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dessus de laquelle ils les veulent mettre. En sorte qu’avec tous ces beaux talents , si celui qui les a ne se trouve dans des circonstances favorables pour en faire usage , il périra de miserecomme s’il n’en avoit aucun.
Dès qu’il est question de roanege et d’intrigues , autant vaut les employer à se maintenir dans l’abondance , qu’à regagner, du sein de la misere , de quoi remonter à son premier état. Si vous cultivez des arts dont le succès tient à la réputation de l’artiste ; si vous vous rendez propre à des emploisqu’on n’obtient que par la faveur ; que vous servira tout cela , quand, j ustemeut dégoûté du monde, vous dédaignerez les moyens sans lesquels on n’y peut îéussir? Vous avez étudié la politique et les intérêts des princes : voilà qui va fort bien :mais que ferez-vous de ces connoissances , si vous ne savez parvenir aux ministres, aux femmes de la cour, aux chefs des bureaux , si vous n’avez le secret de leur plaire , si tous ne trouvent en vous le frippon qui leur convient ? Vous êtes architecte ou peintre : soit ; mais il faut faire connoître votre talent. Pensez-vous aller de but en blanc exposer un ouvrage au sallon ? Oh ! qu’il n’en va pas ainsi ! Il faut être de l'académie; il y laut même être protégé pour obtenir au coin d’un mur quelque place obscure. Quittez-iuoi la réglé et le pinceau ; prenez un fiacre , et courez de porte en porte : c’est ainsi qn’on acquiert la célébrité. Or vous devez savoir que toutes ces illustres portes ont des Suisses ou des portiers qui n’entendent que par geste, et dont les oreilles sont dans leurs mains. Voulez -vous enseigner ce que vous
avez appris et devenir maitre de géographie , on de mathémathiques, ou de langues , ou de musique, ou de dessin ? Pour cela même il faut trouver des écoliers, par conséquent des prôneurs. Comptez qu’il importe plus d’être charlatan qu’habile , et que , si vous ne savez de métier que le vôtre . jamais vous ne serez qu’un ignorant.
Voyez donc combien toutes ces brillantes ressources sont peu solides, et combien d’autres ressources vous sont nécessaires pour tirer parti de celles-là. Et puis , que deviendrez- vous dans ce lâche abaissement ? Les revers , sans vous instruire, vous avilissent ; jouet plus que jamais de I opinion publiqu , comment vous éleverez-vous au-dessus des préjugés, arbitres de votre sort? Comment mépriserez-vous la bassesse et les vices dont vous avez besoin pour subsister ? V ous ne dépendiez que des richesses, et maintenant vous dépendez des riches ; vous D'avez fait qu’empirer votre esclavage et le surcharger de votre misere. Vous voilà pauvre sans être libre ; c’est le pire état où l’homme puisse tomber.
Mais , au lieu de recourir pour vivre a ces hautes connoissances qui sont faites pour nourrir l’aine et non le corps, si vous recourez, au besoin , à vos mains et à l’usage que vous en savez faire , tontes les diflicultés disparoissent , tous les maneges deviennent inutiles; la ressource est toujours prête au moment d’en user; la probité, 1 honneur . ne sont plus un obstacle à la vie : vous n’avez plus besoin d’être lâche et menteur devant les grands , souple et rampant devant les frippons, vil complai-
sant de tout le monde , emprunteur on voleur , ce qui est-à-peu-près la même chose quand on n'a rien: l'opinion des autres ne vous touche point ; vous n'avez à faire votre cour à personne , point de sot à flatter, point de Suisse à fléchir, point de courtisanne à paver, et, qui pis est . à encenser. Que des coquins mènent les grandes affaires ; peu vous importe : cela ne vous empêchera pas , vous , dans votre vie obscure , d’être honnête homme et d'avoir du pain. Vous entrez dans la première boutique du métier que vous avez appris : Jlaitre , j’a besoin d’ouvrage. Compagnon . mettez- vous là , travaillez. Avant que l’heure du diner soit venue, vous avez gagné votre diner : si vous êtes diligent et sobre , avant que huit jours se passent , vous aurez de quoi vivre huit autres jours : vous aurez vécu libre, sain , vrai , laborieux , juste. Ce n'est pas perdre son temps que d'en gagner ainsi.
