre nous, au contraire, il ne sera jamais question de démonstration : notre plus importante affaire sera de tirer des lignes Lien droites, bien justes , bien égales ; de faire un carré bien parfait, de tracer nn cercle bien rond. Pour vérifier la justesse de la figure, nous l’examinerons par toutes ses propriétés sensibles, et cela nous donnera occasion d’en découvrir chaque jour de nouvelles. Nous plierons par le diamètre les deux demi-cercles, par la diagonale les deux moitiés du carré ; nous comparerons nos deux fignres pourvoir celle dont les bords conviennent le pins exactement , et par conséquent la mieux faite ; nons disputerons si cette égalité de partage doit avoir tou-
jours lieu clans les parallélogrammes , dans les trapèzes , etc. On essaiera quelquefois de prévoir le succès de l’expérience avant de la faire, on tâchera de trouver des raisons , etc.
La géométrie n’est pour mon éleve que l’art de se bien servir de la réglé et du compas : il ne doit point la confondre avec le dessin, où il n’emploiera ni l’un ni l’autre (1e ces instruments. La réglé et le compas seront enfermés sons la clef, et l’on ne lui en accordera que rarement l’usage et pour peu de temps, afin qu’il ne s’accoutume pas à barbouiller : mais nous pourrons quelquefois porter nos figures à la promenade, et causer de ce que nous aurons fait ou de ce que nous voudrons faire.
Je n’oublierai jamais d’avoir vu à Turin un jeune homme à qui , dans son enfance , on avoit appris les rapports des contours et des surfaces en lui donnant chaque jour à choisir dans toutes les figures géométriques des gauffres isopérimetres. Le petit gourmand avoit épuisé l’art d’Archimede pour trouver dans laquelle il y avoit le plus à manger.
Quaud un enfant joue au volant, il s’exerce l’œil et le bras à la justesse ; quand il fouette un sabot , il accroît sa force en s’en servant , mais saus rien apprendre. .l'ai demandé quelquefois pourquoi l’on u’offroil pas aux enfants les mêmes jeux d’adresse qu’ont les hommes ; la paume, le mail ,1e billard , l'arc, le ballon, les instruments de musique. On m'a répondu que quelques-uns de ces jeux étoient au-dessus de leurs forces , et que leurs membres et leurs organes n’étoient pas assez formés pour les
autres. Je trouve ces raisons mauvaises : un enfant n a pas la taille d'un homme , et ne laisse pas de porter un habit fait comme le sien. Je n’entends pas qu’il joue avec nos masses sur un billard haut de trois pieds ; je n’entends pas qu’il aille peloter dans nos tripots , ni qu’on charge sa petite main d’une raquette de pacmier ; mais qu’il joue dans une salle dont on aura garanti les fenêtres ; qu’il ne se serve d’abord que de balles molles ; que ses premières raquettes soient de bois , puis de parchemin , et enfin de corde à boyau bandée à proportion de son progrès. Tous préférez le volant , parcequ’il fatigue moins, et qu’il est sans danger. Vous avez tort par ces deux raisons. Le volant est un jeu de femmes ; mais il n’y en a pas une que ne fit fuir une balle en mouvement. Leurs blanches peaux ne doivent pas s’endurcir aux meurtrissures , et ce ne sont pas des contusions qu’attendent leurs visages. Mais nous, faits pour être vigoureux , croyons-nous le devenir sans peine ? Et de quelle défense serons-nous capables , si nous ne sommes jamais attaqués? On joue toujours lâchement les jeux où l’on peut être mal-adroit sans risque : un volant qui tombe ne fait de mal à personne ; mais rien ne dégourdit les bras comme d’avoir à couvrir la tête , rien ne rend le coup-d’oeil si juste que d’avoir à garantir les veux. S'élancer du bout d’une salle à l’autre , juger le bond d’une balle encore en l’air, la renvoyer d’une main forte et sûre , de tels jeux conviennent moins à l’homme qu’ils ne servent à le former.
Les fibres d’un enfant, dit-on , sont trop molles î
Elles ont moins de ressort , mais elles en sont plus flexibles ; son bras est foible , mais enlin c’est un bras ; on en doit faire , proportion gardée , tout ce qn’on fait d’une autre machine semblable. Les enfants n’ont dans les mains nulle adresse ; c’est pour cela que je veux qu’on leur en donne : un homme aussi peu exercé qu’eux n’en auroit pas davantage : nous ne pouvons connoitre l’usage de nos organes qu’après les avoir employés. Il n’y a qu’une longue expérience qui nous apprenne à tirer parti de nousmêmes . et cette expérience est la véritable étude à laquelle on ne peut trop tôt nous appliquer.
Tout ce qui se fait est faisable. Or rien n’est plus commun que de voir des enfants adroits et découplés avoir dans les membres la même agilité que peut avoir un homme. Dans presque toutes les foires on en voit faire des équilibres, marcher sur les mains, sauter , danser sur la corde. Durant combien d’années des troupes d’enfants n’ont-elles pas attiré par leurs ballets des spectateurs à la comédie italienne! Qui est-ce qui n’a pas oui parler en Allemagne et en Italie de la troupe pantomime du célébré Nicolini? Quelqu’un a- t-il jamais remarqué dans ces enfants des mouvements moins développés, des attitudes moins gracieuses, u ne oreille moins juste, une dause moins légère, que dans les danseurs tout formés? Qu'on ail d’abord les doigts épais, courts,peu mobiles, les mains potelées et peu capables de rien empoigner; cela empêche-t-il que plusieurs enfants ne sachent écrire ou dessiner à l’âge où d’autres ne savent pas encore tenir le crayon ni la plume? Tout
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Paris se souvient encore de la petite Angloise qui faisoit à dix ans des prodiges sur le clavecin (*). J ai vu chez un magistrat , son lils, petit bon-homme de huit an», qu’on mettoit sur la table au dessert comme une statue au milieu des plateaux , jouer là d’un violon presque aussi grand que lui, et surprendre par son exécution les artistes mêmes.
Tous ces exemples et cent mille autres prouvent , ce me semble, que l'inaptitude qu’on suppose aux enfants pour nos exercices est imaginaire , et que , si on ne les voit point réussir dans quelques uns , c’est qu’on ne les y a jamais exercés.
On me dira que je tombe ici par rapport an corps dans le défaut de la culture prématurée que je blâme dans les enfants par rapport à l'esprit. La différence est très grande ; car l’un de ces progrès n’est qu’apparent, mais l'autre est réel. J’ai prouvé que l’esprit qu'ils paroissent avoir ils ne l’ccf pas , au lieu que tout ce qu'ils paroissent faire ils le font. D'ailleurs on doit tonj ours songer que tout ceci n’est ou ne doit être que jeu , direction facile et volontaire des mouvements que la natuie leur demande ; art de varier leurs amusements pour les leur rendre plus agréables , sans que jamais la moindre contrainte les tourne en travail : car enfin de qnoi s’amuseront-ils dont je ne puisse faire un objet d’instruction pour eux ? et , quand je ne le pourrois pas, pourvu qu’ils S’amusent sans inconvénient et que le temps se passe, leur progrès en toute chose n'importe pas quant à
(*) Un petit garçon de sept ans en a fait depuis ce temps-là de plus étonnants encore.
préseut; au lieu que, lorsqu’il faut nécessairement leur apprendre ceci on cela , connue qu’on s’v prenue , il est toujours impossible qu’on en vienne à bout sans contrainte, sans fâcherie, et sans ennui.
