‹ Vols. 3 & 4Chapitre 14 sur 16 · DES VOYAGES · texte numérisé non relu

DES VOYAGES

On demande s’il est bon que les jeunes gens voyagent, et l’ou dispute beaucoup là-dessus. Si l'on proposoit autrement la question, et qu’on demandât s'il est bon que les hommes aient voyagé , peut-être ne disputeroit-on pas faut.

L’abns des livres tue la science. Croyant savoir ce qu’on a lu, on se croit dispeusé de l’apprendre. Trop de lecture ne sert qu'à faire de présomptueux ignorants. De tous les siècles de littérature il n’y en a point eu où l’on lût tant que dans celui-ci , et point où l’on fût moins savant : de tous les pays de l’Europe il n’v eu a point où l’on imprime tant d’histoires, de relations, de voyages . qu’en France, et point où l’ou connoisse moins le génie et les mœurs des autres nations. Tant de livres nous (ont négliger le livre du monde; ou, si nous y lisons encore, chacun s’en tient à son feuillet. Quand le mot peut-on être Persan 111e seroit inconnu , je devinerois ,à l’entendre diie, qu’il vient du pays où les préjugés uationaux sont le plus en régné , et du sexe qui les propage le plus.

Un Parisien croit counoitre les hommes , et ne connoît que les François; dans sa ville, toujours pleine d’étrangers, il regarde chaque étranger comme un phénomène extraordinaire qui n’a rien d'égal

dans le reste de l’univers. Il faut avoir vti <le prés les bourgeois de cette graude ville, il faut avoir vécu chez eux pour croire qu’avec tant d'esprit on puisse être aussi stupide. Ce qu’il y a de bizarre est que chacun d’eux a lu dix fois peut-être la description du pays dont nn habitant va si fort l'émerveiller.

C est trop d avoir à percer à-la-fois les préjugés des auteurs et les nôtres pour arriver à la vérité. J’ai passé ma vie a lire des relations de voyages , et je n'en ai jamais trouvé deux qui m’aient donné la même idée du même peuple. En comparant le peu que je pouvois observer avec ce que j’avois lu , j’ai lini par laisser là les voyageurs, et regretter le temps que j’avois donné à leur vaine lecture, bien convaincu qu’en fait d’observations de toute espece il ne faut pas lire, il faut voir. Cela seroit vrai dans cette occasion, quand tous les voxageurs seroient sincères, qu’ils ne diroient que ce qu’ils ont vu ou ce qu’ils croient , et qu'ils ne dégniseroient la vérité que par les fausses couleurs quelle prend à leurs yeux. Que doit -ce être quand il la faut démêler encore à travers leurs mensonges et lenr mauvaise foi?

Laissons donc la ressource des Livres qu’on nous vante à ceux qui sont laits pour s’eu contenter. Elle est bonne, ainsi que l’ait de Raimond Lulle, pour apprendre à babiller de ce qu’on ne sait point ; elle est bonne pour dresser des Platons de quinze ans à philosopher dans des cercles , et à instruire une compagnie des usages de l’Egypte et des Indes sur la foi de Paul Lucas on de Tavemier.

Je tiens pour maxime incontestable que quicon-

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que n’a vu qn’nn peuple, au lieu de connoître les hommes, ne connoit que les gens avec lesquels il a vécu. Voici donc encore une autre maniéré de poser la même question des voyages : Suffit - il qu’un homme bien élevé ne connoisse que ses compatriotes, ou s’il lui importe de couuoitre les hommes eu général? Il ne reste plus ici ni dispute ni doute. Voyez combien la solution d’une question difficile dépend quelquefois de la maniéré de la poser.

Mais, pour étudier les hommes, faut-il parcourir la terre entière? Faut-il aller au Japon observer les Européens? Pour conuoitre l’espece, faut- il connoître tous les individus ? Non : il y a des hommes qui se ressemblent si fort, que ce n’est pas la peine de les étudier séparément. Qui a vu dix François les a tous vus. Quoiqu'on n’en puisse pas dire autant des Anglois et de quelques autres peuples , il est pourtant certain que chaque nation a son caractère propre et spécifique, qui se tire par induction, non de l’observation d’un seul de ses membies , mais de plusieurs. Celui qui a comparé dix peuples connoit les hommes , comme celui qui a vu dix François connoit les François.

Il ne suffit pas pour s’instruire de courir les pays, il faut savoir voyager. Pour observer il faut avoir des yeux, et les tourner vers l’objet qu’on veut connoître. I! y a beaucoup de gens que les voyages instruisent encore moins que les livres , parcequ’ils ignorent l’art de penser; que , dans la lecture , leur esprit est au moins guidé par l’auteur, et que , dans leurs TOyages, ils ne savent rien voir d’eux-mêmes. D’autres ne s’instruisent point , parcequ’ils ne veu-

lent pas s’ipstruire. Leur objet est si différent que celui-là ne les frappe gnere ; c’est grand hasard si l'on voit exactement ce qu’on ne se soucie point de regarder. De tous les peuples du inonde le François est celui qui voyage le plus ; mais, plein de ses usages , il confond tout ce qui n’y ressemble pas. Il y a des François dans tous les coins du monde. Il n'v a point de pays où l’on trouve plus de gens qui aient voyagé qu’on en trouve en France. Avec cela pourtant , de tous les peuples de l'Europe, celui qui en. voit le plus les connoît le moins. L’Auglois voyage aussi, mais d'une autre maniéré ; il faut que ces deux peuples soient contraires en tout. La noblesse angloise vovage , la noblesse fxancoise ne voyage point ; le peuplelrancois voyage, le peuple angloi s ne vovage point. Cette différence me paroit honorable au dernier. Les François ont presque toujours quelque vue d’intérêt dans leurs voyages : mais les Anglois ne vont point chercher fortune chez les autres nations , si ce n’est par le commerce et les mains pleines : quand ils y voyagent , c’est pour y verser leur argent, non pour vivre d’industrie; ils sont trop fiers pour aller ramper hors de chez eux. Cela fait aussi qu’ils s instruisent mieux chez l'étranger que ne font les François , qui ont un tout autre objet en tête. Les Anglois ont pourtant aussi leurs préjugés nationaux , ils en ont même plus que personne; mais ces préjugés tiennent moins à l’ignorance qu'à la passion. L’Anglois a les préjugés de l’orgueil , et le François ceux de la vanité.

Comme les peuples les moins cultivés sont généralement les plus sages , ceux qui voyagent le moins

voyagent le mieux ; parcequ’étant moins avancés que nons dans nos recherches frivoles , et moins occupés des objets de notre vaine curiosité , ils donnent toute leur attention à ce qui est véritablement utile. Je ne connois guere que les Espagnols qui voyagent de cette maniéré. Tandis qu’un François court chez les artistes d’un pays, qu’un Anglois en fait dessiner quelque antique, et qu’un Allemand porte son album chez tons les savants , l’Espagnol étudie en silence le gouvernement, les mœurs , la police, et il est le seul des quatre qui, de retour chez lui , rapporte de ce qu’il a vu quelque remarque utile à son pavs.

Les anciens voyageoient peu , lisoient peu , faisoient peu de livres ; et pourtant on voit , dans ceux qui nous restent d'eux, qu’ils s’observoient mieux les uns les antres que nous n’observons nos contemporains. Sans remonter aux écrits d’Homere, le seul poète qui nous transporte dans les pays qu’il décrit, on ne peut refuser à Hérodote l’honneur d’avoir peint les mœurs dans son histoire, quoiqu’elle soit plus en narrations qu’en réflexions mieux que ne font tous nos historiens en chargeant leurs livres de portraits et de caractères. Tacite a mieux décrit les Germains de son temps qu’aucun écrivain n’a décrit les Allemands d’aujourd’hui. Incontestablement ceux qui sont versés dans l’histoire ancienne connoissent mieux les Grecs , les Carthaginois , les Romains , les Ganlois, les Perses, qu'aucun peuple de nos jours ne connoit ses voisins.

Il faut avouer aussi que les caractères originaux des peuples , s effaçant de jour en jour, deviennent

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cri même raison plus difficiles à saisir. A mesure que les races se mêlent, et que les peuples se confondent , on voit pen-à-pen disparoitre ces différences nationales qui frappoient jadis au premier coup-d’œil. Autrefois chaque nation restoit plus renfermée en elle-même, il y avoit moins de communications, moins de voyages, moins d’intérêts communs ou contraires, moins de liaisons politiques et civiles de peuple à peuple , point tant de ces tracasseries royales appelées négociations , point d’ambassadeurs ordinaires ou résidant continuellement ; les grandes navigations étoient rares ; il y avoit peu de commerce éloigné ; et le peu qu’il y en avoit étoit fait ou par le prince même, qui s’v servoit d’étrangers , ou par des gens méprisés , qni ne donnoient le ton à personne, et ne rapprochoieut point les nations. Il y a cent fois plus de liaison maintenant entre l’Europe et l’Asie qu’il n’y eu avoit jadis entre la Ganle et l’Espagne : l’Europe seule étoit plus éparse que la terre entière ne l’est aujourd’hui.

Ajoutez à cela que les anciens peuples , se regardant la plupart comme autochthones , ou originaires de leur propre pays , l’occnpoient depuis assez longtemps pour avoir perdu la mémoire des siècles reculés où leurs ancêtres s’y étoient établis , et pour avoir laissé le temps an climat de faire sur eux des impressions durables ; au lieu que, parmi nous , après les invasions des Romains, les récentes émigrations des barbares ont tout mêlé, tout confondu. Les François d’aujourd’hui ne sont plus ces grands corps blonds et d »' *rcfnis • les Grecs ne

sont plus ces beaux hommes faits pour servir de modèle à l’art ; la figure des Romains eux-mêmes a changé de caractère, ainsi que leur naturel; les Persans, originaires de Tartarie , perdent chaque jour de leur laideur primitive par le mélange du sang circassien ; les Européens ne sont plus Gaulois, Germains, Ibériens , Allobroges ; ils ne sont tous que des Scythes diversement dégénérés quant à la figure, et encore plus quant aux mœurs.

Voilà pourquoi les antiques distinctions des races , les qualités de l’air et du terroir, marquoient plus fortement de peuple à peuple les tempéraments, les figures, les mœurs, les caractères, que tout cela ne peut se marquer de nos jours, où l’inconstance européenne ne laisse à nulle cause naturelle le temps de faire ses impressions, et où les forêts abattues , les marais desséchés , la terre plus uniformément quoique plus mal cultivée , ne laissent plus, même au physique, la même différence de terre à terre et de pavs a pays.

Peut-être avec de semblables réflexions se presseroit-on moins de tourner en ridicule Hérodote Ctésias, Pline, pour avoir représenté les habitants de divers pays avec des traits originaux et des différences marquées que nous ne leur voyons plus. Il faud roit retrouver les mêmes hommes pour reconnoitre en eux les mêmes figures; il faudioit que rien ne les eût changés pour qu’ils fussent restés les mêmes. Si nous pouvions considérer à-la-fois tous les hommes qui ont été, peut-on douter que nous ne les trouvassions plus variés do siecle en siecle,

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qu’on ne les trouve aujourd’hui de nation à nation ?

En même temps que les observations deviennent plus difficiles , elles se font plus négligemment et plus mal : c’est une autre raison du peu de succès de nos recherches dans l'histoire naturelle du genre humain. L’instruction qu'on retire des vovages se rapporte à l’objet qui les fait entreprendre. Quand cet objet est un système de philosophie, le voyageur ne voit jamais que ce qu’il veut voir : quand cet objet est l'intérêt, il absorbe toute l'attention de ceux qui s’y livrent. Le commerce et les arts, qui mêlent et confondent les peuples, les empêchent aussi de s’étudier. Quand ils savent le profit qu’ils peuvent faire l’un avec l’autre , qu’ont-ils de plus à savoir ?

Il est utile à l’homme de connoitre tous les lieux où l’on peut vivre , afin de choisir ensuite ceux où l’on peut vivre le plus commodément. Si chacun se suffisoit à lui-même , il ne lui iiuporteroit de connoitre que l’étendue de pays qui peut le nourrir. Le sauvage , qui n’a besoin de personne et ne convoite rien au monde , ne connoit et ne cherche à connoitre d’autre pays que le sien. S’il est forcé de s’étendre pour subsister, il fuit les lieux habités par les hommes ; il n'en veut qu'aux bêtes, et n’a besoin que d’elles pour se nourrir. Mais pour nous à qui la vie civile est nécessaire, et qui ne pouvons plus nous passer de manger des hommes, l’intérêt de chacun de nous est de fréquenter les pays où l’on en trouve le plus à dévorer. Voilà pourquoi tout afflue à Rome, à Paris, à Londres. C’est toujours dans les

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capitales que le sang humain se vend à meilleur marché. Ainsi l’on ne connoit que les grands peuples, et les grands peuples se ressemblent tous.

