LIVRE IV. 23g
et je cherche quel rang j’occupe clans l’ordre des choses qu’elle gouverne, et que je puis examiner, •le me trouve incontestablement au premier par mon espece; car, par ma volonté et par les instruments qui sont en mon pouvoir pour l'exécuter, j’ai plus de force pour agir sur tous les corps qui m’environnent, ou pour me prêter ou me dérober comme il me plaît à leur action, qu’aucun d’eux n’eu a pour agir sur moi malgré moi par la seule impulsion physique; et, par mon intelligence, je suis le seul qui ait inspection sur le tout. Quel être ici-bas , hors l’homme, sait observer tons les autres, mesurer, calculer, prévoir leurs mouvements, leurs effets , et joindre, pour ainsi dire, le sentiment de l’existence commune à celui de son existence individuelle? Qu’y a-t-il de si ridicule à penser que tout est fait pour moi, si je suis le seul qui sache tout rapporter à lui?
Il est donc vrai que l’homme est le roi de la nature, au moins sur la terre qu’il habite; car non seulement il domte tous les animaux, non seulement il dispose des éléments par son industrie, mais lui seul sur la terre en sait disposer, et il s’approprie encore, par la contemplation , les astres mêmes dont il ne peut approcher. Qu’on me montre un autre animal sur la terre qui sache faire usage du feu, et qui sache admirer le soleil. Quoi! je puis observer, connoitre les êtres et leurs rapports; je puis sentir ce que c’est qu’ordre , beauté, vertu; je puis contempler l’univers, m’élever à la main qui le gouverne; je puis aimer le bien , le faire; et je me comparerois aux bêtes? Ame abjecte, c’est ta triste philosophie
qui te rend semblable à elles; ou plutôt tu veux en vain t’avilir: ton génie dépose contre tes principes, ton cœur bienfaisant dément ta doctrine, et l’abus même de tes facultés prouve leur excellence en dépit de toi.
Pour moi, qui n’ai point de système à soutenir, moi, homme simple et vrai que la fureur d’aucun parti n’entraine et qui n’aspire point à l’honneur d’être chef de secte, content de la place où Dieu m’a mis, je ne vois rien après lui de meilleur que mon espece; et si j’avois à choisir ma place dans l’ordre des êtres, que pourrois-je choisir de plus que d’être homme?
Cette réflexion m’enorgueillit moins qu’elle ne me touche ; car cet état n’est point de mon choix, et il n éîoit pas dû au mérite d'un être qui n’exisloit pas encore. Puis-je me voir ainsi distingué sans me féliciter de remplir ce pos’e honorable, et sans bénir la main qui m’y a placé ? De mon premier retour sur moi nait dans mon cœur un sentiment de reconnoissance et de bénédiction pour l’auteur de mon esr pece , et de ce sentiment mon premier hommage à la divinité bienfaisante. J’adore la puissance suprême, et je m’attendris sur ses bienfaits. Je n’ai pas besoin qu’on m’enseigne ce culte . il m’est dicté par la nature elle-même. N’est-ce pas une conséquence naturelle de l’amour de soi , d’honorer ce qui nous protégé, et d’aimer ce qui nous veut du bien ?
Mais quand pour connoitre ensuite ma place individuelle dans mon espece , j’en considéré l’économie, les divers rangs et les hommes qui les rem-
plissent, que deviens-je? Quel spectacle ! Où est l'ordre que j’avois observé? Le tableau de La nature ne m’offroit qu’barraonie et proportions , celui du genre humain ne ni ofire que confusion , désordre! Le concert régné entre les éléments, et les hommes sont dans le chaos! Les animaux sont heureux, leur roi seul est misérable! O sagesse, où sont tes lois? O providence, est-ce ainsi que tu régis le inonde? Etre bienfaisant, qu'est devenu ton pouvoir? Je vois le mal sur la terre.
