LIVRE IV. i n
l'iNSPIRÉ.
Ah ! c’est ce que je fais , et vous ne m'écoutez pas. Mais que dites-vous des prophéties ?
t E RAISONNEUR.
Je dis premièrement que je n’ai pas plus entendu de prophéties que je n’ai vu de miracles. Je dis de plus qu’aucune prophétie ne sauroit faire autorité pour moi.
l'inspire.
Satellite du démon ! et pourquoi les prophéties ne font-elles pas autorité ponr vous ?
LE RAISONNEUR
Parceque , pour qu’elles la fissent , il faudroit trois choses dont le concours est impossible ; savoir , que j’eusse été témoin de la prophétie , que je fusse témoin de l’évènement , et qu’il me fût démontré que cet évènement n’a pu cadrer fortuitement avec la prophétie ; car , fut-elle plus précise , plus claire , plus lumineuse qu’un axiome de géométrie , puisque la clarté d’une prédiction faite au hasard n’en rend pas l’accomplissement impossible, cet accomplissement , quand il a lieu , ne prouve rien à la rigueur pour celui qui l’a prédit.
Voyez donc à quoi se réduisent vos prétendues preuves surnaturelles, vos miracles , vos prophéties. A croire tout cela sur la foi d’autrui , et à soumettre à l’autorité des hommes l'autorité de Dieu parlant à ma raison. Si les vérités éternelles que mon esprit conçoit ponvoient souffrir quelque atteinte, il n’y anroit plus pour moi nulle espece de certitude ; et ,
loin d’être sùrque vous me parlez de la part deDien , je ne serols pas même assuré qu'il existe.
Yoilà bien des difficultés , mon enfant , et ce n’est pas tout. Parmi tant de religions diverses qui se proscrivent et s’excluent mutuellement, une seule est la bonne , si tant est qu’une le soit. Pour la reconnoltre il ne suffit pas d’en examiner une , il faut les examiner toutes ; et, dans quelque matière que ce soit, on ne doit point condamner sans entendre (20) il faut comparer les objections anx preuves ; il faut savoir ce que chacun oppose aux autres , et ce qu’il leur répond. Plus un sentiment nous paroît démontré, pins nous devons chercher sur quoi tant d’hommes se fondent pour ne pas le trouver tel Il faudroit être bien simple pour croire qu’il suffit d’entendre les docteurs de son parti pour s’instruire des raisons du parti contraire. Où sont les théologiens qui se piquent de bonne foi ? on sont ceux qui , pour réfuter les raisons de leurs adversaires, dc commencent pas par les affoiblir? Chacun brille dans son parti; mais tel au milieu des siens est tout
(25) Plutarque rapporte que les stoïciens, entre autres bizarres paradoxes, souteuoient que, dans un jugement contradictoire, il étoit inutile d’entendre les deux parties : Car, disoient-ils , ou le premier a prouvé son dire , ou il ne l’a pas prouvé : s’il l’a prouvé, tout est dit, et la partie adverse doit être condamnée; s’il ne l’a pas prouvé, il a tort, et doit être débouté. Je trouve que la méthode de tous ceux qui admettent une révélation exclusive ressemble beaucoup à celle de ces stoïciens. Sitôt que chacun prétend avoir seul raison pour choisir entre tant de partis, il les faut tous écouter, ou l’on est injuste.
fier de ses preuves, qui feroit uu fort sot persounage avec ces mêmes preuves parmi les gens d'un autre parti. Voulez-vous vous instruire dans les livres? quelle érudition il faut acquérir! que de langues il faut apprendre ! que de bibliothèques il faut feuilleter! quelle immense lecture il faut faire! Qui me guidera dans le choix? Difficilement trouvera-t-on dans un pays les meilleurs livres du parti contraire, à plus forte raison ceux de tous les partis : quand on les trou veroit, ils seroient bientôt réfutés. L’absent a toujours tort, et de mauvaises raisons dites avec assurance effacent aisément les bonnes exposées avec mépris. D’ailleurs souvent rien n’est plus trompeur que les livres, et ne rend moins fidèlement les sentiments de ceux qui les ont écrits. Quand vous avez voulu juger de la foi catholique sur le livre de Bossuet, vous vous êtes trouvé loin de compte après avoir vécu parmi nous. Vous avez vu que la doctrine avec laquelle on répond aux protestants n’est point celle (ju’on enseigne au peuple, et que le livre de Bossuet ne ressemble guere aux instructions du prône. Pour bien juger d’une religicn, il ne faut pas l’étudier dans les livres de ses sectateurs, il faut aller l'apprendre chez eux ; cela est fort différent. Chacun a ses traditions , son sens, scs coutumes, ses préjugés, qui font l’esprit de sa croyance, et qu’il y faut joindre pour en juger.
Combien de grands peuples n’impriment point de livres et ne lisent pas les nôtres! Comment jugerontils de nos opinions? comment jugerons-nous des leurs? Nous les raillons, ils nous méprisent; et si nos voyageurs les tournent en ridicule, il ne leur
ao ÉMILE.
manque pour nous le rendre que de voyager parnû nous. Dans quel pays n’y a-t-il pas des gens sensés , des gens de bonne foi, d’honnêtes gens, amis de la vérité , qui , pour la professer, ne cherchent qu’à la connoître ? Cependant chacun la voi t dans son culte , et trouve absurdes les cultes des autres nations : donc ces cultes étrangers ne sont pas si extravagants qu’ils nous semblent , on la raison que nous trouvons dans les nôtres ne prouve rien.
Nous avons trois principales religions en Europe. L’une admet une seule révélation; l’autre en admet deux, l’autre en admet trois. Chacune déteste , maudit les deux autres , les accuse d’aveuglement , d’endurcissement, d'opiniâtreté, de mensonge. Quel homme impartial osera juger entr’elles , s’il n’a premièrement bien pesé les preuves, bien écouté leurs raisons? Celle qui n’admet qu'une révélation est la plus ancienne, et paroit la plus sure ; celle qui en admet trois est la plus moderne, et paroit la plus conséquente ; celle qui en admet deux et rejette la troisième peut bien être la meilleure, mais elle a certainement tous les préjugés contre elle ; l’inconséquence saute aux yeux.
Dans les trois révélations, les livres sacrés sont écrits en des langues inconnues aux peuples qui les suivent. Les Juifs n’entendent plus l’hébreu , les Chrétiens n’entendent ni l’hébieu ni le grec; les Turcs ni les Persans n’entendent point l'arabe; et les Arabes modernes enx-mèmes ne parlent plus la langue de Mahomet. Ne voilà-t-il pas une maniéré bien simple d’instruire les hommes, de leur parler toujours une langue qu'ils n'entendent point? Ou lia-
LITRE I Y. i,
duit ces livres , dira-t-on. Belle réponse! Qui m'assurera que ces livres sont fidèlement traduits , qu’il est même possible qu’ils le soient? et quand Dieu fait tant qne de parler aux hommes , pourquoi faut-il qu’il ait besoin d’interprete ?
Je ne concevrai jamais que ce que tout homme est obligé de savoir soit enfermé dans des livres, et qne celui qui n’est à portée ni de ces livres ni des gens qui les entendent , soit puni d’une ignorance involontaire. Toujours des livres! quelle manie! Parceque l’Europe est pleine de livres , les Européens les regardent comme indispensables, sans songer que, sur les trois quarts de la terre, on n’en a jamais vu. Tous les livres n’ont-ils pas été écrits par des hommes? Comment donc l’homme en auroit-il besoin pour connoitre ses devoirs? et quels movens avoit-il de les connoitre avant qne ces livres fussent faits? Ou il apprendra ses devoirs de lui-même, ou il est dispensé de les savoir.
Nos catholiques font grand bruit de l’autorité de l’église : mais que gagnent-ils à cela , s’il leur faut un aussi grand appareil de preuves pourétablircetteautorité, qu’aux autres sectes pour établir directement leur doctrine ? L’église décide que l’église a droit de décider. Ne v oilà-t-il pas une autorité bien prouvée ? Sortez de là , vous rentrez dans toutes nos discussions.
Connoissez-vous beaucoup de chrétiens qui aient pris la peine d’examiner avec soin ce que le jud iisme allégué eontre eux? si quelques uns en ont vu quelque chose, c’est dans les livres des chrétiens Bonne maniéré de s’instruire des raisons de leurs adver-
aa
saires! Mais comment faire? Si quelqu'un osoit publier parmi nous des livres où l'on aflirmeroit , où l’on s’efforceroit de prouver que Jésus-Christ n'est pas le Messie, nous punirions l'auteur, l’éditeur, le libraire (26). Cette police est commode et sûre pour avoir toujours raison. Il y a plaisir à réfuter des gens qui n’osent parler.