Nous avons, dit-on. des savants qui voyagent pour s’instruire; c’est une erreur : les savants voyagent par intérêt comme les autres. l es Platons , les Pvthagores ne se trouvent pins , on, s’il y en a , c’est bien loin dé nous. Nos savants ne voyagent que par ordre de la conr; on les dépêche, on les défraie, on les paie pour voir tel ou tel objet, qui très sûrement n’est pas un objet moral. Ils doivent tout leur temps à cet objet unique : ils sont trop honnêtes gens pour voler leur argent. Si , dans quelque pavs que ce puisse être, des curieux vovagent à leurs dépens, ce n’est jamais pour étudier les hommes, c’est pour les instruire. Ce n’est pas de scienee qu’ils ont besoin , mais d'ostentation. Comment apprendroient-ils dans leurs vovages à seconer le joug de l’opinion? Ils ne les font que pour elle.

Il v a bien de la différence entre voyager pour ■voir du pavs ou pour voir des peuples. Le premier objet est tonjours celui des curieux, l’autre n’est q>our eux qu'accessoire. Ce doit être tout le contraire pour celui qui veut philosopher. L’enfant observe les choses en attendant qu'il puisse observer les hommes. L’homme doit commencer par observer ses semblables , et puis il observe les- choses s’il en a le temps.

C’est donc mal raisonner que de conclure que les voyages sont inutiles, île ce que nous vovageons mal. Mais, l’utilité des vovages reconnue, s’ensui,-

via-t-il qu’ils conviennent à tout le monde? Tant s en faut ; ils ne conviennent au contraire qu’à très ]>eu de gens; ils ne conviennent qu'aux hommes assez fermes sur eux-mêmes ponr écouler les leçons de l’erreur sans se laisser séduire , et pour voir l’exemple du vice sans se laisser entraîner. Les voyages poussent le naturel vers sa pente, et achèvent de rendre l’homme bon ou mauvais. Quiconque revient de courir le monde est à son retour ce qu’il sera toute sa vie : il en revient plus de méchants que de bons, parcequ’il eu part pins d’enclins au mal qu’au bien. Les jeunes gens mal élevés et mal conduits contractent dans leurs voyages tous les vices des peuples qu’ils fréquentent ,et pas une des vertus dont ces vices sont mêlés : mais ceux qui sont heureusement nés. ceux dont on a bien cultive le bon naturel, et qui voyagent dans le vrai dessein de s’instruire , reviennent tous meilleurs et plus sages qu’ils n'étoient partis. Ainsi voyagera mon Emile : ainsi avoit voyagé ce jeune homme, digne d'un meilleur siecle, dont l'Europe étonnée admira le mérite , qui mourut pour son pays à la fleur de ses ans , mais qui méritoit de vivre , et dont la tombe , ornée de ses seules vertus , attendoit pour être honorée qu’une main étrangère y semât des fleurs.

Tout ce qui se fait par raison doit avoir ses réglés. Les voyages , pris comme une partie de l’éducation , doivent avoir les leurs. Voyager pour voyager, c’est errer, être vagabond ; voyager pour s’instruire est encore un objet trop vague : l’instruction qui n'a pas un but déterminé n’est rien. Je voudrois donner

an jeune homme un intérêt sensible à s’instruire, et cet interet bien choisi fixeroit encore la nature de 1 instruction. C est toujours la suite de la méthode que j’ai tâché de pratiquer

Or, après s’être considéré par ses rapports physiques avec les autres êtres, par ses rapports moraux avec les autres hommes, il lui reste à se considérer par ses rapports civils avec ses concitoyens. Il faut pour cela qu'il commence par étudier la nature du gouvernement en général, les diverses formes de gouvernement , et enfin le gouvernement particulier sous lequel il est né, pour savoir s’il lui convient d’v vivre; car, par un droit que rien ne peut abroger, chaque homme, en devenant majeur et maitre de lui-même, devient maitre aussi de renoncer an contrat par lequel il tient à la communauté , eu quittant le pays dans lequel elle est établie. Ce n’est que par le séjour qu’il y fait après l’âge de raison qu’il est censé confirmer tacitement l’engagement qu’ont pris ses ancêtres. Il acquiert le droit de renoncer à sa patrie comme à la succession de son pere : encore , le lieu de la naissance étant un don de la nature , cede-t-on du sien en y renonçant. Par le droit rigoureux , chaque homme reste libre à ses lisques en quelque Leu qu’il naisse, à moins qu’il ne se soumette volontairement aux lois pour acquérir le droit d'en être protégé.

Je lui dirois donc, par exemple: Jusqu'ici vous avez, vécu sous ma direction, vous étiez hors d’etat de vous gouverner vous-même. .Mais vous approchez de 1 âge où les lois, vous laissant la disposition de sotre bien , vous rendent maitre de votre personne.

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Vous allez vous trouver seul dans la société, dépendant de tout , même de votre patrimoine. Vous avez en vue un établissement: cette vue est louable, elle est un des devoirs de l’homme : mais, avant de vous marier, il faut savoir quel homme vous voulez être , à quoi vous voulez passer votre vie, quelles mesures vous voulez prendre pour assurer du pain à vous et à votre famille; car, bien qu'il ne faille pas faire d'un tel soin sa principale affaire, il v faut pourtant songer une fois. Voulez-vous vous engager dans la dépendance des hommes que vous méprisez? Voulez-vous établir votre fortune et fixer votre état par des relations civiles qui vousmettront sanscesse à la discrétion d’autrui , et vous forceront, pour échapper aux frippons , de devenir frippon vousmême ?

Là-dessns je lui décrirai tous les moyens possibles de faire valoir son bien , soit dans le commerce , soit dans les charges, soit dans la finance; et je lui montrerai qu'il n’y en a pas un qui ne lui laisse des risques à courir, qui ne le mette dans un état précaire et dépendant, et ne le force de régler ses mœurs, ses sentiments, sa conduite, sur l'exemple et les préjugés d'autrui.

Il y a , lni dirai-je, un autre moyen d’emplover son temps et sa personne , c’est de se mettre au service , c’est-à-dire de se louer à très bon compte pour aller tuer des gens qui ne nous ont point fait de mal. Ce métier est en grande estime parmi les hommes, et ils font un cas extraordinaire de ceux qui ne sont bons qu’à cela. Au surplus , loin de vons dispenser des autres ressources, il ne vous les reud

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que plus nécessaires ; car il entre aussi dans l’honneur de cet état de ruiner ceux qui s’y dévouent. II est vrai qu'ils ne s’y ruinent pas tous; la mode vient même insensiblement de s’y enrichir comme dans les autres : mais je doute qu’en vous expliquant comment s’y prennent pour cela ceux qui réussissent , je vous rende curieux de les imiter.

Vous saurez encore que , dans ce métier même , il ne s’agit plus de courage ni de valeur, si ce n'est peut-être auprès des femmes; qu'au contraire le plus rampant , le plus bas , le plus servile , est toujours le plus honoré; que, si vous vous avisez de vouloir faire tout de bon votre métier, vous serez méprisé, haï, chassé peut-être, tout au moins accablé de passe-droits et supplanté par tous vos camarades , pour avoir fait votre service à la tranchée tandis qu’ils faisoient le leur à la toilette.

On se doute bien que tous ces emplois divers ne seront pas fort du goût d’Emile. Eh quoi ! me dirat-il, ai-je oublié les jeux de mon enfance? ai-je perdu mes bras ? ma force est-elle épuisée ? ne sais-je plus travailler? Que m’importent tous vos beaux emplois et toutes les sottes opinions des hommes ? Je ne connois point d'autre gloire que d’être bienfaisant et juste; je ne connois point d’autre bonheur que de vivre indépendant avec ce qu’on aime , en gagnant tous les jours de l’appétit et de la santé par son travail, fous ces embarras dont vous me parlez ne me touchent guere. Je neveux pour tout bien qu’une petite métairie dans quelque coin du monde. Je mettrai toute mon avarice à la faire valoir, et je

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vivrai sans inquiétude. Sophie et mon champ , et je

serai riche.

Oui, mon ami, c’est assez pour le bonheur du sage d’nne femme et d’un champ qui soient à lui ; mais ces trésors, bien que modestes, ne sont pas si communs qne vons pensez. Le pins rare est trouvé pour vons ; parlons de l’autre.

Un champ qui soit à vous , cher Emile ! et dans quel lien le choisirez-vous? En quel coin de la lerrc pourrez-vous dire, Je suis ici mon maître et celui du terrain qui m'appartient? On sait en quels lieux il est aisé de se faire riche; mais qui sait où l’on peut se passer de l’être? Qui sait où l’on peut vivre indépendant et libre sans avoir besoin de faire mal à personne, et sans crainte d’en recevoir? Crovezvons que le pays où il est toujours permis d’étie honnête homme soit si facile à trouver? S'il est quelque moyen légitime et sur de subsister sans intrigue, sans affaire, sans dépendance, c’est, j’en conviens , de vivre du travail de ses mains , en cultivant sa propre terre : mais où est l’état où l’on peut se dire, la terre que je foule est à moi ? Avant de choisir celte heureuse terre, assurez-vous bien d’v trouver la paix que vous cherchez: gardez qu’un gouvernement violent, qu’une religion persécutante, que des rnaurs perverses, ne vous y viennent troubler. Mettez-vous à l’abri des impôts sans mesure qui dévoreroient le fruit de vos peiues , des procès sans lin qui consumeroient votre fonds. Faites en sorte qn’en vivant justement vous n’ayez point à faire votre cour à des intendants , à leurs substituts ,

à des juges, i des prêtres , à de puissants voisins , à des frippons de toute espece, toujours prêts à vous tourmenter si vous les négligez. Mettez-vous snr-tont à l'abri des vexations des grands et des riches; songez que par-tout leurs terres peuvent confiner à la vigne de Naboth. Si votre malheur veut qu'un homme en place acheté ou bâtisse une maison près de votre chaumière, répondez-vous qu’il ne trouvera pas le moyen, sous quelque prétexte, d’envahir votre héritage pour s'arrondir, ou que vous ne verrez pas, dès demain peut-être, absorber toutes vos ressources dans nn large grand chemin? Que si vous vous conservez du crédit ponr parer à tous ces inconvénients, autant vaut conserver aussi vos richesses ; car elles ne vous coûteront pas plus à garder. La richesse et le crédit s’étayent mutuellement; l’un se soutient toujours mal sans l’antre.

J’ai plus d’expérience que vous , cher Emile ; je vois mieux la difliculté de votre projet. Il est beau pourtant, il est honnête, il vous rendroit heureux en effet : efforçons-nous de l’exécuter. J’ai une proposition à vous faire : consacrons les deux ans que nous avons pris jusqu’à votre retour à choisir nn asile en Europe où vous puissiez vivre heureux avec votre famille, à l’abri de tous les dangers dont je viens de vous parler. Si nous réussissons, vous aurez trouvé le vrai bonheur vainement cherché par tant d’autres , et vous n’aurez pas regret à votre temps. Si nous ne réussissons pas, vous serez guéri d’une chimère; vous vous consolerez d’un malheur inévitable, et vous vous soumettrez à la loi de la nécessité.

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Je ne sais si tons mes lecteurs appercevront jus. qu’où va nous mener cette recherche ainsi proposée; mais je sais bien que si , au retour de ses voyages, commencés et continués dans cette vne, Emile n'en revient pas versé dans toutes les matières de gouvernement, de mœurs publiques et de maximes d’état de toute espece, il faut que lui ou moi soyons bien dépourvus, l’un d’intelligence, et l'autre de jugement.

Le droit politique est encore à naître, et il est à présumer qu’il ne naîtra jamais. Grotius, le raaitre de tous nos savants en cette partie , n’est qu'un enfant , et, qui pis est, un enfant de mauvaise foi. Quand j'entends élever Grotius juqu’aux nues et couvrir Hobbes d'exécration, je vois combien d’hommes sensés lisent ou comprennent ces deux auteurs. La vérité est que leurs principes sont exactement semblables, ils ne different que par les expressions Ils different aussi par la méthode. Hobbes s’appuie sur des sophismes, et Grotius sur des poètes : tout le reste leur est commun.

