‹ Voltaire à FerneyChapitre 3 sur 3 · DEO EREXIT VOLTAIRE · texte numérisé non relu

DEO EREXIT VOLTAIRE

ces trois mots seront gravés au portail de

l'église de Ferney. 11 ne se contenta pas de bâtir cette église , il y prêcha quelquefois. L'évêque d'Annecy voulut l'en empêcher ; mais Voltaire plaida et confondit l'évêque, en produisant un ancien titre, par lequel les seigneurs de Ferney avaient le droit d'admonester leurs vassaux à l'église.

Pendant qu'il bâtissait Ferney, il dut se tenir aux Délices. Mais tout allait vite avec lui , et la nouvelle maison ne tarda pas à être en état de le recevoir.

« La maison des Délices , disait-il , est jolie et commode. L'aspect en est charmant ; il étonne et ne lasse point. C'est d'un côté le lac de Genève, c'est la ville de l'autre. Le Rhône en sort à gros bouillons et forme un canal au bas de mon jardin ; la rivière d'Arve, qui descend de la Savoie, se précipite dans le Rhône. Plus lom, on voit encore une autre rivière. Cent maisons de campagne, cent jardins riants , ornent les bords du lac et des rivières. Dans le lointain s'élèvent les Alpes , et, à travers leurs précipices, on découvre vingt lieues de montagnes couvertes de neiges éternelles. >»

Malgré les splendeurs d'une telle situation, Voltaire se plut toujours mieux à

Ferney, parce qu'il était là au milieu de sa colonie d'artisans et de laboureurs , qui l'adoraient. Il leur bâtissait des maisons à mesure que leur nombre augmentait ; il leur prêtait , pour s'établir, de l'argent sans intérêt. Il leur avait donné une église , un théâtre, une école ; il leur donna bientôt aussi un hôpital. Sa maison était comme une maison bénie, et toute créature, autour de lui , semblait être dans un monde enchanté.

En 1771, tout le pays de Gex fut en proie à la famine ; le seul village de Ferney fut épargné. Voltaire fit venir de Sicile du blé qu'il distribua à tous ses colons pour un prix au-dessous de celui du prix d'achat. Aussi ces braves gens, dont il faisait la joie, ne savaient quels témoignages lui donner de leur reconnaissance. A sa fête, le jour de Saint-François, c'étaient par tout le village des jeux, des illuminations, des feux d'artifice. Les jeunes gens se formaient en compagnies militaires et le venaient saluer, musique en tête , aux cris de : « Vive monsieur de Voltaire ! »

Les dimanches, ils venaient danser dans son château. Ils y trouvaient , dit le fidèle secrétaire Wagnière, toutes sortes de rafraîchissements. Il venait les voir dan-

ser, les excitait et partageait la joie de ces colons, qu'il appelait ses enfants. Les jeunes gens du village firent faire une médaille d'or avec le portrait de M. de Voltaire, et cette médaille fut donnée pour prix à celui qui montra le plus d'adresse à l'exercice au fusil. Ses bontés s'étendaient Lien au-delà de ses domaines. Pour n'eu citer ici qu'un exemple , rappelons qu'après la bataille de Rosback, il écrivit à son banquier de Berlin de donner de sa part aux officiers français blessés et prisonniers l'argent dont ils auraient besoin.

Quel noble emploi de la fortune !

« Il faut être économe dans sa jeunesse , disait-il ; on se trouve dans sa vieillesse un fonds dont on est surpris. C'est le temps où la fortune est le plus nécessaire , c'est celui où je jouis , et après avoir vécu chez des rois, je me suis fait roi chez moi. »

Tout ce qu'il y avait d'illustre en Europe voulut le visiter dans ses domaines , et il avait quelquefois à sa table plus de trente convives ; mais rarement paraissait-il au

- ^8milieu d'eux : il restait au travail , qu'il aimait de plus en plus. Son bonheur, sa vraie récréation , c'était de voir agir sous ses yeux ses artisans et laboureurs ; il n'était intraitable qu'aux paresseux et aux mendiants.

Le travail est mon Dieu , tiii seul régit le monde ; Il est l'âme de tout

Ceux qui l'avaient vu autrefois, au milieu du luxe de Cirey, étaient étonnés de la simplicité royale et champêtre de sa maison. Tout y peignait l'abondance, l'hospitalité, le goût des arts ; mais tout y était simple. Etait-on dans une ferme ? était-on chez un prince ? on ne l'aurait su dire. Ce qu'il y avait de certain , c'est qu'on était dans un lieu unique au monde.

Le musicien Grétry, qui le vint voir, rend compte ainsi de sa visite :

« Tout m'enchantait dans ce lieu charmant : les parterres, les bosquets , les animaux les plus rustiques me semblaient différents sous un tel maître. — Il semblait avoir transféré à Ferney le centre de la France. La correspondance continuelle qu'il entretenait avec les gens de lettres

était le journal qui l'instruisait chaque jour des mouvements de la capitale. »

Lekain écrivait aussi de Ferney :

«* C'est, en vérité, le plus touchant spectacle et même le plus intéressant. . . On compte aujourd'hui dans le petit canton de Ferney 1,300 habitants des deux sexes , tous très hien occupés, bien logés, bien nourris, vivant en paix et priant Dieu, dans leur différente communion, de conserver les jours de leur fondateur ; leurs vœux sont trop justes pour ne pas être exaucés, et véritablement M. de Voltaire jouit de la meilleure santé, en protestant toujours qu'il se meurt, et qu'il n'a que quarante-huit heures à vivre ... Il vient de faire des vers à la reine, qui sont charmants et d'une fraîcheur inconcevable pour son âge... Voilà, monsieur, tout ce que je puis vous faire parvenir de plus intéressant sur le patriarche de notre littérature et le bienfaiteur de l'humanité. Le plus bel ornement de sa colonie serait sans doute sa figure en marbre, posée au milieu de ses jardins , et je ne conçois pas pourquoi MM. les Encyclopédistes, embarrassés du lieu où ils en feront l'inauguration, ne nous l'envoient pas à Ferney : ce serait Lycurgue au milieu des Spar-

liâtes, ou bien Abraham au milieu de ses enfants. >> (Lettre inédite.)

Ecoutons maintenant ie prince de Ligne:

« Il fallait le voir à Ferney, animé par sa belle et brillante imagination, distribuant, jetant l'esprit, la saillie à pleines mains, en prêtant à tout le monde , porté à voir et à croire le beau et le bien, abondant dans son sens, y faisant abonder les autres , rapportant tout ce qu'il écrivait à tout ce qu'il pensait, faisant parler et penser ceux qui en étaient capables , donnant des secours à tous les malheureux, bâtissant pour de pauvres familles, et bonhomme dans la sienne , bonhomme dans son village, bonhomme et grand homme tout à la fois :

réunion sans laquelle on n'est jamais complètement ni l'un ni l'autre, car le génie donne plus d'étendue à la bonté et la bonté plus de naturel au génie. >»

Au milieu de cette vie heureuse, croit-on qu'il ne va plus songer qu'à ses propres plaisirs et ne reprendre la plume que pour les amusements et pour la gloire littéraire ?

Nullement, car 11 y a des malheureux, et il faut que sa voix se fasse entendre pour eux; il y a des bourreaux, il faut qu'il les flétrisse; il y a des jugements iniques, il faut qu'il les fasse casser; il y a des victimes, il faut qu'on les réliabilite. A peine est-il installé à Ferney, qu'il publie une Requête à tous les magistrats du royaume : ce n'est plus en son nom, ce n'est plus au nom de la philosophie, qu'il parle, mais au nom de paysans opprimés :

« La portion la plus utile du genre humain, celle qui vous nourrit, crie du sein de la misère à ses protecteurs :

» Vous connaissez les vexations qui nous arrachent si souvent le pain que nous préparons pour nos oppresseurs mêmes. La rapacité des préposés à nos malheurs n'est pas ignorée de vous. Vous avez tenté plus d'une fois de soulager le poids qui nous accable, et vous n'entendez de na)us que des bénédictions, quoique étouffées par nos sanglots et par nos larmes.

» Nous payons les impôts sans murmure, taille, tailion, capitations, double vingtième, ustensiles, droits de toute espèce, impôts sur tout ce qui sert à nos chétifs habillements, et enfin la dîme à nos curés de tout

ce que la terre accorde à nos travaux, sans qu'ils entrent en rien dans nos frais. Ainsi au bout de l'année tout le fruit de nos peines est anéanti pour nous. Si nous avons un moment de relâche, on nous traîne aux corvées à deux ou trois lieues de nos habitations, nous, nos femmes, nos enfants, nos bêtes de labourage, également épuisées et quelquefois mourant pêle-mêle de lassitude sur la route. . .

» Tous ces détails de calamités accumulées sur nous ne sont pas aujourd'hui l'objet de nos plaintes. Tant qu'il nous restera des forces nous travaillerons : il faut ou mourir ou prendre ce parti.

» C'est aujourd'hui la permission de travailler pour vivre, et pour nous faire vivre, que nous vous demandons. Il s'agit de la quadragésime et des fêtes. »

Au dix-septième siècle, cette loi du chômage était respectée du peuple et assez généralement suivie. Mais au dix-huitième siècle, il y eut quelques résistances çà et là, ou tout au moins quelques hésitations. Les curés se récrièrent contre les progrès de l'irréligion. De pauvres gens furent traînés en prison, enlevés à leurs familles et ruinés à jamais, pour avoir donné quelques^ soins

à leurs maigres récoltes au jour de la Purification, de la Visitation, ou de Saint-Mathias et de Saint-Barnabe.

Il s'agissait aussi du carême dans la Requête à tous les magistrats. Il n'y avait pas encore bien des années que des malheureux avaient été condamnés à mort pour avoir mangé un morceau de vieux lard, plutôt que de se laisser mourir de faim. Mais laissons la parole à celui qui prit la noble tâche de parler au nom de tant d'infortunés :

« Tous nos jours sont des jours de peine. L'agriculture demande nos sueurs pendant la quadragésime comme dans les autres saisons. Notre carême est de toute l'année. E^i- 11 quelqu'un qui ignore que nous ne mangeons presque jamais de viande? Hélas ! il est prouvé que si chaque personne en mangeait , il n'y en aurait pas quatre livres par mois pour chacune. Peu d'entre nous ont la consolation d'un bouillon gras dans leurs maladies. On nous déclare que , pendant le carême, ce serait un grand crime de manger un morceau de lard rance avec notre pain bis. Nous savons même qu'autrefois , dans quelques provinces , les juges condamnaient au dernier supplice ceux :iui , pressés d'une faim dévorante , auraient

mangé en carême un morceau de cheval ou d'autre animal jeté à la voirie... »

Puis il ajoute en note :

Copie de l'arrêl sans appel , 'prononcé par le grand-juge des moines de Saint-Claude, le 28 juillet 1629 :

« Nous, après avoir vu toutes les pièces » du procès , et de l'avis des docteurs en » droit , déclarons ledit Guiliou , écuyer , » dûment atteint et convaincu d'avoir, le 31 » du mois de mars passé , jour de samedi , » en carême, emporté des morceaux d'un >> cheval jeté à la voirie, dans le pré de » cette ville, et d'en avoir mangé le 1^'^ d'a- » vril. Pour réparation de quoi, nous le » condamnons à être conduit sur un écha- » faud , qui sera dressé sur la place du » marché , pour y avoir la tête tran- » chée, etc. »

C Suit le procès-verbal de l'exécution. )

Voltaire a dit lui-même : « Après avoir vécu chez des rois ( allusion à son séjour en Prusse ), je me suis fait roi chez moi; je jouis... »

Mais jouir, pour lui , c'était faire du bien aux hommes, c'était agir ; aussi , son acti-

vite s'était-elle augmentée avec le temps : chaque année semblait lui apporter des facultés nouvelles.

« Il semblait , dit son secrétaire Wagnière, que le travail fût nécessaire à sa vie. Jja plupart du temps nous travaillious dix-huit à vingt heures par jour. Il dormait fort peu et me faisait lever plusieurs fois la nuit. »

Pour commencer , nous le trouvons plaidant pour six pauvres gentilshommes , dépouillés de leur patrimoine , dans leur minorité, par les Pères de la compagnie de Jésus, dirigée alors par le père Fesse, qui la représenta en justice ; il fait rentrer dans leurs biens ces gentilshommes , et il écrit à Helvétius :

« Voilà une bonne victoire de philosophe. Je sais bien que frère Groust cabalera, que frère Berthier m'appellera athée ; mais je vous répète qu'il ne faut pas plus craindre ces renards que les loups de jansénistes, et qu'il faut hardiment chasser aux hôtes puantes. Ils ont beau hurler que nous ne sommes pas chrétiens , je leur prouverai bientôt que nous sommes m.eilleurs chré-

tiens qu'eux. « Je leur montrerai ma foi >) par mes œuvres avant qu'il soit peu. >»

Ailleurs, il dit : « Je deviens Minos dans ma vieillesse , je punis les méchants. »

Ce procès gagné, il plaide de nouveau contre un curé de son voisinage, qui avait , dans une affaire de femme, assassiné le fils d'un habitant de Ferney. Dans un mémoire adressé au lieutenant criminel du pays de Gex, au nom du père de la victime, il disait, après avoir rendu compte de l'assassinat : « Ce prêtre eut l'audace, le lendemain , de célébrer la messe et de tenir son Dieu entre ses mains meurtrières. >» Mais ce qui l'indigne , c'est que les complices de l'assassin , payés par lui et aidés par lui dans leur coup de main nocturne , sont décrétés , « et celui qui les a corrom- » pus , qui les a armés , qui les a conduits, >» qui a frappé avec eux , n'est qu'ajourné , » parce qull est prêtre et qu'il a des pro- » lecteurs... » Ce prêtre fut condamné aux galères.