Ceux d'entre nous qui sont à portée de converser avec des Juifs ne sont guère plus avancés. Les malheureux se sentent à notre discrétion; la tvraonie qu’on exerce envers eux les rend craintifs ; ils savent combien peu l’injustice et la cruauté coûtent à la charité chrétienne : qu'oseroat-ils dire sans s’exposer à nous faire crier au blasphème? l’avidité nous donne du zele, et ils sont trop riches pour n’avoir pas tort. Les plus savants , les plus éclairés sont toujours les plus circonspects. Vous convertirez quelque misérable pavé pour calomnier sa secte : vous ferez parler quelques vils frippiers, qui céderont pour vous flatter ; vous triompherez de leur ignorance ou de leur lâcheté, tandis que leurs docteurs souriront en silence de votre ineptie. Mais croyez-vous que dans des lieux où ils se sentiroient en sûreté l’on eût aussi
(26) Entre mille faits connus en voici un qui n’a pas besoin de commentaire. Dans le seizième siecle, les théologiens catholiques ayant condamné au feu tous les livres des Juifs, sans distinction, l’illustre et savant Rcuchlin, consulté sur cette affaire , s’en attira de terribles , qui faillirent le perdre, pour avoir seulement été d’avis qu’on pouvoit conserver ceux de ces livres qui ne faisoient rien contre le christianisme, et qui traitoient de matière* indifférentes à la religion.
bon marché d’eux? En Sorbonne , il est clair comme le jour que les prédictions du Messie se rapportent à Jésus-Christ. Chez les rabbins d’Amsterdam , il est tout aussi clair qu'elles n’y ont pas le moindre rapport. Je ne croirai jamais avoir bien entendu les raisons des Juifs, qu’ils n’aient un état libre, des écoles, des universités, où ils puissent parler et disputer sans risque. Alors seulementnous pourrons savoir ce qu’ils ont à dire.
A Constantinople les Turcs disent leurs raisons , mais nous n’osons dire les nôtres; là c’est notre tour de ramper. Si les Turcs exigent de nous pour Mahomet , auquel nous ne croyons point , le même respect que nous exigeons ponr Jésus-Christ, des Juifs, qui n’v croient pas davantage, les Turcs ont-ils tort? avons-nous raison? Sur quel principe équitable résoudrons-nous cette question ?
Les deux tiers du genre humain ne sont ni Juifs , ni Mahométans, ni Chrétiens; et combien de millions d’hommes n’ont jamais ouï parler de Moïse , de Jésus-Christ , ni de Mahomet! On le nie ; on soutient que nos missionnaires vont par-tout. Cela est bientôt dit. Mais vont-ils dans le cœur de l’Afrique, encore inconnu, et où jamais Européen n’a pénétré jusqu’à présent? Vont-ils dans la Tarlarie méditerranée suivre à cheval les hordes ambulantes, dont jamais étranger n’approche, et qui. loin d’avoir ouï parler du pape , connoissent à peine le grand Lama ? Vont-ils dans les continents immenses de l’Amérique , où des nations entières ne savent pas encore que des peuples d’un autre monde ont mis les pieds dans le leur? Vont- ils au Japon , dont leurs rnanœu-
vres les onl fait chasser pour jamais, et où leurs prédécesseurs ne sont connus des générations qui naissent que comme des intrigants rusés , venus avec un zele hypocrite pour s’emparer doucement de l’empire? Vont-ils dans les harems des princes de l’Asie annoncer l’Evangile à des milliers de pauvres esclaves? Qu’ont fait les femmes de cette partie du monde pour qu’aucun missionnaire ne puisse leur pr 'cher la foi ? Iront-elles toutes en enfer pour avoir été recluses?
Quand il serott vrai que l’Evangile est annoncé par toute la terre, qn’y gagneroit-on? La veille du jour que le premier missionnaire est arrivé dans un pavs, il y est sûrement mort quelqu’un qui n’a pu l’entendre. Or, dites-moi ce que nous ferons de ce quelqu’un-là? N’y eùt-il dans tout l’univers qu’un seul homme à qui l’on n’auroit jamais prêché Jesus- Christ, l’objection seroit aussi forte pour ce seul homme que pour le quart du genre humain.
Quand les ministres de l’Evangile se sont fait entendre aux peuples éloignés , que leur ont-ils dit qu’on pù t raisonnablement admettre sur leur parole , et qui ne demandât pas la plus exacte vérification? Vous m’annoncez un Dieu né et mort , il y a deux mille ans, à l’autre extrémité du monde, dans je ne sais quelle petite ville, et vous me dites que tous ceux qui n’auront point cru à ce mystère seront damnés. Voilà des choses bien étranges pour les croire si vite sur la seule autorité d'un homme que je ne connois point ! Pourquoi votre Dieu a-t-il fait arriver si loin de moi les évènements dont il vouloit m’obliger d’ètre instruit ? Est-ce un crime d’ignorer ce qui se
passe aux Antipodes? Pnis-je deviner qu’il y a eu dans un autre hémisphère un peuple hébreu et une ville de Jérusalem? Autant vaudroit m’obliger de savoir ce qui se fait dans la lune. Vous venez, ditesvous, me l’apprendre; mais pourquoi n’êtes-vous pas venu l'apprendre à mon pere ? ou pourquoi damnez-vous ce bon vieillard pour n’en avoir jamais rien su ? Doit-il être éternellement puni de votre paresse, lui qui étoit si bon , si bienfaisant , et qui ne cherchoit que la vérité ? Soyez de bonne foi , puis metlezvous à ma place : voyez si je dois , sur votre seul témoignage, croire toutes les choses incroyables que vous me dites, et concilier tant d’injustices avec le Dieu juste que vous m’annoncez. Laissez-moi, de grâce , aller voir ce merveilleux pavs où les vierges accouchent, où les Dieux naissent , mandent, souffrent , et meurent; que j’aille savoir pourquoi les habitants de cette Jérusalem ont traité Dieu comme un brigand. Ils ne l’ont pas, dites-vous, reconnu pour Dieu. Que ferai-je donc, moi qui n'en ai jamais entendu parler que par vous? Vous ajoutez qu’ils ont été punis, dispersés , opprimés, asservis ; qu’aucun d eux n’approche plus de la même ville. Assurément ils ont bien mérité tout cela : mais les habitants d aujourd’hui , que disent-ils du déicide de leurs prédécesseurs? Ils le nient, ils ne reconnoissent pas non plus Dieu pour Dieu. Autant valoit donc laisser les enfants des autres.
Quoi ! dans cette même \ille où Dieu est mort , les anciens ni les nouveaux habitants ne l’ont point reconnu ; et vous voulez que je le reconnoisse , moi qui suis ne deux mille ans après à deux mille lieues rs :ill. 3. 1
ue là ! Ne voyez-vous pas qu’avant que j’ajoute foi à ce livre que vous appelez sacré , et auquel je ne comprends rien , je dois savoir par d’autres que vous quand et par qui il a été fait, comment il s’est conservé, comment il vous est parvenu, ce que disent dans le pays pour leurs raisons ceux qui le rejettent , quoiqu’ils sachent aussi bien que vous tout ce que vous m’apprenez? Vous sentez bien qu’il faut néces. sairement que j’aille en Europe , en Asie, en Palestine, examiner tout par moi-même : il faudroit que je fusse fou pour vous écouter avant ce temps-là.
Non seulement ce discours meparoit raisonnable, mais je soutiens que tout homme sensé doit en pareil cas parler ainsi , et renvoyer bien loin le missionnaire qui, avant la vérification des preuves, veut se dépêcher de l’instruire et de le baptiser. Or je soutiens qu’il u’y a pas de révélation contre laquelle les mêmes objections n'aient amant et plus de force que contre le christianisme. D ou il suit que s’il n’v a qu'une religion véritable, et que tout homme soit obligé de la suivre sous peine de damnation, il faut passer sa vie à les étudier toutes, à les approfondir, à les comparer, à parcourir les pays où elles sont établies. Nul n’est exempt du premier devoir de l'homme, nul n’a droit de se fier au jugement d’autrui. L’artisan qui ne vit que de son travail , le laboureur qui ne sait pas lire, la jeune fille délicate et timide, l'infirme qui peut à peine sortir de son lit, tous , sans exception, doivent étudier, méditer, disputer, voyager, parcourir le monde: il n’y aura plus tic peuple fixe et stable ; la terre entière ne sera couverte que de pèlerins allant à grands frais et avec de
longues fatigues vérifier, comparer, examiner par eux mêmes les cultes divers qu’onysuit. Alors, adieu les métiers, les arts. les sciences humaines , et toutes les occupations civiles : il ne peut plus V avoir d’autre étude que celle delà religion: à grand’peine celui qui aura joui de la santé la plus robuste , le mieux employé son temps, le mieux usé de sa raison, vécu le plus d’années, saura-t-il dans sa vieillesse à quoi s’en tenir ; et ce sera beanconp s’il apprend avant sa mort dans quel culte il auroit dû vivre.
Voulez-vous mitiger cette méthode, et donner la moindre prise à l’autorité des hommes? à l'instant vous lui rendez tout; et si le fils d’un chrétien fait bien de suivre, sans un examen profond et impartial, la religion de son pere, pourquoi le fils d’un Turc feroit-il mal de suivre de même la religion du sien? Combien, d'hommes sont à Rome très bon catholiques, qui, par la même raison, seroient très bons musulmans s’ils fussent nés à la Mecque ! et réciproquement que d’honnêtes gens sont très bons Turcs en Asie, qui seroient très bons chrétiens parmi nous ! Je défie tous les intolérants du monde de répondre à cela rien qui contente un homme sensé.
Pressés par ces raisons, les uns aiment mieux faire Dieu injuste, et punir les innocents du péché de leur pere , que dcrenoncer à leur barbare dogme. Les autres se tirent d’affaire en envovant obligeamment un ange instruire quiconque, dans une ignorance invincible . auroit vécu moralement bien. La belle invention que cet ange! ÎN'on contents de nous asservir à leurs machines, ils mettent Dieu lui-même dans la nécessité d’en emplover.