Le seul moderne en état de créer cette grande et inutile science eût été 1 illustre Montesquieu. Mais il n’eût garde de traiter des principes du droit politique; il se contenta de traiter du droit positif des gouvernements établis ; et rien au monde n'est plus différent que ces deux études.

Celui pourtant qui veut juger sainement des gouvernements tels qu’ils existent est obligé de les réunir toutes deux ; il faut savoir ce qui doit être , pour bien juger de ce qui est. La plus grande difiicultc pour éclaircir ces importantes matières est d inté-

resser un particulier à les discuter, de répoudre à ces deux questions , Que m’importe ? et, Qu’y puisje faire? Nous avons mis notre Emile eu état de se répondre à toutes deux

La deuxieme difficulté vient des préjugés de l’enfance , dés maximes dans lesquelles on a été nourri , sur-tout de la partialité des auteurs , qui , parlant toujours de la vérité, dont ils ne se soucient guere, ne songent qu’à leur intérêt, dont ils ne parlent point. Or, le peuplé ne donüe ni chaires, ni pensions , ni places d'académies ; qu’on juge comment ses droits doivent être établis par ces gens-là ! .l’ai fait eu sorte que cette difficulté fût encore nulle pour Emile. A peine sait-il ce que c’est que gouvernement ; la seule chose qui lui importe est de trouver le meilleur : son objet n’est point de faire des livres ; et si jamais il en fait , ce ne sera point pour faire sa cour aux puissances , mais pour établir les droits de l'humanité.

Il reste une troisième difficulté plus spécieuse que solide, et que je ne veux ni résoudre ni proposer : il me suffit qu'elle n’effraie point mon zèle ; bien sur qu’en des recherches de Cette espèce , de grauds talents sont moins nécessaires qu'un sincere amour de la justice et un vrai respect pour la vérité. Si donc les matières de gouvérnemeut peuvent être équitablement traitées, en voici, selon moi, le cas ou jamais.

Avant d’observer, il faut se faire des réglés pour ses observations : il faut se faire une échelle pour y t'apporter les mesures qu’on prend. Nos principe^

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de droit politique sont cette échelle. Vos mesures sont les lois politiques de chaque pays.

Nos éléments seront clîlirs , simples, pris immédiatement dans la nature des choses. Ils se formeront des questions discutées entre nous, et que nous ne convertirons en principes que quand elles seront suffisamment résolues.

Par exemple, remontons d’abord à l'état de nature; nous examinerons si les hommes naissent esclaves ou libres, associés on indépendants; s'ils xe réunissent volontairement ou par force ; si jamais la force qui les réunit peut formerun droit permanent , par lequel cette force antérieure oblige , même quand elle est surmontée par une autre , en sorte que , depuis la force du roi Nembrot , qui . dit-on , lui soumit les premiers peuples, toutes 1 s autres forces qui ont détruit celle-là soient devenues iniques et usurpatoires , et qu’il n'y ait plus de légitimés rois que les descendants de Nembrot ou ses avant-cause ; ou bien si cette première force venant à cesser, la Force qui lui succédé oblige à son tour, et détruit l’obligation de l'autre, en sorte qu'on ne soit obligé d’obéir qu'autanl qu’ouy est forcé, et qu’on en soit dispensé sitôt qu’on peut faiie résistance: droit qui, ce semble, u’ajouteroil pas graud’chose à la force, et ne seroit guère qu'un jeu de mots.

Nous examinerons si l’on ne peut pas dire que toute maladie vient de Dieu, et s’il s’ensuit pour cela que ce soit un crime d’appeler le médecin.

Nous examinerons encore si l'on est obligé en conscience de donner sa bourse à un bandit qui nons

là demande sur le grand chemin, quand même on ponrroit la lui cacher, car enfin le pistolet qu’il tient est aussi une puissance.

Si ce mot de puissance en cette occasion veut dire autre chose qu’une puissance légitime, et par conséquent soumise aux lois dont elle tient son être.

Supposé qu'on rejette ce droit de force, et qu’on admette ce.ui de la nature ou l’autorité paternelle Comme principe des sociétés, nous rechercherons la mesure de cette autorité, comment elle est fondée dans la nature, et si elle a d’autre raison que l’utilité de l’enfant, sa foiblesse, et l’amour naturel que le pere a pour lui : si dont la foiblesse de l’enfant venant à cesser, et sa raison à mûrir, il ne devient pas seul juge naturel de ce qui convient à sa conservation , par conséquent son propre maître, et indépendant de tout autre homme, même de son pere; Car il est encore plus sûr que le (ils s'aime lui-même; qu’il n’est sur que le pere aime le fils.

Si , le pere mort , les enlants sont tenus d’obéir à leurainé,ou à quelque autre qui n’aura pas pour eux l'attachement naturel d’un pere; et si, de lacé en race, il y aura toujours un chel unique, auquel toute la famille soit tenue d’obéir. Auquel cas ori chercheroit comment l’autorité pourroit jamais être partagée , et de quel droit il y auroit sur la terre entière plus d'un chef qui gouvernât le genre humain.

Supposé que les peuples se fussent formés par choix, nous distinguerons alors le droit du fait ; et nous demanderons si, s’étant ainsi soumis à leurs f reres , oncles ou pareuts , non qu’ils y fassent obli-

gés , mais parcequ’ils l’ont bien voulu , celte sorte dé société ne rentre pas toujours dans l'association libre et volontaire.

Passant ensuite au droit d’esclavage, nous examinerons si un homme peut légitimement s’aliéner à un autre , sans restriction , sans réserve, sans aucune espece de condition; c’est-à-dire s’il peu! renoncer à sa personne , à sa vie, à sa raison, à son moi, à toute moralité dans ses actions, et cesser en un mot d’exister avant sa mort, malgré la nature qui le charge immédiatement de sa propre consei l ation , et malgré sa conscience et sa raison qui lui prescrivent ce qu’il doit faire et ce dont il doit s'abstenir»

Que s’il y a quelque réserve, quelque restriction dans l’acte d’esclavage, nous discuterons si cet acte ne devient pas alors un vrai contrat , dans lequel chacun des deux contractants, n’ayant point en cette qualité de supérieur commun (17), restent leurs propres juges quant aux conditions du contrat, par conséquent libres chacun dans cette partie^ et maîtres de le rompre sitôt qu'ils s'estiment lésés.

Que si donc un esclave ne peut s’aliéner sans réserve à son maitie, comment uu peuple peut-il s’aliéner sans réserve à son chel? et si l’esclave reste juge de l’observation du contrat par son maître, comment le peuple 11e resleia- t-ilpas j uge de l’observation du contrat par son chef?

(17) S’ils enavoieutuu, ce supérieur commun ne seroit autre que le souverain; et alors le droit d’esclavage, londé sur le droit de souveraineté, u’en sero.t pas le principe.

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Forcés de revenir ainsi sur nos pas, et considérant le sens de ce mot collectif de peuple, nous chercherons si pour l’établir il ne faut pas un contrat, au moins tacite, antérieur à celui que nous supposons.

Puisqu’avant de s'élire un roi le peuple est un peuple, qu’est-ce qui l a fait tel sinon le contrat social? Le contrat social est donc la base de toute société civile , et c’est dans la nature de cet acte qu’il faut chercher celle de la société qu’il forme.

Nous rechercherons quelle est la teneur de ce contrat , et si l’on ne peut pas à-peu-près l’énoncer par cette formule, « Chacun de nous met en com- « mun ses biens, sa personne, sa vie et toute sa « puissance , sous la suprême direction de la volonté n générale, et nous recevons en corps chaque mem- « Lie comme partie indivisible du tout. »

Ceci supposé, pour dé. nir les termes dont nous avons besoin , nous remarquerons qu'au lieu de la personne particulière de chaque contractant, cet acte d’association produit un corps moral et collectif, composé d'autant de membres que l'assemblée a de voix. Celte | ersonne publique prend en général le nom de corps politujue , lequel est appelé par ses membres , état quand il est passif, souverain quand il est actif, puissance en le comparant à ses semblables. A l’égard des membres eux-mêmes, ils prennent le nom de peuple collectivement, et s’appellent en particulier citoyens, comme membres de la cité ou participants à l'autorité souveraine, et sujets, comme soumis à la même autorité.

Nous remarquerons que cet acte d’association ren-*

ix4 LIVRE Y.

ferme un engagement réciproque du public et des particuliers, et que chaque individu, contractant pour ainsi dire avec lui-même , se trouve engagé sous un double rapport, savoir, comme membre du souverain envers les particuliers , et comme membre de l’état envers le souverain.

Nous remarquerons encore que nul n’étant tenu aux engagements qu’on n’a pris qu’avec soi ,1a délibération publique qui peut obliger tons les sujets envers le souverain à cause des deux différents rapports sous lesquels chacun d’eux est envisagé, ne peut obliger l’état envers lni-niêtne. Par où l’on voit qu’il n’y a ni ne peut y avoir d’autre loi fondamentale proprement dite que Je seul pacte social. Ce qui ne signilie pas que le corps politique ne puisse , à certains égards, s'engager envers autrui ; car, par rapport à l’étranger, il devient alors uu être simple, Vin individu.

Les deux parties contractantes, savoir chaque particulier et le public, n'ayant aucun supérieur commun qui puisse juger leurs dilférents, nous examinerons si chacun des deux reste le maitre de rompre le contrat quand il lui plait, c’est-à-dire d'y renoncer pour sa part sitôt qu'il se croit lésé.

Pour éclaircir cette question , nous observerons que, selon le pacte social, le souverain ne pouvant agir que par des t olontés communes et generales, ses actes ne doivent de même avoir que des objets généraux et communs ; d’où il suit qu’un particulier ne sauroit être lésé directement par le souverain qu’ils ne le soient tous ; ce qui ne se peut , puisque ce seroit touloirse faire du mal à soi-mème, Ainsi

ÉMILE. Irj

le contrat social n’a jamais besoin d’autre "a ram que la force publique, pareeque la lésion ne peut jamais venirquedes particuliers; etalorsils ne sont pas pour cela libres de leur engagement, mais punis de l’avoir violé.

Pour bien décider tontes les questions semblables , nous aurons soin de nous rappeler toujours que le pacte social est d'une nature particulière , et propre à lui seul, en ce que le peuple ne contracte qu’avec lui-même, c’est-à-dire le peuple en corps comme souverain , avec les particuliers comme sujets : condition qui fait tout l’artifice et le jeu de la machine politique, et qui seule rend légitimes, raisonnables et sans danger, des engagements qui sans cela seroieut absurdes, tyranniques, et sujets ans plus énormes abus.

Les particuliers ne s’étant soumis qu’au souverain, et 1 autorité souveraine n’étant antre chose que la volonté générale, nous verrons comment chaque homme, obéissant an souverain, n'obéit qu’à lui-inèiue, et comment on est plus libre dans le pacte social que dans l’état de nature.

Après avoir fait la comparaison de la liberté naturelle avec la liberté civile quant aux personnes nous ferons , quant aux biens, celle du droit de propriété avec Je droit de souveraineté, du domaine particulier avec le domaine éminent. Si c’est sur le droit île propriété qu est foudee 1 autorité souveraine, ee droit est celui qu elle doit le plus respecter; il est inviolable et sacré pour elle tant qu’il demeure un droit particulier et individuel : sitôt quil est considéré comme commun à tous les ci-

i tô LIVRE V.

toyens, il est soumis à la volonté générale, et celte yolonté peut l'anéaulir. Ainsi le souverain n’a nul droit de toucher au bien d’nn particulier, ni de plusieurs; mais il peut légitimement s’emparer du bien de tous , comme cela se lit à Sparte au temps de Lycurgue ; an lien que l’abolition des dettes par Solon fut un acte illégitime.

Puisque rien n'oblige les sujets que la volonté générale , nous rechercherons comment se manifeste cette volonté , à quels signes on est sur de la reconnoitre , ce que c’est qu’une loi, et quels sont les vrais caractères de la loi. Ce sujet est tout neuf: la définition de la loi est encore à faire.

A l’instant que le peuple considéré en particulier un ou plusieurs de ses membres, le peuple se divise. Il se forme entre le tout et sa partie une relation qui en fait deux êtres séparés, dopt la partie est l’un, et le tout moins cette partie est l’autre. Mais le tout moins une partie n’est pas le tout; tant que ce rapport subsiste, il n’v a donc plus de tout , mais deux parties inégales.

