ÉM1I.E
Cela est vrai ; il n’y a qu’à chercher l’opposé de
l’ombre oh ! voilà le sud, voilà le sud ! sûrement Montmorenci est de ce côte ; cherchons de ce côté.
J E A N- JACQUES
Vous pouvez avoir raison ; prenons ce sentier à travers le bois.
Émile, frappant des mains , et poussant un cri de joie.
Ah! je vois Montmorenci ! le voilà tout devant nous, tout à découvert. Allons déjeuner, allons diner ; courons vite : l’astronomie est bonne à quelque chose.
Prenez garde que, s’il ne dit pas cette derniere phrase, il la pensera , peu importe, pourvu que ce ne soit pas moi qui la dise. Or soyez sur qu’il n'oubliera de sa vie la leçon de cette journée : au lieu (pie, si je n’avois fait que lui supposer tout cela dans sa chambre, mon discours eût été oublié dès le lendemain. Il faut parler tant qu’on peut par les actions, et ne dire que ce qu’on ne sauroit faire.
Le lecteur ne s’attend pas que je le méprise assez pour lui donner un exemple sur chaque espece d’étude: mais de quoi qu’il soit question, je ne puis trop exhorter le gouverneur à bien mesurer sa preuve sur la capacité de l'éleve ; car , encore une fois , le mal n’est pas dans ce qu’il n'entend point, mais dans ce qu’il croit entendre.
Je me souviens que, voulant donner à un enfant du goût pour la chimie, apres lui avoir montré plusieurs précipitations métalliques, je lui expliquois comment se faisoit l’encre. Je lui disois que sa noireeur ne venoit que d'un fer très divisé, détaché du vitriol , et précipité par une liqueur alkaline. Au
milieu de ma docle explication . le petit traître m'arrêta tout court avec ma question que je lui avois apprise: me voilà fort embarrassé.
Après avoir un peu rêvé, je pris mon parti, .l’envoyai chercher du vin dans la cave du maître de la maison , et d'autre vin à huit sons chez un marchand de vin. Jepris dans un petit flacon de la dissolution d’alkali fixe; puis, ayant devant moi, dans deux verres, de ces deux différents vins (2), je lui parlai ainsi :
On falsifie plusieurs denrées pom- les faire paroitre meilleures qu’elles ne sont. Ces falsifications trompent l'œil et le goût : mais elles sont nuisibles , et rendent la chose falsifiée pire , avec sa belle apparence , qu’elle nétoit auparavant.
On falsifie sur-tout les boissons , et sur-tout les vins, parceqne la tromperie est plus difficile à connoitre et donne plus de profit au trompeur.
La falsification des vins verds on aigres se fait avec delà litharge: la ütharge est une préparation de plomb. Le plomb uni aux acides fait un sel fort doux , qui corrige an goût la verdeur du vin , mais qui est nn poison pour ceux qui le boivent. Il importe donc avant de boire du vin suspect , de savoir s’il est lithargirc on s’il 11e l’est pas. Or voici comment je raisonne pour découvrir cela.
La liqueur du vin ne contient iras seulement de l'esprit inflammable , comme vous l’avez vu par
(2) A chaque explication qu’ou veut donnera l’enfant, nn petit appareil nui la précédé sert bcaucoun a le rendre
attentif.
l'ean-de-vie qu’on en tire ; elle contient encore de l’acide, comme vous pouvez le connoitre par le vinaigre et le tartre qu’on en tire aussi.
L’acide a du rapport aux substances métalliques, et s’unit avec elles par dissolution pour former un sel composé, tel, par exemple, que la rouille, qui n’est qu’un 1er dissous par l’acide contenu dans l’air ou dans l’eau, et tel aussi que le verd-de-gris , qui n’est qu’un cuivre dissous par le vinaigre.
Mais ce même acide a plus de rapport encore aux substances alkalines qu’aux substances métalliques , en sorte que par l’intervention des premières dans les sels composés dont je viens devons parler, l’acide est forcé de lâcher ie métal auquel il est uni . pour s’attacher à l’alkali.
Alors la substance métallique, dégagée de l’acide qui la tenoit dissoute, se précipite et rend la liqueur opaque.
Si donc un de ces deux vins est litbargiré, son acide tient la litbarge en dissolution. Que j 'y verse de la liqueur alkaline, elle forcera l’acide de quitter prise pour s’unir à elle; le plomb n'étant plus tenu en dissolution, reparoitra , troublera la liqueur, et se précipitera enlin dans le fond du verre.
S’il n’y a point de plomb (3) ni d’aucun métal dans
(3) Les vins qu’on vend en détail chez les marchands de vin de Paris, quoiqu’ils ne soient pas tous léthargirés, sont rarement exempts de plomb ; parceque les comptoirs de ces marchands sont garnis de ce métal , et que le vin qui se répand dans la mesure en passant et séjournant sur ce plomb «n dissout toujours quelque partie. Il
le vin . l'alkali s’unira paisiblement (4) avec 1 acide , le tout restera dissous, et il uc sc fera aucune précipitation.
En nite je versai de ma liqueur alkaline successivement dans les deux verres: celui du vin de la maison resta clair et diaphane ; l’autre eu un moment lut trouble, et au bout d’une heure on vit clairement le plomb précipité dans le fond du verre.
Voilà, repris-je, le vin naturel et pur dont on peut boire, et voici le vin falsifié qui empoisonne. Cela se découvre par les mêmes connoissances dont vous me demandiez l'utilité : celui qui sait bien com ment se fait l’encre sait counoitre aussi les vins frelatés.
•T’étois fort content de mon exemple, et cependant je m’appercus que l’enfant n’enétoit pointfrappé. J’eus besoin d’un peu de temps pour sentir que je n’avois fait qu’une sottise : car, sans parler de l’impossibilité qu’à douze ans un enfant pût suivre mon explication, L’utilité de cette expérience n’entroit pas dans sou esprit, parcequ’ayant goûté des deux vins et les trouvant bons tous deux , il ne joignoit aucune idée à ce mot de falsification que ie pensois lui avoir si bien expliqué. Ces antres mots
est étrange qu’un abus si manifeste et si dangereux so t souffert par la police. Mais il est vrai que les gens aisés ne buvant guère de ces vius-la, sont peu sujets à en être et empoisonnes.
