‹ Vols. 1 & 2Chapitre 27 sur 53 · LIVRE IV. 10g · texte numérisé non relu

LIVRE IV. 10g

quoi que nous puissions faire, elles y uailront malgré nous. Il est donc temps de changer de méthode.

Commençons par quelques réflexions importantes sur l'ctat critique dont il s’agit ici. Le passage de l'enfance à la puberté n’est pas tellement déterminé par la naiure qu'il ne varie dans les individus selon les tempéraments, et dans les peuples selon les climats. Tout le monde sait les distinctions observées sur ce point eutre les pays chauds et les pays froids, et chacun voit que les tempéraments ardents sont formés plutôt que les autres : mais on peut se tromper sur les causes, et souvent attribuer au physique ;e | u’i 1 faut imputer au moral ; c’est un des abus les plus fréquents de la philosophie de notre siecle. Les instructions de la nature sont tardives et lentes; celles des hommes sont presque toujours prématurées. Dans le premier cas, les seus éveillent l’imagination, dans le second , l’imagination éveille les >ens ; elle leur donne une activité précoce qui ne peut manquer d’énerver , d’affoihlir d’abord les individus, puis l’espece même à la longue. Uue observation plus générale et plus sûre que celle de l’effet les climats, est que la puberté et la puissance du lexe est toujours plus hâtive chez les peuples in-* itrnits et policés, que chez les peuples ignorants et barbares (i). Les enfants ont une sagacité singu-

(i) « Dans les villes , dit M. de Buffon, et chez les gens

i aises, les enlants, accoutumés a des nourritures abon- ■ dautes et succulentes, arrivent plutôt a cet état; à la

ii campagne et dans le pauvre peuple, les enfants sont plus tardils, pareequ’ils sont mal et trop peu nourris; il leur

ï IO

liere pour démêler à travers tontes les singeries de la décence les mauvaises mœurs qu’elle couvre. Le langage épuré qu’on leur dicte , les leçons d’honnê* teté qn’on leur donne , le voile du mvstere qu’on affecte de tendre devant leurs veux, sont autant d’aiguillons à leur curiosité. A la maniéré dont on s’v prend, il est clair que ce qu’on feint de leur cacher n’est que pour le leur apprendre; et c’est, de toutes les instructions qu’on leur donne , celle qui leur prolite le mieux.

Consultez l’expérience, vous comprendrez à quel point cette méthode insensée accéléré l’ouvrage de la natnre et ruine le tempérament. C’est ici l’une des principales causes qui font dégénérer les races

a faut deux ou trois aunëes de plus ». (Ilist. nat., tome IV, page 238). J’admets l’observation, mais non l’explication, puisque dans les pavs où le villageois se nourrit très bien et mange beaucoup , comme dans le Valais, et même en certains cautonsmontueux de l’Italie, comme le Frioul, l’âge de puberté dans les deux sexes est également plus tardil qu’au sein des villes, où, pour satisfaire la vauité, l’on met souvent daus le mauger uue extrême parcimonie, et où la plupart font, comme dit le proverbe, habit de velours et ventre de son. On es' étonné dans ces montagnes de voir de grands garçons forts comme des hommes avoir encore la voix aigue et le menton sans barbe, et de grandes filles, d’ailleurs tri s lormées, n’avoir aucun signe périodique de leur sexe ; différence qui me parait venir uniquement de ce que, dans la simplicité de leurs mœurs, leur imagination, plus long-temps paisible et calme, fait plus tard fermenter leur sang, et rend leur tempérament moins précoce.

dans les villes. Les jeunes gens, épuisés de bonne heure , restent petits ,foibles ,inal faits , vieillissent au lieu de grandir , comme la vigne à qui l’on fait porter du fruit au printemps languit et meurt avant l’automne.

