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Voltaire à Ferney

J'avoue que les jésuites me damneront; mais Dieu, qui n'est ni jésuite, ni janséniste, ni calviniste, ni anabaptiste, ni papiste, me sauvera.

( Voltaire, lettre à M. Tronctiin, de Lyon, 8 décembre 1760.)

L'avènement de Voltaire à la royauté morale ne date ni de la Henriade, ni de Charles Xll , ni de Zaïre , ni du Siècle de Louis XIV, ni même de sa tragédie de Mahomet ; il date de son installation à Ferney. C'est à partir de ce moment que, renonçant à sa vie purement littéraire, se faisant à la fois

agriculteur, manufacturier, commerçant, armateur, etc., il devient « le roi Voltaire. >» Ses grandes œuvres ne seront pas des livres, mais des actions , et il fera faire au genre liumain tout entier un pas immense dans les voies de la justice et de la lumière.

Le sentiment populaire et même la haine de ses ennemis ne s'y sont pas trompés: ils l'ont appelé, avec admiration ou colère, le patriarche de Ferney; ce nom lui restera.

Toute la partie de, sa vie qui a précédé, depuis sa naissance jusqu'à l'âge de soixanteet-un ans, n'importe que parce qu'on y peut voir de quelle manière, par sa propre nature et par les circonstances, il fut préparé à jouer un rôle de cette importance.

C'est en 1755 qu'eut lieu son installation à Ferney. Il venait de traverser la période la plus douloureuse de sa vie : quatre ans plus tôt , il avait failli mourir de chagrin au moment où M^^^ ^^ Ghâtelet lui fut enlevée d'une manière si tragique. Mais rappelons les faits principaux de la vie de Voltaire, faits qui certainement furent les préludes de tout ce que nous verrons par la suite.

Fils , comme on sait , d'une femme de beaucoup d'esprit et d'un père qui avait été notaire et trésorier du roi, il entra, ses étu-

des achevées, cliez un procureur ; il s'initia très vite aux détails de la procédure, et nous verrons que toute sa vie il s'en souviendra parfaitement. Le jeune légiste reparaîtra dans les grands procès où vont être vaincus juridiqnement le fanatisme et la barbarie. Une brouille avec son père le força de quitter Paris. Grâce aux recommandations d'un parrain fort répandu dans le monde, l'abbé de Gbâteauneuf, il vécut pendant près de deux ans de château en château ; il so lia ainsi d'amitié avec ce que la noblesse d'alors comptait de plus illustre. Cette pérégtination, pour lui fort instructive, fat suivie d'un séjour en Hollande ; il apprit là ce que peut le commerce pour la grandeur d'un peuple. Il fut enchanté de ce qu'il vit à Amsterdam, et nous verrons bien que l'habile négociant de Ferney avait su profiter de son séjour dans ce riche pays. A peine rentré à Paris , il se vit , pour le plus léger des prétextes , emprisonné onze mois à la Bastille ; après quoi il dut quitter de nouveau la France et se réfugier en Angleterre. Il y resta trois ans ; il apprit à Londres des choses fort nouvelles pour un jeune Français de ce temps-là.

Ce qui lui plaisait surtout dans ce pays , et ce qu'il désirait voir s'étendre à d'autres

contrées, ce fat cette liberté de la presse; ce fut ce parlement, où huit cents personnes avaient le droit de parler en public et de soutenir les droits de la nation ; ce fut la loi du jury, le droit accordé à tout citoyen d'avoir un avocat pour le défendre ; ce fat le respect de la propriété , le respect des personnes. A Londres , la fantaisie des ministres et même du monarque était impuissante à faire arrêter un citoyen sans rintervention préalable de la justice et de la loi.

« Gela s'appelle des prérogatives, disaitil , et en effet , c'est une très grande et très heureuse prérogative , par dessus tant de nations, d'être sûr en vous couchant que vous vous réveillerez le lendemain avec la même fortune que vous possédiez la veille; que vous ne serez pas enlevé des bras de votre femme et de vos enfants , au milieu de la nuit, pour être conduit dans un donjon ou dans un désert. . . »

Ce qu'il admira encore, ce fut la Société Royale de Londres , composée des savants anglais les plus illustres. Dans cette assemblée Robert Boyle avait exposé ses découvertes, Harvey avait démontré la circulation du sang , Wren et Wallis exposaient leurs

savants calculs , Halley ses découvertes astronomiques , Newton faisait connaître la loi sublime qui règle la marche des mondes ; le roi, le peuple ne dédaignaient pas de choisir dans cette société leurs plus importants dignitaires. Par toute l'Europe, les savants , les philosophes, les grands inventeurs languissaient dans la pauvreté et l'humiliation, et plus souvent encore étaient persécutés; mais il voyait à Londres:

Newton , directeur des monnaies et membre du parlement ; Locke, à la tête du bureau du commerce ; Addisson, ministre ; Prior, ambassadeur ; Steele, membre du parlement ; Wanbruck, membre du parlement , etc.