(4) L’acide végétal est fort doux. Si c’étoit un acide minéral, et qu il fût moins étendu, l’union ne se feroit psi saus effervescence.
malsain , poison , n’avoient même aucun sens pont lui; il étoit là-dessus dans le cas de l’historien du médecin Philippe : c’est le cas de tous les enfants.
Les rapports des effets aux causes dont nous n’appercevons pas la liaison, les biens et les maux dont nous n’avons aucune idée , les besoins que nous n’avons jamais sentis, sont nuis pour nous ; il est impossible de nous intéresser par eux à rien faire qui s’y rapporte. On voit à quinze ans le bonheur d’un homme sage, comme à trente la gloire du paradis. Si l’on ne conçoit bien l’un et l’autre, on fera pen de chose pour les acquérir ; et , quand même on les concevroit , on fera pen de chose encore si on ne les desire , si ou ne les sent convenables à soi. Il est aisé de convaincre un enfant que ce qu’on lui veut enseigner est utile : mais ce n’est rien de le convaincre si l’on ne sait le persuader. En vain la tranquille raison nous fait approuver ou blâmer, il n’v a qne la passion qui nous fasse agir : et comment se passionner pour des intérêts qu’on n'a point encore?
Ne montrez jamais rien à l’enfant qu’il ne puisse voir. Tandis que l’humanité lui est presque étrangère , ne pouvant l’élever à l’état d’homme, rabaissez pour lui l’homme à l’état d'enfant. En songeant à ce qni lui peut être utile dans nn autre âge , ne lui parlez que de ce dont il voit dès à présent l'utilité. Du reste jamais de comparaisons avec d'autres enfants, point de rivaux, point de concurrents, même à la course, aussitô t qu’il commence à raisonner : j ’aime cent fois mieux qu’il n’apprenne point ce qu’il n’apprendroit que par jalousie ou par vanité. Seulement je marquerai tous les ans les progrès qu’il aura faits : je les com-
parerai à ceux qu’il fera l’annee suivante : je lui dirai: Vous êtes grandi de tant de lignes ; voilà le fossé que vous sautiez, le fardeau que vous portiez; voici la distance où vous lanciez un caillou, la carrière que vous parcouriez d’une haleine , etc. : voyons maintenant ce que vous ferez. Je l’excite ainsi sans le rendre jaloux de personne. Il voudra se surpasser, il le doit : je ne vois nul inconvéoieul qu’il soit émule de lui-même.
Je hais les livres ; ils n'apprennent qu’à parler de ce qu’on ne sait pas. Ou di* qu’Hermès grava sur des colonnes les élémens des sciences , pour mettre ses découvertes à l’abri d’un déluge. S’il les eût bieu imprimées dans la tête des hommes, elles s’y seroient conservées par tradition. Des cerveaux bien préparés sont les monuments où se gravent le plus sûrement les connoissances humaines.
N’y auroit-il point moven de rapprocher tant de leçons éparses dans tant de livres, de les réunir sous un objet commun qui pût être facile à voir, intéressant à suivre, et qui pût servir de stimulant, même à cet âge? Si l’on peut inventerune situation où tons les besoins naturels de l'homme se montrent d’une maniéré sensible à l’esprit d’un enlaut, et où les moyens de pourvoir à ces mêmes besoins se développent successivement avec la même làcilité , c’est par la peinture vive et naïve de cet'élat qu’il faut donner le premier exercice à son imagination.
Philosophe ardent ,je vois déjà s’allumer la vôtre. Ne vous mettez pas en frais; cette situation est trouvée , elle est décrite , et , sans vous faire tort , beaucoup mieux que vous ne la décririez vous-même, du
moins avec plus de vérité et de simplicité. Puisqu'il nous faut absolument des livres , il eu existe un qui fournit, à mon "ré, le plus heureux traité d’éducation naturelle. Ce livre sera le premier que lira mon Emile; seul il eomposera durant long-temps toute sa bibliothèque, et il y tiendra toujours une place distinguée. Il sera le texte auquel tous nos entretiens sur les sciences naturelles ne serviront que de commentaire. Il servira d épreuve durant nos progrès à l’étal de notre jugement; et, tant que notre goût ne sera pas gâté, sa lecture nous plaira toujours. Quel estdonc ce merveilleux livre? Est-ee Aristote? est-ee Pline? est-ce Bufïon ? Non ; c’est Piobinson Crnscé.
Robinson Crnsoé dans son isle , seul , dépourvu de l'assistance de ses semblables et des instruments de tons les arts , pourvoyant cependant à sa subsistance , à sa conservation . et se procurant même une sorte de bien-être; voilà un objet intéressant ponr tout âge, et qu’on a mille moyens de rendre agréable aux enfants. Voila comment nous réalisons l’isle déserte qui me servoit d’abord de comparaison. Cet état n’est pas, j’en conviens, celui de l’homme social , vraisemblablement il ne doit pas être celui d’Emile : mais c’est sur ce même état qu’il doit apprécier tous les autres. Le plus sur moven de s’élever au-dessus des préjugés et d’ordonner ses jugements sur les vrais rapports des choses , est de se mettre à la place d’un hommeisolé, et de juger de tout comme cet homme en doit juger lui-même en égard à sa propre utilité.
Ce roman , débarrassé de tont son fatras , com-
mençant au naufrage de Robinson près de son isle , et finissant à l'arrivée du vaisseau qui vient l’en tirer, sera tout à-la-fois l’amusement et l’instruction d’Emile durant l’époque dont il est ici question. Je veux que la tête lui en tourne, qu’il s’occupe sans cesse de son château , de ses clievres , de ses plantations; qu’il apprenne en détail, non dans des livres, mais sur les choses , tout ce qu’il faut savoir en pareil cas ; qu’il pense être Robinson lui-même; qu'il se voie habillé de peaux , portant un grand bonnet , un grand sabre, tout le grotesque équipage de la figure , au parasol près , dont il n’aura pas besoin. Je veux qu’il s’inquiète des mesures à prendre , si ceci ou cela venoit à lui manquer; qu’il examine la conduite de son héros ; qu’il cherche s’il n’a rien omis , s’il n’v a voit rien de mieux à faire ; qu’il ma rqne attentivement ses fautes, et qu’il en profite pour n’y pas tomber lui-même en pareil cas: car ne doutez point qu’il ne projette d’aller faire un établissement semblable ; c’est le vrai château en Espagne de cet heureux âge, où l’on ne connoit d’autre bonheur que le nécessaire et la liberté.