Voyez, mon fils, à quelle absurdité mènent l’orgueil et l’intolérance, quand chacun veut abonder dans son sens et croire avoir raison exclusivement au reste du genre humain. Je prends à témoin ce Dieu de paix que j’adore et que je vous annonce, qne toutes mes recherches ont été sincères; mais voyant qu’elles étoient, qu’elles seroient toujours sans succès , et que je m’abymois dans un océan sans rives, je suis revenu sur mes pas , et j’ai resserré ma foi dans mes notions primitives. Je n’ai jamais pu croire que Dieu m’ordonnât, sous peine de l’enfer, d’être si savant. J’ai donc refermé tous les livres. Il en est un seul ouvert à tous les yeux, c’est celui de la nature. C’est dans ce grand et sublime livre que j’apprends à servir et adorer son divin auteur. Nul n’est excusable de n’y pas lire ,parcequ’il parle à tous les hommes une langue intelligible à tons les esprits Quand je serois né dans une isle déserte , quand je n’aurois point vu d’antre homme que moi , quand je n’aurois jamais appris ce qui s’est fait anciennemenl dans un coin du monde; si j’exerce ma raison, si je la cultive, si j’use bien des facultés immédiates que Dieu me donne , j’apprendrai de moi-même à le cou noitre , à l’aimer, à aimer ses œuvres , à vouloir le bien qu’il veut, et à remplir pour lui plaire tous mes devoirs sur la terre. Qu’est-ce que tout le savoir de; hommes m’apprendra de plus?
A l’égard de la révélation, si j’étois meilleur rai sonneur ou mieux instruit, peut-être sentirois-je si vérité, son utilité pour ceux qui ont le bonheur de la reconnoitre ; mais si je vois en sa faveur des pren ves que je ne puis combattre , je vois aussi contre
elle des objections qne je ne puis résoudre. Il v » tant de raisons solides pour et contre, que, ne sachant à quoi nie détermiuer, je ne l’adraeis ni ne la rejette; je rejette seulement l’obligation de la recounoitre pour être sauvé, parceque cette obligation prétendue est incompatible avec la justice de Dieu ; et qne . loin de lever par là les obstarles an salut , il les eût multipliés, il les eût rendus insurmontables pour la plus grande partie du genre humain. A cela près .je reste snr ce point dans un doute respectueux. Jen’ai point la présomption de me croire infaillible : d'autres hommes ont pu décider ce qui me semble indéris ; je raisonne pour moi et non pas pour eux ; je ne les blâme ni ne les imite : leur jugement peut être meilleur qne le mien ; mais il n’y a pas de ma faute si ce n’est pas le mien.
D’ailleurs je vous avoue qne la sainteté de l’Evangile est un argument qui pari* à mon coeur, et auquel j’auroismême regret de trouver quelque bonne réponse. Voyez les livres des philosophes avec toute leur pompe : qu’ils sont petits près de celui-là! Se peut-il qu’un livre, à-la-fois si sublime et si simple, soit l’ouvrage des hommes? Se pent-il que celui dont il fait l’histoire ne soit qu’un homme lui-même? Est-ce là 1© ton d’un enthousiaste ou d’un ambitieux sectaire? Quelle doucenr, quelle pureté dans ses moeurs! quelle grâce touchante dans ses instructions! quelle élévation dans ses maximes! quelle profonde sagesse dans ses discours ! quelle présence d’esprit, quelle linesse et quelle justesse dans ses réponses ! quel empire sur ses passions ! Où est l'homme, ou est le sage qui sait agir, souffrir, et mourir
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sans foildesse et sans ostentation? Quand Platon peint son juste imaginaire (27) couvert de tout l’opprobre du crime , et digne de tous les prix de la vertu, il peint trait ponr trait Jésus-Christ ; la ressemblance est si frappante, que tous les Peres l’ont sentie , et qu’il n’est pas possible de s’y tromper. Quels préjugés, quel aveuglement, ou quelle mauvaise foi ne faut-il point avoir pour oser comparer le lils de Sophronisque an fils de Marie? Quelle distance de l’un à l’autre! Socrate mourant sans douleur, sans ignominie, sou tint aisément j nsqu’au bou t son personnage; et si cette facile mort n’eût honoré sa vie, on douteroit si Socrate, avec tout son esprit , fut autre chose qu’un sophiste. Il inventa , dit-on , la morale; d'autres avant lui l'avoientmise en pratique: il ne fit que dire ce qu’ils avoient fait, il ne fit que mettre en leçons leurs exemples. Aristide avoit éle juste avant que Socrate eût dit ce que c’étoit que justice; Léonidas étoit mort pour son pays avant que Socrate eût fait un devoir d'aimer la patrie; Sparte étoit sobre avant que Socrate eût loué la so briété ; avant qu’il eût defini la vertu , la Grèce abondoit en hommes vertueux. Mais où Jésus avoit-il pris chez les siens cette morale élevée et pure dont lui senl a donné les leçons et l’exemple (28 ? Du sein du plus furieux fanatisme la plus haute sagesse se fit entendre, et la simplicité des plus héroïques
(27) De Rep. lib. 1.
(28) Voyez, dans le discours sur la montagne, le parallèle qu’il fait lui-même de la morale de Moïse à la sienne. Matth. cap. 5, Tcrs. 21 et seq.
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vertus honora le plus vil de tous les peuples. La mort de Socrate philosophant tranquillement avec ses amis est la plus douce qu’on puisse desirer ; celle de Jésus expirant dans les tourments , injurié , raillé, maudit de tout un peuple, est la plus horrible qu’on puisse craindre. Socrate prenant la coupe empoisonnée bénit celui qui la lui présente et qui pleure; Jésus, au milieu d un supplice affreux , prie pour ses bourreaux acharnés. Oui , si la vie et la mort de Socrate sont d’un sage, la vie et la mort de Jésus sont d'un Dieu.Dirops-nous que l’histoire de l’Evangile est inventée à plaisir? Mon ami, ce n’est pas ainsi qu’on invente; et les faits de Socrate, dont personne ne doute, sont moins attestés que ceux de Jésus-Christ. Au fond, c'est reculer la difficulté sans la détruire ; il seroit plus inconcevable que quatre (*) hommes d’accord eussent fabriqué ce livre, qu’il ne l’est qu’un seul en ait fourni le sujet. Jamais des auteurs juifs n’eussent trouvé ni ce ton , ni cette morale ; et l’Evangile a des caractères de vérité si grands, si frappants, si parfaitement inimitables, que l’inventeur en seroit plus étonnant que le héros. Avec tout cela , ce même Evangile est plein de choses incroyables , de choses qui répugnent à la raison , et qu’il est impossible à tout homme sensé de concevoir ni d’admettre. Que faire au milieu de toutes ces contradictions? Etre toujours modeste et
( ) Je veux bien n’en pas compter davantage, pareeque leurs quatre livres sont les seules vies de Jésus-Christ qui nous sont restées du grand nombre qui avoient e écrites.
circonspect, mon enfant; respecter en silence ce qn’on ne sauroit ni rejeter ni comprendre, et s’humilier devant le grand Etre qni senl sait la vérité.
Voilà le scepticisme involontaire où je suis resté; mais ce scepticisme ne m'est nullement pénible , parcequ’il ne s’étend pas aux points essentiels à la pratique, et que je suis bien décidé sur les principes de tous mes devoirs. Je sers Dieu dans la simplicité de mon cœur. Je ne cherche à savoir que ce qui importe à ma conduite. Quant aux dogmes qui n’influent ni sur les actions ni sur la morale, et dont tant de gens se tourmentent, je ne m’en mets nullement en peine. Je regarde toutes les religions particulières comme autant d'institutions salutaires qui prescrivent dans chaque pays une maniéré uniforme d’honorer Dieu par un culte public, et qui peuvent toutes avoir leurs raisons dans le climat, dans le gouvernement, dans le génie du peuple , ou dans quelque autre cause locale qui rend l'une préférable à l’autre, selon les temps et les lieux. Je les crois toutes bonnes quand on y sert Dieu convenablement. Le culte essentiel est celui du cœur. Dieu n’en rejette point l'hommage , quand il est sincere,sous quelque forme qu’il lui soit offert. Appelé dans celle que je professe au service de l'église, j'v remplis avec toute l'exactitude possible les soins qui me sont prescrits, et ma conscience me reprocheroit d’v manquer volontairement en quelque point. Après un long interdit, vous savez que j’obtins . par le crédit de M. deMellarede . la
Tmission de reprendre mes fonctions pour m'aidez vre. Autrefois je disois la messe avec la légèreté met à la longue aux choses les plus graves
quand on les fait trop souvent ; depuis mes nouy veaux principes , je la célébré avec plus de vénéra-” tion: je me pénétré de la majesté de l’Etre suprême, de sa présence, de l’insuffisance de l’esprit humain qui conçoit si peu ce qui se rapporte à son auteur. En songeant que je lui porte les vœux du peuple sous une forme prescrite, je suis avec soin tous les rites ; je récite attentivement : je m’applique à n’omettre jamais ni le moindre mot ni la moindre cérémonie : quand j’approche du moment de la consécration, je me recueille pour la faire avec toutes les dispositions qu’exige l’église et la grandeur du sacrement ; je tâche d’anéantir ma raison devant la suprême Intelligence; je me dis , Qui es tu pour mesurer la puissance infinie? Je prononce avec respect les mots sacramentaux,el je donne à leur effet tonte la foi qui dépend de moi. Quoi qu’il en soit de ce mystère inconcevable, je ne crains pas qu’au jour du jugement je sois puni pour l’avoir jamais profané dans mon cœur.