Je veux absolument qu’Emile apprenne un métier. Un métier honnête , au moins , direz-vous. Que signifie ce mot? Tout metier utile au public n’est-il pas honnête ? Je ne veux point qu’il soit brodeur , ni doreur, ni vernisseur , comme le gentilhomme de Locke : je ne veux qu’il soit ni musicien, ni comédien , ni faiseur de livres (*). A ces professions près et lis autres qui leur ressemblent, qu'il
(*) Vous l’étes bien , vous, me dira-t-on. Je le suis pour mon malheur, je l’avoue; et mes torts, que je pense avoir assez expies, ne son t pas pour autrui des raisons d’en avoir de semblables. Je u’écri.* pas pour excuser mes fautes, mais pour empêcher mes lecteurs de les imiter.
prenne celle qu’il voudra ; je ne prétends le gêner en rien. J’aime mieux qu’il soit cordonnier que poète ; j’aime mieux qu’il pave les grands chemins que de faire des fleurs de porcelaine. Mais, direzvous, les archers, les espions, les honrieaux, sont des gens utiles. Il ne tient qu'au gouvernement qu’ils ne le soient point. Mais passons : j’avois tort: il ne suflit pas de choisir nn métier utile , il fant encore qu'il n’exige pas des gens qui l’exercent des qualités d’ame odieuses , et incompatibles avec l’humanité. Ainsi, revenant au premier mot, prenons un métier honnête : mais souvenons-nous toujours qu’il n’y a point d’honnêteté sans l’utilité.- Un célèbre auteur de ce siecle (*) , dont les livres sont pleins de grands projets et de petites vues, avoit fait vœu , comme tous les prêtres de sa communion , de n’avoir point de femme en propre; mais se trouvant plus scrupuleux que les autres sur l’adultere , on dit qu’il prit le parti d’avoir de jolies servantes , avec lesquelles il réparoit de son mieux l’outrage qu’il avoit fait à son espece , à l'état et à la nature , par ce téméraire engagement. Il regardoit comme un devoir du citoven d’en donner d'autres à la patrie; et du tribut qu'il lui pavoit en ce genre , il peuploit la classe des artisans. Sitôt que ces enfants étoient en âge . il leur faisoit apprendre à tous un métier de leur goût, n’excluant que les professions oiseuses , futiles , ou sujettes à la mode , telles , par exemple , que celle de perruquier,
(*) L’abbé de Saint-Pierre.
qui n’est jamais nécessaire, et qui peut devenir inutile d’un jour à l’autre, tant que la nature ne se rebutera pas de nous donner des cheveux.
Voilà l’esprit qui doit nous guider dans le choix du métier d’Emile ; ou plutôt ce n’est pas à nous de faire ce choix , c’est à lui : car les maximes dont il est imbu conservaut eu lui le mépris naturel des choses inutiles , jamais il ne voudra consumer son temps en travaux de nulle valeur, et il ne conuoît de valeur aux choses que celle de leur utilité réelle ; il lui faut un métier qui put servir à Robinson dans son isle.
En faisant passer en revue devant un enfant les productions de la nature et de l’art, en irritant sa curiosité , en le suivant où elle le porte , on a l'avantage d’étudier ses goûts, ses inclinations, ses penchants, et de voir briller la première étincelle de sou génie, s’il en a quelqu’un qui soit bien décidé. Mais une erreur commune et dont il faut vous pié* server, c’est d’attribuer à l’ardeur du talent l’effet de l’occasion , et de prendre pour une inclination marquée vers tel ou tel art l’esprit imitatif commun à l’homme et au singe , et qui porte machinale» ment l’un et l’autre à vouloir faire tout ce qu’il voit faire , sans trop savoir à quoi cela est bon. Le monde est plein d’artisans , et sur-tout d’artistes, qui n’ont point le talent naturel de l’art qu’ils exercent , et dans lequel on les a poussés dès leur bas âge , soit déterminé par d’autres convenances , soit trompé par un 7.ele apparent qui les eût portés de même vers tout autre art , s’ils l’avoient vu pratiquer aussitôt. Tel entend un tambour et se croit général ; tel voit
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bâtir et veut être architecte. Chacun est tenté du métier qu’il voit faire, quand il le croit estimé.