Croiriez-vous, mon bon ami, que de ces tristes réflexions et de ces contradictions apparentes se formèrent dans mon esprit les sublimes idées de l ame, qui n avoient point jusqnes-là résulté de mes recherches? En méditant sur la nature de l’homme , j'y crus découvrir deux principes distincts, dont 1 un lélevoit à l’étude des vérités éternelles , à l’amour de la justice et du beau moral , aux régions du monde intellectuel dont la contemplation fait les délices du sage , et dont l’autre le ramenoil bassement en lui-même, l’asservissoit à l'empire des sens, aux passions qui sont leurs ministres, et contrarioit par elles tout ce que lui inspirait de noble et de grand le sentiment du premier. En me sentant eutrainé , combattu par ces deux mouvements contraires , je me disois : Ton , l'homme n’est point un ; je veux et je ne veux pas, je me sens àla-fois esclave et libre; je vois le bien, je l’aime, et je fais le mal; je suis actif quand j’écoute la raison, passif quand mes passions in’entrainerit ; et mon pire tourment, quand je succombe, est de sentir que j’ai pu résister.
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Jeune homme , écoutez avec confiance , je serai toujours de bonne foi. Si la conscience est l’ouvrage des préjugés , j’ai tort sans doute, et il n’y a point de morale démontrée; mais si se préférer à tout est an penchant naturel à l’homme, et si pourtant le premier sentiment de la justice est inné dans le coeur humain , que celui qui fait de l’homme un être simple leve ces contradictions , et je ne reconnois plus qu’une substance.
Vous remarquerez que, par ce mot de substance , j'entends en général l’être doué de quelque qualité primitive et abstraction faite de toutes modifications particulières ou secondaires. Si donc tontes les qualités primitives qui nous sont connues peuvent se réunir dans un même être, on ne doit admettre qu’une substance; mais .s’il y en a qui s’excluent mutuellement, il y a autant de diverses substances qu’on peut faire de pareilles exclusions. Vous réfléchirez sur cela; pour moi, je n’ai besoin, quoi qu’en dise Locke , de ccnnoitre la matière que comme étendue et divisible, pour être assuré qu’elle ne peut penser ; et quand un philosophe viendra me dire que les arbres sentent et que les rochers pensent (i 8),
(18) Il me semble que loin de dire que les rochers pensent, la philosophie moderne a découvert au contraire que les hommes ne pensent point. Lite ne recouuoit plus que des êtres sensitiis dans la nature ; et toute la différence qu’elle trouve entre un homme et une pierre, est que l’homme est un être sensitif qui a des sensations , et la piirre un être sensitil qui n’en a pas. Mais s’il est vrai que toute matière seDte, où concevrai-je l’unité sensitive ou
il aura liean ru’embarrasser dans ses arguments subtils , je ne puis voir en lui qu’un sophiste de mauvaise foi, qui aime mieux donner le sentiment aux pierres, que d'accorder une ante à l’homme.
Supposons un sourd qui nie l'existence des sons , parceqn’ils n’ont jamais frappé son oreille, de mets sous ses yeux un instrument à corde, dont je fais sonner l’unisson par un autre instrument caché; le
le moi individuel? sera-ce dans chaque molécule de matière ou dans des corps aggrégatils? l'iacerai-je également cette unité dans les fluides et dans les solides, dans les mixtes et dans les éléments? 11 n’y a,. dit-on, que des individus dans la nature! Hais quels sont ces individus? Cette pierre est-elle un individu ou uue aggrégation d individus? Est-elle lin seul être sensitif, ou eu contient-elle autant que de grains de sable? Si chaque atome élémentaire est un être sensitif, comment concevrai-je cette intime communication par laquelle l’un se sent dans l’autre, en sorte que leurs deux moi sc confondent *-u un? L’attraction peut être une loi de la nature dont le mystère nous est inconnu; mais nôus concevons au moins que l’attraction, agissant selon les masses, n’a ricu d’incompatible avec 1 i tendue et la divisibilité. Concevez-vous la même chose du sentiment? Les parties sensibles sout (tendues, mais l'être sensitif est indivisible et un ; il ne se partage pas , il est tout entier ou nul : l’être sensitif n’est donc pas un coqs. Je ne sais comment l’entendent nos matérialistes, mais il me semble que les mêmes difficultés qui leur ont fait rejeter la pensée leur devroient faire aussi reje ter le sentiment; et je ne vois pas pourquoi, ayant fait le premier pas, ils ne feroient pas aussi l'autre: que leur en contcroit-il de plus? et puisqu'ils sont sûrs qu’ils ne pensent pas, comment osent-ils affirmer qu'ils scutrut?
sourd voit frémir la corde ; je lui dis , c’est le son qui fait cela. Point du tout, répond-il; J a cause du frémissement de la corde est en elle-même ; c’est une qualité commune à tous les corps de frémir ainsi. Montrez-moi donc , reprends-je , ce frémissement dans les autres corps, ou du moins sa cause dans cette corde. Je ne puis, réplique le sourd ; mais parceque je ne conçois pas comment frémit cette corde , pourquoi faut-il que j’aille expliquer cela par vos sons, dont je n’ai pas la moindre idée? C’est expliquer un fait obscur par une cause encore plus obscure. Ou rendez-moi vos sons sensibles , ou je dis qu’ils n’existent pas.