Il faut avoir vécu chez des peuples grossiers et simples pour conuoitre jusqu’à quel âge une heureuse iguorance y peut prolonger l’innocence des enfants. C’est un spectacle à-la-fois touchant et risible d’y voir les deux sexes, livrés à la sécurité de leurs cœurs, prolonger dans la Heur de l’âge et de la beauté les jeux naïfs de l’enfance, et montrer par leur familiarité même la pureté de leurs plaisirs. Quand eulin cette aimable jeunesse vient à se marier, les deux époux, se donnant mutuellement les prémices de leur personne , eu sont plus chers l’un à l'autre; des multitudes d’enfants sains et robustes deviennent le gage d’une union que rien n’allere, et le fruit de la sagesse de leurs premiers ans.

Si l’âge où l’homme acquiert la conscience de son sexe différé autant par l’effet de l’éducation que par l'action de la nature , il suit de là qu’on peut accélérer et retarder cet âge selon la maniéré dont on élevera les enfants ; et si le corps gagne ou perd de la consistance à mesure qu’on retarde ou qu’on accéléré ce progrès, il suit aussi que, plus on s’applique à le retarder, plus un jeune homme acquiert de vigueur et de force. Je ne parle encore que des effets purement physiques : on verra bientôt qu’ils ne se bornent pas là.

De ces réflexions je tire la solution de cette question si souvent agitée , s’il convient d’éclairer les

ni ÊMILÊ.

enfants de bonne henre snr les objets de leur curiosité, on s’il vaut mieux leur donner le change par de modestes erreurs. Je pense qu’il ne faut faire ni l'un ni l’autre. Premièrement , cette curiosité ne leur vient point sans qu’on y ait donné lien. Il faut donc faire ën sorte qu’ils ne l’aient pas. En second lieu , des questions qu’on n’est pas forcé de résoudre n’exigent point qu'on trompe celui qui les fait : il vaut mieux lui imposer silence que de lui répondre en mentant. Il sera peu surpris de cette loi , si l’on a pris soin de l’y asservir dans les choses indifférentes. Enlin, si l’on prend le parti de répondre, qne ce soit avec la plus grande simplicité, sans mvstere , sans embarras, sans Sourire. Il v a beaucoup moins de danger à satisfaire la curiosité dè l’enfant qu’à l'exciter.

Que vos réponses soient toujours graves, courtes, décidées, et sans jamais paroitre hésiter. Je n’ai pas besoin d’ajouter qu’elles doivent être vraies. On ne peut apprendre aux enfants le danger de mentir aux hommes , sans sentir , de la part des hommes , le danger plus grand de mentir aux enfants. Un seul mensonge avéré du maître à l’éleve ruineroit à jamais tout le fruit de l’éducation.

Une ignorance absolue sur certaines matières est peut-être ce qui conviendroit le mieux aux enfants .mais qu’ils apprennent de bonne heure ce qu’il est impossible de leur cacher toujours. U faut , ou que leur curiosité ne s’éveille en aucune maniéré , ou qu'elle soit satisfaite avant l’âge où elle n'est plus sans danger. Votre conduite avec votre éleve dépend beaucoup, en ceci, de sa situation particn-

liere , des sociétés qui l'environnent, des circonstances où l’on prévoit qn’il pourra se trouver, etc. Il importe ici de ne rien donner an hasard : et si vous u’étes pas sûr de lui faire ignorer jusqu’à seize ans la différence des sexes , ayez soin qu’il l’apprenne avant dix.

Je n’aime point qu’on affecte avec les enfants un langage trop épuré , ni qu’on fasse de longs détours , dont ils s’apperçoivent , pour éviter de donner aux choses leur véritable nom. Les bonnes mœurs, en ces matières , ont toujours beaucoup de simplicité; mais des imaginations souillées par le vice rendent l’oreille délicate, et forcent de rafïiner sans cesse sur les expressions. Les termes grossiers sont sans conséquence ; ce sont les idées lascives qu’il faut écarter.

