ÉMIT.S
sillons plus profonds et plus droits que les leurs, semer avec plus d’égalité, diriger des ados avec plus d'intelligence. Ils ne se moquent pas de lui comme d'un beau diseur d'agriculture; ils voient qu'il la sait en effet, lin un mot, il étend son zele et ses soins à tout ce qui est d'utilité première et générale ; même il ne s'y h„rne pas. Il visite les maisons des paysans , s’informe de leur état, de leurs familles, du nombre de leurs enfants, de la quantité de leurs terres , de la nature du prodmt , de leurs débouchés, de leurs facultés, de leurs charges, de leurs dettes, etc. Il donne peu d’argent , sachant que pour l’ordinaire il est mal employé; mais il en dirige l’emploi lni-mème, et ie leur rend mile rnalgié qu'ils en aient. Il leur fournit des ouvriers . et souvent leur paie leurs propres journées pour les travaux dont ils ont besoin. A l’un il fait relever ou couvrir sa chaumière à demi tombée ; à l'autre il fait défricher sa terre abandonnée faute de movens : à l'autre il fournit une vache , un cheval, dn bétail de toute espece à la place de celui qu’il a perdu : deux voisins sont près d’entrer en procès , il les gagne , il les accommode; nn paysan tombe malade, il le fait soigner, il le soigne lui-même i . ; un autre est vexé par uu voisin puissant, il le protégé et le recommande ; de pauvres jeunes gens se recherchent, il aide a les mar.er; une lionne femme a perdu son enianl chéri . il va la voir, il la console , il ne sort
(iG) Soigner uu paysan malade, cc n’est pas le purger, lui donner des drogues, lui envoyer un chirurgien. Ce n est pas de tou! cela qu’ont besoin ces pauvres gens dan»
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point aussitôt qu’il est entré: il ne dédaigne point les indigents, il n’est point pressé de quitter les malheureux ; il prend souvent son repas chez les paysans qu’il assiste, il l’accepte aussi chez ceux qui n’ont pas besoin de lui: en devenant le bienfaiteur des uns et l’ami des autres, il ne cesse point d’être leur égal. Enfin il fait toujours de sa personne autant de bien que de son argent.
Quelquefois il dirige ses tournées du côté de l’heureux séjour: il pourroit espérer ri’appercevoir Sophie à la dérobée, de la voir à la promenade sans en être vu. Mais Emile est toujours sans détour dans sa conduite, il ne sait et ne 'veut rien éluder. Il a cette aimable délicatesse qui flatte et nourrit l’amour-propre du bon témoignage de soi. Il garde à la rigueur son ban, et n’approche jamais assez pour tenir du hasard ce qu’il ne veut devoir qu’à Sophie. En revanche il erre avec plaisir dans les environs, recherchant les traces des pas de sa maîtresse , s'attendrissant sur les peines qu’elle a prises et sur les courses qu’elle a bien voulu faire par complaisance pour lui. La veille des jours qu’il doit la voir, il ira dans quelque ferme voisine ordonner une collation pour le lendemain. La promenade se dirige de ce côté sans qu’il y paroisse; on entre comme par ha-
leurs maladies; c’est de nourriture meilleure et plus abondante. Jeûnez, vous autres, quand vous avez la fievre; mais quaud vos paysans l’ont, donnez-leur de la viande et du vin; presque toutes leurs maladies viennent de misère et d'épuisement : leur meilleure tisanne est dans votre cave , leur seul apothicaire doit étro votre boucher.
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isard ; on trouve des fruits , des gâteaux , de la crcme. La friande Sophie n’est pas insensible à ces attentions , et fait volontiers honneur à notre prévovance ; car j’ai toujours ma part au compliment, n’en eusséje eu aucune au soin qui l'attire ; c’est un détour de petite fille pour être moins embarrassée en remerciant. Le pere et moi mangeons des gâteaux et buvons du vin : mais Emile est de l’écot des femmes , toujours au guet pour voler quelque assiette de crème où la cuiller de Sophie ait trempé.
A propos de gâteaux, je parle à Emile de ses anciennes courses. On veut savoir ce que c’est que ces courses : je l’explique, on en rit; on lui demande s’il sait courir encore. Mieux que jamais , répondil ; je serois bien fâché de l’avoir oublié. Quelqu’un de la compagnie auroit grande envie de le voir courir, et n’ose le dire; quelque autre se charge de la proposition; il accepte : on fait rassembler deux ou trois jeuues gens des environs ; on décerne un prix, et pour mieux imiter les anciens jeux , on met un gâteau sur le but. Chacun se tient prêt; le papa donne le signal en frappant des mains. L’agile Emile fend l’air, et se trouve au bout de la carrière , qu’à peine mes trois lourdauds sont partis. Emile reçoit le prix des mains de Sophie ; et , non moius généreux qu’Enée, fait des présents à tous les vaincus.
Au milieu de l’éclat du triomphe, Sophie ose délier le vainqueur, et se vante de courir aussi bien que lui. Il ne refuse point d'entrer en lice avec elle ; et, tandis qu’elle s’apprête à l’entrée de la carrière , qu’elle retrousse sa robe des deux côtés , et que , plus curieuse d’étaler une jambe fine aux yeux
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d’Emile, que de le vaincre à ce combat, elle regarde si ses jupes sont assez courtes, il dit un mot à l’oreille de la mere ;elle sourit et fait un signe d’approbation. Il vient alors se placer à côté de sa concurrente ; et le signal n’est pas plutôt donné , qu’on la voit partir et voler comme nn oiseau.
Les femmes ne sont pas faites pour courir; quand elles fuient , c’est pour être atteintes. La course n'est pas la seule cbose qu’elles fassent mal-adroiteroent , mais c’est la seule qu’elles fassent dè mauvaise grâce: leurs coudes eu arriéré et collés contre leur corps leur donnent nue attitude risible, et les hauts talons sur lesquels elles sont juchées les font puroitre autant de sauterelles qui voudroient courir sans sauter.
Emile, n’imagiDant point que Sophie coûte mieux qn'uneautre femme, ne daigne pas sortir de sa place et la voit partir avec un souris moqueur. Mais Sophie est légère et porte des talons bas elle n’a pas besoin d’artifice pour paroitre avoir le pied petit; elle prend les devants d'une telle rapidité , que, pour atteindre cettenouvelleAtalante.il n'a que le temps qu’il lui faut quand il l’appert oit si loin devant lui. Il part donc a son tour, semblable à l’aigle qui fond sur sa proie; il la poursuit, la talonne, l’atteint enfiu tout essoufflée , passe doucement son bras gauche autour d’elle , l'enleve comme une plume , et pressant sur son cœur cette, douce charge, il achève ainsi la course, lui fait toucher le but la première, puis criant Victoire a Sophie met devant elle un geuou en terre et se reeonuoit le vaincu.