Quelle ressource qne cette folie pour un homme habile , qui n’a su la faire naître qu’afin de la mettre à profi t ! L’enfant, pressé de se faire un magasin pour son isle, sera plus ardent pour apprendre, que le maître pour enseigner. Il voudra savoir tout ce qui est utile , et ne voudra savoir que cela : vous n’aurej plus besoin de le guider, vous n’aurez qu’à le retenir. An reste, dépêchons-nous de l’établir dans cette isle, tandis qu’il y borne sa félicité ; car le jour approche
5u ÉMILE,
où , s’il v vent vivre encore , il n’y voudra plus vivre seul ; et où Vendredi, qui maintenant ne le touche guere, ne lui suffira pas long-temps.
La pratique des arts naturels, auxquels peut suffire un seul homme , mene à la recherche des arts dindustrie, et qui ont besoin du concours de plusieurs mains. Les premiers peuvent s’exercer par des solitaires , par des sauvages : mais les autres ne peuvent naître que dans la société, et la rendent necessaire. Tant qu'on ne connoit que le besoin physique, chaque homme se suffit à lui-même; l’introduction du superflu rend indispensable le partage et la distribution du travail : car, bien qu'un homme travaillant seul ne gagne que la subsistance d'un homme , cent hommes , travaillant de concert , gagneront de quoi en faire snhsister deux cents. Sitôt donc qu'une partie des hommes se repose, il faut que le concours des bras de ceux qui travaillent supplée à l'oisiveté de ceux qui ne font rien.
Votre plus grand soin doit être d'écarter de l'esprit de votre éleve toutes les notions des relations sociales qui ne sont pas à sa portée : mais quand l'enchaînement des connoissances vous force à lui montrer la mntuelle dépendance des hommes, au lieu de la lui montrer par le côté moral, tournez d'abord toute son attention vers l\ndnslrie et les arts mécaniques, qni les rendent utiles les uns aux autres. En le promenant d’attelier en attelier . ne souffrez jamais qu il voie aucun travail sans mettre lui-même la main à l'œuvre , ni qu'il en sorte sans savoir parfaitement la raison de tout ce qni s’v fait , ou du moins de tout ce qu'il a observé. Pour cela
travaillez vous-même, donnez-lui par-tout l'exemple : pour le rendre maître, soyez par-tout apprentif ; et comptez qu’une heure de travail lui apprendra plus de choses qu’il n’en retiendroit d’un jour d’explications.
Il y a une estime publique attachée aux différents arts en raison inverse de leur utilité réelle. Cette estime se mesure directement sur leur inutilité même , et cela doit être. Les arts les plus utiles sont ceux qui gagnent le moins , pareeque le nombre des ouvriers se proportionne au besoin des hommes , et que le travail nécessaire à tout le monde reste forcément à un prix que le pauvre peut payer. Au contraire , ces importants qu’on n’appelle pas artisans , mais artistes , travaillant uniquement pour les oisifs et les riches , mettent un prix arbitraire à leurs babioles ; et , comme le mérite de ces vains travaux n’est que dans l’opinion , leur prix même fait partie de ce mérite, et on les estime à proportion de ce qu’ils coûtent. Le cas qu'en fait le riche ne vient pas de leur usage , mais de ce que le pauvre ne les peut paver. Nolo habere bona msi quibus populus inviclerU (*).
Que deviendront vos éleves , si vous leur laissez adopter ce sot préjugé, si vous le favorisez vousmême , s’ils vous voient , par exemple , entrer avec plus d égards dans la boutique d’un orfevre que dans celle d’un serrurier P Quel jugement porteront- ils du vrai mérite des arts et de la véritable valeur des
(5) I’étroue.
choses , quand ils verront par-tont le prix de fantaisie en contradiction avec le prix tiré de l'utilité réelle , et que plus la chose coûte , moins elle vaut ? Au premier moment que vous laisserez entrer ces idées dans leur tête , abandonnez le reste de leur éducation : malgré vous ils seront élevés comme tout le monde ; vous avez perdu quatorze ans de soins.
Emile , songeant à meubler son isle , aura d’antres manieies de voir. Robinson eût fait beaucoup pins de cas de la boutique d’un taillandier, que de tous les colifichets de Saide. Le premier lui eût paru un homme très respectable , et l’autre un petit charlatan.
« Mon fils est fait pour vivre dans le monde ; il « ne vivra pas avec des sages , mais avec des fous : il « faut donc qu’il connoisse leurs folies , puisque « c’est par elles qu’ils veulent être conduits. La con- ■< noissance réelle des choses peut être bonne, mais « celle des hommes et de leurs jugements vaut en- « core mieux ; car , dans la société humaine , le « plus grand instrument de l’homme est l’homme , « et le plus sage est celui qui se sert le mieux de cet » instrument. A qnoi bon donner aux enfants l’idée « d’nn ordre imaginaire tout contraire à celui qu’ils « trouveront établi , et sur lequel il faudra qu’ils se «règlent? Donnez-leur premièrement des leçons « pour être sages , et puis vous leur en donnerez « pour juger en qnoi les autres sont fous. »
Voilà les spécieuses maximes sur lesquelles la fausse prudence des peres travaille à rendre leurs enfants esclaves des préjugés dont ils les nourris-
sent, et jouets enx-mèmes de la tourbe insensée dont ils pensent faire l’instrument de leurs passions. Pour parvenir à connoître l’homme, que de choses il faut connoître avant lui ! L’homme est la derniere étude du sage, et vous prétendez en faire la première d’un enfant ! Avant de l’instruire de nos sentiments, commencez par lui apprendre à les apprécier. Est-ce connoître une folie que delà prendre pour la raison ? Pour être sage il faut discerner ce qui ne l’est pas. Comment votre enfant connoitra-t-il les hommes , s'il ne sait ni juger leurs jugements ni démêler leurs erreurs ? C’est un mal de savoir ce qu’ils pensent, quand on ignore si ce qu’ils pensent est vrai ou faux. Apprenez-lui donc premièrement ce que sont les choses en elles-mêmes ; et vous lui apprendrez après ce qu’elles sont à nos yeux : c’est ainsi qu’il saura comparer l'opinion à la vérité et s’elever au-dessus du vulgaire; car on ne connoit point les préjugés quand on les adopte, et l’on ne mene point le peuple quand on lui ressemble. Mais si vous commencez par l’instruire de l’opinion publique avant de lui apprendre à l’apprécier, assurez-vous que, quoi que vous puissiez faite , elle deviendra la sienne, et que vous ne la détruirez plus. .Je conclus que, pour rendre un jeune homme judicieux, il faut bien former ses jugements, au lieu de lui dicter les nôtres.