J'ai connu un laquais qui , voyant peindre et dessiner son maille , se mit dans la télé d'êlre peintre et dessinateur. Dèsl’in.stant qu’il eut formé cette résolution, il prit lecrayon, qu’il n a plus quitté que pour prendre le pinceau , qu'il ne quittera de sa vie. Sans leçons et sacs réglés il se mit à dessiner tout ce qui lui loruboit sous la main. Il passa trois ans entiers collé sur ses harhoml âges , sans qne jamais rien pût l’en arracher que son service , et sans jamais se rebuter du pen de progrès que de médiocres dispositions lui laissoient faire. Je l'ai vu , durant six mois d’un été très ardent, dans nue petite anti-chambre an midi , où l'on suffoquoil au passage, assis, ou plutôt cloué tout le jour sur sa chaise , devant un qlobe, dessiner ce globe, le redessiner,, commencer et recommencer sans cesse avec une invincibleobstination . jusqu’à cequ’il en eût rendu la ronde-bosseassez bien pour être content de son travail. Enfin, favorisé de son maitre et guidé par un artiste, il est parvenu au point de quitter la livrée et de vivre de son pinceau. J usqu à certain terme la persévérance supplée au talent: il a atteint ce terme, et ne le passera jamais. La constance et l’émulation de cet honnête "ar-
çon sont louables. Il se fera toujours estimer par son assiduité, par sa fidélité , par ses mœurs ; mais il ne peindra jamais que des dessus de porte. Qui est-ce qui n'eut pas été trempé par son zele , et ne l’eût pas pris pour un vrai talent ? Il y a bien de la différence entre se plaire à un travail , et y être pre-
pre. Il faut des observations plus fines qu'on ne pense pour s’assurer du vrai génie et du vrai goût d'un enfant, qui montre bien plus ses désirs que ses dispositions, et qu’on juge toujours par les premiers , faute de savoir étudier les antres. .Te von drois qu’un homme judicieux nous donnât un traité de l’art d'observer les enfants. Cet art seroit très important à connoitre : les peres et les maîtres n'en ont pas encore les éléments.
Mais peut-être donnons-nous ici trop d’importance an choix d'un métier. Puisqu’il ne s'agit que d'un travail des mains , ce choix n’est rien pour Emile; et scn apprentissage est déjà (dus d'à moitié lait, par les exercices dont nous l’avons occupé jusqu’à présent. Que voulez-vous qu’tl fasse? Il est prêt à tout : il sait déjà manier la bêche et la hone ; il sait sc servir du. tour, du marteau. du rabot , de la lime; les outils de tous les métiers lui sont déjà familiers. Il ne s’agit plus que d'acquérir de quelqu’un de ces outils un usage assez prompt, assez facile pour égaler en diligence les bons ouvriers qui s’en servent ; et il a sur ce point un grand avantage par-dessus tous, c’est d’avoir le corps agile , les membres flexibles, pour prendre sans peine tontes sortes d’atti tildes et prolonger sans eflort toutes sortes de mouvements. De plus, il a les organes justes et bien exercés; toute la mécanique des arts lui est déjà connue. Ponr savoir travailler en maître , ii ne lui man ne que de l’habitude , et 1 habitude ne se gagne qu’avec le temps. Auquel des métiers, dont le choix nous leste à faire, donnera-t-il donc assez de temps pour s’y
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rendre diligent? Ce n’est pins que de cela qu'il s’agit.
Donnez à l’homme un métier qui convienne â son sexe, et au jeune homme un métier qui convienne à son âge ; toute profession sédentaire et casanière . qui efféminé et ramollit le corps , ne lui plaît ni ne lui convient. Jamais :eune garçon n’aspira de lui-même à èlrp tailleur; il faut de l’ai t pour porter à ce métier de femme le sexe pour lequel il n’est pas fait (9). L’aiguille et l’épée ne sauroient être maniées par les mêmes mains. Si j’étois souverain , je ne permettrois la couture et les métiers à l’aiguille qu’aux femmes , et aux boiteux réduits à s’occuper comme elles. En supposant les eunuques nécessaires, je trouve les Orientaux bien fous d’en faire exprès. Que ne se contentent-ils de ceux qu’a faits la nature , de ces foules d’hommes lâches dont elle a mutilé le cœur? ils en auroient de reste pour le besoin. Tout homme foible, délicat , craintif, est condamné par elle à la vie sédentaire , il est (ait pour vivre avec les femmes ou à leurmaniere. Qu’il exerce quelqu’un des métiers qui leur sont propres, à la bonne heuie ; et, s’il faut absolument de vrais eunuques , qu’on réduise à cet état les hommes qui déshonorent leur
pas. Leur choix annonce l’erreur de la nature ; corrigez cette erreur de maniéré ou d’autre , vous n’aurez fait que do bien.
(9) ü nV «croit point de tailleurs parmi les anciens : 1 les habits des hommes se faisoient dans la maison par- les femmes.
