LIVRE IV. 27J
voirs ! Cette élude nous paroit ennuyeuse et pénible , parceque nous n’y songeons que déjà corrompus par le vice , déjà livrés à nos passions. Nous fixons nos jugements et notre estime avant de connoitre le bien et le mal ; et puis, rapportant tout à cette fausse mesure , nous ne donnons à rien sa juste valeur.
Il est un âge où le cœur, libre encore , mais ardent , inquiet, avide du bonheur qu’il ne counoît pas, le cherche avec une curieuse incertitude , et , trompé par les sens, se fixe enfin sur sa vaine image , et croit le trouver où il n’est point. Ces illusions ont duré trop longtemps pour moi. Hélas! je les ai trop lard connues, et n’ai pn tout-à-fait les détruire: elles dureront autant que ce corps mortel qui les cause. Au moins elles ont beau me séduire , elles ne m'abusent pins; je les connois pour ce qu’elles sont; eu les suivant , je les méprise ; loin d’y voir l’objet de mon bonheur, j’y vois son obstacle. J’aspire au moment où, délivré des entraves du corps, je serai moi sans contradiction, sans partage , et n’aurai besoin que de moi peur être heureux ; en attendant , je le suis des cette vie, parceque j’en compte pour peu tous les maux , que je la regarde comme presque étrangère à mon être, et que tout le vrai bien que j’en peax retirer dépend de moi.
Pour m’élever d’avance autant qu’il se peut à cet état de bonheur, de force et de liberté , je m’exerce aux sublimes contemplations. Je médite sur l'ordre de l’univers , non pour l’expliquer par de vains systèmes, mais pour l’admirer sans cesse, pour adorer le sage auteur qui s’y fait sentir. Je converse.
avec lai , je pénétré toutes mes facultés Je sa divine essence ; je m’attendris à ses bienfaits, je le bénis de ses dons : mais je ne le prie pas. Que lui deroandero.s-je? qu’il changeât pour moi le cours des choses, qu’jl fit des miracles en ma faveur? Moi , qui dois aimer par-dessus tout l'ordre établi par sa sagesse et maintenu par sa providence , voudrois-je que cet ordre fût troublé pour moi ? Non , ce vœu téméraire mériteroit d’être plutôt puni qu’exaucé. Je ne lui demande pas non plus le pouvoir de bien faire : pourquoi lui demander ce qu’il m'a donné? Ne m’at-il pas donné la conscience pour aimer le bien , la raison pour le connoitre, la liberté pour le choisir? Si je fais le mal, je n’ai point d’excuse; je le fais paiceqne je le veux : lui demander de changer ma volonté, c’est lui demander ce qu’il me demande; c'est vouloir qn'il fasse mon œuvre, et que j’en recueille le salaire; u’être pas content de mon état, c est ne vouloir plus être homme , c’est vouloir autre chose que ce qui est , c’est vouloir le désordre et le mal. Source de justice et de vérité. Dieu clément et bon ! dans ma confiance en toi, le suprême vœu de mon cœur est que ta volonté soit faite. Eu y joignant la mienne je lais ce que tu fais, j’acquiesce à ta bonté ; je crois partager d’avance la suprême félicité qui en est le prix.
Dans la juste défance de moi-même , la seule chose que je lui demande, ou plutôt que j’attends de sa justice , est de redresser mon erreur si je m’égare , et si cette erreur m’est dangereuse. Pour être de bonne foi, je ne me crois pas infaillible : mes opinions qui me semblent les plus vraies sont peut-
être autant de mensonges ; car quel homme ne tient pas aux siennes? Et combien d'hommes sont d'accord en tout? L’illusion qui m’abuse a beau me venir de moi , c’est lui seul qui m’en peut guérir. J’ai fait ce que j’ai pu pour atteindre à la vérité ; mais sa source est trop élevée : quand les forces me manquent pour aller pins loin, de quoi puis-je être coupable ? C’est à elle à s approcher.
FIS DU TOME SF.COSn.