‹ Vols. 1 & 2Chapitre 34 sur 53 · LIVRE IV. I4s · texte numérisé non relu

LIVRE IV. I4s

en voulant l’enchaîner on le dégage; on l’enchaîne en le laissant libre.

Quand le pêcheur amorce l'eau, le poisson vient, et reste autour de lui sans déliauce; mais quand, pris à l'hameçon caché sous l'appât, il sent retirer la ligne, il tâche de fuir. Le pécheur est-il le bienfaiteur? le poisson est-il l’ingrat? Voit-on jamais qu'un homme oublié par son bienfaiteur l’oublie? au contraire, il en parle toujours avec plaisir, il n’y songe point sans attendrissement : s’il trouve occasion de lui montrer par quelque service inattendu qu’il se ressouvient des siens, avec quel contentement intérieur il satisfait alors sa gratitude! avec quelle douce joie il se fait reconnoitre! arec quel transport il lui dit : Mon tour est venu ! Voilà vraiment la voix de la nature; jamais un vrai bienfait ne Ht d’ingrat.

Si donc la reconnoissance est un sentiment naturel, et que vous n’en détruisiez pas l'effet par votre faute , assurez-vous que votre éleve, commençant à voir le prix de vos soins, y sera sensible, pourvu que vous ne les ayiez point inis vous-même à prix; et qu’ils vous donneront dans son cœur une autorité que rien ne pourra détruire. Mais avant de vous être bien assuré de cet avantage , gardez de vous l’ôter en vous faisant valoir auprès de lui. Lui vanter vos services , c’est les lui rendre insupportables; les oublier, c’est l’en faire souvenir. Jusqu’à ce qu'il soit temps de le traiter en homme, qu’il ne soit jamais question de ce qu’il vous doit, mais de ce qu’il se doit. P .urle rendre docile laissez-lui toute sa liberté ,

KMir.F. a.

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dérobez-vous pour qui] vous cherche ; élevez son air au noble sentiment de la reconnoissance, en ne li parlant jamais quede son intérêt. Je n’ai point vou! qu’on lui dit quece qu’on faisoit étoit pour son biei avant qu’il fût en état de l’entendre ; dans ce discou il n’eût vu que votre dépendance , et il ne vous ei pris que pour son valet. Mais maintenant qu’il cor mence à sentir ce que c’est qu’aimer, il sent ans quel doux lien peut unir un homme à ce qu’il aira et dans le zele qui vous fait occuper de lui sans cess il ne voit plus l’attachement d’un esclave, mais Vi fection d’un ami. Or rien n’a tant de poids sur cœur humain que la voix de l’amitié bien reconnu car on sait qu’elle ne nous parle jamais que po notre intérêt. On peut croire qu’nn ami se tromp mais non qu’il veuille nous tromper. Qnelqaefc on résiste à ses conseils, mais jamais on ne les na prise.

Nous entrons enfin dans l’ordre moral : nous a nons de faire un second pas d’homme. Si c en ét( ici le lieu, j’essaierois de montrer comment des pi rniers mouvements du cœur s’élèvent les premiei voix de la conscience, et comment des sentimer d’amour et de haine naissent les premières notio du bien et du mal. Je ferois voir que justices bot ne sont point seulement des mots abstraits, de pi êtres moraux formés par l’entendement, mais de s ritables affections de lame éclairée par la raison, qui ne sont qu’un progrès ordonné de nos affectic primitives; que, par la raison seule, indépenda ment de la conscience , on ne peut établir aucu loi naturelle ; et que tout le droit de la nature n’

qu'une chiinere, s’il n’est fondé sur un besoin naturel au cœur humain (4). Mais je songe que je n’ai point à faire ici des traités de métaphysique et de morale, ni des cours d’étude d’aucune espece; il me suflit de marquer l’ordre et le progrès de nos sentiments et de nos cnnnoissances, relativement ànotre constitution. D’autres démontreront peut-être ce que je ne fais qu’indiquer ici.

