‹ Vols. 1 & 2Chapitre 5 sur 53 · LIVRE I. J<h · texte numérisé non relu

LIVRE I. J<h

faire ? Beaucoup, sans cloute ; c’est d'empêcher que rien ne soit fait. Quand il ne s’agit que d’aller contre le vent, on louvoie; mais si la mer est forte, et qu’on veuille rester en place , il faut jeter l’ancre. Prends garde , jeune pilote, que ton cable ne file ou que ton ancre ne laboure , et que le vaisseau ne dérive avant que tu t’en sois appercn.

Dans l’ordre social , où toutes les places sont marquées, chacun doit être élevé pour la sienne. Si un particulier formé paur sa place en sort, il n’est plus propre à rien. L’éducation n'est utile qu’antant que la fortune s’accorde avec la vocation des parents ; en tout autre cas elle est nuisible à l’éleve, ne fût-ce que par les préjugés qu’elle lui a donnés. En Egypte , où le (ils étoit obligé d’embrasser l’état de son pere, l'éducation du moins avoit un but assuré ; mais parmi nous , où les rangs seuls demeurent, et où les hommes en changent sans cesse, nul ne sait si en élevant son fils pour le sien il ne travaille pas contre lui.

Daus l’ordre naturel , les hommes étant tous égaux, leur vocation commune est l’état d’homme ; et quiconque est bien élevé pour celui-là , ne peut ma! remplir ceux qui s’y rapportent. Qu’on destine mon éleve à l’épée, à l’église, au barreau , peu m’importe. Avant la vocation des parens. la nature 1 appelle a la vie humaine. Vivre est le métier que je lui veux apprendre. Eu sortant de mes mains il ne sera, j’en conviens , ni magistrat, ni soldat , ni prêt e : il sera ) remièrement homme ; tout ce qu un homme doit étie , il saura l’être au 1 esoiu tout aussi

Lien que qui que ce soit ; et la fortune aura beau le faire chauger tle place , il sera toujours à la sienne. Occupavi te , fortuna , atque cepi; omnesque aditus luns interclusi , nt ad me aspirare non posses (5).

IMotre véritable étude est celle de la condition humaine. Celui d’entre nous qui sait le mieux supporter les biens et les maux de cette vie, est à mon gré le mieux élevé : d’où il suit que la véritable éducation consiste moins en préceptes qu’en exercices. Nous commençons à nous instruire en com niencant à vivre ; notre éducation commence avec nons ; notre premier précepteur est notre nourrice. Aussi ce mot éducation avoit-il , chez les anciens , un autre sens qne nons ne lui donnons plus : il signifioit nourriture. Educii obstetrix , dit Yarron ; educat nutrix , insti.tuit pœdagogus , docet magister (6). Ainsi l’éducation, l’institution , l’instruction , sont trois choses aussi différentes dans leur objet , que la gouvernante , le précepteur et le maître. Mais ces distinctions sont mal entendues ; et pour être bien conduit , l’enfant ne doit suivre qu’un seul guide.

Il faut donc généraliser nos vues , et considérer dans notre éleve 1 bomme abstrait, l’homme exposé à tous les accidents de la vie humaine. Si les hommes naissoient attachés au sol d’un pays , si la même saison duroit toute l’année, si chacun tenoit

(5) Fortune, tu as beau faire, je suis inaccessible à toutes tes attaques ; j’ai fermé, j’ai fortifié toutes les avenues par où tu pouvois venir à moi. Tcscüx. Y, chap. p. (6} Yon. Marcel],

ai

& sa fortune de maniéré à n'eu pouvoir jamais changer , la pratique établie seroit bonne à certains égards : l’enrant élevé pour son état, n’eu sortant jamais , ne pourroit être exposé aux inconvénients d’un autre. Mais vu la mobilité des choses humaines, vu l’esprit inquiet et remuant de ce siecle qui bouleverse tout à chaque génération, peut-on concevoir une méthode pins iuseusée que d’élever un enfant comme n’ayant jamais à sortir, de sa chambre, comme devant être sans cesse entouré de ses gens? Si le malheureux fait nn seul pas sur la terre , s’il descend d'un seul degré , il est perdu. Ce n’est pas lui apprendre à supporter la peine ; c’est l’exercer à la sentir.