Quoique la pudeur soit naturelle à l’espece humaine, naturellement les enfants n'en ont point. La pudeur ne naît qu’avec la connoissance du mal : et comment les enfants, qui n ont ni ne doivent avoir cette connoissance , auroient-ils le sentiment qui en est l'elfet? Leur donner des leçons de pudeur et d’honnêteté, c’est leur apprendre qu’il y a des choses honteuses et déshonnêtes ; c'est leur donner un désir secret de connoitre ces choses-là. Tôt ou tard ils en viennent à bout, et la première étincelle qui touche à l’imagination accéléré à coup sur l'embraseiuent des sens. Quiconque rougit est déjà coupable : la vraie innocence n’a honte de rien.

Les enfants n’ont pas les mêmes désirs que les hommes ; mais , sujets comme eux à la mal propreté qui blesse les sens , ils peuvent de ce seul assujettis-

ii4 ÉMILE.

sement recevoir les mêmes leçons de bienséance» Suivez l’esprit de la nature , qui, plaçant dans les mêmes lieux les organes des plaisirs secrets et ceux des besoins dégoûtants , nous inspire les mêmes soins à différents âges , tantôt par une idée et laniést par une autre ; à l’bomrae par la modestie, à l'eniant par la propreté.

Je ne vois qu’un bon moyen de conserver aux enfants leur innocence; c’est que tous ceux qui les entourent la respectent et l’aiment. Sans cela, toute la retenue dont on tâebe d’user avec eux se dément tôt ou tard; un sourire, un cliu-d’ueil, un geste échappé, leur disent tout ce qu’on cherche à leur taire ; il leur suffit pour l'apprendre de voir qu’on le leur a voulu cacher. La délicatesse de tours et d’expressions dont se serrent entre eux les gens polis, supposant des lumières que les enfants né doivent point avoir, est tout-à-fait déplacée avec eux : mais quand on honore vraiment leur simplicité , l’on prend aisément , en leur parlant , celle des termes qui leur conviennent. Il y a une certaine naïveté de langage qui sied et qui pl ait à l'innocence : voilà le vrai ton qui détourne un enfant d’une dangereuse curiosité. En lui parlant simplement de tout , on ne lui laisse pas soupçonner qu il reste rien de pins à lui dire. En joignant aux mots grossiers les idées déplaisantes qui leur conviennent , on etoufie le premier feu de l'imagination : on ne lui défend pas de prononcer ces mots et d’avoir ces idées : mais on lui donne , sans qu il y songe , de la répugnance à les rappeler. Et combien d’embarras celte liberté naïve ne sauve-l-clle

us

point à cenx qui , la tirant de leur propre coeur , disent toujours ce qu’ il faut dire, et le disent toujours connue ils l’out senti !

Comment se font les enfants ? Question embarrassante qui vient assez, naturellement aux entants, et dont la réponse indiscrète ou prudente décide quelquefois de leurs moeurs et de leur santé ponr toute leur vie. La maniéré la plus courte qu’une mere imagine pour s’en débarrasser sans tromper son fils est de lui imposer silence. Cela seroitbou, si on l’y eût accoutumé de longue main dans des questions indifférentes, et qu’il ne soupçonnât pas du mvstere à ce nouveau ton. Mais rarement elle s’en tient là. C’est le secret des gens mariés , lui dirat-elle ; de petits garçons ne doivent point être si curieux. Yoilà qnr est fort bien pour tirer d’embarras la mere : mais qu’elle sache que , piqué de cet air de mépris, le petit garçon n’atira pas un moifieut de repos qu’il n’ait appris le secret de-; gi ns mariés , et qu’il ne tardera pas de l’apprendre.