Mon Emile u’avant jusqu’à présent regardé que lui-même, le premier regard qu’il jette sur ses sem-

(4) Le précepte même d’agir avec autrui comme nom voulons qu’on agisse avec nous n’a de vrai fondement que la conscience et le sentiment; car où est la raison précise d'agir étant moi comme si j’étois un autre, sur-tout quand je suis moralement sur de ne jamais me trouver dans le même cas? et qui me répondra qu’en suivant bien fidèlement cette maxime j’obtiendrai qu’on la suive de même avec moi? Le méchant tire avantage de la probité du juste et de sa propre injustice; il est bien aise que tout le monde soit juste, excepté lui. Cet accord-là, quoi qu’on en dise, n’est pas fort avantageux aux gens de bien. Mais quand la Ibrce d’une ame expansive m’identifie avec mon semblable, et que je me sens pour ainsi dire en lui, c’est pour ne pas souffrir que je ne veux pas qu’il souffre; je m’intéresse a lui pour l’amour de moi, et la raison du précepte est dans la nature elle-même, qui m’inspire le désir de mon bien-etre en quelque lieu que je me sente exister. D'où je conclus qu'il n’est pas vrai que les préceptes de la loi naturelle soient fondés sur la raison seule; ils ont une base plus solide et plus sûre. L’amour des hommes dérivé de 1 amour de soi est le principe de la justice humaine. Le sommaire de toute la morale est donné dans l’évangilo par celui de 1a loi.

blables le porte à se comparer avec eux; et le pr* mier sentiment qu’excite en lui cette comparaiso est (le désirer la première place. Toilà le point o l'amour de soi se change en amour-propre , et o commencent à naître tontes les passions qui tiennen à celle-là. Mais, pour décider si celtes de ces pas sions qui domineront dans son caractère seront ht maines et donces , on cruelles et malfaisantes , si c seront des passions de bienveillance et de commis! ration, on d’envie et de convoitise, il faut savoir quelle place il se sentira parmi les hommes, et quel genres d’obstacles il pourra croire avoir à vaincr pour parvenir à celle qu’il vent occuper.

Pour le guider dans cette recherche, après le avoir montré les hommes par les accidents commun à l’espece, il faut maintenant les lui montrer pa leurs différences. Ici vient la mesure de l'inégalii naturelle et civile, et le tableau de tout l’ordre sc cial.

Il faut étudier la société par les hommes , et le hommes par la société : ceux qui voudront traite séparément la politique et la morale n’entendroi jamais rien à aucune des deux. En s’attachant d i bord aux relations primitives, on voit comment le hommes en doivent être aflectés , et quelles passion en doivent naître : on voit que c’est réciproqnemer par le progrès (les passions que ces relations se mu tiplient et se resserrent. C’est moins la force de bras qne la modération des cœurs qui rend les boni mes indépendants et libres. Quiconque desire pe de choses tient à peu de gens ; mais, confondan toujours nos vains désirs avec nos besoins physi

ques, ceux qui ont fait de ces derniers les fondements de la société humaine ont toujours pris les effets pour les causes , et n’ont fait que s’égarer dans tous leurs raisonnements.

Il y a dans l’état de nature une égalité de fait réelle et indestructible, parceqn’il est impossible dans cet étal que la seule différence d’homme à homme soit assez grande pour rendre l’un dépendant de l'antre. Il y a dans l’état civil une égalité de droit chimérique et vaine, parceque les moyens destinés à la maintenir servent eux-mêmes à la détruire, et que la force publique ajoutée au plus fort pour opprimer le foible rompt l’espece d’équilibre que la nature avoit mis entre eux (5). De cette première contradiction découlent toutes celles qu’on remarque dans l’ordre civil entre l’apparence et 1* réalité. Toujours la multitude sera sacrifiée au petit nombre, et l’intérêt public à l’intérêt particulier; toujours cea noms spécieux de justice et de subordination serviront d’instruments à la violence et d’armes à l’iniquité : d’où il suit que les ordres distingués qui se prétendent utiles aux autres ne sont en effet utiles qu’à eux-mêmes aux dépens des autres ; par où l’on doit juger de la considération qui leur est due selon la justice et selon la raison. Reste à voir si le rang qn'ils se sont donné est plus favo^rablsau bonheur de ceux qui l’occupent, pour sa-

(5) L’esprit universel des lois de tous les pays est do favoriser toujours le fort contre le foible, et celui qui a contre celui qui n’a rien : cet inconvénient est inévitable, et il est sans exception.

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Toir quel jugement chacuu de nous doit porter de son propre sort. Yoilà maintenant l’étude qui nous importe : mais, pour la bien faire, il faut commencer par connoître le cœur humain.