Honoré du ministère sacré , quoique dans le dernier rang, je ne ferai ni ne dirai jamais rien qui me rende indigne d’en remplir les sublimes devoirs. Je prêcherai toujours la vertu aux hommes , je les exhorterai toujours à bien faire ; et, tant que je pourrai, je leur en donnerai l’exemple. Il ne tiendra pas à moi de leur rendre la religion aimable ; il ne tiendra pas à «toi d’affermir leur foi dans les dogmes vraiment utiles et que tout homme est obligé de croire ; mais à Dieu ne plaise que jamais je leur prêche le dogme cruel de l’intolérance ; que jamais je les porte a détesfef leur prochain, à dire à d’autres
Sommes, Vous serez damnés (29)! Si j’étois dans un rang plus remarquable, cette réserve pourrait m’attirer des affaires ;mais je suis trop petit pour avoir beaucoup à craindre , et je ne puis gnere tomber plus bas que je ne suis. Quoi qu’il arrive , je ne blasphémerai point contre la justice divine, et ne mentirai point contre le Saint-Esprit.
J’ai long-temps ambitionné l’honneur d’être curé; je l’ambitionne encore , mais jene l’espereplns. Mon bon ami, je ne trouve rien de si beau que d’être curé. Un bon curé est un ministre de bonté, comme un bon magistrat est un ministre de justice. Un curé n’a jamais de mal à faire; s’il ne peut pas toujours faire le bien par lui-même , il est touj ours à sa place quand il le sollicite, et souvent il l’obtient quand il sait se faire respecter. Oh .' si jamais dans nos montagnes j’avois quelque pauvre cure de bonnes gens à 'desservir! je serois heureux; car il me semble que jeferois le bonheur de mes paroissiens. Je ne les rendrois pas riches, mais je partagerois leur pauvreté ; j’en ôterais la flétrissure et le mépris plus insupportable que l’indigence. Je leur ferois aimer
(29) Le devoir de suivre et d’aimer la religion de son pays ne s’étend pas jusqu’aux, dogmes contraires à la bonne morale , tel que celui de l’intolérance. C’est ce dogme horrible qui arme les hommes les uns contre les autres, et les rend tous ennemis du genre humain. La distinction entre la tolérance civile et la tolérance tliéologique est puérile et vaine. Ces deux tolérances sont inséparables , et l’on ne peut admettre l’une sans l’autre. Des anges même ne vivroient pas en paix avec des hommes qu’ils regarderaient comme les ennemis de Dieu.
la concorde et l’égalité, qui chassent souvent la nL sere, et la font toujours supporter. Quand ils ver^s voient que je ne serois en rien mieux qu’eux, et que pourtant je vivrois content, ils apprendraient à se consoler de leur sort et à vivre contents comme moi. Dans tues instructions je m’attacherais moins à l’esprit de l’église qu’à l’esprit de l’évangile, où le dogme est simple et la morale sublime, où l’on voit peu de pratiques religieuses etbeaueonp d’œuvres de charité. Avant de leurenseigner ce qu’il faut faire , je m’efforcerais toujours de lepratiquer, afin qu’ils vissent bien que tout ce que je leur dis je le pense. Si j avois des protestants dans mou voisinage ou dans ma paroisse, je ne les distinguerais point de mes vrais paroissiens en tout ce qui tient à la charité chrétienne ; je les porterois tous également à s’entr’aimer, a se regarder comme freres , à respecter toutes les religions, et à vivre en paix chacun dans la sienne. Je pense que solliciter quelqu’un de quitter celle où il est né , c’est le solliciter de mal faire , et par conséquent faire mal soi-même. En attendant de pins grandes lumières , gardons l’ordre public ; dans tout pays respectons les lois, ne troublons point le culte qu’elles prescrivent : ne portons point les citoyens à la désobéissance; car nous ne savons point certainement si c’est un bien pour eux de quitter leurs opinions pour d’autres ; et nous savons très certainement que c’est un mal de désobéir aux lois.
Je viens , mon jeune ami , de vous réciter de bouche ma profession de foi telle que Dieu la lit dans mon cœur : vous êtes le premier à qui je l’ai faite ; vous des le seul peut-être à qui je la ferai jamais.
'j/t qu il reste quelque bonne croyance parmi les Sommes, il ne faut point troubler les âmes paisibles, ni alarmer la foi des simples par des difficultés qu'ils ne peuvent résoudre , et qui les inquiètent sans les éclairer. Mais quand une fois tout est ébranlé , on doit conserver le tronc aux dépens des branches. Les consciences agitées, incertaines, presque éteintes, et dans l’état où j’ai vu la vôtre, ont besoin d’être affermies et réveillées; et, pour les rétablir sur la base des vérités éternelles, il faut achever d’arracher les piliers flottants auxquels elles pensent tenir encore.
Vous êtes dans l’âge critique où l’esprit s’ouvre à la certitude, où le cœur reçoit sa forme et son caractère, et où l’on se détermine pour toute la vie , soit eu bien , soit en mal. Plus tard , la substance est durcie , et les nouvelles empreintes ne marquent plus. Jeune homme, recevez dans votre ame, encore flexible , le cachet de la vérité. Si j’étois plus sur de moi-même, j’aurois pris avec vous un ton dogmatique et décisif : mais je suis homme , ignorant , sujet à l’erreur; que pouvois-je faire? Je vous ai ouvert mon cœur sans réserve ; ce que je tiens pour sûr, je vous l’ai donné pour tel ; je vous ai donné mes doutes pour des doutes, mes opinions pour des opinions ; je vous ai dit mes raisons de douter et de croire. Maintenant c’est à vous de juger : vous avez pris du temps ; cette précaution est sage , et me fait bien penser de vous. Commencez par mettre votre conscience en état de vouloir être éclairée. Soyez sincere avec vous-même. Appropriez-vous de mes sentiments ce qui vous aura persuadé, rejetez le
reste. Vous n’êtes pas encore assez dépravé par le vice pour risquer de mal choisir. Je vous proposerois d’en conférer entre nous ; mais sitôt qu’on dispute, on s’échauffe ; la vanité, l’obstination s’en mêlent , la bonne foi n'y est plus. Mon ami , ne disputez jamais; car on n’éclaire par la dispute ni soi ni les autres. Pour moi , ce n’est qu’après bien des années de méditation que j’ai pris mon parti : je m’y tiens ; ma conscience est tranquille, mon cœur est content. Si je voulois recommencer un nouvel examen de mes sentiments , je n’y porterois pas nn plus pur amour de la vérité; et mon esprit, déjà moins actif, seroit moins en état de la connoitre. Je resterai comme je suis, de peur qu’insensiblement le goût de la contemplation, devenant une passion oiseuse, ne m’attiédit sur l’exercice de mes devoirs, et de peur de retomber dans mon premier pyrrhonisme , sans retrouver la force d’en sortir. Plus de la moitié de ma vie est écoulée ; je n’ai plus que le temps qu’il me faut pour en mettre à profit le reste , et pour effacer mes erreurs par mes vertus. Si je me trompe, c’est malgré moi. Celui qui lit au fond de mon cœur sait bien que je n’aime pas mon aveuglement. Dans 1 impuissance de m’eu tirer par mes propres lumières , le seul moyen qui me reste pour en sortir est une bonne vie ; et si des pierres mêmes Dieu peut susciter des enfants à Abraham , tout homme a droit d’espérer d’être éclairé lorsqu’il s’en reud digne.
Si mes réflexions vous amènent à penser comme je pense, que mes sentiments soient les vôtres, et que nous ayons la même profession de foi , voici le émii.e. 3, 3
conseil que je vous donne: N’exposez plus votre vie aux tentations de la miscre et du désespoir ; ne la tiainez plus avec ignominie à la merci des étrangers , et cessez de manger le vil pain de l’aumône. Retournez dans votre patrie, reprenez la religion de vos peres , suivez-la dans la sincérité de votie cœur, et ne la quittez plus : elle est très siaip'e et très sainte; je la crois de tontes les religions qui sont sur la terre celle dont la morale est la plus pure et dont la raison se contente le mieux. Quant aux frais du voyage, n eu soyez point en peine, on y pourvoira. Ne craignez pas non plus la mauvaise honte d’un retour humiliant; il faut rougir de faire une faute, et non de la réparer. Vous êtes encore dans l'âge où tout se pardonne, mais ou l’on ne pèche plus impunément. Quand vous voudrez écouter votre conscience, mille vains obstacles disparoîtront à sa voix. Vous sentirez que, dans l’incertitude où nous sommes , c’est une inexcusable présomption de professer une autre religion que celle où l’on est né, et une fausseté de ne pas pratiquer sincèrement celle qu'on professe. Si l’on s’égare, on s’ôte une grande excuse au tribunal du souverain juge. Ne pardonnera-t-il pas plutôt l’erreur où l’on fut nourri, que celle qu’on osa choisir soi-même ?
Mon fils , tenez votre aine eu état de desirer toujours qu’il y ait un Dieu, et vous n’en douterez jamais. Au surplus, quelque parti que vous puissiez prendre , songez que les vrais devoirs de la religion sont indépendants des institutions des hommes ; qu'un cœur juste est le vrai temple de
la Divinité ; qn en tout pays et dans toute secte , aimer Dieu par-dessns tout et son prochain comme’ soi-mèine , est le sommaire de la loi ; qu'il n’v a point de religion qui dispense des devoirs de la morale ; qu’il n’y a de vraiment essentiels qne cenx-la ; que le cnlte intérieur est le premier de ces de-wirs , et que sans La foi nulle véritable vertu n’existe.