Voltaire a encore un autre procès ; mais ce n'est plus lui qui attaque : il est accusé par son propre curé , à qui il bâtissait une église , d'avoir, pour la construction même de cette église , usurpé un pied'et demi du

cimetière, et d'avoir fait abattre un ancien calvaire en bois pour bâtir le portail. Ce gu'il y avait de plus grave, c'est qu'une couturière, amie du curé, témoignait avoir entendu M. de Voltaire donner l'ordre aux ouvriers d'abattre le calvaire , en leur disant : Otez-moi cette potence !

Voltaire, sur ce grief, écrit à son avocat à Dijon : « Je suis bien aise de vous dire que cette croix de bois, qui sert de prétexte aux petits tyrans noirs de ce petit pays de Gex, se trouvait placée tout juste vis-à-vis le portail de l'église que je fais bâtir , de façon que la tige et les deux bras l'offasquaient entièrement , et qu'un de ces bras, étendu juste vis-à-vis le frontispice de mon château, figurait réellement une potence , comme le disaient les charpentiers. On appelle potence^ en terme de l'art, tout ce qui soutient des chevrons saillants ; les chevrons qui soutiennent un toit avancé s'appellent potences; et quand j'aurais appelé cette figure potence , je n'aurais parlé qu'en bon architecte. >»

Il gagna son procès, rit beaucoup et fit si bien , que le curé de Ferney devint son ami et lui servit de piqueur dans sa chasse aux bêtes puantes.

P'Argental , à quelques jours de là, féli-

cite Voltaire de ce que ses procès sont enfin terminés. — Gomment , mes procès terminés ! répond- il ; Dieu m'en préserve !

Mais nous arrivons à 1762 , Voltaire a soixante-huit ans ; ce qui le préoccupe en ce moment , c'est une horrible procession de pénitents qui a lieu tous les ans à Toulouse, en mémoire d'un massacre de quatre mille huguenots exécutés dans cette ville, dix ans avant la Saint-Barthélémy, en 1562. L'année 1762 se trouvait être Tannée séculaire , et l'on parlait de la céléhrer par des fêtes solennelles , que nous avons vu se renouveler en 1862. Voltaire en frémissait d'avance et s'apprêtait à flétrir cette ville. Pour préparer plus dignement cette fête , le parlement de Toulouse commença par condamner à la corde un ministre protestant , dont tout le crime était d'avoir fait au désert quelques baptêmes et quelques mariages. Mais cet acte barbare n'était qu'un prélude : le 9 mars, le même parlement fait expirer sur la roue un protestant nommé Jean Galas, négociant honorable, accusé par les pénitents blancs d'avoir, dans sa soixanteneuvième année, étranglé un fils de vingthuit ans, parce que ce fils, disait-on, était à la veille de se convertir à la religion catholique.

Un tel crime était-il possible ? On ne connaissait que deux exemples clans l'histoire de pères accusés d'avoir tué leurs fils pour la religion, et encore ces deux exemples étaient-ils tirés de la Vie des Saints. Voltaire dresse une enquête , écrit à Toulouse, prend connaissance des pièces, réinterroge les témoins , confronte les rapports et réussit à constater ce qui suit aux yeux de l'Europe attentive :

Jean Galas, âgé de soixante-huit ans (1), exerçait la profession de négociant à Toulouse depuis plus de quarante années, et était reconnu de tous ceux qui ont vécu avec lui pour un bon père. Il était protestant , ainsi que sa femme et tous ses enfants, excepté un, qui avait abjuré l'hérésie, et à qui le père faisait une petite pension. Il paraissait si éloigné de cet absurde fanatisme qui rompt tous les liens de la société, qu'il approuva la conversion de son fils Louis Calas, et qu'il avait depuis trente ans chez lai une servante zélée catholique, laquelle avait élevé tous ses enfants.

Un des fils de Jean Galas, nommé Marc-

Ci) Ces détails, sauf un très petit nombre de suppressions, aujourd'hui sans importance , sont empruntés à Voltaire lui-même.

Antoine, était un homme de lettres : il passait poar un esprit inquiet, sombre et violent. Ce jeune homme ne pouvant réussir ni à entrer dans le négoce, auquel il n'était pas propre, ni à être reçu avocat, parce qu'il fallait des certificats de catholicité qu'il ne put obtenir, résolut de finir sa vie et fit pressentir ce dessein à un de ses amis ; il se confirma dans sa résolution par la lecture de tout ce qu'on a jamais écrit sur le suicide.

Enfin, un jour, ayant perdu son argent au jeu, il choisit ce jour-là même pour exécuter son dessein. Un ami de sa famille et le sien, nommé Lavaisse, jeune homme de dix-neuf ans, connu par la candeur et la douceur de ses mœurs, fils d'un avocat célèbre de Toulouse, était arrivé de Bordeaux la veille (12 octobre 1761) ; il soupa par hasard chez les Galas. Le père, la mère, Marc- Antoine, leur fils aîné, Pierre, leur second fils, mangèrent ensemble. Après le souper on se retira dans un petit salon ; Marc-Antoine disparut: enfin, lorsque le jeune Lavaisse voulut partir, Pierre Galas et lui , étant descendus, trouvèrent en bas, auprès du magasin , Marc-Antoine en chemise, pendu à une porte, et son habit plié sur le comptoir ; sa chemise n'était pas seulement

dérangée , ses cheveux étaient bien peignés , il n'avait sur le corps aucune plaie , aucune meurtrissure.

Les cris de douleur et de désespoir du père et de la mère furent entendus des voisins. Lavsiisse et Pierre Galas, hors d'euxmêmes, coururent chercher des chirurgiens et la justice.

Pendant qu'ils s'acquittaient de ce devoir, pendant que le père et la mère étaient dans les sanglots et dans les larmes, le peuple de Toulouse s'attroupe autour de la maison. Ce peuple est superstitieux et emporté ; il regarde comme des monstres ses frères qui ne sont pas de la même religion que lui. C'est à Toulouse qu'on solennise encore tous les ans, par une procession et des feux de joie, le jour où l'on y massacra quatre mille citoyens hérétiques, il y a deux siècles.

Quelque fanatique de la populace s'écria que Jean Galas avait pendu son propre fils Marc-Antoine. Ge cri répété fut unanime en un moment ; d'autres ajoutèrent que le mort devait le lendemain faire abjuration, que sa famille et le jeune Lavaisse l'avaient étranglé par haine contre la religion catholique. Le moment d'après on n'en douta plus ; toute la ville fut persuadée que c'est

un point de religion chez les protestants qu'un père et une mère doivent assassiner leur fils dès qu'il veut se convertir. Les esprits , une fois émus, ne s'arrêtent point. On imagina que les protestants du Languedoc s'étaient assemblés la veille; qu'ils avaient choisi, à la pluralité des voix , un bourreau de la secte ; que le choix était tombé sur le jeune Lavaisse ; que ce jeune homme, en vingt-quatre heures, avait reçu la nouvelle de son élection et était arrivé à Bordeaux pour aider Jean Calas, sa femme et leur fils Pierre, à étrangler un ami, un fils, un frère !

Le capitoul de Toulouse, excité par ces rumeurs et voulant se faire valoir par une prompte exécution , fit une procédure contre les règles et les ordonnances. La famille Galas, la servante catholique, Lavaisse, furent mis aux fers.

On publia un monitoire non moins vicieux que la procédure. On alla plus loin : Marc-Antoine Galas était mort calviniste et, s'il avait attenté sur lui-même, il devait être traîné sur la claie ( d'après les lois d'alors sur la mort volontaire) : on l'inhuma avec la plus grande pompe dans l'église do Saint-Etienne, malgré le curé , qui protestait contre cette profanation.

Il y a dans le Languedoc quatre confré-

ries de Pénitents : la blanche , la bleue , la grise et la noire. Les confrères portent un long capuce avec un masque de drap percé de deux trous pour laisser la vue libre. Les confrères blancs firent à Marc- Antoine Galas un service solennel , comme à un martyr. Jamais aucune église ne célébra la fête d'un martyr véritable avec plus de pompe. Mais cette pompe fut terrible : on avait élevé au-dessus d'un magnifique catafalque un squelette qu'on faisait mouvoir, et qui représentait Marc-Antoine Galas tenant d'une main une palme et de l'autre la plume dont il devait signer l'abjuration de l'héréaie, et qui évrivait en effet Tarrêt de mort de son père.

Alors il ne manqua plus au malheureux qui avait attenté sur soi-même que la canonisation : tout le peuple le regardait comme un saint , quelques-uns l'invoquaient, d'autres allaient prier sur sa tombe, d'autres lui demandaient des miracles , d'autres contaient ceux qu'il avait faits.

Quelques magistrats étaient de la confrérie des Pénitents blancs. Dès ce moment la mort de Jean Galas parut infaillible.

Ge qui surtout prépara son supplice, ce fut l'approche de cette fête singulière , que les Toulousains célèbrent tous les ans en

mémoire d'un massacre de quatre mille

huguenots On dressait dans la ville

l'appareil de cette solennité : cela même allumait encore l'imagination échauffée du peuple. On disait publiquement que l'échafaud sur lequel on rouerait les Calas serait le plus grand ornement de la fête. On disait que la Providence amenait ellemême ces victimes , pour être sacrifiées à notre sainte religion. Vingt personnes ont entendu ces discours et de plus violents encore.

Treize juges s'assemblèrent tous les jours pour terminer le procès. On n'avait , on ne pouvait avoir aucune preuve contre la famille, mais la religion trompée tenait lieu de preuve. Six juges persistèrent longtemps à condamner Jean Calas , son fils et Lavaisse à la roue , et la femme de Jean Calas au bûcher. Sept autres, plus modérés, voulaient au moins qu'on examinât. Les débats furent réitérés et longs. Un des sept juges modérés (par un scrupule dont le motif l'honorait ) crut devoir se récuser, et Jean Calas fut condamné à la majorité d'une seule voix.

Il paraissait impossible que Jean Calas, -vieillard de soixante-huit ans , qui avait depuis longtemps les jambes enflées et fai-

bJes, eût seul étranglé et pendu un fils âgé de vingt-huit ans, qui était d'une force au-dessus de l'ordinaire ; il fallait absolument qu'il eût été assisté dans cette exécution par sa femme , par son fils Pierre Galas , par Lavaisse et par la servante. Ils ne s'étaient pas quittés un seul moment le soir de cette fatale aventure. Mais cette supposition était encore aussi absurde que l'autre ; car comment une servante, zélée catholique, aurait- elle pu souffrir que des huguenots assassinassent un jeune homme élevé par elle , pour le punir d'aimer la religion de cette servante ? Gomment Lavaisse serait-il venu exprès de Bordeaux pour étrangler son ami , dont il ignorait la conversion prétendue? Gomment une mère tendre aurait-elle mis les mains sur son fils ? Gomment tous ensemble auraient-ils pu étrangler un jeune homme aussi robuste qu'eux tous sans un combat long et violent , sans des cris affreux qui auraient appelé tout le voisinage, sans des habits déchirés?

Il était évident que , si l'infanticide avait pu être commis , tous les accusés étaient également coupables , parce qu'ils ne s'étaient pas quittés d'un moment; il était évident que le père seul ne pouvait l'être , et

cependant l'arrêt condamna ce père seul à expirer sur la roue.

Le motif de l'arrêt était aussi inconcevable que le reste. Les juges gui étaient décidés pour le supplice de Jean Galas persuadèrent aux autres que ce vieillard faible ne pourrait résister aux tourments, et qu'il avouerait , sous les coups des bourreaux, son crime et celui de ses complices. Us furent confondus quand ce vieillard , en mourant sur la roue, prit Dieu à témoin de son innocence.

D'absurdités en absurdités, après le supplice du père, on condamna le fils , Pierre Calas, au bannissement. Mais on commença par le menacer dans son cachot de le traiter comme son père, s'il n'abjuiait pas sa religion. C'est ce que ce jeune homme atteste par serment.

Pierra Calas, en sortant de la ville, rencontra un abbé convertisseur qui le fit rentrer dans Toulouse. On l'enferma dans un couvent de dominicains , et là on le contraignit à remplir toutes les fonctions de la catholicité.

On ei leva les filles à la mère ; elles furent enfermées dc.ns un couvent. Cette femme, presque arrosée du rang de son mari , ayant tenu son fils aîné mort entre

ses bras, voyant l'autre banni, privée de ses filles, dépouillée de tout son bien, était seule dans le monde, sans pain, sans espérance.

L'innocence une fois constatée par les preuves les plus irréfragables , plus de repos pour Voltaire, plus de philosophie, plus de travaux littéraires : il faut quil réhabilite la mémoire du supplicié , qu'il casse ce jugement , qu'il rende l'honneur à sa veuve , à leurs autres fils , à ses filles,

et qu'il les réintègre dans ses biens!

N'est-ce pas assez , juste ciel ! d'avoir perdu leur père? Les Calas sont sans asile, sans secours et sans pain ; il vient à leur aide. En leur nom et à ses frais , il en appelle au conseil d'Etat pour la révision du procès ; il écrit et surtout fait agir pour eux auprès des ministres , auprès du roi, auprès de madame de Pompadour. Il écrit en leur nom , se subst tue d'âme, de cœur, d'activité, à cette famille malheureuse ; il est à la fois comme la femme et les fils et les filles de (îalas ; mais il est surtout le vengeur de l'innocence. C'est dans ce sentiment qu'il puise sa force, son intrépidité. Pas d'autre occupation pendant trois ans que de sauver les Calas. Dans cet inter-

valle , il ne lui échappe pas un sourire , qu'il ne se le reproche comme un crime. Du reste, pas de polémique, pas un mot dur, pas une raillerie contre les juges , pas même d'éloquence : son style ne fut jamais si simple. Son cœur s'est brisé , les larmes ont coulé de ses yeux en écrivant telle page ; ailleurs peut-être ses mains ont frémi de colère ; mais il se contient, parle bas, cache son génie, craint d'ofîenser quelqu'un : il ne veut que sauver cette famille éperdue. Avec la patience d'une mère qui défend ses enfants, il explique comment les huit juges qui ont voté la mort de Calas ont pu se tromper ; mê lie dans sa correspondance avec ses amis, il ne les accuse pas. Il écrit à d'Argental , le 21 juin : « Jd suis persuadé de plus en plus de l'innocence des Calas et de la en elle bonne foi du parlement de Toulouse , qui a rendu le jugement le plus mique sur les indices les plus trompeurs. >» 11 fait taire sa propre pensée ; il pourrait accabler le parlement de Toulouse, il ne le fait pas. Ce n'est pas un succès d'éloquence qu'il lui faut : c'est la vie, c'est l'honneur des Calas.