On ne songe qu’à conserver son enfant ; ce n’est pas assez : on doit lui apprendre à se conserver étant homme, à supporter les coups du sort , à braver l’opulence et la misere , à vivre, s’il le faut , dans les glaces d’Islande ou sur le brûlant rocher de Malte. Vous avez beau prendre des précautions pour qu’il ne meure pas; il faudra pourtant qu’il meure : et quand sa mort ne seroit pas l’ouvrage de vos soins, encore seroient-ils mal entendus. Il s’agit moins de l’empêcher de mourir que de le faire vivre. Vivre, ce n’est pas respirer; c’est agir, c’est faire usage de nos organes, de nos sens , de nos facultés , de toutes les parties de nous-mêmes qui nous donnent le sentiment de notre existence. L’homme qui a le plus vécu n’est pas celui qui a compté le plus d’années, mais celui qui a le plus senti la vie. Tel s’est fait enterrer à cent ans , qui mourut dès sa naissance. Il eût gagné d’aller au tombeau dans sa

jeunesse, s’il eût vécu du moins jusqu’à ce temps-là.

Toute notre sagesse consiste en préjugés serviles; tous nos usages ne sont qu’assujettissçment , gêne et contrainte. L’bomme civil naît, vit et meurt dans l’esciavage : à sa naissance, on le coud dans un maillot : à sa mort, on le clone dans une biere; tant qu’il garde la figure humaine , il est enchaîné par nos institutions.

On dit que plusieurs sages-femmes prétendent, en pétrissant la tète des enfants nouveaux-nés , lui donner une forme plus convenable : et on le souffre ! Nos tètes seraient mal de la façon de l’auteur de notre être : il nous les faut façonnées au-debors par les sages-femmes, et au-dedans par les philosophes. Les Caraïbes sont de la moitié plus heureux que nous.

■< A peine l’enfant est-il sorti du sein de la mere , « et à peine jouit-il de la liberté de mouvoir et d’éa tendre ses membres , qu’on lui donne de nouveaux « liens. Ou 1 emmaillote, on le couche la tète fixée o et les jambes alongées, les bras pendants à côté « du corps ; il est entouré de linges et de bandages « de toute espece, qui ne lui permettent pas de » changer de situation. Heureux si on ne l’a pas a serré au point de Tempécher de respirer, et si on «s a eu la précaution de le coucher sur le côté, afin » que les eaux qu’il doit rendre par la bouche puis- « sent tomber d’elles-mêmes : car il n’auroit pas la o liberté de tourner la tête sur le côté pour en facio liter l’écoulement (7). »

(7) Hist. uat. tome IV, page 190, iu-12.

L’enfant nouveau - né a besoin (l’étendre et de mouvoir ses membres, pour les tirer de l'engourdissement où , rassemblés en un peloton , ils ont resté si long temps. On les étend, il est vrai, mais on les empêche de se mouvoir ; on assujettit la tète meme par des têtieres : il semble qu’on à peur qu’il n’ait 1 air (l’être en vie.

Ainsi l’impulsion des parties internes d’un corps qui tend à l’accroissement, trouve un obstacle insurmontable aux mouvements qu’elle lui demande. L’enfant fait continuellement des efforts inutiles qui épuisent ses forces ou retardent leurs progrès. II étoit moins a 1 étroit, moins gêné, moins comprimé dans 1 amnios qu’il n'est dans ses langes : je ne vois [tas ce qu’il a gagné de naître.

L inaction, la contiainte où l’on retient les membres d’un enfant , ne peuvent que gêner la circulation du sang, des humeurs, empêcher l'enfant de se fortifier, de croître, et altérer sa constitution. Dans les lieux où l’on n’a point ces précautions extravagantes, les hommes sont tous grands, lorts, bien proportionnés (8). Les pays où l’on emmaillotle les enfants sont ceux qui fourmillent de bossus, de boiteux, de cagneux, de noués, de rachitiques, de gens contrefaits de toute espece. De peur que les corps ne se déforment par des mouvements libres, on se hâte de les déformer en les mettant en presse. On les rendio.t volontiers perclus pour les empêcher de s’estropier.