Qu’on me permette de rapporter une réponse bien différente que j’ai entendu faire à la même question, et qui me frappa d’autant plus . qu’elle partoit d’une femme aussi modeste dans ses discours que dans ses maniérés , mais qui savoit au besoin fouler aux pieds, pour le bien de son fils et pour la vertu , la fausse crainte du blâme et 1rs vains propos des plaisants. Il n’v avoil pas long-temps que l’enfant avoit jeté par les urines une petite pierre qui lui avoit déchiré l’uretre; mais le mal passé étoit oublié. Maman , dit le petit étourdi, comment se font les enfants ? Mon fus , répond la mere sans hésiter , les

j 16 ÉMILE.

femmes les pissent avec des douleurs qui leur codten quelquefois la mie. Que ics (bus rient, que les sot soient scandalisés; mais que les sages cherchent s jamais ils trouveront une réponse plus judicieuse e qui aille mieux à ses lins.

D’abord l'idée d’un besoin naturel et connu d l’enlant détourne celle d’une opération mystérieuse Les idées accessoires de la douleur et de la moi couvrent celle-là d’un voile de tristesse qui amorti l’imagination et réprime la curiosité : tout port l’esprit sur les suites de l’accouchement , et no pas sur ses causes. Les infirmités de la nature ht maine , des objets dégoûtants , des images de son fiance, voilà les éclaircissements où mene cette r< ponse , si la répugnance qu’elle inspire permet l’enfant de les demander. Par où l’inquiétude d< désirs aura-t-elle occasion de naître dans des entr tiens ainsi dirigés ? et cependant vous vovez que 1 vérité n’a point été altérée , et qn’ou n’a point e besoin d’abuser son éleve au lieu de l’instruire.

Vos enfants lisent ; ils prennent dans leurs Je< tares des connoissances qu’ils n’auroient pas s’i n’avoient point lu. S’ils étudient , l’imaginatio s’allume et s’aiguise dans le silence du cabinet. S’i vivent dans le monde , ils entendent un jarge bizarre , ils voient des exemples dont ils sont fraj pés : ou leur a si bien persuadé qu’ils étoient bon mes , que , dans tout ce que font les hommes en lei présence, ils cherchent aussitôt comment cela pei leur convenir : il faut bien que les actions d’autri leur servent de modèle , quand les jugements d’ai trui leur servent de loi. Des domestiques au’on là

LITRE IT. n7

dépendre d’eux, par conséquent intéressés à leur plaire , leur font la cour aux dépens des bonnes mœurs ; des gouvernantes rieuses leur tiennent à quatre ans des propos que la plus effrontée n’oseroit leur tenir à quinze. Rientôt elles oublient ce qu’elles ont dit; mais ils n’oublient pas ce qu'ils ont entendu. Les entretiens polissons préparent les mœurs libertines : le laquais frippon rend l’enfant débauché; et le secret de l'nn sert de garant à celui de l’autre.

L’enfant élevé selon son âge est seul. Il ne connoit d’attachements que cens de l’habitude ; il aime sa sœur comme sa montre, et son ami comme son chien. Il ne se sent d’aucun sexe, d’aucune espece : l’homme et la femme lui sont également étrangers ; il ne rapporte à lui rien de ce qu’ils font ni de ce qu’ils disent; il ne le voit ni ne l'entend, ou n’v fait nulle attention; leurs discours ne l’intéressent pas pins que leurs exemples : tout cela n’est point fait pour lui. Ce n’est pas une erreur artificieuse qu’on lui donne par cette méthode , c’est l’ignorance de la nature. Le temps vient où la même nature prend soin d’éclairer son éleve; et c’est alors seulement qu’elle l’a mis en état de profiter sans risque des leçons qu'elle lui donne. Voilà le principe : le détail des réglés n'est pas de mon sujet , et les moyens que je propose en vue d’autres objets servent encore d’exemple pour celui-ci.