Vous voyez que jusqu’ici je n’ai point parlé de* hommes à mon éleve, il aurait eu trop de bon sens pour m entendre ; ses relations avec son espece ne lui sont pas encore assez sensibles pour qu’il puisse juger des autres par lui. Il ne connoit d’être humain
émii.f. a. 4
que lai seul , et même il est bien éloigné tîe se con* noître : mais , s’il porte peu de jugements sur sa personne, au moins il n’en porte que de justes. 11 ignore quelle est la place des autres , mais il sent la sienne et s’y tient. Au lieu des lois sociales qu'il ne peut connoitre, nous l’avons lié des chaînes de la nécessité. Il n’est presque encore qu’un être physique, continuons de le traiter comme tel.
C’est par leur rapport sensible avec son utilité , sa sûreté , sa conservation , son bien-être , qu’il doit apprécier tons les corps de la nature et tous les travaux des hommes. Ainsi le fer doit être à ses veux d’un beaucoup plus grand prix que l’or , et le verre que le diamant : de même il honore beaucoup plus un cordonnier , un maçon, qu un Lempereur.un le Blanc , et tous les joailliers de l’Europe ; uu pâtissier est sur-tout à ses yeux un homme très important , et il donneroit toute l’académie des sciences pour le moindre confiseur de la rue des Lombards. Les orfèvres, les graveurs, les doreurs, les brodeurs , ne sont , à son avis , que des fainéants qui s’amusent à des jeux parfaitement inutiles ; il ne fait pas même un grand cas de l’horlogerie. L’heureux enfant jouit du temps sans en être esclave ; il en profite et n’en connoit pas le prix. Le calme des passions, qui rend pour lui sa succession toujours égale, lui tient lieu d’instrument pour le mesurer au besoin (6). En lui supposant une montre, aussi
(6) Le temps perd pour nous sa mesure, quand nos passions veulent régler son cours a leur gré. La montre da
bien qa'ea le faisant pleurer , je me donnois un Emile vulgaire pour être utile et me faire entendre ; car, quant au véritable, un enfant si diflérent des antres ne serviroit d'exemple à rien.
Il y a un ordre non moins naturel et plus judicieux encore , par lequel on considéré les arts selon les rapports de nécessité qui les lient , mettant au premier rang les plus indépendants , et au dernier ceux qui dépendent d’un plus grand nombre d’antres. Cet ordre, qui fournit d’importantes considérations sur celui de la société générale , est semblable au piécédent,et soumis au même renversement dans l’estime des hommes ; en sorte que l’emploi des matières premières se fait dans des métiers sans honneur , presque sans prolit, et que plus elles changent de mains , plus la main d’crnvre augmente de prix et devient hotiorable. Je n'examine pas s’il est vrai que 1 industrie soit plus grande et mérite plus de récompense dans les arts minutieux qui donnent la derniere forme à ces matières, que dans le premier travail qui les convertit à l’usage des hommes : mais je dis qu’en chaque chose l’art dont l’usage est le plus général et le plus indispensable est incontestablement celui qui mérite le plus d’estime, et que celui à qui moins d’autres arts sont nécessaires la mérite encore par-dessus les plus subordonnés, parcequ’il est plus libre et plus près de l’indépendance. Voilà les véritables réglés de l’appréciation
sage est l’égalité d’humeur et la paix de l’ame : il est toujours a sou heure , et il la couue.it toujours.
des arts et de l’industrie ; tout le reste est arbitraire et dépend de l’opinion.
Le premier et le plus respectable de tous les arts est l’agricultnre : je mettrois la forge au second rang , la charpente au troisième , et ainsi de suite. L’enfant qui n'aura point été séduit par les préjugés vulgaires en jugera précisément ainsi. Qne de réflexions importantes notre Emile ne tirera- t-il point là-dessus de son Robinson ! Que | ensera-t-il en voyant que les arts ne se perfectionnent qn’en se subdivisant, en multipliant à l’inl ni les instruments des uns et des antres? Il se dira : Tons ces gens-là sont sottement ingénieux; oncroiroil qu’ils ont peur qne leurs bras et lenrs doigts ne leur servent à quelque chose, tant iis inventent d’instruments pour s’en passer. Four exercer un seul art ils sont asservis à mille autres ; il fant une ville à chaque ouvrier. Pour mon car. arade et moi nous mettons notre génie dans notre adresse ; nous nous faisons des outils que nous paissions porterpar-tout avec nous. Tous ces gens si fiers de leurs talentsdans Paris ne sauraient rien dans notre isle , et seioient nos apprentifs à leur tour.
Lecteur, ne ions arrêtez pas à voir ici l’exercice du corps et l’adresse des mains de notre éleve; mais considérez quelle direction nous donnons à ses curiosités enfantines ; considérez le sens, l’esprit inventif, la prévovance ; considérez quelle tète nous allons lui former. Dans tout ce qu’il verra , dans tout ce qu’il fera , il voudra tout connoître , il voudra savoir la raison de tout; d’instrument en instrument, il voudra toujours remonter au premier; il
n’admettra rien par supposition ; il refuseroit d’apprendre ce qui demanderoit une connoissance anterieure qu’il n’anroit pas : s’il voit faire un ressort, il voudra sa voir comment l’acier a été tiré de la mine ; s’il voit assembler les pièces d’un coffre, il voudra savoir comment l’arbre a été coupé ; s’il travaille lui-même , à chaque outil dont il se sert il ne manquera pas de se dire : Si je n’avois pas cet outil, comment m'y prendrois-je pour en faire un semblable ou pour m’en passer?
Au reste, une erreur difficile à éviter dans les occupations pour lesquelles le maître se passionne est de supposer toujours le même goût à l’enfant : gardez, quand l'amusement du travail vous emporte, que lui cependant ne s’ennuie sans vous l’oser témoigner. L’enlaut doit être tout à la chose ; mais vous desez être tout à l’enfant, l’observer, l'epier sans relâche et sans qu’il y paroisse , pressentir tous ses sentiments d’avance , et prévenir ceux qu’il ne doit pas avoir, l’occuper enfin de maniéré que non seulement il se sente utile à la chose, mais qu’il s’y plaise à force de bien comprendre à quoi sert ce qu'il fait.