Une contrainte si cruelle ponrroit - elle ne pas

(8, Voyez la note 1 5 de ce premier livre.

influer sur leur humeur ainsi que sur leur tempérament ? Leur premier sentiment est un sentiment de douleur et de peine : ils ne trouvent qu’ obstacles à tous les mouvements dont ils ont besoin : plus malheureux qu'un criminel aux fers , ils font de vains efforts, ils s’irritent, ils crient. Leurs premières voix, dites-vous, sont des pleurs? Je le crois bien : vous les contrariez dès leur naissance ; les premiers dons qu’ils reçoivent de vous sont des chaînes ; les premiers traitements qu’ils éprouvent sont des tourments. N’avant rien de libre que la voix, comment ne s’en servit oient-ils pas pour se plaindre? Ils crient du mal que vous leur faites : ainsi garrottés, vous crieriez plus fort qu’eux.

D’on vient cet usage déraisonnable ? d’un usage dénaturé. Depuis que les meres , méprisant leur premier devoir, n’ont plus voulu nourrir leurs enfants, il a fallu les confier à des femmes mercenaires , qui , se trouvant ainsi meres d’enfants étrangers pour qui la nature ne leur disoit rien, n’ont cherché qu’à s’épargner de la peine. Il eût fallu veiller sans cesse sur un enfant en liberté : mais quand il est bien lié, on le jette dans un coin sans s’embarrasser de ses cris. Pourvu qu’il n’y ait pas des preuves de la négligence de la nourrice , pourvu que le nourrisson ne se casse ni bras ni jambe , qu’importe au surplus qu’il périsse , ou qu’il demeure inlirme le reste de ses jours? On conserve ses membres aux dépens de son corps ; et, quoi qu’il arrive, la nourrice est disculpée.

Ces douces meres , qui, débarrassées de leurs enfants , se livrent gaiement aux amusements de la

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ville , savent-elles cependant quel traitement l'enfant dans son maillot reçoit an village? Au moindre tracas qui survient, on le suspend à nn clou comme nn paquet de hardes ; et tandis que, sans se presser, la nourrice vaque à ses affaires , le malheureux reste ainsi crucifié. Tons ceux qu’on a trouvés dans cette situation avoient le visage violet ; la poitrine fortement comprimée ne laissant pas circuler le sang , il remontoit à la tète ; et l’on croyoit le patient fort tranquille , parcequ'il n’avoit pas la force de crier, .l’ignore combien d’heures un enfant peut rester en cet état sans perdre la vie ; mais je doute que cela puisse aller fort loin. Yoilà, je pense , une des plus grandes commodités du maillot.

On prétend que les enfants en liberté pourroient prendre de mauvaises situations , et se donner des mouvements capables de nuire à la bonne conformation de leurs membres. C’est là un de ces vains raisonnements de notre fausse sagesse, et que jamais aucune expérience n’a confirmés. De cette multitude d’enfants qui, chez des peuples plus sensés que nous , sont nourris dans toute la liberté de leurs membres , on n’en voit pas nn seul qui se blesse ni s’estropie : ils ne sauroient donner à leurs mouvements la force qui peut les rendre dangereux ; et quand ils prennent une situation violente, la douleur les avertit bientôt d’en changer.

Nous ne nous sommes pas encore avisés de mettre au maillot les petits des chiens ni des chats; voit-ou qu’il résulte pour eux quelque inconvénient de cette négligence? Les enfants sont plus lourds ; d’accord : mais à proportion ils sont aussi plus foibles. A

peine peuvent-ils se mouvoir ; comment s’estropieroient-ils ? Si on les étendoit sur le dos , ils raourroient dans cette situation, comme la tortue, sans pouvoir jamais se retourner.

Non contentes d’avoir cessé d’allaiter leurs enfants, les femmes cessent d'en vouloir (aire ; la conséquence est naturelle. Dès que l’état de mere est onéreux , on trouve bientôt le moyen de s’eu délivrer tout-à-fait : on veut faire un ouvra :e inutile, afin de le recommence! toujours , et l’on tourne au préjudice de l’espece l’attrait donné pour la multiplier. Cet usage , ajouté aux autres causes de dépopulation. nous annonce le sort prochain de l'Europe. Les sciences, les arts, la philosophie et les mœurs qu’elle entendre , ne tarderont pas d’en faire un désert. Elle sera peuplée de bêtes féroces : elle n’aura pas beaucoup changé d’habitaus.