Fuyez ceux qui , sons prétexte d’expliquer la nature , sement dans les cœurs des hommes de désolantes doctrines , et dont le scepticisme apparent est cent fois plus affirmatif et plus dogmatique que le ton décidé de leurs adversaires. Sons le hautain prétexte qu’eux seuls sont éclairés, vrais, de bonne foi, ils nous soumettent impérieusement â leurs décisions tranchantes, et prétendent nous donner
pour les vrais principes des choses les inintelligibles systèmes qn ils ont bâtis dans leur imagination.- Du reste , renversant , détruisant , foulant aux pieds tout ce qne les hommes respectent, ils ôtent aux afUigés la derniere consolation de leur misere, aux puissants et anx riches le seul frein de leurs passions ; ils arrachent du fond des cœurs Je remords du crime . l’espoir de la vertu , et se vantent encore d être les bienfaiteurs du genre humain. Jamais, disent-ils, la vérité n’est nuisible aux hommes. Je le crois comme eux ; et c’est à mon avis une grande preuve que ce qu’ils enseignent n’est pas la vérité (3o).
(io/ Les deux partis s attaquent n ciproquement par tant de sophismes, que ce seroit une entreprise immeuse
t TJ ILE.
F.on jeune homme . swez slncere et vrai sans or- £-neJ : sachet être ignorant : vous ne trompera ni
eî témerame de t oui, 1 ? les relever t: -as; c es: déjà Lean> CO g ■ d'en noter quelques uns a mesure qn ils se -sréseDtent. Un des • .us : an — r-aru - ! :•>:*; Juste est d'op. poser un peuple supposé de bons philosophes a un peuple de mauvais chrt tiens: comme si un peuple de vrais philosophcr eto.î plus lacâle a taire qu nu peuple Je Trais chr< tiens I Je ne sais si. parmi les individus, l'un est pins lac-île a trouver que 1 antre; mais e sais bien que , des qu'il est miestioi: de peuple*-, il en lant supposer qui abuser nt le la : lui s. j — c sans reliai . l . c nue les n ’-tres abusent de la rehznon sans phuosoplue : et cela me panolî changer btine. ut» - ' -t te .a n.
Lav le a très 1 :eu : r: uvé ~r .r : mat-su. e est plus i*ernicieui que - atbeâsnf ; et cela est incontestable : ma s ce qu'il n'a tu rarle de a re. et qu. - est pas U. ; ms vrai, c es: que le lanaimne. quoique ;»ui-uiiia.re et cruel, est pamlant. «ne passion Erande et :or*e. qu -.c'e 1- c-ur de . homme . qu. .a. m.t me rîser lu. gui . il . une un res sort __ i.-ai. et qu — ae :aut que n.eux dir.^er
pour en tarer les plus sui-m-s vertus : au Lr u que i irré-
- - 1 i : :: r-~ . li l : ; - m lu - .
attache a la vit, e leuûne, avilit les a mes, concentre toutes les passions da-r.» la bassesse de i intérêt particulier, dan*, i ab’ ecbon du mo: humain , et sape a ms. a petit bruit les xxais iondemente de toute société ; car ce que les intérêts parbcu-iers ont de commun est si peu de chose , qu il ne balancera a mais ce qu'ils ont d oppose.
>i i athéisme ne :ait ras verser le sang des L rames, c'est m ms par an. c ur pwr la pan que par in imere nce T>: ur le bien: c *mme me te ut alLr. peu nnp: tr au prê-
Ses principes ne lont pas tuer les h. James; aaisils les
vous ni les autres. Si jamais vos talents cultivés vous mettent en état de parler aux hommes, ne leur
empêchent de naître, en détruisant les mœurs qui les multiplient, en les détachant de leur espece, en réduisant toutes leurs affections à un secret égoïsme, aussi funeste a la population qu’a la vertu. L’indifférence philosophique ressemble a la tranquillité de l’état sous le despotisme ; c’est la tranquillité de la mort: elle est plus destructive que la guerre même.
Ainsi le fanatisme, quoique plus funeste dans ses effets immédiats que ce qu’on appelle aujourd’hui l’esprit philosophique , l’est beaucoup moins dans ses conséquences. D’ailleurs il est aisé d’étaler de belles maximes dans des livres : mais la question est de savoir si elles tiennent bien à la doctrine, si elles en découlent nécessairement; et c’est ce qui n’a point paru clair jusqu’ici. Reste à savoir encore si la philosophie, à son aise et sur le trône, commanderoit bien à la gloriole, à l’intérêt, à l’ambition, aux petite s passions de l’homme, et si elle pratiqueroit cette humanité si douce qu’elle nous vante la plume a la main.
Par les principes, la philosophie ne peut faire aucun bien que la religion ne le fa.-se encore mieux, et la religion en fait beaucoup que la philosophie ne sauroit faire.
Par la pratique, c’est autre chose; mais encore faut-il examiner. Nul homme ne suit de tout point sa religion quand il en a une; cela est vrai : la plupart n’en ont guère, et ne suivent point du tout celle qu’ils ont; cela est encore vrai : mais enfin quelques uns en ont une, la suivent du moins en partie; et il est indubitable que des motifs de religion les empêchent souvent de mal faire, et obtiennent d’eux des vertus, des actions louables, que n’auroient point eu lieu sans ces motifs.
Qu un moine nie un dépôt ; que s’cusuit-il , sinon qu’un
parlez jamais que selon voire conscience , sans vous
embarrasser s’ils vous applaudiront. L'abus du sa-
sot le lui avoit confié? Si Pascal en eût nié un, cela prouveroit que Pascal étoit un hypocrite, et rien deplus.Maig un moine !... Les gens qui loul tralic de la religion sou!-ils donc ceux qui eu ont? Tous les crimes qui se fo.;t dans le clergé, comme ailleurs, ne prouvent point que la religion soit inutile, mais que très peu de gens ont de la religion.
Nos gouvernements modernes doivent incontestablement au christianisme leur plus solide autorité et leurs révolutions moins fréquentes; il les a rendus eux-mêmes moins sanguinaires : cela se prouve par le fait eu les comparant aux gouvernements anciens, La religion mieux connue, écartant le fanatisme, a donné plus de douceur aux mœurs chrétiennes. Ce- cliangemçnt n’est point l’ouvrage des lettres; car par-tout où elles ont brillé l’humanité n’en a pas été plus respectée ; les cruautés des Athéniens, des Egyptiens, des empereurs de Rome, des Chinois, en font foi. Que d’œuvres de miséricorde sont l’ouvrage de l’évangile ! Que de restitutions, de réparations , la confession ne fait-elle point laire chez les catholiques ! Chez nous, combien les approches des temps de communion n’operent-elles point de réconciliatious et d’aumônes! Combien le Jubilé des Hébreux ne rendoit-il pas les usurpateurs moins avides ! Que de miseres ne prévenoit-il pas! La fraternité légale unissoit toute la nation; on ne voyoit pas un mendiant chez eux. On n’en voit point non plus chez les Turcs, où les fondations pieuses sont innombrables : ils sont, par principe de religion, hospitaliers même envers les ennemis de leur culte.
« Les maliométans disent, selon Chardin , qu’apres l’exar men rjui suivra la résurrection universelle, tous les corps « iront passer un pont appelé Poul-Serrho , qui e6t jeté sur
voir produit l’incrédulité. Tout savant dédaigne le sentiment vulgaire; chacun en veut avoir un à soi.
«le feu éternel, pont qu’on peut appeler, disent-ils, le «troisième et dernier examen et le vrai jugement final, « pareeque c’est là où se fera la séparation des bons d’avec «les mécliants... etc.
»Les Persans, poursuit Chardin, sont fort infatués de « ce pont; et lorsque quelqu’un souffre une in ure dont, «par aucune voie ni dans aucun temps, il ne peut avoir «raison, sa demiere consolation est de dire: «Eli bien! «par le Dieu vivant, tu me le paieras au double au der- « nier jour; tu ne passeras point le Poul-Serrho, que tu « ne me satisfasses auparavant; je m’attacherai au bord de « ta veste et me jetterai à tes jambes »>. J’ai vu beaucoup de «gens éminents, et de toutes sortes de professions, qui, « appréhendant qu’on ne criât ainsi haro sur eux au pas- «sage de ce pont redoutable, soliicitoient ceux qui se « plaignoient d’eux de leur pardonner : cela m'est arrivé « ceut fois à moi-même. Des gens de qualité, qui m’avoient «fait faire, par importunité, des démarches autrement « que je n’eusse voulu, m’abordoient au bout de quelque «temps qu’ils pensaient que le chagrin en etoit passé, et « me disoieut : « Je te prie , lialal becon antchrisra «, c’est- « à-dire, «rends-moi cette affaire licite ou juste »>. Quel- « ques uns même m’ont fait des présents et rendu des ser- « vices, afin que je leur pardonnasse en déclarant que je « le faisois de bon cœur : de quoi la cause n’est autre que « cette créance qu’on ne passera point le pont de l’enfer « qu on n ait rendu le dernier quatnn à cenx qu’on a op- « pressés. » Tome VII, in-12 , p. 5o.