La société des arts consiste en échanges d’industrie , celle du commerce en échanges de choses , celle des banques en échanges de signes et d’argent: toutes ces idées se tiennent , et les notions élémentaires sont déjà prises; nous avons jeté les londements de tout cela dès le premier âge , à l'aide du jardinier Kobert. Il ne nous reste maintenant qu’à généraliser ces mêmes idées et les étendre â plus d’exemples , pour lui faire comprendre le jeu du
trafic pris en lai-même, et rendu sensible par les détails d’histoire naturelle qui regardent les productions particulières à chaque pays , par les détails d’arts et de sciences qui regardent la navigation, enfin par le plus grand ou moindre embarras du transport selon l’éloignement des lieux , selon la situation des terres, des mers, des rivières, etc.
Nulle société ne peut exister sans échange , nul échange sans mesure commune, et nulle mesure commune saus égalité. Ainsi toute société a pour première loi quelque égalité conventionnelle , soit dans les hommes , soit dans les choses.
L’égalité conventionnelle entre les hommes, bien différente de l’égalité naturelle , rend nécessaire le droit positif, c’est-à-dire le gouvernement et les lois. Les connoissances politiques d’un enfant doivent être nettes et bornées ; il ne doit connoitre du gouvernement en général que ce qui se rapporte an droit de propriété dont il a déjà quelque idée.
L’égalité conventionnelle entre les choses a fait inventer la monnoie; car la monnoie n’est qu’un terme de comparaison pour la valeur des choses de différentes especes; et en ce sens la monnoie est le vrai lien delà société : mais tout peut être monnoie ; autrefois le bétail l’étoit , des coquillages le sont encore chez plusieurs peuples; le fer fut monnoie à Sparte, le cuir l’a été eu Suede , l'or et l’argent le sont parmi nous.
Les métaux, comme plus faciles à transporter, ont été généralement choisis pour termes moyens de tons les échanges ; et l’on a converti ces métaux en monnoie pour épargner la mesure ou le poids à cha-
LITRE III. 5y
que échange : car la marque de la mounoie n’est qu’une attestation que la piece ainsi marquée est d’un tel poids: et le prince seul a droit de battre uionnoie, attendu que lui seul adroit d'exiger que son témoignage fasse autorité parmi tout un peuple.
L’usage de cette invention ainsi expliqué se fait sentirait plus stupide. Il est diflicile de comparer immédiatement des choses de d.lférentes natures, du drap , par exemple . avec du bled : mais quand on a trouvé une mesure commune . savoir la monnoie , il est aise au fabricant et an la loureur de rapporter la valeur des choses qu'ils veulent échangera cette mesure commune. Si telle quantité de drap vaut une telle somme d’argent, et que telle quantité de bled vaille aussi la même somme d’argent, il s’ensuit que le marchand , recevant ce bled pour son drap , fait un échange équitable. Ainsi c’est par l.i monnoie que les biens d’especes diverses deviennent commensurables et peuvent se comparer.
N’allez pas plus loin que cela, et n’entrez point dans l’explication des effets moraux de cette institution. Eu toute chose il importe de bien exposer les usages avant de moulrer les abus. Si vous prêt, ndiez expliquer aux enfants comment les signes font négliger les choses , comment de la monnoie sont nées toutes les chimères de l'opinion , comment les pavs riches d’argent doivent être pauvres de tout , vous traiteriez ces enfants non seulement en philosophes , mais en hommes sages , et vous prétendriez leur faire entendre ee que peu de philosophes même out Lien couru.
Sur quelle abondance d'objets intéressants ne
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peut-on point tourner ainsi la curiosité d’uu éleve , sans jamais quitter les rapports réels et matériels qui sont à sa portée, ni souffrir qu’il s’élève daus son esprit une seule idée qu’il ne puisse pas concevoir! L’art du maître est de ne laisser jamais appesantir ses observations sur des minuties qui ne tiennent à rien, mais de le rapprocher sans cesse des grandes relations qu'il doit connoitre un jour ponr bien juger du bon et du mauvais ordre de la société civile. Il faut savoir assortir les entretiens dont on l'amuse au tour d’esprit qu’on lui a donné. Telle question, qui ne pourroit pas même effleurer l’attention d’un autre , va tourmenter Emile pendant six mois.
Nous allons dîner dans une maison opulente ; nous trouvons les apprêts d’un festin , beaucoup de monde, beaucoup de laquais, beaucoup de plats, un service élégant et fm. Tout cet appareil de plaisir et de fête a quelque chose d’enivrant qui porte à la tète quand on n’y est pas accoutumé. Je pressens l’effet de tout cela sur mon jeune éleve. Tandis que le repas se prolonge , tandis que les services se succèdent , tandis qu’au tour de la table régnent mille propos bruyants , je m'approche de son oreille , et je lui dis : Par combien de mains estimeriez-vous bien qu’ait passé tout ce que vous voyez sur cette table avant que d’y arriver? Quelle foule d’idées j’éveille dans son cerveau par ce peu de mots ! A l’instant voilà toutes les vapeurs du délire abattues. Il rêve , il réfléchit , il calcule , il s’inquiète. Tandis que les philosophes, égayés par le vin, peut-être par leurs voisines . radotent et font les enfants , le voilà
lui philosophant tout seul dans son coin : il m’interroge ; je refuse de répondre, je le renvoie à un autre temps ; il s’impatiente, il oublie de manger et de boire, il brûle d’être hors de table pour m’entretenir à son aise. Quel objet pour sa curiosité ! Quel texte pour son instruction ! Avec un jugement sain que rien n’a pu corrompre, qne pensera-t-il du luxe, quand il trouvera que toutes les régions du monde ont été mises à contribution , que vingt millions de mains peut-être ont long-temps travaillé, qu’il en a coûté la vie peut-être à des milliers d’hommes , et tout cela pour lui présenter en pompe à midi ce qu’il va déposer le soir dans sa garde-robe ?