J’ai vu quelquefois le petit manege des jeunes femmes qui feignent de vouloir nourrir leurs enfants. On sait se faire presser de renoncer à cette fantaisie : on fait adroitement intervenir les époux, les médecins, sur-tout les meres. Un mari qui oseroit consentir que sa femme nourrit son en/ant seroit un homme perdu ; l’on en feroit un assassin qui veut se défaire d’elle. Maris prudents, il faut immoler à la paix l’amour paternel. Heureux qu’on trouve à la campagne d°s femmes pins continentes que les vôtres ! Plus heureux si le temps que cellesci gagnent n’est pas destiné pour d’autres que vous 1

Le devoir des femmes n'est pas douteux : mais on dispute si, dans le mépris qu’elles en font, il est égal pour les enfants d’être nourris de leur lait ou

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(l’un autre. Je tiens cette question , dont les médecins sont les juges , pour décidée au souhait des femmes (*) ; et pour moi, je penserois bien aussi qu’il vaut mieux que l’enfant suce le lait d’une nourrice en sauté, que d’une mere gâtée, s’il avoit quelque nouveau mal à craindre du même sang dout il est formé.

Mais la question doit-elle s’envisager seulement par le côté physique? et l’enfant a-t-il moins besoin des soins (l’une mere que de sa mamelle? D’autres femmes, des bêtes même, pourront lui donner le lait qu elle lui refuse : la sollicitude maternelle ne se suppléé point. Celle qui nourrit l’enfant d’une autre au lieu du sien est une mauvaise mere : comment sera-t-elle une bonne nourrice? Elle pourra le devenir , mais lentement ; il faudra que l’habitude change la nature: et 1 enfant mal soigné aura le temps de périr cent lois avant que sa nourrice ait pris pour lui une tendresse de mere.

De cet avantage même résulte un inconvénient, qui seul devroit ôter à toute femme sensible le courage de faire nourrir son enfant par une autre ; c’est celui de partager le droit de mere, ou plutôt de 1 aliéner ; de voir son enfant aimer une autre femme

( ) La ligue des femmes et des médecins m’a tou’ours paru 1 uue des plus plaisaufes singularités de Paris. C’est par les femmes que les médecius acquièrent leur réputation, et c est par les médecins que 1rs femmes font leurs volontés. On se doute bien par la quelle est la sorte d’iiabil< té qu il faut à un médecin de Paris pour devenir c ©• lebre.

autant et plus qu’elle ; de sentir que la tendresse qu’il conserve pour sa propre mere est une grâce, et que celle qu’il a pour sa mere adoptive est un devoir : car où j’ai trouvé les soins d une mere ne dois-je pas l'attachement d’un lils ?

La maniéré dont on remédie à cet inconvénient est d’inspirer aux enfants du mépris pour leurs nourrices, enles traitanten véritables servantes. Quand leur service est achevé, on retire l’enfant, ou l’on congédie la nourrice ; à force de la mal recevoir, on la rebute de venir voir son nourrisson. Au bout de quelques années il ne la voit plus, il ne la connoîl plus. La mere , qui croit se substituer à elle et réparer sa négligence par sa cruauté, se trompe. Au lieu de faire un tendre fils d’un nourrisson dénaturé, elle l'exerce à l’ingratitude ; elle lui apprend à mépriser un jour celle qui lui donna la vie , comme celle qui l’a nourri de son lait.

Combien j ’insisterois sur ce point , s’il étoit moins décourageant de rebattre en vain des sujets utiles! Ceci tient à plus de choses qu’on ne pense. Voulezvous rendre chacun à ses premiers devoirs? commencez par les meres ; vous serez étonné des changements que vous produirez. Toutvientsuccessivement de cette première dépravation : tout l’ordre moral s’altere : le naturel s’éteint dans tous les cœurs ; l'intérieur des maisons prend un air moins vivant ; le spectacle touchant d’une famille naissante n’attache plus les maris , n’impose plus d’égards aux étrangers ; on respecte moins la mere dont on ne voit pas les enfans ; il n’v a point de résidence dans les familles ; l habitude ne renforce plus les liens du sang ; il n’y

