‹ Vols. 1 & 2Chapitre 42 sur 53 · DU VICAIRE SAVOYARD · texte numérisé non relu

DU VICAIRE SAVOYARD

Mox enfant , n’attendez de moi ni des discours savants ni de profonds raisonnements. Je ne suis pas un grand philosophe, et je me soucie peu de l’èlre. Mais j’ai quelquefois du bon sens , et j’aime toujours la vérité. Je ne veux pas argumenter avec vous , ni même tenter de vous convaincre ; il me sufnt de vous exposer ce que je pense dans la simplicité de mon cœur. Consultez le vôtre durant mon discours ; c’est tout ce que je vous demande. Si je me trompe , c’est de bonne foi ; cela suflit pour que mon erreur ne me soit pas imputée à crime : quand vous vous tromperiez de même , il y auroit peu de mal à cela. Si je pense bien, la raison nous est commune , et nous avons le même intérêt à l'écouter ; pourquoi ne penseriez-vous pas comme moi ?

Je suis né pauvre et pavsan , destiné par mon état à cultiver la terre; mais on crut plus beau que j’apprisse à gagner mon pain dans le métier de prêtre, et l’on trouva le moveu de me faire étudier. Assurément ni mes parents ni moi ne songions guere à chercher en cela ce qui étoit bou , véritable, utile ,

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mais ce qu’il falloit savoir pour être ordonné. J’appris ce qu’on vouloit que j’apprisse , je dis ce qu’ou vouloit que je disse, je m’engageai comme on voulut, et je fus fait prêtre. Mais je ne tardai pas à sentir qu’en m’obligeant de n’être pas homme j’avois promis plus que je ne pouvois tenir.

On nous dit que la conscience est l’ouvrage des préjugés 5 cependant je sais par mon expérience quelle s’obstine à suivre l’ordre de la nature contre toutes les lois des bommes. On a beau nous défendre ceci ou cela, le remords nous reproche toujours foiblement ce que nous permet la nature bien ordonnée ; à plus forte raison ce qu’elle nous prescrit. O bon jeune homme , elle n’a rien dit encore à vos sens : vivez long-temps dans l’état heureux où sa voix est celle de l’innocence. Souvenez-vous qu'on l’offense encore plus quand on la prévient , que quand on la combat ; il faut commencer par apprendre à résister pour savoir quand on peut céder sans crime.

Dès ma jeunesse j’ai respecté le mariage comme la première et la plus sainte institution de la nature. M’étant ôté le droit de m’y soumettre , je résolus de ne le point profaner ; car , malgré mes classes et mes études, ayant toujours mené une vie uniforme et simple, j’avois conservé dans mon esprit toute la clarté des lumières primitives : les maximes du monde ne les avoient point obscurcies , et ma pauvreté m’éloignoit des tentations qui dictent les sophismes du vice.

Cette résolution fut précisément ce qui me perdit ; mon respect pour le lit d autrui laissa mes

fautes à découvert. Il fallut expier le scandale : arrêté, interdit, chassé, je fus bien plus la victime demes scrupules que de mon incontinence ; et j’eus lieu de comprendre, aux reproches dont ma disgrâce fut accompagnée, qu’il ne faut souvent qu’aggraver la faute pour échapper au châtiment.

Peu d’expériences pareilles mènent loin un esprit qui réfléchit. Voyant par de tristes observations renverser les idées que j’avois du juste , de l’honnête ,et de tous les devoirs de l’homme, je perdois chaque jonr quelqu’une des opinions que j’avois reçues : celles qui me restoient ne suffisant plus pour faire ensemble un corps qui pût se soutenir par lui-même, je sentis peu-à-peu s’obscurcir dans mon esprit l’évidence des principes; et , réduit enfin à ne savoir plus que penser , je parvins au même point où vous êtes; avec cette différence, que mou incrédulité, fruit tardif d’un âge plus mûr, s’étoit formée avec plus de peine, et devoit être plus difficile à détruire.

J’étois dans ces dispositions d’incertitude et de doute que Descartes exige pour la recherche de la vérité. Cet état est peu fait pour durer , il est inquiétant et pénible ; il n’y a que l’intérêt du vice ou la paresse de l’ame qui nous y laisse. Je n’avois point le cœur assez corrompu pour m’y plaire ; et rien ne conserve mieux l’habitude de réfléchir que d'être plus conteut de soi que de sa fortune.