A ces occupations diverses se joint celle du métier que nous avons appris. Au moins un jour par s"
maine, et tous ceux où le mauvais temps ne nous permet pas de tenir la campagne , nous allons Emile et moi travailler chez un maître. Nous n’y travaillons pas pour la forme en gens au-dessus de cet état , niais tout de bon et en vrais ouvriers. Le pere de Sophie nous venant voir nous trouve une fois à l’ouvrage, et ne manque pas de rapporter avec admiration à sa femme et à sa lille ce qu’il a vu. Allez voir, dit-il , ce jeune homme à l’attelier, et vous verrez s’il méprise la condition du pauvre ! On peut imaginer si Sophieentendcediscoursavec plaisir.' Oneu reparle, on voudroit le surprendre à l’onvrage. On me questionne sans faire semblant de rien ; et , après s’ètre assurées d’un de nos jours, la mere et la lille prennent une caleche, et viennent à la ville le même jour.
En entrant dans l’attelier Sophie appercoit à l’autre hout un jeune homme en veste, les cheveux négligemment rattachés, et si occupé de ce qu'il fait qu’il ne la voit point : elle s’arrête et fait signe à sa mere. Emile , nn ciseau d’une main et le maillet de l’autre , achevé une mortaise ; puis il scie une planche et en met nne pièce sons le valet pour la polir. Ce spectacle ne fait point rire Sophie; il la touche, il est respectable. Femme, honore ton chef; c'est lui qui travaille pour toi , qui te gagne ton pain , qui te nourrit : voilà l’homme.
Tandis qu'elles sont attentives à l’observer, je les appercois . je tire Emile par la manche : il se retourne , les voit , jette ses outils , et s’élance avec un cri de joie. Après s’être livré à ses premiers transports , il les fait asseoir et reprend son travail. Mais Sophie ne peut rester assise ; elle se leve avec vivacité, parcourt l’attelier, examine les outils , touche le poli
des planches , ramasse des copeaux par terre , regarde à nos mains, et puis dit qu’elle aime ce mélier, parceqn’il est propre. La folâtre essaie même d'imiter Emile. De sa blanche et débile main elle pousse un rabot snr la planche; le rabot glisse et ne mord point. Je crois voir l’Amour dans les airs rire et battre des ailes; je crois l’entendre pousser des cris d’alégresse, et dire: Hercule est 'vengé.
Cependant la mere questionne le maître : Monsieur combien pavez-vous ces garçons là ? Madame , je leur donnne à chacun vingt sous par jour et je les nourris; mais si ce jeune homme vouloit il gagneroit bien davantage, car c’est le meilleur ouvrier du pays. "Vingt sous par jour, et vous les nourrissez! dit la mere en nous regardant avec attendrissement. Madame, il est ainsi, reprend le ma tre. A ces mots elle court à Emile, l’embrasse, le presse contre sou sein en versant sur lui des larines,et sans pouvoir dire autre chose que de répéter plusieurs fois : Mon fils ! ô mon fils !
Après avoir passé quelque temps à causer avec nous , mais sans nous détourner : Allons-nous-en , dit la mere à sa fille; il se fait tard , il ne faut pas nous faire attendre. Puis s’approchant d’Emile , elle lui donne nn petit coup sur la joue en lui disant : He bien! bon ouvrier, ne voulez-vous pas venir avec nous? Il lui répond d’uu ton fort triste : Je suis engagé, demandez au maître. On demande au maître s'il vent bien se passer de nous. Il répond qu il ne peut. J’ai , dit-il , de l’ouvrage qui presse et qu’il faut rendre après-demain. Comptant sur ces messieurs , j ai refusé des ouvriers qui se sont pré»
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sentes; si ceux-ci me manquent . je ne sais plus oit en prendre d’autres, et je ne pourrai rendre l’ouvrage au jour promis. La mere ne réplique rien; elle attend qu’Emile parle. Emile baisse la tète et se tait. Monsieur, lui dit-elle un peu surprise de ce silence , n’avez-vous rien à dire à cela ? Emile regarde tendrement la fille, et ne répond que ces mots : Tous voyez bien qu'il faut que je reste. Là-dessus les dames partent et nous laissent. Emile les accompagne jusqu’à la porte, les suit des veux autant qu’il péut, soupire, et revient se mettre au travail sans parler.
En chemin, la niere, piquée, parle à sa fille de la bizarrerie de ce procédé. Quoi ! dit-elle, étoit-il si difficile de contenter le maître sans être obligé de rester? et ce jeune homme si prodigue , qui verse l'argent sans nécessité . n’en sait-il plus trouver dans les occasions convenables? O maman.1 répond Sophie. à Dieu ne plaise qu’Emile donne tant de force à l'argent, qu’il s’en serve pour rompre un engagement personnel , pour violer impunément sa parole , et faire violer celle d’autrui! Je sais qu’il dédommageait aisément l’ouvrier du léger préjudice que lui causcroit son absence; mais cependant il asserviroit son ame aux richesses, il s’accoutumcroit à les mettre à la place de ses devoirs , et à croire qu’on est dispensé de tout, pourvuqu’onpaie. Emile a d’autres maniérés de penser , et j espere de n’etre pa- cause qu'il en change. Crovez- vous qu’il neluien ait rien coûté de rester? Maman, ne vousy trompez pas; c'est pour moi qu’il reste; je l'ai bien vu dans
ses yeux.
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Ce n’est pas qne Sophie soit indulgente sur les Trais soins de l’amour ; au contraire , ellé^èst impérieuse , exigeante; elle aimeroit mieux n’ètre point aimée que de l’être modérément. Elle a le noble orgueil du mérite qui se sent, qui s’estime , et qui veut être honoré comme il s’honore. Elle dédaigneroit un coeur qui ne sentiroit pas tout le prix du sien , qui ne 1 aimeroit pas pour ses vertus autaut et plus que pour ses charmes; un cœur qui ne lui préféreroit pas son propre devoir . et qui ne la préféreroit pas à tout autre chose. Elle n’a point voulu d’amant qui ne connût de loi que la sienne : elle veut régner sur un homme qu’elle n'ait point défiguré. C’est ainsi qu ayant avili les compagnons d’Ulysse, Circé les dédaigne, et se donne à lui seul, qu'elie n’a pu changer.
Mais ce droit inviolable et sacré mis à part, jalouse à l’excès de tous les siens , Sophie épie avec quel scrupule Emile les respecte, avec quel zele il accomplit ses volontés, avec quelle adresse il les devine . avec quelle vigilance il arrive au moment prescrit : elle ne veut ni qu’il retarde ni qu’il anticipe; elle veut quil soit exact. Anticiper c’est se préférer à elle ; retarder c’est la négliger. Négliger Sophie ! Cela n’arriveroit pas deux fois. L'injuste soupçon d une a failli tout perdre; mais Sophie est équitable et sait bien réparer ses torts.