Au contraire, quand tout le peuple statue sur to.ut le peuple , il ne considéré que lui-même, et s’il se forme un rapport , c’est de l’objet entier sons un point de vue à l’objet entier sous un autre point de vue, sans aucune division du tout. Alors l’objet sur lequel on statue est général, et la volonté qui statue est aussi générale. Nous examinerons s’il y a quelque autre espece d'acte qui puisse porter le nom de loi.

Si le souverain ne peut parler que par des lois , et si la loi ne peu? jamais avoir qu’un objet général et

relatif également à tous les membres île l’état, il s’ensuit que le souverain n’a jamais le pouvoir de rien statuer sur un objet particulier ; et comme il importe cependant à la conservation de l’état qn’il soit aussi décidé des choses particulières, nous rechercherons comment cela se pent faire.

Les actes du souverain ne peuvent être qne des actes de volonté générale , des lois: il faut ensuite des actes déterminants, des actes de force ou de gouvernement , pour l’exécution de ces memes lois , et ceux-ci , au contraire, ne peuvent avoir que des objets particuliers. Ainsi l'acte par lequel le souverain statue qu’on élira un chef est une loi ; et l'acte par lequel on élit ce chef en exécution de la loi n'est qu’un acte de gouvernement.

Voici donc un troisième rapport sous lequel le peuple assemblé peut être considéré , savoir, comme magistrat ou exécuteur de la ioi qu’il a portée comme souverain (iS .

Nous examinerons s’il est possible que le peuple se dépouille de son droit de souveraineté pour en revêtir un homme ou plusieurs ; car l’acte d’élection n’étant pas une loi , et dans cet acte le peuple n’élant pas souverain lui-même, on ne voit point comment alors il peut transférer un droit qu’il n’a pas.

(18) C es questions et propositions sont la plupart extraites du traiti du Contrat social, extrait lui-même d’un plus grand ouvrage, entrepris sans consulter mes iorces, et abandonné depuis long-temps. Le petit tra'té que j’en ai détaché, et dont c’est ici le sommaire, sera publié a part.

j (3 LIVRE V.

L’essence de la souveraineté consistant dans la volonté générale , on ne voit point non plus comment on peut s’assurer qu’une volonté particulière sera toujours d’accord avec cette volonté générale. On doit Lien plutôt présumer qu’elle v sera souvent contraire ; car l’intérêt privé tend toujours aux préférences et l'intérêt public à légalité; et, quand pet accord seroit possible , il sufliroit qu’il ne fût pas nécessaire et indestructible pour que le droit souverain n’en pût résulter.

Nous rechercherons si. sans violer le pacte social, les chefs du peuple , sous quelque nom qu’ils soient élus, peuvent jamais être autre chose que les officiers du peuple , auxquels il ordonne de iaire exécuter les lois; si ces chefs ne lui doivent pas compte de leur administration , et ne sont pas soumis eux-, ’nêmes aux lo s qu’ils sont chargés de faire observer.

Si le peuple ne peut aliéner son droit suprême, peut-il le confier pour ub temps? s’il ne peut se donner un maître, peut-il se donner des teprésentants? Cette question est importante et mérite discussion.

Si le peuple ne peut avoir ni souverain ni représentants, nous examinerons comment il peut porter ses lois lui-même; s'il doit avoir beaucoup de lois; s'il doit les changer souvent ; s’il est aisé qu un grand peuple soit son propre législateur;

Si le peuple romain n'éloit pas un grand peuple;

S’il est bon qu’il y ait de grands peuples.

Il suit des Considérations précédentes qu'il y a dans l’état un corps intermédiaire entre les sujets et

E i\I I L E. Iig

le souverain; et ce corps intermédiaire, formé d'un on de plusieurs membres, est chargé de l'administration publique, de l’exécution des lois, et du maintien de la liberté civile et politique.

Les membres de ce corps s’appellent magistrats on rois, c’est-à-dire gouverneurs. Le corps entier, considéré par les hommes qui le composent , s’appelle prince, et considéré par son action, il s’appelle gouvernement.

Si nous considérons l’action du corps entier agissant sur lui-même, c'est-à-dire le rapport du tout au tout, ou du souverain à l’état , nous pouvons comparer ce rapport à celui des extrêmes d’une proportion coulinue dont le gouvernement donne le moyen terme. Le magistrat reçoit du souverain les ordres qu'il donne au peuple ; et , tout compensé , son produit ou sa puissance est au même degré que le produit ou la puissance des citoyens, qui sont sujets d'un côte et souverains de l'autre. On ne sauroit altérer aucun des trois termes sans rompre à l’instant la proportion. Si le souverain veut gouverner, ou si le prince veut donner des lois, ou si le sujet refuse d'obéir, le desordre succédé à la réglé, et 1 état dissons tombe dans le despotisme ou dans l’anarchie.

Supposons que l'état soit composé de dix mille citoyens. Le souverain ne peut être considéré que collectivement et en corps ; mais chaque particulier a, comme sujet , une existence individuelle et indépendante. Ainsi le souverain est au sujet comme dix mille à un; c cst-à-dire que chaque membre de 1 état a a pour sa part que la dix millième partie de l’au-

torité souveraine, quoiqu’il lai soit soumis tout entier. Que le peuple soit composé de cent millu hommes . l'état des sujets ne change pas , et cltacun porte toujours tout l’empire des lois, taudis que son suffrage, réduit à un cent millième, a dix fois moins d'influence dans leur rédaction. Ainsi ,1e sujet restant toujours un, le rapport du souverain augmente en raison du nombre des citoyens. D’où il suit que plus l'état s’agrandit , plus la liberté diminue.

Or, moins les volontés particulières se rapportent à la volonté générale, c’est-à-dire les mœurs aux lois, plus la force réprimante doit jangmenter. D’un autre côté , la grandeur de l’état donnant aux dépositaires de l’autorité publique plus de tentations et de movens d’en abuser, plus le gouvernement a de force pour contenir le peuple, plus le souverain doit en avoir à son. tour pour contenir le gouvernement.

D suit de ce double rapport qne la proportion continue entre le souv erain . le prince, et le peuple , n’est point une idée arbitraire, mais nne conséquence de la nature de 1 état. Il suit encore que l'un des extrêmes , savoir le peuple , étant fixe , tontes les fois que la, raison doublée augmente ou diminue , la raison simple augmente ou diminue à son tour ; ce qui ne peut se faire sans que le moyen terme change autant de lois. D'où nous pouvons tirer cette conséquence , qu’il n’v a pas une constitution de gouvernement unique et absolue, mais qu'il doit y avoir autant de gouvernements différents en nature qu’il y a d’états différents en grandeur.

Si plus le peuple est nombreux moins les mœurs

ÉMILE. in

se rapportent aux lois, nous examinerons si, par une analogie assez évidente , ou ue peut pas dire aussi que plus les magistrats sont nombreux, plus le gouvernement est foible.

Pour éclaircir cette maxime, uous distinguerons dans la personne de chaque magistrat trois volontés essentiellement différentes : premièrement , la volonté propre de l'individu , qui ne tend qu'à sou avantage particulier; secondement, la volonté commune des magistrats , qni se rapporte uniquement au prolit du prince ; volonté qu'on peut appeler volonté de corps , laquelle est g nérale par rapport au gouvernement , et particulière par rapport à l’état dont le gouvernement fait partie; en troisième lieu, la volonté du peuple ou la volonté souveraine , laquelle est générale, tant par rapport à l’état considéré comme le tout , que par rapport au gouvernement considéré comme partie du tout. Dans une législation parfaite, la volonté particulière et individuelle doit être presque nulle; la volonté de corps propre au gouvernement très subordonnée ; et par conséquent la volonté générale et souveraine est la legle de toutes les autres. Au contraire, selon l'ordre naturel, ces differentes volontés deviennent plus actives à mesure qu’elles se concentrent ; la volonté généiale est toujours la plus foible, la volonté de corps a le second rang, et la volonté particulière est préférée à tout ; en sorte que chacun est premièrement soi-même , et puis magistrat , et puis citoven: gradation directement opposée à celle qu’exige l’ordre social.

Cela posé, nous supposerons le gouvernemeut

i9.2 LIVRE V.

entre les mains d’nn seul homme. Voilà la volonté particulière et la volonté de corps parfaitement réu nies, et par conséquent celle-ci an plus haut degré d’intensité qu’elle puisse avoir. Or, comme c’est de ce degré que dépend l’usage de la force, et que la force absolue du gouvernement étant toujours celle du peuple ne varie point , il s'ensuit que le plus actif des gouvernements est celui d’un seul.

An contraire, unissons le gouvernement à l’autorité suprême , faisons le prince du souverain, et des citoyens autant de magistrats : alors la volonté de corps , parfaitement confondue avec la volonté générale, n'aura pas plus d’activité qu’elle , et laissera la. volonté particulière dans toute sa force. Ainsi le gouvernement, toujours avec la même force absolue, sera dans son minimum d activité.

Ces réglés sont incontestables , et d’autres considérations servent à les confirmer. On voit , par exemple, que les magistrats sont plus actifs dans leur corps que le citoyen n’est dans le sien, et que par çon-équent la volonté particulière va beaucoup plus d'iniluence. Car chaque magistrat est presque toujours chargé de quelque fonction particulière de gouvernement; au lieu que chaque citoven , pris à part, n'a aucune fouet. on de la souveraineté. D’ailleurs , plus l’etal s’étend, plus sa force réelle augmente . quoiqu’elle n'augmente pas en raison de son étendue ; mais , l’état restant le même , les magistrats ont beau se multiplier, Je gou\ erneraent n’en acquiert pas une plus grande force réelle, parcequ’il est dépositaire de celle de l’état, que nons supposons toujours égale. Ainsi , par cette pluralité, l'ac-

ÉMILE. iai

tivité du gouvernement diminue sans que sa force puisse augmenter.

Après avoir trouvé que le gouvernement se relâche à mesure que les magistrats se multiplient, et que, plus le peuple est nombreux, plus la force réprimante du gouvernement doit augmenter, nous conclurons que le rapport des magistrats au gouvernemeut doit être inverse de celui des sujets au souverain ; c’est-à-dire que plus l’état s’agrandit , plus le gouvernement doit se resserrer, tellement que le nombre des chefs diminue en raison de l’augmenta-, tion du peuple.

Pour tixer ensuite cette diversité de formes sous des dénominations plus précises, nous remarquerons , en premier lieu . que le souverain peut commettre le dépôt du gouvernement à tout le peuple ou à la plus grande partie du peuple , eu sorte qu’il y ait plus de citoyens magistrats que de citoyens simples particuliers, ün donne le nom de démocratie à cette forme de gouvernement.

Ou bien il peut resserrer le gouvernement entre les mains d'un moindre nombre, en sorte qu’il y ait plus de simples citoyens que de magistrats; et cette forme porte le nom d 'aristocratie.

Enfin il peut concentrer tout le gouvernement eulrc les maius d’un magistrat unique. Cette troisième forme est la plus commune , et s’appelle monarchie o\x gouvernement royal.

Nous remarquerons que toutes ces formes, ou du , uioins les deux premières, sont susceptibles de plus cl de moins , et ont même une assez grande latitude. Car la démocratie peut embrasser tout le peuple ou

Ï2i LIVRE Y.

se resserrer jusqu’à 'a moitié. L'aristocratie, à son tour, peut de la moitié du peuple se resserrer indéterminément jusqu’aux plus petits nombres. La royauté même admet quelquefois un partage, soit entre Le pere et le fils, soit entre deux freres, soit autrement. Il y avoit toujours deux rois à Sparte, et i on a vu dans l’empire romain jusqu’à huit empereurs à-la-ruis, sans qu’on put dire que l’empire fut divisé. Il y a un point où chaque forme de gonvernemeut se confond asec la suivante; et, sons trois dénominations spécifiques , le gouvernement est réellement susceptible d’autant de formes diverses que l’état a de citoyens.

Il y a j>lus: chacun de ces gouvernements pouvant à certains égards se subdiviser en diverses parties, l’une administrée d’une maniéré et l’autre d'une autre, il peut résulter de ces trois formes combinées une multitude de formes mixtes dont chacune est multipliable par toutes les formes simples.

On a de tout temps beaucoup disputé sur la meilleure forme de gouvernement, sans considérer que chacune est la meilleure en certains cas, et la pire eu d’autres. Pour nous, si dans les différents états le nombre des magistrats (tg) doit être inverse de celui des citoyens, nous conclurons qu’en général le gouvernement démocratique convient aux petits

( 1 g) On se souviendra que j e n’ entends parler ici que de magistrats suprêmes ou chefs de la nation, les autres n'etaut que leurs substituts en telle ou telle partie.