S’il ne s’agissoit que de montrer aux jeunes gens l’homme par son masque , on n’auroit pas besoin de le leur montrer; ils le verroient toujours do reste : mais, puisque le masque n’est pas l’homme, et qu’il ne faut pas que son vernis les séduise; en leur peignant les hommes, peignez-les leur teis qu'ils sont; non pas alin qu’ils les baissent, mais afin qu’ils les plaignent et ne leur veuillent pas ressembler. C’est, à mon gré, le sentiment le mieux entendu que l’homme puisse avoir sur son espece.

Dans celte vue, il importe ici de prendre une route opposée à celle que nous avons suivie jusqu'à présent, et d’instruire plutôt le jeune homme ] 2r l’expérience d’autrui , que par la sienne. Si les hommes le trompient, il les prendra en bain"1 ; mais si , respecté d’eux , il les voit se tromper mutuellement , il en aura pitié. Le spectacle du monde, disoit Pythagore , ressemble à celui des jeux olympiques : les uns y tiennent boutique, et ne songent qu’à leur profit ; les autres y paient de leur personne , et cherchent la gloire; d’autres se contentent de voir les jeux , et ceux-ci ne sont pas les pires.

Je voudrois qu’on choisit tellement les sociétés d’un jeune homme, qu’il pensât bien de ceux qui vivent avec lui, et qu’on lui apprît à si bien connoitre le monde , qu il pensât mal de tout ce qui s’v fait. Qu’il sache que l’homme est naturellement bon, qu’il le sente , qu’il juge de son prochain par lui-

même; mais qu’il voie comment la société dépru\e et pervertit les liommes; qu’il trouve dans leurs préjugés la source de tous leurs vices; qu’il soit porté à estimer chaque individu, mais qu’il méprise la multitude; qu’il voie que tous les hommes portent à-peu-près le même masque, mais qu'il sache aussi qu’il y a des visages plus beaux que le masqua qui les couvre.

Cette méthode, il faut l’avouer, a ses inconvénients , et n'est pas facile dans la pratique ; car, s’il devient observateur de trop bonne heure, si vous l’exercez à épier de trop près les actions d’autrui, vous le rendrez médisant et satyrique , décisif et prompt à jnger : il se fera un odieux plaisir de chercher à tout de sinistres interprétations , et à ne voir en bien rien même de ce qui est bien. Il s’accoutumera du moins au spectacle du vice . et à voir les méchants sans horreur, comme on s’accoutume à voir les malheureux , sans pitié. Bientôt la perversité générale lui servira moins de leçon que d’excuse : il se dira que si l’homme est ainsi, il ne doit pas vouloir être autrement.

Que si vous voulez l’instruire par principes, et lui (aire connoitre avec la nature du cœur humain l’application des causes externes qui tournent nos penchants en vices; en le transportant ainsi tout d’un coup des objets sensibles aux objets intellectuels, vous employez une métaphysique qu’il n’est point en état de comprendre ; vous retombez dans l’inconvénient, évité si soigneusement jusqu’ici , de lui donner des leçons qui ressemblent à des leçons, de substituer dans son esprit l’expérience et l’auto-

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rite da maître à sa propre expérience et au progrès

de sa raison.

Pour lever à-la-fois ces deux obstacles , et pour mettre le cœur humain à sa portée sans risquer de gâter le sien, je voudrois lui montrer les hommes au loin , les lui montrer dans d’autres temps ou dans d’autres lieux , et de sorte qu’il put voir la scene sans jamais y pouvoir agir. Toilà le moment de l’histoire; c’est par elle qu’il lira dans les cœurs sans les leçons de la philosophie ; c’est par elle qu’il les verra, simple spectateur, sans intérêt et sans passion, comme leur juge, non comme leur complice ni comme leur accusateur.

Pour connoitre les hommes , il faut les voir agir. Dans le monde, on les entend parler; ils montrent leurs discours et cachent leurs actions : mais dans l’histoire elles sont dévoilées , et on les juge sur les faits. Leurs propos même aident à les apprécier : car, comparant ce qu’ils font à ce qu’ils disent, on voit à-la-fois ce qu’ils sont et ce qu'ils veulent paroitre : plus ils se déguisent , mieux on les connoît.

