TROISIEME MAXIME
« La pitié qu’on a du mal d’autrui ne se mesure >as sur la quantité de ce mal, mais sur le sentiment [u’on prête à ceux qui le souffrent. »
On ne plaint un malheureux qu’autant qu’on •roi t qu’il se trouve à plaindre. Le sentiment phyique de nos maux est plus borné qu’il ne semble ; uais c’est par la mémoire qui nous en fait sentir la ontinuité , c’est par l'imagination qui les étend sur 'avenir , qu’ils nous rendent vraiment à plaindre, foilà, je pense, une des causes qui nous endurissent plus aux maux des animaux qu’à ceux des ouïmes , quoique la sensibilité commune dût éga- ;ment nous identifier avec eux. On ne phiint guère n cheval de charretier dans son écurie , pareequ’on e présume pas qu’en mangeant son foin il songa
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aux coups qu’il a reçus et aux fatigues qui l’attendent. Un ne plaint pas non plus un mouton qu’on roit paître, quoiqu’on sache qu’il sera bientôt égorgé , parcequ’on juge qu’il ne prévoit pas son sort. Par extension , l’on s’endurcit ainsi sur le sort des hommes ; et les riches se consolent du mal qu'ils font aux pauvres , en les supposant assez, stupides pour n'en rien sentir. Ln général , je juge du prix que chacun met au bonheur de ses semblables par le cas qu’il paroi t faire d’eux. Il est naturel qu'on fasse bon marché du bonheur des gens qu’on méprise. USe vous étonnez donc plus si les politiques parlent du peuple avec tant de dédain, ni si la plupart des philosophes affectent de faire l’homme si méchant.
C’est le peuple qui compose le genre humain ; c« qui n’est pas peuple est si peu de chose, que ce n’est pas la peine de le compter. L’homme est le mêm« dans tous les états : si cela est, les états les plus nombreux méritent le plus de respect. Devant celui qui pense , tontes les distinctions civiles disparoissent : il voit les mêmes passions, les mêmes sentiments dans le goujat et dans l’homme illustre ; il n’v discerne que leur langage, qu’un coloris pins oc moins apprêté; et si quelque di férence essentielle les distingue, elle est au préjudice des plus dissimulés. Le peuple se montre tel qu’il est, et n est pa; aimable : mais il faut bien que les gens du monde s« déguisent ; s’ils se montroient tels qu’ils sont, il; feroient horreur.
Il y a, disent encore nos sages, même dose et honhenr et de peine dans tons les états. Maxime aussi funeste qu’insoutenable ; car, si tous sont éga
lement heureux , qu’ai-je besoin de m’incommoder pour personne ? Que chacun reste connue il est ; que l’esclave soit maltraité , que l’infirme souffre , que le gueux périsse : il n’y a rien à gagner pour eux à changer d’état. Ils font l’énumération des peines du riche, et montrent l'inanité de ses vains plaisirs : quel grossier sophisme ! Les peines du riche ne lui viennent point de son état, mais de lui seul, qui en abuse. Fùt-il plus malheureux que le pauvre même, il n’est point à plaindre, parceque ses maux sont tous son ouvrage, et qu’il ne tient qu’à lui d’èti* heureux. Mais la peine du misérable lui vient des choses , de la rigueur du sort qui s’appesantit sur lui. 11 n’y a poiut d’habitude qui lui puisse ôter le sentiment physique de la fatigue , de l’épuisement , de la faim : le bon esprit ni la sagesse ne servent de rien pour l’exempter des maux de son état. Que gagne Epictete de prévoir que son maître va lui casser la jambe ? La lui casse-t-il moins pour cela ? 11 a par-dessus son mal le mal de la prévoyance. Quand le peuple scroit aussi sensé que nous le supposons stupide , que pourroit-il être autre que ce qu’il est ? Que pourroit-il faire autre que ce qu’il fait ? Etudiez les gens de cet ordre, vous verrez que , sous un autre langage, ils ont autant d’esprit et plus de bon sens que vous. Respectez donc votre espece ; songez qu’elle est composée essentiellement de la collection des peuples; que, quand tous les rois et tous les philosophes en seioient ôtés, il n’y paroitroit guère, et que les choses n’en iroient pas plus mal. En un mot, apprenez à votre éleve à aimer tous les hommes , et meme ceux qui les déprisent ; faites eu sorte
i3a EMILE.
qu’il ne se place dans aucune classe', mais qu’il se
retrouve dans toutes : parlez devant lui du genre
humain avec attendrissement, avec pitié même, mais
jamais avec mépris. Homme, ne déshonore point
l’homme.