ÉMILE. ia5

états , l'aristocratique aux médiocres , et le monarchique aux grands.

C’est par le iil de ces recherches que nous parviendrons à savoir quels sont les devoirs et les droits des citoyeps , et si l’on peut séparer les uns des autres ; ce que c’est que la pairie, en quoi précisément elle consiste, et à quoi chacun peut connoitre s’il a une patrie ou s’il n’ep a point.

Après avoir ainsi considéré chaque espece de société civile eu elle-même , nous les comparerons pour en observer les divers rapports: les unes grandes, les autres petites ; les unes fortes, les autres foi Ides; s’attaquant, s’offensa ut, s’entredétruisant; et, dans cette action etréqetion continuelle, faisant plus de misérables et coûtant la vie à plus d’hommes que s’ils avoient tous gardé leur première liberté. Nous examinerons si l’on n’en a pas fait trop ou trop peu dans l’institution sociale; si les individus soumis aux lois et aux hommes, tandis que les sociétés gardent entre elles l’indépeudance de la nature . ne t'estent pas exposés aux maux des deux états, sans en avoir les avantages ; et s’il ne vaudroit pas mieux qu’il n’y eût point de société civile au monde, que d’y eu avoir plusieurs, N est-ce pas cet état mixte qui participe à tous les deux, et n’assure ni l’un ni l’autre , per quem neutrum hcet,nec tanquam in bel/o para Hun esse, nec tanquam in pace securum (*)? N’est-ce pas cette association partielle et imparfaite qui produit la tyrannie et la guerre? et la tyrannie

(*) Seneç. deTranq. ajiiin. cap. i.

ia6 LIVRE V.

el la guerre ne sont-elles pas les plus grands fléaux

de l'humanité?

Nous examinerons enfin l’espece de remedes qu’on a cherchés à ces inconvénients par les lignes et confédérations, qui , laissant chaque état son maître au dedans . l'arment au dehors contre tout agresseur injuste. Nous rechercherons comment on peut établir une bonne association fédérative , ce qui peut la rendre durable, et jusqu’à quel point on peut étendre le droit de la confédération, sans nuire à celui de la souveraineté.

L’abbé de Saint-Pierre avoit proposé une association de tous les états de l'Europe pour maintenir entre eux une paix perpétuelle. Cette association éîoit-elle praticable? et, supposant qu'elle eut été établie, étoit-il à présnmer qu’elle eût duré '20' ? Ces recherches nous mènent directement à toutes les questions de droit public qui peuvent achever d’éclaircir celles du droit politique.

Enlin nous poserons les vrais principes du droit de la guerre ,ct nous examinerons pourquoi Grotius, et les autres n’en ont donné que de faux.

Je ne serois pas étonné qu'au milieu de tous nos raisonnements , mon jeune homme, qui a du bon sens , me dit en m’interrompant : On diroit que nous bâtissons notre édifice avec du bois, et non pas avec des hommes , tant nous alignons exactement

(20) Depuis que j’écnvois ceci, les raisons pour ont été exposees dans l’extrait de ce projet; les raisons contre, du inoiu, celles qui m’ont paru solides, se trouveront dans le recueil de mes écrits, à la suite de ce même extrait.

ÉMILE. la?

chaque piece à la réglé ! Il est vrai , mon ami ; mais songez que le droit ne se plie point aux passions des hommes, et qu’il s’agissoil entre nous d’établir d’abord les vrais principes du droit politique. A présent que uos fondements sont posés, venez examiner ce que les hommes ont bâti dessus, et vous verrez de belles choses !

Alors je lui fais lire Télémaque et poursuivre sa route; nuits cherchons l’heureuse Salente, et le bon Idoménée rendu sage à force de malheurs. Chemin faisant nous trouvons beaucoup de Protesilas , et point de Philoclès. Adrasle, roi des Dauniens , n’est pas non plus introuvable. Mais laissons les lecteurs imaginer nos voyages, ou les faire à notre place un Télémaque à la main, et ne leur suggérons point des applications affligeantes, que l'auteur même écarte, ou fait maigre lui.

Au reste, Emile n’elant pas roi , ni moi dieu, nous ne nous tourmentons point de ne pouvoirimiter Télémaque et Mentor daus le bien qu’ils faisoient aux hommes : personne ue sait mieux que nous se tenir à sa place , et ne desire moins d'en sortir. Nous savons que la même tâche est donnée a tous; que quiconque aime le bien de tout son cœur, et le lait de tout son pouvoir, l’a remplie. Nous savons que Télémaque et Mentor sont des chimères. Emile ne voyage pas en homme oisif, et fait plus de bien que s’il ctoit prince. Si nous étions rois, nous ue serions plus bieulaisauts. Si nous étions rois et bienfaisants , nous ferions sans le savoir mille maux réels pour uu bien apparent que nous croirions faire. Si nous étions rois et sages, le premier bien que nous von-

i?.8 LIVRE V.

drions faire à nous-mêmes et aux antres seroit d'abdiquer la royauté et de redevenir ce que nous sommes.

J’ai dit ce qui rend les voyages infructueux à tont le monde. Ce qui les rend encore plus infructueux à la jeunesse, c’est la maniéré dont on les lui fait faire. Les gouverneurs, pluscurieux de leurainusement que de son instruction, la mènent de ville en ville, de palais en palais, de cercle en cercle; ou , s’ils sont savants et gens de lettres, ils lui font passer son temps à courir des bibliothèques, à visiter des antiquaires^ fouiller de vieux monuments, à transcrire de vieilles inscriptions. Dans chaque pavs ils s’occupent d’un autre siecle ; c’est comme s’ils s’occupoienl d un autre pavs; eu sorte qu'après avoir à grands frais paicouru l’Europe, livrés aux frivolités ou à l’ennui , ils reviennent sans avoir rien vu de ce qui peut les intéresser, ni rien ajipris de ce qui peut leur être utile.

Toutes les capitales se ressemblent, tous les peuples s’y mêlent, toutes les mœurs s’v confondent; ce n'est pas là qu’il faut aller étudier les nations, i’aris et Londres ne sont à mes yeux que la même ville. Leurs habitants ont quelques préjugés différents , mais ils n’en ont pas moins les uns que les autres, et toutes leurs maximes pratiques sont les mêmes. On sait quelles especes d’hommes doivent se rassembler dans les cours. On sait quelles mœurs l’entassement du peuple et l'inégalité des fortunes doit par-tout produire. Sitôt qu’on me parle d’une ville composée de deux cent mille âmes , je sais d’avance comment on v vit. Ce que je saurois de

ÉMILE. ii9

plus sûr les lieux ne vaut pas la peiue d'aller l’apprendre.

C’est dans les provinces reculées, où il y a moins de mouvement , de commerce , où les étrangers voyagent moins, dont les habitants se déplacent moins , changent moins de fortune et d'état, qu’il faut aller étadier le génie et les mœurs d’une nation. Voyez en passant la capitale, mais allez observer au loin le pays. Les François ne sont pas à Paris, ils sont en Touraine; les Anglois sont plus anglois en Mercie qu’à Londres , et les Espagnols plus espagnols en Galice qu'à Madrid. C’est à ces grandes distances qu’un peujdese caractérise et se montre tel qu’il est sans mélange : c’est là que les bous et les mauvais effets du gouvernement se font mieux sentir, comme au bout d'un plus grand rayon la mesure des arcs est plus exacte.

Les rapports nécessaires des moeurs au gouvernement oui été si bien exposés dans le livre de l’Esprit des lois , qu’on ne peut mieux faire que de recourir à cet ouvrage pour étudier ces rapports. Mais, en général , il y a deux réglés faciles et simples pour juger de la bouté relative des gouvernements. L’une est la population. Dans tout pays qui se dépeuple l’état tend a sa ruine ; et le pays qui peuple le plus , fût-il le plus pauvre, est infailliblement le mieux gouverné. (* )

Mais il faut pour cela que cette population soit un effet naturel du gouvernement et des mœurs ; car

(*) Je ne sache qu’nne seule exception à cette règle, c’est la Chine.

i3o LIVRE V.

si elle se faisoit par des colonies , on par d'autres voies accidentelles et passagères, alors elles pronveroient le mal par le reniede. Quand Auguste porta des lois contre le célibat , ces lois montraient déjà le déclin de l’empire romain. Il faut que la bonté du gouvernement porte les citoyens à se marier, et non pas que la loi les y contraigne : il ne faut pas examiner ce qui se fait par force, car la loi qui combat la constitution s'é.udeet devient s-aine, mais ce qui se fait par l’influence des mœurs et par la pente naturelle du gouvernement, car ces moyens ont seuls un effet constant. C’étoit la politique du bon abbé de Saint-Pierre de chercher toujours un petit remede à chaque mal particulier-, au lieu de remonter à leur source commune, et de voir qu’on ne les ponvoit guérir que tous à-la-fois. Il ne s’agit pas de traiter séparément chaque ulcéré qui vient snr le corps d’un malade, mais d’épurer la masse du sang qui les produit tous. On dit qu’il y a des prix en Angleterre poar l’agriculture : je n’en veux pas davantage; cela seul me prouve qu’elle n’y brillera pas long-temps.

La seconde marque de 1» bonté relative du gouvernement et des lois se tire aussi de la population , mais d’une autre maniéré, c'est-à-dire de sa distribution, et non pas de sa quantité. Deux états égaux en grandeur et en nombie d’hommes peuvent être fort inégaux en force , et le plus puissant des deux est toujours celui dont les habitants sont le pins également répandus sur le territoire: celui qui n'a pas de si grandes villes , et qui par conséquent brille le moins, battra toujours l’autre. Ce sont les grandes

ÉMILE. i3t

Villes qui épuisent un état et font sa foiblesse : la richesse qu elles produisent est une richesse apparente et illusoire; c’est beaucoup d’argent et peu d'effet. On dit que la ville de Paris vaut une province au roi de France ; moi je crois qu’elle lui en coûte plusieurs; que c’est à plus d’un égard que Paris est nourri par les provinces, et que la plupart de leurs revenus se versent dans cette ville et y restent , sans jamais retourner au peuple ni au roi. Il est inconcevable que, dans ce siecle de calculateurs , il n’y eu ait pas un qui sache voir que la France seroit beaucoup plus puissante si Paris étoit anéanti. Non seulement le peuple mal distribué n’est pas avantageux à l’état , mais il est plus ruineux que la dépopulation même, en ce que la dépopulation ne donne qu’un produit nul, et que la consommation mal-entendue donne un produit négatif. Quand j'entends un François et un Anglois , tout ifiers de la grandeur de leurs capitales , disputer eutre eux lequel de Paris ou de Londres contient le plus d’habitants, c’est pour moi comme s’ils disputoieut ensemble lequel des deux peuples a l’honneur d’étre le plus mal gouverné.

Etudiez un peuple hors de ses villes, ce n’est qu’aiusi que vous le counoitrez. Ce n'est rien de voir la forme apparente d’un gouvernement, fardée par l’appareil de l'administration et par le jargon des administrateurs , si l’on n en étudie aussi la nature par les effets qu’il produit sur le peuple, et dans tons les degrés de l’administration. La différence de la forme au fond se trouvant partagée entre tous ces de "rés , ce n’est qu’en les embrassant tous qu’on conçoit cette différence. Dans tel pays , c’est par les ma-

nœuvres des sübdélégués qu’on commence à sentir l’esprit du ministère ; dans te] autre il faut voir élire les membres du parlement pour Juger s’il est vrai qüe la nation soit übre : dans quelque pays que ce soit il est impossible que qui n'a vu que les villes connoisse le gouvernement , attendu que l'esprit n’en est jamais le même pour la ville et potir la campagne. Or, c’est la canipagnè qui fait le pays, et c’est le peuple de la campagne qui fait la nation.

Cette étude des divers peuples dans leurs provinces reculées , et dans la simplicité de leur génie originel , donne une observation générale bien favorable à mon épigraphe, et bien consolante pour le cœur humain ; c’est que toutes les nations, ainsi observées, pàrOissent en valoir beaucoup mieux, plus elles se rapprochent de la nature, plus la bonté domine dans leur caractère : ce n’est qu’en se renfermant dans les villes, ce n’est qu’en s'altérant à force de culture, qu’elles se dépravent, et qu’elles changent en vices agréables et pernicieux quelques défauts plus grossiers que malfaisants.