Malheureusement cette étude a ses dangers , ses inconvénients de plus d’une espece. Il est difficile de se mettre dans un point de vue cTon l’on puisse juger ses semblables avec équité Un des grands vices de l’histoire est qu’elle peint beaucoup plus les hommes par leurs mauvais côtés que par les bons : comme elle n’est intéressante que par les révolutions, les catastrophes .tant qu’un peuple croit et prospéré dans le calme d’un paisible gouvernement, elle n’en dit rien; elle ne commence à en parler que quand , ne pouvant plus se suffire à lui-

même , il prend part aux affaires de ses voisins , ou les laisse prendre part aux sienues; elle ne l’illustre que quand il est déjà sur son déclin : toutes nos histoires commencent où elles devroient finir. Nous avons fort exactement celle des peuples qui se détruisent , ce qui nous manque est cel e des peuples qui se multiplient; ils sont assez heureux et assez sages pour qu elle n’ait rien à dire d’eux : et en effet nous voyons, même de nos jours, que les gouvernements qui se conduisent le mieux sont ceux dont on parle le moins. Nous ne savons donc que le mal ; à peine le bien fait-il époque. Il n’y a que les méchants de célébrés; les bons sont oubliés ou tournés en ridicule. Le Temps, dit Bacon , comme un grand fleuve, ne nous apporte que ce qui est de plus léger et de moins solide : tout ce qui a le plus de poids va au fond, et demeure englouti dans son vaste lit. Voilà comment l’histoire , ainsi que la philosophie, calomnie sans cesse le genre humain.

De plus, il s’en faut bien que les faits décrits dans l’histoire ne soient la peinture exacte des memes faits tels qu’ils sont arrivés : ils changent de forme dans la tète de l’historien, ils se moulent sur ses intérêts, ils prennent la teinte de ses préjugés. Qui est-ce qui sait mettre exactement le lecteur an lieu de la scene pour voir un évènement tel qu’il s’est passé ? L'ignorance ou la partialité déguise tout. Sans altérer même un trait historique, en étendant ou resserrant des circonstances qui s’y rapportent, que de faces differentes on peut lui donner? Mettez nu même objet à divers points de vue, à peine paroitra-t-il le même, et pourtant rien n’aura changé

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que l’œil du spectateur. Suffit-il, pour l’honnen ’ de la vérité, de me dire un fait véritable eu me le faisant voir tout autrement qu’il n'est arrivé ? Combien de fois un arbre de plus on de moins , un rocher à droite ou à gauche, un tourbillon de poussière élevé par le vent, ont décidé de l’évènement d’un combat sans que personne s’en soit appercu ! Cela empêche-t-il que l’historien ne vous dise la cause de la défaite on de la victoire avec autaut d’assurance que s’il eût été par - tout ? Or, que m’importent les faits en eux-mêmes, quand la raison m’en reste inconnue ? Et quelles leçons puis-je tirer d'un évènement dont j’ignore la vraie cause P L’historien m’en donne une , mais il la controuve ; et la critique elle-même, dont on lait tant de bruit, n’est qu’un art de conjecturer, l’art de choisir entre plusieurs mensonges celui qui ressemble le mieux à la vérité.

N’avez-vous jamais lu Cléopâtre ou Cassandre, ou d’autres livres de cette espece P L’auteur choisit un évènement connu ; puis , l’accommodant à ses vues, l’ornant de détails de son invention, de personnages qui n’ont jamais existé, et de portraits imaginaires, entasse fictions sur fictions pour rendre sa lecture agréable. Je vois peu de différence entre ces romans et vos histoires, si ce n’est que le romancier se livre davantage à sa propre imagination , et que l’historien s’asservit plus à celle d’au-' trui : à quoi j’ajouterai , si l’on veut, que le premier se propose un objet moral, bon ou mauvais , dont l’autre ne se soucie guere.

On me dira que la fidélité de l’histoire intéresse

moins qne la vérité des mœurs et des caractères ; pourvu que le cœur humain soit bien peiut, il importe peu que les évènements soient fidèlement rapportés : car, après tout, ajonte-t-on, que nous font des faits arrivés il y a deux mille ans ? On a raison , si les portraits sont bien rendus d’après nature ; mais si la plupart n’ont leur modèle que dans l’imagination de l’historien, n’est-ce pas retomber dans l'inconvénient qu’on vouloit fuir, et rendre à l'autorité des écrivains ce qu’on veut ôter à celle du maître? Si mon éleve ne doit voir que des tableaux de fantaisie, j’aime mieux qu’ils soient tracés de ma main que d’une autre; ils lui seront du moins mieux appropriés.

Les pires historiens pour uu jeune homme sont ceux qui jugent. Les faits! les faits! et qu’il juge luimême ; c’est ainsi qu’il apprend à connoitre les hommes. Si le jugement de l’auteur le guide sans cesse, il ne fait que voir par l’oeil d’un autre; et quand cet œil lui manque, il ne voit plus rien.

