‹ Vols. 1 & 2Chapitre 6 sur 53 · LIVRE I. jr · texte numérisé non relu

LIVRE I. jr

sances , et tous les talents convenables pour travailler à son éducation , de la conduire depuis le moment de sa naissance jusqu'à celui où , devenu h ont me fait, il n’aura plus besoin d’autre guide que luimême. Cette méthode me paroît utile pour empêcher nn auteur qui se délie de lui de s’égarer dans des visions ; car, dès qu’il s’écarte de la pratique ordinaire, il n’a qu’à faire l’épreuve de la sienne sur son éleve , il sentira bientôt, ou le lecteur sentira pour lui , s’il suit le progrès de l’enfance et la marche naturelle au cœur humain.

Voilà ce que j’ai tâché de faire dans toutes les difficultés qui se sont présentées. Pour ne pas grossir inutilement le livre , je me suis contenté de poser les principes dont chacun devoit sentir la vérité. Mais quant aux réglés qui pouvoient avoir besoin de preuves , je les ai toutes appliquées à mon Emile on à d’autres exemples , et j’ai fait voir dans des détails très étendus comment ce que j’établissois pouvoit être pratiqué : tel est du moins le plan que je me suis proposé de suivre. C’est au lecteur à juger si j’ai réussi.

Il est arrivé de- là que j’ai d’abord peu parlé d’Emile , parceque mes premières maximes d’éducation , bien que contraires à celles qui sont établies , sont d’une évidence à laquelle il est difficile à tout homme raisonnable de refuser son consentement. Mais à mesure que j’avance, mon éleve , autrement conduit que les vôtres, n’est plus un enfant ordinaire ; il lui faut un régime exprès pour lui. Alors il paroit plus fréquemment sur la sccne; et vêts les derniers temps je ne le perds plus un moment de

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vue , jusqu’à ce que, quoi qu’il en dise , il n’ait plus le moindre besoin de moi.

Je ne parle point ici des qualités d'un bon gouverneur; je les suppose, et je me suppose moi-même doué de toutes ces qualités. En lisant cet ouvrage on verra de quelle libéralité j’use envers moi.

Je remarquerai seulement, contre l’opinion commune , que le gouverneur d'un enfant doit être jeune , et même aussi jeune que peut l’être un homme sage. Je voudrois qu’il fût lui-même enfant, s’il étoit possible ; qu’il put devenir le compagnon de son éleve , et s’attirer sa confiance en partageant ses àmusements. Il n’y a pas assez de choses communes entre l’enfance et l’âge mûr, pour qu’il se forme jamais un attachement bien solide à cette distance; Les enfants flattent quelquefois les vieillards , mais ils ne les aiment jamais.

On voudroit que le gouverneur eût déjà fait une éducation. C’est trop ; un même homme n’en peut faire qu’une : s’il en falloit deux pour réussir , de quel droit entreprendroit-on la première ?

Avec plus d’expérience on sauroit mieux faire ; mais on ne le pourroit plus. Quiconque a rempli cet état une fois assez bien pour en sentir toutes les peines , ne tente point de s’y rengager ; et s’il l’a mal rempli la première fois, c’est un mauvais préjugé pour la seconde.

Il est fort différent, j’en conviens , de suivre un jeune homme durant quatre ans , ou de le conduire durant vingt-cinq. Vous donnez un gouverneur à votre fils déjà tout formé ; moi je veux qu’il en ait un avant que de naître. Votre homme à chaque

lustre peut changer d’éleve ; le mien n’en aura jamais qu’un. Vous distinguez le précepteur du gouverneur : autre folie ! Distinguez-vous le disciple de l’éleve ? Il n’y a qu’une science à enseigner aux enfants ; c’est celle des devoirs de l’homme. Cette science est une ; et quoi qu’ait dit Xénophon de l’éducation des Perses , elle ne se partage pas. Au reste , j’appelle plutôt gouverneur que précepteur le maître de cette science , parcequ’il s'agit moins pour lui d’instruire que deconduire. Il ne doit point donner des préceptes ; il doit les faire trouver.

S’il faut choisir avec tant de soin le gouverneur, il lui est bien permis de choisir aussi son éleve, surtout quand il s’agit d’un modèle à proposer. Ce choix ne peut tomber ni sur le génie ni sur le caractère de l’enfant, qu’on ne connoit qu’à la lin de l’ouvrage , et que j’adopte avant qu’il soit né. Quand je poürrois choisir, je ne prendrois qu’un esprit commun , tel que je suppose mon éleve. Ou n’a besoin d’élever que les hommes vulgaires ; leur éducation doit seule servir d’exemple à celle de leurs semblables. Les autres s’élèvent malgré qu’on en ait.

Le pays n’est pas indifférent à la culture des hommes; ils ne sont tout ce qu’ils peuvent être que dans les climats tempérés. Dans les climats extrêmes , le désavantage est visible. Un homme n’est pas piaulé comme un arbre dans un pays , pour V demeurer tou ours; et celui qui part d’un des extrêmes pour arriver à l’autre, est forcé de faire le double du chemin que fait pour arriver au même terme celui qui part du terme moyen.

