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iroit leurs yeux se tourner saus cesse vers la lumière, et, si elle leur vient de côté , prendre insensiblement cette direction ; en sorte qu’on doit avoir soin de leur opposer le visage an jour, de peur qu’ils ne deviennent louches ou ne s'accoutument à regarder de travers. Il faut aussi qn’ils s’habituent de bonne heure aux ténèbres; autrement, ils pleurent et crient sitôt qu'ils se trouvent à l’obscurité. La nourriture et le sommeil trop exactement mesurés leur deviennent nécessaires au bout des mêmes intervalles; et bientôt le désir ne vient plus du besoin , mais de l’habitude , on plutôt l’habitude ajoute un nouveau besoin à celui de la nature : voilà ce qu'il faut prévenir.
La seule habitude qn’on doit laisser prendre à l'enfant est de n'en contracter aucune ; qu’on ne le porte pas plus sur un bras que sur l’autre ; qü'ou ne l’accontume pas à présenter une main plutôt que l’autre , à s’en servir plus souvent , a vouloir manger, dormir, agir aux mêmes heures, à ne pouvoir rester seul ni nuit ni jour. Préparez de ’ioin le régné de sa liberté et l'usage de ses forces , en laissant à sou corps l’habitude naturelle , en le mettant en état d’être toujours maître de lui-même , et de faire en toute chose sa volonté , sitôt qu’il en aura une.
Dès que l’enfant commence à distinguer les objets, il importe de mettre du choix dans ceux qu’on lui montre. Naturellement tous le- nouveaux objets intéressent i homme. Il se sent si foible qu’il craint tout ce qu’il ne connoit pas : l'habitude de voir des objets nouveaux sans en être affecté détruit cette crainte. Les enfants élevés dans des maisons propres
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où 1 0:1 ne souffre point d’araignées ont penr des araignées , et cette penr leur demeure souvent étant grands. Je n’ai jamais vu de paysans , ni homme, ni femme , ui enfaut, avoir peur des araignées.
Pourquoi donc l'éducation d’un enlant ne comnieneeroit-elle pas avant qu’il parle et qu’il entende, puisque le seul choix des objets qu’on lui présente est propre à le rendre timide ou courageux ? Je veux qu’on l’habitue à voir des objets nouveaux , des animaux laids , dégoûtants, bizarres , mais peua-peu , de loin, jusqu’à ce qu’il y soit accoutumé , et qu’à force de les voir manier à d’autres il les manie eniin lui-même. Si durant son enfance il a vu sans effroi des crapauds , des serpents , des écrevisses, il verra sans horreur, étant grand , quelque animal que ce soit. Il n’v a pins d’objets affreux pour qui en voit tous les jours.
Tous les enfants ont peur des masques. Je commence par montrer à Emile un masque d’une figure agréable : ensuite quelqu’un s’applique devant lui ce masque sur le visage : je me mets à rire , tout le inonde rit , et l’enfant rit comme les autres. Peuà-peu je l’accoutume à des masques moins agréables , et enlin à des figures hideuses. Si j’ai bien ménagé ma gradation , loin de s’effrayer au dernier masque, il en rira comme du premier. Après cela, je ne crains plus qu'on l’effraie avec des masques.
Quand, dans les adieux d’Andromaque et d’Hector, le petit Astyanax, ef rayé du panache qui flotte sur le casque de son pere, le mécounoit , se jette en criant sur le sein de sa nourrice, et arrache à sa roere un souris mêlé de larmes, que faut-il faire
pour guérir cet effroi ? Précisément ce que fait Hector, poser le casque à terre, et puis caresser l’enfant. Dans un moment plus tranquille , on ne s’en tiendrait pas là ; on s'approcherait du casque, on jouerait avec les plumes , on les ferait manier à l’enfant; enlin la nourrice prendrait le casque , et le poserait en riant sur sa propre télé, si toutefois la main d’une femme osoit toucher aux. armes d'Hector.
S’agit-il d’exercer Emile au bruit d’une arme à feu ? Je brûle d’abord une amorce dans un pistolet. Cette flamme brusque et passagère, cette espere d’éclair le réjouit : je répété la même choie avec plus de poudre ; peu-à-pen j’ajoute an pistolet une petite charge sans bourre, puis une plus grande : enlin je l’accoutume aux coups de fusil, aux boites, aux canons, aux détonnatinns les plus terribles.
J’ai remarqué que les enfants ont rarement peur du tonnerre, à moins que les éclats ne soient affreux, et ne blessent réellement l’organe de l’ouïe; autrement, cette peur ne leur vient que quand ils ont appris que le tonnerre blesse ou lue qu-lquefois. Quand la raison commence à les effraver, faites que l'habitude les rassure. Avec une gradation lente et ménagée , on rend l’homme et l’enfant intrépides à tout.
Dans le commencement de la vie, où la mémoire et l'imagination sont encore inactives , l’enfant n’est attentif qu’à ce qui affecte actuellement ses sens: ses sensations étant les premiers matériaux de ses connoissances , les lui offrir dans un ordre convenable, c’est préparer sa mémoire à les fournir un
jour clans le même ordre à son entendement; mai», comme il n’est attentif qu'à ses sensations, il suffit d’abord de lui montrer bien distinctement la liaison de ces mêmes sensations avec les objets qui les causent. il veut tout toucher, tout manier : ne vous opposez point à cette inquiétude ; elle lui suggéré un apprentissage très nécessaire. C’est ainsi qu’il apprend à sentir la chaleur, le froid ,1a dureté , la mollesse, la pesanteur, la légèreté des corps , à iuger de leur grandeur, de leur figure et de toutes leurs qualités sensibles , en regardant , palpant (16) . écoutant , sur-tout en comparant la vue an toucher , en estimant à l'œil la sensation qu’ils feroient sons ses doigts.
Ce n’est que par le mouvement que nous apprenons qu’il v a des choses qui ne sont pas nous ; et ce n’est que par notre propre mouvement que nous acquérons l’idée de l’étendue. C’est parceque l’enfant n’a point cette idée, qu’il tend indifféremment la main pour saisir l’objet qui le touche , ou l’objet qui est à cent pas de lui. Cet effort qu’il lait vous paroit un signe d’empire, un ordre qu’il donne à l’objet de s’approcher ou à vous de le lui apporter; et point du tout , c’est seulement que les mêmes objets qu’il voyoit d’abord dans son cerveau, puis
(16) L’odorat est de tous les sens celui qui se développe le plus tard dans les enfants : j usqu’a l’âge de deux ou trois ans il ne paroit pas qu’il soit sensible ni auxbonnes ni aux mauvaises odeurs; ils ont à cet égard l’indifférence ou plutôt l’insensibilité qu’on remarque dans plusieurs animaux.