LIVRE IV. j
par-tout le pas à son neveu , afin qu’on vît bien que cet enfant étoit le chef d’une maison souveraine. Rapproche ces contrastes, aime la nature, méprise l’opinion, et connois l'homme.
Il y a bien peu de gens en état de concevoir les effets que des lectures ainsi dirigées peuvent opérer sur l’esprit tout neuf d’un jeune homme. Appesantis sur des livres dès notre enfance, accoutumés à lire sans penser , ce que nous lisons nous frappe d’autant moins, que, portant déjà dans nous-mêmes les passions et les préjugés qui remplissent l’histoire et les vies des hommes, tout ce qu’ils font nous paroît naturel, parceque nous sommes hors delà nature, et que nous jugeons des autres par nous. Mais qu’on se représente un jeune homme élevé selon mes maximes, qu’on se figure mon Emile, auquel dix-huit ans de soins assidus n’ont eu pour objet que de conserver un jugement intégré et un coeur sain; qu’on se le figure , au lever de la toile, jetant pour la première fois les yeux sur la scene du monde, ou plutôt placé derrière le théâtre, voyant les acteurs prendre et poser leurs habits , et comptant les cordes et les poulies dont le grossier prestige abuse les yeux des spectateurs. Bientôt à sa première surprise succéderont des mouvements de honte et de dédain pour son espece : il s'indignera de voir ainsi tout le genre humain , dupe de lui-même, s’avilir à ces jeux d’enfants; il s’affligera de voir ses freres s’entre-déchirer pour des rêves, et se changer en bêtes féroces pour n'avoir pas su se contenter d’être hommes.
Certainement , avec les dispositions naturelles de l’éleve, pour peu que le maître apporte de prudence
et (le choix dans ses lectures, pour peu qu’il le mette sur la voie des réflexions qu’il en doit tirer, cet exercice sera pour lui un cours de philosophie pratique , meilleur sûrement et mieux entendu que toutes les vaines spéculations dont on brouille l'esprit des jeunes gens dansnos écoles. Qu’après avoir suivi les romanesques projets de Pyrrhus, Cynéas lui demande quel bien réel lui procurera la conquête du monde, dont il ne puisse jouir dès-à-présent sans tant de tourments ;nous ne voyons là qu’un bon mot qui passe : mais Emiley verra une réflexiontrès sage, qu’il eût faite le premier, et qui ne s’effacera jamais de son esprit, parcequ’elle n’y trouve aucun préjugé contraire qui puisse en empêcher l’impression. Quand ensuite, eu lisant la vie de cet insensé, il trouvera que tous ses grands desseins ont abouti à s’alier faire tuer par la main d’une femme; au lieu d’admirer cet héroïsme prétendu, que verra-t-il dans tous les exploits d’un si grand capitaine, dans toutes les intrigues d’un si grand politique , si ce n’est autant de pas pour aller chercher cette malheureuse tuile qui devoit terminer sa vie et ses projets par une mort déshonorante?
Tous les conquérants n’ont pas été tués; tous les usurpateurs n’ont pas échoué dans leurs entreprises ; plusieurs paraîtront heureux aux esprits prévenus des opinions vulgaires : mais celui qui, sans s’arrêter aux apparences , ne juge du bonheur des hommes que par l’état de leurs cœurs, verra leurs raiseres dans leurs succès mêmes; il verra leurs désirs et leurs soucis rongeants s’étendre et s’accroître avec
leur fortune; il les verra perdre haleine en avançant , sans jamais parvenir à leurs termes : il les verra semblables à ces voyageurs inexpérimentés qui , s’engageant pour la première fois dans les Alpes, pensent les franchir à chaque montagne, et, quand ils sont au sommet, trouvent avec découragemeut de plus hautes montagnes au-devant d’eux.
Auguste, après avoir soumis ses concitoyens et détruit ses rivaux, régit durant quarante ans le plu* grand empire qui ait existé; mais tout cet immense pouvoir l’empêchoit-il de frapper les murs de sa tête et de remplir son vaste palais de ses cris, en redemandant à Varus ses légions exterminées? Quand il auroit vaincu tous ses ennemis, de quoi lui auroient servi ses vains triomphes, tandis que les peines de toute espece naissoient sans cesse autour de lui, tandis que ses plus chers amis attentoient à sa vie, et qu’il étoit réduit à pleurer la honte ou la mort de tous ses proches? L’infortuné voulut gouverner le monde, et ne sut pas gouverner ra maison! Qu’arriva-t-il de cette négligence? Il vit périr à la fleur de l'âge son neveu, son fils adoptif, son gendre; son petit-fils fut réduit à manger la bourre de son lit pour prolonger de quelques heures sa misérable vie; sa fille et sa petite-fille, après l'avoir couvert de leur infamie, moururent, l’uue de misere et d« faim dans une isle déserte, l’autre en prison par la main d’un archer. Lui-même enfin, dernier reste de sa malheureuse famille, fut réduit par sa propre femme à ne laisser après lui qu’un monstre pour lui «iccéder. Tel fut le sort de ce maitre du monde , tant
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célébré pour sa gloire et pour son bonheur. Croiraije qu’un seul de cenx qui les admirent les voulût acquérir au même prix ?
