‹ Vols. 1 & 2Chapitre 8 sur 53 · LIVRE I. f»ÿ · texte numérisé non relu

LIVRE I. f»ÿ

sui' ses yeux, il les voit maintenant an bout de ses bras, et n'imagine d’étendue que celle où il peut atteindre. Ayez donc soin de le promener souvent, de le transporter d’une place à l’autre , de lui faire sentir le changement de lieu, afin de lui apprendre à juger des distances. Quand il commencera de les connoitre, alors il faut changer de méthode, et ne le porter que comme il vous plaît, et non comifs il lui plait ; car . sitôt qu’il n’est plus abusé par le sens , son effort change de cause : ce changement est remarquable, et demande explication.

Le mal-aise des besoins s’exprime par des signes , quand le secours d’autrui est nécessaire pour y pourvoir. De là les cris des enfants : ils pleurent beaucoup; cela doit être, l’uisqne tontes leurs sensations sent affectives, quand elles sont agréables . ils en jouissent en silence; quaud elles sont pénibles , ils le disent dans leur langage, et demandent du soulagement. Or, tant qu'ils sont éveillés, ils ne peuvent presque rester dans un état d’indifférence; ils dorment , on sont affectés.

Toutes nos langues sont des ouvrages de l’art. On a long-temps cherché s’il y avoit une langue naturelle et commune à tous les hommes : sans doute, il y en a une ; et c’est celle que les enfants parlent avant de savoir parler. Cette langue n'est pas articulée ; mais elle est accentuée , sonore, intelligible. L’usage des nôtres nous l’a fait négliger au point de l’oublier lout-à-fait. Etudions les enfants , et bientôt nous la rapprendrons auprès d’eux. Les nourrices sont nos maîtres dans cette langue, elles enlet-.lrnt tout ce que disent leurs nourrissons . elles

leur répondent , elles ont avec eux des dialogues très bien suivis; et quoiqu’elles prononcent des mois, ces mots sont parfaitement inutiles : ce n’est point le sens du mot qu’ils entendent, mais l’accent dont il est accompagné.

Au langage de la voix se joint celui du geste , non moins énergique. Ce geste n’est pas dans les faibles mains des enfants, il est sur leurs visages. Il est étonnant combien ces physionomies mal formées ont déjà d’expression : leurs traits changent d’un instant à l’autre avec une inconcevable rapidité : vons y voyez le sourire , le désir, l’effroi , naître et passer comme autant d’éclairs : à chaque fois vous croyez voir un autre visage. Ils ont certainement les muscles de la face plus mobiles que nous. En revanche , leurs yeux ternes ne disent presque rien. Tel doit être le genre de lenrs signes dans un âge où l'on n’a que des besoins corporels: i’expression des sensations est dans les grimaces; l’expression des sentiments est dans les regards.

Comme le premier état de l’homme est la misere et la faiblesse , ses premières voix sont la plainte et les pleurs. L'enfant sent ses besoins, et ne les peut satisfaire ; il implore le secours d’autrui par des cris : s’il a faim ou soif, il pleure ; s’il a trop froid ou trop chaud, il pleure; s’il a besoin de mouvement, et qu’on le tienne en repos , il pleure ; s’il veut dormir, et qu’on l’agite, il pleure. -Moins sa maniéré d’c tre est à sa disposition . plus il demande fréquemment qu’on la change. Il n’a qu’un langage , parcequ’il n’a , pour ainsi dire, qu’une sorte de malêtre ; dans l’imperfection de ses organes , il ne dis-

tingue point leurs impressions diverses ; tons les maux ne forment pour lui qn’nne sensation de douleur.

De ces pleurs , qu'on croiroit si peu dignes d'attention , nait le premier rapport de l’homme à tout ce qui l'environne : ici se forge le premier annean de cette longue chaîne dont l’ordre social est formé.

Quand l'enfant pleure , il est. mal à son aise; il a quelque besoin qu’il ne sauroit satisfaire : on examine, on cherche ce besoin, on le trouve , on y pourvoit. Quand on ce le trouve pas, ou quand on n’y peut pourvoir, les pleurs continuent ; on en est importené : on flatte l’enfant pour le faire taire , on le berce, on lui chante pour l’endormir : s’il s’opiniâtre, on s'impatiente , on le menace; des nourrices brutales le frappent quelquefois. Voilà d’étianges leçons pour son entrée à la vie.

