Vols. 3 & 4
Le bon trètre av' ■ narlé avec véhémence ; il étoit ému, je l’étois aussi. Je croyois entendre le divin Orphée chanter les premiers hymnes , et apprendre aux hommes le culte des dieux. Cependant je voyois des foules d'ohjections à lui faire : je n’en lis pas une , parcequ eiles etoient moins solides qu’embarrassantes , et que la persuasion étoit pour lui. A mesure qu'il me parloit selon sa conscience , la mienne sembloit me confirmer ce qu'il m’avoit dit.
Les sentiments que vous venez de m'exposer, lui dis-je , me paroissent plus nouveaux par ce que vous avouez ignorer que par ce que vous dites croire. J ’y vois , à peu de chose près , le théisme ou la religion naturelle , que les chrétiens affectent de confondre avec l’athéisme ou l’irréligion, qui est la doctrine directement opposée. Mais , dans l’état actuel de ma foi , j’ai pins à remonter qu’à descendit; pour adopter vos opinions , et je trouve d.flicile de rester précisément au point où vous êtes, à moins d’être aussi sage que vous. Pour être au moius aussi sincere, je veux consulter avec moi. C’est le sentiment intérieur qui doit me conduire, à votre exetnrMii.r. 3. i
pie ; et tous m’avez appris vous-même qu'après lui avoir long-temps imposé silence , le rappeler n’est pas l’affaire d’un moment. J’emporte vos discours dans mon cœur ; il faut que je les médite. Si, après m’être bien consulté , j’en demeure aussi convaincu que vous, vous serez mon dernier apôtre, et je serai votre prosélyte jusqu’à la mort. Continuez cependant à m’instruire ; vous ne m’avez dit que la moitié de ce que je dois savoir. Parlez-moi de la révélation , des écritures , de ces dogmes obscurs sur lesquels je vais errant dès mon enfance , sans pouvoir ni les concevoir ni les croire , et sans savoir ni les admettre ni les rejeter. ■■■*.■*■*
Oui , mon enfant, dit-il en m’embrassant, j’acheverai de vous dire ce que je pense ; je ne veux point vous ouvrir mon cœur à demi : mais le désir que vous me témoignez étoit nécessaire pour m’autoriser à n’avoir aucune réserve avec vous. Je ne vous ai rien dit jusqu’ici que je ne crusse pouvoir vous être utile , et dont je ne fusse intimement persuadé. L’examen qui me reste à faire est bien différent ; je n’y vois qu’embarras , mvstere , obscurité ; je n’y porte qu’incertitude et défiance. Je ne me détermine qu’en tremblant, et je vous dis plutôt mes doutes que mon avis. Si vos sentiments étoient plus stables, j'hésiterois de vous exposer les miens; mais , dans 1 état où vous êtes, vous gagnerez à penser comme moi (22). Au reste, ne donnez à mes discours que l'autorité de la raison : j’ignore si je suis dans l’er-
(22) Yoilà, je crois, ce que le bou vicaire pourroit dire a présent au public.
renr. Il est difficile , quand on discute , de ne pas prendre quelquefois le ton affirmatif; mais souvenez-vous qu’ici toutes mes affirmations ne sont que des raisons de douter. Cherchez la vérité vousmême : pour moi, je ne vous promets que de la bonne-foi.^
Tous ne voyez dans mon exposé que la religion naturelle : il est bien étrange qu’il en faille une autre ! Par où connoitrai-je cette nécessité ? De quoi puis-je être coupable en servant Dieu selon les lumières qu’il donne à mou esprit, et selon les sentiments qu’il inspire à mon coeur? Quelle pureté de morale, quel dogme utile à l'homme et honorable à son auteur, puis-je tirer d’une doctrine positive , que je ne puisse tirer sans elle du bon usage de mes facultés? Montrez-moi ce qu’on peut ajouter, pour la gloire de Dieu, pour le bien de la société, et pour mon propre avantage , aux devoirs de la loi naturelle , et quelle vertu vous ferez naître d'un nouveau culte, qui ne soit pas une conséquence du mien. Les plus grandes idées de la Divinité nous viennent par la raison seule. Toyez le spectacle de la nature, écoutez la voix intérieure. Dieu n’a-t-il pas tout dit à nos yeux , à notre conscience , à notre jugement? Qu’est-ce que les hommes nous diront de plus ? Leurs révélations ae font que dégrader Dieu en lui donnant les passions humaines. Loin d’éclaircir les notions du graud Etre, je vois que les dogmes particuliers les embrouillent ; que loin de les ennoblir, ils les avilissent ; qu’aux mystères inconcevables qui l’environnent, ils ajoutent des contradictions absurdes ; qu’ils rendent l’homme or-
gueilleux , intolérant , cruel ; qu’au lieu d'établir la paix sur la terre, ils y portent le fer et le feu. Je me demande à quoi bon tout cela, sans savoir me répondre. Je n’y vois que les crimes des hommes et les miscres du genre humain.