Ce que j’ai dit surlesdeux sens dont l’usage est le pins continu et le plus important peut servir d’exemple de la maniéré d’exercer les autres. La vue et le toucbers’appliquent également sur les corps en repos et sur les corps qui se meuvent : mais comme il n’v a que l'ébranlement de l’air qui puisse émouvoir le sens de l'ouie , il n'y a qu’un corps en mouvement qui fasse du bruit ou du son ; et si tout étoit en repos , nous n'entendrions jamais rien. La nuit donc , où, ne nous mouvant nous-même qu’autant qu’il n ius plaît, nous n’avons à craindre que les corps qui se meuvent, il nous importe d’avoir l’oreille alerte, et de pouvoir juger, par la sensation qui nous frappe , si le corps qui la cause est grand ou petit , éloigné ou proche , si son ébranlement est violent ou foible. L’air ébranlé est sujet à des répercussions qui le réfléchissent , qui, produisant des échos, répètent la sensation, et font entendre le corps bruyant ou sonore en un autre lieu que celui où il est. Si dans une plaine ou dans une vallée on met l'oreille à terre , on entend la voix des hommes et le pas des chevaux de beaucoup plus loin qu’en restant debout.
Comme nous avons comparé la vue an toucher , il est bon de la comparer de même à l’ouie, et de savoir laquelle des deux impressions , partant à-la-fois du même corps , arrivera plutôt à son organe. Quand on voit le feu d'un canon , l’on peutencore se mettre
à l’abri dn coup ; mais sitôt qa'on entend le brait , il n’est plus temps, le boulet est là. On peut juger delà distance où se fait le tonnerre par l'intervalle de temps qui se passe de l’éclair au coup. Faites en sorte que l’enfant connoisse toutes ces expériences ; qu’il fasse celles qui sont à sa portée, et qu’il trouve les autres par induction .-mais j’aime cent foismieux qu’il les ignore , que s’il faut que vous les lui disiez.
Nous avons un organe qui répond à l’onie , savoir celui de la voix ; nous n’en avons pas de même qui réponde à la vue , et nous ne rendons pas les couleurs comme les sons. C'est un moyen de pins pour cultiver le premier sens, en exerçant l’organe actif et l’organe passif l’uu par l'autre.
L'homme a trois sortes de voix , savoir, la voix parlante on articulée, la voix chantante ou mélodieuse , et la voix pathétique ou accentuée, qui sert de langage aux passions et qui anime le chant et la parole. L’enfant a ces trois sortes de voix ainsi que l'homme , sans les savoir allier de même : il a comme nous le rire . les cris, les plaintes, l’exclamation , les gémissements ; mais il ne sait pas en mêler les inflexions aux deux autres voix. Une musique parfaite est celle qui réunit le mieux ces trois voix. Les enfants sont incapables de celte musique-là, et leur chant n’a jamais d’ame. De même , dans la voix parlante , leur langage n’a point d'accent; ils crient , mais ils n’accentuent pas; et comme il y a peu d’énergie dans leurs discours , il y a peu d’accent dans leur voix. Notre éleve aura le parler plus uni, plus simple encore , parce que ses passions , n'étant pas
éveillées, ne mêleront point leur langage au sien. N’allez donc pas lui donner à réciter des rôles de tragédie et de comédie , ni vouloir lui apprendre , comme on dit, à déclamer. Il aura trop de sens pour savoir donner un ton à des choses qu’il ne peut entendre , et de l’expression à des sentiments qu’il n’éprouva jamais.
Apprencz-lui à parler uniment, clairement, à bien articuler, à prononcer exactement et sans affectation , à connoître et à suivre l'accent grammatical et la prosodie , à donner toujours assez de voix pour être entendu, mais à n’en donner jamais plus qu’il ne faut ; défaut ordinaire aux enfants élevés dans les colleges : en toute chose rien de superflu.
De même , dans le chaut , rendez sa voix juste , égale , flexible , sonore , son oreille sensible à la mesure et à l’harmonie, mais rien de plus. La musique imitative et théâtrale n’est pas de son âge, je ne vondrois pas même qu’il chantât des paroles; s’il en vouloit chanter, je tâcherois de lui faire des chansons exprès , intéressantes pour son âge , e* aussi simples que ses idées.
On pense bien qu’étant si peu pressé de lui apprendre à lire l’écriture , je ne le serai pas non plus de lui apprendre à lire la musique. Ecartons de son cerveau toute attention trop pénible, et ne nous bâtons point de fixer son esprit sur des signes de couvention. Ceci , je l’avoue , semble avoir sa difficulté; car, si la connoissance des notes ne paroit pas d'abord plus nécessaire pour savoir chanter que celle des lettres pour savoir parler, il y a pourtant cette différence , qu’en parlant nous rendons no»
à mil F. x.
propres idées, et qu’en chantant nous ne rendons gnere que celles d’autrui. Or, pour les rendre , il faut les lire.
Mais, premièrement , au lieu de les lire on les peut ouïr, et un chant se rend à l'oreille encore plus fidèlement qu’j l’oeil. Déplus, pour bien savoir la musique , il ne suffit pas de la rendre , il la faut composer; et fi un doit s’apprendre avec l’autre , sans quoi l’on ne la sait jamais bien. Exercez votre petit musicien d’abord à faire des phrases bien régulières , bien cadencées, ensuite à les lier entre elles par une modulation très simple , enfin à marquer leurs différents rapports par une ponctuation correcte ; ce qui se fait parle bon choix des cadenccsel des repos. Sur-tout jamais de chant bizarre , jamais de pathétique ni d’expression. Une mélodie toujours chantante et simple, toujours dérivant des c irdes essentielles du ton, et toujours indiquant tellement la basse, qu’il la sente et l’accompagne sans peiue ; car, pour se former la voix et l’oreille, il ne doit jamais chanter qu’au clavecin.
Pour mieux marquer les sons, on les articule en les prononçant; de là l’usage de solfier avec certaines syllabes. Pour distinguer les degrés, il faut donner des noms et à ces degrés et à leurs différents termes fixes ; de là les noms des intervalles, et aussi les lettres de l’alphabet dont on marque les touches du clavier et les notes de la gamme. C et A désignent des sons fixes , invariables , toujours rendus par les mêmes touches. Ut et la sont autre chose. Ut est constamment la tonique d’un mode majeur, ou la «dédiante d’un mode mineur. La est constamment la
tonique d'un mode mineur , ou la sixième note d'un mode majeur. Ainsi les lettres marquent les termes immuables des rapports de notre système musical, et les syllabes marquent les termes homologues des rapports semblables en divers tons. Les lettres indiquent les touches du clavier , et les syllabes les degrés du mode. Les musiciens françois ont étrangement brouillé ces distinctions ; ils ont confondu le sens des syllabes avec le sens des lettres ; et doublant inutilement les signes des touches , ils n’en ont point laissé pour exprimer les cordes des tons : en sorte que pour eux ut et C sont toujours la même chose ; ce qui n’est pas , et ne doit pas être, car alors de quoi serviroit C? Aussi leur maniéré de sollier estelle d'une difficulté excessive sans être d’aucune utilité , sans porter aucune idée nette à l’esprit, puisque , par cette méthode , ces deux syllabes ut et mi, par exemple , peuvent également signifier une tierce majeure , mineure , superflue , ou diminuée. Par quelle étrange fatalité le pays du monde où l’on écrit les plus beaux livres sur la musique est-il précisément celui où on l’apprend le plus difficilement?