C’est par ces routes et d’autres semblables , bien contraires à celles qui sont fravées, qu’il convient de pénétrer dans le cœur du jeune adolescent pour y exciter les premiers mouvements de la nature , le développer et l’étendre sur ses semblables ; à quoi j’ajoute qu’il importe de mêler à ces mouvements le moins d’intérêt personnel qu’il est possible ; surtout point de vanité , point d’émulation , point de gloire , point de ces sentiments qui nous forcent de nous comparer aux autres ; car ces comparaisons ne se font jamais sans quelque impression de haine contre ceux qui nous disputent la préférence, ne lùt-ce que dans notre propre estime. Alors il faut s’aveugler ou s’irriter , être un méchant ou un sot : tâchons d’éviter cette alternative. Ces passions si dangereuses naîtront tôt ou tard, me dit-on, malgré nous. Je ne le nie pas ; chaque chose a son temps et son lieu ; je dis seulement qu’on ne doit pas leur aider à naître,
Yoilà l’esprit de la méthode qu’il faut se prescrire. Ici les exemples et les détails sont inutiles , parcequ’ici commence la division presque infinie des caractères, et que chaque exemple que je donnerois ne conviendroit pas peut-être à un sur cent mille. C’est à cet âge aussi que commence , dans l’habile rnaitre , la véritable fonction de l’observateur et du philosophe qui sait l'art de sonder les cœurs en tra-
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vaillant à les former. Tandis que le jeune homme ne songe point encore à se contrefaire, et ne l'a point encore appris, à chaque objet qu’on lui présente on voit dans son air, dans ses yeux , dans son geste , l'impression qu’il en reçoit; on lit sur son visage tous les mouvements de son ame : à force de les épier, on parvient à les prévoir, et enlin à les diriger.
On remarque en général que le sang , les blessures, les cris, les gémissements, l’appareil des opérations douloureuses , et tout ce qui porte aux sens des objets de souffrance, saisit plutôt et plus généralement tous les hommes. L’idée de destruction , étant plus composée, ne frappe pas de même; l’image de la mort touche plus tard et plus foiblement , parceque nul n’a pardevers soi l’expérience de mourir : il faut avoir vu des cadavres pour sentir les angoisses des agonisants. Plais quand une fois cette image s’est bien formée dans notre esprit , il n’y a point de spectacle plus horrible à nos veux, soit à cause de l’idée de destruction totale qu’elle donne alors par les sens, soit parceque , sachant que ce moment est inévitable pour tous les hommes, on se sent plus vivement affecté d’une situation à laquelle on est sur de ne pouvoir échapper.
Ces impressions diverses ont leurs modifications , leurs degrés, qui dépendent du caractère particulier de chaqne individu et de ses habitudes antérieures ; mais elles sont universelles, et nul n’en est tout-àfait exempt. Il en est de plus tardives et de moins générales, (pii sont plus propres aux âmes sensibles ce sont celles au’on reçoit des peines morales , des
douleurs internes, des afflictions, des langueurs, de la tristesse. Il y a des gens qui ne savent être émus que par des cris et des pleurs ; les longs et sourds gémissements d’un cœur serré de détresse ne leur ont jamais arraclié des soupirs ; jamais l'aspect d’une contenance abattue , d’un visage bave et plombé , d’un œil éteint et qui ne peut plus pleurer, ne les fit pleurer eux-mêmes; les maux de l’amc ne sont rien pour eux : ils sont jugés, la lenr ne sent rien ; n’atteudez d’eux que rigueur inflexible , endurcissement, cruauté. Ils pourront être intégrés et justes, jamais cléments, généreux, pitoyables. Je dis qu’ils pourront être justes , si toutefois un homme peut l’être quand il n’est pas miséricordieux.