J'interdis à mon éleve des métiers mal-sains , mais non pas les métiers pénibles, ni même les métiers périlleux. Ils exercent à la fois la force et le courage ; ils sont propres aux hommes seuls ; les femmes n’y prétendent point : comment n’ont-ils pas honte d’empiéter sur ceux qu’elles font ?
Luctantur paucæ, comedunt coliphia paucæ.
Vos lauam trahitis, calatlusque peracta refertis Vellera.... (10)
En Italie, on ne voit point de femmes dans les boutiques ; et l’on ne pent rien imaginer de plus triste que le coup-d’œil des rues de ce pays-là pour ceux qui sont accoutumés à celles de France et d’Angleterre. En voyant des marchands de modes vendre aux dames des rubaus , des pompons , du réseau, de la chenille, je trouvois ces parures délicates bien ridicules dans de grosses mains , faites pour souffler la forge et frapper sur l’enclume. Je me disois : Dan» ce pays les femmes devroient, par représailles, lever des boutiques de fourbissenrs et d’armuriers. Eh ! que chacun fasse et vende les armes de son sexe. Pour les eonnoitre il les faut employer.
Jeune homme , imprime à tes travaux la main de l’homme. Apprends à manier d’un bras vigoureux la hache et la scie, à éqnarrir une poutre, à monter snr un comble, à poserle faite ,à raffermirdejambesde-force et d’entrais; puis crie à ta sœur de venir t’aider à ton ouvrage, comme elle te disoit de travailler à son point-croisé.
(10) Juven., Sat. II, v. 53.
Si ÉMILE.
J’en dis trop pour mes agréables contemporains, je le sens; mais je me laisse quelquefois entraîner à la force des conséquences. Si quelque homme que ce soit a honte de travailler en public armé d une doloire et ceint d’un tablier de peau, je ne vois plus en lui qu’un esclave de l’opinion, prêt à rougir de bien faire, sitôt qu’on se rira des honnêtes gens. Toutefois cédons au préjugé des peres tout ce qui ne peut nuire au jugement des enfants. Il n’est pas néeessai re d’exercer toutes les professions utiles pour les honorer toutes ; il suflit de n’en estimer aucune au-dessous de soi. Quand on a le choix et que rien d’ailleurs ne nous détermine , pourquoi ne consulteroil-on pas l'agrément , l’inclination, la convenance entre les professions de même rang? Les travaux des métaux sont utiles, et même les plus utiles de tons. Cependant, à moins qu’une raison particulière ne m’y porte , je ne ferai point de votre (ils un maréchal , un serrurier, un forgeron; je n’aimerois pas à lui voir dans sa forge , la ligure d’un cyclope. De même, je n’en ferai pas un maçon, encore moins un cordonnier. Il faut que tous les métiers se fassent ; mais qui peut choisir doit avoir égard à la propreté, car il n’y a point là d'opinion; sur ce point les sens nous décident. Enfin je n’aimerois pas ces stupides professions dont les ouvriers , sans industrie et presque automates, n’exercent jamais leurs mains qu’au même travail, les tisserands, les faiseurs de bas , les scieurs de pierre : à quoi sert d’employer à ces métiers des hommes de sens ? c’est ane machine qui en mene une autre.
Tout bien considéré, le métier que j’aimeroisle
mieux qui fût du goût de mou éleve est celui de menuisier. Il est propre , il est utile , il peut s’exercer dans la maison ; il tient suffisamment le corps en haleine ; il exige dans l’ouvrier de l’adresse et de l’industrie; et dans la forme des ouvrages que l'ulilité détermine, l’éléganee et le goût ne sont pas exclus.
Que si par hasard le génie de votre éleve étoil décidément tourné vers les sciences spéculatives, alors je neblàmerois pas qu’on lui donnât un métier conforme à ses inclinations ; qu’il apprit , par exemple , à faire des instruments de mathématiques , des lunettes . des télescopes, etc.
Quand Emile apprendra son métier, je veux l’apprendre avec lui ; car je suis convaincu qu’il n’apprendra jamais bien que ce que nous apprendrons ensemble. Nous nous mettrons donc tons deux en apprentissage, et nous ne prétendrons point être traités en messieurs , mais en vrais apprentifs qui ne le sont pas pour rire : pourquoi ne le serions-nous pas tout de bon ? Le czar Pierre étoit charpentier au chantier, et tambour dans ses propres troupes : pensez-vous que ce prince ne vous valût pas par la naissance ou par le mérite? Vous comprenez qne ce n’est point à Emile que je dis cela; c’est à vous, qui que vous puissiez être.