Lorsque, trente ans plus tard , Voltaire écrira, à Ferney, le Dictionnaire Philosophique et ses brochures politiques, nous verrons si le souvenir lui était resté présent de ce qull avait vu de l'autre côté de la Manche.

De retour en France et obligé de se cacher à Rouen , puis à Déville , il y reprend ses travaux littéraires ; mais de plus en plus la littérature tourne avec lui à la philosophie pratique, à l'action: ses œuvres en apparence les plus littéraires sont

-iodes machines de guerre contre le vieux monde. Cependant on peut dire que jusqu'ici Voltaire n'est encore qu'un taquin , un gamin , un écolier de génie ; mais , à Ferney, nous le verrons, en possession de toute sa force, attaquer corps à corps le fanatisme, la féodalité, et finalement les vaincre. Au moment de sa vie où nous sommes arrivés, il vient de donner Zdire ; le succès fat un des plus grands qu'il y ait jamais eu au théâtre. Cette œuvre fat comme le signal d'une révolution dans la vie de Voltaire : c'est l'époque de sa liaison avec M™« du Chatelet. Une seule femme, il l'a dit lui-même, lui avait fait perdre quelques heures dans sa jeunesse : c'était M™o de Villars. Son amitié pour M^^^ du Chatelet ne fit que le pousser au travail : elle avait le goût des mathématiques , il se livra avec elle à l'étude des sciences , à l'astronomie, à la physique et à la chimie. Ils s'enfermèrent ensemble dans une charmante vallée, entre Lorraine et Champagne, au château de Cirey, et ils y restèrent treize ans, c'est-à-dire jusqu'à la mort de My^^ du Chatelet. Mais il y eut pour Voltaire plus que la mort d'une compagne : il sut à ses derniers moments qu'elle aimait Saint- Lamhert. On peut voir dans les mémoires

de Lonchamp, valet de chambre de Voltaire, cette cruelle tragédie.

Trahi de ce côté, malade , croyant à sa fin prochaine, sans cesse menacé ou de la Bastille ou d'un nouvel exil , il se trouvait, s'il continuait son œuvre, n'avoir point en Europe de plus puissant appui que le roi de Prusse, Frédéric II ; celui-ci, par les lettres les plus pressantes, les plus amicales, l'engageait à venir se fixer près de lui. Voltaire se décida enfin à partir. On sait ce que lut pour lui ce séjour à Berlin : âlcine-Frédéric ne tarda pas à se changer en Denis-le- Tyran. Voltaire vit à Postdam une de ses œuvres brûlées par la main du bourreau , on lui vola par ordre du roi ses manuscrits , son argent, et il y fut mis en prison. Après trois ans de ces persécutions, il revint en France plus accablé qu'au départ ; il était malade et se réfugia quelque temps à Plombières ; puis , autant pour fuir le monde que pour travailler à son grand ouvrage : Essai sur l'Esprit et les Mœurs des Nations , il s'enferma quelques mois dans l'abbaye de Senones, près du tranquille et aimable dom Galmet , qui avait réuni là une des bibliothèques les plus riches du monde en documents historiques. Mais où aller au sortir de là? La France lui était fermée , il venait

de s'enfuir de la Prusse, certaines influences politiques lui rendaient l'Angleterre fort douteuse , l'Europe lui était véritablement fermée. C'est alors que , malgré tout , reprenant courage et se remettant à l'œuvre, il eut l'incroyable idée de se créer à lui-même un royaume. Une circonstance imprévue vint d'ailleurs lui rendre quelque sécurité et quelque confiance en luimême. Etant allé à Lyon , où le duc de Richelieu lavait appelé pour une entrevue, il y reçut du public un si brillant accueil , surtout au théâtre , on y fit éclater une telle joie de sa présence , il fut si pressé, si applaudi de la foule , de telles acclamations éclatèrent sur son passage , qu'il vit bien que la France est le vrai pays du bon sens. Ce qui le combla de joie dans son propre triomphe, ce fut de voir quels progrès l'esprit public avait faits en faveur de la philosophie.