Le spectacle de madame Calas mourante de l'excès de son malheur ouvre le cœur dQ

Voltaire au plus grand sentiment de pitié qui soit entré jamais dans un cœur d'homme : il lui fait commencer à soixantehuit ans une nouvelle vie , celle de la commisération active pour les malheureux et les opprimés.

Il ne cherche plus le sublime et le trouve presque à chaque mot qu'il prononce ou écrit. Qu'on lise sa correspondance à cette époque, si l'on veut avoir le spectacle d'un grand cœur défendant une cause sainte.

Il écrit , dès le 27 mars, à d'Argental :

«Vous me demanderez peut-être pourquoi je m'intéresse si fort à ce Galas qu'on a roué : c'est que je suis hommp. , c'est que je vois tous les étrangers indignés , c'est que tous vos ofQciers suisses protestants disent qu'ils ne combattront pas de grand cœur pour une nation qui fait rouer leurs frères sans aucune preuve.

» Je me suis trompé sur le nombre des juges dans ma lettre à M. de la Marche. Ils étaient treize ; cinq ont constamment déclaré Galas innocent. S'il avait eu une voix de plus en sa faveur , il était absous. A quoi tient donc la vie des hommes ? à quoi tiennent les plus horribles supplices ? Quoi ! parce qu'il ne s'est pas trouvé un sixième

juge raisonnable, on aura fait rouer un père de famille ! on l'aura accusé d'avoir pendu son propre fils, tandis que ses quatre autres enfants crient qu'il était le meilleur des pères ! Le témoignage de la conscience de cet infortuné ne prévaut-il pas sur l'illusion de huit juges animés par une confrérie de Pénitents blancs qui a soulevé les esprits de Toulouse contre un calviniste ? Ce pauvre homme criait sur la roue qu'il était innocent ; il pardonnait à ses juges , il pleurait son fils, auquel on prétendait qu'il avait donné la mort. Un dominicain , qui l'assistait d'office sur l'échafaud, dit qu'il voudrait mourir aussi saintement qu'il est mort. Il ne m'appartient pas de condamner le parlement de Toulouse, mais enfin il n'y a eu aucun témoin oculaire ; le fanatisme du peuple a pu passer jusqu'à des juges prévenus. Plusieurs d'entre eux étaient Pénitents blancs ; ils peuvent s'être trompés. N'est-il pas de la justice du roi et de sa prudence de se faire au moins représenter les motifs de l'arrêt ? Cette seule démarche consolerait tous les protestants de l'Europe et apaiserait leurs clameurs. Avons-nous besoin de nous rendre odieux ? Ne pourriez-vous pas engager M. le comte de Choiseul à s'informer de cette horrible aventure,

qui déshonore la nature humaine ? Soit que Galas soit coupable, soit qu'il soit innocent , il y a certainement , d'un côté ou d'un autre, un fanatisme horrible, et il est utile d'approfondir la vérité. »

Le 4 avril , il écrit à Damilaville :

« Jamais, depuis le jour de la Saint-Bar- Ihélemy, rien n'a tant déshonoré la nature humaine. »

Le même jour, dans sa stupeur, il dit à d'Argental :

« Rit-on encore à Paris ? >>

Quelques jours plus tard il a la fièvre et reste au lit.

Mais le 11 juin il écrit de nouveau à d'Argental :

« Je me jette réellement à vos pieds et à ceux de M. le comte de Ghoiseul. La veuve Galas est à Paris, dans le dessein de demander justice : l'oserait-elle si son mari eût été coupable ? Elle est de l'ancienne maison des Montesquieu par sa mère (ces Montesquieu sont de Languedoc ) ; elle a des sentiments dignes de sa naissance et au-dessus de son horrible malheur. Elle a vu son

fils renoncer à la vie et se pendre de désespoir, son mari accusé d'avoir étranglé son fils, condamné à la roue et attestant Dieu de son innocence en expirant; un second fils, acccusé d'être complice d'un parricide, banni, conduit à une porte de la ville et reconduit par une autre porte dans un couvent ; ses deux filles enlevées ; elle-même enfin interrogée sur la sellette, accusée d'avoir tué son fils, élargie, déclarée innocente et cependant privée de sa dot. Les gens les plus instruits me jurent que la famille est aussi innocente qu'infortunée. Enfin, si, malgré toutes les preuves que j'ai, malgré les serments qu'on m'a faits, cette femme avait quelque cliose à se reprocher, qu'on la punisse; mais si c'est, comme je le crois, la plus vertueuse et la plus malheureuse femme du monde, au nom du genre humain, protégez-la I que M. le comte de Choiseul daigne l'écouter! Je lui fais tenir un petit papier, qui sera son passe-port pour être admise chez vous. >»

Le 9 juillet, il écrit à un négociant de Marseille :

« Mandez-moi , monsieur, je vous en conjure, si la veuve Galas est dans le besoin. »

Et il ajoute :

« C'est renoncer à l'humanité que de traiter une telle aventure avec indiflérence. >>

26 juillet , à Damilaville :

« Uhorreur de Toulouse m'occupe

plus que l'impertinence sulpicienne. Je vous demande en grâce de faire imprimer les pièces originales (du procès). M. Diderot peut aisément engager quelque libraire à faire cette bonne œuvre. Il nous paraît que ces pièces nous ont déjà attiré quelques partisans. Que votre bon cœur rende ce service à la famille la plus infortunée ! Voilà la véritable philosophie. >»

Le 31 juillet , au même :

« Est-il possible qu'on n'imprime pas à Paris les mémoires des Galas ! Eh bien ! en voilà d'autres : lisez et frémissez. »

Le 7 août, à d'Argental :

« Il faut que de bouche en bouche

on fasse tinter les oreilles du chancelier ; qu'on ne lui donne ni repos, ni trêve ; qu'on lui crie toujours: Calas! Calas!»

Le 21 septembre, au marquis de Chauvelin : «Cette affaire devient importante; elle

intéresse les nations et les religions. Quelle satisfaction le parlement de Toulouse pourra-t-il jamais faire à une veuve dont il a roué le mari, et qu'il a réduite à la mendicité, avec deux filles et trois garçons, qui ne peuvent plus avoir d'état?»

Le 9 janvier 1763, à l'occasion de la nouvelle année, il trouve quelques moments pour écrire à son vieil ami Cideville ; il lui parle aussi de l'affaire Galas et de l'appel en révision :

« Je soupire, lui dit-il, après le jugement, comme si j'étais parent du mort. ■->

Sa passion lui fait trouver le ton et les raisons qui conviennent pour émouvoir chacun. C'est ainsi qu'il fait dire au ministre Ghoiseul: «Voilà déjà sept familles (protestantes) qui sont sorties de France effrayées par l'afiaire Calas. Avons-nous donc trop de manufacturiers et de cultivateurs?» Avec quel soin il encourage les avocats, juges, rapporteurs !

11 écrit à d'Argental , le 19 février :

« On m'a mandé que l'affaire des Calas avait été rapportée par M. de Crosne , et qu'il a très bien parlé. Je vous assure que l'Europe a les yeux sur cet événement. »

Mais les choses ne vont point assez vite au gré de son impatience :

« Le sang me Lout sur les Galas. Quand la révision sera-t-elle donc ordonnée ? »

Et six jours seulement après cette lettre , il écrit encore :

" Eh bien ! a-t-on enfin rapporté rafîaire des Galas? »

Enfin , le 7 mars ( notons la date : c'était l'avant-veille du jour anniversaire du supplice de Jean Galas ), l'affaire est rapportée au conseil d'Etat par M. de Grosne , et l'on prononce la révision du jugement de Toulouse.

« Il y a donc de la justice sur la terre , il y a donc de l'humanilé ! >> s'écrie Voltaire. ( Lettre à Damila^ille, 15 mars. )

A. M. de Grosne :

« Monsieur, » Vous vous êtes couvert de gloire.. . les philosophes doivent vous chérir, et les intolérants mêmes doivent vous estimer. . . »

Voici cette révision obtenue ! il s'agit maintenant de faire casser le jugement de Toulouse.

L'attention était plus que jamais fixée sur ce procès, lorsque parut un livre qui , en quelques jours, se trouva miraculeusement dans toutes les mains. C'était, au sujet des Galas , l'apparition de l'esprit nouveau des nations , mais esprit venu du fond de l'histoire. Pas une créature opprimée qui n'y fît entendre sa voix pour enseigner aux hommes la tolérance et la pitié. La puissance de ce livre venait de sa douceur. Toute plume tomba des mains , tout fit silence avec respect pour écouter cette voix nouvelle et sacrée. La religion allait donc revenir sur la terre, le commerce recommencer entre Dieu et les hommes ! La bonne nouvelle circulait de houche en bouche parmi les malheureux , surtout parmi les protestants , si persécutés alors. Tous lisaient avec respect le saint livre.

Le titre était très simple, il portait seulement : Traité sur la Tolérance ; Tauteur n'avait pas mis son nom , mais le nom de Voltaire retentissait aux quatre vents de la terre. Princes , monarques , peuples le lisaientaumilieu d'une acclamation immense.

Et ce livre, ce long cri du cœur, cette voix de la conscience éclatait pour sauver les Galas ! pour sauver non seulement les Galas, mais pour arracher tous les innocents

à venir aux barbaries de la superstition et de l'ignorance. On crut entendre la mère de tous les opprimés , parlant en leur nom à la famille humaine et implorant pour eux justice et pitié.

Voltaire apparut là ce qu'il était véritablement : souverain pontife de la raison et de la justice. Aussi, à ce moment, le respect est immense pour sa personne et son nom. Plus d'ennemis ! Toute gloire s'incline devant cette gloire ; Rousseau oflre de se réconcilier avec lui.

Les moins dignes des hommes en sont pour quelques instants renouvelés de cœur. Palissot , dans ce miracle , en vient à respecter les philosophes. Fréron lui-même , rougissant de son rôle , fait proposer au défenseur des Galas ( par l'intermédiaire du libraire Panckoucke) une trêve de quelques mois.

Quelle vengeance pour Voltaire ! Emporter ses ennemis dans le tourbillon de son bon cœur, et leur donner, par cette contagion de magnanimité , le meilleur moment de leur vie ! Amis , ennemis , tout était heureux de son propre bonheur , et l'humanité tout entière se sentit, grâce à lui, bénie.

Diderot , qui s'était fait par fanfaronnade

le héros de l'incrédulité , redevient naïf et enfant devant un tel spectacle :

« Quand il y aurait un Christ, disait-il, je vous assure que Voltaire serait sauvé. »

Par ces paroles, sans y songer, Diderot replaçait le défenseur des Galas dans la vraie tradition chrétienne. Le dévoûment du patriarche pour cette malheureuse famille rendait plus vraisemblable à ses yeux la légende de l'Homme-Dieu.

Il faut ajouter que Voltaire lui-même se servait de l'autorité du Christ contre les hypocrites et les persécuteurs ; que, par une interprétation nouvelle de la légende évangélique, il préparait peut-être dans les religions chrétiennes une réforme que d'autres temps devaient voir s'accomplir. Il s'écrie tout-à-coup dans un moment pathétique:

« Si vous voulez ressembler à Jésus-Christ, soyez martyrs et non pas bourreaux. »

Quelle révolution dans ces paroles ! et que nous voilà loin du Christ tyrannique du moyen-âge ! . . .

Le livre de Voltaire fit le tour du mcnde; Franklin, quelques années plus tard , écrit d'Amérique :

« Le Traité de Voltaire sur la Tolérance a pro-

duit sur le bigotisme un effet si subit et si grand , qu'il l'a presque détruit. »

L'histoire des Galas est exposée tout entière dans ce livre ; ils devenaient ainsi sacrés. Conserver un seul doute sur leur innocence, c'eût été se mettre en dehors de toutes les lois divines et humaines. L'issue du jugement devenait donc certaine.

Voltaire allait donner au dix-huitième siècle sa plus belle journée.

Grâce à lui, la conscience avait triomphé chez tous. Son âme, pleine du feu sacré, eut quelques jours cette joie suprême de ne sentir aucune résistance. Il goûta ce honheur, que lui seul a connu , d'avoir mis un instant l'unanimité sur la terre: l'unanimité de la raison et de la justice !

« Le jour arriva, dit-ii lui-même, où l'innocence triompha pleinement... Tous les juges, d'une voix unanime , déclarèrent la

famille innocente, tortionnairement et abusivement jugée par le parlement de Toulouse. Ils réhabilitèrent la mémoire du père. Ils permirent à la famille de se pourvoir devant qui il appartiendrait pour prendre ses juges à partie , et pour obtenir les dépens, dommages et intérêts que les magistrats toulousains auraient dû oJBfrir d'euxmêmes.

» Ce fut dans Paris une joie universelle: on s'attroupait dans les places publiques , dans les promenades ; on accourait pour voir cette famille si malheureuse et si bien justifiée; on battait des mains en voyant passer les juges , on les comblait de bénédictions. Ce qui rendait encore ce spectacle plus touchant, c'est que ce jour, 9 mars, était le jour même où Galas avait péri par le plus cruel supplice. «

Les magistrats eux-mêmes , on le voit , prenaient part avec l'Europe entière à cet enthousiasme. On ne reverra une telle joie en ce monde qu'au jour où tombera la Bastille.

Nous sommes ici au moment qui doit placer Voltaire au rang des plus grands hommes. Quoi qu'on fasse à l'avenir contre lui, cette journée , bénie du monde entier,

lui conservera le respect et la reconnaissance des peuples.

Avoir fait un seul jour la joie du monde, cela ne s'oublie jamais , et c'est à ce signe précisément que se connaissent les âmes souveraines.