Je n’oublierai jamais d’avoir vu un de ces incommodes pleureurs ainsi frappé par sa nourrice. Il se tut sur-le-champ : je le crus intimidé. Je me disois , ce sera nne aine servile dont on n’obtiendra rien que par la rigueur. Je me trompois; le malheureux suffoquoit de oolere , il avoit perdu la respiration ; je le vis devenir violet. Un moment après vinrent les cris aigus ; tous les signes du ressentiment, de la fureur, du désespoir de cet âge, étoienl dans ses accents. Je craignis qu'il n'expirât dans cette agitation. Quand j’aurois douté que le sentiment du juste et de 1 injuste fût inné dans lecteur de l'homme, cet exemple seul m’auroit consaincu. Je suis sur qn un tison ardent tombé par hasard sur la main de cet enfant lui eut été moins sensible que ce coup

assez léger, mais donné dans l'intention manifeste

de L’offenser.

Celte disposition des enfants à l’emportement, an dépit, à la colere, demande des ménagements excessifs. Boerhaave pense que leurs maladies sont pour la plupart de la classe des convulsives, parceque la tète étant proportionnellement plus grosse et le système des nerfs plus étendu que dans les adultes , le genre nerveux est plus susceptible d’irritation. Eloignez d’eux avec le plus grand soin les domestiques qui les agacent, les irritent, les impatientent ; ils leur sont cent fois pins dangereux, plus funestes , que les injures de l'air et des saisons. Tant que les en/ant3 ne trouveront de résistance que dans les choses , et jamais dans les volontés , ils ne deviendront ni mutins ni coleres, et se conserveront mieux en santé. C’est ici une des raisons pourquoi les enfants du peuple, plus libres, plus indépendants, sont généralement mo.ns infirmes , moins délicats, plus robustes , que ceux qu’on prétend mieux élever en les contrariant sans cesse : mais il faut songer toujours qu’il y a bien de la différence entre leur obéir et ne les pas contrarier.

Les premiers pleurs des enfants sont des prières : si l’on n’v prend garde, ils deviennent bientôt des ordres ; ils commencent par se faire assister , ils finissent par se faire servir. Ainsi de leur propre foiblesse . d’où vient d’abord le sentiment de leur dépendance, naît ensuite l’idée de l’empire et de la domination : mais cette idée étant moins excitée par leurs besoins que par nos services , ici commencent à se faire apperceroir les effets moraux dont la

can.se immédiate n’est pas dans la nature ; et l’on voit déjà pourquoi, dès ce premier âge , il importe de démêler l’intent.on secrete que dicte le geste ou le cri.

Quand l’en'ant tend la main avec effort sans rien dire, il croit atteindre à l’objet, pareequ’il n’en estime pas la distance ; il est dans Teneur : mais quand il se plaint et crie en tendant la main , alors il ne s'abuse plus sur la distance : il commande à 1 objet de s’appro' ber, ou a vous de le loi apporter. Dans le premier cas, portez.le à l’objet lentement et à petits pas ; dans le second , ne faites pas seulement semblant de l’entendre : plus il criera, moins vous devez l’écouter. Il importe de l’accoutumer de bonne heure à ne commander ni aux hommes , car il n’est pas leur maitre, ni aux choses, car elles ne l’entendent point. Ainsi, quand un enfant desire quelque chose qu’il voit et qu’on veut lui donner, il vaut mieux porter l’enfant à l’objet que d’appor* ter Lob. et à l’enfant : il tire de cette pratique une conclusion qui est de son âge, et il n’y a point d’autre raoven de la lui suggérer.

Labié de Saint-Pierre appeloit les hommes de grands enfants ; ou pourvoit appeler réciproquement les enfants de petits hommes. Ces propositions ont leur vérité comme sentences ; comme principes , elles ont besoin d’éclaircissement. Mais quand Hobbes appeloit le méchant un enfant robuste, il disoit une chose absolument contradictoire. Toute méchanceté vient de foiblesse ; l enfant n’est méchant que parceqn’il est foible ; rendez-le fort, il sera hou : celui qui ponrroit tout ne feroit jamais de

mal. De tous les attribnts de la Divinité tonte-puissante , la bonté est celui sans lequel on la peut le moins concevoir. Tous les peuples qui ont reconnu deux pr.ncipes , ont toujours regardé le mauvais comme inférieur au bon ; sans quoi ils auroient lait une supposition absurde. Voyez ci-après la profession de foi du vicaire savoyard.