Plus je réfléchis sur la pensée et sur la nature de l’esprit humain, plus je trouve que le raisonnement des matérialistes ressemble à celui de ce sourd. Ils sont sourds, en effet, à la voix intérieure qui leur crie d’un ton difficile à méconnoitre : une machine ne pense point , il n’y a ni mouvement ni figure qui produise la réflexion : quelque chose en toi cherche à briser les liens qui le compriment : l’espace n’est pas ta mesure, l’univers entier n’est pas assez grand pour toi , tes sentiments, tes désirs, ton inquiétude, ton orgueil même, ont un autre principe que ce corps étroit dans lequel tu te sens enchainé.
Nul être matériel n’est actif par lui-même , et moi je le suis. On a beau me disputer cela .je le sens , et ce sentiment qui me parle est plus fort que la raison qui le combat. J’ai un corps sur lequel les autres agissent , et qui agit sur eux ; cette action réciproque n’est pas douteuse ; mais ma volonté est
indépendante de mes sens , j e consens ou 3 e résiste , je succombe on je suis vainqueur , et je sens parfaitement en moi-mêrilê quand je fais ce que j'ai voulu faire, ou quand je ne lais que céder à mes passions. J’ai toujours la puissance de vouloir, non la force d’exécuter. Quand je me livre aux tentations, j’agis selon [impulsion des objets externes. Quand je me reproche cette foiblesse, je n’écoute que ma volonté ; je suis esclave par mes vices, et libre par mes remords ; le sentiment de ma liberté ne s’efface en moi que quand je me déprave, et que j’empêche enlîn la voix de l'ame de s’élever contre la loi du corps.
Je ne connois la volonté que par le sentiment de la mienue, et l’entendement ne m’est pas mieux connu. Quand on me demande quelle est la cause qui détermine ma volonté, je demande à mon tour quelle est la cause qui détermine mon jugement : car il est clair que ces deux causes n’en font qu'une ; et si l’on comprend bien que l’homme est actil dans ses jugements, que son entendement n’est que le pouvoir de comparer et de juger, on verra que sa liberté n’est qu’un pouvoir semblable , ou dérivé de celui-là ; il choisit le bon comme il a jugé le vrai; s’il juge faux il choisit mal. Quelle est donc la cause qui détermine sa volonté? C’est son jugement. Et quelle est la cause qui détermine son jugement ? C’est sa faculté intelligente, c'est sa puissance de juger; la cause déterminante est en luimême. Passé cela , je n’entends plus rien.
Sans doute je ne suis pas libre de ne pas vouloir mon propre bien , je ne suis pas libre de vouloir mon
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mal ; mais ma liberté consiste en cela même que je ne puis vouloir que ce qui m’est convenable , ou que j’estime tel sans que rien d’étranger à moi me détermine. S’ensuit-il que je ne sois pas mon maître pareeque je ne suis pas le maître d’être un autre que moi ?
Le principe de toute action est dans la volonté d’un être libre, on ne sauroit remonter au-delà. Ce n’est pas le mot de liberté qui ne signifie, rien, c’est celui de nécessité. Supposer quelque acte , quelque effet qui ne dérive pas d’nn principe actif, c est vraiment supposer des effets sans cause , c’est tomber dans le cercle vicieux. Ou il n’v a point de première impulsion, ou toute première impulsion n’a nulle cause antérieure , et il n’v a point de véritable volonté sans liberté. L’homme est donc libre dans ses actions , et, comme tel , animé d’une substance immatérielle; c’est mon troisième article de foi. De ces trois premiers vous déduirez aisément tous les autres sans que je continue à les compter.