Vonlez-vous mettre l’ordre et la réglé dans les passions naissantes? étendez l'espace dînant lequel elle.s se développent , afin qu'elles aient le temps de s arranger à mesure qu'elles naissent. Alors ce n'est

nS ÉMILE.

pas l’homme qni les ordonne, c’est la nature ellemême ; votre soin n’est que de la laisser arranger son travail. Si votre éleve étoit seul, vous n’auriez rien à faire ; mais tout ce qui l’environne enflamme son imagination. Le torrent des préjugés l’entraîne : pour lî retenir il faut le pousser en sens contraire. Il faut que le sentiment enchaîne l'imagination, et que la raison fasse taire l’opinion des hommes. La source de tontes les passions est la sensibilité; l’imagination détermine leur pente. Tout être qni sent ses rapports doit être aiiecté quand ces rapports s’altèrent , et qu’il en imagine ou qu’il en croit imaginer de plus convcn .Lies a sa nature. (Je sont les erreurs de l’imagination qui transforment en vices les passions de tous les êtres bornés, même des an<*es. s’il v en a : car il faudroit qu’ils connussent la nature de tous les êtres pour savoir quels rapports conviennent le mieux à la leur-

Voici donc le sommaire de toute la sagesse humaine dans l’usage des passions ; i°. sentir les vrais rapports de 1 homme tant dans 1 espece que dans l’individu ; 2°. ordonner toutes les affections de l ame selon ces rapports.

Mais l’homme est-il maître d’ordonner ses affections selon tels ou tels rapports ? Sans doute , s il est maître de diriger son imagination sur tel ou tel objet, ou de lui donner telle ou telle habitude. D’ailleurs il s'agit moins ici de ce qu’un homme peut faire sur lui-même , que de ce que nous pouvons faire sur notre éleve par le choix des circonstances où nous le plaçons. Exposer les moyens

propres à le maintenir dans l’ordre de la nature , c’est dire assez comment il en peut sortir.

Tant que sa sensibilité reste bornée à son individu , il n’y a rien de moral dans ses actions; ce n’est que quand elle commence à s’étendre hors de lui , qu’il prend d’abord les sentiments, et ensuite les notions du bien et du mal , qui le constituent véritablement homme et partie intégrante de son espece. C’est donc à ce premier point qu’il laut d’a bord fixer nos observations.

Elles sont difficiles en ce que, pour les faire, il faut rejeter les exemples qui sont sons nos yeux , et chercher ceux oit les dévelopj ements successifs se font selon l'ordre de la nature.

Uu enfant façonné, poli, civilisé, qui n’attend que la puissance de mettre en œuvre les instructions prématurées qu’il a reçues , 11e se trompe jamais sur le moment où cette puissance lui survient. Loin de l’attendre il l’accélere ; il donne à son sang une fermentation précoce ; il sait quel doit être l’objet de ses désirs long-temps même avant qu’il les éprouve. Ce n’est pas la nature qui l’excite , c’est lui qui la force : elle n’a plus rien à lui apprendre eu le faisant homme ; il l’étoit par la pensée long-temps avant de l’être en effet.

La véritable marche de la nature est plusgraduelle et plus lente. Peu-à peu le sang s’enflamme , les esprits s’élaborent , le tempérament se forme. Le sage ouvrier qui dirige la fabrique a soin de perfectionner tous ses instruments avant de les mettre en çeuvre : une longue inquiétude précédé les premiers

désirs , une longue ignorance leur donne le change ; on désiré sans savoir quoi. Le sang fermente et s’agite ; une surabondance de vie cherche à s’étendre an-dehors. L’œil s'anime et parcourt les antres êtres; on commence à prendre intérêt à ceux qui nous environnent; on commence à sentir qu’on n’est pas fait pour vivre seul : c’est ainsi que le coeur s’ouvre aux affections humaines, et devient capable d’attachement.

Le premier sentiment dont un jeune homme élevé soigneusement est susceptible n’est pas l’amonr , c’est l’amitié. Le premier acte de son imagination naissante est de lui apprendre qu’il a des semblables, et l’espece l’afïecte avant le .• -exe. Voilà donc un antie avantage de l’innocence prolongée : c'est de profiter de la sensibilité naissante pour jeter dans le cirnr du jeune adolescent les premières semences de l'humanité. Avantage d’autant plus précieux , que c’est le seul temps de la vie où les mêmes soins puissent avoir un vrai succès.