On me dit qu’il falloit une révélation ponr apprendre aux hommes la maniéré dont Dieu vouloit être servi ; on assigne en preuve la diversité des cultes bizarres qu’ils ont institués, et l’on ne voit pas que cette diversité même vient de la fantaisie des révélations. Dès que les peuples se sont avisés de faire parler Dieu , chacun l’a fait parler à sa mode , et lui a fait dire ce qu’il a voulu. Si l'on n’eût écouté que ce que Dieu dit au cœur de l’homme , il n’y auroit jamais eu qu’une religion sur la terre.
Il falloit un culte uniforme; je te veux bien : mais ce point étoit-il donc si important qu’il fallût tout l’appareil de la puissance divine pour l’établir? Ne confondons point le céiémonial de la religion avec la religion. Le culte que Dieu demande est celui du cœur ; et celui-là , quand il est sincere , est toujours uniforme. C’est a\oir une vanité bien folle de s’imaginer que Dieu prenne un si grand intérêt à la forme de l’habit du prêtre , à l’ordre des mots qu’il prononce , aux gestes .qu’il fait à l’autel , et à toutes ses génuflexions. Eh! mon ami, reste de toute ta hauteur, tu seras toujours assez près de terre. Dieu veut être adoré en esprit et en vérité : ce devoir est de toutes les religions , de tous les pays, de tons les hommes. Quant au culte extérieur, s’il doit être uniforme ponr le bon ordre , c'est purement une
affaire île police ; il ne faut point de révélation pour cela.
Je ne commençai pas par toutes ces réflexions. Entraîné par les préjugés de l’éducation et par ce dangereux amour-propre qui veut toujours porter l’homme au-dessus de sa spliere . ne pouvant élever mes foibles conceptions jusqu’au grand Etre , je m'efforcois de le rabaisser jusqu’à moi. Je rapprocbois les rapports infiniment éloignés qu’il a mis entre sa nature et la mienne. Je voulois des communications plus immédiates, des instructions plus particulières; et, non content de faire Dieu semblable à l'homme, pour être privilégié moi-même parmi mes semblables, je voulois des lumières surnaturelles ; je voulois un culte exclusif ; je voulois que Dieu m’eût dit ce qu’il n’avoit pas dit à d’autres , ou ce que d'autres n’auroient pas entendu comme moi.
Regardant le point où j’étois parvenu comme le point commun d’où partoient tous les croyants pour arriver à un cnlte plus éclairé , je ne trouvois dans les dogmes de la religion "naturelle que les éléments de toute religion. Je cousidérois cette diversité de sectes qui régnent sur la terre, et qui s’accuseut mutuellement de mensonge et d'erreur; je dernandois , Quelle est la bonne ? Chacun me répondoif , C'est la mienne ; chacun disoit. Moi seul et mes partisans pensons juste ; tous les autres sont dans l’erreur. Et comment savez-vous que votre secte est la bonne? Pareequc Dieu l’a dit (23). Et qui vous dit
(a3) «Tous, dit un bon et sage prêtre, disent qu'ils la
que Dieu l’a dit? Mon pasteur qui Je sait bien. Mon pasteur me dit d’ainsi croire, et ainsi je crois; il m'assure que tous ceux qui disent autrement que lui mentent , et je ne les écoute pas.
Quoi pensois-je , la -vérité n'est-elle pas une ? et ce qui est vrai chez moi , peut-il être faux chez vous? Si la méthode de celui qui suit la bonne roule et celle de celui qui s’égare est la même , quel mérite ou quel tort a l’un de plus que l’autre ? Leur choix est l’effet du hasard; le leur imputer est iniquité ; c’est récompenser ou punir pour être né dans tel ou tel pays. Oser dire que Dieu nous juge ainsi, c’est outrager sa justice.