La raison seule nons apprend à connoître le bien et le mal. La conscience , qui nons fait aimer l’un et haïr l’autre , quoiqu’indépendaute de la raison , ne peut donc se développer sans elle. Avant l’âge de raison , nons faisons le bien et le mal sans le connoitre ; et il n’v a point de moralité dans nos actions, quoiqu’il y en ait quelquefois dans le sentiment des actions d’autrui qui ont rapport à nous. L'n enfant veut déranger tout ce qu’il voit; il casse, il brise tout ce qu’il peut atteindre ; il empoigne un oiseau comme il empoignerait une pierre , et l'étouffe sans savoir ce qu’il fait.

Pourquoi cela P D'abord la philosophie en va rendre raison par des vices naturels , l’orgueil , l’esprit de domination , l’amour-propre, la méchanceté de l’homme; le sentiment de sa foiblesse , pourrat-elle ajouter, rend l’enfant avide de faire des actes de force , et de se prouver à lui-même son propre pouvoir. Mais voyez ce vieillard infirme et cassé, ramené par le cercle de la vie humaine à la foiblesse de l’enfance ; non seulement il reste immobile et paisible, il veut encore que tout v reste autour de lui ; le moindre changement le trouble et l’inquiete , il voudrait voir régner un calme universel. Corn-

ment la même impuissance jointe ans mêmes passions produiroit-elle des effets si différents dans les deux âges , si la cause primitive n’étoit changée ? Et où peut-on chercher cette diversité de causes , si ce n'est dans l’état physique des deux individus ? Le principe actif commun à tous deux se développe dans l'un, et s’éteint dans l’autre : l’un se forme, et l’autre se détroit ; l’un tend à la vie , et l’autre à la mort. L’activité défaillante se concentre dans le cnenr du vieillard; dans celui île l’enfant elle est surabondaute , et s’étend au-dehors ; il se sent , pour ainsi dire, assez de vie pour animer tout ce qui l'environne. Qu’il fasse ou qu’il défasse , il n’importe ; il suffit qu’il change l’ctat des choses-, et tout chan 'ement est une action. Que s’il semble avoir plus de penchant à détruire, ce n'est point par méchanceté ; c’est qne l’action qui forme est toujours lente , et que celle qui détruit . étant plus rapide , convient mieux à sa vivacité.

En même temps que l’auteur de la nature donne aux enfants ce principe actif, il prend soin qu’il soit peu nuisible, en leur laissant peu de lorce pour s’y livrer. -Mais sitôt qu’ils peuvent considérer les gens qui les environnent comme des instruments qu’il dépend d eux de fa.re agir, ils s en servent pour suivre lenr penchant , et suppléer .'t leur propre foiblesse. Voilé comment ils deviennent incommodes . tvrans, impérieux, méchants, indomtables : progrès qui ne vient pas d’un esprit naturel de domination , mais qui le leur donne ; car il ne faut pas une longue expérience pour sentir combien il

est agréable d'agir par les mains d'autrui , et d n’avoir besoin que de remuer la langue pour fair mouvoir l’univers.

En grandissant , on acquiert des forces , on de vient moins inquiet, moins remuant; on se ren ferme davantage en soi-même. L’ame et le corps s mettent pour ainsi dire en équilibre , et la natur ne nous demande plus que le mouvement nécessair à notre conservation. Mais le désir de commande ne s’éteint pas avec le besoin qui l’a fait naitre l’empire éveille et flatte l’amour-propre, et l’hab; tude le fortifie : ainsi succédé la fantaisie au besoin ainsi prennent leurs premières racines les préjugé et l’opinion.

Le principe nne fois connu , nous voyons claire ment le point on l’on quitte la route de la nature vovons ce qu’il fant faire pour s'y maintenir.

Loin d’avoir des forces superflues , les enfant n'en ont pas même de suffisantes pour tout ce qu leur demande la nature ; il faut donc leur laisse l’usage de tontes celles qu’elle leur donne . et dor ils ne sauroient abuser. Première maxime.

Il faut les aider, et suppléer a ce qui leur ntanqui soit en intelligence , soit en force , dans tout ce qi est du besoin phvsique. Deuxieme maxime.

£1 faut , dans les secours qu’on leur donne , s borner uniquement à l’utile réel, sans rien accorde à la fantaisie ou au désir sans raison; car .a fantaisi ne les tourmentera point quand on ne l’aura pas fa naitre, attendu qu elle n’est pas de la nature. Troi sierne maxime.