De cette observation résulte un nouvel avanta°e

dans la maniéré de voyager que je propose, en ce que les jeunes gens, séjournant peu dans les grandes Villes où régné une horrible corruption, sont moins ëxposés a la contracter, et conservent parmi des hommes plus simples, et dans des sociétés moins nombreuses , un jugement plus sûr, un goût plus sain, des mœurs plus honnêtes. Mais, an reste, dette contagion n’est guere à craindre pour rnoii Emile ; il a tout ce qu’il faut pour s’en garantir. Parmi toutes les précautions que j’ai prises pour

ÉMILE. i33

cela, je compte pour beaucoup rattachement qu’il a dans le cœur.

On ne sait plus ce que peut le véritable amour sur les inclinations des jeunes gens, parceque ne le conuoissaut pas mieux qu'eux , ceux qui les gouvernent les en détournent. 11 faut pourtant qu’un jeune homme aime ou qu’il soit débauché. Il est aisé d’eù imposer par les apparences. On me citera mille jeunes gens qui, dit-on, vivent fort chastement sans amour; mais qu’on me cite un homme fait , un véritable homme qui dise avoir ainsi passé sa jeunesse , et qui soit de bonne foi. Dans toutes les vertus, daDs tous les devoirs , on ne cherche que l’apparence ; moi , je cherche la réalité , et je suis trompé s’il y a pour y parvenir d’autres moyens que ceux que je donne.

L’idée de rendre Emile amoureux avant de le faire voyager n'est pas de mon invention. Voici le trait qui me l’a suggérée.

J’étois à Venise en visite chez le gouverneur d’un jeune Anglois. C’éloit en hiver, nous étions autout du feu. Le gouverneur reçoit ses lettres de la poste. II les lit , et puis en relit Une tout haut à son éleve. Elle étoit eu anglois : je n'y compris rien ; mais , durant la lecture, je vis le jeune homme déchirer de très belles manchettes île point qu’il portoit , et les jeter au feu l’une après l’autre, le plus doucement qu’il put , alin qu'on ne s’en apperçùt pas. Surpris de ce caprice , je le regarde au visage et crois y voir de l’émotion ; mais les signes extérieurs des passions , quoiqu’assez semblables chez tous les hommes , ont Ses différences nationales sur lesquelles il est lacüt

Je se tromper. Les peuples ont divers langages sur le visage, aussi bien que dans la boncbe. .l’attends la fin de la lecture, et puis montrant an gouverneur les poignets nus de son éleve, qu’il cachoit pourtant de son mieux, je lui dis : Peut-on savoir ce qne cela signifie ?

Le gouverneur, voyant ce qui s’étoit passé , se mit à rire, embrassa son éleve d’un air de satisfaction ; et, après avoir Obtenu son Consentement, il me donna l’explication qui je sou'iaitois.

Les manchettes, me dit-il que M. John vient de déchirer sont un présent qu’une dame de cette ville lui a fait il n’y a pas long-temps. Or, vous sautez que M. John est promis dans son pays à une jeune demoiselle pour laquelle il a beaucoup d’amour, et qui én mérite encore da\ antage. Celte lettre est de la ruere de sa maitresse , et je vais vons en traduire l’endroit qui a cause le dégât dont vous avez été le témoin.

« Luci ne quitte point 1 s manchettes de lord « John. Miss Betti Roldham vint hier passer l’après- « raidi avec elle et voulut à toute force travailler à « son ouvrage. Sachant que Luci s'étoit levée aujour- « d’hui plutôt qu’à l’ordinaire , j’ai voulu voir ce u qu elle laisoit , et je l’ai trouvée occupée à défaire « ce qu’avoit fait hier miss Betti. Elle ne veut pas « qu’il y ait dans son présent un seul point d’une « autre main que la sienne. »

M. John sortit un moment après pour prendre d’autres manchettes , et je dis à son gouverneur : Vous avez un éleve d’un excellent naturel; mais parlez-moi vrai, la lettre de la rnere de miss Luci n’est-

ÉMILE. i»>

elle point arrangée? n’est-ce point an expédient de votre façon contre la dame aux manchettes ? Non , me dit-il, la chose est réelle ; je n’ai pas mis tant d’art à mes soins; j'y ai mis de la simplicité , du zele, et Dieu a béni mon travail.

Le trait de ce jeune homme n’est point sorti de ma mémoire ; il u’etoit pas propre a ne rien produire dans la tète d'un rêveur comme moi.

Il est temps de linir. Ramenons lord John à miss Luci, c'est-à-dire Emile à Sophie. Il lui rapporte avec un coeur non moins teudie. qu’avant son départ un esprit plus éclairé, et il rapporte dans son pays l’avantage d’avoir connu les gouvernements par tous leurs vices , et les peuples par toutes leurs vertus. J ai même pris soin qu il se liât dans chaque nation avec quelque homme de mérite par un traité d’hospitalité à la maniéré des anciens, et je ne serai pas fâché qu’il cultive ces ccnnoissances par uu commerce de lettres. Outre qu’il peut être utile cl qu’il est toujours agréable d avoir des correspondances dans les pays éloignés , c’est une ex.cel.enle précaution contre l’empire des préjugés nationaux , qui , nous attaquant toute la vie, ont tôt ou tarit quelque prise sur nous. Rien n’est plus propre â leur ôter cette prise que le commerce désintéressé des gens sensés qu’on estime, lesquels , n’a; aut point ces préjuges et les combattant par les leurs , nous donnent les movens d’opposer sans cesse les uus aux autres , et de nous garantir ainsi de tous. Ce n’est point la même chose de commercer avec les étrangers chez nous ou chez eux. Dans le premier cas , ils ont toujours pour le pays où ils vivent un ménagement

r3ê LIVRE V.

qui leur fait déguiser ce qu’ils en pensent, ou qui leur en fait penser favorablement tandis qu’ils y sont . de retour chez eux ils en rabattent, et ne sont que justes. Je serois bien aise que l’étranger que je consulte eût vu mon pays, mais je ne lui en demanderai son avis que dans le sien.

Âpres avoir presque employé deux ans à parcourir quelques uns des grands états de l’Europe et beaucoup plus des petits; après en avoir appris les deux ou trois principales langues; après y avoir vu ce qu’il y a de vraiment curieux, soit en histoire naturelle , soit en gouvernement, soit en arts , soit en hommes, Emile, dévoré d’impatience , m’avertit que notre terme approche. Alors je. lui dis : Eh bien ! mon ami , vous vous souvenez du principal objet de nos voyages; vous ayez vu, vous avez observé. Quel est enfin le résultat de vos observations . ? à quoi vous lixez-voas? Ou je me suis trompé dans ma méthode, Ou il doit me répondre à-peu-près ainsi :

« A quoi je me fixe ? à rester tel que vous m’avez fait «être, et à n’ajouter volontairement aucune antre « chaîne à celle dont me chargent la nature et les « lois. Plus j’examine l’ouvrage des hommes dans « leurs institutions . plus je vois qu'à force de von- « loir être indépendants ils se font esclaves, et qu’ils « usent leur liberté même en vains efforts pour l’as- « surer. Pour ne pas céder au torrent de; choses, ils ■ se font mille attachements; puis, sitôt qu’ils veu-

É M r L îf.

« lent faire un pas, ils ne peuvent, et sont étonnés « de tenir à tout. Il me semble que pour se rendre « libre oïl n'a rien à faire; il suffit de ne pas vouloir o cesser de l’être. C’est vous, ô mon maître, qui n m’avez fait libre en m’apprenant à céder à la nécessité. Qu’elle vienne quand il lui plaît, je m'y « laisse entraîner sans contrainte ; et , comme je ne « veux pas la combattre , je ne m’attache à rien pour « me retenir. J'ai cherché dans nos voyages si je o trouverons quelque coin de terre où je pusse être « absolument mien ; mais en quel lieu parmi les « hommes ne dépend-on plus de leurs passions ? Tout « bien examiné, j’ai trouvé que mon souhait même « étoit contradictoire ; car , dussé-je ne tenir à nulle « antre chose, je tiendroisau moins à la terre où jame « seroisfixé ; ma vieseroit attacbéeàcette terre comme « celle des drsades l’étoit à leurs arbres; j’ai trouvé <> qu’empire et liberté étant deux mots incompatibles, «je ne pouvois être maître d'uue chaumière qu’en « cessant de l’être de moi.

IIoc erat in votis, modus agri non ita magnns (*)

« Je me souviens que mes biens furent la cause de « nos recherches. Vous prouviez très solidement que « je ne pouvois garder à la fois ma richesse et ma a liberté : mais quand vous vouliez que je fusse à la •• fois libre et sans besoins, vous vouliez denx choses « incompatibles : car ;e ne saurois me tirer de la dé- « pendanee des homntvs qu’en rentrant sous t elle de

(*) Voila tout ce que je souhaitas, une terre d’nn« étendue médiocre. Houat. liv. Il . sa'. 0.

i38 LIVRE V.

« la uature. Que ferai-je doue avec la fortune que « rues parents m’ont laissée? .le commencerai par « n'en point dépendre; je relâcherai tons les liens « qui m’y attacheut : si on me la laisse, elle me res- « tera ; si on me l’ôte , on ne m'entraînera point avec « elle. Je ne me tourmenterai poiut pour la retenir, « mais je resterai ferme à ma place. Riche ou pauvre, «je serai libre. Je ne le serai point seulement en tel « pavs, en telle contrée, je léserai par toute la terre. « Pour moi toutes les chaînes de l'opinion sont bri- « sées , je ne connois que celles de la nécessité. J ’ap- « pris à les porter dès ma naissance et je les porteiai « j usqu’à la mort , car je suis homme ; et pourquoi « ne saurois-je pas les porter étant libre, puisqu étant «esclave il les faudroit bien porter encore, et celles « de l’esclavage pour surcroît ?

« Que m'importe ma condition sur la terre? que « m’importe où que je sois? Par- tout où il y a des « hommes , je suis chez mes freres ; par-tout où il n'y « en a pas , je suis chez moi. Tant qne je pourrai « rester indépendant et riche, j’ai du. bien pour vi- « vre; et je vivrai. Quand mou bien m’assujettira, « je l'abandonnerai sans peine; j’ai des bras pour tra- « vailler, et je vivrai. Quand mes bras me manqne- « ront , je vivrai si l’on me nourrit , je mourrai si «l’on m'abandonne: je mourrai bien aussi quoi- « qu’on ne m'abandonne pas; car la mort n’est pas « une peine de la pau\ reté, mais une loi de la nature. « Dans quelque temps que la rport vienne, je la dé- « lie; elle ne me surprendra jamais faisant des prépa- « ratifs pour vivre ; elle ne m’empêchera jamais d’a- « voir vécu.

ÉMILE. i$ç>

«Voilà, mou pere, à quoi je me fixe. Si j'étois « sans passion , je serois , dans mon état d’homme ,

« indépendant comme Dieu même, puisque, ne vou « lant que ce qui est, je n’aurois jamais à lutter « contre la destinée. Au moins je n’ai qu’une chaîne, « c est la seule que je porterai jamais, et je puis « m en glorifier. Venez donc, donnez-moi Sophie, et « je suis libre.

« Cher Emile, je suis bien aise d’entendre sortir « de ta bouche des discours d’homme et d'en voir « les sentiments dans ton cœur. Ce désintéressement « outré ne me déplaît pas à ton âge. Il diminuera « quand tu auras des enîants , et tu seras alors préci- « sèment ce que doit être uu bon pere de lainille et « uu homme sage. Avant tes voyages je savois quel « en seroit l’effet ; je savois qu en regardant de près if nos institutions tu serois bien éloigné d’y prendre « la confiance qu elles ne uiéretcnt pas. C’est en vain « qu'on aspire à la liberté sous la sauve-garde des « lois. Des lois ! où est-ce qu il y eu a ? et où est-ce « qu’elles sont respectées ? Par-tout tu n’as vu régner « sous ce nom que l’intérêt particulier et les passions « des hommes. Mais les lois éternelles de la nature « et de l’ordre existent . Elles tiennent lieu de loi po- « sitive au sage; elles sont écrites au fond de son « cœur par la conscieuce et par la raison; c’est à « celles-là qu’il doit s’asservir pour être libre ; et il « n’y a d’esclave que celui qui fait mal, car il le fait « tou, ours malgré lui. La liberté n’est dans aucune « forme de gouvernement , elle est dans le cœur de « l'homme libi e, il la porte par-tout avec lui. L’hom

« me vile porte par-tout la servitude. L’un seroit es- « clave à Geneve, et l’autre libre à Paris.