â pins ni peres , ni meres , ni enfants, ni freres , ni sœurs; tous se connoissent à peine, comment s’aimeroient-ils ? Chacun ne songe plus qu’à soi. Quand la maison n’est qu’nne triste solitude, il faut bien aller s’égayer ailleurs. -

Mais que les meres daignent nourrir leurs enfants, les mœurs Tout se réformer d elles-mêmes , les sentiments de la nature se réveiller dans tous les cœurs ; l’état va se repeupler ; ce premier point , ce poiut seul va tout réunir. L’attrait de la vie domestique est le meilleur contrepoison des mauvaises mœurs. Le tracas des enfants, qu’on croit importun, devient agréable ; il rend le pere et la mere plus nécessaires , plus chers l’un à l’autre; il resserre entre eux le lien conjugal. Quand la famille est vivante et animée , les soins domestiques font la plus chere occupation de la femme et le plus doux amusement du mari. Ainsi de ce seul abus corrigé résulteroit bientôt une réforme générale; bientôt la nature auroit repris tous ses droits. Qu'une fois les femmes redeviennent meres, bientôt les hommes redeviendront peres et maris.

Discours superflus ! l’ennui même des plaisirs du monde ne ramené jamais à ceux-là. Les femmes ont cessé d'être meres; elles ne le seront plus; elles ne veulent plus l’être. Quand elles le voudroient, à peine le pourroient-elles : aujourd’hui que l’usage Contraire est établi, chacuue auroit à combattre l'opposition de toutes celles qui l’approchent, lignées contre un exemple que les unes n’ont pas donné et que les autres ne veulent pas suivre.

re pourtant quelquefois encore de jeunes

personnes d’un bon naturel , qui sur ce point osant braver l’empire de la mode et les clameurs de leur sexe, remplissent avec une vertueuse intrépidité ce devoir si doux que la nature leur impose. Puisse leur nombre augmenter par l’attrait des biens destinés à celles qui s’y livrent! Fondé sur des conséquences que donne le plus simple raisonnement, et sur des observations que je n’ai jamais vues démenties, j’ose promettre à ces dignes meres un attachement solide et constant de la part de leurs maris, une tendresse vraiment liliale de la part de leurs enfants, l’estime et le respect du public, d’heureuses couches sans accident et sans suite , une santé ferme et vigoureuse, enfin le plaisir de se voir un jour imiter par leurs filles , et citer en exemple à celles d’autrui.

Point de mere, point d’enfant. Entre eux les devoirs sont réciproques ; et s’ils sont mal remplis d’un côté , ils seront négligés de l’autre. L’enfant doit aimer sa mere avant de savoir qu’il le doit. Si la voix dn sang n’est fortifiée par l’habitude et les soins , elle s’éteint dans les premières années , et le coeur meurt pour ainsi dire avant que de naître. Nous voilà dès les premiers pas hors de la nature.

"On en sort encore par une route opposée , lorsqu’au lieu de négliger les soins de mere une femme les porte à l’excès ; lorsqu’elle fait de son enfant son idole ; qu’elle augmente et nourrit sa foiblesse pour l’empêcher de la sentir, et qu’espérant le soustraire aux lois de la nature , elle écarte de lui des atteintes1 pénibles, sans songer combien, pour quelques incommodités dont elle le préserve un moment , elle

accmnule nu loin d’accidents et de périls sur sa tète , et combien c’est une précaution barbare de prolonger la foiblèsse de l’enfance sous les fatigues des hommes faits. Thétis, pour rendre son fils invulnérable, le plongea, dit la fable, dans l’eau du Slyx. Cette allégorie est belle et claire. Les meres cruelles dont je parle font autrement ; à force de plonger leurs enfants dans la mollesse, elles les préparent à la souffrance; elles ouvrent leurs pores aux maux de toute espece dont ils ne manqueront pas d’ètre la proie étant grands.

Observez la nature , et suivez la route qu’elle vous trace. Elle exerce continuellement les enfauts ; elle endurcit leur tempérament par des épreuves de toute espece ; elle leur apprend de bonne heure ce que c’est que peine et douleur. Les dents qui percent leur donnent la fievre ; des coliques aiguës leur donnent dés convulsions; de longues toux les suffoquent ; les vers les tourmentent ; la pléthore corrompt leur sang; des levains divers y fermentent , et causent des éruptions périlleuses. Presque tout le premier âge est maladie et danger: la moitié des enfants qui naissent périt avant la huitième année. Les épreuves faites , l’enfanta gagné des forces ; et sitôt qu’il peut user de la vie le principe en devient plus assuré.