Epiez avec soin les conclusions sécrétés qn’il tire en son cœur de tontes ses observations. Si vous l’avez moins bien gardé que je ne le suppose, il peut être tenté de tourner ses réflexions dans un autre sens, et de se regardercomme un personnage important au monde, en voyant tant de soins concourir pour apprêter son diner. Si vous pressentez ce taisonneinent , vous pouvez aisément le prévenir avant qu’il le fasse, ou du moins en effacer aussitôt l’impression. Ne sachant encore s’approprier les choses que par une jouissance matérielle, tl ne peut juger de leur convenance ou disconvenance avec lui que par des rapports sensibles. La comparaison d’un dîner simple et rustique , préparé par l’exercice , assaisonné par la faim , par la l.berté , par la joie , avec son festin si magnifique et si compassé, suffira pour lui faire sentir que tout l'appareil du festin ne lui ayant donne aucun profit réel, et son estomac sortant tout aussi content de la table du paysan que de
celle du financier, il n’y avoit rien à l'un de plus qu’à l’autre qu’il put appeler véritablement sien.
Imaginons ce qu’en pareil cas un gouverneur pourra lui dire. Rappelez-vous bien ces deux repas, et décidez en vous-inème lequel vous avez fait avec le plus de plaisir; auquel avez-vons remarqué le plus de joie? auquel a-t-on mangé de plus grand appétit. Lu plus gaiement, ri de meilleur coeur ? lequel a duré le plus long-temps sans ennui , et sans avoir besoin d’être renouvelé par d’autres services ? Cependant vovez la dilférence : ce pain bis , que vous trouvez si bon , vient du bled recueilli parce paysan; son vin noir et grossier, mais désaltérant et sain, est du crû de sa vigne ; le linge vient de son chanvre , filé l’hiver par sa femme, par ses filles, par sa servante ; nrilesautres mains que celles de sa famille n'ont fait les apprêts de sa table : le moulin le plus proche et le marché voisin sont les bornes de l'univers pour lui. En quoi donc avez-vous réellement joui de tont ce qu’ont fourni de plus la terre éloignée et la main des hommes sur l’autre table ? Si tout cela ne vous a pas fait laire un meilleur repas , qn’avez-vous gagné à cette abondance ? qu’v avoit-il là qui fût fait pour vous ? Si vous eussiez été le tnaitre de la maison, pourra-t-il ajouter, tout cela vous Int resté pins étranger encore : car le soin d’étaler aux veux des autres votre jouissance eût achevé de vous l’ôter : vous auriez eu la peine ef eux le plaisir.
Ce discours peut être fort beau ; mais il ne vaut rien pour Emile , dont il passe la portée, et à qui l’on ne dicte point ses réflexions. Parlez-lui donc plus sim-
plement. Après ces deux épreuves, dites-lui «quelque raatin : Où dinerons-nous aujourd’hui? autour de cette montagne d'argent qui couvre les trois quarts de la table , et de ces parterres de fleurs de papier qu’on sert au dessert sur des miroirs . parmi ces femmes en grand panier qui vous traitent en marionnette , et veulent que vous ayez dit ce que vous ne savez pas ; ou bien dans ce village à deux lieues d'ici, chez ces bonnes gens qui nous reçoivent si joveusement , et nous donnent de si bonne crème ? Le choix d’Emile n’est pas douteux : car il n’est ni babillard ni vain ; il ue peut souffrir la gêne , et tous nos ragoûts lins ne lui plaisent point : mais il est toujours prêt à courir en campagne, et il aime fort les bons fruits , les bons légumes , la bonne crème , et les bonnes gens (7). Chemin faisant . la réflexion vient d’elle-même. Je vois que ces foules d'hommes
(7) Le goût que je suppose à mou éleve pour la campagne est un fruit naturel de son éducation. D’ailleurs, n’ayant rien de cet air fat et requinque qui plaît tant aux femmes, il en est moins fêté que d’autres enfants: par conséquent il se plaît moins avec elles, et se gâte moins dans leur société, dont il n’est pas encore en état de sentir le charme. Je me suis garde de lui apprendre a leur baiser la main, à leur dire des fadeurs, pas même a leur marquer préférablement aux hommes les égards qui leur sont dûs : je me suis fait une inviolable loi de n’exiger rien de lui dont la raison ne lût a sa portée; et il n’y a point de bonne raison pour un enfant de traiter un sexe autrement que l’autre. Avec cette simplicité je suis bien sur de rester maître de mon éleve, et que les femmes ne me l'arracheront point pour eu faire leur pantin.
qui travaillent à ces grands repas perdent bien leurs peines, ou qu’ils ne songent guère à nos plaisirs.
Mes exemples, bons peut-être pour un sujet , se* ront mauvais pour mille autres. Si l’on en prend l’esprit . on saura bien les varier au besoin : le choix tient à l’étude du génie propre à chacun , et cette étude tient aux occasions qu’on leur offre de se mon* trer. On n’imaginera pas que, dans l’espace de trois ou quatre ans que nous avons à remplir ici, nous puissions donnera l’enfant le plus heureusement né une idée de tous les ai ts et de toutes les sciences naturelles, suffisante pour les apprendre un jonr de lui-mêiue : mais, en faisant ainsi passer devant lui tous les objets qu’il lui importe de connoitre, nous le mettons dans le cas de développer son goût, sou talent, de faire les premiers pas vers l’objet où le porte sou génie , et de nous indiquer la route qu’il lui faut ouvrir pour seconder la nature.
Un autre avantage de cet enchaînement de connoissances bornées , mais justes , est de les lui montrer par leurs liaisons , par leurs rapports , de les mettre toutes à leur place dans son estime, et de prévenir en lui les préjugés qu'ont la plupart des hommes pour les talents qu'ils cultivent, contre ceux qu’ils ont négligés. Celui qui voit bien l'ordre du tout voit la place où doit être chaque partie ; celui qui voit bien une partie, et qui la connoità fond, peut être un savant homme : l’autre est un hommejudicieux; et vousvous souvenez que ceque nous nous proposons d’acquérir est moins la science que le jugement.
Quoi qu’il en soit, ma méthode est indépendant!!
de mes exemples ; elle est fondée sur la mesure des facultés de l'homme à ses différents âges , et sur le choix des occupations qui conviennent à ses facultés. Je crois qu’on trouveroit aisément une autre méthode avec laquelle on paroitroit faire mieux : mais si elle étoit moins appropriée à l’espece , à l’âge, au sexe, je doute qu’elle eût le même succès.