Croirai- e que l'idée de ce pont qui répare tant d’iniquités n en prévient jamais? Que si l’on ôtoit aux Persans Cette idee, en leur persuadant qu’il n’y a ni Poul-Serrho, ni rieu de semblable, où les opprimés so:ent vengés de
L’orgueilleuse philosophie mene à l’esprit fort, comme l’aveugle dévotion mene au fanatisme. Evitez ces extrémités ; restez toujours ferme dans la voie de la vérité, on de ce qui vous paroitra l’être dans la simplicité de votre cœur, sans jamais vous en détourner par vanité ni par loihlesse. Osez confesser Dien chez les philosophes; osez prêcher l’humanité anx intolérants. "Vous serez seul de votre parti, peut-être ; mais vons porterez en vous-même un témoignage qui vous dispensera de ceux des hommes. Qu’ils vous aiment ou vous haïssent , qu’ils lisent ou méprisent vos écrits, il n’importe. Dites ce qui est vrai, faites ce qui est hien; ce qui importe à l'homme est de remplir ses devoirs sur la terre ; et c’est en s'oubliant qn’on travaille pour soi. Mon enfant , l’intérêt particulier nous trompe ; il n’y a que l'espoir du juste qui ne trompe point,
•T’ai transcrit cet écrit , non comme une réglé des sentiments qu’on doit suivre en matière de religion , mais comme un exemple de la maniéré dont on peut raisonner avec son éleve, pour ne point s’écarter de la méthode que j’ai tâché d’établir. Tant qu’on ne
leurs tyrans après la mort, n’est-il pas clair que cela mettroit ceux-ci tort a leur aise, et les délivreroit du soin d’appaiser ces malheureux? Il est donc faux que cette doctrine ne fut pas nuisible ; elle ne sero.it donc pas la vérité
Philosophe , tes lois morales sont fort belles; mais montre-m’en, de grâce, la sanction. Cesse un moment de battre la campagne, et dis-moi nettement ce que tu mets a la place du Poul-Serrho.
donne rien à 1 autorité des hommes , ni aux préjugés du pays où l'on est né , les seules lumières de la raison ne peuvent, dans l’institution de la nature, nous mener plus loin que la religion naturelle : et c’est à quoi je me borne avec mon Emile. S’il en doit avoir une autre , je n’ai plus en cela le droit d'être son gnide; c’est à lui seul de la choisir.
Nous travaillons de concert avec la nature, et tandis qn elle forme l’homme physique, nous tâchons de former l’homme moral ; mais nos progrès ne sont pas les mêmes. Le corps est déjà robuste et fort, que lame est encore languissante et foihle ; et quoi que l’art humain puisse faire, le tempérament précédé toujours la raison. C’est à retenir 1 un et à exciter l’autre que nous avons jusqu’ici donné tous nos soins, alin que l’homme fût toujours un, le plus qu’il étoit possible. En développant le naturel, nous avons douné le change à sa sensibilité naissante ; nous 1 avons réglée eu cultivant la raison. Les objets intellectuels moderoient 1 impression des objets seusibles. En remontant au principe des choses, nous l’avons soustrait à l’empire des sens ; il étoit simple de s’élever de l’étude de la nature à la recherche de sou auteur.
Quand nous eu sommes venus là, quelles nouvelles prises nous nous sommes données sur notre éleve I que de nouveaux moyens nous avons de parler à son cœur ! C’est alors seulement qu’il trouve son véritable intérêt à être bon, à (aire le bien loin des regards des hommes et sans y être forcé par tes lois, à être juste entre Dieu et lui , à remplir son devoir , même aux dépens de sa vie , et
4fi ÉMILE.
à porter dans son cœur la vertu, non seulement pour l’amour de l'ordre auquel chacun préféré toujours l'amour de soi, mais pour l'amour de l’auteur de son être , amour qui se confond avec ce même amour de soi . ponr jouir enfin du bonheur durable que le repos d’une bonne conscience et la contemplation de cet Etre suprême lui promettent dans l'antre vie, après avoir bien usé de celle-ci. Sortez de là, je ne vois plus qu’injustice , hypocrisie et mensonge parmi les hommes : l'intérêt particulier, qui. dans la concurrence, l'emporte nécessairement sur toutes choses, apprend à chacun d'eux à parer le vice du masque de la vertu. Que tous les autres hommes lassent mon bi-n aux dépens du leur; que tout se rapporte à moi seul; que tout le genre humain meure, s’il le faut, dans la peine et dans la misere pour m’épargner un moment de douleur ou de faim: tel est le langage intérieur de tout incrédule qui raisonne. Oui, je le soutiendrai toute ma vie; quiconque a dit dans son cœur. Il n’y a point de Dieu, et parle autrement , n’est qu’un menteur ou un insensé.
Lecteur, j’aurai beau faire, je sens bien que vous et moi ne verrons jamais mon Emile sous les mêmes traits; vous vous le figurerez toujours semblable à vos jeunes gens, toujours étourdi, pétulant, volage, errant de fête en fête, d'amusement en amusement, sans jamais pouvoir se fixer à rien. Vous rirez de me voir faire un contemplatif, un philosophe . un vrai théologien, d'un jeune homme ardent, vif, emporté, fougueux, dans l’âge le plus bouillant de la vie. Vous direz : Ce rêveur poursuit
toujours sa chimere ; eu nous donnant nn éleve de sa façon, il ne le forme pas seulement, il le crée, il le tire de son cerveau ; et croyant toujours suivre la nature, il s’en écarte à chaque instant. Moi, comparant mon éleve aux vôtres, je trouve à peine ce qu’ils peuvent avoir de commun. Nourri si différemment, c’est presque un miracle s’il leur ressemble en quelque chose. Comme il a passé son enfance dans toute la liberté qu'ils prennent dans leur jeunesse, il commence à prendre dans sa jeunesse la réglé à laquelle on les a soumis enfants: cette re.'.le devient leur fléau , ils la prennent en horreur ; ils n’y voient que la longue tyrannie des maîtres; ils croient ne sortir de l'enfance qu’en secouant tonte espece de jong (3 1): ils se dédommagent alors de la longue contrainte où l’on les a tenus , comme un prisonnier, délivré des fers, étend, agite et fléchit ses membres.
Emile , au contiaire, s’honore de se faire homme et de s’assujettir au joug de la raison naissante ; son corps , déjà formé, n’a plus besoin des mêmes mouvements ,et commence à s'arrêter de lui-même, tandis qne son esprit , à moitié développé, cherche à son tour à prendre l'essor. Ainsi l’âge déraison n’est pour les uns que l’à.e de la licence, pour l’autre il devient 1 âge du raisonnement.
(3i) 11 n’y a personne qui voie l’enfance avec tant de mépris que ceux qui en sortent, comme il n’y a pas de pays où les rangs soient gardés avec plus d’affectation que cens où l'inégalité n’est pas grande, et où chacun craint toujours d’être confondu avec ses inférieurs.
Voulez-vous savoir lesquels d’eux ou de lui sont mieux en cela dans l’ordre de la nature? considérez les différences dans ceux qui eu sont pins ou moins éloignés : observez les jeunes gens chez les villageois , et voyez s’ils sont aussi pétulants que les vôtres. « Durant l’enfance des sauvages, dit le sienr le Beau , x on les voit toujours actifs et s occupant sans cesse a à différents jeux qui leur agitent le corps; mais à « peine ont-ils atteint l’âge de l’adolescence, qu’ils « deviennent tranquilles , rêveurs ; ils ne s’appliquent « plusguere qu’à des jeux sérieux ou de hasard (32)». Emile , ayant été élevé dans toute la liberté des jeunes paysans et des jeunes sauvages, doit changer et s’arrêter comme eux en grandissant. Tunte la différence est qu'au lieu d'agir uniquement pour jouer ou pour se nourrir, il a , dans ses travaux et dans ses jeux , appris à penser. Parvenu donc à ce terme par cette route, il se trouve tout disposé pour celle où je l'introduis : les sujets de réflexions que je lui présente irritent sa curiosité, parcequ’ils sont beaux par eux-mêmes, qu’ils sont tout nouveaux pour lui ,et qu'il est en état de les comprendre. Au contraire, ennuyés , excédés de vos fades leçons , de vos longues morales, de vos éterne s catéchismes, comment vos jeunes gens ne se refuseroient-ils pas à l'application d’esprit qu’on leur a rendue triste, aux lourds préceptes dont on n’a cesse de les accabler, aux méditations sur l’auteur de leur être, dont on a fait l’en-
(32.) Aventures du sieur C. le Beau, avocat en parlement, tome II, page 70.
nerni de leurs plaisirs? Iis n’ont conçu ponr tout cela qu’aversion , dégoût . ennui ; la contrainte les en en a rebutés : le moyen désormais qu’ils s’v livrent quand ils commencent à disposer d’eux? Il leur faut du nouveau pour leur plaire, il ne leur faut plus rien de ce qu'on dit aux enfants. C’est la même chose pour mon éleve ; quand il devient homme, ie lui parle comme à un homme et ne lui dis que des choses nouvelles; c’est précisément parcequ’elles ennuient les autres qu’ri doit les trouver de son goût.
Voilà comment je lui fais doublement gagner du temps, en retardant . au profit de la raison, le progrès de la nature. Mais ai-je en effet retardé ce progrès? Non; je n’ai fait qu’empêcher l’imagination de l’accélérer ; j’ai balancé par des leçons d’une autre espece les leçons précoces que le jeune homme reçoit d’ailleurs. Tandis que le torrent de nos institutions l'entraine, l’attirer en sens contraire par d’autres institutions , ce n'est pas l'ôter de sa place, c’est l’y maintenir.