Si l’homme est actif et libre , il agit de lui-même; tout ce qu’il fait librement n’entre point dans le système ordonné de la Providence, et ne peut lui être imputé. Elle ne veut point le mal que fait l’homme en abusant de la liberté qu elle lui donne ; mais elle ne l’empêche pas de le faire , soit que de la p/art d’un être si foible ce mal soit nul à ses yeux , soit qu’elle ne pût l’empêcher sans gêner sa liberté et faire un mal plus grand eu dégradant sa nature. Elle l’a fait libre afin qu’il fit, non ie mal , mais le bien par choix. Elle l'a mis en état de faire ce choix en usant bien des facultés dont elle l’a doué; mais
elle a tellement borné ses forces , que l’abus de la liberté qu’elle lui laisse ne peut troubler l’ordre général. Le mal que l'homme fait retombe sur lui sans rien changer au système du monde, sans empêcher que l’espece humaine elle-même ne se conserve malgré qu’elle en ait. Murmurer de ce que Dieu ne l’empêche pas de faire le mal, c’est murmurer de ce qu’il la fit d’une rature excellente , de ce qu’il mit à ses actions la moralité qui les ennoblit, de ce qu’il lui donna droit à la vertu. La suprême jouissance est dans le contentement de soi-même; c'est pour mériter ce contentement que nous sommes placés sur la terre et doués de la liberté , que nous sommes tentés par les passions et retenus par la conscience. Que pouvoit de plus en notre faveur la puissance divine elle-même? Pouvoit-elle mettre de la contradiction dans notre nature et donner le prix d’avoir bien fait à qui n’eut j>as le pouvoir de mal faire? Qnoi! pour empêcher l’homme d’être méchant falloit-il le borner à l’instinct et le faire bête? Non, Dieu de mon aine, je ne te reprocherai jamais de l'avoir faite à ton image, afin que je pusse être libre , bon et heureux comme toi !
C’est l’abus de nos facultés qui nous rend malheureux et méchants. Nos chagrins, nos soucis, nos peines , nous viennent de nous. Le mal moral est incontestablement notre ouvrage, et le mal physique ne seroit rien sans nos vices qui nous l ont rendu sensible. N’est-ce pas pour nous conserver que la nature nous fait sentir nos besoins ? La douleur du corps n’est-elle pas un signe que la machine
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se dérange et un avertissement d’y pourvoir? La mort... Les méchants n’empoisonnent-ils pas leur vie et la nôtre? Qni est-ce qui vondroit toujours vivre au milieu d’eux ? La mort est le remede aux maux que vous vous faites ; la nature a voulu que vous ne souffrissiez pas toujours. Combien l’homme vivant dans la simplicité primitive est su et à peu de maux ! il vit presque sans maladies ainsi que sans passions , et ne prévoit ni ne sent la mort ; quand il la sent, ses miseres la lui rendent désirable : dès lors elle n’est plus un mal pour lui. Si nous nous contentions d’être ce que nous sommes, nous n’aurions point à déplorer notre sort; mais, pour chercher un bien-être imaginaire, nous nous donnons mille maux réels. Qui ne sait pas supporter un peu de souffrance doit s attendre à beaucoup soulïrir. Quaud ou a gâté sa constitution par une vie déréglée, on la veut rétablir par des remedes ; au mal qu’on sent on ajoute celui qu’on craint ; la prévovance de la mort la rend horrible et l accélere; plus on la veut fuir, plus on la sent ; et l’on meurt de fraveur durant toute sa vie en murmurant contre la nature des maux qu’on s’est faits en l’offensant.
Homme , ne cherche plus l’auteur du mal ; cet auteur c’est toi-même. Il n’eviste point d’autre mal que celui que tu lais ou que tu souffres , et l’un et l’autre te vient de toi. Le mal général ne peut être que dans le désordre , et je vois dans le système du monde un ordre qui ne se dément point. Le mal particulier n’est que dans le sentiment de l'être qui souffre : et ce sentiment l'homme ne l’a pas reçu de la nature, il se l’est donné. La douleur a peu de prise
sur quiconque , ayant peu réfléchi , n’a ni souvenir ni prévoyance. Otez nos funestes progrès, ôtez nos erreurs et nos vices, ôtez l’ouvrage de l’homme, et tout est bien.