Un soir nous sommes attendus ; Emile a reçu 1 ordre. On vient au-devant de nous; nous n’arrivons point. Que sont-ils devenus? Quel malheur leur est arrivé? Personne de leur part! La soirée s’écoule è nous attendre. La pauvre Sophie nous
croit mo.ts; elle se désole, elle se tourmente, elle passe la nuit a pleurer. Dès le soir on a expédié un messager pour aller s'informer de nous et rapporter de nos nouvelles le lendemain matin. Le messager
revient accompagné d’un autre de notre part, qui fait nos excuses de bouche, et dit rjue nous nous portons bien. Un moment après, nous paroissons nous-mêmes. Alors la seeue change; Sophie essuie ses pleurs, ou, si elle en verse, ils sont de rage. Son cœur altier n’a pas gagné à se rassurer sur notre vie : Emile vit , et s’est fait attendre inutilement.
A notre arrivée elle veut s'enfermer. On veut qu'elle reste ; il faut rester: mais , prenant à l'instant son parti , elle affecte un air tranquille et content qui en imposeroit à d'autres. Le pere vient au-devant dînons et nous dit : Vous avez tenu vos amis en peine ; il v a ici des gens qui ne vous le pardonneront pas aisément. Qui donc, mou papa? dit Sophie avec une maniéré de sourire le plus gracieux qu elle puisse affecter. Que vous importe, répond le pere, pourvu que ce ne soit pas vous ? Sophie ne réplique p< int , et baisse les yeux sur son ouvrage. La mere nous reçoit d'un air froid et composé- Emile embarrasse n’ose aborder Sophie. Elle lui parle la première, lui demande comment il se porte, l'invite à s’asseoir, et se contrefait si bien que le pauvre jeune homme, qui n’entend rien encore au langage des passions violentes, est la dupe de ce sang froid, et presque snr le point d’en être piqué lui-même.
Pour le désabuser je vais prendre La main de Sophie . j’y veux porter mes lèvres comme je fais quelquefois : elle la retire brusquement avec un mot de
ÉMILE. :t
monsieur si singulièrement prononcé, que ce mouvement involontaire la décele a l'instaut aux veux (l’Emile.
Sophie elle-même , voyant qu’elle s’est trahie , se contraint moins. Son sang froid apparent se change en un mépris ironique. Elle répond à tout ce qu’on lui dit par des monosyllabes prononcés d’une voix lente et mal assurée , comme craignant d’y laisser trop percer l’accent de l’indignation. Emile , demimort d’effroi, la regarde avec douleur, et tâche de l’engager à jeter les yeux sur les siens pour y mieux lire ses vrais sentiments. Sophie , plus irritée de sa confiance , lui lance un regard qui lni ôte l'envie d'en solliciter un second. Emile, interdit, tremblant , n ose plus , très heureusement pour lui, ni lui parler ni la regarder ; car, n’eùt-i] pas été coc- I l>able , s’il eut pu supporter sa colere elle ne lui eût jamais pardonné.
Voyant alors que c’c.,t mon tour, et qu’il est temps de s’expliquer , je reviens à Sophie, .le reprends sa main qu elle ne retire plus , car elle est prête à se trouver mal. .Je lui dis avec douceur : Chere Sophie , nous sommes malheureux; mais vous êtes raisonna hie et juste ; vous ne nous jugerez pas sans nous entendre : écoutez-nous. Elle ne répond rien , et je parle ainsi :
« Nous sommes partis hier à quatre heures ; il « nous étoit prescrit d’arriver à sept, et nous jue- « nous toujours plus de temps qu’il ne nous est ué- * cessaire , a!.u de nous reposer en approchant d’ici.
" Nous asion^ déjà fait les trois quarts du chemin « quand des lamentations douloureuses nous frap-
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« pent l’oreille ; elles partoient d'une gorge de la « colline ,à quelque distance de nous. Nous accou- « rons aux cris ; nous trouvons un malheureux pav- « san qui , revenant de la ville nn peu pris de viD
* sur son cheval, en étoit tombé si lourdement qu'il « s’étoit cassé la jambe. Nous trions, nous appelons « du secours ; personne ne répond : nous essayons « de remettre le blessé sur son cbeval , nous n'en « pouvons venir à bout : au moindre mouvement , le < malheureux souffre des douleurs horribles. Nous n prenons le parti d’attacher le cheval dans le bois « à l’écart ; puis , faisant un brancard de nos bras , » nous y posons le blessé , et le portons le plus dou- « cernent qu’il est possible, en suivant ses indica- « tions sur la route qu’il falloit tenir pour aller chez « lui. Le trajet étoit long ; il fallut nous reposer « plusieurs fois. Nous arrivons enlin, rendus de /a- « tigue . nons trouvons avec une surprise amere qt e « nous connoissions déjà la maison , et que ce nusé- « râble que nous rapportions avec tant de peine étoit « le même qui nous avoit si cordialement reçus le « jour de notre première arrivée ici. Dans le trouble « ou nous étions tous, nous ne nous étions poiut a reconnus jusqu’à ce moment.
« Il n’avoit que deux petits enfants. Prête à lui « en donner un troisième , sa femme lut si saisie en « le voyant arriver, qu’elle sentit des douleurs aigues « et accoucha peu d’heures apirés. Que faire en cet « état dans une chaumière écartée où I on ne pouvoit " espérer ancnn secours? Emile prit le parti ri aller « prendre le cheval que nous avions laissé dans le
* bois, de le monter, de courir à toute bride chercher
• un chirurgien à la ville. Il donna le cheval au chi- « rurgien ; et n’ayant pn trouver assez tôt une garde , « il revint à pied avec un domestique , après vous « avoir expédié un exprès ; tandis qu’embarrassé , « comme vons pouvez croire , entre un homme ayant « une jambe cassée et une femme en travail , je pré- « parois dans la maison tout ce que je pouvois pré- « voir être nécessaire pour le secours de tous les « deux.
« Je ne vous ferai point le détail du reste : ce n’est « pas de cela qu’il est question. Il étoit deux heures « après minuit avant que nous ayons eu ni l’un ni « l’autre un moment de relâche. Enfin nous sommes « revenus avant le jour dans notre asile ici proche , « où nous avons attendu l’heure de votre réveil pour « vous rendre compte de notre accident. »
Je me tais sans rien ajouter. Mais, avant que personne parle, Emile s’approche de sa maîtresse, éleve la voix , et lui dit avec pins de fermeté que je ne m’v serois attendu : Sophie , vous êtes l’arbitre de mon sort, vous le savez bien. Vous pouvez me faire mourir de douleur ; mais n’espérez pas me faire oublier les droits de l’humanité : ils me sont plus sacrés que les vôtres ; je n’y renoncerai jamais pour vous.