Il faut étudier avec soin leur langage et leui

signes, afin que , dans un âge où ils ne savent point iissunuler, on distingue dans leurs désirs ce qui vient immédiatement de la nature , et ce qui vient ie l’opinion. Quatrième maxime.

L’esprit de ces réglés est d’accorder aux enfants plus de liberté véritable et moins d’empire , de leur laisser plus faire par eux-mêmes et moins exiger d’autrui. Ainsi , s’accoutumant de bonne heure à borner leurs désirs à leurs forces , ils sentiront peu la privation de ce qui ne sera pas en leur pouvoir.

Voilà donc une raison nouvelle et très importante pour laisser les corps et les membres des enfants absolument libres, avec la seule précaution de les éloigner du danger des chutes , et d’écarter de leurs mains tout ce qui peut les blesser.

Infailliblement , un enfant dont le corps et les bras sont libres pleurera moins qu’un enfant ein. bandé dans un maillot. Celui qui ne counoit que les besoins physiques ne pleure que quand il souffre , et c’est uu très graud avantage ; car alors on sait à point nommé quand il a besoin de secours , et l’on ne doit pas tarder un moment à le lui donner s’il est possible. Mais si vous ne pouvez le soulager , restez tranquille, sans le llatter pour l’appaiser ; vos caresses ne guériront pas sa colique : cependant il se souviendra de ce qu’il faut faire (pour être flatté ; et s’il sait une fois vous occuper le lui à sa volonté, le voilà devenu votre maître ; ont est perdu.

Moins contrariés dans leurs mouvements , les 'nfants pleureront moins; moins importuné de cnrs pleurs, on se tourmentera moins pour les faire êmii.e. i. 5

taire ; menacés ou foliés moins souvent , ils seront moins craintifs ou moins opiniâtres, et resteront mieux dans leur état naturel. C’est moins en laissant pleurer les enlants qu’en s’empressant ponr les appaiser, qu’on leur fa*t gagner des descentes ; et ma preuve est que les eufants les plus négligés y sont Lieu moins sujets que les autres. Je suis fort éloigné de vouloir pour cela qu’on les néglige ; ac contraire il importe qu’on les prévienne, et qu’on ne se laisse pas avertir de lents besoius par lenrt eris. Mais je ne veux pas non pins que les soin; qu’on leur rend soient mal entendus. Pourquoi st leroient-ils faute de pleuter dès qu'ils voient qui leurs pleurs sont bons à taut de cltoses ? Instruit! du prix qu’on met à leur silence, ils se garden bien de le prodiguer. Ils le font à la lin tellemen valoir, qu’on ne peut plus le payer; et c’est alor: qu'à force de pleurer sans succès ils s’efforcent , s’é puisent, et se tuent.

Les longs pleurs d’un eufant qui n’est ni lié n malade , et qu’on ne laisse manquer de rien , ne son que des pleurs d’babitude et d'obstination. Ils n sont point l’ouvrage de la nature , mais de la nonr rice , qui, pour n’en savoir endurer l’importunité la multiplie , sans songer qu’en faisant taire l’en faut aujourd’hui , on l’excite à pleurer demain da vantage.

Le seul moyen de guérir ou de prévenir cett habitude est de n'y faire aucune attention. Personn n'aime à prendre une peine inutile, pas même le enfants. Ils sont obstinés dans leurs tentatives; mai si vous avez plus de constance qu’eux d’opiniâtreté

ils se rebutent , et n’y reviennent plus. C’est ainsi qu?on leur épargne des pleurs, et qu’on les accoutume à n'en verser que quand la douleur les v force.

Au reste , quand ils pleurent par fantaisie ou par obstination, nu moyen sùr pour les empêcher de continuer est de les distraire par quelqne objet agréable et frappant, qui leur fasse oublier qu’ils vouloient pleurer. La plupart des nourrices excellent dans cet art, et bien ménagé il est très utile; mais il est de la derniere importance que l’enfant n’apperçoive pas l’intention dt le distraire, et qu’il s’amuse sans croire qu’on songe à lui : or, voilà sur quoi toutes les nourrices sont mal-adroites.

On sevre trop tôt tous les enfants. Le temps où l’on doit les sevrer est indiqué par l’éruption des dents , et cette éruption est communément pénible et douloureuse. Par un instinct machinal , l’eufant porte alors fréquemment à sa bouche tout ce qu’il tient pour le mâcher. On pense faciliter l’opération en lui donnant pour hochet quelque corps dur, comme l’ivoire ou la dent de loup. Je crois qu’on se trompe. Les corps durs appliqués sur les gencives, loin de les ramollir, les rendent calleuses , les endurcissent , préparent nn déchirement plus pénible et plus douloureux. Prenons toujours l’instinct pour exemple. On ne voit point les jeunes chiens exercer leurs dents naissantes sur des cailloux, sur du fer, sur des os, mais sur du bois, du cuir, des chiffons , des matières molles qui cedent, et ou la dent s’imprime.