Suivons avec notre éleve une pratique plus simple et plus claire ; qu’il n’y ait pour lui que deux modes, dont les rapports soient toujours les mêmes et toujours indiqués par les mêmes syllabes. Soit qu’il chante ou qu’il joue d'un instrument , qu’il sache établir son mode sur chacun des douze tous qui peuvent lui servir de base, et que, soit qu’ou module en D, enC, eu G, etc., la linale soit toujours uc ou la selon le mode. De cette manierejl
s48 Émile.
vous concevra toujours; les rapports essentiels du mode pour chanter et jouer juste seront toujours présents à son esprit , son exécution sera plus nette et son progrès plus rapide. Il n’y a rien de plus bizarre qnece que les François appellent solfier an naturel; c’est éloigner les idées de la chose pour en substituer d’étrangeres qui ne font qu’égarer. Rien n’est plus naturel que de solfier par transposition , lorsque le mode est transposé. Mais c’en est trop sur la musique ; enseignez-la comme vous voudrez , pourvu qu’elle ne soit jamais qn’un amusement.
Nous voilà bien avertis de l'état des corps étrangers par rapport au nôtre , de leur poids, de leur ligure , de leur couleur , de leur solidité , de leur grandeur, de leur distance, de leur température, de leur repos, de leur monvement. Nous sommes instruits de ceux qu’il nous convient d'approcher ou d’éloigner de nous , de la maniéré dont il faut nous y prendre pour vaincre leur résistance, ou pour leur en opposer une qui nous préserve d’en être offensés; mais ce n’est pas assez : notre propre corps s’épuise sans cesse , il a besoin d’être sans cesse renouvelé. Quoiane nous fljons la faculté d’en changer d’autres en notre propre substance, le choix n’est pas indifféient , tout n'est pas aliment pour l’homme ; et des substance* qui peuvent l’être , il y en a déplus onde moins convenables , selon la constitution de son espece , selon le climat qu’il habite , selon son tempérament particulier , et selon la maniéré de vivre que lui prescrit son état.
Nous mourrions affamés ou empoisonnés , s’il fnlloit attendre, pour choisir les nourritures qui
nous conviennent , que l’expérience nous eût appris à les connoître et à les choisir : mais la suprême bonté , qui a fait du plaisir des êtres sensibles l’instrument de leur conservation , nous avertit , par ce qui plaît à notre palais , de ce qui convient à notre estomac. Il n’y a point naturellement pour l’homme de médecin plus sûr que son propre appétit ; et , à le prendre dans son état primitif, je ne doute point qu’alors les aliments qu’il trouvoit les plus agréables ne lui fussent aussi les plus sains.
Il y a plus. L’anteur des choses ne pourvoit pas seulement aux besoins qu'il nous donne , mais encore à ceux que nous nous donnons nous-mêmes ; et c’est pour mettre toujours le désir à côté du besoin,’ qu’il fait que nos goûts changent et s’altèrent avec nos maniérés de vivre. Plus nous nous éloignons de l’état de nature, plus nous perdons de nos goûts naturels; ou plutôt l’habitude nous fait une seconde nature, que nous substituons tellement à la première, que nul d’entre nous ne conuoît plus celle-ci.
Il suit de là qne les goûts les plus naturels doivent être aussi les plus simples ; car ce sont ceux qui se transforment le plus aisément; an lieu qu’eu s'aiguisant , en s’irritant par nos fantaisies , ils prennent une forme qui ne change plus. L’homme qui n’est encore d’aucun pays se fera sans peine aux usages de quelque pays que ce soit ; mais l’homme d'un pays ne devient plus celui d’un autre.
Ceci me paroît vrai dans tous les sens , et bien plus encore , appliqué au goût proprement dit. Notre premier aliment est le lait; nous ne nous accoutumons que par degres auj^ saveurs fortes ; d’abord
a5o ÉMILE.
elles nous répugnent. Des fruits , des légumes , des herbes , et enfin quelques viandes grillées , sans assaisonnement et sans sel , firent les festins des premiers hommes (aa). La première fois qu’nn sauvage boit du vin , il fait la grimace et le rejette ; et, même parmi nous, quiconque a vécu jusqu’à vingt ans sans goûter de liqueurs fermentées , ne peut plus s’y accoutumer : nous serions tous abstémes si l’on ne nous eût donné du vin dans nos jeunes ans. Enfin, plus nos goûts sont simples, pins ils sout universels ; les répugnances les plus communes tombent surdes mets composés. Yit-on jamais personne avoir en dégoût l'eau ni le pain ? Voilà la trace de la nature, voilà donc aussi notre réglé. Conservons à l’enfant son goût primitif le plus qu’il est possible ; que sa nourriture soit commune et simple, que son palais ne se familiarise qu’à des saveurs peu relevées , et ne se forme point un goût exclusif.
Je n’examine pas ici si cette maniéré de vivre est plus saine on non ; ce n'esi pas ainsi que je l’envisage. Il me suffit de savoir, pour la préférer, que c est la plus conforme à la nature , et celle qui peut le plus aisément se plier à toute autre. Ceux qui disent qu’il faut accoutumer les enfants aux aliments dont ils useront étant grands , ne raisonnent pas bien , ce me semble. Pourquoi leur nourriture doitelle être la même , tandis que leur maniéré de vivre est si différente ? Un homme épuisé de travail , de soucis , de peines , a besoin d’aliments succulents
(25) Voyez l'Arcadie de Pausanias; voyez aussi le morceau de Plutarque transcrit ci-après.
qui lui portent de nouveaux esprits au cerveau ; un enfant qui vient de s’ébattre , et dont le corps croît , a besoin d’une nourriture abondante qui lui fasse beaucoup de chyle. D’ailleurs , l'homme fait a déjà son état , son emploi , son domicile ; mais qui estce qui peut être sûr de ce que la fortune réserve à l’enfant ? En toute chose ne lui donnons point une forme si déterminée , qu’il lui en coûte trop d’en changer au besoin. Ne faisons pas qu’il meure de faim dans d’autres pays s’il ne traîne par-tout à sa suite un cuisinier francois, ni qu’il dise un jour qu’on ne sait manger qu’en France. Voilà, par parenthèse, un plaisant éloge! Pour moi, je dirois au contraire qu’il n’y a que les Francois qui ne savent pas manger, puisqu’il faut un art si particulier pour leur rendre les mets mangeables.
De nos sensations diverses, le goût donne celles qui généralement nous affectent le plus. Aussi sommes-nous plus intéressés à bien juger des substances qui doivent faire partie de la nôtre , que de celles qui ne font que l’environner. Mille choses sont indifférentes au toucher , à l’ouie, à la vue; mais il n’v a presque rien d’indifférent au goût. Déplus, l'activité de ce sens est toute physique et matérielle : il est le seul qui ne dit rien à l’imagination , du moins celui dans les sensations duquel elle entre le moins; au lieu que l’imitation et l’imagination mêlent souvent du moral à l’impression de tous les autres. Aussi généralement les cœurs tendres et voluptueux, les caractères passionnés et vraiment sensibles , faciles à émouvoir par les autres sens , sont-ils assez tiedes sur celui-ci. De cela même qui semble
mettre le goût au-dessous d’eux , et rendre plus méprisable le penchant qui nous y livre , je conclurois au contraire que le moyen le plus convenable pour gouverner les enfants est de les mener par leur bouche. Le mobile delà gourmandise est sur-tout préfé* râble à celui de la vanité, eu ce que la première est un appétit de la nature , tenant immédiatement au sens , et que la seconde est un ouvrage de l’opinion , sujet au caprice des hommes et à tontes sortes d’abus. La gourmandise est la passion de l’enfance ; cette passion ne tient devant aucune autre ; à la moindre concurrence elle disparoit. Eh ! croyezmoi ; l’enfant ne cessera que trop tôt de songer à ce qu'il mange; et quand son cœur sera trop occupé, son palais ne l’occupera guere. Quand il sera grand , mille sentiments impétueux donneront le change à la gourmandise, et ne feront qu’irriter la vanité; car celte derniere passion seule fait son prolit des autres , et à la lin les engloutit toutes, .l’ai quelquefois examiué ces gens qui donnoient de 1’iinporlanee aux bons morceaux, qui songeoient ca s’éveillant à ce qu’ils inangeroient dans la journée, et décrivoient un repas avec plus d’exactitude que n’en met Polybe à décrire un combat. J’ai trouvé que tous ces prétendus hommes n’étoient que des enfants de quarante ans , sans vigueur et sans consistance , frustes consumere nati. La gourmandise est le vice des cœurs qui n’ont point d’étoffe. Lame d’un gourmand est toute dans son palais , il n’est fait que pour manger ; dans sa stupide incapacité il n’est qu’à tahle à sa place, il ne sait juger que des plats : laissons-
lui sans regret cet emploi ; mieux lui vaut celui-la qu'un autre , autant pour nous que pour lui.