Voilà la réglé de la nature. Pourquoi la contrariez-vous? ]Ne voyez-vous pas qu’en pensant la corriger vous détruisez son ouvrage , vous empêchez 1 effet de ses soins? Eaireau-dehors ce qu'elle fait au deda ns, c’est, selon vous , redoubler le danger ; et au contraire c’est y faire diversion ; c’est l’exténuer.

3a ÉMILE.

L’expérience apprend qn’il meurt encore plus d’enfant élevés délicatement que d’autres. Pourvu qu'on ne passe pas la mesure de leurs forces , ou risque moins à les employer qu’à les ménager. Exercez-les donc aux atteintes qu’ils auront à supporter un jour. Endurcissez leurs corps aux intempériesdes saisons, des climats , des éléments , à la faim , à la soif, à la fatigue; trempez-les dans l’eau du Styx. Avant que l’habitude du corps soit acquise , on lui donne celle qu’on veut sans danger ; mais quand une fois il est dans sa consistance , toute altération lui devient périlleuse. Un enfant supportera des changements que ne supporteroit pas un homme : les libres du premier , molles et flexibles, prennent sans effort le pli qu’on leur donne; celles de l’homme , plus endurcies , ne changent plus qu’avec violence le pli qu’elles ont reçu. On peut donc rendre un enfant robuste sans exposer sa vie et sa santé ; et quand il y auroit quelque risque, encore ne faudroit-il pas balancer. Puisque ce sont des risques inséparables de la vie humaine , peut-on mieux faire que de les rejeter sur le temps de sa durée où ils saut le moins désavantageux ?

Un enfant devient plus précieux en avançant en âge. Ait prix de sa personne se joint celui des soins qu’il a coûtés ; à la perte de sa vie se joint en lui le sentiment de la mort. C’est donc sur tout à l’avenir qu’il faut songer en veillant à sa conservation ; c’est contre les maux de la jeunesse qu’il faut l’armer avant qu’il y soit parvenu :ear si le prix de la vie augmente jusqu’à l’àge de la rendre utile , quelle folie n’est-ce yoint d’épargner quelques maux à l’enfance en les

multipliant surl’àge de raison Sont-ee là les leçons du maître ?

Le sort de l’homme est de souffrir dans tous les temps. Le soin même de sa conservation est attaché à la peine. Heureux de ne connoitre dans son enfance que les maux physiques! maux bien moins cruels. Lien moins douloureux que les autres , et qui bien plus rarement qu’eux nous font renoncer à la vie. On ne se tue point pour les douleurs de la goutte ; il n’y a guere que celles de l’ame qui produisent le désespoir. Nous plaignons le sort de l’enfance, et c’est le nôtre qu’il faudroit plaindre. Nosplus grands maux nous viennent de nous.

En naissant un enfant crie ; sa première enfance se passe à pleurer. Tantôt on l’agite, on le flatte pour l’appaiser ; tantôt on le menace, on le bat pour le faire taire. Ou nous faisons ce qu’il lui plaît , ou nous en exigeons ce qu’il nous plaît; ou noos nous soumettons à ses fantaisies , ou nous le soumettons aux nôtres : point de milieu , il faut qu’il donne des ordres ou qu’il en reçoive. Ainsi ses premières idées sont celles d’empire et de servitude. Avant de savoir parler il commande ; avant de pouvoir agir il obéit ; et quelquefois on le châtie avant qu’il puisse connoitre ses fautes, ou plutôt en commettre. C’est ainsi qu’on verse de bonne heure dans son jeune caur les passions qu’on impute ensuite à la nature, et qu’après avoir pris peine à le rendre méchant on se plaint de le trouver tel.