Que 1 habitant d’un pays tempéré parcoure

ÉMtr.F. î. 3

suc-

i,i ÉMILE.

cessivement les deux extrêmes, son avantage est encore évident ; car. bien qn’il soit autant modifié que celui qni va d’un extrême à l'autre, il s’éloigne pourtant de la moitié moins de sa constitution naturelle. Un François vit en Guinée et en Lapponie ; mais un IVegre ne vivra pas de même à Tornea , ni un Satnoïede au Renin. Il paroit encore que l’organisation du cerveau est moins parfaite aux deux extrêmes. Les ÎSegres ni les Lappons n'ont pas le sens des Européens. Si je veux donc que mon éleve puisse être habitant de la terre , je le prendrai dans une zone tempérée; en France, par exemple, plutôt qn’ailleurs.

Dans le Nord . les hommes consomment beaucoup sur un sol ingrat ; dans le Midi , ils consomment peu snr un sol fertile. De là nait une nouvelle différence qui rend les uns laborieux , et les autres contemplât, fs. La société nous offre en nn même lien l'image de ces différences entre les pauvres et les riches. Les premiers habitent le sol ingrat, et les antres le pays fertile.

Le pauvre n'a pas besoin d’éducation ; celle de son état est forcée ; il n'en sanroit avoir d’autre : au Contiaire, l’éducation que le riche reçoit de son état est ce. Je qui lui convient le moins et pour lui-même et pour la société. D’ailleurs, l’éducation naturelle doit rendre nn homme propre à toutes les conditions humaines : or, il est moins raisonnable d’élever un pauvre pour être riche qu’un riche pour être pauvre ; car, à proportion du nombre des deux états, il y a plus de ruinés que de parvenus. Choisissons donc nn riche ; noue serons surs au moins d’avoir

fait un homrue de plus , au lieu qu’un pauvre peut devenir homme de lui-mème.

Par la même raison , je ne serai pas fâché qn’Emile ait de la naissance. Ce sera toujours une victime arrachée an préjugé.

Emile est orphelin. Il n’importe qu’il ait son pere et sa mere. Chargé de leurs devoirs , je succédé à tons leurs droits. Il doit honorer ses parents, mais il ne doit obéir qu’à moi. C’est ma première ou plutôt ma seule condition.

J'y dois ajouter celle-ci, qui n’en est qu’une suite, qu’on ne nous ôtera jamais l’un à l’autre que de notre consentement. Cette clause est essentielle , et je voudrois même que l’éleve et le gouverneur se regardassent tellement comme inséparables, que le sort de leurs jours fût toujours entre eux un objet commun. Sitôt qu’ils envisagent dans l’éloignement leur séparation, sitôt qu’ils prévoient le moment qui doit les rendre étrangers l’un à l’autre , ils le sont déjà : chacun fait son petit système à part ; et tous deux, occupés du temps où ils ne seront plus ensemble , n’y restent qu’à contre-coeur. Le disciple ne regarde le maitreque comme l’enseigne et le lléau de l’enfanee ; le maitre ne regarde le disciple que comme un lourd fardeau dont il brûle d’être déchargé : ils aspirent de concert au moment de se voir délivrés l’un de l’autre ; et comme il n’y a jamais entre eux de véritable attachement , l’un doit avoir peu de vigilance, l’autre peu de docilité.

Mais quand ils se regardent comme devant passer leurs jours ensemble, il leur importe de se faire aimer 1 un de l’autre , et par cela même ils se de-

viennent chers. L'éleve ne rougit point de suivre dans son enfance l'ami qu’il doit avoir étant gran.l ; le gouverneur prend intérêt à des soin- dont il unit recueillir le fruit, et tout le mérite qu'il donne à son eleve est un fonds qu'il place au prolit de ses vieux jours.

Ce traité fait d’avance suppose un accouchement heureux . un enfant bien formé , vigoureux et sain. Un pere n’a point de choix, et ne doit point avoir de préférence dans la famille que Dieu lai donne: tous ses enfants sont également ses enfants : il leur doit à tous les mêmes soins et la même tendresse. Qu'ils soient estropiés ou non . qu’ils soient languissans ou robustes . chacun d'eux est un dépôt dont il doit compte à la main dont il le tient, et le mariage est un contrat fait avec la nature aussi bien qu’entre les conjoints.

Mais quiconque s'impose un devoir que la nature ne lui a point imposé, doit s'assurer auparavant des mosens de le remplir ; autrement , il se rend comptable même de ce qu’il n’aura pu faire. Celui qui se charge d’un éleve inlirme et valétudinaire, change sa fonction de gouverneur en celle de garde-malade ; il perd à scigner une vie inutile le temps qu’i] destinoit à en augmenter le prix ; il s'expose à voir une mere éploree lui reprocher un jour 1a mort d'un fils qu'il mi aura loag-temps conservé.

Je ne me chargerois pas d'un enfant maladif et cacochyme, dût-il vitre quatre-vingts ans. Je ne veux point d un éleve toujours inutile à lui -même et aux autres, qui s’occupe uniquement à se conserver, et dont le corps «aise à l’éducation de l'anie

Que ferois-je eu lui prodiguant vainement mes soins, sinon doubler la perte de la société, et lui ôter deux hommes pour un ? Qu’un autre à mon défaut se charge de cet infirme, j’y consens, et j’approuve sa charité; mais mon talent à moi n’est pas celui-là : je ne sais point apprendre à vivre à qui ne songe qu’à s’empêcher de mourir.

Il faut que le corps ait de la vigueur pour ohéir à l’ame : un hon serviteur doit être robuste. Je sais que l'intempérance excite les passions; elle exténue aussi le corps à la longue : les macérations , les jeûnes, produisent souvent le même effet par une cause opposée. Plus le corps est foible , plus il commande; plus il est fort, plus il obéit. Toutes les passions sensuelles logent dans des corps efféminés ; ils s’en irritent d’autant plus qu’ils peuvent moins les satisfaire.