.l’ai toujours vu que les jeunes gens corrompus de bonne heure, et livrés aux femmes et à la débauche, étoient inhumains et cruels; la, fougue du tempérament les rendoit impatients , vindicatifs., furieux : lenr imagination .pleine d'un seul objet , te refusoit à tout le reste; ils ne connoissoient ni pitié ni miséricorde; ils auroient sacrili j pei e , rnere. et l'univers entier, an moindre de leurs plaisirs. Au contraire , un jeune homme é!e\ é dans une heureuse simplicité est porté par les premiers mouvements de la nature vers les passions tendres et affectueuses : son cœur compatissant s’émeut sur les peines de scs

semblables ; il tressaille d’aise quand il revoit son camarade ; ses bras savent trouver des étreintes caressantes , ses veux savent répandre des larmes d’attendrissement ; il est sensible à la honte de déplaire , au regret d'avoir offensé. Si l'ardeur d’un sane qui s’enflamme le rend vif, emporté, colere , on voit , le moment d’après, toute la bonté de son cœur dans l'effusion de son repentir ; il pleure , il gémit sur la blessure qu’il a faite ; il voudroit au prix de son sang racheter celui qu’il a versé : tout son emportement s’éteint, toute sa lierté s’humilie devant le sentiment de sa faute. Est-il offensé lui-même? au fort de sa fureur, une excuse . un mot le désarme; il pardonne les torts d'autrui d’aussi bon cœur qu’il répare les siens. L'adolescence n’est l ige ni de la vengeance ni de la haine ; elle est celui de la commisération, delà clémence, de la générosité. Oui, je le soutiens, et je ne crains point d’être démenti par l’expérience , un enfant qui n’est pas mal né , et qui a conservé jusqu’à vingt ans son innocence , est à cet âge le plus généreux, le meilleur, le plus aimant et le plus aimable des hommes. On ne vous a jamais rien dit de semblable ; je le crois bien : vos philosophes , élevés dans toute la corruption des colleges , n’ont garde de savoir cela.

C'est la foiblesse de l’homme qui le rend sociable; ce sont nos misères communes qui portent nos cœurs à l’humanité : nons ne lui devrions rien si nous n’étions pas hommes. Tout attachement est un signe d’insu/lisance : si chacun de nous n’avoit nul besoin des autres, il ne songeroit encre à s’unir à eux. Ainsi de notre infirmité même naît notre frêle bon-

i-22 ÉMILE

Leur. L'a être 'vraiment heureux est an être solitaire; Dieu seul jouit tl'un bonheur absolu : mais qui de nous en a l’idée? Si quelque être imparfait pouvoit se suffire à lui-même, de quoi jouiroit-il selon nous ? Il seroit seul , il seroit misérable, .le ne conçois pas que celui qui n’a besoin de rien puisse aimer quelque chose : je ne conçois pas que celui qui n’aime rien puisse être heureux.

Il suit de là que nous nous attachons à nos semblables moins par le sentiment de leurs plaisirs que par celui de leurs peines; car nous y voyons bien mieux l’identité de notre nature et les garants de leur attachement pour nous. Si nos besoins communs nous unissent par intérêt, nos tniseres communes nous unissent par affection. L’aspect d’un homme heureux inspire aux antres moins d'amour que d’envie; on l’accuseroit volontiers d’usurper un droit qu’il n’a pas en se faisant un bonheur exclusif; et l’amour-propre souffre encore en nous faisant sentir que cel homme n’a nul besoin de nous. Mais qui est-ce qui ne plaint pas le malheureux qu’il voit souffrir? Qui est-ce qui ne voudroit pas le délivrer de ses maux s’il n’en coûtoit qu’un souhait pour cela? L’imagination nous met à la place du misérable plutôt qu’à celle de l’homme heureux ; on sent que l'un de ces étals nous touche de plus près que l'autre. La pitié est douce , pareequ’en se mettant à la place de celui qui souffre on sent pourtant le plaisir de ne pas souffrir comme lui. L'envie est amere, en ce que l’aspect d’un homme heureux, loin de mettre l’envieux à sa place , lui donne le regret de n'y pas être. Il semble que Lan nous exempte des

LITRE IT. ia3

maux qu'il souffre, et que l’autre nous ôte les Liens dont il jouit.