Mais ne vous pressez pas de juger les jeunes gens par cette réglé, sur-tout ceux qui, ayant été élevés comme ils doivent l’être, n’ont aucune idée des peines morales qu’on ne leur a jamais fait éprouver ; car, encore une fois, ils ne peuvent plaindre que les maux qu’ils connoissem : et cette apparente insensibilité , qui ne vient que d’ignorance, se change bientôt en attendrissement quand ils commencent à sentir qu’il y a dans la cie humaine mille douleurs qu’ils ne connoissoient pas. Pour mon Emile , s’il a eu de la simplicité et du bon sens dans son enfance , je suis bien sur qu’il aura de l’ame et-de la sensibilité dans sa jeunesse; car la vérité des sentiments tient beaucoup à la justesse des idées.
Mais pourquoi le rappeler ici P Plus d’un lecteur me reprochera sans doute l’oubli de mes premières résolutions et du bonheur constant que j’avois prc-
mis à mon éleve. Des malheureux , des mourants , des spectacles de douleur et de misere, quel bonheur, quelle jouissance pour un jeune cœur qui naît à la vie ! Son triste instituteur, qui lui destinoit une éducation si douce , ne le fait naître que pour souffrir. Voila ce qu’on dira. Que m'importe? J’ai promis de le rendre heureux , non de faire qu’il parût l’être. Est-ce nia faute si , toujours dupes de l’apparence , vous la prenez pour la réalité.
Prenons deux jeunes gens sortant de la première éducation , et entrant dans le monde par deux portes directement opposées. L’un monte tout-à-coup sur l’Olympe , et se répand dans la plus brillante société ; on le mene à la cour, chez les grands, chez les riches , chez les jolies femmes. Je le suppose fêté par-tout , et je n'examine pas l’effet de cet accueil sur sa raison ; je suppose qu’elle y résiste. Les plaisirs volent au-devant de lui , tous les jours de nouveaux objets l’amusent, il se livre à tout avec un intérêt qui vous séduit. Vous le voyez atteutif, empressé, curieux; sa première admiration vous frappe ; vous l’estimez content : mais voyez l’état de son ame ; vous croyez qu’il jouit , moi je crois qu’il souffre.
Qu’apperçoit-il d’abord en ouvrant les veux? Des multitudes de prétendus biens qu'il ne conuoissoit pas , et dont la plupart, n'étant qu’un moment à sa portée , ne semblent se montrer à lui que pour lui donner le regret d’en être privé. Se promcne-t-il dans un palais ? vous voyez à son inquiété curiosité qu'il se demande pourquoi sa maison paternelle n’est pas ainsi. Toutes ses questions vous disent
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qu’il se compare sans cesse au maître de cette maison ; et tout ce qu’il trouve de mortifiant pour lui dans ce parallèle aiguise sa vanité en la révoltant. S’il rencontre un jeune homme mieux mis qne lui , je le vois murmnrer en secret contre l'avarice de ses parents. Est-il plus paré qu’un autre ? il a la donleur de voir cet autre l’effacer ou par sa naissance on par son esprit , et toute sa dorure humiliée devant un simple habit de drap. Brille-t-il seul dans une assemblée ? s’éleve-t-il sur la pointe du pied pour être mieux vu ? Qui est-ce qui n’a pas une disposition secrete à rabaisser l’air superbe et vain d’un jeune fat ? Tout s’unit bientôt comme de concert : les regards inquiétants d’un homme grave , les mots railleurs d'un caustique , ne tardent pas d’arriver jusqu’à lui; et, ne fùt-il dédaigné que d’un seul homme, le mépris de cet homme empoisonne à l’instant les applaudissements des autres.
