‹ Vols. 1 & 2Chapitre 45 sur 53 · LIVRE IV. a3-j · texte numérisé non relu

LIVRE IV. a3-j

prit se confond et se perd dans cette infinité de rapports , dont pas un n’est confondu ni perdu dans la foule. Que d'absurdes suppositions pour déduire toute cette harmonie de l’aveugle mécanisme de la watiere mue fortuitement! Cens qui nient l’unité d'intention qui se manifeste dans les rapports de toutes les parties de ce grand tout ont beau couvrir leur galimatias d'abstractions, de co-ordinations, de principes généraux, de termes emblématiques ; quoi qu’ils fassent, il m’est impossible de concevoir un svstême d’êtres si constamment ordonnés que je ne conçoive une intelligence qui l’ordonne. Il ne dépend pas de moi de croire que la matière passive et morte a pu produire des êtres vivants et sentants, qu’une fataiité aveugle a pu produire des êtres intelligents , que ce qui ne pense point a pu produire des êtres qui pensent.

Je crois donc que le monde est gouverné par une volonté puissante et sage; je le vois, ou plutôt je le sens, et cela m’importe à savoir. Mais ce même monde est-il éternel ou créé? Y a-t-il un principe unique des choses? Y en a-t-il deux ou plusieurs? et quelle est leur nature? Je n’en sais rien ; et que m'importe? A mesure que ces connoissances me deviendront intéressantes . je m’efforcerai de les acquérir ; jusque-là je renonce à des questions oiseuses qui peuvent inquiéter mon amour-propre , mais qui sont inutilesà ma conduileet; apérieuresà ma raison.

Souvenez- vous toujours que je n’enseigne point mon sentiment, je l’expose. Que la matière soit éternelle on créée , qu’il v ait un principe passif ou qn’il n’y en ait point ; toujours est-il certain que le tout

a3S ÉMILE.

est un, et annonce une intelligence unique; car je ne vois rien qui ne soit ordonné dans le même système , et qui ne concoure à la même lin, savoir la conservation du tout dans l’ordre établi. Cet être qui vent et qui peut, cet être actif par lui-même, cet être enlin , quel qu’il soit, qni meut l’univers et ordonne toutes choses , je l’appelle Dieu. Je joins à ce nom les idées d’intelligence , de puissance , de volonté, que j’ai rassemblées , et celle de bonté qni en est une suite nécessaire: mais je n’en connois pas mieux l’être auquel je l’ai donné ; il se dérobe également à mes sens et à mon entendement; plus j’y pense, plus je me confonds : je sais très certainement qu'il existe, et qn’il existe par lui-même: je sais que mon existence est subordonnée à la sienne, et que toutes les choses qui me sont connues sont absolument dans le même cas. J’apperçois Dieu partout dans ses œuvres ; je le sens en moi , je le vois tout autour de moi ; mais sitôt que je veux le contempler en lui-même, sitôt que je veux chercher où il est, ce qu’il est, quelle est sa substance , il m’échappe , et mon esprit troublé n’appercoit pins rien.

Pénétré de mon insnfiisance, je ne raisonnerai jamais sur la nature de Dieu , que je n y sois forcé par le sentiment de ses rapports avec moi. Ces raisonnements sont toujours téméraires ; uu homme sage ne doit s’y livrer qu’en tremblant, et sur qn’il n’est pas lait pour les approfondir: car ce qu’il y a de plus injurieux à la divinité n’est pas de n’v point penser, mais d’en mal penser.

Après avoir découvert ceux de ses attributs par lesquels je conçois son existence , je reviens à moi ,

Page 1