Sophie , à ces mots , au lieu de répondre , se leve , lui passe un bras autonr du cou, lui donne un baiser sur la joue-, puis, lui tendant la main avec une grâce inimitable, elle lui dit : Emile , prends cette main, elle est à toi. Sois, quand tu voudras, mon époux et mon maitre ; je tâcherai de mériter cet honneur.
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A peine l’a-t-elle embrassé, que le pere , enchanté , frappe des mains. en criant bis, bis; et Sophie .sans se /aire presser, lui donne aussitôt deux baisers sur l'autre joue : niais , presque au même instant , effrayée de tout ce qu’elle vient de /aire , elle se sauve dans les bras de sa mere , et cache dans ce sein maternel son visage enllamnié de honte.
Je ne décrirai point la commune joie; tout le monde la doit sentir. Après le diner, Sophie demande s’il y anroit trop loin pour aller voir ces pauvres malades. Sophie le desire, et c'est une bonue œuvre. On y va : on les trouve dans deux lits séparés ; Emile en avoit fait apporter un : ou trouve autour d’eux du monde pour les soulager. Emile v avoit pourvu. Mais an surplus tons deux sont si mal en ordre, qu'ils souffrent autant du mal-aise que de leur état. Sophie se fait donner un tablier de la bonne femme , et va la ranger dans son lit ; elle en fait ensuite autant à l'homme ; sa main douce et légère sait aller chercher tout ce qui les blesse, et faire poser plus mollement leurs membres endoloris. Ils se sentent déjà soulagés à son approche : on diroit qu elle devine tout ce qui leur fait mal. Ceite iille si délicate ne se rebute ni de la mal-propreté ni de la mauvaise odeur, et sait faire disparoitre l’une et l'autre sans mettre personue en oeuvre et sans que les malades soient tourmentés. Elle qu’on voit toujours si modeste et quelquefois si dédaigneuse, elle qui pour tout au monde n'auroit pas touche du bout du doigt le lit d'un homme, retourne et change le blessé sans aucun scrupule . et le met dans une situation plus commode pour v pouvoir rester long-
temps. Le zele de la charité -vaut bien la modestie ; ce f|u’elle fait , elle le fait si légèrement et avec tant d’adresse, qu’il se sent soulagé sans presque s’ètre apperçu qu'on l’ait touché. La femme et le mari henisseut de concert l’aimable fille qui les sert, qui les plaint, qui les console. C’est un ange du ciel que Dieu leur envoie ; elle en a la figure et la lionne grâce , elle en a la douceur et la bonté. Emile attendri la contemple en silence. Homme, aime ta compagne : Dieu te la donue pour te consoler dans tes peines , pour te soulager dans tes maux : voilà la femme.
O11 fait baptiser le nonveau-né. Les deux amants le présentent, brûlant au foud de leurs cœurs d’en donner bientôt autant à faire à d’autres. Ils aspirent au moment désiré ; ils croient y toucher : tous les scrupules de Sophie soûl levés , mais les miens viennent. Ils n’en sont pas encore où ils pensent : il faut que chacun ait son tour.
Un matin qu'ils ne se sont vus depuis deux jours , j’entre dans la chambre d’Emile une lettre à la main , et je lui dis en le regardant fixement : Que feriezvous si l’on vous apprenoit que Sophie est morte ? Il fait un grand cri, se leve en frappant des mains , et, sans dire un seul mot, me regarde d’un oeil égaré. Répondez donc , poursuis-je avec la même tranquillité. Alors, irrité de mon sang froid , il s’approche, les yeux enflammés de colere; et s’arrêtant dans une attitude presque menaçante : Ce que je ferois?... .le n’en sais rien; mais ce que je sais , c’est que je ne reverroisde ma vie celui qui me l’auroit appris. Rassurez-vous, réponds-je en souriant ,
elle vit, elle se porte bien , elle pense à vons , et nous sommes attendus ce soir. Mais allons faire un tour de promenade, et nous causerons.
La passion dont il est préoccupé ne lui permet plus de se livrer comme auparavant à des entretiens purement raisonnés; il faut l'intéresser par cette passion même à se rendre attentif à mes leçons. C'est ce que j’ai fait par ce terrible préambule ; je suis bien sûr maintenant qu’il m’écontera.
«Il faut être heureux , cher Emile ; c'est la fin de « tout être sensible; c’est le premier désir que nous « imprima la nature , et le seul qui ne nous quitte « jamais. Mais où est le bonheur? Qui le sait? Cba- « cnn le cherche , et nul ne le trouve. On use la s ie « à le poursuivre , et l’on meurt sans l’avoir atteint. « Mon jeune ami. quand à ta naissance je te pris « dans mes bras , et qu’attestant l’Etre suprême de « l’engagement que j’osai contracter je vouai mes « jours au bonheur des tiens , savois-je moi-même à « quoi je m'eugageois ? Non : je savois seulement « qu’en te rendant heureux j’étois sûr de l’être. Eu « faisant pour toi cette utile recherche , je la rendois « commune à tous deux.
« Tant que nous ignorons ce que nous devons « faire , la sagesse consiste à rester dans l’inac- « tion. C’est de toutes les maximes celle dont „ l’homme a le plus grand besoiu , et celle qu’il sait « le moins suivi -. Chercher le bonheur sans savoir « où il est , c’est s’exposer .. le fuir, c’est courir au- « tant de risques contraires qu’il y a de routes pour «s’égarer. Mais il n'appartient pas à tout le monde « de savoir ne point agir. Dans l’inquiétude ou noos
« tient 1 ardeur du bien-être, nous aimons mieux « nous tromper à le poursuivre , que de ne rien faire • pour le chercher ; et sortis une fois de la place où « nous pouvons le connoître , nous n'v savons plus « revenir.
« Avec la même ignorance, j’essavai d'éviter la « même faute. En prenant soin de toi , je résolus de " ne pas faire nn pas inutile, et de t’empêcher d’en « faire. Je me tins dans la route de la nature , en at- « tendant qu’elle me montrât celle du bonheur. Il s’est trouvé qu’elle étoit la même , et qu’en n’y » pensant pas je l’avois suivie.
■< Sois mon témoin, sois mon juge ; je ne te récu- « serai jamais. Tes premiers ans n’ont point été sa- « criliés à ceux qui les dévoient suivre ; tu as joui « de tous les biens que la nature t’avoit donnés. Des « maux auxquels elle t’assujettit , et dont j’ai pu te « garantir , tu n’as senti que ceux qui ponvoient « t’endurcir aux autres. Tu n’en as jamais souffert « aucun que pour en éviter un plus grand. Tu n'as « connu ni la haine ni l’esclavage. Libre et content , « tu es resté juste et bon ; car la peine et le vice sont « inséparables, et jamais l'homme ne devient mé- « chant que lorsqu'il est malheureux. Puisse le sou- “ venir de ton enfance se prolonger jusqu’à tes vieux « jours ! Je ne crains pas que jamais ton bon ccenr « se la rappelle sans donner quelques bénédictions « à la main qui la gouverna.