Un corps débile affoiblit l’ame. De là l’empire de la médecine, art plus pernicieux aux hommes que tous les maux qu’il prétend guérir. Je ne sais pour moi de quelle maladie nous guérissent les médecins, mais je sais qu’ilsnous en donnent de bien funestes; la lâcheté , la pusillanimité , la crédulité, la terreur de la moit : s’ils guérissent le corps, ils tuent le courage. Que nous importe qu’ils fassent marcher des cadavres ? Ce sont des hommes qu’il nous faut , et l’on n’en voit point sortir de leurs mains.

La médecine est à la mode parmi nous ; elle doit l’être. C’est l’amusement des gens oisifs et désoeuvrés, qui ne sachant que faire de leur temps, le passent à se conserver. S’ils avoient eu le malheur de naitre immortels, ils seroient les plus misérables

des êtres : une vie qa’ils n’aaroient jamais penr de perdre ne seroit pour eux d’aucun prix. Il faut à ces gens-là des médecins qui les menacent pour les flatter, et qui leur donnent chaque jour le seul plaisir dont ils soient susceptibles , celui de n’être pas morts.

Je n’ai nul dessein de m’étendre ici sur la vanité de la médecine. Mon objet n’est que de la considérer par le côté moral. Je ne puis pourtant m’empêcher d’observer que les hommes font sur son usage les mêmes sophismes que sur la recherche de la vérité» Ils supposent toujours qu’en traitant un malade on le guérit , et qu’en cherchant une vérité on la trouve. Ils ne voient pas qu’il faut balancer l’avantage d'une guérison que le médecin opéré par la mort de cent malades qu’il a tués, et l'utilité d’une vérité découverte par le tort que font les erreurs qui passent en même temps. La science qui instruit et la médecine qui guérit sont fort bonnes sans doute ; mais la science qui trompe et la médecine qui tue sont mauvaises. Apprenez-nous donc à les distinguer. "Voilà le nœud de la question. Si nous savions ignorer la vérité , nous ne serions jamais les dupes du mensonge ; si nous savions ne vouloir pas guérir malgré la nature , nous ne mourrions jamais par la main du médecin : ces deux abstinences seroient sages ; on gagneroit évidemment à s’y soumettre. Je ne dispute donc pas que la médecine ne soit utile à quelques hommes ; mais je dis qu’elle est funeste au genre humain.

On me dira , comme on fait sans cesse , que les

fautes sont du médecin , mais que la médecine en elle-même est infaillible. A la bonne berne : mais qu’elle vienne donc sans le médecin ; car, tant qu'ils viendront ensemble, il y aura cent fois plus à craindre des erreurs de l’artiste qu’à espérer du secours de l’art.

Cet art mensonger, plus fait pour les maux de l’esprit que pour ceux du corps, u est pao plus utile aux uns qu’aux autres : il nous guérit moins de nos maladies qu’il ue nous eu imprime l’effroi : il recule moins la mort qu’il ne la fait sentir d’axauce ; il use la vie au lieu de la prolonger : et quand il la prolongeroit, ce seroit encore au préjudice de l’espece , puisqu il nous ôte à la société par les soins qu’il nous impose , et à uos devoirs par les fraveurs qu’il nous donne. C’est la connaissance des 'angers qui nous les fai» craindre : celui qui se croiroit invulnérable n’auroit peur de rieu. A force d’armer Achille contre le péril , le poète lui ôte le mérite de la valeur ; tout autre à sa place eût été un Achille au même prix.

Voulez-vous trouver des hommes d’un vrai courage ? Cherehez-Ies dans les lieux ou il n’y a point de médecins , où l’on ignore les conséquences de» maladies, et où l’on ne songe guere à la mort. Naturellement l’homme sa t souffrir constamment . et meurt en paix. Ce sont lis médecins avec leurs ordonnances, les philosophes avec leurs préceptes , les prêtres avec leuis exhortations , qui l’avilissent de coeur, et lui font désapprendre à mourir.

Qu’on trie donne donc un éleve qui n’ait pat

besoin de tous ces gens-là , on je le refuse. Je ne veux point que d’autres gâtent mon ouvrage : je yeux l’élever seul , ou ne m’eu pas mêler. Le sage Locbe, qui avoit passé une partie de sa vie à l’étude de la médecine , recommande fortement de ne jamais droguer les enfants, ni par précaution , ni pour de légères incommodités. J’irai plus loin , et je déclare que , n’appelant jamais de médecin pour moi , je n'en appellerai jamais pour mon Emile, à moins que sa vie ne soit dans un danger évident ; car alors il ne peut pas lui faire pis que de le tuer.

Je sais Lieu que le médecin ne manquera pas de tirer avantage de ce délai. Si l’enfant meurt , on l’aura appelé trop tard; s’il réchappe, ce sera lui qui l’aura sauvé. Soit: que le médecin triomphe, mais sur-tout qn’il ne soit appelé qn’à l’extrémité.

Faute de savoir se guérir, que l’enfant sache être malade : cet art supplée à l’autre, et souvent réussit beaucoup mieux ; c’est l’art de la nature. Quand l’animal est malade , i! souffre eu silence, et se tient coi : or, on ne voit pas plus d’animaux languissants que d’hommes. Combien l’impatience . la crainte , l’inquiétude , et sur-tout les remedts , ont tué d« gens que leur maladie auroit épargnés, et que 1« temps seul auroit guéris! On me dira que les animaux, vivant d’une maniéré plus conforme à la na ture, doivent être sujets à moins de maux que nous Hé bien ! cette maniéré de vivre est précisément celle que je veux donner à mon éleve ; il en doit donc tirer le même profit.