Ou toutes les religions sont bonnes et agréables à
« tiennent et la croient (et tons usent de ce jargon), que « non des hommes, ne d aucune créature, ains de Dieu.
« Mais à dire vrai , sans rien flatter ni déguiser, 1 n’en « est rien; elles sont, quoi qu’on die, tenues par mains et « moyens humains ; tesmoin premièrement la maniéré que « les religions ont été reçues au monde et sont encore tous « les jours par les particuliers^ la nation, le pays, le lieu « donne la religion : l’on est de celle que le lieu auquel on « est né et élevé tient: nous sommes circoncis, baptisés, « juifs, mahométans, chrétiens, avant que nous sachions « que nous sommes hommes : la religion n’est pas de notre « choix et élection; tesmoin, après, la vie et les mœurs si « mal accordantes avec la religion ; tesmoin que par occa- « sions humaines et bien légères , l’on va contre la teneur «de sa religion. » Charron , de la Sagesse, liv. IT, chap. 5, pag. 207, édit, de Bordeaux, 1601.
Il y a grande apparence que la sincere profession de foi du vertueux théologal de Condom n’eût pas été fort différente de celle du vicaire savoyard.
Dien , ou, s’il en est nne qu’il prescrive ani hommes et qu’il les punisse de méconnoitre, il lui a donné des signes certains et manifestes pour être distinguée et connue pour la seule véritable : ces sigues sont de tous les temps et de tous les lieux , également sensibles à tons les hommes grands et petits, savants et ignorants, Européens , Indiens , Africains, sauvages. S’il étoit une religion sur la terre hors de laquelle il n’v eût que peine éternelle, et qu'en quelque lieu du monde nn seul mortel de bonne foi n'eùt pas été frappé de son évidence , le Dieu de cette religion seroitle plus inique et le plus cruel des tyrans.
Cherchons-nous donc sincèrement la vérité? ne donnons rien au droit de la naissance et à l’autorité des peres et des pasteurs, mais rappelons à l’examen de la conscience et de la raison tout ce qu’ils nous ont appris dès notre enfance. Ils ont beau me crier. Soumets ta raison; autant m'en peut dire celui qui me trompe : il me faut des raisons pour soumettre ma raison.
Toute la théologie que je puis acquérir de moiniême par l’inspection de l’univers et par le bon usage de mes facultés , se borne à ce que je vous ai ci-devant expliqué. Pour en savoir davantage, il faut recourir à des moyens extraordinaires. Ces moyens ne sauroient être l'autorité des hommes; car, nul homme n’étant d une autre espece que moi , tout ce qu’un homme connoit naturellement je puis aussi le connoitre, et un antre homme peut se tromper aussi bien que moi : quand je crois ce qu'il dit , ce n'est pas parcequ'il le dit , mais parceqn’il le prouve. I.e témoignage des hommes n’est donc au fond que
li MIL E.
celui de ma raison même , et n’ajoute rien aux moyens natnrels que Dieu in’a donnés de connoitre la vérité.
Apôtre de la vérité, qu’avez-vous donc à me dire dont je ne reste pas le juge? Dieu lui-même a parlé ; écoutez sa révélation. C’est autre chose. Dieu a parlé ! voilà certes un grand mot. Et à qni a-t-il parlé ? Il a parlé aux hommes. Pourquoi donc n’en ai-je rien entendu ? Il a chargé d'autres hommes de vous rendre sa parole. J’entends : ce sont des hommes qui vont me dire ce que Dieu a dit. J’aimerois mieux avoir entendu Dieu lui-même; il ne lui en auroit pas coûté davantage, et j’aurois été à l’abri de la séduction. Il vous en garantit en manifestant la mission de ses envoyés. Comment cela ? Par des prodiges. Et où sont ces prodiges ? Dans des livres. Et qui a fait ces livres? Des hommes. Et qui a vu ces prodiges ? Des hommes qui les attestent. Quoi ! toujours des témoignages humains ! toujours des hommes qui me rapportent ce que d’autres hommes ont rapporté ! Que d’hommes entre Dieu et moi ! Voyons toutefois, examinons, comparons, vérifions. Oh 1 si Dieu eût daigné me dispenser de tout ce travail , l’en aurois-je servi de moins bon cœur ?