* Quand tu es entré dans l’âge de raison, je t’ai * garanti de 1 opinion des hommes ; quand ton cœur «e t devenu sensible, je t’ai préservé de l’empire « des passions. Si j'avois pu prolonger ce calme in-
« lérieur jusqu'à la Un de ta vie, j aurois mis mon « ouvrage en sûreté, et tu serois toujours heureux <> autant qu'un homme peut l’être : mais, cher Emile, « j’ai eu beau tremper ton ante dans le Styx , je n’ai « pu la rendre par-tout invulnérable ; il s’élève un « nouvel ennemi que tu n as pas encore appris à « vaincre, et dont je ne puis plus te sauver. Cet en- « nemi, c’est toi-même. La nature et la fortune t’a- « voient laissé libre. Tu ponvois endurer la misere ; « tu ponvois supporter les douleurs du corps, celles « de Taine t’étoient inconnues ; tu ne tenois à rien o qu’à la condition humaine , et maintenant tn tiens a à tous les attachements que tu t’es donnés ; en apa prenant à desirer , tu t’es rendu l’esclave de tes a désirs. Sans que rien change en toi , sans que rien a t’offense, sans que rien touche a ton être, que de a douleurs peuvent attaquer ton anie ! Que de maux a tu peux sentir sans être malade ! Que de morts tu a peux souffrir sans mourir! I u mensonge, une cra renr, un doute, peut te mettre au désespoir.
a Tu vovois au théâtre les héros, livrés à des a douleurs extrêmes, faire retentir la scene de leurs a cris insensés , s'affliger comme des femmes, pleua rer comme des enfants, et mériter ainsi les applaua dissements publics. Souviens-toi du scandale que a te causoient ces lamentations, ces cris, ces plaina tes, dans des hommes dont on ne devoit attendre a que des actes de constance et de fermeté. Quoi ! a disois-tu tout indigné, ce sont là les exemples a qu'on nous donne à suivre, les modèles qu’on a nous offre à imiter ! A-t-on peur que 1 homme ne a soit pas assez petit, assez malheureux, assez foible,
« si l’on ne vient encore encenser sa foiblesse sons la « fausse image de la vertu? Mon jeune ami, sois « plus indulgent désormais pour la scene : te voilà « devenu l’un de ses héros.
« Tu sais souffrir et mourir ; tu sais endurer la « loi de la nécessité dans les maux physiques : mais « tu n’as point encore imposé de lois aux appétits « de ton cœur ; et c’est de nos affections, bien plus «que de nos besoins, que naît le trouble de notre « vie. Nos désirs sont étendus , notre force est pres- « que nulle. L’homme tient par ses vœux à mille «choses, et par lui-même il ne tient à rieu , pas « même à sa propre vie ; plus il augmente ses atta- « chements , plus il multiplie ses peines. Tout ne fait « que passer sur la terre : tout ce que nous aimons « nous échappera tôt ou tard, et nous y tenons « comme s’il devoit durer éternellement. Quel effroi « sur le seul soupçon de la mort de Sophie! As-tu « donc compté qu’elle vivroit toujours? Ne meurt-il « personne à son âge ? Elle doit mourir, mon enfant , «et peut-être avant toi. Qui sait si elle est vivante « à présent même? La nature ne t’avoit asservi qu’à ■ une seule mort ; tu t’asservis à une seconde ; te « voilà daus le cas de mourir deux fois.
« Ainsi soumis à tes passions déréglées , que tu vas « rester à plaindre ! Toujours des privations , tou- « jours des pertes, toujours des alarmes; tu ne « jouiras pas même de ce qui te sera laissé. La crainte * de tout perdre t’empêchera de rien posséder ; pour « n’avoir voulu suivre que tes passions, jamais tu « ne les pourras satisfaire. Tu chercheras toujours « le repos, il fuira toujours devant loi ; tu seras mi-
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« sérable , et tu deviendras méchant. Et comment « ponrrois-tu ne pas l’étre, n'ayant de loi que tes « désirs effrénés ? Si tu ne peux supporter des pri- « valions involontaires , comment t’en imposeras-tu <• volontairement ? Comment sauras-tu sacrifier le « penchant an devoir, et résister à ton cœur pour « écouter ta raison? Toi qui neveux déjà plus voir « celui qui t’apprendra la mort de ta maitresse , « comment verrois-tu celui qui voudroit te l’ôter « vivante, celui qui t’oseroit dire. Elle est morte « pour toi , la vertu te sépare d’elle ? S’il faut vivre « avec elle quoi qu’il arrive, que Sophie soit mariée « ou non , que tu sois libre ou ne le sois pas, qu’elle « t’aime ou te haïsse , qu’on te l’accorde ou qu’on te
■ la refuse , n’importe, tu la veux; il la faut possé- « der à quelque prix que ce soit. Apprends-moi donc « à quel crime s arrête celui qui n’a de lois que les « vœux de son cœur, et ne sait résister à rien de ce « qu’il desire.
«Mon enfant, il n’y a point de bonheur sans « courage , ni de vertu sans combat. Le mot de -vertu « vient de force ; la force est la base de toute vertu. « La vertu n’appartient qu’à un être foible par sa « nature et fort par sa volonté ; c’est en cela seul que « consiste le mérite de l’homme juste ; et quoique « nous appellions Dieu bon , nous ne l'appelons pas « vertueux , parceqn’il n’a pas besoin d’effort pour « bien faire. Pour t’expliquer ce mot si profané, j’ai « attendu que tu fusses en état de m’entendie. Tant « que la vertu ne coûte rien à pratiquer, on a peu
■ besoin de la connoitre. Ce besoin vient quand les « passions s'éveillent : il est déjà venu pour toi.
« En t’élevant dans tonte la simplicité de la na- « ture , au lieu de te prêcher de pénibles devoirs , je « t'ai garanti des vices qui rendent ces devoirs pé- «nibles; je t’ai moins rendu le mensonge odieux « qu’inutile ; je t’ai moins appris à rendre à chacun » ce qui lui appartient, qu'à ne te soucier que de ce « qui est à toi ; je t’ai fait plutôt bon que vertueux. « Mais celui qui n’est que bon ne demeure tel qu’au- « tant qu’il a du plaisir à l'être : la bonté se brise et « périt sous le choc des passions humaines ; l’homme « qui n’est que bon n'est bon que pour lui.