Craindre que la gourmandise ne s’enracine dans un enfant capable de quelque chose , est une précaution de petit esprit. Dans l'enfance on ne songe qu’à ce qu’on mange ; dans l’adolescence on n’y songe plus , tout nous est bon , et l’on a bien d’autres affaires. Je ne voudrois pourtant pas qu’on allât faire un usage indiscret d’un ressort si bas, ni étayer d’un bon morceau l’honneur de faire une belle action. Mais je ne vois pas pourquoi , toute l’enfance n’étant ou ne devant être que jeux et folâtres amusements , des exercices purement corporels n’auroient pas un prix matériel et sensible. Qu’un petit Majorquin , vovant un panier sur le haut d’un arbre, l'abatte à coups de fronde, n’est-il pas bien juste qu’il en profite , et qu’un bon déjeuner répare la force qu’il use à le gagner (26)? Qu’un jeune Spartiate , à travers les risques de cent coups de fouet , se glisse habilement dans une cuisine , qu’il y vole un renardeau tout vivant, qu’en l’emportant dans sa robe il en soit égratigné , mordu , mis en sang , et que , pour n'avoir pas la honte d’étre surpris , l’enfant se laisse déchirer les entrailles sans sourciller, sans pousser un seul cri , n’est-il pas juste qu’il profite enfin de sa proie , et qu’il la mange après eu avoir été mangé ? Jamais un bon repas ne
(26) Il y a bien des siècles que les Majorquins ont perdu cet usage ; il est du temps de la célébrité de leurs frondeurs.
doil être une récompense ; mais pourquoi ne seroitil pas quelquefois l’effet des soins qu'on a pris pour se le procurer? Emile ne regarde point le gâteau que j’ai mis sur la pierre comme le prix d’avoir bien couru ; il sait seulement qne le seul moven d’avoir ce gâteau est d’v arriver plutôt qu’un autre.
Ceci ne contredit point les maximes que j'avancois tout-à-l’heure sur la simplicité des mets; car, pour flatter l’appétit des enfants , il ne s’agit pas d'exciter leur sensualité, mais seulement de la satisfaire ; et cela s’obtiendra par les choses du monde les plus communes, si l'on ne travaille pas à lenr raffiner le goût. Leur appétit continuel , qu’excite le besoin de croître , est un assaisonnement sûr qui leur tient lieu de beaucoup d’autres. Des fruits, du laitage, quelque piece de four un peu plus délicate que le pain ordinaire , sur-tout l'art de dispenser sobrement tout cela ; voilà de quoi mener des armées d'enfants au bout du moDde sans leur donner du goût pour les saveurs vives, ni risquer de leur bla-.er le palais.
Une des preuves que le goût de la viande n’est pas naturel à l’homme, est l'indifférence que les enfants ont pour ce mets-là , et la préférence qu'ils donnent tous à des nourritures végétales, telles que le laitage , la pâtisserie , les fruits , etc. Il importe surtout de ne pas dénaturer ce goût primitif, et de ne point rendre les enfants carnassiers : si ce n’est pour leur santé , c'est pour leur caractère ; car .de quelque maniéré qn'on explique l’expérience , il est certain que les grands mangeurs de viande sont en général crnels et féroces plus que les autres hommes : cette
observation est de tous les lieux et de tous les temps. La barbarie angloise est connue (27); les Gaures, au contraire, sont les plus doux des hommes (28). Tous les sauvages sont cruels ; et leurs moeurs ne les portent point à l’être : cette cruauté vient de leurs aliments. Ils vont à la guerre comme à la chasse , et traiteut les hommes comme des ours. Eu Angleterre même les bouchers ne sont pas reçus en témoignage (* *) , non plus que les chirurgiens. Les grands scélérats s’endurcissent au meurtre en buvant du sang. Homere fait des Cyclopes , mangeurs de chair , des hommes affreux, et des Lotophages nu peuple si aimable , qu’aussitôt qu’on avoit essayé de leur commerce , on oublioit j usqu’à son pays pour vivre avec eux.
«Tu me demandes , disoit Plutarque, pourquoi « Pythagore s'abstenoit de manger de la chair des «bêtes; mais moi je te demande au contraire quel « courage d’homme eut le premier qui approcha de sa
(27) Je sais que les Anglais vantent beaucoup leur humanité et le bon naturel de leur nation, qu’ils appellent good natured PtopLE ; mais ils ont beau crier cela tant qu’ils peuvent, personne ne le répété après eux.
(28) Les llauiaus, qui s’abstiennent de toute chair plur sévèrement que les Gaures, sont presque aussi doux qu’eux; mais comme leur morale est moins pure et leur culte moins raisonnable, ils ne sont pas si lioonètcs gens.
(*) Un des traducteurs anglais de ce livre a relevé ici ma méprise , et tous deux l’ont corrigée. Les boucliers et les chirurgiens 6ont reçus en témoignage; mais les premiers ne sont point admis comme jurés ou pairs au jugement des crimes, et les chirurgiens le sont.
« bouche une chair meurtrie, qui brisa de sa dent « les os d’une bête expirante , qui lit servir devant « lui des corps morts, des cadavres, et engloutit dans « son estomac des membres qui . le moment d'aupa- « ravant , bêloient , mugissoient , mareboient et « vovoient. Comment sa main put-elle enfoucer un » fer dans le cœur d’un être sensible? comment ses «yeux purent-ils supporter un meurtre? comment « put-il voir saigner , écorcher , démembrer un pau- «vre animal sans défense? comment put-il suppor- « ter l’aspect des chairs pantelantes:1 comment leur « odeur ne lui fit-elle pas soulever le cœur? comment n ne fut-il pas dégoûté, repoussé, saisi d’horreur. « quand il vint à manier l’ordure de ces blessures, à « nettoyer le sang noir et figé qui les couvroit ?
« Les peaux rampoient sur la terre écorchées ;
« Les chairs au feu mugissoient embrochées ;
«L’homme ne put les manger sans frémir,
« Et dans son sein les entendit gémir.
« Voilà ce qu’il dut imaginer et sentir la première o fois qu’il surmonta la nature pour faire cet horri- « ble repas , la première fois qu’il eut faim d’une bête n en vie, qu’il voulut se nourrir d’un animal qui « paissoit encore , et qu’il dit comment il falloit «égorger, dépecer, cuire la brebis qui lui léchoit « les mains. C’est de ceux qui commencèrent ces « cruels festins , et non de ceux qui les quittent , « qu’on a lieu de s’étonner : encore ces premiers-là « pourroient-ils justifier leurbarbariepar des excuses « qui manquent à la nôtre, et dont le defaut nous «rend cent fois plus barbares qu’eux.