La seule partie utile de la médecine est l’bygiene

encore l’hygiene est-elle moins une science qu’une vertu. La tempérance et le travail sont les deux vrais médecins de l’homme : le travail aiguise son appétit, et la tempérance l’empêche d'en abuser.

Pour savoir quel régime est le plus utile à la vie et à la santé , il ne faut que savoir quel régime observent les peuples qui se portent le mi nx , sont les plus robustes, et vivent le plus long-temps. Si par les observations générales on ne trouve pas que l’usage de la médecine donne aux hommes une santé plus ferme et une plus longue vie ; par cela même que cet art n’est pas utile , il est nuisible , puisqu’il emploie le temps , les hommes et les choses à pure perte. Non seulement le temps qu’on passe à conserver la vie étant perdu pour en user, il l’en faut déduire ; mais qnand ce temps est emplové à nous tourmenter, il est pis que uni, il est négatif; et pour calculer équitablement , il en faut ôtçr antant de celui qui nous reste. Un homme qui vil dis ans sans médecins vit plus pour lui-même et pour autrui que celui qui vit trente aDs leur victime. Avant fait l'une et l'autre épreuve, je me crois plus en droit que personne d'en tirer la conclusion.

Voilà mes raisons pour ne vouloir qu’un éleve robuste et sain , et mes principes pour le maintenir tel. .le ne m’arrêterai pas a pronveran long l'utilité des travaux manuels et des exercices du corps pour renforcer le tempérament et la santé ; c'est ce que personne ne dispute : les exemples îles plus longues vies se tirent presque tous d’hommes qui ont fait le tins d exercice , qui ont supporté le plus de fatigue

5o ÉMILE.

et de travail (io). Je n’entrerai pas non pins dans de longs détails sur les soins que je prendrai pour ce seul objet; on verra qu’ils entrent si nécessairement dans ma pratique, qu’il suffit d’en prendre l’esprit pour n’avoir pas besoin d’autre explication.

Avec la vie commencent les besoins. Au nouveauné il faut une nourrice. Si la mere consent à remplir son devoir, à la bonne heure : on lui donnera ses directions par écrit ; car cet avantage a son contrepoids , et tient le gouverneur un peu plus éloigné de son éleve. Mais il est à croire que l’intérêt de l’enfant et l’estime pour celui à qui elle veut bien confier un dépôt si cher rendront la mere attentive

(io) En voici un exemple tiré des papiers anglais, lequel je ne puis m’empêcher de rapporter, tant il offre de réflexions a faire relatives à mon sujet.

«Un particulier nommé Patrice Oneil, né en 1647, « vient de se remarier en 1760 pour la septième fois. Il « servit dans les dragons la dix-spptieme année du régné « de Charles II, et dans différents corps j usqu’en 1 740 qu’il « obtint son congé. Il a fait toutes les campagnes du roi « Guillaume et du duc de Marlborough. Cet homme n’a «jamais bu que de la bierre ordinaire; il s’est toujours « nourri de végétaux, et n’a mangé de la viande que dans «quelques repas qu’il donnoit a sa famille. Son usage a « toujours été de se lever et de se coucher avec le soleil, « à moins que ses devoirs ne l’en aient empêché. Il est à « présent dans sa cent treizième année , entendant bien , se « portant bien, et marchant sans canne. Malgré son grand « âge , il ne reste pas un seul moment oisif; et tous les di- « manches il va à sa paroisse, accompagné de ses enfants,1 « petits-enfants , et arriere-petits-enfants. »

aux avis du maître ; et tout ce qu’elle voudra faire , on est sûr quelle le fera mieux qu’une autre. S’il nous faut une nourrice étrangère , commençons par la bien choisir.

Une des miseres des gens riches est d’être trompés en tout. S’ils jugent mal des hommes , faut-il s’en étonner ? Ce sont les richesses qui les corrompent ; et paruu |Uste retour, ils sentent les premiers le défaut du seul instrument qui leur soit connu, lont est mal fait chez eux , excepté ce qu’ils y font euxmêmes ; et ils n’v font presque jamais rien. S'agit-il de chercher nne nourrice, tin la fait choisir ar l’accoucheur. Qu'arrive-t-il de là ? Que la meilleure est toujours celle qui l’a le mieux pavé. Je n’.rai donc pas consulter un accoucheur pour celle d’Emile; j’aurai soin de la choisir moi-même. Je ne raisonnerai peut-être pas là-dessus si diserlement qu’un chirurgien : mais à coup sûr je serai de meilleure foi , et mon zele me trompera moins que son avarice.

Ce choix n’est point nn si grand mystère ; les réglés eu sont connues : mais je ne sais si l’on ne devroit pas faire un peu plus d’attention à i’âg du lait aussi bien qu’à sa qualité. Le nouveau lait est tont-.i-fait séreux : il doit presque être apéritif pour purger les restes du méconium épaissi dans les intestins de l'en ant qui vient de naître. Pen-à-peu le lait prend de la consistance , et fournit une nourriture plus solide à l'enfant devenu plus fort pour la digérer. Ce n’est sùiement pas pour rien que, dans les femelles de tonte espece, la nature change la consistance du lait selon l’âge du nourrisson.