Où tout est bien rien n’est injuste. La justice est inséparable de la bonté ; or la boulé est l’effet nécessaire d’une puissance sans borne et de l’amour de soi , essentiel à tout être qui se sent. Celui qui peut tout, étend, pour ainsi dire, son existence avec celle des êtres. Produire et conserver sont l'acte perpétuel de la puissance ; elle n’agit point sur ce qui u’est pas ; Dieu n’est pas le dieu des morts , il ne pourroit être destructeur et méchant sans se nuire. Celui qui peut tout ne peut vouloir que ce qui estbien(ig). Donc l’Etre souverainement bon , parcequ’il est souverainement puissant, doit être aussi souverainement juste; autrement il se contrediroit lui-même , car l’amour de l’ordre qui le produit s’appelle bonté , et l’ainour de l’ordre qui le conserve s’appelle justice.
Dieu, dit-on, ne doit rien à ses créatures. Je crois qu’il leur doit tout ce qu’il leur promit en leur donnant l’être. Or c'est leur promettre un bien que de leur en donner l'idée et de leur en /aire sentir le besoin. Plus je rentre en moi , plus je me consulte, et plus je lis ces mots écrits dans mon ame :
(19 ) Quand les anciens appeloient optimus MAxnwus le Dieu suprême , ils disoient très vrai : mais eu disant maximus optimus, ils auroient parlé plus exactement; puisque sa bouté vient de sa puissance, il est bon parccqu’il est grand.
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Sois juste , et tu seras heureux. Il n’en est rien pourtant , à considérer l’état présent des choses ; le méchant prospéré , et le juste reste opprimé. Voyez aussi quelle indignation s’allume en nous quand cette attente est frustrée! La conscience s’élève et murmure contre son auteur; elle lui crie en gérnisr sant : Tu m’as trompé !
Je t’ai trompé , téméraire ! et qui te l’a dit? Tou ame est-elle anéantie? As- tu cessé d’exister? O Brutus! ô mon fils ! ne souille point ta noble vie en la finissant; ne laisse point ton espoir et ta gloire avec ton corps aux champs de Philippes. Pourquoi dis-tu , la vertu n’est rien , quand tu vas jouir du prix de la tienne ? Tu vas mourir , penses-tu : non , tu vas vivre , et c’est alors que je tiendrai tout ce que je t’ai promis.
Ou diroit, aux murmures des impatients mortels , que Dieu leur doit la récompense avant le mérite, et qu’il est obligé de payer leur vertu d’avance. Oh ! soyons bons premièrement, et puis nous serons heureux. N’exigeons pas le prix avant la victoire , ni le salaire avant le travail. Ce n’est point dans la lice, disoit Plutarque , que les vainqueurs de nos jeux sacrés sont couronnés, c’est après qu’ils l’ont parcourue.
Si Lame est immatérielle , elle peut survivre au corps ; et si elle lui survit , la Providence est justifiée. Quand j e n’aurois d’autre preuve de l’immatérialité de l’ame que le triomphe du méchant et l’oppression du juste en ce monde, cela seul nr’empêcheroit d’en douter. Une contradiction si manifeste, une si choquante dissonance dans l’harmonie uni-
verselle me feroit chercher à la résoudre. Je me dirois : Tout ne finit pas pour nous avec la vie , tout rentre dans 1 ordre à la mort. J’aurois à la vérité l’embarras de me demander où est l’homme quand tout ce qu’il avoit de sensible est détruit. Cette question n’est plus une difficulté pour moi sitôt que j’ai reconnu deux substances. Il est très simple que, durant ma vie corporelle, n’appercevant rien que par mes seus, ce qui ne leur est point soumis m'échappe. Quand l’union du corps et de l’ame est rompue, je conçois que l’un peut se dissoudre et l’autre se conserver. Pourquoi la destruction de l’un entraineroit - elle la destruction de l'autre ? Au contraire , étant de natures si différentes , ils étoient , par leur union , dans un état violent ; et quand cette union cesse , ils rentrent tous deux dans leur état naturel : la substance active et vivante regagne toute la force qu’elle employoit à mouvoir la substance passive et morte. Hélas ! je le sens trop par mes vices , l'homme ne vit qu’à moitié durant sa vie, et la vie de Paine ne commence qu’à la mort du corps.