Je méditois donc sur le triste sort des mortels flottants sur cette mer des opinions humaines , sans gouvernail, sans boussole, et livrés à leurs passions orageuses, sans autre guide qu’un pilote iuex-

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périmenté qui méconnoît sa route , et qui ne sait ni d’où il vient ni où il va. Je me disois , J’aime la vérité, je la cherche , et ne puis la reconnoitre ; qu’on me la montre , et j’y demeure attaché : pour quoi faut-il qu’elle se dérobe à l’empressement d'un cœur fait pour l’adorer?

Quoique j’aie souvent éprouvé de plus grands maux, je n’ai jamais meué une vie aussi constamment désagréable que dans ces temps de troubles et d'anxiétés , où, sans cesse errant de doute en doute, je ne rapportois de mes longues méditations qu'incertitude , obscurité, contradictions, sur la cause de mon être et sur la réglé de mes devoirs.

Comment peut-on être sceptique par système et de bonne foi ? je ne saurais le comprendre. Ces philosophes, ou n’existent pas , ou sont les plus malheureux des hommes. Le doute sur les choses qu’il nous importe de connoitre est un état trop violent pour l’esprit humain : il n’y résiste pas longtemps; il se décide malgré lui de maniéré ou d'autre , et il aime mieux se tromper que ne rien croire.

Ce qui redoubloit mon embarras, etoil qu’étant né dans une église qui décidé tout, qui ne permet aucun doute , un seul point rejeté me faisoit rejeter tout le reste, et que l’impossibilité d'admettre tant de decisions absurdes me détachoit aussi de celles qui ne l'étoient pas. En me disant, croyez tout, on m’empêchoit de rien croire , et je ne savois plus où m’arrêter.

Je consultai les philosophes, je feuilletai leurs livres, j'examinai leurs diverses opinions; je les trouvai tous liers, affirmatifs , dogmatiques , même

dans leur scepticisme prétendu , n'ignorant rien , ne prouvant rien, se moquant les uns des autres ; et ce point commun à tous me parut le seul sur lequel ils ont tous raison. Triomphants quand ils attaquent , ils sont sans vigueur en se défendant. Si vous pesez les raisons , ils n’en ont que pour détruire; si vous comptez les voix., chacun est réduit à la sienne; ils ne s’accordent que pour disputer : les écouter u’étoit pas le moyen de sortir de mon incertitude.

Je courus que l’insuffisance de l’esprit humain est la première canse de cette prod gieuse diversité de sentiments, et qne l’orgueil est la seconde. Nous n’avons point la mesure de cette machine immense, nous n’en pouvons calculer les rapports ; nous n’en connoissons ni les premières lois ni la cause finale ; nous nous ignorons nous-mêmes ; nous ne connoissons ni notre nature ni notre principe actif; à peine savons-nous si l’homme est nn être simple ou composé ; des mystères impénétrables nous environnent de toutes parts ; ils sont au-dessus de la région sensible ; pour les percer nous croyons avoir de l’intelligence , et nous n’avons que de l’imagination. Chacun se fraie, à travers ce monde imaginaire, une route qu’il croit la bonne; nul ne peut savoir si la sienne mene au but. Cependant nous voulons tout penetrer , tout connoitre. La seule chose que nous ne savons point , est d’ignorer ce que nous ne pouvons savoir. Nous aimons mieux nous déterminer au hasard , et croire ce qui n'est pas, que d’avouer qu’aucun de nous ne peut voir ce qui est. Petite partie d’un grand tout dont les bornes nous

échappent , et que son auteur livre à nos folles dis^ putes, nons sommes assez vains pour vouloir décider ce qu’est ce tout en lui-même , et ce que nous sommes par rapport à lui.