J’ai puis l’ambition pour exemple; mais le jeu de toules les passions humaiues offre de semblables leçons à qui veut étudier l’histoire pour se connoitre et se rendre sage aux dépens des morts. Le temps approche où la vie d’Antoine aura pour le jeune homme une instruction plus prochaine que celle d’Auguste. Emile ne se reconnoîtra guère dans le* étranges objets qui frapperont ses regards durant ces nouvelles études ; mais il saura d’avance écarter l’illusion des passions avant qu’elles na issent ; et , voyant que de tous les temps elles ont aveuglé les hommes, il sera prévenu de la maniéré dont elles pourront l'aveugler à son tour, si jamais il s’y livre (*). Ces leçons, je le sais, lui sont mal appropriées; peutêtre au besoin seront-elles tardives, insuffisantes: mais sonvenez-vous que ce ne sont point celles que j’ai voulu tirer de cette étude. En la commençant , je ine proposois un autre objet; et sûrement, si cet objet est mal rempli , ce sera la faute du maître.
Songez qu’aussitôt que l’amour-propre est développé , le moi relatif se met en jeu sans cesse, et que jamais le jeune homme n’observe les autres sans revenir sur lui-même et se comparer avec eux. Il s’agit
(*) C’est toujours le préjugé qui fomente dans nos cœurs l’impiétuosité des passions. Celui qui ne voit que ce qui est, et n’estime que ce qu’il commit, ne se piassionne guère. Les erreurs de nos jugements produisent l’ardeur de tous nos désirs.
donc de savoir à quel rang il se mettra parmi ses semblables après les avoir examinés Je vois, à la maniéré dont on fait lire l’histoire aux jeunes gens , qu’on les transforme , pour ainsi dire, dans tous les personnages qu’ils voient, qu’on s’efforce de les faire devenirtantôt Cicéron, tantôtTrajan , tantôt Alexandre ; de les décourager lorsqu’ils rentrent dans euxmêmes ; de donner à chacun le regret de n’être que soi. Celte méthode a certains avantages dont je ne disconviens pas; mais, quant à mon Emile, s’il arrive une seule fois , dans ces parallèles , qu’il aime mieux être un autre que lui; cet autre, fùt-il Socrate, fùt-il Caton, tout est manqué: celui qui commence à se rendre étranger à lui-même ne tarde pas à s’oublier tont-à-fait.
Ce ne sont point les philosophes qui connoissent le mieux les hommes ; ils ne les voient qu’à travers les préjugés de la philosophie; et je 11e sache aucun état où l’on en ait tant. Un sauvage nous juge plus sainement que ne fait un philosophe. Celui-ci sent ses vices, s’indigne des nôtres, et dit en luimême, Nous sommes tous méchants : l’autre nous regarde sans s’émouvoir, et dit. Vous êtes des fous. Il a raison , car nul ne fait le mal pour le mal. Mon élevecstee sauvage, avec cette différence, qu’Emile ayant plus réfléchi, plus comparé d’idées, va nos erreurs de plus près, se tient plus en garde contre lui-même et ne juge que de ce qu’il conuoit.
Ce sont nos passions qui nons irritent contre relies des autres ; c’est notre intérêt qui nous fait haïr les méchants; s’ils ne nous faisoient aucun mal, nous aurions pour eux plus de pitié que de haine.
i-jO ÉMILE.
Le mal que nous font les méchants nous fait oublier celui qu’ils se font à eux-mêmes. Nous leur pardonnerions plus aisément leurs vices, si nons pouvions connoitre combien leur propre cœur les en punit. Nous sentons l’offense, et nous ne voyons pas le châtiment; les avantages sont apparents, la peine est intérieure. Celui qui croit jouir du fruit de ses vices n’est pas moins tourmenté que s’il n’eût point réussi; l’objet est changé , l’inquiétude est la même: ils ont beau montrer leur fortune et cacher leur cœur, leur conduite le montre en dépit d’eux: mais pour le voir, il n’en faut pas avoir un semblable.
Les passions que nons partageons nous séduisent ; celles qui choquent nos intérêts nons révoltent; et, par une inconséquence qui nous vient d’elles, nous blâmons dans les autres ce que nous voudrions imiter. L’aversion et l’illusion sont inévitables, quand on est forcé de souffrir de la part d’autrui le mal qu’on feroit si l’on étoit à sa place.
Que faudroit-il donc pour bien observer leshonn mes? Un grand intérêt à les connoitre, une grande impartialité à les juger, un cœur assez sensible pont concevoir toutes les passions humaines, et assez calme pour ne pas les éprouver. S’il est dans la vie un moment favorable à cette étude, c’est celui que j’ai choisi pour Emile: plus tôt ils lui eussent été étrangers , plus tard il leur eût été semblable. L’opinion dont il voit le jeu n’a point encore acquis sltr lui d’empire: les passions dont il sent l’effet n’ont point agité son cœur. Il est homme, il s’intéresse à ses freres; il est équitable, il juge ses pairs. Or sùr