Celte joie d'un retour momentané vers la justice malheureusement dura peu : le fanatisme ne tarda pas à relever la tête. L'affaire C4alas n'était pas encore terminée, lorsque éclata ( toujours dans le Languedoc) un nouveau procès criminel contre un protestant de Castres, accusé d'avoir noyé sa fille, que des religieuses , disait-on , avaient convertie.

Voici les détails :

« Un feudiste de Castres , nommé Sirven, avait trois filles. Comme la religion de cette famille était la prétendue réformée, on enlève entre les bras de sa femme la plus jeune de leurs filles. On la met dans un

couvent, on la fouette pour lui mieux apprendre son catéchisme ; elle devient folle, elle va se jeter dans un puits , à une lieue de la maison de son père. Aussitôt les zélés ne doutent pas que le père, la mère et les sœurs n'aient noyé cette enfant. Il passait pour constant , chez les catholiques de la province, qu'un des points capitaux de la religion protestante est que les pères et mères sont tenus de pendre , d'égorger ou de noyer tous leurs enfants qu'ils soupçonneront d'avoir quelque penchant pour la religion romaine.

^> L'aventure de la fille noyée parvient à Toulouse... On décrète Sirven, sa femme et ses filles. Sirven , épouvanté , n'a que le temps de fuir avec toute sa famille malade. Ils marchent à pied, dénués de tout secours, à travers des montagnes escarpées , alors couvertes de neige. Une de ses filles accouche parmi les glaçons , et , mourante , elle emporte son enfant mourant dans ses hras; ils prennent enfin leur chemin vers la Suisse. » ( Voltaire , Lettre à Damilaville.)

Où vont-ils? sinon vers le lieu sacré devenu l'asile de tous les malheureux (comme autrefois l'Eglise ) ? Ils vont à Ferney.

« Le même hasard qui m'amena les en-

fants de Calas veut encore que les Sirven s'adressent à nDoi. Figurez-vous, mon ami, quatre moutons que des boucliers accusent d'avoir mangé un agneau; voilà ce que je vis. Il m'est impossible de vous peindre tant d'innocence et tant de malheurs... >>

Arrivés à Ferney, la première nouvelle qu'ils apprirent, c'est que le père et la mère sont condamnés au dernier supplice, et que les deux sœurs , déclarées également coupables, sont bannies à perpétuité ; que leur bien est confisqué, et qu'ils ne leur reste plus rien au monde que l'opprobre et la misère.

Pour les sauver, ils n'y avait qu'un moyen, c'était qu'ils retournassent au milieu même des juges de Toulouse purger leur contumace et se présenter, afin d'être jugés en personne; mais, qui assurait que la mort ne serait pas de nouveau prononcée ! Pouvait-on espérer que les parlements céderaient toujours à la voix de Voltaire ? Déjà ils parlaient de l'atteinte portée à leurs prérogatives par ces appels à l'opinion publique et à l'autorité royale. Voltaire craignait , de son côté, que l'attention publique ne refusât de le suivre deux fois de suite sur un même terrain.

Il y avait d'ailleurs un autre écueil, très grave en ce siècle : Sirven avait peu d'esprit ; il était si faible de tête, si abattu par son malheur, qu'il ne faisait plus que pleurer ; à peine en pouvait-on tirer les éclaircissements nécessaires à sa propre défense. Il était donc à craindre que l'on s'intéressât peu à un homme qui savait si mal se recommander de sa propre personne. On sent l'inquiétude de Voltaire de ce côté : il écrit à son avocat , M. Elle de Beaumont, qui avait plaidé pour les Calas et qui devait défendre aussi la cause de Sirven: « Vous ne trouverez peut-être pas dans ce malheureux père de famille la même présence d'esprit, la même force, les mêmes ressources qu'on admirait dans M™« Galas. » Puis, avec un sentiment de pitié sublime , il continue :

« J'ai eu beaucoup de peine à calmer sou désespoir dans les longueurs et dans les difQcaltés que nous avons essuyées pour faire venir du Languedoc le peu de pièces que je vous ai envoyées , lesquelles mettent dans un si grand jour la démence et l'iniquité du juge subalterne qui l'a condamné à la mort, et qui lui a ravi toute sa fortune. Aucun de ses

parents, encore moins de ceux qu'on appelle amis, n'osait lui écrire, tant le fanatisme et l'efîroi s'étaient emparés dé tous les esprits. »♦ Sa femme, condamnée avec lui, femme respectable, qui est morte de douleur en venant chez moi ; l'une de ses filles , prête de succomber au désespoir : un petit-fils, né au milieu des glaces et infirme depuis sa malheureuse naissance : tout cela déchire encore le cœur du père et affaiblit un peu sa tête. Il ne fait que pleurer. . . »

Mais aucun de ces obstacles ne Tarrête, il faut qu'il sauve les Sirven , comme il a sauvé les Calas. Le voilà donc à soixanteet-onze ans qui recommence pour ces nouvelles victimes du fanatisme ce qu'il a fait pour les premières. S'il n'agit plus par le soulèvement de la conscience publique, il agira en intéressant à cette cause les princes, les rois, les gouvernements, qui tous d'ailleurs sont jaloux de s'illustrer avec lui et de se préparer une part dans les applaudissements qu'il va de nouveau soulever.

L'impératrice de Russie, le roi de Pologne, le roi de Prusse, le roi de Danemark , le gouvernement de Berne, le landgrave de Hesse, la duchesse de Saxe-Gotha, la priacesse de Nassau-Saarbruck, le margrave de

Baden, la princesse de Darmstadt, etc., envoient publiquement leurs offrandes à cette famille et prennent parti pour elle. Voltaire ne manque pas, par la bouche éloquente do M. de Beaumont, de faire résonner ces noms augustes aux oreilles des juges. Le roi de France ne peut se prononcer avant que son parlement n'ait rendu un arrêt définitif. Mais dans cet élan généreux des têtes couronnées , il ne peut rester en arrière, et accorde solennellement aux Galas réhabilités une gratification de trente-six mille livres.

Quant à Voltaire, grâce à sa charité ingénieuse, il sait persuader au parlement de Toulouse lui même qu'il mettra toute son aileiition à éviter l'éclat dans cette nouvelle affaire , qu'il ne fera pas appel à l'opinion publique, qu'il laissera à la conscience des juges de proclamer les premiers l'innocence de cette famille malheureuse, et il leur laisse entrevoir admirablement que ceci est un moyen pour eux de se réhabiliter eux-mêmes aux yeux du public et de reconquérir leur autorité compromise. Le conseil royal s'est couvert de gloire en cassant le jugement des Galas; ils peuvent acquérir la même gloire à leur tour, en jugeant équitablement les Sirven.

Qu'on me permette de citer la lettre qu'il

adresse à l'un des juges mêmes qui avaient condamné la famille Sirven par contumace, et devant qui elle devait reparaître :

« Ferney, 19 avril 1765.

» Monsieur,

>> Je ne vous fais point d'excuse de prendre la liberté de vous écrire sans avoir Tlionneur d'être connu de vous. Un hasard singulier avait conduit dans mes retraites, sur les frontières de la Suisse , les enfants du malheureux Galas ; un autre hasard y amène la famille Sirven, condamnée à Castres, sur l'accusation ou plutôt sur le soupçon du même crime qu'on imputait aux Galas.

» Le père et la mère sont accusés d'avoir noyé leur fille dans un puits par principe de religion. Tant de parricides ne sont pas heureusement dans la nature humaine ; il peut y avoir eu des dépositions formelles contre les Galas , il n'y en a aucune contre les Sirven. J'ai vu le procès- verbal , j'ai longtemps interrogé cette famille déplorable ; je peux vous assurer, m.onsieur, que je n'ai jamais vu tant d'innocence accompagnée de tant de malheurs : c'est l'emportement du peuple du Languedoc contre les Galas qui détermina la famille Sirven à fuir dès qu'elle se vit décrétée. Elle est ac-

tuellement errante, sans pain, ne vivant que de la compassion des étrangers. Je ne sais pas étonné qu'elle ait pris le parti de se soustraire à la fureur du peuple , mais je crois qu'elle doit avoir confiance dans l'équité de votre parlement.

'> Si le cri public, le nombre des témoins abusés par le fanatisme, la terreur et le renversement d'esprit qui put empêcher les Calas de se défendre, firent succomber Galas le père , il n'en sera pas de même des Sirven ; la raison de leur condamnation est dans leur fuite. Ils sont jugés par contumace , et c'est à votre rapport , monsieur, que la sentence a été confirmée par le parlement.

») Je ne vous cèlerai point que l'exemple de Calas effraie les Sirven et les empêche de se représenter. Il faut pourtant qu'ils perdent leur bien pour jamais , ou qu'ils purgent leur contumace, ou qu'ils se pourvoient au conseil du roi.

» Vous sentez mieux que moi combien il serait désagréable que deux procès d'une telle nature fussent portés dans une année devant Sa Majesté , et je sens comme vous qu'il est bien plus convenable et bien plus digne de votre auguste corps que les Sirven implorent votre justice. Le public verra

que , si un amas de circonstances fatales a pu arracher à des j âges l'arrêt qui fit périr Galas, leur équité éclairée, n'étant pas entourée des mêmes pièges, n'en sera que plus déterminée à secourir l'innocence des Sirven.

» Vous avez sous vos yeux toutes les pièces du procès; oserais-je vous supplier, monsieur, de les revoir? Je suis persuadé que vous ne trouverez pas la plus légère preuve contre le père et la mère ; en ce cas, monsieur, j'ose vous conjurer d'être leur protecteur.

» Me serait-il permis de vous demander encore une autre grâce ? C'est de faire lire ces mêmes pièces à quelques-uns des magistrats, vos confrères. Si je pouvais être sûr que ni vous ni eux n'avez trouvé d'autre motif de la condamnation des Sirven que leur fuite, si je pouvais dissiper leurs craintes, uniquement fondées sur le préjugé du peuple, j'enverrais à vos pieds cette famille infortunée, digne de toute votre compassion ; car, monsieur, si la populace des catholiques superstitieux croit les protestants capables d'être parricides par piété, les protestants croient qu'on veut les rouer tous par dévotion, et je ne pourrai ramener les Sirven que par la certitude entière

que leurs juges connaissent leur procès et leur innocence. J'aurais le bonheur de prévenir l'éclat d'un nouveau procès au conseil du roi, et de vous donner en même temps une preuve de ma confiance en vos lumières et en vos bontés. Pardonnez cette démarche , que ma compassion pour les malheureux, ma vénération pour le parlement et pour votre personne me font faire du fond de mes déserts.

>) J'ai l'honneur d'être avec respect, etc. »

Les choses ainsi disposées par lui avec une habileté inhnie pour le salut des Sirven, ceux-ci d'ailleurs tirés de la misère, grâce à ces protections princières, et vivant en lieu de sûreté, un nouveau procès éclate, celui du général Lally, accusé d'avoir laissé prendre Pondichéry aux Anglais, par trahison ; on le condamne à mort ; on le traîne au supplice, un bâillon dans la bouche... Voltaire avait connu Lally autrefois; il avait été témom de sa haine contre les Anglais, et il ne pouvait croire qu'il leur eût, à prix d'or, livré Pondichéry. Lally était un homme violent, insociable, mais loyal et incapable de trahison. Voltaire entreprend donc de réhabiliter sa mémoire ; d'ailleurs, Lally avait un

fils ; il voulut enlever à ce fils cette tache d'être le fils d'un traître. Il mêle à tous ses autres travaux déjà si nombreux celui d'étudier dans ses moindres détails l'administration du général pendant tout le temps qu'il fut gouverneur de Pondichéry, et durant la malheureuse guerre qu'il eut à soutenir contre les Anglais ; il examine toutes les pièces da procès et reconnaît bientôt que Lally, comme Galas, est innocent. Le voici donc à l'œuvre pour la réhabilitation du général, et il en sera occupé jasqu'au dernier moment de sa vie. Il n'apprendra cette réhabilitation que la veille de sa mort, au milieu même de l'agonie , dont il sera réveillé par cette nouvelle, qui lui fit prononcer sa dernière parole: « Je meurs content ! >»

Dans le temps même où le bourreau venait de trancher la tête à l'ancien gouverneur de Pondichéry, voici ce que l'on apprenait d'abord à Ferney (centre d'observation ) et de là par toute l'Europe :

Cinq jeunes gens d'Abbeville, coupables d'avoir, par un temps de pluie, gardé le chapeau sur la tête à cinquante pas d'une procession de capucins qui traversait la campagne, coupables d'avoirchanté de mauvaises chansons et lu de mauvais livres, ac-

cusés, mais faussement, d'avoir renversé un crucifix de bois sur le pont d'Abbeville, sont condamnés par un juge imbécile et barbare à la torture, au supplice de la langue arrachée et à être jetés dans les flammes. Le plus âgé d'entre eux, le chevalier de la Barre , avait dix-neuf ans ; le plus jeune, quatorze. Ils appartenaient aux premières familles du pays. La Baire était le fils d'un lieutenant-général des armées et allié à la famille d'Ormesson. Une basse jalousie d'amour et le fanatisme idiot d'un évêque d'Amiens, voilà ce qui avait causé leur perte. Deux d'entre eux seulement furent arrêtés (le plus âgé et le plus jeune), les autres se sauvèrent et furent jugés par contumace. Le chevalier de la Barre , condamné au dernier supplice, se pourvut au parlement de Paris contre la sentence de la sénéchaussée d'Abbeville, mais le parlement de Paris, frappé de cet aveuglement cruel qui annonce la fin des institutions, confirma la sentence à la majorité de deux voix. C'était se précipiter volontairement dans la même infamie que le parlement de Toulouse. Le roi, Louis le Bien-Aimé^ imploré à genoux par une femme, par une religieuse, abbesse respectée d'un couvent d'Abbeville et pareate du jeune de la Barre, resta impi-

toyable et se voua, comme son parlement et tous les juges du royaume, à la malédiction universelle. Le vertige s'emparait des puissants : éperdus de sentir toute autorité morale leur échapper, ils croyaient , en face de la philosophie reine, ressaisir le pouvoir par la terreur ; ils ne saisissaient que l'opprobre.