Quand les philosophes seroient en état de découvrir la vérité , qui d'entre eux prendroit intérêt à elle ? Chacun sait bien que son système n’est pas mieux fondé que les autres ; mais il le soutient parce qu’il est à lui. Il n’y en a pas un seul qui , venant à connoitre le vrai et le faux , ne préférât le mensonge qu’il a trouvé à la vérité découverte par un autre. Où est le philosophe qui, pour sa gloire , ne tromperoit pas volontiers le genre humain ? Où est celui qui, dans le secret de son cœur, se propose un autre objet que de se distinguer? Pourvu qu'il s’élève au-dessus du vulgaire , pourvu qu’il efface l’éclat de ses concurrents, que demande-t-il de plus ? L’essentiel est de penser autrement que les autres. Chez les croyants il est athée , chez les athées il seroit croyant.

Le premier fruit que je tirai de ces réflexions fut d’apprendre à borner mes recherches à ce qui m’intéressoit immédiatement ; à me reposer dans une profonde ignorance sur tout le reste , et à ne m’inquiéter, jusqu’au doute, que des choses qu’il m’importoit de savoir.

Je compris encore que , loin de me délivrer de mes doutes inutiles, les philosophes ne feroient que multiplier ceux qui me tourmentoient , et n’en résoudroient aucun. Je pris donc un autre guide, et je me dis : Consultons la lumière intérieure, elle m’égarera moins qu’ils ne m’égarent ; on du moins

mon erreur sera la mienne, et je me dépraverai moins en suivant mes propres illusions , qu’en me livrant à leurs mensonges.

Alors, repassant dans mon esprit les diverses opinions qui m’avoient lour-à-tour entraîné depuis ma naissance, je vis que, bien qu’aucune d’elles ne fût assez évidente pour produire immédiatement la conviction , elles avoient divers degrés de vraisemblance , et que l'assentiment intérieur s’y prêtoit ou s’y refusoit à différentes mesures. Sur cette première observation, comparant entre elles toutes ces différentes idées dans le silence des préjugés, je trouvai que la première et la plus commune étoit aussi la plus simple et la plus raisonnable, et qu’il ne lui manquoit, pour réunir tous les suffrages, que d'avoir été proposée la deiniere. Imaginez tous vos philosophes anciens et modernes ayant d’abord épuisé leurs bizarres systèmes de forces , de chances , de fatalité , de nécessité, d'atomes, de monde animé, de matière vivante , de matérialisme de toute espece , et , après eux. tous, l’illustre Clarke éclairant le monde, annonçant enfin l’Etre des êtres et le dispensateur des choses: avec quelle universelle admiration, avee quel applaudissement unanime , n’eût point été reçu ce nouveau système, si grand, si consolant, si sublime , si propre à élever l’aine , à donner une base à la vertu, et en même temps si frappant, si lumineux, si simple, et, ce me semble, offrant moins de choses incompréhensibles à l’esprit humain qu’il n’en trouve d'absurdes en tout autre système! Je me disois: Les objections insolubles sont communes à tous , pareeque l’esprit de l’homme est trop borné

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pour les résoudre ; elles ne prouvent donc contre aucun par préférence: mais quelle différence entre les preuves directes! celui-là seul qui explique tout ne doit-il pas être préféré quand il n'a pas plus de difficulté que les autres?

Portant donc en moi l’amour de la vérité pour toute philosophie, et pour toute méthode une réglé facile et simple qui me dispense de la vaine subtilité des arguments , je reprends sur cette réglé l’examen «les counoissances qui m’intéressent, résolu d'admettre pour évidentes toutes celles auxquelles, dans la sincérité de mon cœur, je ne pourrai refuser mon consentement, pour vraies tontes celles qui me paroitront avoir une liaison nécessaire avec ces premières , et de laisser toutes les autres dans l’incertitude, sans les rejeter ni les admettre, et sans me tourmenter à les éclaircir quand elles ne mènent à rien d’utile pour la pratique^

Mais qui sois-je? quel droit ai-js de juger les choses? et qu’est-ce qui détermine mes jugements? S'ils sont entraînés, forcés par les impressions que je reçois, je me fatigue en vain à ces recherches, elles ne se feront point , ou se feront d’elles-mêmes sans que je me mêle de les diriger. Il faut donc tourner d’abord mes regards sur moi pour connoitre l'instrument dont je veux me servir, et jusqu’à quel point je puis me fier à son usage.