« Mortels bien-aimés des dieux , nous diroient ces « premiers hommes , comparez les temps ; voyez « combien vous êtes heureux et combien nous étions «misérables ! La terre nouvellement formée et l’air « chargé de vapeurs étoient encore indociles à l’or- « dre des saisons ; le cours incertain des fleuves dé- « gradoit leurs rives de toutes parts; des étangs , des «lacs, de profonds marécages . inondoient les trois « quarts de la surface du monde , l’autre quart étoit « couvert de bois et de forêts stériles. La terre ne « produisoit nuis bons fruits ; nous n’avions nuis in- « struments de labourage , nous ignorions l’art de « nous en servir , et le temps de la moisson ne venoit « jamais pour qui n’avoit rien semé. Ainsi la faim ne «nous quittoit point. L’hiver, la mousse et l’écorce « des arbres étoient des mets ordinaires. Quelques « racines vertes de chiendent et de bruyere étoient
• pour nous un régal ; et quand les hommes avoient «pu trouver des faines, des noix ou du gland , ils «en dansoient de joie autour d’un chêne ou d’un «hêtre au son de quelque chanson rustique, appe- « lant la terre leur nourrice et leur mere : c’étoit là «leur seule fête, c’étoieut leurs uniques jeux; tout «le reste de la vie humaine n’étoit que douleur, « peine et misere.
« Enfin , quand la terre dépouillée et nue ne nous « offroit plus rien , forcés d’outrager la nature pour « nous conserver , nous mangeâmes les compagnons « de notre misere plutôt que de périr avec eux. Mais « vous , hommes cruels, qui vous force à verser du
• sang ? Voyez quelle affluence de biens vous envi-
• ronne ! combien de fruits vous produit la terrrl
émii.e. 1. iS
a58 ÉMILE.
« que de richesses vous donnent les champs el les « vignes ! que d'animaux vous offrent leur lait pour « vous nourrir et leur toison pour vous habiller 1 « Que leur demandez-vous de plus ? et quelle rage « vous porte à commettre tant de meurtres, rassasiés « de biens et regorgeant de vivres? Pourquoi mentez- « vous contre notre mere en l’accusant de ne pouvoir «vous nourrir? Pourquoi péchez-vous contre Cérès, « inventrice des saintes lois , et contre le gracieux « P>acchus , consolateur des hommes ? comme si leurs « dons prodigues ne suflisoient pas à la conservation « du genre humain ! Comment avez-vous le cœur de « mêler avec leurs doux fruits des ossements sur vos « tables, et de manger avec le lait le san« des bêtes «qui vous le donnent? Les panthères et les lions , « que vous appelez bêtes féroces, suivent leur instinct « par force, et tuent les autres animaux ponr vivre. « Mais vous, cent fois plus féroces qu'elles , vous « combattez l’instinct sans nécessité pour vous livrer « à vos cruelles delices. Les animaux que vous man- « gez ne sont pas ceux qui mangent les autres ; vons « ne les mangez pas ces animaux carnassiers , vous « lesimitez:vous n’axez faim quedes bêtes innocentes « et douces qui ne font de mal à personne , qui s’at- « tachent à vous , qui vous serxent , et que vous dé- « vorez pour prix de leurs services.
«O meurtrier contre nature! si tu t’obstines à « soutenir qu elle t’a fait pour dévorer tes sembla- «hles , des êtres de chair et d’os , sensibles et vi- « vants comme toi , étouffe donc l’horreur qu’elle « t’inspire pour ces affreux repas ; tue les animaux « toi-même , je dis de tes propres mains , sans ferre-
LITRE II. 25g
« ments, sans coutelas ; déchire-les avec tes ongles , « comme font les lions et les ours •. mords ce bœuf et « le mets en pièces , enfonce tes griffes dans sa peau ; « mange cet agneau tout vif, dévore ses chairs toutes «cbaedes, boisson ame avec son san Tu frémis! « tu n’oses sentir palpiter sous ta dent une chair «vivante ! Homme pitoyable ! tu commences par « tuer l'animal , et puis tu le manges , comme pour « le faire mourir deux fois. Ce n’est pas assez ; la «chair morte te répugne encore , tes entrailles ne « peuvent la supporter ; il la faut transformer par «le feu, la bouillir, la rôtir, l’assaisonner de dro- « gués qui la déguisent : il te faut des charcutiers , « des cuisiniers . des rôtisseurs, des gens pour t’ôter « l’horreur du meurtre et t’habiller des corps morts, « alin que le sens du goût , trompé par ces déguise- « ments , ne rejette point ce qui lui est étrange , et « savoure avec plaisir des cadavres dont l’œil même « eût eu peine à souffrir l’aspect. »
Quoique ce morceau soit étianger à mon sujet , je n’ai pu résister à la teutation de le transcrire , et je crois que peu de lecteurs m’eu sauront mauvais gré.
Au reste, quelque sorte de régime que vous donniez aux enfants , pourvu que vous ne les accoutumiez qu’à des mets communs et simples, laissez-les mander, courir et jouer tant qu’il leur plait , puis soyez sûrs qu’ils ne mangeront jamais trop et n’auront point d’indigestions : mais si vous les affamez la moitié du temps , et qu’ils trouvent le moyen d’échapper a votre vigilance, ils se dédommageront de toute leur force ; ils mangeront jusqu’à regorger,
a6o ÉMILE.
jusqu’à crever. INiotre appétit n’est démesuré que j>arceque nous voulons lui donner d'autres réglés que celles de la nature. Toujours réglant , prescrivant , ajoutant , retranchant, nous ne faisons rien que la balance à la main ; mais cette balance est à la mesure de nos fantaisies . et non pas à celle de notre estomac. J'en reviens toujours à mes exemples. Chez les paysans, la huche et le fruitier sont toujours ouverts; et les enfants, non pins que les hommes , n’y savent ce que c’est qu’indigestions.
S’il arrivoit pourtant qu'un enfant mangeât trop, ce que je ne crois pas possible par ma méthode , avec desamusemeus de son goût il est si aisé de le distraire, qu’on parviendroit à l’épuiser d’inanition sans qu'il y songeât. Comment des moyens si sûrs et si faciles échappent-ils à tous les instituteurs? Hérodote raconte que les Lydiens , pressés d'une extrême disette , s'avisèrent d’inventer les jeux et d’autres divertissements avec lesquels ils donnoient le change à leur faim, et passoient des jours entiers sans songer à manger (29). Tos savants instituteurs ont peut-être lu cent fois ce passage , sans voir l'application qu’on en peut faire aux enfants. Quel-
(29) Les anciens liistoriens sont remplis de vues dont on pourroit faire usage , quand même les faits qui les présentent seroient faux. Mais nous ne savons tirer aucun vrai parti de l’histoire; la critique d’érudition absorbe tout: comme s il importoit beaucoup qu’un fait fût vrai , pourvu qu on en pût tirer une instruction utile. Les hommes sensés doivent regarder l’histoire comme un t'issu de fables dont la morale est tris appropriée an cœur humain.
qu’und’eux médira peut-être qu’un enfant ne quitte pas Tûlontiers son dîner pour aller étudier sa leçon. Maître , vous avez raison : je ne pensois pas à cet amusement-là.
Le sens de l’odorat est au goût ce que celui de la vue est au toucher : il le prévient , il l’avertit de la maniéré dont telle ou telle substance doit l’affecter , et dispose à la rechercher on à la fuir, selon l’impression qu’on en reçoit d’avance. J’ai ouï dire que les sauvages avoient l’odorat tout autrement affecté que le nôtre , et jugeoient tout différemment des bonnes etdes mauvaises odeurs. Ponrmoi , jele croirois bien. Les odeurs par elles-mêmes sont des sensations foibles ; elles ébranlent plus l’imagination que le sens , et n’affectent pas tant par ce qu’elles donnent que par ce qu'elles font attendre. Cela supposé , les goûts des uns , devenus , par leurs maniérés de vivre , si différents des goûts des autres , doivent leur faire porter des jugements bien opposés des saveurs, et par conséquent des odeurs qui les annoncent. Un Tartare doit flairer avec autant de plaisir un quartier puant de cheval mort , qu’un de nos chasseurs une perdrix à moitié pourrie.