Mais quelle est cette vie ? et l’ame est-elle immortelle par sa nature ? Je l’ignore .Mon entendement borné ne conçoit rien sans bornes ; tout ce qu’on appelle infini m’échappe. Que puis-je nier , affirmer ? quels raisonnements puis-je faire sur ce que je ne puis concevoir? Je crois que l’ame survit au corps assez pour le maintien de Tordre : qui sait si c’est assez pour durer toujours? Toutefois je conçois comment le corps s’use et se détruit par la division des parties : mais je ne puis concevoir une destruc-
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tion pareille de l’être pensant ; et , n’imaginant point comment il peut mourir, je présume qu’il ne Hi urt pas. Puisque celte présomption me console et n'a rien de déraisonnable, pourquoi craindroisqe de m’y livrer?
Je sens mon ame , je la connois par le sentiment et par la pensée; je sais qu’elle est, sans savoir quelle est son essence ; je ne puis raisonner sur des idées que je n’ai pas. Ce que je sais bien, c’est que l'identité du moi ne se prolonge que par la mémoire , et que , pour être le même en effet , il faut que je me souvienne d’avoir été. Or je ne saurois me rappeler après ma mort ce que j’ai été durant ma vie, que je ne me rappelle aussi ce que j’ai senti, par conséquent ce que j’ai /ait ; et je ne doute point que ce souvenir ne fasse uu jour la félicité des bons et le tourment des méchants. Ici-bas mille passions ardentes absorbent le sentiment interne et donnent le change aux remords. Les humiliations, Les disgrâces qu’attire l’exercice des vertus, empêchent d'en sentir tous les charmes. Mais quand, délivrés des illusions que nous font le corps et les sens , nous jouirons de la contemplation de l'Etre suprême et des vérités éternelles dont il est la source, quand la beauté de l’ordre frappera toutes tes puissances de notre ame , et que nous serons uniquement occupés à comparer ce que nous avons lait avec ce que nous avons dû faire, c’est alors que la voix de la conscience reprendra sa force et son empire; c’est alors que la volupté pure qui naît du contentement de soi-même , et le regret amer de s’être avili , distingueront par des sentiments inépuisables le sort
que chacun sc sera préparé. Ve me demandez point , ô mon bon ami , s’il y aura d’antres sources de bonheur et de peines : je l’ignore ; et c’est assez de celles qne j’imagine pour me consoler de cette vie et m'en faire espérer une antre. Je ne dis point que les bons seront récompensés ; car quel autre bien peut attendre nn être excellent qne d’exister selon sa nature? mais je dis qu’ils seront heureux . parceqne leur auteur , l’auteur de toute justice, les avant faits sensibles, ne les a pas faits pour souffrir; et que. n’avant point abusé de leur liberté sur la terre , ils n’ont pas trompé leur destination par leur faute : ils ont souffert pourtant dans cette vie .ils seront donc dédommagés dans nne antre. Ce sentiment est moins fondé sur le mérite de l'homme que sur la notion de bonté qui me semble inséparable de l’essence divine. Je ne fais que supposer les lois de l’ordre observées, et Dieu constant à lui-même (20).
Ne me demandez pas non plus si les tourments des méchants seront éternels, et s’il est de la bonté de l’auteur de leur être de les condamner à souffrir toujours ; je l’ignore encore , et n’ai point la vaine curiosité d’éclaircir des questions inutiles. Que m’importe ce que deviendront les méchants? Je prends peu d’intérêt à leur sort. Toutefois j’ai peine à croire qu’ils soient condamnés à des tourments sans fin. Si la suprême Justice se venge, elle se
(ao) Non pas pour uous, non pas pour nous, Seigneur, Mais pour ton nom , mais pour ton propre honneur, O Diiu! fais-nous revivre! Ps. 11 5.
venge dès cette vie. Vous et vos erreurs , ô nations , êtes ses ministres. Elle emploie les maux que vous vous faites à punir les crimes qui les ont attirés. C’est dans vos cœurs insatiables, rongés d'envie, d’avarice et d’ambition, qu’au sein de vos fausses prospérités les passions vengeresses punissent vos forfaits. Qu’est-il besoin d’aller chercher l’enfèr dans l’autre vie ? il est dès celle-ci dans le cœur des méchants.