Malheureusement nous ne pouvons passer tout notre temps à l’établi. Nous ne sommes pas seulement apprentifs ouvriers, nous sommes apprentifs hommes ; et l’apprentissage de ce dernier métier est plus pénible et plus long que l’autre. Comment ferons-nous donc? Prendrons-nous un maître de rabot nue heure par jour comme on prend un maître à
danser? Non, nous ne serions pas des apprentifs mais des disciples; et notre ambition u’est pas tant d'apprendre la menuiserie , que de nous élever à l’état de menuisier. Je suis donc d’avis qne nous allions toutes les semaines une ou deux fois au moins passer la journée entière chez le maître, que nous nous levions à son heure, que nous soyons à l’ouvrage avant lui, que nous mangions à sa table, que nous travaillions sous ses ordres ; et qu’après avoir eu l’houneur de souper avec sa Famille , nous retournions, si nous voulons , coucher au logis dans nos lits durs. Voilà comment on apprend plusieurs métiers à la fois, et comment on s’exerce au travail des mains, sans négliger l’autre apprentissage.
Soyons simples en Faisant bien. N’allons pas reproduire la vanité par nos soins pour la combattre. S'enorgueillir d’avoir vaincu les préjugés , c'est sv soumettre. On dit que , par un ancien usage de la maison ottomane, le grand-seigneur est obligé de travail 1er de ses mains; et chacun sait que les ouvrages d'une main royale ne peuvent être que des chefs d’œuvre. Il distribue donc magnifiquement ces chefs d'œuvre aux grands de la Porte; et l’ouvrage est payé selon la qualité de l’ouvrier. Ce que je vois de mal à cela n’est pas cette prétendue vexation; car au contraire elle est un bien. Lu forçant les grands de partager avec lui les dépouilles du peuple, le prince est d autant moins obligé de piller le peuple directement. C’est un soulagement nécessaire au despotisme , et sans lequel cet horrible gouvernement ne sauroit subsister.
Le vrai mal d un pareil usage est l’idée qu’il donne
à ce pauvre homme de son mérite. Comme le roi Midas , il voit changer en or tout ce qu’il touche , mais il n’apperçoit pas quelles oreilles cela fait pousser. Pour en conserver de courtes à notre Emile , préservons ses mains de ce riche talent ; que ce qu il fait ne tire pas son piix de l’ouvrier, mais de l’ouvrage. Ne souffrons jamais qu’on juge du sien qu’en le comparant à celui des bons maîtres. Que son travail soit prisé par le travail même, et non parcequ’il est de lui. Dites de ce qui est bien fait , Voilà qui est bien fait; mais n’ajoutez point, Qui est-ce qui a fait cela? S’il dit lui-même d’un air lier et content de lui , C’est moi qui l’ai fait; ajoutez froidement, Vous ou un autre , il n importe ; c est toujours un travail bien fait.
Bonne mere , préserve-toi sur-tout des mensonges qu’on te prépare. Si ton lils sait beaucoup de choses , défie-toi de tout ce qu’il sait : s’il a le malheur d’être élevé dans Paris et d’être riche, il est perdu. Tant qu’il s’y trouvera d’habiles artistes, il aura tous leurs talents; mais loin d’eux il n’en aura plus. A Paris le riche sait tout; il n’y a d’ignorant que le pauvre. Cette capitale est pleine d’amateurs et surtout d’amatrices , qui font leurs ouvrages comme M. Guillaume inventoit ses couleurs. .le connois à ceci trois exceptions honorables parmi les hommes, il v en peut avoir davantage ; mais je n’en connois aucune parmi les femmes, et je doute qu il y en ait. En général ou acquiert un nom dans les arts comme dans la robe ; on devient artiste et juge des artistes comme on devient docteur en droit et magistrat.
Si donc il étoit une fois établi qu’il est beau do
savoir nu métier , vos enfants le sauroieut bientôt sans l’apprendre: ils passeroient maîtres comme les conseillers de Znricli. Point de tout ce cérémonial pour Emile; point d'apparence, et toujours de la réalité. Qu’on ne dise pas qu’il sait , mais qu’il apprenne en silence. Qu’il fasse toujours son chefd’œuvre, et que jamais il ne passe maître : qn’il ne se montre pas ouvrier par son titre, mais par son travail.
