‹ Vols. 1 & 2Chapitre 41 sur 53 · LIVRE IV. 2j · texte numérisé non relu

LIVRE IV. 2j

« ginfbe contre 1’liumiliation , ne me donnoit que « trop de penchant à cette humeur colere ; et l’amour- « propre, que mon Mentor tâchoit de réveiller en « moi, me portant à la fierté, rendoit les hommes « encore pins vils à mes yeux, et ne faisoit qu’ajou- « ter pour eux le mépris à la haine.

« Sans combattre directement cet orgueil , il l’em- « pêcha de se tourner en dureté d'ame ; et sans m'ôter « l’estime de moi-même, il la rendit moins dédai- « gueuse pour mon prochain. En écartant toujours « la vaine apparence et me montrant les maux réels « qu’elle couvre , il m’apprenoit à déplorerles erreurs «de mes semblables, à m'attendrir sur leurs mi- « seres, et à les plaindre plus qu’à les envier. Emu « de compassion sur les foiblesses humaines nar le « profond sentiment des siennes, il voyoit par-tout « les hommes victimes de leurs propres vices et de « ceux d’autrui ; il voyoit les pauvres gémir sous le « joug des riches , et les riches sous le joug des pré- « jugés. Croyez-moi, disoil-il, nosillusions, loin de «nous cacher nos maux, les augmentent, en don- « nant un prix à ce qui n’en a point, et nous ren- « dant sensibles à mille fausses privations que nous « ne sentirions pas sans elles. La paix de lame con- « siste dans le mépris de tout ce qui peut la trou- * hier : l’homme qui fait le plus de cas de la vie est « celui qui sait le moins en jouir; et celui qui aspire « le plus avidement an bonheur est toujours le plus « misérable.

« Vli ! quels tristes tableaux ! m’écriois-je avec « amertume : s’il faut se refusera tout, que nous a ■ donc servi de naître? et s’il faut mépriser le bon

n4 Émile.

« Leur même , qui est-ce qui sait être heureux ? « C’est moi, répondit un jour le prêtre d un ton « dont je fus frappé. Heureux vous! si peu fortuné, «si pauvre, exilé, persécuté, vous êles heureux! « Et qu’avez-vous fait pour l'être? Mon enfant, re- « prit il , je vous le dirai volontiers.

« Là-dessus il me lit entendre qu’après avoir reçu « mes confessions il vouloit me faire les siennes. «J’épancherai dans votre sein, me dit-il en m’em- « brassant, tous les sentiments de mon cœur. Vons « me verrez, sinon tel que je suis, au moins tel que «je me vois moi-même. Quand tous aurez vécu mon « entière profession de foi, quand vous connoilrez « bien l’état de mon ame, vous saurez pourquoi je « m’estime heureux , et . si vous pensez comme moi , « ce que vous avez à faire pour l’être. Mais ces aveux « ne sont pas l’atfaired’nn moment ; il faut du temps « pour vous exposer tout ce que je jiense sui le sort « de l’homme et sur le vrai prix de la vie : prenons «une heure, un lieu, commodes pour nous livrer « paisiblement à cet entretien.

« Je marquai de l’empressement à l’entendre. Le « rendez-vous ne fut pas renvoyé plus tard qu’au « lendemain matin. On étoit en été: nous nous le- « vâmes à la pointe du jour. Ii me mena hors de la «ville, sur une haule coltine, au-dessous de la- « quelle passoit le Pô, dont on voyoit le cours à « travers les fertiles rives qu’il baigne ; dans l’éloi- « gnement , l’immense ehaine des Alpes couronnoit « le paysage; les rayons du soleil levant rasoient « déjà les plaines , et , projetant sur les champs par « longues ombres les arbres, les coteaux , les mai-

« sons, enricliissoient de mille accidents de lumière « le plus beau tableau dont l’œil humain puisse être « frappé. On eût dit que la nature étaloit à nos yeux u toute sa magnificence pour en offrir lè texte à nos « entretiens. Ce fut là qu’après avoir quelque temps «. contemplé ces objets en silence , l’homme de paix « me parla ainsi. »

Page 1