Le vrai moment de la nature arrive enfin; il faut qu’il arrive. Puisqu'il faut que l’homme meure, il faut qu’il se reproduise, afin que l’espece dure et que l’ordre du monde soit conservé. Quand , par les signes dont j’ai parlé, vous pressentirez le moment critique , a l’instant quittez avec lui pour jamais votre ancien ton. C’est votre disciple encore, mais ce n est plus votre éleve. C’est votre ami, c’est un homme ; traitez-le désormais comme tel.
Quoi! faut-il abdiquer mon autorité lorsqu’elle m est le plus necessaire ? f aut-il abandonner l'adulte à lui-même an moment qu’il sait le moins se con-
duire, et qu’il fait les plus grands écarts? Fant-il renoncer à mes droits quand il lui importe le plus que j'en use? Vos droits! Qui vous dit d'y renoncer? Ce n’est qu’à présent qu ils commencent pour lui. Jusqu'ici vous n’eu obteniez rien que par force ou par ruse; l’autorité, la loi du devoir, lui étoient inconnues; il falloit le contraindre ou le tromper pour vous faire obéir. Mais voyez de combien de nouvelles chaînes vous avez environné son c > ur. La raison , l’amitié, la reconnoissance, mille affections , lui parlent d’un ton qu’il ne peut méconnoitre. Le vice ne l’a poiut encore rendu sourd à leur voix. J1 n’est sensible encore qu'aux passions de la nature. La première de toutes, qui est l’amour de soi. le livre à vous; l’habitude vous le livre encore. Si le transport d’un moment vous l’arrache, le regret vous le ramene à l’instant ; le sentiment qui l’attache à vous est le seul permanent ; tous les autres passent et s’effacent mutuellement. >e le laissez point corrompre, il sera toujours docile; il ne commence d’être rebelle que quand il est déjà perverti.
J’avoue bien que si , heurtant de front ses désirs naissants, vous alliez sottement traiter de crimes les nouveaux besoins qui se font sentir à lui , vous ne seriez pas long-temps écouté; mais sitôt que vous quitterez ma méthode, je ne vous réponds plus de rien. Songez toujours que vous êtes le ministre de la nature; vous n’en serez jamais l’ennemi.
Mais quel parti prendre? On ne s’attend ici qu’à l’alternative de favoriser ses penchants, ou de les combattre; d’être son tyran, ou son complaisant : et
tous deux ont de si dangereuses conséquences , qn’il n'y a que trop à balancer sur le choix.
Le premier moyen qui s’offre pour résoudre cette difficulté est de le marier bien vite; c’esl mcontesta ment l'expédient le plus sur et le plus naturel. Je doute pourtant que ce soit le meilleur, ni le pins utile. Je dirai ci-après mes raisons; en attendant , je conviens qu’il faut marier les jeunes gens à l’âge nubile. Mais cet âge vient pour eux avant le temps* c’est nous qui l’avons rendu précoce ; on doit le prolonger jusqu'à la maturité.
S’il ne falloit qu'écouter les penchants et suivre les indications, cela seroit bientôt fait; mais il y a tant de contradictions entre les droits de la nature et nos lois sociales, que pour les concilier il faut gauchir et tergiverser sans cesse : il faut employer beaucoup d’art pour empêcher l’homme social d’être toutà-fait artificiel.
Sur les raisons ci-devant exposées, j’estime que parles moyens que j'ai donnés, et d’autres semblables, on peut au moins étendre jusqu’à vingt ans l’ignorance des désirs et la pureté des sens: cela est si vrai, que, chez les Germains, un jeune homme qui perdoit sa virginité avant cet âge en restoit difi famé; et les auteurs attribuent, avec raison, à la continence de ces peuples durant leur jeunesse la vigueur de leur constitution et la multitude de leurs enfants.
On peut même beaucoup prolonger cette époque, et il y a peu de siècles que rien n’étoit plus commun dans la France même. Entre autres exemples con-
5 ol
nus, le pere de Montagne, homme non moins scrupuleux et vrai que fort et bien constitué, juroit s’être marié vierge à trente-trois ans, après avoir servi long-temps dans les guerres d'Italie; et l’on peut voir dans les écrits du (ils quelle vigueur et quelle gaieté conservoit le pere à pins de soixante ans. Certainement l’opinion contraire tient plus à nos mœurs et à nos préjugés, qu’à la connoissance de l’espece en général.
Je puis donc laisser à part l’exemple de notre jeunesse ; il ne prouve rien pour qui n’a pas été élevé comme elle. Considérant qne la nature n’a point làdessus de terme fixe qu’on ne puisse avancer ou retarder, je crois pouvoir, sans sortir de sa loi , supposer Emile resté jusque-là par mes soins dans sa primitive innocence, et je vois cette heureuse époque prête à finir. Entouré de périls toujours croissants, il va m’échapper, quoi que je fasse. A la première occasion , et cette occasion ne tardera pas à naitre.il va suivre l’aveugle instinct des sens ; il y a mille à parier contre un qu'il va se perdre. J'ai trop réfléchi sur les mœurs des hommes pour ne pas voir l’influence invincible de ce premier moment sur le reste de sa vie. Si je dissimu e et feins de ne rien voir, il se prévaut de ma foiblesse ; croyant me tromper.il me méprise, et je suis le complice de sa perte. Si j’essaie de le ramener, il n’est plus temps: il ne m’écoute plus; je lui deviens incommode, odieux , insupportable ; il ne tardera guere à se débarrasser de moi. Je n’ai donc plus qu’un parti raisonnable à prendre ; c’est de le rendre comptable de ses actions à Jui-méme, de le garantir au moins des
surprises de 1 erreur, et de lui montrer à découvert les périls dont il est environné. Jusqu’ici je l'arrêtais par son ignorance; c’est maintenant par ses lumières qu’il faut l’arrêter.
Ces nouvelles instructions sont importantes, et il convient de reprendre les choses de plus haut. Voici l’instant de lui rendre, pour ainsi dire, mes comptes; de lui montrer l’emploi de son temps et du mien ; de lui déclarer ce qu’il est et ce que je suis ; ce que j’ai fait, ce qu’il a fait; ce que nous nous devons 1 un à l'autre, toutes ses relations morales, tons les engagements qu’il a contractés, tous ceux qu’on a contractés avec lui . à quel point il est parvenu dans le progrès de ses facultés, quel chemin lui reste à faire, les difficultés qu'il y trouvera, les moyensde franchir ces difficultés, en quoi je lui puis aider encore, en quoi lui seul peut désormais s’aider, enfin le point critique où il se trouve , les nouveaux périls qui 1 environnent , et toutes les solides raisons qui doivent l’engager à veiller attentivement sur luimême avant d’écouter ses désirs naissants. *
Songez que , pour conduire un adulte, il faut prendre le contre-pied de tout ce que vous avez fait pour conduire un enfant. Ne balancez point à l’instruire de ces dangereux mystères que vous lui avez cachés si long-temps avec tant de soins. Puisqu’il faut cnlin qu’il les sache , il importe qu’il ne les apprenne ni d'un autre ni de lui-même, mais de vous seul : puisque le voilà désormais forcé de combattre, il faut, de peur de surprise, qu’il connoisse son ennemi.
Jamais les jeunes gens qu’on trouve savants sur
ces matières, sans savoir comment ils le sont devenus, ne le sont devenus impunément. Cette indiscreteinstruction,nepouvantavoir un objet honnête, souille au moins l’imagination de ceux qui la reçoivent , et les dispose aux vices de ceux qui la donnent. Ce n’est pas tout ; des domestiques s’insinuent ainsi dans l’esprit d’un enfant , gagnent sa confiance , lui font envisager son gouverneur comme un personnage triste et fâcheux; et l’un des sujets favoris de leurs secrets colloques est de médire de lui. Quand l’éleve en est là, le maitrepeut se retirer, il n’a plus rien de bon à faire.
Mais pourquoi l’enfantse choisit-il des confidents particuliers? Toujours par la tvrannie de ceux qui le gouvernent. Pourquoi se cacheroit-il d’eux, s'il n’étoit forcé de s’en cacher? Pourquoi s’en plaindroit-il s’il n’avoit nul sujet de s’en plaindre? Naturellement ils sont ses premiers confidents ; on voir, à l'empressement avec leqnel il vient leur dire ce qu'il pense , qu'il croit ne l’avoir pensé qu’à moitié jusqu’à ce qu'il le leur ait dit. Comptez que si l’enfant ne craint de votre part ni sermon ni réprimande, il vous dira toujours tout , et qu’on n’osera lui rien conlier qu'il vous doive taire, quand on sera bien sur qu’il ne vous taira rien.
Ce qui me fait le plus compter sur ma méthode, c’est qu'en suivant ses effets le plus exactement qu'il m’est possible, je ue vois pas une situation dans la vie de mon éleve qui ne me laisse de lui quelque image agréable. Au moment même ou les fureurs du tempérament l'entrainent , et où, révolté contre la main qui l’arrête, il se débat et commence à m’é-
cliapper, dans ses agitations , daus ses emportements , je retrouve encore sa première simplicité ; son cœur, aussi pur que son corps, ne connoil pas plus le déguisement que le vice; les reproches ni le mépris ne l’ont point rendu lâche; jamais la vilecraiute ne lui apprit à se déguiser. Il a toute l’indiscrétion de l’innocence; il est naïf sans scrupule ; il ne sait encore à quoi sert de tromper. Il ne se passe pas un mouvement dans sou aine que sa bouche ou ses veux ne le disent; et souvent les sentiments qu'il éprouve me sont connus plutôt qu’à lui.