Youlet-vous donc exciter et nourrir dans le cœur d’un jeaae homme les premiers mouvements de la sensibilité naissante, et tourner son caractère vers la bienfaisance et sers la bonté ? n’allez point faire germer en lui l’orgueil, la vanité, l’envie, par la trompeuse image du bonheur des hommes : n’exposez point d’abord à ses yeux la pompe des cours, le faste des palais , l’atfait des spectacles ; ne le promeuez point dans les cercles , dans les brillantes assemblées ; ne lui montrez l’extérieur de la grande société qu’après l’avoir mis en état de l’apprécier en elle- même. Lui montrer le monde avant qu’il counoisse les hommes , ce n’est pas le former ; c’est le corrompre : ce n’est pas l’instruire , c’est le tromper.

Les hommes ne sont naturellement ni rois , ni grands . ni courtisans , ni r.ches ; tous sont nés nus et pauvres , tous sujets aux miseres de la vie , aux chagrins, aux maux, aux besoins, aux douleurs de tonte espece ; -nlin tons sont condamnes à la mort, Yoilà ce qui est vraiment de l'homme ; voilà de quoi nul mortel n’est exempt. Commencez donc par étudier de la nature humaine ce qui en est le plus inséparable, ce qui constitue le mieux l’humanité.

A seize ans l’adolescent sait ce que c’est que soulfrir, car il a souffert lui-même; mais à peine sait-il que d’autres êtres souffrent aussi : le voir sans le sentir n’est pas le savoir ; et , comme je l’ai dit cent fois, l’enfant, n'imaginant point ce que sentent les autres , ne conuoât de maux que les siens : mais

quand le premier développement des sens allume en lui le (eu de l'imagination , il commence à se sentir dans ses seinLlables , à s’émouvoir de leurs plaintes , et à souffrir de leurs douleurs. C’est alors que le triste tableau de rhnmanilé souffrante doit porter à son cœur le premier attendrissement qu’il ait jamais éprouvé.

Si ce moment n’est pas facile à remarquer dans tos enfants, à qui vous en prenez-vous? Tous les instruisez de si bonne heure à jouer le senliment , vous leur en apprenez sitôt le langage, que, parlant toujours sur le même tou, ils tournent vos leçons contre vous-mêmes , et ne vous laissent nul moyen de distinguer quand, cessant de mentir, ils commencent à sentir ce qu’ils disent. Mais voyez mon Emile ; à l’âge où je l’ai conduit, il n’a ni senti ni menti. Avant de savoir ce que c’est qu’aimer, il n’a dit à personne , Je 'vous aime bien ; on ne lui a point prescrit la contenance qu’il devoit prendre en entrant dans la chambre de son pere , de sa mere , on de son gouverneur malade ; on ne lui a point montré l’art d’affecter la tristesse qu’il n’avoit pas. Il n’a feint de pleurer sur la mort de personne; car il ne sait ce que c’est que mourir. La meme insensibilité qu’il a dans le cœur est aussi dans ses maniérés. Indifférent à tout, hors à lui-même, comme tous les autres enfants, il ne prend intérêt à personne; tout ce qui le distingue, e-.t qu’il ne veut point paroitve en prendre, et qu il n’est pas faux comme eux.

Emile , ayant peu réfléchi sur les êtres sensibles, saura tard ce que c’est que souffrir et mourir. Les

Page 1