Un enfant passe six ou sept ans de cette maniéré entre les mains des femmes, victime de leur caprice et du sien ; et après lui avoir fait apprendre ceci et

cela , c’est-à-dire après avoir chargé sa méjnoire ou de mots qu’il ne peut entendre , on de choses qui ne. lui sont bonnes à rien ; après avoir étouffé le naturel par les passions qu’on a fait naître , on remet cet être factice entre les mains d’un précepteur, lequel achevé de développer les germes arliliciels qn’il trouve déjà tout formés , et lui apprend tout , hors à se connoître , hors à tirer parti de lui-même, hors à savoir vivre et se rendre heureux. Enfin , quand cet enfant est çlave et tyran , plein de science et dépourvu de sens , également débile de corps et d’ame, est jeté dans le inonde , en y montrant sou ineptie, son orgueil , et tous ses vices , il fait déplorer la misere et la perversité humaine. On se trompe ; c’est là l’homme dç. nos fantaisies : celui de la nature est fait autrement.

Voulez-vous donc qu’il garde sa forme originelle ? Çonservez-la des l’instant qu’il vient au monde. Sitôt qu’il naît emparez-vous de lui , et ne le quittez plus qu’il ae soit homme : vous ne réussirez jamais sans cela. Comme la véritable nourrice est la mere , le véritable précepteur est le pere. Qu'ils s’accordent dans l’ordre de leux’s fonctions ainsi que dans leur système ; que des mains de l’une l’enfant passe dans celles de l’autre. Il sera mieux élevé par un pere judicieux et borné que par le plus habile maître du monde ; car le zele suppléera mieux au talent que le talent au zele.

Mais les affaires , les fonctions , les devoirs... Ah ! les devoirs! sans doute le dernier est celui de pere (9) ! Ne nous étonnons pas qu’un homme dont la

(9) Quand on lit dans Plutarque que Caton le censeur.

femme a dédaigné de nourrir le fruit de leur union dédaigne de l’élever. Il n’y a point de tableau plus charmant que celui de la famille ; mais un seul trait manqué déligure tous les autres. Si la mere a trop peu de santé pour être nourrice, le pere aura trop d'affaires pour être précepteur. Les enfaus , éloignés , dispersés dans des pensions, dans des couvents , dans des colleges, porteront ailleurs l’amour de la maison paternelle , on , pour mieux dire , ils y rapporteront l’habitude de n’être attachés à rien. Les freres et les sœurs se connoitront à peine. Quand tous seront rassemblés en cérémonie , ils pourront être fort polis entre eux ; ils se traiteront en étran. gers. Sitôt qu’il n’y a plus d’intimité entre les parents , sitôt que la société de la famille ne fait plus la douceur de la vie, il faut bien recourir aux mauvaises mœurs pour y suppléer. Ou est l’homme assez stupide pour ne pas voir la chaîne de tout cela P Un pere, quand il engendre et nourrit des enfants ,

qui gouverna Rome avec tant de gloire, éleva lui-même sou lils dès le berceau, et avec uu tel soin, qu’il quittoit tout pour être présent quand la nourrice, c’est-à-dire la mere, le remuoit et le lavoit; quand on lit daus Suétone qu’ Auguste, maître du monde , qu’il avoitconquis et qu’il régissoit lui-même, enseignoit lui-même a ses petits-fils à écrire, a nager, les éléments des sciences, et qu’il les a voit sans cesse autour de lui; on ne peut s’empêcher de rire des petites bonnes gens de re temps-là , qui s’amusoient à de pareilles niaiseries; trop bornés, sans doute, pour savoir vaquer aux grandes affaires des grands hommes dç nos jours.

ne fait en cela que le tiers de sa tâche. Il doit des hommes à son espece : il doit à la société des hommes sociables ; il doit des citoyens à l’i.tat. Tout homme qui peut payer cette triple dette et ne le fait pas est coupable . et plus coupable peut-être quand il la paie à demi. Celui qui ne peut remplir les devoirs de pere n’a point droit de le devenir. Il n’y a ni pauvreté, ni travaux, ni respect humain , qui le dispensent de nourrir ses enfants et de les élever luimême. Lecteurs , vous pouvez m’en croire. .Te prédis à quiconque a des entrailles et néglige de si saints devoirs , qu’il versera long-temps sur sa faute des larmes ameres , et n’en sera jamais consolé (*).