Il faudrait donc une nourrice nouvellement accouchée à un enfant nouvellement né. Ceci a son embarras , je le sais ; mais sitôt qu’on sort de l’ordre naturel, tout a ses embarras pour bien faire. Le seul expédient commode est de faire mal ; c’est aussi celui qu’on choisit.

Il faudrait une nourrice aussi saine de cœur qne de corps : l’intempérie des passions peut , comme celle des humeurs , altérer son lait ; de plus , s’eu tenir uniquement au physique, c’est ne voir que la moitié de l’objet. Le lait peut être bon , et la nourrice mauvaise ; un bon caractère est aussi essentiel qu’un bon tempérament. Si l’on prend une femme vicieuse , je ne dis pas que son nourrisson contractera ses vices ; mais je dis qu’il en pâtira. Ne lui doit-elle pas , avec son lait , des soins qui demandent du zele , de la patience , de la douceur, de la propreté ? Si elle est gourmande , intempérante , elle aura bientôt gâté son lait ; si elle est négligente ou emportée , que va devenir à sa merci un pauvre malheureux qui ne peut ni se défendre ni se plaindre ? Jamais, en quoi que ce puisse être, les méchants ne sont bons à rien de bon.

Le choix de la nourrice importe d’aulant plus , que son nourrisson ne doit point avoir d’autre gouvernante qu’elle, comme il ne doit point avoir d’autre précepteur que son gouverneur. Cet usage étoit celui des anciens , moins raisonneurs et plus sages que nous. Après avoir nourri des enfants de leur sexe , les nourrices ne les quittoient jdns. Voilà pourquoi , dans leurs pièces de théâtre , la plupart des confidentes sont des nourrices. Il est impossible.

qu’un enfant qui passe successivement par tant de mains différentes soit jamais bien élevé. A chaque changement il fait de sécrétés comparaisons qui tendent toujours à diminuer son estime pour ceux qui le gouvernent, et conséquemment leur autorité sur lui. S’il vient une fois à penser qu’il y a de grandes personnes qui n’ont pas plus de raison que des enfants , toute l’autorité de l’àge est perdue , et l’éducation manquée, Un enfant ne doit connoitre d’autres supérieurs que son pere et sa mere , ou à leur défaut sa nourrice et son gouverneur ; encore est-ce déjà trop d'uu des deux : mais ce partage est inévitable •, et tout ce qu’on peut faire pour y remédier est que les personnes des deux sexes qui le gouvernent soient si bien d’accord sur son compte , que les deux ne soient qu’un pour lui.

Il faut qqe la nourrice vive un peu plus commodément, qu’elle prenne des aliments un peu plus substantiels, mais non qu’elle change tout-à-fait de maniéré de vivre ; car un changement prompt et total, même de mal en mieux , est toujours dangereux pour la santé; et puisque son régime ordinaire l’a laissée ou rendue saine et bien constituée , à quoi bon lui en faire changer?

Les paysannes mangent moins de viande et plus de légumes que les femmes de la ville ; et ce régime végétal paroit plus favorable que contraire à elles et à leurs enfants. Quand elles ont des nourrissons bourgeois , on leur donne des pots-an-feu , persuadé que le potage et le bouillon de viande leur font un tneilleur chyle, et fournissent plus de lait. Je ne suis point du tout de ce sentiment; et j’ai pour

moi l’expcrieuce . qui nous apprend que les enfants ainsi nourris sont plus sujets à la colique et aux vers que les autres.

Cela n’est guère étonnant, puisque la substance animale en putréfaction fourmille de vers; ce qui n’arrive pas de même à la substance végétale. Le lait, bien qu’élaboré dans le corps de l’animal , est une substance végétale (i i); son analvse le démontre ; il tourne facilement à l’acide ; et loin de donner aucun vestige d’alkali volatil, comme font les substances animales , il donne, comme les plantes , un sel neutre essentiel.

Le lait des femelles herbivores est plus doux et plus salutaire que celui des carnivores. Formé d’une substance homogène à la sienne , il en conserve mieax sa nature , et devient moins sujet à la putréfaction. Si l’on regarde à la quantité, chacun sait que les farineux font plus de sang que la viande ; ils doivent donc faire aussi plus de lait. Je ne puis croire qu’un enfant qu'on ne sevreroit point trop tôt , ou qu’on ne sevreroit qu’avec des nourritures végétales , et dont la nourrice ne vivroit aussi que de végétaux . fût jamais sujet aux vers.

Il se peut que les nourritures végétales donnent un lait plus prompt à s’aigrir ; mais je suis fort

(n) Les femmes mangent du pain, des légumes, du laitage : les iemelles des chiens et des chats en mangent aussi; les louves même paissent. Voila des sucs végétaux pour leur lait. Reste à examiner celui des especes qui ne peuvent absolument se nourrir que de chair, s’il y en a de telles; de quoi je doute.

éloigné de regarder le lait aigri comme une nourriture mal-saine : des peuples entiers qui n’en ont point d’autre s’en trouvent fort bien, et tout cet appareil d'absorbants me paroît une pure charlatanerie. Il y a des tempéraments auxquels le lait ne convient point, et alors nul absorbant ne le leur rend supportable ; les autres le supportent sans absorbants. On craint le lait trié ou caillé: c’est une folie , puisqu’on sait que le lait se caille toujours dans l’estomac. C’est ainsi qu’il devient un aliment assez solide pour nourrir les enfants et les petits des animaux : s’il ne se cailloit point , il ne feroit que passer , il ne les nourriroit pas (*). On a beau couper le lait de mille maniérés , nser de mille absorbants, quiconque mange du lait digéré du fromage; cela est sans exception. L’estomac est si bien fait pour cailler le lait, que c’est avec l’estomac de veau que se fait la présure.