Donnons-lui tout , prodiguons-lui les agréments, le mérite ; qu’il soit bien fait, pleiu d’esprit, aimable : il sera recherché des femmes ; mais en le recherchant avant qu’il les aime , elles le rendront plutôt fou qu’amoureux : il aura des bonnes fortunes ; mais il n’aura ni transports ni passion pour les goûter. Ses désirs toujours prévenus , u’a-yant jamais le temps de naître au sein des plaisirs, il ne sent que l’ennui de la gêne : le sexe fait pour le bonheur du sien le dégoûte et le rassasie , même avant qu’il le connoisse; s’il continue à le voir, ce n’est plus que par vanité; et quand il s’y attacheroit par un goût véritable , il ne sera pas seul jeune, seul
brillant , seul aimable , et ne trouvera pas toujours dans ses maîtresses des prodiges de fidélité.
Je ne dis rien des tracasseries , des trahisons, des noirceurs , des repentirs de toute espece inséparables d’une pareille vie. L’expérience du monde en dégoûte, on le sait; je ne parle que des ennuis attachés a la première illusion.
Quel contraste pour celui qui , renfermé jusqu’ici dans le sein de sa famille et de ses amis , s’est vu l’unique objet de toutes leurs attentions, d’entrer tout-à-coup dans un ordre de choses où il est compté pour si peu ; de se trouver comme noyé dans une sphere étrangère, lui qui fit si long-temps le centre de la sienne ! Que d’affronts , que d'humiliations ne faut-il pas qu’il essuie avant de perdre , parmi les inconnus, les préjugés de son importance pris et nourris parmi les siens ! Enfant , tout lui cédoit, tout s’empressoit autour de lui : jeune homme , il faut qu’il cede à tout le monde ; ou, pour peu qu il s’oublie et conserve ses anciens airs, que de dures leçons vont le faire rentrer en lui-même ! L’habitude d’obtenir aisément les objets de ses désirs le porte à beaucoup desirer, et lui fait seDtir des privations continuelles. Tout ce qui le flatte le tente; tout ce que d’autres ont, il voudroit l’avoir; il convoite tout , il porte envie à tout le monde , il voudroit dominer par-tout ; la vanité le ronge , l’ardeur des désirs effrénés enflamme son jeune coeur; la jalousie et la haine y naissent avec eux ; toutes les passions dévoi antes y prennent à-la-fois leur essor ; il en porte l’agitation dans le tumulte du monde; il la
rapporte avec lai tous les soirs ; il rentre mécontent de lai et des autres; il s’endort plein de mille vains projets , troublé de mille fantaisies ; et son orgueil lui peint jusque dans ses songes les chimériques biens dont le désir le tourmente , et qu’il ne possédera de sa vie. oilà votre éleve : vovons le mien.
Si le premier spectacle qui le frappe est un objet de tristesse, le premier retour sur lui-même est un sentiment de plaisir. En voyant de combien de maux il est exempt, il se sent plus heureux qu’il ne pensoit 1 être. Il partage les peines de ses semblables ; mais ce partage est volontaire et doux. Il jouit à-la-fois de la pitié qu'il a pour leurs maux , et du bonheur qui 1 en exempte : il se sent dans cet état de force qui nous étend au-delà de nous, et nous fait porter ailleurs l’activité superflue à notre bien-être. Pour plaindre le mal d’autrui, sans doute il faut le connoitre, mais il ne faut pas le sentir. Quand on a souffert, on qu’on craint de souffrir, on plaint ceux qui souffrent ; mais tandis qu’on souffre , on ne plaint que soi. Or si , tous étant assujettis aux miseres de la vie, nul n'accorde aux autres que la sensibilité dont il n a pas actuellement besoin pour lui-même , il s’ensuit qne la commisération doit être un sentiment très doux, puisqu'elle dépose en notre faveur; et qu’au contraire un homme dur est toujours malheureux, puisque 1 état de sou cœur ne lui laisse aucune sensibilité surabondante qu’il jmisse accorder aux peines d’autrui.