Considérez , mon ami, dans quelle horrible discussion me voilà engagé ; de quelle immense érudition j’ai besoin pour remonter dans les pins hantes antiquités, pour examiner, peser, confronter les prophéties ,les révélations, les faits, tous les monuments de foi proposés dans tous les pays du monde, pour en assigner les temps , les lieux , les auteurs , les occasions .' Quelle justesse de critique m’est né-
cessaire pour distinguer les pièces authentiques des pièces supposées ; pour comparer les objections aux réponses, les traductions aux originaux; pour juger de l’impartialité des témoins , de leur bon sens, de leurs lumières ; pour savoir si l’on n’a rien supprimé, rien ajouté, rien transposé, changé , falsifié ; pour lever les contradictions qni restent; pour juger quel poids doit avoir le silence des adversaires dans les faits allégués contre eux ; si ces allégations leur ont été connues ; s’ils en ont fait assez de cas pour daigner y répondre; si les livres étoient assez communs pour que les nôtres leur parvinssent ; si nous avons été d’assez bonne foi pour donner cours aux leurs parmi nous , et pour y laisser leurs plus fortes objections telles qu’ils les avoient faites!
Tous ces monuments reconnus pour incontestables, il faut passer ensuite anx preuves de la mission de leurs auteurs ; il faut bien savoir les lois des sorts^ les probabilités éventives , pour juger quelle prédiction ne peut s’accomplir sans miracle; le genie des langues originales ponrdistinguer ce qui est prédiction dans ces langues, et ce qui n'est que figure oratoire ; quels faits sont dans l’ordre de la nature, et quels autres faits n'y sont pas; pour dire jusqu’à quel poiut un homme adroit peut fasciner les yeux des simples, peut étonner même les gens éclairés; chercher de quelle espece doit être un prodige et quelle authenticité il doit avoir, non seulement pour être cru, mais pour qu’on soit punissable d’en douter ; comparer les preuves des vrais et des faux prodiges, et trouver les règles sûres pour le* discerner; dire enfin pourquoi Dieu choisit , pour
IO
attester sa parole, des moyens qui ont eux -mêmes si grand besoin d’attestation, comme s’il se jouoit de la crédulité des hommes , et qu'il évitât à dessein les vrais moyens de les persuader.
Supposons que la majesté divine daigne s’abaisser assez pour rendre un homme l’organe de ses volontés sacrées; est-il raisonnable, est-il juste d’exiger que tout le genre humain obéisse à la voix de ce ministre sans le lui faire connoître pour tel? Y at-il de l’équité à ne lui donner, pour toutes lettres de créance , que quelques signes particuliers faits devant peu de gens obscurs, et dont tout le reste des hommes ne saura jamais rien que par ouï-dire? I’ar tous les pays du monde, si l’on tenoit pour vrais tous les prodiges que le peuple et les simples disent avoir vus, chaque secte seroit la bonne; il y auroit plus de prodiges que d’évènements naturels ; et le plus grand de tous les miracles seroit que, là où il y a des fanatiques persécutés, il n’y eût point de miracles. C’est l’ordre inaltérable de la nature qui montre le mieuxla sage main qui la régit ; s’il arrivoit beaucoup d’exceptions , je ne saurois pins qu’en penser; et pour moi je crois trop en Dieu pour croire à tant de miracles si peu dignes de lui.
Qu’uu homme vienne nous tenir ce langage: Mortels, je vous annonce la volonté du Très-Haut ; reconnoissez à ma voix celui qui m’envoie : j’ordonne au soleil de changer sa course , aux étoiles de former un autre arrangement, aux montagnes de s’applanir ,aux flots de s’élever, à la terre de prendre un autre aspect. A ces merveilles qui ne reconnoilra pas à l’instant le raaitre delà nature? Elle
s’obéit point aux imposteurs ; leurs miracles se font dans des carrefours, dans des déserts, dans des chambres ; et c’est là qu’ils ont bon marché d'un petit nombre de spectateurs déjà disposés à tout croire. Qui est-ce qui m’osera dire combien il faut de témoins oculaires pour rendre un prodige digne de foi ? Si vos miracles, faits pour prouver votre doctrine , ont eux-mêmes besoin d’être prouvés, de quoi servent-ils? Autant valoit n’en point faire.