A la vérité, M. le cardinal de Tencin, archevêque de Lyon, fut indigné de ces ovations décernées à l'illustre voyageur, mais celui-ci s'en soucia peu.

Le roi et le royaume savaient donc sa rentrée en France ; cependant l'ordre de repartir, qu'il avait redouté d'abord, ne venait pas. En efîet, il n'avait point été pro-

nonce contre lui de sentence d'exil. Il reprenait donc bon courage ; toutefois il laissa bien voir que son projet n'était pas de revenir à Paris, mais de s'établir dans quelque retraite la plus solitaire possible.

Mais où trouver cette retraite? Jl chercha quelque temps dans les Vosges ; il ne voulait, disait-il, qu'un abri pour y mourir en paix ; s'il ne mourait pas, un désert au milieu des Alpes lui suffisait pour fonder sa royauté spirituelle.

S'il vivait, il sentait bien qu'après avoir si longtemps écrit , il allait maintenant agir. Cesserait-il de croire pour cela à l'influence de la parole sur les sociétés humaines ? Ne croirait-il plus à la puissance du livre ? Il allait , au contraire, écrire plus que jamais ; et quant aux livres, écoutez de quelle manière il en parlera tout- à- l'heure dans le Dictionnaire Philosophique :

« Vous méprisez les livres, vous dont toute la vie est employée dans les vanités de l'ambition et dans la recherche des plaisirs ou dans l'oisiveté ; mais songez que tout l'univers connu n'est gouverné que par des livres, excepté les nations sauvages, n

Il allait, en redoublant par son exemple

l'activité de l'Europe, en émancipant le commerce et l'industrie, en créant même des industries nouvelles, faire entrer la littérature, elle aussi dans, des voies dont elle était fort deshabituée. C'est à Ferney qu'il écrivit ses romans, ses contes en vers, ses pamphlets politiques et religieux, et enfin ses plaidoyers dans les procès qui resteront sa vraie gloire. Citons cette note en faveur des serfs du Jura :

Nouvelle requête au roi et à son conseil pour les habitants de Longe haumois , Morez , Morbier, Belle-Fontaine, les Rousses, Bois-d'Amont, etc., en Franche-Comté.

Sire,

Douze mille sujets mouillent encore de leurs larmes les pieds de votre trône. Les habitants de Longchaumois sont prêts à servir Votre Majesté, en faisant de leurs mains, à travers les montagnes, le chemin que Votre Majesté projette de Versoix et delà route de Lyon en Franche-Comté ; ils ne demandent qu'à vous servir. Le chapitre de Saint- Claude, ci-devant couvent des Bénédictins, persiste à vouloir qu'ils soient ses esclaves.

Ce chapitre n'a point de titres pour les réduire en servitude, et les suppliants en ont pour être libres. Le chapitre a pour lui une prescription d'environ cent années. Les suppliants ont en leur faveur le droit naturel et des pièces authentiques déjà produites devant Votre Majesté.

Il s'agit de savoir si ces actes authentiqiies doivent relever les suppliants de la faiblesse et de l'ignorance qui ne leur ont pas permis de les faire valoir, et si la jouissance d'une usurpation pendant cent années communique un droit au chapitre contre les suppliants. La loi étant incertaine et équivoque sur ce point, les habitants susdits ne peuvent recourir qu'à Votre Majesté , comme au seul législateur de son royaume ; c'est à lui seul de fixer, par un arrêt solennel, l'état de douze mille personnes qui n'en ont point.

Votre Majesté est seulement suppliée de considérer à quel état pitoyable une portion considérable de ses sujets est réduite:

1° Lorsqu'un serf du chapitre passe pour être malade, l'agent ou le fermier du chapitre commence par mettre à la porte la veuve et les enfants et par s'emparer de tous les meubles. Cette inhumanité seule dépeuple la contrée.