Je pense donc qu’au lieu de changer la nourriture ordinaire des nourrices , il sullit de la leur donner plus abondante et mieux choisie dans son espece. Ce n’est pas par la nature des aliments que le maigre échauffe, c’est leur assaisonnement seul qui les rend mal-sains. Réformez les réglés de votre cuisine , n’avez ni roux ni friture; que le beurre, ni le sel , ni le laitage, ne passent point sur le feu ;

(*) Bien que les sucs qui nous nourrissent soient en liqueur, ds doivent être exprimés d’aliments solides. Un homme au travad qui ne vivrait que de bouillon déportroi t très promptement. Il se soutiendrait beaucoup mieux arec du lait, pareequ’il se caille.

que vos légumes cuits à l’eau ne soient assaisonnés qu’arrivant tout chauds sur la table ; le maigre , loin d’échauffer la nourrice , lui fournira du lait en abondance et de la meilleure qualité (12). Se pourrait -il que , le régime végétal étant reconnu le meilleur pour l’enfant, le régime animal fût le meilleur pour la nourrice ? Il y a de la contradiction à cela.

C’est sur-tout dans les premières années de la vie que l’air agit sur la constitution des enfants. Dans une peau délicate et molle il pénétré par tous les pores , il affecte puissamment ces corps naissants ; il leur laisse des impressions qui ne s’effacent point. Je ne serais donc pas d'avis qu’on tirât une pavsanne de son village pour l’enfermer en ville dans une chambre, et faire nourrir l’enfant chez soi ; j’aime mieux qu’il aille respirer le bon air de la campagne qu’elle le mauvais air de la ville. Il prendra l’état de sa nouvelle mere , il habitera sa maison rustique , et son gouverneur l’y suivra. Le lecteur se souviendra bien que ce gouverneur n’est pas un homme à gages ; c’est l’ami du pere. Mais quand cet ami ne se trouve pas, quand ce transport n’est pas facile, quand rien de ce que vous conseillez n’est faisable, que faire à la place? me dira-t-on.... Je vous l’ai déjà dit, ce que vous faites ; on n’a pas besoin de conseil pour cela.

(12) Ceux qui voudront discuter plus au long les avantages et les inconvémeuts du régime pythagoricien pourront consulter les traités que les docteurs Cocchi et Biancln son adversaire ont faits sur cet important sujet.

Les hommes ne sont point faits pour être entassés en fourmilières , mais épars sur la terre qu ils doivent cultiver. Plus ils se rassemblent . plus ils se corrompent. Les infirmités du corps , ainsi que les vices de l'ame , sont l’infaillible effet de ce concours trop nombreux. L’homme est de tons les animaux celui qui peut le moins vivre en troupeaux. Des hommes entassés comme des moutons périroient tous en très peu de temps. L’haleine de 1 homme est mortelle à ses semblables : cela n’est pas moins vrai an propre qu’au figuré.

Les villes sont le gouffre de l'espece humaine. Au bout de quelques générations, les races périssent ou dégénèrent ; il faut les renouveler, et c’est toujours la campagne qui fournit à ce renouvellement. Envovez donc vos enfants se renouveler, pour ainsi dire, eux-mêmes, et reprendre au milieu des champs la vigueur qu’on perd dans l’air mal-sain des lieux trop peuplés. Les femmes grosses qui sont à la campagne se hâtent de revenii accoucher à la ville : elles devroient faire tout le contraire, celles sur-tout qui veulent nourrir leurs enfants. Elles auroieut moins à regretter qu elles ne pensent ; et dans un séjonr plus naturel à l’espece , les plaisirs attachés aux devoirs de la nature leur ôteroient bientôt le goût de ceux qui ne s’y rapportent pas.

D'abord après l'accouchement on lave l’enfant avec quelque eau tiede , où l'on mêle ordinairement du vin. Cette addition du vin me paroit peu nécessaire. Comme la nature ne produit rien de fermenté , il n'est pas à croire que l'usage d'une liqueur artificielle importe à la vie de ses créatures.

Far la même raison , cette précaution de faire tiédir l’eau n’est pas non plus indispensable ; et en effet , des multitudes de peuples lavent les enfants nouveau x-nés dans les rivières ou à la mer, sans autre façon : mais les nôtres, amollis avant que de naître par la mollesse des peies et des meres , apportent en venant an monde un tempérament déjà gâté, qu'il ne faut pas exposer d’abord à toutes les épreuve < qui doivent le rétablir. Ce n’est que par degrés qu'on peut les ramener à leur vigueur primitive. Commencez donc d’abord par suivre l’usage, et ne vous en écartez que peu-à-pen. Lavez souvent les enfants; leur mal-propreté en montre le besoin. Quaud on ne fait que les essuyer, on les déchire ; mais à mesure qu'ils se renforcent, diminuez par degrés la tiédeur de l’eau , jusqu’à ce qu enlin vous les laviez été et hiver à l’eau froide , et même glacée. Comme, pour ne pas les exposer, il importe que cette diminution soit lente , successive et insensible , on peut se servir dn thermomètre pour la mesurer exactement.