En commençant cette seconde période , nous avons profité de la surabondance de nos forces sur nos besoins pour nous porter hors de nous ; nous nous sommes élancés dans les cieux ; nous avons mesuré la terre; nous avons recueilli les lois delà pâture; en un mot nous avons parcouru l’isle entière : maintenant nous revenons à nous ; nous nous rapprochons insensiblement de notre habitation. Trop heureux , en y rentrant , de n’en pas trouver encore en possession l’ennemi qui nous menace , et qui s’apprête à s’en emparer 1
Que nous reste-t-il à faire après avoir observé tout ce qui nous environne? D’en convertira notre usage tout ce que nous pouvons nous approprier, et de tirer parti de notre curiosité pour l’avantage de notre bien-être. Jusqu’ici nous avons fait provision d’instruments de tou te espece, sans savoir desquels nous aurions besoin. Peut-être, inutiles à nous-mêmes, les nôtres pourront-ils servir à d’autres; et peutêtre, à notre tour, aurons-nous besoin des leurs. Ainsi nous trouverions tons notre compte à ces échanges : mais, pour les faire, il faut connoitre nos besoins mutuels, il faut que chacun sache ce que d’autres ont â son usage . et ce qu’il peut leur offrir en retour. Supposons dix hommes , dont çba-
cun a dix sortes île besoins. Il faut qnc chacun , pour son néci ssaire , s’applique à di.x sortes de travaux : mais, vu la différence de génie et de talent , i'un réussira moins à quelqu’un de ces travaux, l’autre à un autre. Tous , propres à diverses choses, feront les mêmes, et seront mal servis. Formons une société de ces dix hommes, et que chacun s’applique, pour lui seul et pour les neuf autres, au genre d’occupation qui lui convient le mieux ; chacun profitera des talents des autres comme si lui senllesavoit tons; chacun perfectionnera le sien par un continuel exercice : et il arrivera que tous les dix , parfaitement bien pourvus , auront encore du surabondant pour d’antres. Voilà le principe apparent de toutes nos institutions. Il n’est pas de mon sujet d’en examiner ici les conséquences : c’est ce que j’ai fait dans un autre éciit(*).
Sur ce principe, un homme qui vondroit se regarder comme un être isolé , ne tenant du tout à rien et se suffisant à lui-même , ne pourroit être que misérable. Il lui seroit même impossible de subsister ; car , trouvant la terre entière couverte du tien et du mien , et n’avant rien à lui que son corps, d’où tireroit-il son nécessaire? En sortant de l’état de nature, nous forçons nos semblables d’en sortir aussi ; nul n y peut demeurer malgré les autres : et ce seroit réellement en sortir, qne d’v vouloir rester dans l’impossibilité d’y vivre ; car la première loi de la nature est le soin de se conserver.
(*) Discours sur l’Inégalité des conditions.
Ainsi se forment peu-à-peu dans l'esprit d’un enfant les idées des relations sociales, même avant qn’il puisse être réellement membre actif de la société. Emile voit que , pour avoir des instruments à son usage . il lui en faut encore à l’usage des autres , par lesquels il puisse obtenir en échange les choses qui lui sont nécessaires et qui sont en leur pouvoir. Je l’amene aisément à sentir le besoin de ces échanges et à se mettie en état d’en profiter.
Monseigneur , il fan', que je -vive , disoit un malheureux auteur satyrique au ministre qui lui reproelioit l’infamie de ce métier. Je n’en -vois pas la nécessité , lui repartit froidement l’homme en place. Cette réponse , excellente pour un ministre, eût été barbare et fausse en toute autre bouche. Il faut que tont homme vive. Cet argument , auquel chacun donne plus on moins de force à proportion qu’il a plus 011 moins d’humanité , me paroît saus réplique pour celui qui le fait relativement à lui-même. Puisque de toutes les aversions que nous donne la nature , la plus forte est celle de mourir , il s’ensuit que tout est permis par elle à quiconque n’a nul autre moyen possible pour vivre. Les principes sur lesquels l’homme vertueux apprend à mépriser sa vie et à l'immoler à son devoir, sont bien loin de cette simplicité primitive. Heureux les peuples chez lesquels on peut êtie bon sans effort et juste sans vertu! S’il est quelque misérable Etat au monde où chacun ne puisse pas vivre sans mal faire , et où les citoyens soient frippons par nécessité , ce n’est pas le malfaiteur qu’il faut pendre, c’est celui qui le force à le devenir.
Sitôt qu’Emile saura ce que c’est que la vie , mon premier soin sera (le lui apprendre à la conserver. Jusqu’ici je n’ai point distingué les états, les rangs, les fortunes ; et je ne les distinguerai guère plus dans la suite . parceque l’homme est le même dans tous les états ; que le riche n'a pas l’estomac plus grand que le pauvre et ne digéré pas mieux que lui ; que le maître n’a pas les liras plus lonjs ni plus forts que ceux de son esclave; qu’un grand n’est pas plus grand qu’un homme du peuple ; et qn’enlin les besoins naturels étant par-tout les mêmes, les movens d’y pourvoir doivent être par-tout égaux. Appropriez l’éducation de l’homme à l’homme, et non pas à ce qui n’est point lui. Ne voyez-vous pas qu’en travaillant à le former exclusivement pour un état vous le rendez inutile à tout autre , et que, s’il plait à la fortune , vous n’aurez travaillé qu’à le rendre malheureux P Qu’v a-t-il de plus ridicule qu’un grand seigneur devenu gueux, qui porte dans sa misere les préjugés de sa naissance? Qu’y a-t-il de plus vil qu’un riche appauvri, qui.se souvenant du mépris qu’on doit à la pauvreté , se sent devenu le dernier des hommes ? L’un a pour toute ressource le métier de frippon public, l’autre celui de valet rampant , avec ce beau mot : II faut que je 'vive.
Vous vous liez à l’ordre actuel de la société , sans songer que cet ordre est sujet à des révolutions inévitables . et qu’il tous est impossible de prévoir ni de prévenir celle qni peut regarder vos enfants. Le grand devient petit , le riche devient pauvre , le monarque devient sujet : les coups dn sort sont-ils si rares que vous puissiez compter d’en être exempt?