Je laisse àpart l’histoire moderne, non seulement parcequVlle n’a plus de physionomie et que nos hommes se ressemblent tous , mais parceque nos historiens, uniquement attentifs à briller, ne songent qu'à faire des portraits fortement coloriés , et qui souvent ne représentent rien (6). Généralement les anciens font moins de portraits , mettent moins d’esprit et plus de sens dans leurs jugements; en-

(6) Voyez Davila, Guicciardin, Strada, Solis, Machiavel , et quelquefois de Thou lui-méme. V ertot est presque le seul qui saroit peindre sans faire de portraits.

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core y a-t-il entre eux un grand choix à faire , et il ne faut pas d’abord prendre les plus j udicieux , mais les plus simples. Je ne voudrois mettre dans la main d’un jeune homme ni Polybe ni Salluste; Tacite est le livre des vieillards, les jeunes gens ne sont pas faits pour l’entendre : il faut apprendre à voir dans les actions humaines les premiers traits du cœur de l’homme, avant d’en vouloir sonder les profondeurs; il faut savoir bien lire dans les faits avant de lire dans les maximes. La philosophie en maximes ne convient qu’à l’expérience. La jeunesse ne doit rien généraliser; tonte son instruction doit etre en réglés particulières.

Thucydide est , à mon gré , le vrai modèle des historiens. Il rapporte les faits sans les juger; mais il n’omet ancune des circonstances propres a nous en faire juger nous-mêmes. Il met tout ce qu il raconte sous les yeux du lecteur; loin de s interposer entre les évènements et les lecteurs, il se dérobe; on ne croit plus lire, on croit voir. Malheureusement il parle toujours de guerre, et 1 on ne voit presque dans ses récits que la chose du monde la moins instructive, savoir des combats. La Retraite des dix mille et les Commentaires de César ont à-peu-près la même sagesse et le même défaut. Le bon Hérodote, sans portraits, sans maximes, mais coulant, naïf, plein de détails les plus capables d’intéresser et de plaire, seroit peut-être le meilleur des historiens, si ces mêmes détails ne dégénéroient souvent en simplicités puériles, *plus propres à gâter le goût de la jeunesse qu’à le former: il faut déjà du dis-

eernement pour le lire. Je ne dis rîtn de Tite-Live, son tour ■viendra; mais il est politique, il est rhéthenr, il est tout ce qui ne convient pas à cet âge.

L’histoire , en général , est défectueuse , en ce qu’elle ne tient registre que de faits sensibles et marqués , qu’on peut fixer par des noms , des lieux , des dates ; mais les causes lentes et progressives de ces faits, lesquelles ne peuvent s’assigner de même, restent toujours inconnues. On trouve souvent dans une bataille gagnée ou perdue la raison d’une révolution qui, même avant cette bataille, étoit déjà devenue inévitable. La guerre ne fait guere que manifester des évènements déjà déterminés par des causes morales que les historiens savent rarement voir.

L’esprit philosophique a tourné de ce côté les réflexions de plusieurs écrivains de ce siecle ; mais je doute que la vérité gagne à leur travail. La fureur des systèmes s’étant emparée d’eux tous, nul ne cherche à voir les choses comme elles sont, mais comme elles s’accordent avec son système.

Ajoutez à toutes ces réflexions que l’histoire montre bien plus les actions que les hommes, parcequ’elle ne saisit ceux-ci que dans certains moments choisis, dans leurs vêtements de parade; elle n’expose que l’homme public qui s’est arrangé pour être vu: elle ne le suit point dans sa maison, daus son cabinet, dans sa famille, au milieu de ses amis; elle ne le peint que quand il représente : c’est bien plus son habit que sa personne qu’elle peint.

J'aimerois mieux la lecture des vies particulières pour commencer l’étude du coeur humain ; car alors

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l'homme a beau se dérober, l’historien le poursuit partout ;il ne lui laisse aucun moment de relâche, aucun recoin pour éviter l’œil perçant du spectateur; et c’est quand l’un croit mieux se cacher que l’autre le fait mieux connoitie. « Ceux , dit Montaigne, qui «écrivent les vies , d’autant qu’ils s’amuseut plus « aux conseils qu’aux événements, plus à ce qui se «passe au-dedans qu’à ce qui arrive au-dehors; « ceux-là me sont plus propres ; voilà pourquoi « c’est mon homme que Plutarque. »

Il est vrai que le génie des hommes assemblés ou des peuples psi fort différent du caractère de l’homme en particulier, et que ce seroit connoitre très imparfaitement le cœur humain que de ue pas l’examiner aussi dans la multitude: mais il n’est pas moins vrai qu’il faut commencer par étudier l’homme pour juger les hommes, et que qui connoitroit parfaitement les penchants de chaque individu pourvoit prévoir tous leurs effets combinés dans le corps du peuple.

