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Taine que ridicule de vouloir les détruire; c'est contrôler la nature, c’est réformer l'ouvrage de Dieu. Si Dieu disoit à l'homme d’anéantir les passions qu’il lui donne , Dieu voudroit et ne voudroit pas , il se contrediroit lui-même. Jamais il n’a donné cet ordre insensé, rieu de pareil n’est écrit dans le cœur humain; et ce que Dieu veut qu’un homme fasse, il ne le lui fait pas dire par un autre homme, il le lui dit lui-même, il l’écrit au fond de son cœur.
Or je trouverois celui qui voudroit empêcher les passions de naitre presque aussi fou que celui qui voudroit les anéantir; et ceux qui croiroient que tel a été mou projet jusqu’ici m’auroieut sûrement fort mal entendu.
Mais raisonneroit-onbien , si, de ce qu’il est dans la nature de l’homme d’avoir des passions, on alloit conclure que toutes les passions que nous sentons en nous et que nous voyons dans les autres sont naturelles? Leur source est naturelle, il est vrai ; mais mille ruisseaux étrangers l’ont grossie ; c’est un grand fleuve qui s’accroît sans cesse , et dans lequel on retrouveroit à peine quelques gouttes de ses premières eaux. Nos passions naturelles sont très bornées; elles sont les instruments de notre liberté , elles tendent à nous conserver. Toutes celles qui nous subjuguent et nous détruisent nous viennent d’ailleurs; la nature ne nous les donne pas, nous nous les approprions à son préjudice.
La source de nos passions , l'origine et le principe de toutes les autres , la seule qui naît avec l’homme et ne le quitte jamais tant qu’il vit, est l’amour de
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soi : passion primitive, innée, antérieure à tonte autre , et dont toutes les au très ne sont , en un sens , que des modifications. En ce sens toutes, si l’on veut, sont naturelles. Mais la plupart de ces modifications ont des causes étrangères sans lesquelles elles n'auroient jamais lieu ; et ces mêmes modifications, loin de nous être avantageuses, nous sont nuisibles; elles changent le premier objet et vont contre leur principe : c’est alors que l'homme se trouve hors de la nature , et se met en contradiction @vec soi.
L’amour de soi-même est toujours bon, toujours conforme à l’ordre. Chacun étant chargé spécialement de sa propre conservation , le premier et le plus important de ses soins est et doit être d’y veiller sans cesse : et comment y veillcroit-il ainsi, s’il n’y prenoit le plus grand intérêt?
Il faut donc que nous nous aimions pour nous conserver ; il faut que nous nous aimions plus que toute chose; et, par une suite immédiate du même sentiment , nous aimons ce qui nous conserve. Tout enfant s’attache à sa nourrice : Romulus devoit s’attacher à la louve qui l’avoit allaité. D’abord cet attachement est purement machinal. Ce qui favorise le bien-être d'un individu l’attire; ce qni lui nuit le repousse : ce n’est là qu’un instinct aveugle. Ce qui transforme cet instinct en sentiment , l’attachement en amour , l’aversion en haine , c’est l’intention manifestée de nous nuire ou de nous être utile. On ne se passionne pas pour les êtres insensibles qui ne suivent que l'impulsion qu'on leur donne : mais ceux dont on attend du bien ou du
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mal par leur disposition intérieure , par leur volonté, ceux que nous voyons agir librement pour oucontre,nous inspirent des sentiments semblables à ceux qu’ils nous montrent. Ce qui nous sert , on le cherche ; mais ce qui nous veut servir, on l'aime : ce qui nous nuit, on le fuit ; mais ce qui nous veut nuire , on le hait.
Le premier sentiment d’un enfant est de s’aimer lui-même ; et le second , qui dérive du premier , est d’aimer ceux qui l’approchent; car, dans l’état de foiblesse où il est, il ne connoit personne que par l’assistance et les soins qu’il reçoit. D’abord l’attachement qu’il a pour sa nourrice et sa gouvernante n’est qu’babitude. Il les cherche parcequ’ij a besoin d’elles et qu’il se trouve bien de les avoir ; c’est plutôt connoissance que bienveillance. Il lui faut beaucoup de temps pour comprendre que non seulement elles lui sont utiles , mais qu’elles veulent l’être ; et c’est alors qu’il commence à les aimer.