Mais que fait çet homme riche , ce pere de famille si affairé, et forcé selon lui de laisser ses enfants à l’abandon ? il paie un autre homme pour remplir ces soins qui lui sont à charge. Ame vénale ! crois-tu donner à ton (ils un autre pere avec de l’argent? Ne t’y trompe point ; ce n’est pas même un maître que tu lui donnes ; c’est un valet. Il en formera bientôt lin second.

On raisonne beaucoup sur les qualités d’nn bon gouverneur. La première que j’en exigerois , et cellelà seule en suppose beaucoup d’autres, c’est de n’être point un homme à vendre. Il y a des métiers si nobles , qu’on ne peut les faire pour de l’argent sans se montrer indigne de les faire ; tel est celui de l’homme de guerre ; tel est celui de l’instituteur. Qui donc clevera mon enfant? Je te l’ai déjà dit,

(*) Voyez les Confessions , livre VIII,

toi-même. Je ne le peux. Tu ne le peux !... Fais-toi donc un ami. Je ne vois point d'autre ressource.

Un gouverneur ! ô quelle ame sublime!.... en vér rite, pour faire un homme, il faut être ou pere ou plus qu’liomme soi-même. Voilà la fonction que vous confiez tranquillement à des mercenaires.

Plus on y pense, plus on appercoit de nouvelles difficultés. Il faudroit que le gouverneur eut été élevé pour son éleve, que ses domestiques eussent été élevés pour leur maître , que tous ceux qui l’approchent eussent reçu les impressions qu’ils doivent lui communiquer; il faudroit d’éducation en éducation remonter jusqu’on ne sait où. Comment se peut-il qu'un enfant soit bien élevé par qui n’a pas été bien élevé lui -même ?

Ce rare mortel est-il introuvable ? Je l’ignore. En ces temps d’avilissement, qui sait à quel point de vertu peut atteindre encore une ame humaine ? Blais supposons ceprodige trouvé. C’estenconsidérautcequ’il doit faire que nous verrons ce qu’il doit être. Ce que je crois voir d’avance est qu’un pere qui sentiroit tout le prix d’un bon gouverneur prendroit le parti de s’en passer ; car il inettroit plus de peine à l’acquérir qu’à le devenir lui-même. Veut-il donc se faire un ami? qu’il éleve son fils pour l’être ; le voila dispensé de le chercher ailleurs, et la nature a déjà fait la moitié de l’ouvrage.

Quelqu’un dont je ne connois que le rang m’a fait proposer d’élever son fils. Il m’a fait beaucoup d honneur sans doute ; mais loin de se plaindre de mon refus , il doit se louer de ma discrétion. Si j’ayais accepté son offre, et que j’eusse erré dans ma

méthode , c'étoit ane éducation manquée: si j’avois réussi, c’eût été bien pis; son iïls anroit renié son titre , il n’eût plus voulu être prince.

■Te suis trop pénétré de la grandeur des devoirs d’un précepteur, et je sens trop mon incapacité, pour accepter jamais un pareil emploi de quelque part qu’il me soit offert ; et l’intérêt de l'amitié même ne seroit pour moi qu’un nouveau motif de refus. Je crois qu’après avoir lu ce livre peu de gens seront tentés de me faire cette offre; et je prie ceux qui pourroient l’être de n’en plus prendre l’inutile peine. J’ai fait autrefois un suffisant essai de ce métier pour être assuré que je n'y suis pas propre , et mon état m’en dispenseroit quand mes talents m'en rendroient capable. J’ai cru devoir cette déclaration publique à ceux qui paroissent ne pas m'accorder assez d’estime pour me croire sincere et fondé dans mes résolutions.

Hors d’état de remplir la tâche la plus utile , j’oserai du moins essayer de la plus aisée : à 1 exemple de tant d’autres , je ne mettrai point la main à l’œuvre , mais à la plume ; et au lieu de faire ce qu’il faut, je m’efforcerai de le dire.

Je sais que, dans les entreprises pareilles à celleci, l’auteur, toujours à son aise dans des systèmes qu’il est dispensé de mettre en pratique , donne sans peine beaucoup de beaux préceptes impossibles à suivre , et que, faute de détails et d'exemples, ce qu’il dit même de praticable reste sans usage quand il n’en a pas montré l'application.

J'ai doncpris le parti de me donner un éleve imaginaire , de me supposer I âge , la santé , les connois-

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