Reste enfin l’examen le plus important dans la doctrine annoncée ;car, puisque ceux qui disent que Dieu fait ici-bas des miracles prétendent que le diable les imite quelquefois , avec les prodiges les mieux attestés nous ne sommes pas plus avancés qu anparavant ; et, puisque les magiciens de Pharaon osoient , en présence même de Moïse , faire les mêmes signes qu’il faisoit par l’ordre exprès de Dieu, pourquoi, dans son absence, n’eussent-ils pas , aux mêmes titres , prétendu la même autorité ? Ainsi donc, après avoir prouvé la doctrine par le miracle, il faut prouver le miracle par la doctrine (24), de peur de prendre l’œuvre du démon pour l’œuvre de Dieu. Que pensez-vous de ce diallelei*
(24) Cela est formel en. mille endroits de l’Ecriture, et entre autres dans le Deutéronome, chapitre XIII, où il est dit que si un prophète annonçant des dieux étranger» confirme ses discours par des prodiges, et que ce qu’il prédit arrive , loin d’y avoir aucun égard, on doit mettre ce prophète a mort. Quand donc les païens mettoieut a mort les apôtres leur annonçant un Dieu étranger, et prouvant leur mission par des prédictions et des mirachs.
Cette doctrine , Tenant de Dieu , doit porter le sacré caractère de la Divinité; non seulement elle doit nous éclaircir les idées confuses que le raisonnement en trace dans notre esprit , mais elle doit anssi nous proposer un culte, une morale, et des maximes convenables aux attribnts par lesquels seuls nous concevons son essence. Si donc elle ne nous apprenoit que des choses absurdes et sans raison , si elle ne nous inspiroit que des sentiments d’aversion pour nos semblables et de frayeur pour nous-mêmes, si elle ne nous peignoit qu’un Dieu colere, jaloux , vengeur, partial, baissant les hommes, un Dieu de la guerre et des combats , toujours prêt à détruire et foudroyer, toujours parlant de tourments, de peines, et se vantant de punir même
je ne vois pas ce qu’on avoit à leur objecter de solide, qu’ils ne pussent a l'instant rétorquer contre nous. Or que faire en pareil cas? Une seule chose : revenir au raisonnement, et laisser la les miracles. Mieux eût valu n’y pas recourir. C’est la du bon sens le plus simple, qu’on n’obscurcit qu’a force de distinctions tout aumoinstrès subtiles. Des subtdités dans le christianisme ! Mais Jésus-Christ a donc eu tort de promettre le royaume des cieux aux simples : il a donc eu tort de commencer le plus beau de ses discours par léliciter les pauvres d’esprit, s’il laut tant d’esprit pour entendre sa doctrine et pour apprendre à croire en lui. Quand vous m’aurez prouvé que je dois me soumettre , tout ira lort bien : mais pour me prouver cela mettez-vous à ma portée; mesurez vos raisonnements à la capacité d’un pauvre d’esprit, ou je ne reconnois plus en vous le vrai disciple de votre maître, et ce n’est pas sa dortrmc que vous m’annoncez.
les innocents ; mon cœur ne seroit point attiré vers ce Dieu terrible, et je me garderois de quitter la religion naturelle pour embrasser celle-là ; car vous voyez bien qu’il faudroit nécessairemeut opter. Votre Dieu n'est pas le nôtre, dirois-jeà ses sectateurs. Celui qui commence par se choisir un seul peuple et proscrire le reste du genre humain n’est pas le pere commun des hommes ; celui qui destine au supplice éternel le plus grand nombre de ses créatures n’est pas le Dieu clément et bon que ma raison m’a montré.
A l’égard des dogmes , elle me dit qu’ils doivent être clairs, lumineux, frappants par leur évidence. Si la religion naturelle est insnflisante, c’est par l’obscurité qu’elle laisse dans les grandes vérités qu’elle nous enseigne: c’est à la révélation de nous euseigner ces vérités d’une maniéré sensible à l’esprit de l’homme , de les mettre à sa portée , de les lui faire concevoir, afin qu’il les croie. La foi s’assure et s’affermit par l’entendement ; la meilleure de toutes les religions est infailliblement la plus claire : celui qui charge de mystères , de contradictions, le culte qn’il me prêche, m’apprend par cela même à m’en délier. Le Dieu que j’adore n’est point un Dieu de ténèbres; il ne m’a point doué d'un entendement pour m’en interdire l'nsage : me dire de soumettre ma raison , c’est outrager son auteur. Le ministre de la vérité ne tyrannise point ma raison , il l'éclaire.