Nous jugeons trop du bonheur sur les apparences : nous le supposons où il est le moins ; nous
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le cherchons où il ne sauroit être : la gaieté u’en est qu’un signe très équivoque. Un homme gai n’est souvent qu’un infortuné qui cherche à donner le chance aux autres et à s’étourdir lui -même. Ces gens si riants, si ouverts, si sereins dans un cercle , sont presque tous tristes et grondeurs chez eux, et leurs domestiques portent la peine de l’amusement qu’ils donnent à leurs sociétés. Le vrai contentement n’est ni gai ni folâtre; jaloux d’un sentiment si doux, en le goûtant on y pense, on le savonre,on craint de l’évaporer. Un homme vraiment heureux ne parle guere et ne rit guère ; il resserre , pour ainsi dire, le bonheur autour de sou cœur. Les jeux bruyauts, la turbulente joie, voilent les dégoûts et l’ennui. Mais la mélancolie est amie de la volupté : l’attendrissement et ies larmes accompagnent les plus douces jouissances , et l’excessive joie elle-même arrache plutôt des pleurs que des ris.
Si d’abord la multitude et la variété des amusements paroit contribuer au bonheur , si l’uniformité d’une vie égale paroit d’abord ennuyeuse; en y regardant mieux, on trouve, au contraire, que la plus douce habitude de l’ame consiste dans une modération de jouissance qui laisse peu de prise au désir et au dégoût. L’inquiétude des désirs produit la curiosité, l’inconstance; le vuide des turbulents plaisirs produit l’ennui. Ou ne s’ennuie jamais de son état quand on n’eu connoit point de [tins agréable. De tous les hommes du monde, les sauvages sont les moins curieux et les moins ennuyés ; tout leur est indifférent : ils ne jouissent pas des choses ,
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mais d’eux ; ils passent leur vie à ne lien faire, et ne s’ennuient jamais.
L’homme dn monde est tout entier dans son masque. N’étant presque jamais en lui-même, il y est toujours étranger, et mal à son aise quand il est forcé d’y rentrer. Ce qu’il est n’est rien, ce qu’il paroit est tout pour lui.
Je ne puis m’empêcher de me représenter, sur le visage du jeune homme dont j’ai parlé ci-devant, je ne sais quoi d'impertinent, de doucereux, d’affecté, qui déplaît , qui rebute les gens unis; et sur celui du mien, une physionomie intéressante et simple, qui montre le contentement , la véritable sérénité de l’ame, qui inspire l’estime, la confiance , et qui semble n’attendre que i’épanchement de l’amitié pour donner la sienne à ceux qui l’approchent. On croit que la physionomie n’est qu’un simple développement de traits déjà marqués par la nature. Pour moi, je penserois qn’outre ce développement, les traits du visage d’un homme viennent insensiblement à se former et prendre de la phvsionomie par l’impression fréquente et habituelle de certaines affections de l’ame. Ces affections se marquent sur le visage , rien n’est plus certain ; et quand elles tournent en habitudes, elles y doivent laisser des impressions durables. Voilà comment je conçois que la physionomie annonce le caractère, et qu’on peut quelquefois j ngerde l’un par l’autre, sans allerchercher des explications mvstérieuses qui supposent des connoissances que nous n’avons pas.
Un enfant n’a que deux affections bien marquées, la j oie , et la douleur ; il rit , ou il pleure ; les inter-
médiaires ne sont rien pour lui ; sans cesse il passe de l’un de ces mouvements à l’autre. Cette alternative continuelle empêche qu’ils ne fassent sur son visage aucune impression constante , et qu’il ne prenne de la physionomie : mais dans l’âge où, devenu plus sensible, il est plus vivement ou plus constamment affecté , les impressions plus profondes laissent des traces plus difficiles à détruire; et de l’état habituel de l’ame résulte un arrangement de traits que le temps rend ineffaçable. Cependant il n’est pas rare de voir des hommes changer de physionomie à différents âges, j’en ai vu plusieurs dans ce cas; et j’ai toujours trouvé que ceux quej’avois pu bien observer et suivre avoient aussi changé de passions habituelles. Cette seule observation Lieu confirmée me naroitroit décisive , et n’est pas déplacée dans un traité d’éducation , où il importe d’apprendre à juger des mouvements de l’ame par les signes extérieurs.