Où finissent nos besoins périssables , où cessent nos désirs insensés , doivent cesser aussi nos passions et nos crimes. De quelle perversité de purs esprits seroient-ils susceptibles? N’avant besoin de rien , pourquoi seroient-ils méchants? Si, destitués de nos sens grossiers , tout leur bonheur est dans la contemplation des êtres , ils ne sanroient vouloir que le bien ; et quiconque cesse d’être méchant peutil être à jamais misérable ? Yoilà ce que j'ai du penchant à croire , sans prendre peine à me décider làdessus. O Etre clément et bon ! quels que soient tes décrets, je les adore : si tu punis éternellement les méchants , j’anéantis ma foible raison devant ta justice; mais si les remords de ces infortunés doivent s’éteindre avec le temps , si leurs maux doivmt finir , et si Ja même paix nous attend tous également un jour, je t’en loue. Le méchant n’est-il pas mon frere ? Combien de fois j’ai été tenté de lui ressembler! Que, délivré de sa misere, il perde aussi la malignité qui l'accompagne ; qu’il soit heureux ainsi que moi : loin d’exciter ma jalousie, son bonheur ne fera qu’ajouter an mien.
C'est ainsi que, contemplant Dieu dans ses ocu-
vres, et l’étudiant par ceux de ses attributs qu’il m’iluportoit de connoitre , je suis parvenu à étendre et augmenter par deyrés l’idée, d’abord imparfaite et bornée, que je me faisois de cét être immense. Mais si cette idée est devenue plus noble et plus grande , elle est aussi moins proportionnée à la raison humaine. A mesure que j 'approche en esprit de l’éternelle lumière, son éclat m'éblouit, me trouble, et je suis forcé d’abandonner tontes les notions terrestres qui m’aidoient à l’imaginer. Dieu n’est plus corporel et sensible ; la suprême intelligence qui régit le monde n’est plus le monde même : j’éleve et fatigue en vain mon esprit à concevoir son essence inconcevable. Quand je pense que c’est elle qui donne la vie et l’activité à la substance vivante et active qui régit les corps animés; quand j’entends dire que mon aine est spirituelle, et que Dieu est un esprit, je m’indigne contre cet avilissement de l’essence divine : comme si Dieu et mon ame étoient de même nature! comme si Dieu n’étoit pas le seul être abselu, le seul vraiment actif, sentant, pensant, voulant par lui-même, et duquel nous tenons la pensée, le sentiment, l’activité, la volonté, la liberté, l’être ! Nous ne sommes libres que parcequ’il veut que nous le soyons , et sa substance inexplicable est à nos âmes ce que nos âmes sont à nos corps. S’il a créé la matière, les corps, les esprits, le monde, je n’en sais rien. L’idée de création me confond et passe ma portée ; je la crois autant que je la puis-concevoir : mais je sais qu’il a formé l'univers et tout ce qui existe , qu'il a tout fait , tout ordonné. Dieu est éternel, sans doute; mais mon esprit peut-il embrasser
i$Ô ÉMILE,
l’idée de l’éternité ? Pourquoi me payer de mots .■■ans idée? Ce que je conçois, c’est qu’il est avant les choses, qu’il sera tant qu’elles subsisteront, et qu’il seroit même au-delà , si tout devoit finir un jour. Qu’un être que je ne conçois pas donne l’existence à d’autres êtres , cela n’est qu’obscur et incompréhensible ; mais que l’être et le néant se convertissent d’eux -mêmes l’un dans l’autre, c’est une contradiction palpable , c’est une claire absurdité.
Dieu est intelligent; mais comment l’est -il ? L’homme est intelligent quand il raisonne, et la suprême intelligence n’a pas besoin de raisonner; il u’y a pour elle ni prémisses ni conséquences , il n’y a pas même de proposition ; elle est purement intuitive , elle voit également tout ce qui est et tout ce qui peut être ; toutes les vérités ne sont pour elle qu’une seule idée, comme tous les lieux un seul point , et tous les temps un seul moment. La puissance humaine agit par des moyens , la puissance divine agit par elle -même. Dieu peut pareequ’il ■Veut; sa volonté fait son pouvoir. Dieu est bon , rien n’est plus manifeste : mais la bonté dans l’homme est l’amour de ses semblables, et la bonté de Dieu est l’amour de l’ordre; car c’est par l’ordre qu’il maintient ce qui existe, et lie chaque partie avec le tout. Dieu est juste ; j’en suis convaincu , c’est une suite de sa bonté : l’injustice des hommes est leur oeuvre, et non pas la sienne : le désordre moral , qui dépose contre la Providence aux yeux des philosophes , ne fait que la démontrer aux miens. Mais la justice de l’homme est de rendre à chacun ce qui lui appartient, et la justice de Dieu