Nous avons mis a part tonte autorité humaine; et . sans elle, je ne sanrois voir comment un homme en peut consaincrc un autre en lui prêchant une
i4 EMILE.
doctrine déraisonnable. Mettons un moment ces deux hommes aux prises, et cherchons ce qu’ils pourront se dire dans cette âpreté de langage ordinaire aux deux partis.
n’ i n sr ir i.
La raison vous apprend que le tout est plus grand que sa partie : mais moi je vous apprends, de la part de Dieu , que c’est la partie qui est plus grande que le tout.
- LE RAISONNEUR
Et qui êtes-vous pour m’oser dire que Dieu se contredit? et à qui croirai-je par préférence, de lui qui m'apprend par la raison les vérités éternelles, ou de vous qui m’annoncez de sa part une absurdité ? n’i nsî IRE.
A. moi , car mon instruction est plus positive; et je vais vous prouver invinciblement que c’est lui qui m’envoie. ,
IE RAISONNEUR
Comment! vous me prouverez que c’est Dieu qui vous envoie déposer contre lui? Et de quel genre seront vos preuves pour me convaincre qu’il est plus certain que Dieu me parle par votre bouche que par l’entendement qu’il m’a donné ?
l’issriRÉ.
L’entendement qu’il vous a donné! Homme petit et vain ! comme si vous étiez le premier impie qui s’égare dans sa raison corrompue par le péché !
UE RAIS ON NE UR
Homme deDieu, vous ne seriez pas non plus le premier fourbe qui donne son arrogance pour preuve de sa mission.
l’ i Nsn r É.
Quoi! les philosophes disent aussi des injures!
LE RAISONNEUR
Quelquefois , quand les saints leur en donnent l'exemple.
l’inspieÉ.
Oh moi j’ai le droit d’en dire, je parle de la part de Dieu.
LE RAISONNEUR
Il seroit hon de montrer vos titres avant d’user de vos privilèges.
l’i N s PI R É.
Mes titres sont authentiques, la terre et les cieux déposeront pour moi. Suivez bien mes raisonnements , j e vous prie.
LE RAISONNEUR
Vos raisonnements! vous n’y pensez pas. M’apprendre que ma raison me trompe , n’est-ce pas réfuter ce qu’elle m’aura dit pour vous? Quiconque vent récuser la raison doit convaincre sans se servir d’elle. Car, supposons qu’en raisonnant vous m’avez convaincu ; comment saurai-je si ce n’est point ma raison corrompue par le péché qui me fait acquiescer à ceque vous me ditesPD'ailleurs quelle preuve , quelle démonstration pourrez-vous jamais employer pins évidente que l'axiôme qu'elle doit détruire? Il est tout aussi croyable qu'un bon syllogisme est un mensonge, qu'il l’est que la partie est plus grande que le tout.
l’inspiré.
Qnelle différence ! Mes preuves sout sans réplique ; elles sont d’un ordre surnaturel.
UE KAISOÏÏEl'R.
Surnaturel! Que signifie ce mot ? Je ne l'entends pas.
u’inspiré.
Des changements dans l’ordre de la nature, des prophéties, des miracles, des prodiges de toute espece.
1E RAISONNEUR
Des prodiges ! des miracles ! je n'ai jamais rien vu de tout cela.
u’i N SP IRÉ.
D’autres l’ont vu pour vous. Des nuées de témoins... le témoignage des peuples...
UE raisonneur.
Le témoignage des peuples est-il d’uu ordre surnaturel?
l’inspiré.
Non ; mais quand il est unanime il est incontestable.
UE RAISONNEUR
Il n’v a rien de plus incontestable que les principes de la raison, et l’on ne peut autoriser une absurdité snr le lémoignage des hommes. Encore une fois , vovons des preuves surnaturelles , car l’attestation du genre humain n'en est pas une.
u’ INSPIRE.
O cœur endurci . la grâce ne vons parle point.
UE RAISONNEUR
Ce n’est pas ma faute; car, selon vous, il faut avoir déjà reçu la grâce pour savoir la demander. Commencez donc à me parler au lieu d elle.