J’existe , et j’ai des sens par lesquels je suis affecté. Voilà la première vérité qui me frappe, et à laquelle je suis forcé d’acquiescer. Ai-je un sentiment propre de mon existence, ou ne la sens-je que par mes sensations? Voilà mon premier doute, qu’il

m’est , quant à présent , impossible de résoudre : car étant continuellement affecté de sensations, ou immédiatement, ou par la mémoire, comment puis-je savoir si le sentiment du moi est quelque chose hors de ces mêmes sensations, et s’il peut être indépendant d’elles ?

Mes sensations se passent en moi, puisqu’elles me font sentir mon existence; mais leur cause m’est étrangère, puisqu’elles m’affectent malgré que j’en aie, et qu’il ne dépend de moi ni de les produire, ni de les anéantir. Je conçois donc clairement que ma sensation qui est en moi , et sa cause ou son objet qui est hors de moi , ne sont pas la même chose.

Ainsi , non seulement j’existe, mais il existe d’autres êtres, savoir les objets de mes sensations; et quand ces objets ne seroient que des idées, toujours est-il vrai que ces idées ne sont pas moi.

Or, tout ce que je sens. hors de moi et qui agit sur mes seus, je l’appelle matière ; et toutes les portions de matière que e conçois réunies en êtres individuels, je les appelle des corps. Ainsi toutes les disputes des idéalistes et des matérialistes ne signifient rien pour moi : leurs distinctions sur l’apparence et la réalité des corps sont des chimères.

Me voici déjà tout aussi sûr de l’existence de l’univers que de la mienne. Ensuite je réfléchis sur les objets de mes sensations; et trouvant en moi la faculté de les comparer, je me sens doué d’une force active que je ne savois pas avoir auparavant.

Appercevoir c’est sentir; comparer c’est juger; juger et sentir ne sont pas la même chose. Par la sensation , les objets s’offrent ù moi séparés, isolés , tels

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qu’ils sont dans la nature; par la comparaison, je les remue, je les transporte pour ainsi dire, je les pose l’un sur l’autre pour prononcer sur leur différence ou snr leur similitude, et généralement sur tous leurs rapports. Selon moi , la faculté distinctive de l’être actif ou intelligent est de pouvoir donner un sens à ce mot est. Je cherche en vain dans l’être purement sensitif cette force intelligente qui superpose et puis qui prononce ; je ne la saurois voir dans sa nature. Cet être passif sentira chaque objet séparément, ou même il sentira l’objet total formé des deux ; mais n'ayant aucune force pour les replier l’un sur l’autre, il ne les comparera jamais , il ne les jugera point.

Voir deux objets à la fois ce n’est pas voir leurs rapports ni juger de leurs différences; appercevoir plusieurs objets les uns hors des autres n’est pas les nombrer. Je puis avoir au même instant l’idée d’un grand bâton et d’un petit bâton sans les comparer, sans juger que l’un est plus petit que l’autre , comme je puis voir à la fois ma main entière sans faire le compte de mes doigts (i3). Ces idées comparatives plus grand , plus petit, de même que les idées numériques d’un, de deux , etc. , ne sont certainement pas des sensations, quoique mon esprit ne les produise qu’à l’occasion de mes sensations.

(i3) Les relations de M. de la Condamine nous parlent d'un peuple qui ne savoit compter que jusqu’à trois. Cependant les hommes qui composoient ce peuple, ayant des mains, avoieut souvent apperçu leurs doigts, sans savoir compter jusqu'à cinq.

On nous (lit que l'être sensitif distingue les sensations les unes des antres par les différences qu'ont entre elles ces mêmes sensations: ceci demande explication. Quand les sensations sont différentes, l’être sensitif les distingue par Ienrs différences: quand elles sont semblables, il les distingue parcequ'il seut les unes hors des antres. Autrement , comment dans une sensation simultanée distingneroit-il deux objets égaux? il faudroit nécessairement qu'il confondit ces deux objets et les prit pour le même, sur-tout dans un système on l’on prétend que les sensations représentatives de l’étendue ne, sam point étendues.

Quand les deux sensations à, comparer sont apperenes , leur impression est faite, chaqueobjet est senti , les deux sont sentis , mais leur rapport n’est pas senti pour cela. Si le jugement de ce rapport n’étoit qu’une sensation, et me venoit uniquement de l’objet, mes jugements ne me tromperoient jamais, puisqu’il c’est jamais faux que je sente ce que je sens.