Je ne sais si , pour n’avoir pas appris à imiter des maniérés de convention et à feindre des sentiments qu’il n’a pas, mon jeune homme sera moins aimable ; ce n’est pas de cela qu’il s’agit ici : je sais seulement qu'il sera plus aimant; et j’ai bien de la peine à croire que celui qui n’aime que lui puisse assez bien se déguiser pour plaire autant que celui qui tire de son attachement pour les autres un nouveau sentiment de bonheur. Mais , quant à ce sentiment même, je crois en avoir assez dit pour guider sur ce point un lecteur raisonnable , et montrer que je ne me suis pas contredit.
Je reviens donc à ma méthode, et je dis : Quand
l’àge critique approche, offrez aux jeunes gens des spectacles qui les retiennent, et non des spectacles qui les e icitent : donnez le change à leur imagination naissante par des objets qui, loin d’enflammer leurs sens, en répriment l’activité, liloignez-les des grandes villes, où la parure et l’immodestie des femmes hâte et prévient les leçons de la nature, où tout présente à leurs yeux des plaisirs qu’ils ne doivent connoitre que quand ils sauront les choisir. Ramenez-lesdansleurs premières habitations , où la simplicité champêtre laisse les passions de leur âge se développer moins rapidement; ou si leur goût pour les arts les attache encore à la ville, pré venez en eux par ce goût même une dangereuse oisiveté. Choisissez avec soin leurs sociétés, leurs occupations, leurs plaisirs : ne leur montrez que des tableaux touchants, mais modestes , qui les remuent sans les séduire, et qui nourrissent leur sensibilité sans émouvoir leurs sens. Songez aussi qu’il va par-tout quelques excès à craindre, et que les passions immodérées font toujours plus de mal qu’on n’en veut éviter. Il ne s’agit pas de faire de votre éleve un garde-malade, un frere de la charité, d affliger ses regards par des objets continuels de douleurs et de souffrances , de le promener d’infirme en infirme , d’hôpital en hôpital , et de la greve aux prisons : il faut le toucher et non l’endurcir à l’aspect des misères humaines. Long-temps frappé des mêmes spectacles, on n’en sent plus les impressions; l’habitude accoutume à tout; ce qu’on voit trop on ne l’imagine plus , et ce n’est que l’imagination qui nous fait sentir les maux d’autrni : c’est ainsi qu'à force de
voir mourir et souffrir , les prêtres et les médecins deviennent impitoyables. Que votre élevé connoisse donc le sort de l’homme et les miseres de ses semblables; mais qu’il n’en soit pas trop souvent le témoin. Un seul objet bien choisi, et montré dans un jour convenable, lui donnera pour un mois d'attendrissement et de réflexions. Ce n’est pas tant ce qu’il voit, que son retour sur ce qu’il a vu , qui détermine le jugement qu’il en porte ; et l’impression durable qu’il reçoit d’un objet lui vient moins de l’objet même, que du point de vue sous lequel on le porte à se le rappeler. C’est ainsi qu’en ménageant les exemples, les leçons, les images, vous émousserez long-temps l’aiguillon des sens, et donnerez le change à la nature en suivant ses propres directions.
A mesure qu’il acquiert des lumières, choisissez des idées qui s’y rapportent; à mesure que ses désirs s’allument , cherchez des tableaux propres à les réprimer. Un vieux militaire, qui s’est distingué par ses moeurs autant que par son courage , m’a raconté que , dans sa première jeunesse , son pere , homme de sens, mais très dévot , voyant son tempérament naissant le livrer aux femmes, n’épargna rien pour le contenir; mais enfin, malgré tous ses soins, le sentant prêt à lui échapper, il s’avisa de le uieuer dans un hôpital devérolés, et, sans le prévenir de rien , le lit entrer dans une salle où une troupe de ces malheureux expioieut par un traitement effroyable le désordre qui les y avoit exposés. A ce hideux aspect , qui révoltoit à-la-fois tous les sens ,1e jeune homme faillit à se trouver mal. « Va , misérable dé-
«tanche , loi dit alors le pere d’un ton véhément, « suis le vil penchant qui t’entraîne ; bientôt tn seras «trop heureux d’être admis dans cette salle, où, « victime des plus infâmes douleurs , tu forceras ton « pere à remercier Dieu de ta mort ».
