LIVRE IV. 2C
n’avoir rien fait eu toute sa vie dont le souvenirle rendît content de lui-:nême et bien-aise d’avoir vécu, cet homme seroit incapable de jamais se connoître ; et, faute de sentir quelle bonté convient à sa nature , il resteroit méchant par force, et seroit éternellement malheureux. Mais croyez-vous qu’il yait sur la terre entière nn seul homme assez dépravé pour n’avoir jamais livré son cœur à la tentation de bien faire P Cette tentation est si naturelle et si douce, qu’il est impossible de lui résister toujours ; et le souvenir du plaisir qu’elle a produit une fois suffit pour la rappeler sans cesse. Malheureusement elle est d’abord pénible à satisfaire ; on a mille raisons pour se refuser au penchant de son cœur ; la fausse prudence le resserre dans les bornes du moi humain ; il faut mille efforts de courage pour oser les franchir. Se plaire à bien faire est le prix d’avoir bien fait, et ce prix ne s’obtient qu’après l’avoir mérité. Rien n’est plus aimable que la vertu ; mais il en faut jouir pour la trouver telle. Quand on la veut embrasser, semblable an Protée de la fable, elle prend d’abord mille formes effrayantes , et ne se moutre enfin sous la sienne qu’à ceux qui n’ont point lâché prise.
Combattn sans cesse par mes sentiments naturels qui parloient pour l’intérêt commun, et par ma raison qui rapportoit tout à moi, j’aurois flotté toute ma vie dans cette continuelle alternative , faisant le mal , aimant le bien, et toujours contraire à moi -même, si de nouvelles lnmieres n’eussent éclairé mon cœnr; si la vérité, qui fixa mes opinions, n’eût encore assuré ma conduite, et ne m’eût mis d’accord avec moi. On a beau vouloir établir la
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