Pourquoi donc est-ce que je me trompe sur le rapport de ces deux bâtons, sur-tout s’ils ne sont pas parallèles? Pourqnoi dis-je, par exemple, que le petit bâton est le tiers du grand taudis qu’il n’en est que le quart? Pourquoi l’image, qui est la sensa tiou, n’est-elle pas conforme à son modèle, qui est l’objet? C’est que je suis actif quand je juge, que l’opération qui compare est fautive, et que mon entendement , qui juge les rapports , mêle ses erreurs à la vérité des sensations qui ne moulrcul que les objets.

Ajoutez à cela une réflexion qui vous frappera, je m’assure, quand vous y aurez pensé; c’est que, si noas étions purement passifs dans l’usage de nos sens , il n’y auroil entre eux aucune communication; il nous seroit impossible de connoitre que le corps que nous touchons et l’objet que nous vovons sont le même. Ou nous ne sentirions jamais rien hors de nous , ou il y auroit pour nous cinq substances sensibles, dont nons n’aurions nul moyen d'appercevoir l’identité.

Qu’on donne tel on tel nom à cette force de mon esprit qui rapproche et compare mes sensations ; qu’on l’appelle attention , méditation . réflexion , ou comme on voudra ; toujours est-il vrai qu’elle est en moi et non dans les choses, que c’est moi seu: qui la produis, quoique je ne la produise qu’à l’occasion de l’impression qne font sur moi les objets. Sans être maître de sentir ou de ne pas sentir, je le suis d’examiner plus ou moins ce que je sens.

Je ne suis donc pas simplement un être sensitif et passif, mais un être actif et intelligent ; et, quoi qu’en dise la philosophie, j’oserai prétendre à l’honneur de penser. Je sais seulement que la vérité est daus les choses et non pas dans mon esprit qui les juge, et que moins je mets du mien dans les jugements que j’en porte, plus je suis sur d’approcher de la vérité : ainsi ma réglé de me livrer au sentiment plus qu’à la raison est confirmée par la raison même.

M’étant pour ainsi dire assuré de moi-même , je commence à regarder hors de moi , et je me considéré, avec une sorte de frémissement, jeté, perdn

dans ce vaste univers, et comme noyé dans l’immensité des êtres, sans rien savoir de ce qu’ils sont ni absolument, ni entre enx, ni par rapport à moi. Je les étudie , je les observe ; et le premier objet qui se présente à moi ponr les comparer, c'est moi-même.

Tout ce que j’appercois par les sens est matière, et je déduis toutes les propriétés essentielles de la matière des qualités sensibles qui me la font appercevoir, et qui en sont inséparables. Je la vois tantôt en mouvement et tantôt en repos(i4); d’où j’infere que ni le repos ni le mouvement ne lui sont essentiels; mais le mouvement étant une action est l'effet d’une cause dont le repos n’est que l’absence. Quand donc rien n'agit sur la matière, elle ne se meut point , et , par cela même qu’elle est indifférente au repos et au mouvement, son état naturel est d’être en re >os.

J’appercois dans les corps deux sortes de mouvement , savoir, mouvement communiqué, et mouvement spontané on volontaire. Dans le premier, la cause motrice est étiangere au corps mu , et dans le second elle est en lui-même. Je ne conclurai pas de là que le mouvement d’une montre, par exemple.

(14) Ce repos u’e6t, si l’on veut, que relati/ ; mais puisque nous observons du plus et du moins dans le mouvement, nous concevons très clairement un des deux termes extrêmes, qui est le repos; et nous le concevons si bien, que nous sommes enclins même a prendre pour absolu le repos qui n est que relatif. Or il u’est pas vrai que le mouvement soit de l’essence de la matière , si elle peut être conçue en repos.

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est spontané, car si rien d’étrangerau ressort n'agissoit snr lui , il ne tendroit point à se redresser et ne tireroit pas la chaîne. Par la même raison, jen’accorderai point non pins la spontanéité aux fluides , ni au feu même, qui fait leur fluidité, (i 5)

Vous me demanderez si les mouvements des animaux sont spontanés : je vous dirai que je n’en sais rien, mais que l’analogie est pour l’affirmative. Vous me demanderez encore comment je sais donc qu'il y a des mouvements spontanés ; je vous dirai que je le sais parceque je le sens. Je veux mouvoir mon bras et je le meus , sans que ce mouvement ait d'autre cause immédiate que ma volonté. C’est en vairr qu'on voudrait raisonner pour détruire en moi Ge sentiment, il est pins fort que toute évidence ; autant vaudrait me prouver que je n'existe pas.