Ce peu de mots, joints à l’énergique tableau qui frappoit le jeune homme , lui firent une impression qui ne s’effaça jamais. Condamné par son état à passer sa jeunesse dans des garnisons, il aima mieux essuyer toutes les railleries dê ses camarades, que d'imiter leur libertinage. « J’ai été homme « me dit-il , j ai eu des foihlesses ; mais parvenu jus- « qu à mon âge, je n’ai jamais pu voir une fille pu- «hlique sans horreur». Maître, pen de discours ; mais apprenez à choisir les lieux, les temps, les personnes, puis donnez tontes vos leçons en exem. pies, et soyez sur de leur effet.
L emploi de l’enfance est peu de chose : le mal qui s y glisse n est point sans remede, et le bien qui s’y fait peut venir plus tard. Mais il n’en est pas ainsi du premier âge où l’homme commence véritablement â vivre. Cet âge ne d ure jamais assez pour 1 usage qu'on en doit faire , et son importance exiqe une attention sans relâche : voilà pourquoi j’insiste sur l'art de le prolonger. Un des meilleurs préceptes de la bonne culture est de tout retarder tant qu’il est possible. Rendez les progrès lents et sûrs ; empêchez que l’adolescent ne devienne homme au moment où rien ne lui reste à faire pour le devenir. Tandis que le corps croit, les esprits destinés à donner du baume au sang et de la force aux fibres se forment et s élaborent. Si vous leur faites prendre un cours
différeut, et que ce qui est destiné à perfectionner un individu serve à la formation d’un autre , tous deux restent dans un état de foiblesse, et l’ouvrage de la nature demeure imparfait. Les opérations de l'esprit se sentent à leur tour de cette altération; et l'ame, aussi débile que le corps, n’a que des fonctions foibles et languissantes. Des membres gros et robustes ne font ni le courage ni le génie; et je conçois que la force de l'araen accompagne pas celle du corps, quand d’ailleurs les organes inconnus de la communication des deux substances sont mal disposés. Mais, quelque bien disposés qu’ils puissent être, ils agiront toujours foiblement , s’ils n’ont pour principe qu’un sang épnisé, appauvri , et dépourvu de cette substance qui donne de la force et du jeu à tous les ressorts de la machine. Généralement on apperçoit plus de vigueur d'ame dans les hommes dont les jeunes ans ont été préservés d’une corruption prématurée, que dans ceux dont le désordre a commencé avec le pouvoir de s’v livrer; et c’est sans doute une des raisons pourquoi les peuples qni ont des mœurs surpassent ordinairement en bon sens et en courage les peuples qui n’en ont pas. Ceux-ci brillent uniquement par je ne sais quelles petites qualités minces et déliées, qu’ils appellent esprit, sagacité, finesse ; mais ces grandes et nobles fonctions de sagesse et de raison qui distinguent et honorent l’homme par de belles actions , pat des vertus, par des soins véritablement utiles, ne se trouvent guere que dans les premiers.
Les maîtres se plaignent que le feu de cet âge rend la jeunesse indisciplinable, et je le vois : mais n’est-
ce pas leur faute? Sitôt qu’ils out laissé prendre à ce feu son cours par les sens , ignorent-ils qu’on ne peut plus lui en donner un autre? Les longs et froids sermons d’un pédant effaeeront-ils dans l’esprit de son éleve l'image des plaisirs qu’il a conçus? banniront-ils de son cœur les désirs qui le tourmentent ? amortiront-ils l’ardeur d'un tempérament dont il sait l'usage ? iie s’irritera-t-il pas contre les obstacles qui s’opposent au seul bonheur dont il ait 1 idée ? Et, dans la dure loi qu’on lui prescrit sans pouvoir la lui faire entendre, que verra-t-il. sinon le caprice et la haine d’un homme qui cherche à le tourmenter? Est-il étrange qu’il se mutine et le haïsse à son tour ?
Je conçois bien qu'en se rendant facile on peut se rendre plus supportable , et conserver une apparente autorité. Mais je ne vois pas trop à quoi sert l’autorité qu’on ne garde sur son éleve qu'en fomentant les vices qu’elle devroit réprimer; c’est comme si, pour calmer un cheval fougueux, l’écuver le faisoit sauter dans un précipice.