Nos sensations oiseuses, comme d’être embaumés des fleurs d'un parterre , doivent être insensibles à des hommes qui marchent trop pour aimer à se promener, et qui ne travaillent pas assez pour se faire une volupté du repos. Des gens toujours affamés ne sauroient prendre un grand plaisir à des parfums qui n’annoncent rien à manger.
L’odorat estle sens del’imagination. Donnant aux nerfs un ton plus fort , il doit beaucoup agiter lo
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cerveau ; c’est pour cela qu’il ranime un moment le tempérament et l’épuise à la longue. Il a dans l’amour des effets assez connus : le doux parfum d’un cabinet de toilette n'est pas un piege aussi foible qu’on pense ; et je ne sais s’il faut féliciter ou plaindre l’homme sage et peu sensible que l’odeur des fleurs que sa maîtresse a sur le sein ne lit jamais palpiter.
L’odorat ne doit donc pas être fort actif dans le premier âge , où l’imagination que peu de passions ont encore animée n’est gnere susceptible d’émotion , et où l’on n’a pas encore assez, d’expérience pour prévoir avec un sens ce que nous en promet un autre. Aussi cette conséquence est-elle parfaitement confirmée par l’observation ; et il est certain que ce sens est encore obtus et presque hébété chez la plupart des enfants. Non que la sensation ne soit en eux aussi fine et peut-être plus que dans les hommes , mais parceque , n’y joignant aucune autre idée , ils ne s’en affectent pas aisément d’un sentiment de plaisir ou de peine , et qu’ils n’en sont ni flattés ni blessés comme nous. Je crois que, sans sortir du même système , et sans recourir à l’anatomie comparée des deux sexes , on trouveroit aisément la raison pourquoi les femmes en général s’affectent plus vivement des odeurs que les hommes.
Ou dit que les sauvages du Canada se rendent dès leur jeunesse l’odorat si subtil , que , quoiqu’ils aient des chiens , ils ne daignent pas s’en servir à la chasse , et se servent de chieus à eux-mêmes. Je conçois en effet que si I on élevoit les enfants à éventer leur dîner , comme le chien évente le gibier, oa
parviendroit peut-être à leur perfectionner l’odorat au même point : mais je ne vois pas au fond qu’on puisse en eus tirer de ce sens un usage fort utile , si ce u’est pour leur faire connoitre ses rapports avec celui du goût. La nature a pris soin de nous forcer à nous mettre au fait de ces rapports. Elle a rendu l’action de ce dernier sens presque inséparable de celle de l’autre en rendant leurs organes voisins , et plaçant dans la bouche une communication immédiate entre les deux , en sorte que nous ne goûtons rien sans le flairer. Je voudrois seulement qu’on n altérât pas ces rapports naturels pour tromper un enfant, en couvrant, par exemple, d’nn aromate agréable le déboire d’une médecine ; car la discorde des denx sens est trop grande alors pour pouvoir l'abuser; le sens le plus actif absorbant l’effet de l'autre, il n’en prend pas la médecine avec moins de dégoût : ce dégoût s’étend à toutes les sensations qui le frappent en même temps ; à la présence de la plus foible, son imagination lui rappelle aussi l'autre ; un parfum très suave n’est plus pour lui qu'une odeur dégoûtante : et c’est ainsi que nos indiscrètes précautions augmentent la somme des sensations déplaisantes aux dépens des agréables.
Il me reste à parler dans les livres suivants de la culture d’une espece de sixième sens , appelé sens commun , moins parcequ’il est commun à tous les hommes, que parcequ’il résulte de l’usage bien réglé des autres sens , et qu’il nous instruit de la nature des choses par le concours de toutes leurs apparences. Ce sixième sens n’a point par conséquent d’organe particulier : il ne réside que dans le cer-
yeau ; et ses sensations, purement internes , s’appellent perceptions ou idées. C’est par le nombre de ces idées que se mesure l’étendue de nos connoissances ; c’est leur netteté, leur clarté, qui fait la j ustesse de l’esprit ; c’est l’art de les comparer entre elles qu’on appelle raison bnmaine. Ainsi ce que j’appelois raison sensitive on puérile consiste à former des idées simples par le concours de plusieurs sensations ; et ce que j’appelle raison intellectuelle ou humaine consiste à former des idées complexes par le concours de plusieurs idées simples.
Supposant donc que ma méthode soit celle de la nature et que je ne me sois pas trompé dans l’application , nous avons amené notre éleve , à travers les pays des sensations , jusqu’aux conlins de la raison puérile : le premier pas que nous allons faire audelà doit être un pas d’homme. Mais , avant d'entrer dans cette nouvelle carrière, jetons un moment les yeux sur celle que nous venons de parcourir. Chaque âge , chaque état de la vie a sa perfection convenable , sa sorte de maturité qui lui est propre. Nous avons souvent ouï parler d’un homme fait ; mais considérons un enfant fait : ce spectacle sera plus nouveau pour nous, et ne sera peut-être pas moins agréable.
L’existence des êtres finis est si pauvre et si bornée , que , quand nous ne voyons que ce qui est , nous ne sommes jamais émus. Ce sont les chimères qui ornent les objets réels; et si l’imagination n’ajoute un charme à ce qui nous fiappe, le stérile plaisir qu’on y prend se borne à l’organe , et laisse toujours le cœur froid. La terre, parée des trésors
de l'automne , étale une richesse que l’œil admire : mais cette admiration n’est point touchante ; elle vient plus delà réflexion que du sentiment. Au printemps , la campagne presque nue n’est encore couverte de rien , les bois n’offrent point d’ombre , la verdure ne fait que de poindre , et le cœur est touché à son aspect. En voyant renaître ainsi la nature , on se sent ranimer soi-même ; l’image du plaisir nous environne : ces compagnes de la volupté , ces douces larmes , toujours prêtes à se joindre à tout sentiment délicieux , sont déjà sur le bord de nos paupières : mais l’aspect des vendanges a beau être animé, vivant, agréable , on le voit toujours d’un œil sec.
Pourquoi cette différence? C’est qu’au spectacle du printemps l’imagination joint celui des saisons qui le doivent suivre; à ces tendres bourgeons que l’œil apperçoit , elle ajoute les fleurs , les fruits, les ombrages , quelquefois les mystères qu’ils peuvent couvrir. Elle réunit en un point des temps qui se doivent succéder , et voit moins les objets comme ils seront que comme elle les desire , parcequ’il dépend d’elle de les choisir. En automne, au contraire, on n’a plus à voir que ce qui est. Si l’on veut arriver au printemps , l’biver nous arrête , et l’imagination glacée expire sur la neige et sur les frimas.
Telle est la source du charme qu’on trouve à contempler une belle enfance préférablement à la perfection de l’âge mur. Quand est-ce que nous goûtons un vrai plaisir à voir un homme? c’est quand la mémoire de ses actions nous fait rétrograder sur sa vie, et le rajeunit , pour ainsi dire , à nos yeux. Si
nous sommes réduits à le considérer tel qu’il est , ou à le supposer tel qu’il sera dans sa vieillesse , l’idée de la nature déclinante efface tout notre plaisir. Il n'y en a point à voir avancer un homme à grands pas vers sa tombe , et l’image de la mort enlaidit tout.