Nous approchons de l’état de crise et du siecle des révolutions (8). Qui peut vous répondre de ce oue vous deviendrez alors ? Tout ce qu’ont fait les hommes , les hommes peuvent le détruire : il n’y a de caractères ineffaçables que ceux qu’imprime la nature , et la nature ne fait ni princes , ni riches , ni grands seigueurs. Que fera donc, dans la bassesse, ce satrape q,ne vous n’avez élevé que pour la grandeur? Que fera, dans la pauvreté, ce publicain qui ne sait vivre que d’or ? Que fera , dépourvu de tout, ce fastueux imbécille qui ne sait point user de lui-même , et ne met son être que dans ce qui est étranger à lui ? Heureux celui qui sait quitter alors l’état qui le quitte, et rester homme en dépit du sort! Qu’on loue tant qu’on voudra ce roi vaincu qui veut s’enterrer en furieux sous les débris de son trône ; moi , je le méprise ; je vois qu’il n’existe que par sa couronne , et qu’il n’est rien du tout s’il n’est roi : mais celui qui la perd et s’en passe est alors audessus d’elle. Du rang de roi , qu’un làcbe , un méchant, un fou, peut remplir comme un autre, il monte à l’état d’homme . que si peu d’hommes savent remplir. Alors il triomphe de la fortune , il la brave , il ne doit rien qu’à lui seul ; et , quand il ne lui reste à montrer que lui , il n'est point nul ; il
(8) Je tiens pour impossible que les grandes monarchies de 1 Europe aient encore long-temps a durer : toutes ont br lie, et tout état qui brille est sur son déclin. J’ai de mon opinion des raisons plus particulières que cette maxime; mais il n’est pas à propos de les dire, et chacun ne Us voit que trop.
est quelque chose. Oui , j'aime mieux cent fois le roi de Syracuse maître d’école à Corinthe , et le roi de Macédoine greffier à Rome , qu’un malheureux Tarquin , ne sachant que devenir s'il ne régné pas ; que l’héritier dn possesseur de trois royaumes , jouet de quiconque ose insulter à sa misere , errant de cour en cour , cherchant par-tout des secours , et trouvant par-tout des affronts, faute de savoir faire autre chose qu’un métier qui n'est pins en son pouvoir.
L'homme et le citoyen . quel qu’il soit , n’a d'autre Lien à mettre dans la société que lui-même, tous ses antres biens T sont malgré lni ; et quand un homme est riche, ou il ne jouit pas de sa richesse , on le public en jouit aussi. Dans le premier cas , il vole aux autres ce dont il se prive : et dans le second, il ne leur donne rien. Ainsi la dette sociale lui reste tout entière tant qu’il ne paie que de son bien. Mais mon pere, en le gagnant . a servi la société. . . Soit ; il a pavé sa dette , mais non pas la vôtre. Vous devez plus aux antres que si vous fussiez né sans bien , puisque vous êtes né favorisé. Il n’est point juste qne ce qu’un homme a fait pour la société en décharge un autre de ce qn’il lui doit ; ear chacun , se devant tout ent.er , ne peut payer que pour lui , et nnl pere ne peut transmettre a son fils le droit d’être inutile à ses semblables : or c’est pourtant ce qu’il fait . selon vous , en lni transmettant ses richesses, qui sont la preuve et le prix du travail. Celui qui mange dans l’oisiveté ce qn’il n'a pas gagné lui-même , le vole ; et un rentier que l’état paie pour ne rien faire ne différé guère . à mes veux ,
d’un brigand qui vit aux dépens des passants. Hors de la société , l’homme isolé , ne devant rien à personne , a droit de vivre comme il lui plaît ; mais dans la société , où il vit nécessairement aux dépens des autres , il leur doit en travail le prix de son entretien : rela est sans exception. Travailler est donc un devoir indispensable à l'homme social. Riche ou pauvre , puissant ou foible , tout citoyen oisif est uu frippon.
Or , de toutes les occupations qui peuvent fournir la subsistance à l’homme , celle qui le rapproche le plus de l’état de nature est le travail des mains : de toutes les conditions, la plus indépendante de la fortune et des hommes est celle de l’artisan. L’artisan ne dépend que de son travail ; il est libre , aussi libre que le laboureur est esclave : car celui-ci tient à son champ dont la récolte est à la discrétion d’autrui. L’ennemi , le prince , un voisin puissant , un procès, lui peut enlever ce champ ; par ce champ on peut le vexer en mille maniérés : mais par-tout où l’on veut vexer l’artisan , sou bagage est bientôt fait ; il emporte ses bras et s’en va. Toutefois l’agriculture est le premier métier de l’homme ; c’est le plus honnête , le plus utile, et par conséquent le plus noble qu’il puisse exercer. Je ne dis pas à Emile , Apprends l’agriculture ; il la sait. Tous les travaux rustiques lui sont familiers ; c’est par eux qu il a commencé ; c’est à eux qu’il revient sans cesse. Je lui dis donc, Cultive l’héritage de tes peres. Mais si tu perds cet héritage , on si tu n’en as point, que faire? Apprends un métier.
I u métier à mon lils ! mon fils artisan ! Monsieur ,
y pensez-vous? J’y pense mieux que vous , madame . qui voulez le réduire à ne pouvoir jamais être qu'un loril, un marquis, un prince, et peut-être un joui moins que rien : moi , je lui veux donner un rang qu’il ne puisse perdre , un rang qui l'honore dans tous les temps; je veux l’élever à l’état d’homme: et , quoi que vous puissiez dire , il aura moins d egaux à ce titre qu’à tous ceux qu’il tiendra de vous.
La lettre tue . et l’esprit vivifie. Il s’agit moins d’apprendre un métier pour savoir un métier, que pour vaincre les préjugés qui le méprisent. Vous ne serez jamais réduit à travailler pour vivre. Eh ! tant pis , taGt pis pour vous! Mais n’importe; ne travaillez point par nécessité , travaillez par gloire. Abaissez-vous à l’état d’artisau pour être au dessus du vôtre. Pour vous soumettre la fortune et les choses , commencez par vous en rendre indépendant. Pour régner par l’opinion , commencez par régner snr elle.
Souvenez-vous qne ce n’est point un talent que je vous demande; c’est un métier, un vrai métier, un art purement mécanique, ou les mains travaillent plus que la tête . et qui ne mene point à la fortune , mais avec lequel on peut s’en passer. Dans des maisons fort au-dessus du danger de manquer de pain, j’ai vu des peres pousser la prévoyance jnsqu’à joindre au soin d'instruire leurs enfants celui de les pourvoir de connoissances dont , à tout événement , ils pussent tirer parti pour vivre. Ces peret prévoyants croient beaucoup faire : ils ne font rien parceque les ressources qu’ils pensent ménager ; leurs enfants dépendent de cette même fortune au