« Si je te parlois des devoirs du citoyen, tu me déni manderais peut-être où est la patrie, et tu croirais « m’avoir confondu. Ta te tromperais pourtaut.cber «Emile; car qui n’a pas une patrie a dn moins un « pays. Il y a toujours un gouvernement et des simn « lacres de lois sons lesquels il a vécu tranquille. One « le contrat social n’ait point été observé, qn’iiu- « porte, si l’intérêt particulier l’a protégé comme « auroit fait la volonté généra ! e , si la violence pu- « blique l'a garanti des violences particulières , si le « mal qu’il a vu faire lui a fait aimer ce qui étoit « bien , et si nos institutions mêmes lui ont fait con- « noître et haïr leurs propres iniquités? O Emile! « où est l'homme de bien qui ne doit rien à son « pays ? Quel qu’il soit , il lui doit ce qu’il va de plus ■> précieux pour l’homme, la moralitéde ses actions -< et l’amour de la vertu. Né daus le fond d'un bois, « il eût vécu plus heureux et plus libre; mais u avant « rien à combattre pour suivre ses penchants, il « eût été bon sans mérite, il n'eùt point été ver- « tueux . et maintenant il sait l’être malgré ses pas- « sions. La seule apparence de l’ordre le- porte à le « conno ti t . à l’aimer. Le bien public , qui ne sert « que de prétexte aux autres, est pour lui seul un « motil réc . Il apprend à se combattre, à se vaincre , « à sacrilier son intérêt à l’intérêt commun. Il n’est « pas vrai qu’il ne tire aucun prolit des lois; elles « lui donnent le courage d’être juste, même parmi « les méchants. Il u’est pas vrai qu’elles ne l’ont pas

« rendu libre, elles lui ont appris à régner sur lui.

« Ne dis donc pas, Que m'importe où que je sois? « Il t'importe d'être où tu peux remplir tous tes de- « voirs, et l’un de ces devoirs est l'attachement pour « le lieu de ta naissance. Tes compatriotes te proté- « gerent enfaut , tu dois les aimer étant homme. ïq « dois vivre au milieu d’eux , ou du moins eu lieu « d'où tu puisses leur être utile autant que tu peux « l’être, et où ils sachent où te prendre si jamais ils « ont besoin de toi. Il y a telle circonstance où un « homme peut être plus utile à ses concitoyens hors « de sa patrie que s’il vivoit dans son sein. Alors il u doit n’écouter que son zele et supporter son exil « sans murmure ; cet exil même est un de ses devoirs. « Mais toi, bon Emile, à qui rien n’impose ces dou- « loureux sacrilices , toi qqi n'as pas pris le triste em- « ploi de dire la vérité aux hommes, \a vivre au « milieu d’eux , cultive leur amitié dans un doux « commerce , sois leur bienfaiteur, leur modèle : ton « exemple leur servira plus que tous nos livres, et le « bien qu'ils te verront faire les touchera plus que « tous nos vains discours.

n Je ne t’exhorte pas pour cela d'aller vivre dans < les grandes villes; au contraire, un des exemples « que les bons doivent donner aux autres est celui «de la vie patriarchale et champêtre, la première « vie de l’homme, la plus paisible , la plus naturelle « et la plus douce à qui u a pas le cœur corrompu. « Heureux, mou jeune ami, le pays où l'ou n'a pas «besoin d'aller chercher la paix dans uu désert!

. Ma is ou est ce pays.3 lin homme bienfaisant salism fait mal son peuchant an milieu des villes, où il

« no trouve presque à exercer son ztde que pour des « intrigants ou pour des frippons. L accueil qu on « y fait aux fainéants qui viennent y chercher for- « tune ne fait qu’achever de dévaster le pays , qu’au « contraire il faudroit repeupler aux dépens des « villes. Tous les hommes qui se retirent delà grande «société sont utiles précisément parcequ’ils s’en « retirent , puisque tous ses vices lui viennent d’être « trop nombreuse. Us sont encore utiles lorsqu’ils « peuvent ramener dans les lieux déserts la vie , « la culture , et l’amour de leur premier état. Je rn’at- « tendris en songeant- combien de leur simple retraite « Emile et Sophie peuvent répandre de bienfaits au- « tour d’eux, combien ils peuvent vivifier la cam- « pagne et ranimer le zele éteint de 1 infortuné viila- « geois. Je crois voir le peuple se multiplier, les « champs se fertiliser, la terre prendre une nouvelle « parure , la multitude et l’abondance transformer « les travaux en lètes, les cris de joie et les bénédic- « tious s’élever du milieu des jeux rustiques autour « du couple aimable qui les a ranimés. On traite l’âge « d’or de chimere, et c’en sera toujours une pour « quiconque a le cœur et le goût gâtés. Il n'est pas « même vrai qu’on le regrette, puisque ces regiets « sont toujours vains. Que faudroit-il donc pour le « faire renaître ? Lne seule chose , mais impossible, « ce seroit de l’aimer.

« Il semble déjà îenaitre autour de l’habitation de . Sophie ; vous ne ferez qu’achever eusemble ce que « ses dignes parents ont commence. Mais , cher Emi- « le, qu’une vie si douce ne te dégoûte pas des dc- % voirs pénibles . si jamais ils te sont imposés : sou-

« viens-toi que les Romains passoient de la charrue « au consulat. Si le prince ou l’état t’appelle au ser- « vice de la patrie, quitte tout pour aller remplir, « dans le poste qu’on t’assigne, l'honorable fonction « de citoyen. Si celle fonclion t’est onéreuse, il est « un moyen honnête et sur de t’en affranchir, c’est « de la remplir avec assez d’intégrité pour qu’elle ne « te soit pas long-teinps laissée. Au reste crains peu ■> l’embarras d’une pareille charge ; tant qu’il y aura •< des hommes de ce siecle , ce n’est pas toi qu’on (i viendra chercher pour servir l’état. »

Queue m’est-il permis dépeindre le retour d’Emile auprès de Sophie et la lin de leurs amours, ou plutôt le commencement de l’amour conjugal qui les unit ! amour fondé sur l’estime , qui dure autant que la vie; sur les vertus, qui ne s’effacent point avec la beauté, sur les convenances des caractères, qui rendent le commerce aimable et prolongent dans la vieillesse le charme de la première union. Mais tous ces détails pourroient plaire sans être utiles; et jusqu’ici je ne me suis permis de détails agréables que ceux dont j’ai cru voir l’utilité. Quitterois-je cette réglé à la lin de ma tâche. ''Non, je sens aussi bien que ma plume est lassée. Trop foible pour des travaux de si longue haleine, j’ahandonnerois celui-ci s’il étoit moins avancé : pour ne pas le laisser imparfait, il est temps que j achevé.

Enlin je vois naître le plus charmant des jours d’Emile et le plus heureux des miens; je vois couronner mes soins et je commence d’en goûter le fruit. Le digne couple s’unit d’une chaîne indissoluble , leur bouche prononce et leur cœur confirme

des serments qui ne seront point vains: ils sont époux. En revenant dn temple , ils se laissent conduire ; ils ne savent où ils sont , où ils vont , ce qu’on fait autour d’eux. Ils n'entendent point, ils ne répondent que des mots confus, leurs yeux troublés ne voient plus rien. O délire! ô foiblesse humaine ! le sentiment du bonheur écrase l’homme, il n’est pas assez fort pour le supporter.

Il v a bien peu de gens qui sachent, un jour de mariage , prendre un ton convenable avec les nou* veaux époux. La morne décence des uns et le propos léger des autres nie semblent également déplacés. J'aimerois mieux qu’on laissât ces jeunes coeurs se replier sur eux-méraês et se livrer à une agitation qui n’est pas sans charme, que de les en distraire si cruellement pour les attrister par une fausse bienséance , ou pour les embarrasser par de mauvaises plaisanteries , qui. dussent-elles leur plaire en tout autre temps, leur sont très sûrement importunes un pareil jour.

Je vois mès deux jeunes gens . dans la douce langueur qui les trouble , n’écouter aucun des discours qn'on leur tient. Moi, qui veux qu’on jouisse de tous les jours de la vie, leur en laisserai-je perdre un si précieux? Non, je veux qu’ils le goûtent . qu'ils le savourent, qu’il ait pour eux ses voluptés. Je les arrache à la Ionie indiscrète qui les accable, et , les menant promener à l’écart, je les rappelle à euxmêmes en leur parlant d’eux. Ce n’est pas seulement à leurs oreilles que je veux parler, c'est à leurs cœurs; et je n’ignore pas quel est le sujet unique dont ils peuvent s’occuper ce jour-là.

Mes enfants , leur dis-je en les prenant tous deux par la main, il y a trois ans que j’ai vu naître cette flamme vive et pure qui fait votre bonheur aujourd’hui. Elle n’a fait qu’augmenter sans cesse ; je vois dans vos yeux qu’elle esta son dernier degré de véhémence ; elle ne peut plus que s’affoiblir. Lecteurs , ne voyez-vous pas les transports , les emportements , les serments d’Emile , l'air dédaigneux dont Sophie dégage sa main de la mienne, et les tendres protestations que leurs yeux se font mutuellement de s’adorer jusqu’au dernier soupir? Je les laisse faire, et puis je reprends.

J ai souvent pensé que si l’on pouvoit prolonger le bonheur de l’amour dans le mariage , on auroit le paradissur la terre. Cela ne s’est jamais vu jusqu’ici. Mais si la chose n’est pas tout-à-fait impossible vous êtes bien dignes l’un et l’autre de donner un exemple que vous n’aurez reçu de personne, et que peu d epoux sauront imiter. Voulez-vous , mes enfants , que je vous dise un moyen que j’imagine pour cela, et que je crois être le seul possible?

Ils se regardent eu souriant et se moquant de ma simplicité. Emile me remercie nettement de ma recette, en disant qu il croit que Sophie en a une meilleure, et que quant à lui celle-là lui suffit. Sophie approuve , et paroit tout aussi confiante. Cepen dant à travers son air de raillerie je crois démêler un peu de curiosité. J’examine Emile ; ses yeux ardents dévorent les charmes de son épouse ; c’est la seule chose dont il soit curieux, et tous mes propos ne 1 embarrassent guere. Je souris à mon tonr en

emii.e. 4.

disant en moi-même. Je saurai bientôt te rendre attentif.

La différence presque imperceptible de ces mouvements secrets en marque une bien caractéristique dans les deux sexes, et bien contraire aux préjugés reçus ; c'est que généralement les hommes sont moins constants que les femmes, et se rebutent plutôt qu’elles de l’amour heureux. La femme pressent de loin l’inconstance de l'homme , et s'en inquiété (* ) ; c’est ce qui la rend aussi plus jalouse. Quand il commence à s’attiédir, forcée à lui rendre pour le garder tous les soins qu il prit autrefois pour lui plaire, elle pleure, elle s’humilie à son tour, et rarement avec le même succès. L’attachement et les soins gagnent les cœurs , mais ils ne les recouvrent guère. Je reviens à ma recette contre le refroidissement de l’amour dans le mariage.

Elle est simple et facile, reprends-je ; c’est de continuer d’être amants quand on est époux. En effet , dit Emile en riant du secret, elle ne nous sera pas

(*) En France, les femmes se détachent les premières ; et cela doit être, pareequ’ ayant peu de tempérament, et ne voulant que des hommages, quand un mari n en rend plus, on se soucie peu de sa personne. Dans les autres pays , au contraire , c’est le mari qui se détache le premier : cela doit être encore, pareeque les femmes, fideles mais indiscrètes, en les importunant de leurs désirs, les dégoûtent d’elles. Ces vérités générales peuvent souffrir beaucoup d’exceptions; mais je crois maintenant que ce sont des vérités générales.

K MI LE. t47

Plus pénible à vous qui parlez que vous ne pensez peu;-être. Laissez-iuoi, je vous prie, le temps rie 111’expliquer.

Les noeuds qu’on veut trop serrer rompent. Voilà ce qui arrive à celui du mariage quand on veut lui donner [dus de force qu’il n’eu doit avoir. La lidélité qu'il impose aux deux époux est le plus saint de de tous les droits; mais le pouvoir qu'il donne à chacun des deux sur l'autre est de trop. La contrainte et l'amour vont mal ensemble, et le plaisir ne se commande pas. Ne rougissez point, ô Sophie, et ne songez pas à fuir. A Uieuneplai.se que je veuille offenser votre modestie! mais il s’agit du destin de vos jours. Pour un si grand objet souffrez, entre un époux et un pere , des discours que vous ne supporteriez pas ailleurs.