Cet usage du bain une fois établi ne doit plus être interrompu , et il importe de le garder toute sa vie. Je le considéré non seulement du côté de la propreté et de la santé acluelle, mais aussi comme une précaution salutaire pour rendre plus flexible la texture des fibres , et les faire céder sans effort et sans risque aux divers degrés de chaleur et de froid. Pour cela , je vondrois qu’en grandissant on s’accoutnmât peu-à-peu à se baigner quelquefois dans des eaux chaudes à tous les degrés supportables , et souvent dans des eaux froides à tous les degrés possibles.

Ainsi , après s’être habitué à supporter les diverses températures de l’eau, qui, étant un fluide plus dense . nous touche par plus de points et nous affecte davantage, on deviendroit presque insensibleà celles de l’air.

An moment qne l’enfant respire en sortant de ses enveloppes . ne souffrez pas qu’on lui en donne d’autres qui le tiennent plus à l’étroit. Point de têtières , point de bandes , point île maillot ; des langes flottants et larges , qui laissent tous ses membres en liberté, et ne soieut ni assez pesants pour gêner ses mouvements . ni assez chauds pour empêcher qu’il ne sente les impi essions de l’air (i 3). Placez-le dans un grand berceau (14) bien rembourré, où il puisse se mouvoir à l’aise et sans danger. Quand il commence à se fortifier, laissez-le ramper par la cliam bre ; laissez-lui développer, étendre ses petits membres ; vous les verrez se renforcer de jour en jour. Coinparez-le avec un enlant bien emmaillotté du même âge , vous serez étonné de la différence de leurs progrès ( i 5).

(13) On étouffe les enfants dans les villes à force de les tenir renfermés et vêtus. Ceux qui les gouvernent en sont encore a savoir que l’air froid, loin de leur faire du mal, les renlurce , et que l’air chaud les affoiblit, leur donne la flevre, et les tue.

( 1 4) Je d s un berceau, pour employer un mot usité faute d'autre ; car d’ailleurs je suis persuade qu’il n’est jamais nécessaire de bercer les enlauts , et que cet usage leur est souvent pernicieux.

(1 5) ■. Les anciens Péruviens laissoient les bras libre» « aux enfants dans un maillot fort large : lorsqu'ils les eu

On doit s’attendre à de grandes oppositions do la part des nourrices , à qui l’enfant bien garrotté donne moins de peine que celui qu'il faut vedler incessamment. D’ailleurs , sa mal-propreté devient plus sensible dans un habit ouvert ; il faut le nettoyer plus souvent. Enfin la coutume est un argu-

« tiroient, ils les mettaient en liberté dans un trou fait en « terre et garni de linges, dans lequel ils les descendoient « jusqu’à la moitié du corps : de cette façon ils avoieut les « bras libres, et ils pouvoient mouvoir leur tête et fléchir « leur corps à leur gré sans tomber et sans se blesser : dès « qu’ils pouvoient faire un pas, on leur présentait la ma- « melle d’un peu loin, comme un appât pour les obliger « à marcher. Les petits Ne grès sont quelquefois dans une « situation bien plus fatigante pour tetter : ils embrassent u l’une des hanches de la mere avec leurs genoux et leurs « pieds , et ils la serrent si bien, qu’ils peuvent s’y soutc- « nir sans le secours des bras de la mere. Ils s’attachent à « la mamelle avec leurs mains, et ils la surent constant. « ment sans se déranger et sans tomber, malgré les dif- « férents mouvements de la mere, qui pendant ce temps « travaille à son ordinaire. Ces enfants commencent à « marcher dès le second mois, ou plutôt a se traîner sur a les genoux et sur les mains. Cet exercice leur donne « pour la suite la facilité de courir dans cette situation « presque aussi vite que s’ils étaient sur leurs pieds. » Hist. nat. t. IV, in-12, page 192.

A ces exemples M. de Buffon auroit pu ajouter celui de l’Angleterre, où l’extravagante et barbare pratique du maillot s’abolit de jour en jour. Voyez aussi la Loubere, Vovage de Siam; le sieur le Beau, Voyage du Canada, etc. Je rempbrois vingt pages de citations, si j’avois besoin de confirmer ceci par des faits. -

ment qn’on ne réfutera jamais en certains pays au gré du peuple de tous les états.

Ne raisonnez point avec les nourrices; cela seroit inutile : ordonnez, voyez faire, et n’épargnez rien pour rendre aisés dans la pratique les soins que vous aurez prescrits. Pourquoi ne les partageriez- vous pas ? Dans les nourritures ordinaires , où l’on ne regarde qu’au physique , pourvu que l’enfant vive et qu’il ne dépérisse point, le reste n’importe guère : mais ici , où l’éducation commence avec la vie, en naissant l’enfant est déjà disciple , non du gouverneur, mais de la nature. Le gouverneur ne fait qu’étudier sous ce premier maître , et empêcher que ses soins ne soient contrariés. Il veille le nourrisson , il l’observe , il le suit , il épie avec vigilance la première lueur de son foible entendement , comme aux approches du premier quartier les musulmans épient l’instant du lever de la lune.

Nous naissons capables d’apprendre , mais ne sachant rien , ne connoissant rien. L’ame , enchaînée dans des organes imparfaits et demi-formés, n’a pas même le sentiment de sa propre existence. Les mouvements, les cris île l’enfant qui vient de naître, sont des effets purement mécaniques , dépourvus de connoissance et de volonté.