Les détails de cette procédure digne de cannibales , étudiés par Voltaire , le font tressaillir. Il est frappé d'une sorte de rage contre les juges, mais cette rage est tempérée par les larmes que lui fait répandre la mort de ce jeune homme. Tout ce qu'il y a de tendresse dans son cœur se soulève, et c'est une fois encore la voix d'un père qui se fait entendre, non plus à la vérité pour redemander son enfant , mais pour crier vengeance contre les bourreaux. Le monde entier, grâce à lui , assiste à cette tragédie sanglante. Les dernières paroles du jeune La Barre sont recueillies, répandues, redites par toutes les bouches.

On l'avait ramené de Paris à Abbeville pour le jour du supplice, dans une chaise de poste escortée de cavaliers de la maréchaussée déguisés en courriers (car la justice, honteuse d'elle-même, se cachait). La voiture, pour détourner l'attention, entra dans

la ville par la porte opposée à celle de la route de Paris. Le prisonnier n'en fut pas moins reconnu; il salua sans affectation ceux qu'il connaissait. La population d'Abbeville et des environs, assemblée en foule sur son passage, était consternée et tremblante. On respirait à peine ; de moment en moment on croyait gue sa grâce allait arriver ; oû interrogeait avec anxiété tous les courriers, espérant que chacun d'eux était le porteur de la bonne nouvelle. Le peuple croyait encore à la justice du roi ; il fallut cela pour le détromper.

Au milieu de la douleur générale, dit un contemporain, la jeune victime montrait le plus stoïque courage. Son confesseur, le père Bosquier, dominicain, versait des larmes. De La Barre le pressait de dîner avec lui : « Prenons un peu de nourriture, lui disait-il, vous avez besoin de forces autant que moi pour soutenir le spectacle que je vais donner. » Le triste repas achevé, le moment fatal approchait : « Maintenant prenons du café, lui dit-il gaîment, il ne m'empêchera pas de dormir. »

En allant au supplice, il disait encore au père Bosquier : « Ce qui me fait le plus de peine en ce jour, c'est d'apercevoir aux croisées des gens que je croyais mes amis. «

Parvenu au portail Saint-Vulfranc, où il devait faire amende honorable, il soutint avec fermeté qu'il n'avait pas offensé Dieu. Il refusa de réciter la formule qui lui fut présentée; on la récita pour lui, et sur son refus de présenter sa langue, les bourreaux (en cela plus humains que les juges) ne firent que le simulacre de la brûler. En montant à l'échafaud, il laissa tomber une pantoufle sur l'escalier ; il descendit pour la reprendre et remonta avec la même tranquillité.

Cinq bourreaux avaient été réunis pour cette exécution :

« — Tes armes sont-elles bonnes ? dit-il à celui de Paris ; est-ce toi qui as tranché la tête au comte de Lally ?

» — Oui.

» — Tu l'as manqué ; ne crains rien, je me tiendrai bien et ne ferai pas l'enfant. »

Il se banda lui-même les yeux et reçut le coup fatal. Son corps fut précipité dans le bûcher.

On affecta de jeter dans le feu qui consumait son cadavre plusieurs livres de philosophie, entre autres les neuf volumes du Dictionnaire Philosophique. On crut inspirer la terreur aux philosophes, on espérait sur-

tout, par cette menace ridicule, intimider le vieillard qui avait osé, disait-on, empiéter sur le droit des parlements.

Mais la voix de Voltaire n'éclata jamais avec tant de puissance : il renonce aux ménagements qu'il avait gardés jusque-là ; il ne donne plus aux juges, même publiquement, d'autre nom que celui d'assassiîis en robe. Un long cri de vengeance retentit du milieu de ses rochers et va jusqu'en Amérique éveiller les cœurs. Il fait de nouveau appel à toutes les puissances de la philosophie et de l'opinion. D'Alemhert, alors le plus influent et ]e plus respecté des philosophes, devient le confident de sa douleur ; il lui écrit le 28 juillet 1766 :

" Voici le temps de rompre ses liens

et de porter ailleurs l'horreur dont on est pénétré. Je n'ai pu parvenir à recevoir la consultation des avocats ; vous l'avez vue sans doute et vous avez frémi. Ce n'est plus le temps de plaisanter, les bons mots ne conviennent point aux massacres. Quoi I dans Abbeville, des Busiris en robe font périr dans les plus horribles supplices des enfants de seize ans ! et leur sentence est confirmée malgré l'avis de dix juges intègres et humains ! et la nation le souflre I

» Ici Galas roué, là Sirven pendu (1),

plus loin un bâillon dans la bouche d'un lieutenant-général ; quinze jours après , cinq jeunes gens condamnés aux flammes pour des folies qui méritaient Saint-Lazare.»

Deux jours plus tard , le 30 :

« Il m'a tant passé d'horreurs par

les mains depuis quelques jours, que je ne sais plus ce que je vous ai écrit. Vous ai -je mandé que j'avais obtenu de Frédéric une gratification pour les Sirven ? Cette goutte de baume sur tant de blessures faites à la raison et à l'innocence m'a un peu soulagé, mais ne m'a pas guéri. Je suis honteux d'être si sensible et si vif à mon âge... Pardonnez à ma tristesse. Je viens de voir, dans la Gazette de France, un article du tonnerre qui a pulvérisé une vieille femme , et le tonnerre n'est point tombé sur les juges d'Abbeville ! »>

(l) Sirven avait été condamné à être pendu; mais il ne le fut pas , grâce à l'intervention de Voltaire ; sa femme et lui cependant n'en moururent pas moins des suites de ce procès, à moitié hébétés. L'épouvante les avait anéantis.

Quelques jours plus tard , le 7 août , son cœur se brise :

« Un des plus grands malheurs des honnêtes gens, c'est qu'ils sont des lâches ! »

Cependant à quelques jours d'intervalle il reprend courage, il se remet à l'œuvre et s'écrie :

« Monstres persécuteurs! qu'on me donne seulement sept ou huit personnes que je puisse conduire, et je vous exterminerai. »

Nous l'avons vu prendre la défense des paysans de Sainte-Claude , des serfs du Jura , de Calas , de Sirven , de Lally, des martyrs d'Abbeville ; dans le même temps et de la même manière , il défend Monthailli, il défend Martin, d'autres encore ; il fait réhabiliter la mémoire d'un général anglais condamné à mort dans son pays, et qu'il eût sauvé s'il n'eût été prévenu trop tard de cette sentence cruelle ; mais voici ce qui achève de nous peindre son amour de la justice.

Un gentilhomme de vie assez déréglée, il est vrai, mais incapable d'une action criminelle, se trouve accusé par une famille de petits bourgeois de les avoir frustrés d'une

somme considérable. En un instant les cris s'élèvent de toutes parts contre ce gentilhomme , nommé le comte de Morangiés.

Voltaire (car toute grande action produit vite ses sots imitateurs ) avait mis à la mode les procès ; on ne cherchait plus à s'illustrer qu'en défendant l'innocence opprimée : la défense du pauvre surtout contre la tyrannie et la cupidité des grands était devenue une sorte de mot d'ordre. L'esprit de parti s'en mêlant , on s'efforça de voir dans le procès du comte de Morangiés et de ses soi-disant victimes une manifestation de la lutte de la noblesse contre le tiers-état , et tous les gazetiers, à l'instant, de griffonner contre M. de Morangiés. Un brouhaha sans exemple étoufîait ses paroles , tandis qu'au contraire chacun répétait , appuyait, exagérait les accusations portées contre lui par cette famille bourgeoise. Voltaire avait beau répéter :

« Il ne s'agit pas de parti, messieurs ; il s'agit de justice ; il n'est point question ici de la noblesse ni du tiers-état , il n'est question que d'une aflaire personnelle entre le comte de Morangiés , que personne n'écoute, et ces petits bourgeois, que chacun vante , sans examiner s'ils ne sont pas les

auteurs d'une grande friponnerie. « — Mais la Yoix de Voltaire, cette fois, n'était point écoutée. Les juges eux-mêmes étaient contents de pouvoir une fois s'aflranchir de son influence. Cependant il ne s'était pas encore prononcé entre M. de Morangiés et ses accusateurs; mais voyant enfin celui-ci condamné et accablé, il se fait apporter toutes les pièces, découvre la fraude des accusateurs, l'innocence du comte, et fait casser encore cet arrêt, au milieu d'un étonnement de la part du public, qui bientôt se change en applaudissements.

Le même zèle , la même habileté , il les emploie pour sauver les plus humbles. Il importe peu que l'Europe ait ou n'ait pas les yeux sur lui. En toute circonstance, éclatante ou secrète , il s'emploie tout entier. Voici un trait de sa vie qui n'a été relevé par personne.

Un pauvre domestique appelé Pichon, qu'il ne connaissait pas, mais dont une parente était au service de M"^*^ Denis, sa nièce, meurt à Paris, laissant plusieurs orphelins en bas- âge. Voltaire écrit aussitôt qu'on lui envoie un de ces enfants , petit garçon de dix ans. Voilà le petit Pichon en route. Voltaire fait veiller sur lui dans le trajet, comme s'il s'agissait d'un prince. Au mo-

ment où l'enfant doit arriver à Lyon, il écrit à un riche banquier de cette ville : « Ce pauvre petit arrive je ne sais comment ; il est à la garde de Dieu. Je vous prie de le prendre sous la vôtre. » Songez que l'on était en plein été (au 29 juillet), et que les danpers du voyage n'étaient pas considérables, sauf la fatigue, qui était extrême. Le petit voyageur arriva donc à bon port. Mais écoutez la suite : Au mois de novembre , l'enfant tombe malade à Ferney. Voltaire n'a pas de repos qu'il n'ait guéri le pauvre orphelin ; il ne le perd pas de vue un instant, il note les moindres symptômes , et , jour par jour, il écrit au plus célèbre médecin de l'Europe, à Tronchin. Citons une de ses lettres :

« Mon cher Esculape , mon petit malade , après avoir pris sa seconde dose d'émétique avant-hier, fut encore bien purgé et rendit un paquet de vers , parmi lesquels il y en avait un de six pouces de long. Je lui donnai une décoction de rue, de petite centaurée, de menthe , de chicorée sauvage , et , pour adoucir la vivacité que cette tisane pourrait porter dans le sang irrité par la fièvre, je lui fis prendre, de demi-heure en demi-heure , entre ces potions , une émul-

sion légère. La fièvre subsiste, continue avec redoublement, mais moins violente. Il a dormi un peu. La tête n'est point embarrassée, mais il y a toujours mal. Le bout de la langue est du rouge le plus vif. Il s'en faut beaucoup que l'œil soit net; il ne Test guère, je crois, dans ces maladies. La peau n'est pas ardente. Ne conviendrait-il pas de lui ôter sa tisane anti-vermineuse, qui peut l'échaufîer et continuer à délayer beaucoup les humeurs? Il a toujours la bouche ouverte, et il lui est difficile de la fermer.

» J'entre dans tous ces détails ; je voudrais sauver ce petit garçon... »>

L'afîaire Galas décida certainement des dernières années de Voltaire, et contribua à lui donner le grand rôle que nous le voyons prendre à Ferney : il devint par cette affaire le vrai justicier des peuples ; il lui dut non seulement cette série d'actions éclatantes qui devaient attirer sur lui l'at-

tention du monde entier , mais même ses derniers écrits, écrits politiques et religieux, où de la critique il passait à l'affirmation ; il avait mis en poudre tout l'ancien monde, il fallait maintenant , du fond de son émotion , de sa pitié, tirer les vraies bases du monde moderne.

On s'est souvent demandé comment Voltaire avait été amené à prendre la défense des Calas , par qui les premiers détails authentiques de cette affaire lui avaient été transmis. Mais jusqu'ici ce point est resté assez obscur. Un avocat, M. de Végobre (Gh. de Manoel de), avocat protestant en Languedoc; que la persécution avait contraint de se réfugier à Genève, eut en ceci une initiative qu'il importe de rappeler. Nous devons ces détails et la curieuse pièce qu'on va lire (absolument inédite) à l'obligeance de l'excellent M. Giogenson, sans lequel d'ailleurs cette pièce n'eût jamais existé.

M. Giogenson avait remarqué dans la correspondance de Voltaire qu'à plusieurs reprises , vers l'époque du procès Galas , il parle d'un certain M. de Végobre, avec lequel on voit bien qu'il était en relations suivies à cette époque, sans que pourtant aucune des lettres qu'il lui écrivit ne se retrouve dans sa correspondance.

L'infatigable commentateur tâcha de retrouver en Suisse des parents de M. de Végobre ; il apprit qu'un fils de l'ancien correspondant de Voltaire, était lui-même juge à Genève; il lui fit demander par un ami commun des détails sur les rapports qui avaient existé entre son père et le patriarche.

Voici la réponse que reçut cet ami , et qu'il s'empressa de transmettre à M. Glogenson :

« Vous désirez, monsieur et cher ami, que je vous expose ce queje sais sur la manière dont Voltaire a été amené à se charger de la cause des Galas. Vous m'avez entendu dire que la plupart des historiens, Lacretelle en particulier, qui ont rapporté ce beau trait de la vie de Voltaire, ont cité comme des faits ce qui n'était que des conjectures probables, qui se présentaient à leur imagination, quand ils voulaient exposer comment Voltaire avait été entraîné à se charger de faire triompher dans cette circonstance l'innocence et l'humanité sur la barbarie et le fanatisme. M"ie Calas, dit Lacretelle, vint se jeter aux pieds de Voltaire. Ge fait est entièrement controuvé.

» Mais, me direz vous d'abord, qui êtes-

vous , pour oser prendre ce ton affirmatif ? Quels sont vos titres ?