2° L'intérêt du chapitre à la mort de ces malheureux est tellement visible , que voici ce qui arriva le mois d'avril dernier et qui mérite d'être mis sous les yeux de A'otre Majesté:

Le chapitre, en qualité d'héritier, est tenu de payer le chirurgien et l'apothicaire. Un chirurgien de Morez, nommé Nicod, demanda, au mois d'avril, son paiement à l'agent du chapitre. L'agent répondit ces propres mots:

« Loin de vous payer, le chapitre devrait vous punir ; vous avez guéri , l'année dernière , deux serfs dont la mort aurait valu 2,000 écus à mes maîtres. »

Nous avons des témoins de cet horrible propos, nous demandons à en faire la preuve.

Nous ne voulons point fatiguer Votre Majesté par le récit avéré de cent désastres qui font frémir la nature ; d'enfants à la mamelle abandonnés et trouvés morts sous le scellé de leur père ; de filles chassées de la maison paternelle, où elles avaient été mariées, et mortes dans les environs au milieu des neiges; d'enfants estropiés de coups par les agents du chapitre, de peur qu'ils n'aillent demander justice. Ces récits trop vrais déchireraient votre cœur paternel.

Nous sommes enfermés entre deux chaînes de montagnes, sans aucune communication avec le reste de la terre. Le chapitre ne nous permet pas même des armes pour nous défendre contre les loups, dont nous sommes environnés. Nous avons vu, l'hiver dernier, nos enfants dévorés sans pouvoir les secourir ; nous restons en proie au chapitre de Saint-Claude et aux bêtes féroces. Nous n'avons que Votre Majesté pour nous pro-

Ge qui précède nous montre dans quelle vie nouvelle va entrer l'auteur de Zaïre ; mais n'anticipons point: racontons dans leur ordre les principaux évéHements de cette existence du patriarche , et surtout gardons-nous bien à l'avenir de confondre la première et la seconde phase de la vie du grand réformateur. Sa grande action,

comme celle de Socrate , eut ses temps de préparation. Le Socrate dont se moqae Aristophane n'est point du tout le Socrate dont nous parleront plus tard Platon et Xénophon. Des rêveries métaphysiques , dont se moque avec tant de raison l'auteur des Nues^ Socrate en était venu enfin au bon sens dans sa vieillesse. Le patriarche de Ferney n'en vint pas seulement au bon sens ; il fut , comme aucun homme ne l'avait été avant lui , animé d'un invincible sentiment de justice. A force d'expérience et de malheurs , désintéressé de luimême , il n'aura plus d'autre souci que le salut général.

Nous sommes en 1755, Voltaire a soixanteet-un ans ; le voici établi dans un vaste domaine , formé de plusieurs seigneuries achetées par lui et s'étendant sur les territoires de France , de Savoie , de Genève et de Suisse. Le voici donc habitant à la fois deux royaumes et deux républiques. Il eût fallu , pour l'exiler désormais, l'entente de toutes les puissances.

Ce magnifique domaine, unique au monde parla beauté inexprimable de sa situation et par cet avantage de faire son seigneur citoyen de quatre nations, était composé des seigneuries de Ferney, de Tourney, de Mourion et d'une jolie maison de campagne située sur le territoire de Genève, au bord du lac, et qu'il appela les Délices.

La position était inexpugnable: on ne brûlait plus les philosophes ; il n'avait plus à craindre que le poignard de quelque fanatique; mais il y songea peu; il était d'ailleurs entouré et gardé comme un roi. Le voilà donc devenu un grand seigneur terrien, enraciné, en quelque sorte, dans le sol de quatre puissances ! Je suis de toutes les nations, écrivait-il. Pour la première fois il éprouve la joie de se sentir tout-à-fait libre ; il peut agir, parler. Il n'a guère écrit jusqu'ici qu'au nom de la philosophie, mais sa voix va devenir celle de tous les muets de ce monde, la voix des paysans, la voix des serfs. Il sera, au centre de l'Europe, le laboureur roi; aussi quelle joie de cette installation! Chevaux, bœufs, moutons , charrues , chariots , il achète, sème, plante, défriche, bâtit tout un village ; il fait venir des colons, crée des manufactures. Le voici dans sa sphère de créateur et de réformateur : il

fait des plans, donne des ordres, voit la nature elle-même se transformer sous ses yeux : un désert se change en une colonie laborieuse et prospère. C'est pour lui l'aurore d'une existence nouvelle, existence heureuse qui lui permet de donner carrière à toutes ses facultés; c'est la vie humaine dans toute sa plénitude, et c'est pour cette vie, dit-il, que l'homme est né. Quand Dieu créa Adam, il le mit dans un heau jardin , ut operaretur eum^ pour qu'il le cultivât.