On ne sait pins être simple en rien , pas même autour des enfants. Des grelots d’argent , d’or , du

corail , des crystaux à facettes, des hochets de tout prix et de toute espece : que d’apprêts inutiles et pernicieux ! Rien de tout cela. Point de grelots , point de hochets ; de petites branches d'arbre avec leurs fruits et leurs feuilles , nue tête de pavot dans laquelle on entend sonner les graines, un bâton de réglisse qu’il peut sucer et mâcher, l’amuseront autant que ces magnifiques colifichets , et n’auront pas l'inconvénient de l’accoutumer au luxe dès sa naissance.

Il a été reconnu que la bouillie n’est pas une nourriture fort saine. Le lait cuit et la farine crue font beaucoup de saburre , et conviennent mal à notre estomac. Dans la bouillie, la farine est moins cuite que dans le pain , et de plus elle n’a pas fermenté : la panade, la crème de riz, me paroissent préférables. Si l’on veut absolument faire de la bouillie , il convient de griller un peu la farine auparavant. On fait dans mon pays , de la farine ainsi torréfiée , une soupe fort agréable et fort saine. Le bouillon de viande et le potage sont encore un médiocre aliment dont il ne faut user que le moins qu’il est possible. Il importe que les enfants s’accoutument d’abord k mâcher; c’est le vrai moyen de faciliter l’éruption des dents : et quand ils commencent d’avaler, les sucs salivaires mêlés avec les aliments en facilitent la digestion.

Je leur ferois donc mâcher d’abord des fruits secs , des croûtes. Je leur donnerois pour jouet de petits bâtons de pain dur ou de biscuit semblable au pain de Piémont qu’on appelle dans le pays des grisses. A force de ramollir ce pain dans leur bouche ils en

avaleraient enfin quelque peu : leurs dents se trouveraient sorties, et ils se trouveraient sevrés presque avant qu’on s’en fùtapperçu. Les paysans ont pour l’ordinaire l’estomac fort bon, et l'on ne les sevre pas avec plus de façon que cela.

Les enfants entendent parler dès leur naissance; on leur parle non seulement avant qu’ils comprennent ce qu’on leur dit, mais avant qu’ils puissent rendre les voix qu’ils entendent. Leur organe encore engourdi ne se prête que peu-à-pen aux imitations des sons qu’on leur dicte, et il n’est pas même assuré que ces sons se portent d’abord à leur oreille aussi distinctement qu’à la nôtre. Je ne désapprouve pas qne la nourrice amuse l’enfant par des chants et par des accents très gais et très variés ; mais je désapprouve qu’elle l’étourdisse incessamment d’une multitude de paroles inutiles auxquelles il ne comprend rien qne le ton qu’elle y met. Je voudrais que les premières articulations qu’on lui fait entendra fussent rares, faciles, distinctes, souvent répétées, et qne les mots qu’elles expriment ne se rapportassent qu'à des objets sensibles qu’on put d’abord montrer à l'enfant. La malheureuse facilité que nous avons à nous payer de mots que nous n’entendons point commence plutôt qu’ou ne pense. L'écolier écoute en classe le verbiage de son régent, comme il écoutoit au maillot le babil de sa nourrice. Il me semble que ce seroit l’instruire fort utilement que de l’élever à n’y rien comprendre.

Les réflexions naissent en foule quand on veu-t s'occuper de la formation du langage et des premiers discours des enfants. Quoi qu’ou fasse, ils appren-

dront toujours à parler de la même maniéré , et toutes les spéculations philosophiques sont ici de la plus grande inutilité.'