S’il n’v avoit aucune spontanéité dans les actions des hommes, ni dans rien de ce qui se fait sur la terre , on n’en serait que plus embarrassé à imaginer la première cause de tout mouvement. Pour moi, je me sens tellement persuadé que l’état naturel de la matière est d’être en repos, et qu’elle n’a par ellemême aucune force pour agir, qu’en voyant un corps en mouvement je juge aussitôt, ou que c’est un corps animé, ou que ce mouvement lui a été communiqué. Mon esprit refuse tout acquiescement à

(i5) Les chimistes regardent le phlogistique ou l'élément du leu comme épars, immobile, et stagnant dans les mixtes dont il fait partie, jusqu’à ce que des causes étraiu gérés le dégagent, le réunissent, le mettent en mouvement, et le changent en feu.

l'idée de la matière non organisée se mou\ ant d’ellemême ou produisant quelque action.

Cependant cet univers visible est matière , matière éparse et morte (16), qui n’a rien dans son tont de l’union, de l’organisation, du sentiment commun des parties d’un corps animé , puisqu’il est certain que nous qui sommes parties ne nous sentons nullement dans le tout. Ce même univers est en mouvement, et dans ses mouvements réglés, uniformes, assujettis à des lois constantes, il n’a rien de cette liberté qui paroit dans les mouvements spontanés de l’homme et des animaux. Le monde n’est donc pas un grand animal qui se meuve de lui-même ; il y a donc de ses mouvements quelque cause étrangère à lui, laquelle je n’apperçois pas; mais la persuasion intérieure me rend cette cause tellement sensible que je ne puis voir rouler le soleil sans imaginer une force qui le pousse, ou que , si la terre tourne , je crois sentir une main qui la fait tourner.

S’il faut admettre des lois générales dont je n’apperçois point les rapports essentiels avec la matière, de quoi serai-je avancé Ces lois , n’étant point des êtres réels, des substances , ont donc quelque autre fondement qui m’est inconnu. L'expérience et l’observation nous ont fait connoitre les lois du

(16) J’ai fait tous mes efforts pour concevoir une molécule vivante, sans pouvoir en venir à bout. L’idée de la matière sentant sans avoir des sens me paroit inintelligible et contradictoire. Pour adopter ou rejeter cette idée, il faudroit commencer par la comprendre, et j’avoue que je n'ai pas ce bonhcur-la.

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mouvement, ces lois déterminent les effets sans montrer les causes ; elles ne suffisent point pour expliquer le système du monde et la marche de l'univers. Descartes, avec des dés, formoit le ciel et la terre; mais il ne put donner le premier branle à ces dés, ni mettre en jeu sa force centrifuge qu’à l’aide d un mouvement de rotation. Newton a trouvé la loi de 1 attraction ; mais 1 attraction seule réduiroit bientôt 1 univers en une masse immobile : à cette loi il a fallu joindre une force projectile pour faire décrire des courbes aux corps célestes. Que Descartes nous dise quelle loi physique a fait tourner ses tourbillons ; que Newton nous montre la main qui lança les planètes sur la tangente de leurs orbites.

Les premières causes du mouvement ne sont point dans la matière ; elle reçoit le mouvement et le communique , mais elle ne le produit pas. Plus j’observe 1 action et réaction des forces de la nature agissant les unes sur les autres, plus je trouve que d’effets en effets il faut toujours remonter à quelque volonté pour première cause ; car supposer un progrès de causes a 1 infini , c’est n’en point supposer du tout. En un mot, tout mouvement qui n’est pas produit par un autre ne peut venir que d’un acte spontané, volontaire ; les corps inanimés n’agissent que par le mouvement, et il n y a point de véritable action sans volonté. Voilà mon premier principe. Je crois donc qu une volonté meut l’univers et anime la nature. Voilà mon premier dogme, ou mon premier article de foi.

Comment une volonté produit-elle une action physique et corporelle ? Je n’en sais lieu, mais j é-

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