» J'étais un très jeune écolier quand cette déplorable afîaire commença. Mon père était, comme vous le. savez, né Français, mais établi à Genève. Il avait conservé beaucoup de relations en France et était connu pour s'intéresser vivement à tout ce qui regardait le protestantisme en France. Vous comprenez combien, lui et les autres Français, ses amis, qui vivaient à Genève, étaient affectés des nouvelles qu'il recevait sur ce malheureux procès. Entre ces amis, il en était un, M. Debrus, qui avait connu personnellement le malheureux Jean Galas, avec lequel il était lié d'affaires et d'amitié, chez qui même il avait logé plus d'une fois dans ses voyages. M. Debrus, qui avait à Genève une existence fort honorable, avait un cœur 1res chaud pour l'humanité, la religion et l'amitié. Il apprit qu'après l'affreuse catastrophe arrivée à Toulouse, Je 9 mars 1762 (1), la veuve Galas, ruinée, sans secours, éperdue, respirant à peine, s'était retirée à Montauban avec ses deux filles, qui s'y étaient trouvées pendant le procès

(i) Le supplice de Jean Calas.

de leur famille. Ces trois dames étaient réunies sans aucun moyen d'existence , et OH ajoutait que M^^ Calas était dans un état d'anéantissement moral complet.

» M. Debrus rassembla chez lui quelques amis et compatriotes, au nombre desquels était mon père. Ils ne pensaient pas qu'il fût question d'autre chose que de préparer une retraite pour les restes de cette famille infortunée, en lui assurant les moyens d'une honnête subsistance.

» Mon père, qui avait l'esprit vif et parfois hardi , dit dans cette assemblée :

« Il doit être question de bien autre » chose ; il faut faire sonner bien haut » le bruit de cette atroce injustice ; il » faut recourir au roi , demander la cassa- »> tion de l'arrêt du Parlement de Toulouse » et obtenir la réhabilitation des Calas ; et » qui sait s'il n'en pourrait pas résulter » quelque édit favorable aux protestants en » général ? »

» Cette idée parut trop hardie à l'assemblée. Mon père insista ; il fit observer qu'un esprit de tolérance commençait à s'établir en France, que Voltaire en était le grand apôtre, qu'il ne demandait que des occasions pour développer et répandre ses principes à ce sujet , que si on pouvait l'enga-

ger à employer les ressources de son esprit et de son crédit en faveur des Galas , on pouvait espérer du succès.

» L'assemblée fut ébranlée, et on conclut qu'il fallait donc chercher à intéresser Voltaire.

» Je n'ai point su comment avaient été faites les premières démarches auprès de Voltaire. Mais j'ai ouï raconter à mon père que Voltaire, voulant agir avec circonspection et ayant quelque défiance des rapports qui lui venaient par une source toute protestante , avait écrit à un parlementaire de Toulouse, pour lui demander des informations. Ce magistrat lui répondit , ou à peu près (suivant ce qui m'est revenu) : « Lais- >> sez cela, c'est de la canaille, vous n'en au- » rez que du chagrin. » Voltaire fit connaître cette réponse à la personne qui s'était chargée de lui présenter les sollicitations des amis des Galas , et cette personne , en communiquant cette nouvelle à ceux-ci, leur assura qu'ils ne devaient rien espérer de Voltaire.

» Ils furent d'abord consternés ; mais, pénétrés qu'ils étaient de l'innocence des Galas et de l'absurdité des arrêts prononcés contre eux, « il n'est pas possible, dirent-ils, » que les yeux de M. de Voltaire soient fer-

» mes longtemps à une lumière aussi vive, '> faisons-la briller devant lui. « Voici le moyen qu'ils employèrent.

» M™e Calas avait repris ses sens. Son ancien ami , M. Debrus, lui demanda de lui écrire une lettre toute simple et sans prétentions pour la forme, dans laquelle elle lui racontât toutes les circonstances de la soirée de son affreuse catastrophe. « Que » cette lettre, lui écrivait-il , soit l'œuvre de » vous seule, tant pour le fond que pour la » forme. » M™« Galas, étant née Anglaise, ne savait pas très bien le français et encore moins l'orthographe ; mais elle avait beaucoup de bon sens, et son esprit avait repris une fermeté bien remarquable. Elle fit ce que son ami lui demandait. Je me rappelle avoir vu et tenu cette lettre en original. Elle était de six ou huit pages, d'une écriture très lisible ; les idées étaient clairement exposées , sans verbiage et sans prétention ; mais on reconnaissait au style , et surtout à l'orthographe , que c'était l'ouvrage d'une femme illettrée.

» Les amis de Genève furent frappés de la conviction que cette lettre portait avec elle. Il faut, disent-ils, l'envoyer à Voltaire, telle quelle, sans commentaire.

» Un jour ou deux après cet envoi, Vol-

taire fit demander à M. Debms de le recevoir à une heure qu'il lui assignait, en le priant de réunir ses amis à cette heure-là. Mon père fut fidèle à ce rendez-vous. Je lui ai ouï raconter cent fois la scène dont il fut témoin ; il imitait fort bien le ton et l'action déclamatoire de Voltaire, Mon père se trouvait donc souvent invité à donner une répétition de cette scène. J'y assistai plusieurs fois, j'en éprouvais une forte impression ; ainsi donc, quoiqu'il y ait plus de soixante ans de cela, j'en ai le souvenir vif et distinct.

» Voltaire donc, s'étant assis derrière une table et entouré des amis de Galas , qui avaient été convoqués, sortit un petit cahier de son portefeuille : « Mes amis, dit-il pres- " que en sanglottant , je n'ai pas dormi de » toute la nuit : c'est l'innocence qui a parlé. » La lettre de M^^ Galas contient la vérité; » jamais le mensonge ne pourrait inventer " un pareil langage. Il faut agir, il faut re- » muer ciel et terre, et commencer à soule- >» ver le public en faveur de ces infortunés. » Gette lettre de M^^e Galas doit être connue » et répandue. Voici ce que je me propose : » c'est de faire imprimer ce que je vais vous » lire, que j'ai dicté la nuit dernière. »

»> Là-dessus il lut ou plutôt il déclama de

ce ton si remarquable que vous lui avez connu, la lettre de M^^^ Calas, qu'il avait un peu arrangée, en supprimant quelques longueurs et en corrigeant quelques fautes de style. Il en laissa cependant subsister assez pour constater l'originalité de la pièce.

» Si, pour cette lettre, Voltaire n'était qu'éditeur, il voulut aussi en même temps être auteur. Il se fit secrétaire du fils cadet de la famille, ouvrier pauvre et ignorant, . qui , à raison de son absence , ne fut pas impliqué dans le procès et qui vivait caché aux environs de Genève. Voltaire feignit que ce jeune homme écrivait à sa mère une lettre qui contenait , bien sommairement, les moyens du procès, dont la lettre de M™e Calas contenait les faits.

» Ces deux petites pièces formèrent une brochure qui fut lépandue avec profusion, surtout à Paris et à Versailles.

» L'explosion fut forte , et Voltaire fut lancé. Il prononça , avec l'avis unanime de tous les amis , que M"« Galas devait courir aux pieds du trône pour y crier : « Justice ! justice ! » On eut grand'peine à la déterminer à cette démarche hardie ; mais dès qu'elle eut fait les premiers pas, sa timidité et sa faiblesse disparurent. Aucune audience à solliciter ne l'intimida , et

partout où elle se présenta , elle inspirait l'admiration et l'intérêt le plus vif.

» Voltaire se réunit aux amis de M»»* Galas pour l'aider de sa bourse dans ses premières démarches et pendant tout le cours du procès. Mais ce fut surtout par ses directions, ses conseils, les chaleureuses recommandations auprès de ses amis qu'il lui donna (1), les écrits qu'il publia (2), qu'il mérite d'être cité comme le principal auteur du succès qui fut obtenu. Voilà une gloire pure et sans mélange, dont il jouissait avec délices. Je me rappelle que, lors de la nouvelle du succès définitif, mon père me conduisit , moi enfant , auprès du grand homme, et que j'eus la délicieuse sa-

(l) Entre ces premiers protecteurs que M"» Calas trouva à Paris, on doit citer M"^ la duchesse d'Enville et sa famille, M. et M"* d'Argental, M. Damilavilie et autres amis de Voltaire ; en particulier, les trois avocats M. Mariette , M. de Beaumont et M. Loiseau , qui consacrèrent leurs talents au service de la famille Calas.

(Noie de M. de Végobre )

(2j J'ai la collection des billets que Voltaire écrivait à mon père sur cette affaire, pendant qu'elle se suivait à Paris. Nous avons aussi conservé ceux qu'il écrivait à M. Debrus.

( Noie du même. )

tïsfaction d'être témoin des visitations qu'ils se firent mutuellement.

» Des détracteurs de Voltaire ont cherché à ternir la gloire qu'il obtint dans cette occasion , en altribuant tout ce qu'il a fait à un sentiment de vanité. — Quelles preuves en avez -vous? leur dirai -je. Avezvous quelque raison péremptoire pour empoisonner ainsi , par la supposition d'un motif secret, des actions qui vous paraissent dignes de tout éloge ? Pour moi, sans pouvoir nier que le désir de jouer un beau rôle fût sans influence sur l'esprit de Voltaire, j'oserais afïirmer, d'après tout ce que j'ai su et tout ce que j'ai aperçu , que l'amour de l'humanité et l'horreur du fanatisme furent ses principaux et peut-être ses uniques motifs. Je pourrais citer, à l'appui de cette asserticn , un autre événement qui a du rapport avec la malheureuse histoire des Galas, où Voltaire, déjà âgé de quatrevingts ans, se porta avec zèle à protéger et à défendre l'innocence par un pur sentiment d'humanité. Mais ce serait une digression étrangère au but de cette lettre.

» Quelques années après son triomphe obtenu, c'est-à-dire en 1770, M"" Galas, avec ses deux filles et M. Duvoisin , chapelain de fambassade de Hollande à Paris,

fit un voyage en Suisse. On peut bien croire que son premier soin fut d'aller porter ses hommages à Ferney, et il est aisé d'imaginer la réception que lui fit son généreux protecteur. J'affirme que ce fut la première fois que M-^e Galas parut chez Voltaire.

» Voilà , mon cher ami , le petit exposé que vous m'aviez demandé. Je l'ai écrit avec la plus parfaite sincérité. Je ne crois pas devoir suspecter ma mémoire, quel que soit le temps qui se soit écoulé depuis celui où j'étais témoin des faits que je rapporte. Vous comprenez bien que je ne donne pas comme ayant une vérité qu'on pourrait appeler judiciaire tous les petits détails qui se sont trouvés sous ma plume , tels que les phrases que j'ai mises dans la bouche des interlocuteurs que j'introduis dans mon récit.

» Mais j'ose vous présenter ce récit comme fondé sur la vérité historique la plus rigoureuse.

» Agréez , etc.

>» De Végobre , ancien juge. »

M. de Végobre le père , auquel on doit , comme on vient de le voir , l'intervention de Voltaire dans le procès Galas, mourut à Genève en 1801 ; son nom, peu connu jus-

qu'ici , est un de ceux qui honorent la profession d'avocat. Le barreau français et le barreau genevois sauront sans doute faire que son beau rôle, à côté de Voltaire, dans Taflaire Calas, ne soit plus oublié. Ce dont surtout on doit lui savoir gré, c'est d'avoir senti que Voltaire , seul , avait assez de puissance pour faire rendre justice à des malheureux , opprimés au nom de la religion.

L'auteur de Zaïre et de Candide sut être , on le voit , autre chose qu'un homme de lettres ; il mêla à tout son infatigable activité : industrie, politique, négoce, finances, agriculture ; il n'eut qu'un but dans cette multiplicité d'action, l'affranchissement des nations , tenues en tutelle par quelques milliers d'imposteurs. Remplacer sur toute la terre la superstition et le despotisme par la lumière et la justice , allumer dans les cœurs l'enthousiasme de la raison, telle devait être sa tâche. On le vit , pour la

mieux accomplir, se créer^ au centre de l'Europe, sans titre officiel , tous les droits d'un monarque. Mais « le roi Voltaire » employa sa puissance à éclairer les peuples, à protéger les faibles. Aussi , vers la fin de sa vie, avait-il acquis une popularité immense, dont lui-même , dans sa solitude de Ferney, ne soupçonnait pas l'étendue. Il voyait bien, par le nombre de voyageurs illustres qui sans cesse venaient lui rendre hommage, que sa gloire, avec les années, n'avait fait que grandir ; mais il était loin de savoir à quel point elle s'était propagée en haut et en bas. Un mot de Turgot put le lui apprendre ; on lui rapporta que le célèbre ministre avait dit : « M. de Voltaire ne connaît pas ses forces. » Ce mot étonna le vieux philosophe au fond de ses montagnes ; la pensée lui venant dès-lors de voir par ses yeux ce qu'il en devait croire, il conçut le projet de revoir la France avant de mourir. Il voulut apprécier par lui-même jusqu'à quel point s'était fait dans les esprits ce changement dont on lui parlait tant. Sans doiate , l'élite de l'Europe, dont il avait vécu entouré , favorisait de ses vœux et de son influence le renouvellement de toutes les doctrines ; mais le gros de la nation ( qui à la longue

emporte tout , comme il le répétait sans cesse ) était-il aussi bien préparé ? Voltaire n'ignorait pas qu'il était en Europe la voix de la réforme ; il savait que sa personne était devenue l'étendard de l'esprit moderne, mais il voulait voir jusqu'à quel point ses idées avaient été adoptées par le peuple , il voulait voir quel accueil lui serait fait maintenant chez ses compatriotes. Ses quatrevingt-quatre ans ne serviraient-ils pas de sauf-conduit à la philosophie en sa personne, en cas qu'elle fût encore suspecte ? Sous le manteau du vieillard, ne pourrait-il pas introduire le réformateur ? Ne serait-il pas possible , en effet , que , par soixante ans de travaux, il eût acquis quelque autorité morale sur les Français ?