Mais quand je me figure un enfant de dix à douze aus , sain , vigoureux , bien formé pour son âge, il ne me fait pas naître une idée qui ne soit agréable , soit pour le présent , soit pour l’avenir : je le vois bouillant , vif , animé , sans souci rongeant , sans longue et pénible prévoyance ; tout entier à son être actuel, et jouissant d’une plénitude de vie qui semble vouloir s’étendre hors de lui. Je le prévois dans nu autre âge, exerçant le sens, l'esprit, les forces qui se développent en lui de jour en jour , et dont il donne à chaque instant de nouveaux indices : je le contemple enfant, et il me plait ; je l’imagine homme , et il me plait davantage; son sang ardent semble réchauffer le mien; je crois vivre de sa vie , et sa vivacité me rajeunit.
L’heure sonne , quel changement! A l’instant son œil se ternit , sa gaieté s’efface ; adieu la joie , adieu les folâtres jeux. Lrn homme sévere et fâché le prend par la main, lui dit gravement -.Allons, monsieur , et l’emmene. Dans la chambre où ils entrent j'entrevois des livres. Des livres ! quel triste ameublement pour son âge ! Le pauvre enfant se laisse entraîner , tourne un œil de regret sur tout ce qui l'environne , se tait , et part les yeux gonflés de pleurs qu'il n'ose répandre , et le cœur gros de soupirs qu’il n'ose exhaler.
O toi qui n’as rien de pareil à craindre , toi pour qui nul temps de la vie n’est un temps de gêne et d'ennui , toi qui vois venir le jour sans inquiétude, la nuit sans impatience, et ne comptes les heures que par tes plaisirs, viens, mon heureux, mon aimable éleve , nous consoler par ta présence do départ de cet infortuné ; viens.... Il arrive, et je sens à son approche un mouvement de joie que je lui vois partager. C’est son ami , son camarade , c’est le compagnon de ses jeux qu’il aborde; il est bien sûr en me vovant qu’il ne restera pas long-temps sans amusement : nous ne dépendons jamais l'un de l’autre , mais nous nous accordons toujours , et nous ne sommes avec personne aussi bien qu’ensemble.
Sa ligure, son port, sa contenance, annoncent l'assurance et le contentement ; la santé brille sur son visage; ses pas affermis lui donnent un air de vigueur ; son teint , délicat encore sans être fade , n’a rien d’une mollesse efféminée ; l’air et le soleil V ont déjà mis l’empreinte honorable de son sexe; ses muscles encore arrondis comiuencent à marquer quelques traits d une physionomie naissante ; ses yeux , que le feu du sentiment n’anime point encore , ont au moins toute leur sérénité native(3o) ; de longs chagrins ne les ont point obscurcis, des pleurs sans lin n'ont point sillonné ses joues. Yoyex dans ses mouvements prompts , mais sûrs , la vivacité de son âge . la fermeté de l’indépendance , l’ex-
(3o) Natia. J’emploie ce mot dans une acception italienne, faute de lui trouver un synonyme en français. Si j’ai tort, peu importe, pourvu qu’on m’entende.
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périence des exercices multiplies. Il a l'air ouvert et libre, mais non pas insolent ni vain : son visage , qu’on n’a pas collé sur des livres , ne tombe point sur son estomac : on n’a pas besoin de lui dire , Levez la tete ; la bonté ni la crainte ne la lui iirent jamais baisser.
Faisons-lui place au milieu de l’assemblée : messieurs ,examinez-le, interrogez-le en tonteconfiance; ne craignez ni ses importunités ni son babil , ni ses questions indiscrètes. N 'avez pas penr qu’ils s’empare de vous , qu'il prétende vous occuper de lui seul , et que vous ne puissiez plus vous en défaire.
N’attendez pas non plus de lui des propos agréables , ni qu’il vous dise ce que je lui aurai dicté ; n’en attendez que la vérité naïve et simple, sans ornement, sans apprêt, sans vanité. Il vous dija le mal qu’il a fait ou celui qu’il pense , tout aussi librement que le bien , sans s’embarrasser en aucune sorte de l’elfet que fera sur vous ce qu’il aura dit ; il usera de la parole dans toute la simplicité de sa première institution.
L’on aime à bien augurer des enfants , et l’on a toujours regret à ce flux d'inepties qui vient presque tonjours renverser les espérances qu’on voudroit tirer de quelque heureuse rencontre qui par hasard leur tombe sur la langue. Si le mien donne rarement de telles espérances , il ne donnera jamais ce regret ; car il ne dit jamais un mot inutile, et ne s’épuise pas sur un babil qu’il sait qu’on n'écoute point. Ses idées sont bornées , mais nettes ; s’il ne sait rien par cœur, il sait beaucoup par expérience; s’il lit moins bien qu’un autre enfant dans nos livres , il lit mieux
dans celui de la nature ; son esprit n’est pas dans sa langue , mais dans sa tète ; il a moins de mémoire que de jugement ; il ne sait parler qu'un langage ,mais il entend ce qu’il dit : et s’il ne dit pas si bien que les autres disent, en revanche il fait mieux qu’ils ne font.
Il ne sait ce que c’est que routine, usage, habitude; ce qu’il lit hier n’influe point sur ce qu’il fait aujourd’hui (3 1) : il ne suit jamais de formule , ne cede point a l’autorité ni à l’exemple, et n’agit ni ne parle que comme il lui convient. Ainsi n’attendez pas de lui des discours dictés ni des maniérés étudiées , mais toujours 1’expression fidele de ses idées et la conduite qui naît de ses penchants.
Vous lui tiouvez un petit nombre de notions morales qui se rapportent à son état actuel, aucune sur l’état relatil des hommes : et de quoi lui serviroientelles , puisqu’un enfant n’est pas encore un membre actif de la société? Parlez-lui de liberté, de propriété, de convention même : il peut en savoir jus-
(3 1 ) L’attrait de l’habitude vient de la paresse naturelle à l’homme, et cette paresse augmente en s’y livrant: on fait plus aisément ce qu’on a déjà fait ; la route étant frayée en devient plus facile a suivre. Aussi peut-on remarquer que l’empire de l’habitude est très grand sur les vieillards et sur les gens indolents, très petit sur la jeunesse et sur les gens vifs. Ce régime n’est bon qu’aux âmes foibles, et les affoiblit davantage de jour en jour. La seule habitude utile aux enfants est de s’asservir sans peine à la nécessité des choses, et la seule habitude utile aux hommes est de s’asservir sans peine à la raison. Toute autre habitude est un vire.
ques-là ; il sait pourquoi il ne doit pas nuire à autrui , alin qu'on ne lui nuise pas à lui-même ; il sait pourquoi ce qui est à lui est à lui, et pourquoi ce qui n’est pas à lui n’est pas à lui : passé cela il ne sait plus rien. Parlez-lui de devoir, d’obéissance, il ne sait ce que vous lui voulez dire ; commandezlui quelque chose, il ne vous entendra pas : mais dites-lui, Si vous me faisiez tel plaisir, je vous le rendrois dans l’occasion ; à l’instant il s’empressera devons complaire, car il ne demande pas mieux que d’étendre son domaine, et d’acquérir sur vous des droits qu’il sait être inviolables. Peut-être même n’est-il pas fâché de tenir une place, de faire nombre , d’être compté pour quelque chose : mais s’il a ce dernier motif, le voilà déjà sorti de la nature, et vous n’avez pas bien bouché d’avance toutes les portes de la vanité.