Supposons qu’un enfant eût à sa naissance la stature et la force d’nn homme fait , qu’il sortit pour ainsi dire tout aimé du sein de sa mere, comme Pallas sortit du cerveau de Jupiter; cet hommeenfant seroit un parfait imbécille , un automate, une statue immobile et presque insensible : il ne verroit rien, il n’entendroit rien , il ne connoitroit

6n ÉMILE.

personne , il ne sanroit pas tourner les yeux vers ce qu’il auroit besoin de voir : non seulement il n’appercevroit aucun objet hors de lui , il n’en rapporterait même aucun dans l'organe du sens qui le lui ferait appeicevoir ; les couleurs ne seraient point dans ses yeux , les sons ne seraient point dans ses oreilles . les corps qu’il toucheroit ne seraient poiut sur le sien, il ne sanroit pas même qu’il en a un : le contact de ses mains seroit dans son cerveau ; toutes ses sensations se réuniraient dans un seul point; il u’exisieroit que dans le commun sensorium; il n’auroit qu’une seule idée, savoir celle du moi, à laquelle il rapporterait tontes ses sensations ; et cette idée ou plutôt ce sentiment seroit la seule chose qu’il auroit de plus qu’un enfant ordinaire.

Cet homme, formé tout-à-conp, ne sanroit pas non plus se redresser sur ses pieds ; il lui faudrait beaucoup de temps pour apprendre à s’y soutenir eu équilibre ; peut-être n'en feroit-il pas même l'essai, et vous verriez ce grand corps fort et robuste rester en place comme une pierre , ou ramper et se traîner comme nn jeune chien.

Il sentirait le îual-aise des besoins sans les connoitre , et sans imaginer aucun moyen d’y pourvoir. Il n’v a nulle immédiate communication entre les muscles de l’estomac et ceux des bras et des ambes , qui , même entouré d’aliments , lui fit faire un pas pour en approcher ou étendre la main pour les saisir ; et comme son corps auroit pris son accroissement , que ses membres seraient tout développés , qu’il n’auroit par conséquent ni les inquiétudes ni les mouvements continuels de» enfants , il pourrait

mourir de faim âvaDt de s’être mû pour chercher sa subsistance. Pour peu qu on ait réfléchi sur l’ordre et le progrès de nos connoissances , on ne peut nier que tel ne fût à-peu-près l’état primitif d'ignorance et de stupidité naturel à l’homme avant qu'il eût rien appris de l’expérience ou de ses semblables.

On connoît donc ou l’on peut connoitre le premier point d ou part chacun de nous pour arriver au degré commun de l’en'endement humain ; mais qui est-ce qui connoît l’autre extrémité ? Chacun avance plus on moins, selon son génie, son goût , ses besoins, ses talents, son zele, et les occasions qu il a de s y livrer. Je ne sache pas qu’aucun philosophe ait encore été assez hardi pour dire : Voilà le terme où l'homme peut parvenir, et qu’il ne sauroit passer. Nous ignorons ce que notre nature nous permet d etre ; nul de nous n’a mesuré la distance qui peut se trouver entre un homme et un autre homme. QuePe est l’ame liasse que cette idée n’échauffa jamais, et qui ne se dit pas quelquefois dans son orgueil , Combien j’en ai déjà passes ! combien j’en puis encore atteindre ! pourquoi mou égal iroitil plus loin que moi?

Je le répété, l'éducation de l’homme commence a sa naissance; avant de jiarler, avant que d’entendre , il s’instruit déjà. L'expérience prévient les leçons; au moment qn’il connoît sa nourrice . il a déjà beancoup acquis. On seroit surpris des connoissances de 1 homme le plus grossier, si l’ou suivoit son progrès depuis le moment où il est né jusqu'à celui où il est parvenu. Si l’on partageoit toute la science humaine en deux parties , d’une commune à

tous les hommes , l’autre particulière aux savants , celle-ci seroit très petite en comparaison de l’autre. Mais nous ne songeons guere aux acquisitions générales , parcequ’elles se font sans qn'on y pense, et même avant l’âge de raison ; que d’ailleurs le savoir ne se fait remarquer que par ses différences, et que, comme dans les équations d’algebre , les quantités communes se comptent pour rien.

Les animaux mêmes acquièrent beaucoup. Ils ont des sens , il faut qu’ils apprennent à en faire usage ; ils ont des besoins, il faut qu’ils apprennent à y pourvoir; il faut qu’ils apprennent à manger, à marcher, à voler. Les quadrupèdes qui se tiennent sur leurs pieds dès leur naissance , ne savent pas marcher pour cela ; on voit à leurs premiers pas que ce sont des essais mal assurés. Les serins échappés de leurs cages ne savent point voler, parcequ’ils n’ont jamais volé. Tout est instruction pour les êtres animés et sensibles. Si les plantes avoient un mouvement progressif, il faudroit quelles eussent des sens et qu'elles acquissent des connoissances ; autrement, les especes périroient bientôt.

Les premières sensations des enfants sont purement affectives ; ils n’appcrcoivent que le plaisir et la douleur. Ne pouvant ni marcher ni saisir, ils ont besoin de beaucoup de temps pour se former peu-àpeu les sensations représentatives qui leur montrent les objets hors d’eux-mêmes ; mais en attendant que ces objets s’étendent , s’éloignent pour ainsi dire de leurs yeux, et prennent pour eux des dimensions et des ligures , le retour des sensations affectives commence à les soumettre à l’empire de l’habitude : on

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