« Qu’est-ce donc que l'homme vertueux ? C’est « celui qui sait vaincre ses affections ; car alors il « suit sa raison , sa conscience; il fait son devoir ; il « se tient dans l’ordre, et rien ne l’en peut écarter. « Jusqu’ici tu nétois libre qn’en apparence; tu n’a- •< vois que la liberté précaire d’un esclave à qui l’on ■> n’a rien commandé. Maintenant sois libre en effet ; « apprends à devenir ton propre maître : commande « à ton cœur, ô Emile, et tu seras vertueux.
«Voilà donc nn antre apnrenlissage à faire, et cet « apprentissage est plus pénible que le premier : car « la nature nous délivre des maux qu’elle nous im- « pose , ou nous apprend a les supporter ; mais elle « ne nous dit rien pour ceux qui nous viennent de « nous ; elle nous abandonne à nous-mêmes ; elle « nous laisse, victimes de nos passions , succomber « à nos vaines douleurs , et nous glorifier encore des « pleurs dont nous aurions dû rougir.
■ C’est ici ta première passion. C’est la seule * peut-être qni soit digne de toi. Si tu la sais régir « en homme, elle sera la derniere; tu subjugueras
Sa LIVRE V.
« toutes les autres, et tu n'obéiras qu’à celle de la « vertu.
«Celte passion n’est pas criminelle, je le sais « bien ; elle est aussi pure que les âmes qui la res- « sentent. L'honnêteté la forma ; l'innocence l'a « nourrie. Heureux amants .' les charmes de la vertu « ne font qu’ajouter pour vous à ceux de l'amour ; « et le doux lien qui vous attend n’est pas moins le b prix de votre sagesse que celui de voire altacbe- « ment. Mais dis-moi , homme sincere , cette passion «si pure t’en a-t-elle moins subjugué? t’en es-tu « moins rendu l’esclave? et si demain elle cessoit «d’être innocente, l’étoufTerois - tu des demain? « C'est à présent le moment d'essaver tes forces ; il « u'est plus temps quand il les faut emplover. Ces a dangereux essais doivent se faire loio du péril. On « ne s'exerce point an combat devant l’ennemi ; on « s y prépare avant la guerre ; on s’v présente déjà « tout préparé.
« C’est une erreur de distinguer les passions en «permises et .défendues, pour se livrer aux pre- « mieres et se refuser aux autres. Tontes sont bonnes « qnandon en reste le maître, toutes sont mauvaises « quand on s’y laisse assujettir. Ce qui nous est dé-, « fendu par la nature, c’est d’étendre nos attacbe- « inents plus loin que nos forces; ce qui nous est «défendu par la raison, c’est de vouloir ce que « nous ne pouvons obtenir ; ce qni nous est défendu « par la conscience n’est pas d’être tentés , mais de « nous laisser vaincre aux tentations. Il ne dépend « pas de nous d’avoir on de n’avoir pas des passions, « mats il dépend de nous de régner sur elles. Tous
« les sentiments que nous dominons sont légitimes , a tous ceux qui nous dominent sont criminels. Un « homme n’est pas coupable d'aimer la femme d’au- « liui , s’il tient cette passion malheureuse asservie « à la loi du devoir ; il est coupable d’aimer sa propre « femme an point d’immoler tout à cet amour.
a N’attends pas de moi de longs préceptes de moa raie ; je n’en ai qu’un seul à te donner, et celui-là a comprend tons les antres. Sois homme ; retire ton « coeur dans les bornes de ta condition. Etudie et « connois ces bornes ; quelque étroites qu’elles « soient, on n’est point malheureux tant qu’on s’v « renferme : on ne l’est que quand on veut les pas- « ser; on l’est quand, dans ses désirs insensés, on a met au rang des possibles ce qui ne l’est pas ; ou a 1 est quand on oublie son état d’homme pour s’en a forger d’imaginaires , desquels on retombe toua jours dans le sien. Les seuls biens dont la privation a coûte sont ceux auxquels on croit avoir droit., a L’évidente impossibilité de les obtenir en détache , a les souhaits sans espoir ne tourmentent point. Un « gueux n’est point tourmenté du désir d’être roi ; a un roi ne veut être dieu que quand il croit n’être a plus homme.
a Les illusions de l’orgueil sont la source de nos « plus grands maux : mais la contemplation de la a misere humaine rend le sage toujours modéré. 11 « se tient à sa place , il ne s’agite point pour en sor- « tir, il n’use point inutilement ses forces pour jouir a de ce qu’il ne peut conserver ; et les employant * toutes à bien posséder ce qu’il a , ii est en effet «plus puissant et plus riche de tout ce qu’il desirt
« de moins que nous. Etre mot tel et périssable , « irai-je me formerdes noeuds éternels sur cette terre, « où tout change, où tout passe , et dont je dispa- « roitrai demain? O Emile, ô mon fils, en te péril dant que me resteroit-il de moi ? Et pourtant il « faut que j'apprenne à te perdre : car qui sait quand « tu me seras ôté ?
« Veux-tu donc vivre heureux et sage? n'attache « ton cœur sans réserve qu’a la beauté qui ne périt « point : que ta condition borne tes désirs, que tes o devoirs aillent avant tes penchants: étends la loi •< de la nécessité aux choses morales: apprends à « perdre ce qui peut t’être enlevé; apprends à tout « quitter quand la vertu l'ordonne , à te mettie au- « dessus des évènements, à détacher ton coeur sans « qu’ils le déchirent , à être courageux dans 1 adver- « sité afin de n’étre jamais misérable, à être ferme « dans ton devoir afin de n ôtre jamais criminel. « Alors tu seras heureux malgré la fortune , et sage ■< malgré les passions. Alors tu trouveras dans la s possession même des biens fragiles une volupté « que rien ne pourra troubler; tu les posséderas « sans qu’ils te possèdent, et lu sentiras que l’homcc me, à qui tout échappe, ne jouit que de ce qu'il « sait perdre. Tu n'auras point , il est \ rai , l’illusion « des plaisirs imaginaires ; tu n auras point aussi les « douleurs qui en sont le fruit, lu gagneras beauci coup a cet échange, car ces douleurs sont fréqueu- « tes et réelles . et ces plaisirs sont rares et vains. « Vainqueur de tant d’opinions trompeuses , tu le « seras encore de celle qui donne un si grand prix à « la vie , tu passeras la tienne sans trouble et la ter-
« mineras sans effroi; tu t'en détacheras comme de « toutes choses. Que d'autres , saisis d'horreur , « pensent en la quittant cesser d’être ; instruit de « son néant tu croiras commencer. La mort est la lin « de la vie du méchant, et le commencement de celle « du juste.»