D'autres raisons encore le poussaient vers Paris : il venait de faire une tragédie nouvelle , Irène , et il était bien aise de s'entendre avec Lekain et d'en diriger les premières repiésentations. L'auteur de Zaïre désirait un nouveau succès. « Voltaire , disait Diderot , a de la gloire pour un raillion, et il en veut encore pour deux liards. »

Ajoutons ce dernier point, que le vieillard n'avait pas vu Paris , sa ville natale , depuis près de trente ans, et qu'à vrai dire il ne l'avait jamais habitée deux ans

de suite , depuis l'âge de vingt ans ; mais il y consorvait de vieux amis qu'il désirait revoir. La ville elle-même lui tenait au cœur ; il aimait ses édifices , ses rues, ses jardins , ses quais. Mourrait-il sans revoir les rives de la Seine? Sa famille l'excitait au départ. M^^ Denis , malade et vieille, s'ennuyait à Ferney. Son nouveau gendre, le marquis de Villette, qui venait d'épouser la fille d'un gentillliomme du canton de Gex, M"« de Varicourt (Bellc-et- Benne ) , adoptée par M°^e Denis depuis quelques années, et devenue, comme Cornélie, quasi-fille de Voltaire , voulait aussi l'emmener à Paris.

Belle-et-Bonne , qu'il aimait d'un amour de grand-père , l'engageait de tout son cœur au départ; Villette insistait , ses amis l'appelaient. Il partit donc, malgré les inquiétudes des habitants de Ferney et les remontrances de son vieux secrétaire Wagnière. La colonie tout entière conçut les plus sinistres appréhensions ; malgré ses promesses de n'être pas absent plus de six semaines, on prévoyait bien que, d'une manière ou d'une autre , ce voyage serait funeste au vieillard. Lui, au contraire, il semble radieux de rompre son exil , de revenir vers le pays natal.

Le marquis de Villette, sa jeune femme, M«»« Denis , plusieurs domestiques partent d'avance... Deux jours après , le 5 féTrier 1778 , à midi , Voltaire mante en voiture seul avec Wagnière. « Jamais, dit celui-ci, je ne le vis si joyeux. » Il semblait qu'en retrouvant Paris il allait retrouver ses vingt ans. Etendu dans sa voiture , construite en forme de dormeuse , il faisait à Wagnière des contes à mourir de rire. Ensuite ils passèrent le temps à quelques lectures, et , par intervalles. Voltaire dormait du plus calme sommeil.

Il se proposait de voyager incognito, mais dès le deuxième jour, ayant stationné à Bourg , en Bresse , il fat reconnu , et la foule en un instant entoura sa voiture avec curiosité. La joie était marquée sur tous les visages. Le maître de poste, apercevant un mauvais cheval parmi ceux qui devaient le conduire, le fit remplacer par un meilleur, et , le voyant partir, cria de toutes ses forces au postillon : « Va bon train , crève mes chevaux , je m'en f. . ., tu mènes M. de Voltaire. »

Ce propos fit rire le vieux philosophe , mais il fut surpris et touché de voir son nom célèbre même parmi le peuple.

Cependant , la nouvelle du voyage de Vol-

taire s'était répandue de bouche en bouche, et ce voyage prenait les proportions d'un événement public. Ouvrez à cette date mémoires, correspondances, brochures, gazettes, qu'y voyez-vous? Le voyage à Paris de M. de Voltaire. Les esprits sont dans l'attente, comme s'il venait accomplir quelque grande révolution. Partout sur sa route on sent que c'est un monarque qui passe. Dès Dijon, le voici reçu, fêté par les personnes de la première distinction. Parmi ceux qui ne pouvaient être reçus , les uns payaient les servantes d'auberges pour qu'elles laissassent sa porte entr'ouverte ; d'autres voulaient s'habiller en garçons d'hôtellerie pour le servir à son souper.

Tout cela l'étonnait profondément : il avait ignoré lui-même, dans sa solitude, jusqu'à quel point ses derniers écrits et le procès Galas avaient remué les âmes. . . Il commençait à croire au mot de Turgot.

Chose étrange 1 celui que des magistrats eux-mêmes félicitaient à son entrée dans les villes était un exilé. Quelques personnes disaient même que l'ordre allait lui être envoyé de sortir du royaume ; cependant il n'en avançait pas moins de triomphe en triomphe ! La cour n'osa rien faire et pré-

Vjniversitaj

BIBLIOTHECA Oftaviens»»

texta gue Ton n'avait pu retrouver aucune ordonnance qui l'exilât de France.

Le 10 février donc, à trois heures et demie, Voltaire descend à Paris, chez son gendre Villette. A l'instant même, le voici qui s'en va tout seul à travers la ville, à pied, surprendre son vieil ami d'Argental. Mais il ne le trouva pas et s'en revint chez Villette, où d'Argental à son tour était à l'attendre. Grande joie de se revoir après trente ans d'absence ! Les premiers épanchements passés, d'Argental apprend à Voltaire qu'on vient à l'instant même d'enterrer Lekain. Voltaire pousse un cri terrible à cette nouvelle ; on sait qii'il avait compté sur le célèbre acteur pour sa tragédie d'Irène.

La première visite reçue fut donc celle de d'Argental; mais combien d'autres suivirent!

La France avait eu pour visiteurs, depuis quelques années, le roi de Danemark, le roi de Suède, l'empereur Joseph II, mais la présence d'aucun des augustes voyageurs n'avait excité une sensation comparable à celle qui se manifesta dès le premier moment du séjour de Voltaire : l'hôtel Villette, envahi au dehors et au dedans, était à peine accessible ; les comédiens, l'Académie vinrent lui rendre hommage ; la reine en-

voya son a. mie, M^^^ de Polignac ; les ministres, plusieurs évêqaes même se firent présenter. De to utes ces visites, la plus agréable à Voltaiise fut celle de Turgot. C'est avec lui qu'il p ut s'entretenir de l'état de la France et s'assui^er qu'une révolution sans exemple s'était fa-ite depuis trente ans dans les esprits, qui tou t-à-rheure éclaterait dans les institutions.

Franklin était alors à Paris ; il vint avec son petit-fils, et, en présence de plus de vingt personnes , le fit mettre à genoux devant M. de Voltaire, en demandant pour lui sa bénédiction. Le philosophe étendit les mains et prc-nonça sur la tête du jeune homme les paroles célèbres : « God and liberty ! » puis, le relevant, l'embrassa ten- " drement. Cette scène inattendue et pleine de dignité, cette admirable parole trouvée tout-à-coup laissèrent une impression profonde chez tous ceux qxxi en furent témoins Ils virent là le patriarche dans son vrai caractère, celui de pontife a'e l'humanité. Il venait en efîet de bénir cet enfant au nom du seul principe fécond pour les peuples modernes : « Dieu et la liberté ! »

Au milieu des hommages qvi lui sont rendus, Voltaire étincelle d'esprit, de verve, d'à-propos,. Tous le quittent enchan!és. On

répète ses paroles, on les exalte. C'est le souverain, le saint et le dieu du jour. Les femmes en sont ravies.

« Que cet homme est chariDant, écrit M™» de GrafQgny, mais qu'il me fait une peine horrible ! Il était hier moi\rant, il n'a pas laissé de venir faire répéte.r Clairon ; deux fois sa voix s'est éteinte tout net, et, au moyen de deux tasses de thé au lait, il a repris la déclamation, et wùus a tous fait pleurer, jusqu'aux Anglais. Je ne connais pas une complaisance qui jjuisse se comparer à la sienne... Nous pensions demain le crémail à souper avec Voltaire , s'il ne meurt pas d'exténuement fiujourd'hui; l'état de consomption où il est me touche , comme s'il était mon ani\ de vingt ans (1). »

( Lettre inédite. )

(l) M. Clogenson no'asfait observer avec raison que cette lettre de M"' de Graffigny ne peut s'appliquer au dernier vc^age de Voltaire à Paris : cette danie était morte alors. C'est d'un autre voyage quil est questiôP. , celui de 1750 , époque où Voltaire, quoique ♦.rès malade, dirigea;, les répétitions de sa tragédie ô.Vresle. On constate, en effet, dans sa Corres'grMdance, qu'il vit pendant ce voyage M™* de GrafQgny.

Nulles traces de l'âge cependant, ni dans l'esprit, ni dans le caractère; charmant surtout avec les femmes, il était encore à quatre vingt- quatre ans, dit Wagnière, d'une amabilité et d'une politesse unique et enchanteresse ; il semblait retrouver les grâces de l'adolescence ; c'étaient les propos les plus tins, les plus agréables.

M. Glogenson possède un portrait du philosophe à quatre-vingt-deux ans. Tout est expliqué par cette figure unique : sentiments divins mêlés de mouvements de malice et de ruse ; plus de matière : c'est un esprit pur, une flamme. On cherche le visage, il n'y en a plus, mais quels yeux ! Le corps (si corps il y a) est si faible, si près, ce semble, de tomber en ruines, qu'on retient devant lui son souffle , de peur de le briser : et cependant ce pauvre cadavre, tout emmitouflé de fourrures, coifîe jusqu'aux sourcils d'une immense toque de velours, affaissé et tremblottant, est encore plein de grâce.

Voyez en effet quel charme dans ses œuvres d'alors ! quel esprit enchanteur ! quel limpide et harmonieux langage!

Eh ! quoi ! vous êtes étonnée Qu'au bout de quatre-vingts hivers, Etc.

La vieillesse chez Voltaire parait un âge enchanté. La vie n'est pour lui qu'une ascension permanente vers les joies éternelles.

Nous avons vu dans la lettre de M™^ de Graffigny qu'il dirigeait les répétitions 6! Irène , donnant lui-même l'intonation aux acteurs et déclamant avec force les principaux passages, souvent même la pièce entière. Les efiorts qu'il fit dans cette circonstance, joints aux conversations qu'il soutenait du matin au soir, et même fort avant dans la nuit , la fatigue de se tenir debout , l'animation , la joie même de se voir ainsi accueilli dans sa patrie, ne tardèrent pas à triompher de ses forces : ses jambes enflèrent, il cracha le sang abondamment, et, dans le même temps , fut atteint d'une strangurie ( difficulté d'uriner ). Le voilà donc au lit ! Le bruit de sa mort , rapide comme la foudre, se répand dans Paris. Il n'en était pas là cependant. Rien d'alarmant ne se présentait encore ; mais , dans ces circonstances, tout s'exagère : on le disait à l'agonie, et les journaux l'imprimèrent.

A la nouvelle de sa maladie , les prêtres arrivent. Déjà l'on parlait, s'il ne se confessait , de jeter son corps à la voirie. Un abbé Gauthier fut enfin introduit. Cet abbé Gauthier était un terrible homme : il ve-

nait de convertir l'abbé de L'Atteignant et l'abbé de Villemesens. Un homme qui avait converti tant d'abbés devait vraisemblablement tout convertir II ne s'agissait , disaitil, que d'une petite conversation. Trois personnes se trouvaient en ce moment dans la chambre du malade : son neveu , l'abbé Mignot; le marquis de Yillevieille et Wagnière.

Voltaire, qui n'était point du tout à l'agonie et causait très bien , voulut que la petite conversation eût lieu en présence de ces messieurs. L'abbé Gauthier demanda à rester seul avec M. de Voltaire. W^agnière, l'abbé Mignot et le marquis de Villevieille se retirèrent. Wagnière, qui était protestant et qui avait en horreur les petites conversations avec les prêtres catholiques, écouta à travers la porte très mince et entendit qu'en efîet ils causaient. L'abbé priait tout bonnement M. de Voltaire de lui écrire et de lui signer un petit papier. Gomme il s'agissait de n'être pas jeté à la voirie, Voltaire consentit volontiers à faire quelque chose. Il appela Wagnière, demanda de l'encre et écrivit une déclaration dans laquelle il était dit « qull voulait mourir dans la religion catholique, où il était né ; qu'il demandait pardon à Dieu et à l'Eglise, s'il

avait pu les offenser. » Il accompagna ce papier d'un billet de six cents livres pour les pauvres de la paroisse Saint -Sulpice.

L'abbé était loin a'être satisfait de cette déclaration un peu vague; il crut néanmoins, pour ce jour- là , devoir s'en contenter, et pria doucement le malade de consentir à une petite cérémonie : il ne s'agissait que de la communion. Voltaire répondit :

« Monsieur l'abbé , faites attention que » je crache continuellement du sang ; il » faut bien se donner de garde de mêler » celui du bon Dieu avec le mien. »

L'abbé comprit que le malade conservait encore tout son esprit , et il se retira.

Cependant, quelques jours plus tard, Voltaire se trouva décidément mal ; il se crut lui-même à sa dernière heure. Il demanda de nouveau du papier à Wagnière (étant seul avec lui ), et fit cette déclaration spontanée, où il mit vraiment la dernière et l'unique pensée de sa vie :

«Je meurs en adorant Dieu, en aimant » mes amis, en ne haïssant pas mes enne- » mis et en détestant la superstition.

». 28 février 1778. »

Et il signa.

Cependant il ne mourut point. On le vit bientôt reprendre le travail et s'occuper des répétitions de sa tragédie d'Irène. Trop faible pour assister au premières représentations, il se fit reîidre compte d'acte en acte de l'effet produit par tels et tels passages ; il s'informait surtout de l'accueil fait à ses vers sur Dieu, et, quant il sut qu'on les avait applaudis, il fut content. Ceci contribua même à le rétablir plus vite, et il se résolut bientôt d'assister à une séance publique de l'Académie.

Le 30 mars était le jour indiqué pour cette séance. Tout Paris sut que M. de Voltaire allait à l'Académie. Les rues où il devait passer se trouvèrent encombrées de bonne heure et les fenêtres garnies. Les plus intrépides vont s'entasser, pour le voir sortir, à la porte de l'hôtel Villette. L'empressement était d'autant plus vif, que, pendant quelques jours, le bruit de sa maladie et même de sa mort s'étant répandu, on avait désespéré de le voir. II fallait donc se hâter, profiter de cette occasion vraisemblablement la dernière.