Son bonheur, son enthousiasmée éclatent dans toutes ses paroles ; on le dirait rajeuni. Il écrite Thiriot : « Je me suis fait maçon, charpentier, jardinier... »

Puis il ajoute en riant : « Nous sommes occupés, M°»« Denis et moi, à faire bâtir des loges pour nos amis et pour nos poules. Nous faisons faire des carrosses et des brouettes; nous plantons des orangers et des oignons, des tulipes et des carottes. Nous manquons de tout. Il faut fonder Garthage... Ma maison est dans le territoire de Genève, et mon pré dans celui de France : il est vrai que j'ai à l'autre bout du lac une maison qui est tout-à-fait suisse...»

Il l'invite à venir passer au moins un an aux bords de son lac : « Vous y serez , lui dit-il avec la gaîté d'un jeune homme,

alimenté, désaltéré, rasé, porté de Prangin aux Délices, des Délices à Genève, à Morges, qui ressemble à la situation de Gonstantinople; à Monrion, qui est ma maison près Lausanne ; vous y trouverez partout bon vin, bon visage d'hôte. . ., etc., etc. »»

Le voici , plus que jamais , redevenu poète :

Liberté l liberté ! ton trône est en ces lieux !

Qu'il est doux d'employer le déclin de son âge, Comme le grand Virgile occupa son printemps ! Du beau lac de Mantoue il aimait le rivage, 11 cultivait la terre et chantait ses présents.

C'est la cour qu'on doit fuir, c'est aux champs

[ qu'il faut vivre.

Dieu du jour, Dieu des vers, j'ai ton exemple à

[ suivre :

Tu gardas les troupeaux, mais c'était ceux d'un roi; Je n'aime les moutons que quand ils sont à moi. L'arbre qu'on a planté rit plus à notre vue Que le parc de Yersaille et sa noble étendue.

Dans son enthousiasme il crée, en jouant, une littérature nouvelle, celle de ses charmants contes en vers et en prose: Le Pauvre Diable^ les Chevaux et les Anes^ le Russe à Paris, Micromégas^ Jeannot et Colin, etc.

Il crée le style de ses admirables Epîtres :

En vain sur son crédit un délateur s'appuie, Sous son bonnet carré, que ma main jette à bas, Je découvre, en riant, la tête de Midas. J'honore Diderot, malgré la calomnie ; Ma voix parle plus haut que les cris de l'envie. Les échos des rochers qui ceignent mon désert Répètent après moi le nom de d'Alembert.

On le voit écrire plus tard à M™^ du Deffand :

« Si j'osais, je me croirais sage , tant je suis heureux. Je n'ai vécu que du jour où j'ai choisi ma retraite ; tout autre genre de vie me serait insupportable. Paris vous est nécessaire, il me serait mortel ; il faut que chacun reste dans son élément. Je suis très fâché que le mien soit incompatible avec le vôtre

» J'ai de très vastes possessions que je

cultive Ma destinée était de finir entre

un semoir, des vaches et des Genevois

» Voilà ma vie , madame , telle que vous l'avez devinée : tranquille et occupée, opulente et philosophique , et surtout entièrement libre. »

C'était de quoi faire mourir les envieux.

Que pensaient de cette vie heureuse Fréron, Boyer, Berthier, La Beaumelle, Maupertuis, les frères Pompignan et les jésuites Nonotte et Patouillet ? Qu'en pensait-on à Versailles ? Que pensaient tous ceux qui s'étaient réjouis de ce que, vraisemblablement, il n'aurait bientôt plus un coin de terre pour se réfugier en Europe ? La joie de voir ses ennemis confondus, le triomphe de la philosophie en sa personne entraient pour une grande part dans son bonheur. Il avait, en ellet, quelque droit d'être fier, celui qui avait fait proclamer souveraines, par l'opinion publique, la Raison et la Justice, celui qui, pour la première fois, donnait à l'Europe le spectacle d'un citoyen libre : libre dans ses actions et dans sa parole. Et ce n'est pas ici la liberté de parole accordée à celui dont la pensée est esclave , c'est l'affranchissement de l'esprit humain , c'est la proclamation de l'autorité suprême de l'âme. — Que l'on comprenne bien ceci , et que l'on s'explique comment la gloire de Voltaire est restée si grande au milieu des clameurs qu'a soulevées son œuvre !

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