Emile m’écoute avec une attention mêlée d’inquiétude. Il craint à ce préambule queiqueconclusion sinistre. Il pressent qu’en lui montrant la nécessité d'exercer la force de Lame je veux le soumettre à ce dur exercice; et comme uc blessé qui frémit en voyant approcher le chirurgien , il croit déjà sentir sur sa plaie la main douloureuse, mais salutaire, qui l’empêche de tomber en corruption.
Incertain, troublé, pressé de savoir où j’en veux venir , au lieu de répondre, il m’interroge, mais avec crainte. Que faut-il faire ? me dit-il presque en tremblant et sans oser lever les yeux. Ce qu'il faut faire, réponds-je d’un tou ferme, il faut quitter Sophie Que dites-vous? s’écrie-t-il avec emportemeut : quitter Sophie! la quitter, la tromper, être un traître, un fourbe , un parjure!... Quoi! reprends-je en l’interrompant, c’est de moi qu’Emile craint d’apprendre à mériter de pareils noms? Non, continue-t-il avec la même impétuosité, ni de vous ni d’un autre ; je saurai , malgré vous , conserver votre ouvrage ; je saurai ne les pas mériter.
Je me suis attendu à cette première furie: je la laisse passer sans m’émouvoir. Si je n’avois pas la modération que je lui prêche, j’aurois bonne grâce à la lui prêcher! Emile me connoit trop pour me croire capable d'exiger de lui rien qui soit mal, et
il sait bien qu’il feroit mal de quitter Sophie , dan« le sens qu’il donne à ce mot. Il attend donc enliu que je m’explique. Alors je reprends mon discours.
« Crovez-vous , cher Fmilc, qu’nn homnia, en « quelque situation qu'il se trouve , puisse être plus ■< heureux que vous l’êtes depuis trois mois? Si vous «le croyez, détrompez-vous. Avant de goûter les •< plaisirs de la vie, vous en avez épuisé le bonheur. « Il n’v a rien au-delà de ce que vous avez senti. La lé- « licite des sens est passagère; l'état habituel du cœur « y perd toujours. Vousavez plus joui par l’espérance « que vous ne jouirez jamais en réalité. L’imagiua- •• tion qui pare ce qu’on desire l’abandonne dans la « possession. Hors le seul être existant par lui-même « il n’y a rien de beau que ce qui n’est pas. Si cet « état eût pu durer toujours, vous auriez trouvé le « bonheur suprême. i\Iais tout ce qui tient à l’bom- « me se sent de sa caducité; tout est fini , tout est « passager dans la vie humaine ; et quand l’état qui « nous rend heureux dureroit sans cesse , l'habitude « d’en jouir nous en ôleroit le goût. Si rien ne change « au-dehors ,1e cœur change ; le bonheur nous quitte, « ou nous le quittons.
« Le temps que vous ne mesuriez pas s’écouloit « durant votre délire. L’été huit, l’hiver s’approche. « Quand nous pourrions continuer nos courses dans « une saison si rude, on ne le souffriroit jamais. 11 « faut bien , malgré nous, changer de maniéré de « vivre; celle-ci ne peut plus durer. Je vois dans « vos yeux impatients que cette difficulté ne vous « embarrasse guère: l’aveu de Sophie et vos propres « désirs vous suggèrent un moyen facile d éviter la
» neige et de n’avoir pins de voyage à faire pour » l'aller voir. L'expédient est commode sans doute, « mais le printemps venu, la neige fond et le ma- « riage reste; il y faut penser pour tontes les saisons.
« Vous voulez éponser Sophie , et il n'v a pas cinq - mois que vous la connoissez! Vous voulez l'épon- « ser, non parcequ'elle vous convient, mais parcc- « qu'elle vonsplait; comme si l'amour ne se trom- « poit jamais snr les convenances, et que ceux qui « conm^ncent par s’aimer ne finissent jamais par se •» haïr ! Elle est vertueuse, je le sais; mais en est-ce « assez? snffit-il d'être honnêtes gens pour se couve- « nir? ce n'est pas sa vertn que je mets en doute, « c’est son caractère. Celui d’une femme se montre- « t-il en un jour? Savez-vous en combien de situations « il faut l'avoir vue [tour connoitre à fond son hu- « nienr? Quatre mois d’attachement vous répondent- « ils de toute la vie? Peut-être deux mois d'absence « vous feront-ils oublier d’elle ; peut-être un autre
• n attend-il que votre éloignement pour vous effacer « de son coeur; peut-être, à votre retour, la trouve- « vez-vous aussi indifférente que vous l’avez trouvée « sensible jusqu'à présent. Les sentiments ne dépen- « dent pas des principes; elle peut rester fort hon- « nête et cesser de vous aimer. Eile sera constante et
• fidele , je penche à le croire ; mais qui vous répond
• d'elle et qui lui répond de vous tant que vous ne «vous êtes point mis à l’épreuve? Attendrez-vous « pour cette épreuve qu elle vous devienne inutile? « Attendrez-vous pour vons connoitre que vous ne « puissiez plus vous séparer?
« Sophie n a pas dix-hnit ans , à peine en passez-
« vous vingt-deux; cet âge est celai de l'amonr, mais « non celai du mariage. Quel pere et quelle mere de « famille! Eh ! pour savoir élever des enfants, atten- « dez au moins de cesser de l’être. Savez-vous à com- « bien de jeunes personnes les fatigues de la gros-
• sesse supportées avant l’âge ont affoibli la consti- « tution, ruiné la santé, abrégé la vie? Savez-vous « combien d’enfants sont restés languissants etfoi- » blés lâute d'avoir été nourris dans un corps assez « formé? Quand la mereet l’enfant croissent à la fois, « et que la snbstance nécessaire à l’accroissement de « chacun des deux se partage, ni l’un ni l’autre n’a « ce que lui destinoit la nature: comment se peut-il
• que tous deux n’en souffrent pas? On je connois « fort mal Emile, ou il aimera mieux avoir pins « tard une femme et des enlânts robustes, que de « contenter son impatience aux dépens de leur vie « et de leur santé.
x Parlons de vous. En aspirant à l'état d’époux et « de pere , en avez-vous bien médité les devoirs? « En devenant chef de famille vous allez devenir » membre de l’état. Et qu est-ce qu'être membre de x l’état? le savez vous? Vous avez étudié vos devoirs x d'homme, mais ceux de citoven les connoissezx vous ? savez- vous ce que c est que gouvernement, xlois, patrie? Savez-vous à quel prix il vous est « permis de vivre, et pour qui vous devez mourir? x Vous croyez avoir tout appris, et vous ne savez x rien encore. Avant de prendre une place dans l'orx dre civil, apprenez à le connoitre et à savoir quel x rang vous y convient.