Tant qu’il continue de m’ouvrir ainsi librement son ante , et de me dire avec plaisir ce qu’il sent, je n'ai rien à craindre, le péril n’est pas encore proche; mais s’il devient plus timide, plus réservé, que j’appercoivc dans ses entretiens le premier embarras de la honte, déjà l’instinct se développe , déjà la notion du mal commence à s’v joindre: il n’y a plus un moment à perdre; et si je ne me hâte de l’instruire , il sera bientôt inslruit malgré moi.
Plus d’un lecteur, même en adoptant mes idées, pensera qu’il ne s’agit ici que d’une conversation prise au hasard avec le jeune homme, et que tout est fait. Oh! que ce n’est pas ainsi que le cœur humain se gouverne ! Ce qu’on dit ne signilie rien si l’on u’a préparé le momeut de le dire. Avant de semer il faut labourer la terre : la semence de la vertu levé diflcilement ; il faut de longs apprêts pour lui faire prendre racine. Uue des choses qui rendent les prédications le plus inutiles est qu’on les fait indifféremment à tout le monde sans discernement et sans choix. Comment peut-on penser que le même
sermon convienne à tant d’auditeurs si diversement disposés, si différents d’esprits , d’humeurs, d’âges , de sexes, d'états et d’opinions? Il n’y en a peutêtre pas deux auxquels ce qu’on dit à tous puisse être convenable ; et tontes nos affections ont si peu de constance qu’il n’v a peut-être pas deux moments dans la vie de chaque homme où le même discours fit sur lui la même impression. Jugez si , quand les sens enflammés aliènent l’entendement et tvrannisent la volonté, c’est le temps d’écouter les graves leçons de la sagesse. Ne parlez donc jamais raison aux jeunes gens , même en âge de raison, que vous ne les avez premièrement mis en état de 1 entendre. La plupart des discours perdus le sont bien plus par la faute des maitres que par celle des disciples. Le pédant et l’instituteur diseut à-peu-près les mêmes choses: mais le premier les dit à tout propos; le second ne les dit que quand il est sûr de leur effet.
Comme un somnambule, errant durant son sommeil , marche en dormant sur les bords d’un précipice . dans lequel il tomberoit s’il étoit éveillé toutà coup , ainsi mou Lmile , dans le sommeil de l’ignorance , échappe à des périls qu’il n’apperçoit point : si je l’éveille en sursaut, il est perdu. Tâchons premièrement de l’éloigner du précipice , et puis nous l’éveillerons pour le lui montrer de plus loin.
La lecture , la solitude , l'oisiveté , la vie molle et sédentaire, le commerce des femmes et des jeunes gens ; voilà les sentiers dangereux à frayer à son âge, et qui le tiennent sans cesse à côté du péril. C’est par d’autres objets sensibles que je donne le change à ses sens; c’est en traçant un autre cours
aux esprits , que je les détourne de celui qu’ils commencoient à prendre; c’est en exerçant son corps à des travaux pénibles , que j’arrête l’activité de l’imagination qui l’entraine. Quand les bras travaillent beaucoup, 1 imagination se repose; quand le corps est bien las, le cœur ne s’échauffe point. La précaution la plus prompte et la plus facile est de l’arracher an danger local. Je l'emmene d abord hors des villes , loin des objets capables de le tenter. Mais ce n'est pas assez ; dans quel désert , dans que! sauvage asile échappera-t-il aux images qui le poursuivent ? Ce n’est rien d’éloigner les objets dangereux , si je n’eu éloigne aussi le souvenir: si je ne trouve l’art de le détacher de tout , si je ne le distrais de lui-même , autant valoit le laisser où il étoit.
Emile sait un métier , mais ce métier n’est pas ici notre ressource ; il aime et entend l’agriculture, mais l’agriculture ne nous suflit pas: les occupations qu'il counoit deviennent une routine ; en s’y livrant, il est comme ne faisant rien; il pense à tout autre chose ; la tête et les bras agissent séparément. Il lui faut une occupation nouvelle qui l’intéresse par sa nouveauté, qui le tienne en baleine, qui lui plaise, qui l’applique, qui l'exerce ; nne occupation dont il se passionne, et à laquelle il soit tout entier. Or la seule qui me paroit réunir toutes ces conditions est la chasse. Si la chasse est jamais un plaisir innocent, si jamais elle est convenable à l’homme , c’est à présent qu'il y faut avoir recours. Emile a tout ce qu’il faut pour y réussir ; il est robuste , adroit , patient , infatigable. Infailliblement il prendra du goût pour cet exerci-
ce ; il y mettra tonte l’ardeur de son âge ; il y perdra , du moins pour un temps , les dangereux penchants qui naissent de la mollesse. La chasse endurcit le cœur aussi bien que le corps ; elle accoutume au sang, à la cruauté. On a fait Diane ennemie de l’amour; et l’allégorie est très juste : les langueurs de l’amour ne naissent que dans un doux repos ; un violent exercice étouffe les sentiments tendres. Dans les bois, dans les lieux champêtres, l'amant, le chasseur, sont si diversement affectés, que sur les mêmes objets ils portent des images toutes différentes. Les ombrages frais, 1er. bocages, les doux asiles du premier, ne sont pour l’autre que des viandis , des forts, des remises; où l’un n’entend que chalumeaux, que rossignols, que ramages, l’autre se ligure les cors et les cris des chiens ; l’un n’imagine que dryades et nymphes , l’autre que piqueurs, meutes et chevaux. Promenez-vous en campagne avec ces deux sortes d’hommes: à la différence de leur langage, vous connoitrez bientôt que la terre n’a pas pour eux un aspect semblable, et que le tour de leurs idées est aussi divers que le choix de leurs plaisirs.
Je comprends comment ces goûts se réunissent et comment on trouve enfin du temps pour tout. Mais les passions de la jeunesse ne se partagent pas ainsi : donnez-lui une seule occupation qu’elle aime, et tout le reste sera bientôt oublié. La variété des désirs vient de celle des connoissances , et les premiers plaisirs qu’on connoit sont long -temps les seuls qu’on recherche. Je ne veux pas que toute la jeunesse d’Emile se passe à tuer des bêles, et je ne pré-
tends pas même justifier en tout celte féroce passion ; il me suffit qu’elle serve assez à suspendre une passion plus dangereuse pour me faire écouter de sang froid parlant d’elle, et me donner le temps de la peindre sans l’exciter.
Il est des époques dans la vie humaine qui sont faites pour n’ètre jamais oubliées. Telle est , pour Emile, celle de l’instruction dont je parle ; elle doit influer sur le reste de ses jours. Tâchons donc de la graver dans sa mémoire en sorte qu'elle ne s’en efface point. Une des erreurs de notre âge est d’eniplover la raison trop nue, comme si les hommes n’étoient qu’esprit. En négligeant la langue des signes qui parlent à l’imagination , Ton a perdu le pins énergique des langages. L’impression de la parole est toujours foible, et Ton parle au cœur par les veux bien mieux que par les oreilles. En voulant tout donner au raisonnement, nous avons réduit en mots nos préceptes; nous n’avons rien mis dans les actions. La seule raison n’est point active ; elle retient quelquefois, rarement elle excite, et jamais elle n a rien fait de grand. Toujours raisonner est la manie des petits esprits. Les âmes fortes ont bien un autre langage; c’est par ce langage qu’on persuade et qu’on fait agir.
J’observe que, dans les siècles modernes, les hommes n’ont plus de prise les uns sur les autres que par la force et par l’intérêt, au lieu que les anciens agissoient beaucoup plus par la persuasion , par les affections de lame, pareequ’ils ne négligeoient pas la langue des signes. Toutes les conventions se passoient avec solennité pour les rendre
Co
pins inviolables: avant que la force fût établie , les dieux étoient les magistrats du genre humain : c’est pardevant eux que les particuliers faisoient leurs traités , leurs alliances, prononcoient leurs promesses : la face de la terre étoit le livre où s’en conservoient les archives. Des rochers, des arbres, des monceaux de pierres consacrés par ces actes, et rendus respectables aux hommes barbares , étoient les feuillets de ce livre, ouvert sans cesse à tous les veux. Le puits du serinent, le puits du vivant el vovant, le vieux chêne de Mambré, le monceau du témoin ; voilà quels étoient les monuments grossiers, mais augustes, de la sainteté des contrats; nul n’eût osé d’une main sacrilege attenter à ces monuments , et la foi des hommes étoit plus assurée par la garantie de ces témoins muets, qu'elle ne l’est aujourd’hui par toute la vaine rigueur des lois.
Dans le gouvernement, l’auguste appareil de la puissance royale en imposoit aux peuples. Des marques de dignité, un trône, un sceptre, une robe de pourpre , une couronne , un bandeau , étoient pour eux des choses sacrées. Ces signes respectés leur rendoient vénérable l’homme qu’ils en vovoicnt orné : sans soldats, sans menaces, sitôt qu’il parloit il étoit obéi. Maintenant qu’on affecte d’abolir ces signes (33) , qu’arrive-t-il de ce mépris? Que la ma-
(33) Le clergé romain les a très habilement conservés, et, à son exemple, quelques républiques, entre autres celle de Venise. Aussi le gouvernement vénitien, malgré la chute de l’état, jouit-il encore, sous l’appareil de son antique majesté, de toute l’affection , de toute l'adoration