Si jusqu’ici je me suis fait enlendte, on doit concevoir comment , avec l’habitude de l’exercice du corps et du travail des mains, je donne insensiblement à mon éleve le goût de la réflexion et de la méditation , pour balancer en Ini la paresse qui résnlteroit de son indifférence pour les jugements des hommes et du calme de ses passious. Il faut qu’il travaille en paysan, et qn’il pense en philosophe , pour n’être pas aussi fainéant qn’un sauvage. Le grand secret de l’édncation est de faire que les exercices du corps et ceux de l'esprit servent toujours de délassement les uns aux autres.
Mais gardons-nous d’anticiper sur les instructions qui demandent un esprit pins mûr. Emile ne sera pas long-temps ouvrier, sans ressentir par lui-même l'inégalité des conditions , qu’il u’avoit d’abord qn’apperçue. Sur les maximes que je lui donne et qui sont à sa portée, il voudra m’examiner à mon tour. En recevant tout de moi seul . en se vovant si près de l’état des pauvres . il voudra savoir pourquoi j’en suis si loin. Il me fera peut-être, an dépourvu , des questions scabreuses : « Vous êtes riche, vous « me l’avez dit, et je le vois. Un riche doit aussi « son travail à la société, puisqu'il est homme. Mais
« vous, que faites-vous donc pour elle? » Que diroit à cria un beau gouverneur? Je l'ignore. Il seroit peut-èlre assez sot pour parler à l’eufant des soins qu’il lui rend. Quant à moi, l’attelier me tire d’affaire. « Voilà , cher Emile . une excellente question : «je vous promets d'v répondre pour moi, quand « vous y ferez pour vous-même une réponse dont «vous soyez content. En attendant j’aurai soin de « rendre à vous et aux. pauvres ce que j’ai de trop, « et de faire une table ou uu banc par semaine , afin « de n’êtie pas tout-à-fait inutile à tout. »
Nous voici revenus à nous-mêmes. Voilà notre enfant prêt à cesser de l’être , rentre dans son individu. Le voilà seutaut plus que jamais la nécessité qui l’attache aux choses. Aprèsavoircommencé pai exercer son corps et ses sens, nous avons exerce son esprit et son j ugemeul. Enfin nous avons réuni l'usage de ses membres à celui de ses facultés : nous avons fait un être agissant et pensant: il ne nous reste plus, pour achever l’homme, que de faire un être aimant et sensible ; c’est-à-dire de perfectionner la raison par le sentiment. Aiais , avant d'entrer dans ce nouvel ordre de choses, jetons les yeux sur celui d'où nous sortons , et voyons le plus exactement qu’il est possible jusqu’où nous sommes parvenus.
Notre éleve n'avoit d’abord que des sensations, maintenant il a des idées: il ne faisoit que sentir, maintenant il juge. Car de la comparaison de plusieurs sensations successives ou simultanées, et du j ugement qu’on en porte, nait une sorte de sensation mixte ou complexe, que j’appelle idée.
La maniéré de former les idées est ce qui donne
un caractère à l’esprit humain. L'esprit qui ne forme ses idées que sur des rapports réels est un esprit solide; celui qui se contente des rapports apparents est un esprit superficiel ; celui qui voit les rapports tels qu’ils sont est un esprit juste ; celui qui les apprécie mal est un esprit faux; celui qui controuve des ranports imaginaires qui n’ont ni réalité ni apparence est un fou ; celui qui ne compare point est un imbécille. L’aptitude plus ou moins grande à comparer des idées et à trouver des rapports est ce qui fait dans les hommes le plus ou le moins d’esprit, etc.
Les idées simples ne sont que des sensations comparées. Il y a des jugements dans les simples sensations aussi bien que dans les sensations complexes, que j’appelle idées simples. Dans la sensation , le jugement est purement passif, il aflirrae qu’on sent ce qu’on sent. Dans la perception ou idée , le jugement est actif; il rapproche, il compare, il détermine des rapports que le sens ne détermine pas. Voilà toute la différence; mais elle est grande. Jamais la nature ne nous trompe; c’est toujours nous qui nous trompons.
Je dis qu’il est impossible que nos sens nous trompent , car il est toujours vrai que nous sentons ce que nous sentons: et les Epicuriens avoient raison en cela. Les sensations ne nous font tomber dans l’erreur que par les jugements qu’il nous plait d’y joindre sur les causes productrices de ces mêmes sensations, ou sur les rapports qu’elles ont entre elles, ou sur la nature des objets qu’elles nous font appercevoir. Or c’est en ceci que se trompoient les Epieu-