Un enfant est donc naturellement enclin à la bienveillance, parcequ’il voit que tout ce qui l’approche est porté à l'assister, et qu’il prend de cette observation l’habitude d’un sentiment favorable à son espece : mais , à mesure qu’il étend ses relations , ses besoins, ses dépendances actives ou passives, le sentiment de ses rapports à autrui s’éveille , et produit celui des devoirs et des préférences. Alors l’enfant devient impérieux , jaloux, trompeur , vindicatif. Si on le plie à l’obéissance . ne voyant point l’utilité de ce qu’on lui commande , il l’attribue au caprice , a l'intention de le tourmenter , et il se mutine. Si on lui obéit à lui-même : aussitôt que quej-
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que chose lui résiste , il y voit une rébellion , une intention de lui résister; il bat la chaise ou la table pour avoir désobéi. L'amour de soi . qui ne regarde qu’à nous , est content quand nos vrais besoins sont satisfaits : mais l’amour-propre , qni se compare , n’est jamais content et ne sauroit l itre, parceque ce sentiment, en nous préférant aux antres, exige aussi que les antres nous préfèrent à eux; ce qui est impossible. Voilà comment les passions douces et affectueuses naissent de l’amour de soi , et comment les passions haineuses et irascibles naissent de l’amour-propre. Ainsi ce qui rend l’homme essentiellement bon , est d’avoir peu de besoins , et de peu se comparer aux antres : ce qui le rend essentiellement méchant , est d’avoir beaucoup de besoins, et de tenir beaucoup à l’opinion. Sur ce principe il est aisé de voir comment on peut diriger au bien ou au mal toutes les passions des enlants et des hommes. Il est vrai que, ne pouvant vivre toujours seuls, ils vivront difficilement toujours bons : cette difficulté même augmentera nécessairement avec leurs relations ; et c’est en ceci sur-tout que les dangers de la société nous rendent l’art et les soins pins indispensables pour prévenir dans le coenr humain la dépravation qui nait de ses nouveaux besoins.
L’étude convenable à l’homme est celle de ses rapports. Tant qu’il ne se connoit que par son être physique, il doit s’étudier par ses rapports avec les choses : c’est l’emploi de son enfance : quand il commence à sentir son être moral, il doit s'étudier par ses rapports avec les hommes ; c'est l’emploi de
sa vie entière , à commencer au point où nous voilà parvenus.
Sitôt que l'homme a besoin d’une compagne, il n’est plus un être isolé, son cœur n’est plus seul. Toutes ses relations avec son espece , tontes les affections de son aine , naissent avec celle-là. Sa première passion lait bientôt fermenter les autres.
Le penchant de l’instiuct est indéterminé. Un sexe est attiré vers l’autre : voilà le mouvement de la nature. Le choix , les préférences , l’attachement personnel . sout l’ouviage des lumières , des préjugés , de 1 habitude : il faut du temps et des connoissances pour nous rendre capables d’amour : ou n’aime qu’après avoir jugé , on ne préféré qu’anrès avoir compare. Ces j ugementsse font sans qu’on s'enapperçoive , mais ils n’en sont pas moins réels. Le véritable amour, quoi qu’on eu dise, sera toujours honoré des hommes : car , bien que ses emportements nous égarent, bien qu’il n’exclue pas du cœur qui le sent des qualités odieuses et même qu’il en produise, il en suppose pourtant toujours d’estimables , sans lesquelles on seroit hors d’état de le sentir. Ce choix qu’on met en opposition avec la raison nous vient d'elle. On a fait l'Amour aveugle , pareequ’il a de meilleurs yeux que nous , et qu’il voit des rapports que nous ne pouvons appercevoir. l’our qui n’auroit nulle idée de mérite ni de beauté , toute femme seroit également bonne , et la première veuue seroit toujours la plus aimable. Loin que l'amour vienne de la nature , il est la réglé et le frein de ses penchants : c’est par lui
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qu’excepté l’objet aimé un sexe n’est plus rieu pour l’autre.
La préférence qu’on accorde , on veut l’obtenir ; l’amour doit être réciproque. Pour être aimé , il faut se rendre aimable; pour être préféré, i) faut se rendre plus aimable qu’un autre, plus aimable que tout autre , au moins aux yeux de l’objet aimé. De là les premiers regards sur ses semblables ; de là les premières comparaisons avec eux ; de là l’émulation , les rivalités , la jalousie. Un coeur plein d’un sentiment qui déborde aime à s’épancher : du besoin d’une maîtresse nait bientôt celui d’un ami. Ceiui qui sent combien il est doux d’être aimé voudroit l’être de tout le monde : et tous ne sauroient vouloir des préférences, qu’il n’y ait beaucoup de mécontents. Avec l'amour et l’amitié naissent les dissentions, l’inimitié, la haine. Du sein de tant de passions diverses je vois l’opinion s’élever un trône inébranlable , et les stupides mortels , asservis à son empire , ne fonder leur propre existence que sur les jugements d'autrui.
Etendez ces idées , et vous verrez d’où vient a notre amour-propre la forme que nous lui croyons naturelle ; et comment l'amour de soi , cessant d'être un sentiment absolu , devient orgueil dans les grandes âmes , vanité dans les petites , et dans tonies se nourrit sans cesse aux dépens du prochain. L’espece de ces passions n'avant point son germe dans le cœur des enfants , n’y peut naitre d’ellemème ; c’est nous seuls qui l’y portons . et jamais elles n’y prennent racine que par notre faute : mais il n’en est plus ainsi du cœur du jeune homme ;