De son côté , s’il a besoin de quelque assistance, il la demandera indifféremment au premier qu’il rencontre ; il la demanderait au roi comme à son laquais : tons les hommes sont encore égaux à ses yeux. Tous voyez, à l’air dont il prie, qu’il sent qu’on ne lui doit rien ; il sait que ce qu’il demande est une grâce. Il sait aussi que l’humanité porte à en accorder. Ses expressions sont simples et laconiques. Sa voix , son regard , son geste , sont d’un être également accoutumé à la complaisance et au relus. Ce n’est ni la rampante et servile soumission d un esclave, ni l’impérieux accent d’un maître; c’est une modeste conliance en son semblable, c’est la noble et touchante douceur d’un être libre, mais sensible et foiliie , qui implore l’assistance d’un être libre ,
mais fort et bienfaisant. Si vous lui accordez ce qu’il vous demaude , il ne vous remerciera pas , mais il sentira qu’il a contracté une dette. Si vous le lui refusez , il ne se plaindra point , il n’insistera point . il sait que cela seroit inutile : il ne se dira point , on m’a refusé ; mais il se dira , cela»ne pouvoit pas être ; et, comme je l’ai déjà dit, on ne se mutine guère contre la nécessité bien reconnue.
Laissez-le seul eu liberté , voyez-le agir sans lui rien dire ; considérez ce qu’il fera et comme il s’y prendra. N’ayant pas besoin de se prouver qu’il est libre , il ne fait jamais rien par étourderie et seulement pour faire un acte de pouvoir sur lui même : ne sait-il pas qu’il est toujours maître de lui- II est alerte, léger, dispos; ses mouvements ont toute la vivacité de son âge , mais vous u’en voyez pas un qui n’ait une fin. Quoi qu’il veuille faire, il n'entreprendra jamais rien qui soit au-dessus de ses forces , car il les a bien éprouvées et les connoit ; ses moyens seront toujours appropriés à ses desseins , et rarement il agira sans être assuré du succès. Il aura l’oeil attentif et judicieux: il n’ira pas niaisement interrogeant les autres sur tout ce qu’il voit ; mais il l’examinera lui-même , et se fatiguera pour trouver ce qu’il veut apprendre avant de le demander. S’il tombe dans des embarras imprévus ; il se troublera moins qu’un autre ; s’il y a du risque , il s’effraiera moins aussi. Comme son imagination reste encore inactive, et qu’on n’a rien fait pour l’animer, il ne voit que ce qui est, n’estime les dangers que ce qu’ils valent, et garde toujours son sang-froid. La nécessité s’appesantit trop souvent
sur lui pour qu’il regimbe encore contre elle; il en porte le joug dès sa naissance , l’y voilà bien accoutumé ; il est toujours prêt à tout.
Qu’il s’occupe ou qu’il s’amuse , l’un et l'autre est égal pour lui ; ses jenx sont ses occupations , il n’y sent point de différence. Il met à tout ce qu’il fait un intérêt qui fait rire , et une liberté qui plaît, en montrant à la fois le tour de son esprit et la sphere de ses connoissances. N’est-ce pas le spectacle de cet âge, un spectacle charmant et doux, de voir un joli enfant , l'œil vif et gai , l'air content et serein, la physionomie ouverte et riante, faire en se jouant les choses les plus sérieuses, ou profondément occupé des plus frivoles amusements?
Voulez-vous à présent le juger par comparaison ? Mêlez-le avec d’autres enfants, et laissez-le faire. Vous verrez bientôt lequel est le plus vraiment formé , lequel approche le mieux de la perfection de leur âge. Parmi les enfants de la ville nul n’est plus adroit que lui , mais il est plus fort qu’aucun autre. Parmi de jeunes paysans il les égale en force et les passe en adresse. Dans tout ce qui est à portée de l’enfance , il juge , il raisonne , il prévoit mieux qu'eux tous. Est-il question d’agir, de courir, de sauter, d’ébranler des corps , d’enlever des masses , d’estimer des distances , d’inventer des jeux , d’emporter des prix ? on diroit que la nature est à ses ordres, tant il sait aisément plier toute chose à ses volontés. Il est fait pour guider, pour gouverner ses égaux : le talent, l’expérience , lui tiennent lieu de droit et d’autorité. Donnez-lui l’habit et le nom qu’il vous plaira , peu importe ; il primera par-tout , il de-
▼iendra par-tout le chef des autres : ils sentiront toujours sa supériorité sur eux. : sans vouloir commander il sera le maître , sans croire obéir ils obéiront.
Il est parvenu à la maturité de l’enfance , il a vécu de la vie d’un enfant, il n’a point acheté sa perfection aux dépens de son bonheur; au contraire ils ont concouru l’un à l’autre. En acquérant toute la raison de son âge , il a été heureux et libre autant que sa constitution lui permettoit de l’être. Si la fatale faux vient moissonner en lui la fleur de nos espérances, nous n’aurons pas à pleurer à la fois sa vie et sa mort , nous n’aigrirons point nos douleurs du souvenir de celles que nous lui aurons causées ; nous nous dirons, au moins il a joui de son enfance ; nous ne lui avons rien fait perdre de ce que la natura lui avoit donné.
Le grand inconvénient de cette première éducation est qu’elle n’est sensible qu’aux hommes clairvoyants, et que, dans un enfant élevé avec tant de soin, des yeux vulgaires ne voient qu’un polisson. Un précepteur songe à son intérêt plus qu’à celui de son disciple ; il s’attache à prouver qu’il ne perd pas son temps , et qu’il gagne bien l’argent qu’on lui donne ; il le pourvoit d’un acquis de facile étalage et qu’on puisse montrer quand on veut ; il n’importe que ce qu’il lui apprend soit utile, pourvu qu’il se voie aisément. Il accumule , sans choix, sans discernement, cent fatras dans sa mémoire. Quand il s’agit d’examiner l’enfant , on lui fait déployer sa marchandise; il l’étale, on est content, puis il replie son ballot et s’en va. Mon éleve n’est pas si riche , il n’a Émile, x. i5.
point de ballot à déployer, il n'a rien à montrer que lui-même. Or un enfant, non plus qu'un homme, ne se voit pas en un moment. Où sont les observateurs qui sachent saisir au premier coup-d’œil les traits qui le caractérisent? Il en est , mais il en est peu ; et sur cent mille peres , il ne s’en trouvera pas un de ce nombre.
Les questions trop multipliées ennuient et rebutent tout le monde, à plus forte raison les enfants. Au bout de quelques minutes leur attention se lasse, ils n'écoutent pins ce qu’un obstiné questionneur leur demande, et ne répondent plus qn'an hasard. Cette maniéré de les examiner est vaine et pédantesque; souvent un mot prisa la volée peint mieux leur sens et leur esprit que ne feroient de longs discours : mais il faut prendre garde que ce mot ne soit ni dicté ni fortuit. Il faut avoir beauconp de jugement soi-même pour apprécier celui d’un enfant.
J’ai ouï raconter à feu ruylord Ilyde, qu'un de ses amis revenu d'Ilalieaprès trois ans d’absence, voulut examiner les progrès de son fils âgé de neuf à dix ans. Ils vont un soir se promener avec son gouverneur et lui , dans une plaine où des écoliers s'ainusoient à guider des cerfs-volants. Le pere en passant dit à son fils, Oh est le cerf-volant dont voilà l’ombre ? Sans hésiter, sans lever la tête, l’enfant dit, Sur le grand chemin. Et en effet, ajoutoit mylord Hvde, le grand chemin étoit entre le soleil et nous. Le pere à ce mot embrasse son fils , et, finissant là son examen, s’en va sans rien dire. Le lendemain il envoya au gouverneur l’acte d'une pension viagère outre ses appointements.
Quel homme que ce pere-là ! et quel fils lui étoit promis ! La question est précisément de l’âge : la réponse est bien simple ; mais voyez quelle netteté de judiciaire enfantine elle suppose! C’est ainsi que l’éleve d’Aristote apprivoisoit ce coursier célébré qu’aucun écuyer n’avoit pu domter.
»IJf DU LIVRE II ET DU TOME I.