Loin que ce feu de l’adolescence soit un obstacle à l’éducation, c'est par lui qu’elle se consomme et s’acheve ; c’est lui qui vous donne une prise sur le cœur d’un jeune homme, quand il cesse d’être moinsfort que vous. Ses premières affections sont les renes avec lesquelles vous dirigez tous ses mouvements : il étoit libre, et je le vois asservi. Tant qu’il n’aimoit rien , il ne dépendoit que de lui-même et de ses besoins; sitôt qu’il aime, il dépend de ses attachements. Ainsi se forment les premiers liens qui 1 unissent à son espece. En dirigeant sur elle sa
sensibilité naissante, ne croyez pas qu’elle embrassera d’abord tous les hommes , et que ce mot de genre humain signifiera pour lui quelque chose. Non , cette sensibilité se bornera premièrement à ses semblables, et ses semblables ne seront point pour lui des inconnus, mais ceux avec lesquels il a des liaisons .ceux que l’habitude lui a rendus chers ou nécessaires, ceux qu’il voit évidemment avoir avec lui des maniérés de penser et de sentir communes , ceux qu’il voit exposés aux peines qu’il a souffertes et sensibles aux plaisirs qu’il a goûtés , ceux en un mot en qui l’identité de nature plus manifestée lui donne une plus grande disposition à s’aimer. Ce ne sera qu’après avoir cultivé son naturel en mille maniérés , après bien des réflexions sur ses propres sentiments et sur ceux qu’il observera dans les autres, qu’il pourra parvenir à généraliser ses notions individuelles sous l’idée abstraite d’humanité, et joindre à ses affections particulières celles qui peuvent l’identifier avec son espece.
En devenant capable d’attachement, il devient sensible à celui des autres (3), et par là même attentif aux signes de cet attachement. Yoyez-vons quel nouvel empire vous allez acquérir sur lui? Que de
(3) L’attachement peut se passer de retour , jamais l’amitié. Elle est un échange, uu contrat comme les autres; mais elle est le plus saint de tous. Le mot d'ami n’a point d’autre corrélatil que lui-même. Tout homme qui n’est pas l’ami de son ami est très sûrement un fourbe; car ce n’est qu’en rendant ou feignant de rendre l’amitié qu’on peut l’obtenir.
chaînes vous avez mises autour de son cœur avant qu'il s’en apperçùt ! Que ne sentira-t-il point quaud , ouvrant les yeux sur lui-même, il verra ce que vous avez fait pour lui; quand il pourra se comparer aux autres jeunes gens de son âge , et vous comparer aux autres gouverneurs! Je dis quand il le verra ; mais gardez-vous de le lui dire ; si vous le lui dites , il ne le verra plus. Si vous exigez de lui de l’obéissance en retour des soins que vous lui avez rendus , il croira que vous l’avez surpris : il se dira qu’en feignant de l’obliger gratuitement vous avez prétendu le charger d’une dette, et le lier par un contrat auquel il n’a point consenti. En vain vous ajouterez que ce que vous exigez de lui n’est que pour luimême : vous exigez enfin, et vous exigez en vertu de ce que vous avez fait sans son aveu. Quand un malheureux prend l'argent qu'on feint de lui donner, et se trouve enrôlé malgré lui , vous criez à l’injustice: n’êtes-vous pas plus injuste encore de demander à votre éleve le prix des soins qu’il n’a point acceptés ?
L'ingratitude seroit plus rare si les bienfaits à usure étoient moins communs. On aime ce qui nous fait du bien; c’est un sentiment si naturel! L’ingratitude n’est pas dans le cœur de l’homme, mais l’intérêt y est : il y a moins d’obligés ingrats que de bienfaiteurs intéressés. Si vous me vendez vos dons, je marchanderai sur le prix ; mais si vous feignez de donner pour vendre ensuite à votre mot, vous usez de fraude : c’est d’être gratuits qui les rend inestimables. Le cœur ne reçoit de lois que de lui-même;