Ce n'est pas taut la possession que l’assujettissement qui rassasie, et l’on garde pour une fille entretenue un bien plus long attachement que pour une femme. Comment a-t-on pu faire un devoir des plus tendres caresses, et un droit des plus doux témoignages de l’amour? C’est le désir mutuel qui lait le droit, la nature n’en connoit point d’autre. La loi peut restreindre ce droit, mais elle ne sauroit l’étendre. La volupté est si douce par elle-même! doit-elle recevoir de la triste gène la force qu’elle n’aura pu tirer de ses propres attraits? Non , mes enfants , dans le mariage les cœurs sont liés, mais les corps ne sont point asservis. Vous vous devez la lidélité , non la complaisance. Chacun des deux ne peut être qu’à 1 autre , mais nul des deux ne doit être à l'autre qu’autant qu’il lui plaît.

S’il est donc vrai , cher Emile, que vous vouliez être l’amant de votre femme, qu'elle soit toujours votre maîtresse et la sienne; soyez amant heureux, mais respectueux ; obtenez tout de l'amour sans rien exiger du devoir, et que les moindres faveurs ne soient jamais pourvous des droits, mais des grâces. Je sais que la pudeur luit les a veux formels et demande d’être vaincue; mais, avec de la délicatesse et du véritable amour, l'amant se trompe-t-il sur la volonté secrete? Ignore-t-il quand le cœur et les yeux accordent ce que la bouche feint de refuser? Que chacun des deux,' toujours maître de sa personne et de ses caresses, ait droit de ne les dispensera l’autre qu’à sa propre volonté. Souvenez-vous toujours que , même dans le mariage, le plaisir n’est légitime que quand le désir est partagé. Ne craignez pas, mes en.ants , que cette loi vous tienne éloignés; au contraire , elle vous rendra tous deux plus attentifs à vous plaire , et préviendra la satiété. Bornés uniquement l’un à l’autre, la nature et l’amour vous rapprocheront assez.

A ces propos et d’autres semblables , Emile se fiche ,se récrie ; Sophie , honteuse, tient son éventail sur ses veux , et ne dit rien. Le plus mécontent des deux , peut-être, n’est pas celui qui se plaint le plus. J’insiste impitoyablement : je fais rougir Emile de son peu de délicatesse; je me rends caution pour Sophie qu’elle accepte pour sa part le traité. Je la provoque à parler, on se doute bien qu’elle n’ose me démentir. Emile, inquiet, consulte les yeux de sa jeune épouse; il les voit, à travers leur embarras, pleins d'un trouble voluptueux qui le rassure con-

(re le risque de la confiance. Il se jette à ses pieds , baise avec transport la main qu’elle lui tend , et jure que. hors la fidélité promise, il renonce à tout autre droit sur elle. Sois, lui dit-il , chere épouse, l'arbitre de mes plaisirs comme tu l’es de mes jours er de ma destinée. Dût ta cruauté me coûter la vie, je te rends mes droits les plus chers. .Te ne veux rien devoir à ta complaisance, je veux tout tenir de ton cœur.

Bon Emile , rassnre-toi : Sophie est trop généreuse elle -même pour te laisser mourir victime de ta générosité.

Le soir, prêt à les quitter, je leur dis du ton le plus grave qu’il m’est possible : Souvenez-vous tous deux que vons êtes libres , et qu’il n’est pas ici question des devoirs d’époux ;croyez-moi .point de fausse déférence. Emile, veux-tu venir? Sophie le permet. Emile, en fureur, voudra me battre. Et vous, Sophie, qu’en dites-vous . ? fàudra-t-il que je 1 emmene? La menteuse, en rougissant, dira qu’oui. Charmant et doux mensonge , qui vaut mieux que la vérité!

Le lendemain.... L’image de la félicité ne flatte plus les hommes; la corruption du vice n’a pas moins dépravé leur goût que leurs co urs. Ils ne savent plus sentir ce qui est touchant ni voir ce qui est aimable. Vous qui , pour peindre la volupté , n’imaginez jamais que d’bcureux amants nageant dans le ?rin des délices , que vos tableaux sont encore imparfaits! vous n’en avez que la moitié la plus grossière; les plus doux attraits de la volupté n’y sont point. Oh! qui de vous n’a jamais vu deux jeunes époux,

i5o LITRE V.

unis sous d’heureux auspices, sortant du lit nuptial , et portant à-!a-fois dans leurs regards languissants et chastes l’ivresse des doux plaisirs qu’ils viennent de goûter, l’aimable sécurité de l’innocence , et la certitude alors si charmante de couler ensemble le reste de leurs jours? Voilà l’objet le plus ravissant qui puisse être obfert an ccenr de l’homme ; voilà le vrai tableau de la volupté: vous l'avez vu cent fois sans le reconnoitre; vos cœurs endurcis ne sont plus faits pour l’aimer. Sophie, heureuse et paisible, passe le jour dans les bras de sa tendre mere; c’est un repos bien doux à prendre après avoir passé la nuit dans ceux d'un époux.

Le surlendemain j'apperçois déjà quelque changement de scene. Emile veut paroitre un peu mécontent : mais , à travers cette aflectation , je remarque un empressement si tendre et même tant de soumission , que je n’en augure rien de bien fâcheux. Pour Sophie, elle est plus gaie que la veille, je vois briller dans ses yeux un air satisfait; elle est charmante avec Emile ; elle lui fait presque des agaceries dont il n’est que plus dépité.

Ces changements sont peu sensibles, mais ils ne m’échappent pas : je m’en inquiété , j interroge Emile eu particulier ; j’apprends qu’à son grand regret, et malgré toutes ses instances , il a fallu faire lit à part la nuit précédente. L’impérieuse s’est hâtée d'user de son droit. On a un éclaircissement : Emile se plaint amèrement , Sophie plaisante; mais enfin , le voyant prêt à se fâcher tout de bon , elle lui jette un regard plein de douceur et d’amour, et, me serrant la main, ne prononce que ce seul mot, mais d'un

ton qui va chercher l’aine , L’ingrat! Emile est si bête qu'il n’entend rien à cela. Moi, je l’entends; j’écarte Emile, et je prends à son tour Sophie en particulier.

Je vois, lni dis-je, la raison de ce caprice. On ne sauroit avoir plus de délicaiesse ni l’employer plus mal-à-propos. Chere Sophie, rassurez- vous ; c’est un homme que je vous ai donné , ne craignez pas de le prendre pour tel : vous avez eu les prémices de sa jeunesse; il ne l’a prodiguée à personne , il la conservera long-temps pour vous.

« Il faut, ma chere enfant, que je ,ous explique « mes vues dans la conversation que nous eûmes « tous trois avant-hier. Vous n’y avez peut-être ap- « perçu qu'un art de ménager vos plaisirs pour les « rendre durables. O Sophie ! elle eut un autre ob- « jet plus digne de mes soins. En devenant votre « époux, Emile est devenu votre chef; c’est à vous u d’obéir, ainsi l’a voulu la nature. Quand la femme « ressemble à Sophie , il est pourtant bon que « l’homme soit conduit par elle ; c’est encore une loi « de la nature ; et c’est pour vous rendre autant d’au- « torité sur son ca ur que son sexe lai en donne sur « votre personne , que je vous ai faite l’arbitre de « ses plaisirs. Il vous en coûtera des privations péni- « blés ; mais vous régnerez sur lui si vous savez ré- « gner sur vous ; et ce qui s’est déjà passé me montre « que cet art difficile n’est pas au-dessus de votre « courage. Vous régnerez long-temps par l’amour si « vous rendez vos faveurs rares et précieuses, si vous ■ savez les faire valoir. Voulez-vous voir votre mari • sans cesse à vos pieds? tenez-le toujours à quelque

i5a LIVRE V.

« distance de votre personne. ^lais, dans votre séve- « rite, mettez de la modestie, et non pas du caprice; « qu’il vous voie réservée, et non pas fantasque: gar- « dez qu’en ménageant son amour vous ne le lassiez « douter du vôtre. Faites-vous chérir par vos faveurs « et respecter par vos refus; qu’il honore la cbas- " teté de sa femme sans avoir à se plaindre de sa a froideur.

« C’est ainsi , mon enfant, qu’il vous donnera sa « confiance , qu’il écoutera vos avis , qu'il vous con- « sultera dans ses affaires , et ne résoudra rien sans « eu délibérer avec vous. C'est ainsi que vous pou- « vez le rappeler à la sagesse quand il s’égare, le « ramener par une douce persuasion, vous rendre « aimable pour vous rendre utile, emplover la co- « qnetterie aux intérêts de la vertu, et l’amour au b profit de la raison.

« Ne croyez pas avec tout cela que cet art même 8 puisse vous servir toujours. Quelque précaution 8 qu'on puisse prendre , la jouissance use les plaisirs, a et l’amour avant tous les autres. Mais , quand l'a- « mour a duré long-temps, une douce habitude en u remplit le vuide , et l’attrait de la confiance succédé 8 aux transports de la passion. Les enfants forment a entre ceux qui leur ont donné l'être une liaison 8 non moins douce et souvent plus forte que l'amour a même. Quand vous cesserez d’être la maîtresse a d’Emile, vous serez sa femme et son amie; vous a serez la mere de ses enfants. Alors , au lien de votre a première réserve, établissez entre vous la plus 8 grande intimité ; plus de lit à part, plus de refus , 8 plus de caprice. Devenez tellement sa moitié, qu’il

ÉMILE. i SS¬

II ne puisse plus se passer de vous, et que , sitôt qu’il « vous quitte, il se sente loin de lui-même. “Vous qui « files si bien léguer les charmes de la vie domesti- « que dans la maison paternelle, faites-les régner « aussi dans la vôtre. Tout homme qui se plaît dans « sa maison aime sa femme. Souvenez-vous que si « votre époux vit heureux chez lui, vous serez une « femme heureuse.

« Quant à présent, ne soyez pas si sévere à votre n amant ; il a mérité plus de complaisance ; il s’offen- « seroit de vos alarmes; ne ménagez plus si fort sa « santé aux dépens de son bonheur, et jouissez du n vôtre. Il ne faut point attendre le dégoût ni rebuter « le désir ; il ne faut point refuser pour refuser, mais « pour faire valoir ce qu'on accorde. »

Ensuite, les réunissant, je dis devant elle à son jeune époux : Il faut bien supporter le joug qu’on s’est imposé. Méritez qu’il vous soit rendu léger. Sur-tout sacrifiez aux grâces, et n’imaginez pas vous rendre plus aimable en boudant. La paix n’est pas difficile à faire, et chacun se doute aisément des conditions. Le traité se signe par un baiser; après quoi je dis à mon éleve : Cher Emile, un homme a besoin toute sa vie de conseil et de guide, .f’ai fait de mon mieux pour remplir jusqu'à présent ce devoir envers vous; ici finit ma longue tâche et commence celle d'un autre, .l'abdique aujourd’hui l’autorité que vous m’avez confiée, et voici désormais votre gouverneur.

l’eu-à-peu le premier délire se calme, et leur laisse goûter en paix les charmes de lenr nouvel état.

i54 LIVRE V.

Heureux amants ! dignes époux ! pour honorer leurs vertus. pour peindre leur félicité, il fa adroit faire l’histoire de leur vie. Combien de fois, contemplant en eux mon ouvrage . je me sens saisi d'un ravissement qui fait palpiter mon cceur Combien de fois je joins leurs mains dans les miennes en bénissant la Providence et poussant d’ardents soupirs. Que de baisers j’applique sur ces deux mains qui se serrent ! De combien de larmes de joie ils nie les sentent arroser; Ils s attendrissent à leur tour en jiartageant mes transports. Leurs respectables parents jouissent encore une fois de leur jeunesse dans celle de leurs enfants; ils recommencent pour ainsi dire de vivre en eux, ou plutôt ils connoisseut pour la première fois le prix de la vie: ils maudissent leurs anciennes richesses qui les empêchèrent au même âge de goùter un sort si charmant. S'il y a du bonheur sur la terre, c’est dans l asile où nous vivons qu il faut le chercher.

Au bout de quelques mois, Emile entre un matin dans ma chambre, et me dit en m’embrassant : Mon maitre , félicitez votre enfant; il espere avoir bientôt l’honneur d'être pere. Oh J quels soins vont être imposés à notre zele, et que nous allons avoir besoin de vous ! A Dieu ne plaise que je vous laisse encore élever le fils après avoir élevé le pere ! A Dieu ne plaise qu'un devoir si saint et si doux soit jamais rempli par un autre que moi, dusse-ie aussi bien choisir pour lui qu'on a choisi pour moi. même 1 Mais restez le maitre des jeunes maitres. Conseilleznous , gomernez-nous, nous serons dociles: tant

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