11 faut encore ici recourir aux anciens , par les raisons que j’ai déjà dites, et de plus parceque tous les détails familiers et bas, mais vrais et caractéristiques, étant bannis du style moderne, les hommes sont aussi parés par nos auteurs dans leurs vies privées que sur la scene du monde. La décence , non moins sévere dans les écrits que dans les actions , ne permet plus de dire en public que ce qu’elle permet d’y faire; et, comme on ne peut montrer les hommes que représentant toujours, on ne les connoit pas plus dans nos livres que sur nos théâtres. On

aura beau faire et refaire cent fois la vie des rois, nous n’aurons plus de Suétones. (7)

Plutarque excelle par ces mêmes détails dans lesquels nous n’osons pins entrer. Il a une grâce inimitableà peindre les giands hommes dans les petites choses ; et il est si heureux dans le choix de ses traits, que souvent un mot, un sonrire, un geste lui suffît pour caractériser son héros. Avec un mot plaisant, Annibal rassure son armée effravée, et la fait marcher en riant à la bataille qui lui livra l’Italie: Agésilas , à cheval sur nn bâton , me fait aimer le vainqueur du grand roi : César, traversant un pauvre village , et causant avec ses amis, décele sans y penser le fourbe qui disoit ne vouloir qu’être l’égal de Pompée: Alexandre avale une médecine et ne dit pas un seul mot; c’est le plus beau moment de sa vie: Aristide écrit son propre nom sur une coquille, et justifie ainsi son surnom: Philopœmen, le manteau bas, coupe du bois dans la cuisine de son hôte. Voilà le véritable art de peindre. La phvsionomie ne se montre pas dans les grands traits, ni le caractère dans les grandes actions;c’est dans les bagatelles que le naturel se découvre. Les choses publiques sont trop communes ou trop apprêtées , et c’est presque uniquement à celles-ci que la dignité moderne permet à nos auteurs de s’arrêter.

(7) Un seul de nos historiens , qui a imité Tacite dans les grands traits, a osé imiter Suétone et quelquefois transcrire Comines dans les petits; et cela même, qui •joute au prix de son livre, l’a fait critiquer parmi nous.

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Un des pins grands hommes du siecle dernier fut incontestablement M. de Tnrenne. On a en le courage de rendre sa vie intéressante par de petits détails qui le font connoitre et aimer; mais combien s est-on vu forcé d’en supprimer qui l’auroient fait connoitre et aimer davantage ! Je n’en citerai qu’un , que je tiens de bon lieu, et que Plutarque n’eùt eu garde d’omettre, mais que Ramsai n’eùt eu garde d’écrire quand il l’auroit su.

Un jour d été qn il faisoit fort chaud ,1e vicomte de Turenne , en petite veste blanche et en bonnet , étoit à la feuetre dans son antichambre: un de ses gens survient , et , trompé par 1 habillement , le prend pour un aide de cuisine avec lequel ce domestique étoit familier. Il s’approche doucement par derrière, et d une main qui n’étoit pas légère lui applique un grand conp sur les fesses. L’homme frappé se retourne à l’instant. Le valet voit en frémissant le visage de son maître. Il se jette à genoux tout éperdu : » Monseigneur, j’ai cru que c’étoit George »...

« Et quand c eût été George, s’écrie Turenne en se frottant le derrière , il ne falloit pas frapper si fort ». Voila donc ce que vous n’osez dire, misérables! Soyez donc à jamais sans naturel, sans entrailles; trempez, durcissez vos coeurs de fer dans votre vile décence ; rendez-vous méprisables à force de dignité. Mais toi , bon jeune homme qui lis ce trait, et qui sens avec attendrissement toute la douceur dame qu il montre, meme dans le premier mouvement, lis aussi les petitesses de ce grand homme, dès qu'il étoit question de sa naissance et de son nom. Songe que c est le meme Turenne qui affectoit de céder

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