• Emile, il faut quitter Sophie: je ne dis pas
« l’abandonner; si vous en étiez capable, elle seroit « trop heureuse de ne vous avoir point épousé : il la « faut quitter pour revenir digne d'elle. Ne sovez « pas assez vain pour croire déjà la mériter. O com- « bien il vous reste à faire! Venez remplir cette no- « ble tâche ; venez apprendre à supporter l’absence; « venez gagner le prix de la fidélité, afin qu’à votre « retour vous puissiez vous honorer de quelque «chose auprès d'elle, et demander sa main, non « comme une grâce , mais comme une récompense. » Non encore exercé à lutter contre lui-même, non encore accoutumé à desirer une chose et à en vouloir une autre , le jeune homme ne se rend pas; il résiste, il dispute. Pourquoi se refuseroit-il au bonheur qui l’attend? Ne seroit-ce pas dédaignerla main qui lui est offerte que de tarder à l’accepter ? Qu’estil besoin de s’éloigner d’elle pour s’instruire de ce qu’il doit savoir? Et quand cela seroit nécessaire, pourquoi ne lui laisseroit-il pas , dans des nœuds indissolubles, le gage assuré de son retour? Qu’il soit son époux , et il est prêt à me suivre ; qu’ils soient unis, et il la quitte sans crainte... Vous unir pourvous quitter, cher Emile, quelle contradiction ! Il est beau qu’un amant puisse vivre sans sa maîtresse, mais un mari ne doit jamais quitter sa femme sans nécessité. Pour guérir vos scrupules, je vois que vos délais doivent être involontaires: il faut que vous puissiez dire à Sophie que vous la quittez malgré vous. Hé bien ! sovez content , et, puisque vous n'obéissez pas à la raison, reconnoissez un autre rnaitre. Vous n'avez pas oublié l’engagement
go LITRE T.
que vous ave* pris avec moi. Emile, il faut quitter
Sophie; je le veux.
A ce mot il baisse la tête, se tait, rêve un moment. et puis me regardant avec assurance, il me dit : Quand partons-nous ? Dans huit jours . lui dis-je; il faut préparer Sophie à ce départ. Les femmes sont plus foibles. on leur doit des ménagements : et cette absence n'étant pas un devoir pour elle comme pour vous . il lui est permis de la supporter avec moins de courage.
Je ne suis que trop tente de prolonger jusqu'à la séparation de mes jeunes gens le journal de leurs amours ; mais j'abuse depuis long-temps de l'indnlgence des lecteurs: abrégeons pour finir une fois. Emile osera-t-il porter aux pieds de sa maîtresse la même assurance qu'jl vient de montrer à son ami? Pour moi, je le crois: c'est de la vérité même de son amour qu'il doit tirer cette assurance. Il seroit plus confus devant elle s il loi en coùïoit moins de la quitter: il la quitteroit en coupable, et ce rôle est toujours embarrassant pour un cœur honnête: mais pluslesacril ce lui coûte, plus il s'en honore aux yenv de celle qui le lui rend pénible. Il n’a pas peur qu elle prenne le change sur le motif qui le determ ne. Il semble lui dire a chaque regard : O Sophie, lis dans mon coeur , et sois fidele ; tu n’as pas un amant sans vertu.
La fiere Sophie , de son côté , tâche de supporter avec dignité le coup imprévu qui la frappe, tlle s efforce dy paroilre insensible: mais comme elle n a pas . ainsi qu Emile , l honneur du combat et de
la victoire, sa fermeté se soutient moins. Elle pleure, elle gémit en dépit d’elle, et la frayeur d’être oubliée aigrit la douleur de la séparation. Ce n'est pas devant sou amant qu’elle pleure, ce n’est pas à lui qu’elle montre ses frayeurs, elle étoufferoit plutôt que de laisser échapper un soupir eu sa présence; c’est moi qui reçois ses plaintes , qui vois ses larmes , qn’elie affecte de prendre pour confident. Les femmes sont adroites et savent se déguiser: plus elle murmure en secret contre ma tyrannie, plus elle est attentive à me flatter; elle sent que sou sort est dans mes mains.
Je la console, je la rassure , je lui réponds de son amant, ou plutôt de son époux : qu’elle lui garde la même fidélité qu’il aura pour elle, et dans deux ans il le sera, je le jure. Elle m’estime assez pour croire que je ne veux pas la tromper. Je suis garant de chacun des deux envers l’autre. Leurs cœurs , leur vertu, ma probité, la confiance de leurs parents: tout les rassure. Mais que sert la raison contre la foiblesse? Ils se séparent comme s’ils ne dévoient plus se voir.
C’est alors que Sophie se rappelle les regrets d'Eucharis, et se croit réellement à sa place. Ne laissons point, durant l’absence, réveiller ces fantasques amours. Sophie, lui dis-je un jour, faites avec Emile un échange de livres. Donnez-lui votre Télémaque afin qu’il apprenne à lui ressembler; et qu’il vous donne le Spectateur, dont vous aimez la lecture. Etudiez-y les devoirs des honnêtes femmes , et songez que dans deux ans ces devoirs seront les vôtres Cet échange plait à tous deux, et leur douue de la
g* LITRE V.
confiance. Enfin vient le triste jonr , il faut se séparer.
Le digne pere de Sophie, avec lequel j'ai tont concerté . m embrasse en recevant mes adieux puis , nie prenant à part . il me dit ces mots d'un ton grave et d'un accent nn peu appuyé : c J'ai tont fait pour vous « complaire : je sa vois qne je traitois avec nn homme « d honneur : il ne me reste qu'un mot à vous dire. - Souvenez-vous que votre eieve a signé son contrat « de mariage sur la bouche de ma fille. »
Quelle di/ference dans la contenance des deux amants .' Emile , impétueux. ardent . agite . hors de lui , pousse des cris, verse des torrents de pleurs sur .'es mains dn pere. de ia raere. de la fille, embrasse en sanglottant ton? les .t-os de la maison .et répété mille fois les méit es chc-ses avec nn desordre qui fieroit rire en tonte antre occasion. Sophie, morne, pâle, l’œil elemt . le regard sombre, reste en repos . ne dit rien .ne plcme point , ne voit personne . pas même Emile. Ii a beau lui prendre les mains, la presser dans se.- bras: elle reste immobile, insensible a ses pleurs . à ses caresse- . a tout ce qu'il fait . il est dej b parti p.our elle. Combien cet objet est pins touchant que la plainte importune et les regrets bruyants de son amant ! Il le vo.t . il le sent . il en est navre : je l'entraine avec peine: si je ,e lais-e encore nn moment, il ne vaudra pins partir. Je suis charmé qn il emporte avec iui cette triste image. Si jamais il est tente d'oublier ce qu'il doit à Sophie, en la lni rappelant telle quil la vit an moment de son départ il faudra qn il ait le coenr bien aliéné si je ne le ramene pas à elle.