D’abord ils ont, pour ainsi dire , une grammaire de leur âge, dont la syntaxe a des réglés plus générales que la nôtre; et si l'on y faisoit bien attention, l’on seroit étonné de l’exactitude avec laquelle ils suiyent certaines analogies, très vicieuses si l’on veut, mais très régulières, et qui ne sont choquantes que par leur dureté ou | arceqne l’usage ne les admet pas. Je viens d’entendre un pauvre enfant bien grondé par son pere pour lui avoir dit : Mon pere , irai-je-t-y ? Or on voit que cet enfant suivoit mieux l'analogie que nos grammairiens; car puisqu’on lui disoit, T'a-s-r, pourquoi n’auroit-il pas dit, Irai-jet-y? Remarquez de plus avec quelle adresse il évitoit l’hiatus de irai-je-y, ou r irai je? Est-ce la faute du pauvre enfant si nous avons mal-à-propos ôté de la phrase cet adverbe déterminant , y, parceque nous n’en savions que faire? C’est une pédanterie insupportable et un soin des plus superflus de s’attacher à corriger dans les enfants toutes ces petites fautes contre l’usage, desquelles ils ne manquent jamais de se corriger d’eux-mèmes avec le temps. Parlez toujours correctement devant eux, faites qu’ils ne se plaisent avec personne autant qu’avec vous, et sovet sûrs qu’insensiblement leur langage s’épurera sur le vôtre , sans que vous les ayez jamais repris.

Mais un abus d’une tout autre importance, et qu’il n’est pas moins aisé de prévenir, est qu’on se presse trop de les faire parler, comme si l’on avoil

peur qu’ils îi 'apprissent pas à parler d’enx-même». Cet empressement indiscret produit un effet directement contraire à celui qu’on cherche. Ils en parlent plus tard , pins confusément : l’extrême atten- . tion qu on donne à tout ce qu’ils disent les dispense de bien articuler ; et comme ils daignent à peine ouvrir la bouche , plusieurs d’entre eux en conservent toute leur vie un vice de prononciation et un parler confus qui les rend presque inintelligibles.

3 ai beaucoup vécu parmi les paysans , et n’en ouis jamais grasseyer aucun , ni homme ni femme , ni lilte ni garçon. D où vient cela? Les organes des paysans sont-ils autrement construits que les nôtres? Non , mais ils sont autrement exercés. Yis-à-vis de ma fenetre est un tertre sur lequel se rassemblent, pour jouer, les enfants du lieu. Quoiqu’ils soient assez éloignés de moi , je distingue parfaitement tout ce qu ils disent, et j’en tire souvent de bons mémoires pour cet écrit. Tous les jours mon oreille me trompe sur leur âge ; j’entends des voix d’enfants de dix ans, je regarde, je vois la stature et les traits d entants de trois à quatre. Je ne borne pas à moi seul cette expérience ; les urbains qui me viennent voir, et que je consulte là-dessus, tombent tous dans la même erreur.

Ce qui la produit est que, jusqu’à cinq on six ans, les enfants des villes, élevés dans la chambre et sous 1 aile d'une gouvernante , n’ont besoin qne de marmoter pour se faire entendre; sitôt qu’ils remuent les levres on prend peine à les écouter ; on leur dicte des mots qu’ils rendent mal , et à force

d’y faire attention , les mêmes gens étant sans cesse autour d'eux devinent ce qu’ils ont voulu dire plutôt que ce qu’ils ont dit.

A la campagne c’est tout autre chose. Une paysane n’est pas sans cesse autour de son enfant ; il est forcé d’apprendre à dire très nettement et très haut ce qu’il a besoin de lui faire entendre. Aux champs les enfants épars , éloignés du pere , de la mere , et des autres enfants , s’exercent à se faire entendre à distance, et à mesurer la force de la voix sur l’intervalle qui les sépare de ceux dont ils veulent être entendus. "Voilà comment on apprend véritablement à prononcer , et non pas en bégayant quelques voyelles à l’oreille d’une gouvernante attentive. Aussi quand ou interroge l’enfant d’un paysan , la honte peut l’empêcher de répondre, mais ce qu’il dit il le dit nettement ; au lieu qu’il faut que la bonne serve d’interprete à l’enfant de la ville , sans quoi l’on n’entend rien à ce qu’il grommelle entre ses dents (17).

En grandissant , les garçons devroient se corriger de ce défaut dans les colleges , et les filles dans les couvents : en effet les uns et les autres parlent en

(17) Ceci n’est pas sans exception ; et souvent les enfants qui se font d’abord le moins entendre deviennent ensuite les plus étourdissants quand ils ont commencé d’élever la voix. Mais s’il falloit entrer dans toutes ces minuties , je ne finirois pas ; tout lecteur sensé doit voir que l’excès et le défaut, dérivés du même abus, sont également corrigés par ma méthode. Je regarde ces deux maximes comme inséparables : « Toujours assez, et jamais trop ». De la première bien établie , l’autre s’ensuit nécessairement.

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