Qu'on se figure l'émotion de la foule lorsque ce mot, répété par des milliers de voix, fut transmis jusqu'aux portes de l'Académie : « Le voici ! »

Enveloppé de la tête aux pieds dans un vaste manteau d'hermine, doublé de velours rouge (présent de l'impératrice de Russie), on ne distingue que ses deux yeux au fond de sa voiture, peinte en azur et parsemée d'étoiles d'or. Mais ces deux yeux brillants électrisent la foulti : le génie de la France brille dans ce regard. Le voici donc I Sa voiture peut à peine avancer au milieu de la foule. On se précipite aux portières, on baise ses mains, son manteau, ses chevaux. Quelques-uns montent sur sa voiture Une pauvre femme se fait jour en criant : « Je veux voir le sauveur des Calas. >> Aussitôt cette acclamation retentit mille fois répétée : « Vive le sauveur des Calas ! >> C'était le cri du peuple. Mais la foule augmente ; quel est ce coitége? C'est l'Académie qui vient en corps au-devant de lui, entourée de l'élite littéraire de la nation. On le reçoit aux cris de : « Vive l'auteur de Zaïre ! vive la Henriade ! vive Mérope ! vive VEssai sur les Mœurs ! » Toutes ses œuvres étaient tour à tour rappelées et applaudies ; mais le gros du public s'en tenait à son cri : « Vive le sauveur des Calas ! »

Wagnière et le marquis de Villette le soutinrent pour monter à l'Académie ; on le conduisit au siège du directeur, et son por-

trait, entouré de fleurs, fut placé au-dessus de son fauteuil. L'élite de l'Europe était accourue là ; Franklin s'y trouvait, on alla le prendre dans la salle pour le faire asseoir à côté de Voltaire. Lorsque les deux vieillards se saluèrent, ce fut une acclamation immense. Les deux plus célèbres représentants de la liberté sur la terre comprirent le vœu de la foule, ils s'embrassèrent... De semblables moments ne se peuvent point peindre. Disons seulement que les témoins de cette scène ne l'oublièrent jamais.

Voltaire avait promis d'assister le même jour à la sixième représentation d'Irène. 11 y eut un tel embarras de carosses et de peuple aux environs du théâtre , qu'il fallut des gardes pour lui ouvrir un passage pendant que mille voix répétaient à l'envi : «« Place à Voltaire ! » La salle du théâtre avait été , au dehors et au dedans , magnifiquement illuminée, et ornée çà et là d'inscriptions tirées des principaux passages de ses tragédies. La loge des gentilshommes de la chambre, richement décorée , devait le recevoir. M"« Denis et M°^e yiUette sont déjà placées, la salle est comble , et le parterre, « dans les convulsions de la joie , » dit un contemporain, attend l'arrivée du poète.

11 paraît enlin. L'auditoire entier se lève comme un seul homme et le salue. Les

battements de mains, les vivats , les trépignements, les exclamations de joie ne peuvent s'arrêter. La France paie au poëte, en un seul jour, soixante ans de pla^'sirs, et donne un libre cours à sa reconnaissance envers le défenseur de tant d'opprimés. Par intervalles, le vieillard levant le bras pour essuyer ses larmes , on croyait qu'il allait parler, et il se faisait des silences profonds. Ce fut dans un de ces moments que des milliers de voix s'écrièrent : « Qu'on lui porte une couronne ! » alors ce n'est plus qu'une tempête de cris où l'on ne distingue que ces mots : « La couronne ! la couronne ! » Un acteur aimé du public et aplaudi dans les rôles de pères nobles, le bon Brisard, s'avance pour couronner Voltaire. Celui-ci refuse longtemps un honneur jusqu'ici sans exemple ; mais ce cri part de tous les points de la salle : « C'est le public qui l'envoie. »

«< Les transports d'allégresse continuèrent presque sans interruption l'espace de quatre heures, di-t un témoin oculaire , et se varièrent en cent façons. Chaque spectateur exprimait son plaisir à sa manière : les uns l'exhalaient par : « Vive Voltaire ! vive Sophocle ! vive notre Homère ! » les autres exprimaient leurs hommages en criant :

« Honneur à l'homme unique ! honneur au philosophe qui apprend à penser ! » Il était des moments où Ton n'entendait que le hruit confus de mille voix qui s'écriaient : « Gloire à l'homme universel ! »

Ce fut de lui que l'on vint prendre l'ordre de commencer, honneur qui ne s'était jamais fait qu'au roi.

«< Pendant la représentation d'Irène , dit l'écrivain précité, le public , entraîné comme malgré lui par le désir de le posséder et se livrant sans réserve au sentiment de son admiration , interrompit plusieurs fois les acteurs pour crier : « Gloire au défenseur des Galas ! gloire au défenseur de Sirven et de Montbailly ! » Dans l'excès de la joie dont tous les cœurs étaient pleins , les uns versaient des larmes d'attendrissement, tandis que d'autres , debout dans leurs loges et dans les transports de l'ivresse commune, levaient les mains vers lui , comme vers un être qu'on révère ^t qu'on invoque.

» Celui qui décrit cette scène était présent. Il s'était rendu au spectacle, non pour voir Voltaire : c'était un plaisir qu'il lui était permis de goûter quelquefois ; non pour l'applaudir, sa voix eût été perdue dans la foule, mais uniquement pour être témoin de l'impression que la présence du grand

homme devait faire sur l'élite de la nation, et tandis que tous les yeux étaient avidement fixés sur lui, ceux de l'historien parcouraient toutes les attitudes, observaient toutes les physionomies, et il avoue qu'il n'en vit aucune qui ne portât l'empreinte d'une âme ivre de plaisir. »

Et pourtant tout cet enthousiasme s'augmenta encore après que l'on eût achevé, au milieu des applaudissements, la représentation ; il y eut alors une scène aussi inattendue des spectateurs que de Voltaire lui-même.

Le rideau baissé se relève tout à coup pour laisser voir une décoration spiendide au milieu de laquelle apparaît sur un piédestal la statue de Voltaire couronnée. Les acteurs, rangés en cercle, l'entourent, tenant dans leurs mains des palmes et des guirlandes. Aussitôt de joyeuses fanfares de voix et d'instruments se font entendre. C'est l'apothéose du grand homme présent pour en jouir lui-même , à quatre-vingtquatre ans, au milieu de ses contemporains!

Mais attendez ! la symphonie a cessé. Une actrice ( c'est M™^ Vestris ) s'avance sur le bord du théâtre, un papier à la main ; pleine d'émotion et de grâce, elle adresse au patriarche ces vers, improvisés pendant la représentation d'Irène.

Aux yeux de Paris enchanté,

Reçois en ce jour un hommage,

Que confirmera d'âge en âge

La sévère postérité !

Non, tu n'as pas besoin d'attemdre au noir rivage Pour jouir des honneurs de l'immortalité ;

Voltaire, reçois la couronne / Que l'on vient de te présenter ;

Il est beau de la mériter,

Quand c'est la France qui la donne !

Tous les acteurs aussitôt déposent, en s'inclinant , leurs palmes aux pieds de la statue. L'enthousiasme était tel, qu'une actrice alla jusqu'à la baiser, et tous les autres l'imitèrent. La plupart des spectateurs, dit-on, étaient en larmes. Quant à Voltaire, il ne répétait que ces mots : « On veut me faire mourir de plaisir. » Il ne voyait pas seulement son triomphe dans tous ces hommages, il voyait le triomphe de la philosophie, de la raison et de la justice. Ces honneurs il les recevait avec joie, moins pour lui que pour la cause sacrée qu'il avait défendue.

Quand tout fut fini, quand il fallut se séparer du vieillard, sans doute pour ne plus le revoir, l'attendrissement fut au comble :

« Il fut obligé pour sortir, dit M. de Gondorcet, de percer la foule entassée sur son passage : faible, se soutenant à peine,

les gardes qu'on lui avait donnés pour l'aider lui étaient inutiles ; à son approche, on se retirait avec une respectueuse tendresse ; chacun se disputait la gloire de l'avoir soutenu un moment sur l'escalier; chaque marche lui offrait un secours nouveau, et " on ne soufirait pas que personne s'arrogeât le droit de le soutenir trop longtemps. »

Les spectateurs suivirent sa voiture aux cris de : « Yive Voltaire ! » jusqu'à sa rentrée à l'hôtel Villette. Lorsqu'il en descendit, dans la cour, on se précipitait à ses pieds , on baisait ses vêtements, dit encore Condorcet; et il ajoute : « Jamais homme n'a reçu des marques plus touchantes de l'admiration , de la tendresse publique ; jamais le génie n'a été honoré par un hommage plus flatteur. Ce n'était point à sa puissance , c'était au bien qu'il avait fait que s'adressait cet hommage. Un grand poëte n'aurait eu que des applaudissements , les larmes coulaient sur le philosophe qui avait brisé les fers de la raison et vengé la cause de l'humanité. »

Voltaire pouvait désormais sans crainte attendre la mort : il avait reçu le viatique des grands cœurs ; sa tâche était accomplie.

Cependant il se remet à l'œuvre. Malade, exténué de faiblesse, il ne songe point au repos ; il sait que le travail est la santé de

l'âme ; il s'éteint physiquement , mais son action morale n'en est point ralentie. De corps il semblait réellement détruit. Gomment vivait-il ? C'était un miracle. Aussi la vue seuJe de Tinconcevable vieillard faisait du bien. Je ne sais quelle allégresse, quelle espérance infinie s'empare de tous ceux qui l'approchent : une bénédiction s'est répandue sur eux ; ils ont vu en l'homme quelque chose d'indestructible. Enfants , vieillards, peuple, savants, fous et sages , tous , dès qu'ils l'ont aperçu, entonnent un chant de triomphe. La seule présence du patriarche eut une action incalculable sur la génération naissante ; elle eut pour résultat de douer toute une grande nation. Que d'âmes, en eflet, puisèrent dans son regard une étincelle du feu sacré gui devait éclore quelques années plus tard ! On ne peut dire ce que son voyage à Paris valut à la France et au monde. Ce sont là les mystères de l'histoire.

Après un tel triomphe, il comprit très bien qu'il n'avait plus qu'à disparaître, qu'à retourner dans sa solitude. Mais ce n'est pas sans regrets qu'il consent à s'éloigner de ces lieux où s'est passée son enfance , lieux désormais sacrés pour lui. Il faut partir cependant, il le sent, ne fût-ce que pour mourir en paix : à Ferney, aux portes de Genève, il ne sera point tourmenté par les prêtres à

— il6 — ses derniers moments. D'ailleurs sa colonie le rappelle, il lui vient de Ferney des supplications chaque jour plus pressantes. Ses colons lui proposent de venir le chercher, de le remporter eux-mêmes sur leurs épaules dans une petite chambre-hrancart. Il promet chaque jour et se dispose au départ; mais il s'attendrit à la pensée de ne plus revoir la ville de ses triomphes. C'est dans ce moment de touchante mélancolie qu'il écrit ses Adieux, dédiés à son gendre Villette (les derniers vers qu'il ait composés ) :

Des Champs-Elyséens, adieu, pompeux rivage, De palais, de jardins, de prodiges bordé, Qu'ont encore embelli, pour l'honneur de notre âge, Les enfants d'Henri IV et ceux du grand Condé.

Combien vous m'enchantez , Muses, Grâces nou- Dont les talents et les écrits [velles,

Seraient de tous nos beaux esprits Ou la censure ou les modèles !

Que Paris est changé ! les Welches n'y sont plus.

Je n'entends plus siffler ces ténébreux reptiles ,

Ces tartufes affreux, ces insolents zoïles.

J'ai passé : de la terre ils étaient disparus.

Mes yeux après trente ans n'ont vu qu'un peuple

[ aimable ,

Instruit, mais indulgent, doux, vif et sociable ;

Il est ne pour aimer. L'élite des Français

Est l'exemple du monde, et vaut tous les Anglais.

De la société les douceurs désirées

Dans vingt Etats puissants sont encore ignorées.

On les goûte à Paris; c'est le premier des arts.

Peuple heureux ! il naquît , il règne en vos

[remparts.

Je m'arrache en pleurant à son charmant empire. Je retourne à ces monts qui menacent les cieux , A ces antres glacés eu la nature expire. Je vous regretterais à la table des dieux.

Il allait donc partir ; mais son quasigendre , mais M°^e Denis , niais Belle-et- Bonne, enivrés de la gloire que sa présence à Paris fait rejaillir sur eux, insistent pour qu'il reste encore. Villette , devenu luimême un poëte éloquent au milieu de cet enthousiasme universel , lui remet un matin ces vers qui aussitôt circulent dans tout Paris , et ne sont qu'un écho de la voix publique :

Quand la ville et la cour vous offrent leur hom-

[mage , Et qu'un peuple enchanté vous porte dans ses bras ;

Quand vous voyez devant vos pas Le respect et l'amour peints sur chaque visage ; Quand des pleurs de tendresse échappés de nos

Ont arrosé votre passage : [ yeux

Vous voulez nous quitter! et vous fuyez ces lieux

Où l'on adore votre image !

Le Français, autrefois, si léger, si volage,

Gesse d3 l'être en vous aimant.

Heureux législateur de ce peuple charmant, Ainsi que ses plaisirs, ses mœurs sont votre ou-

Oui , vous avez changé Paris ; [ vrage. Couronné, soixante ans, des mains de Melpomène,

Par vos chefe-d'œuvre sur la scène,

Vous avez, soixante ans, éclairé les esprits.

Dg tous côtés ]a gloire vous assiège ; Mais l'amitié pour vous n'a-t-elle point d'attraits? Maître de tous les cœurs , ah ! restez à jamais

Au milieu d'un si beau cortège.

Les Welches d'autrefois sont devenus Français , Ces changements sont grands, mais c'est vous qui

Soyez témoin de vos succès, [ les faites.

Et jouissez de vos conquêtes.

Il différa de quelques jours encore et se remit au travail; mais la fièvre revint terrible.

Le 28 mai , comme il était très mal , le curé de Saiut-Sulpice se présente, et il essaye fièrement d'entamer une controverse avec le moribond :

— Reconnaissez-vous, ]ui crie-t-il d'une voix bruyante , la divinité de Notre- Seigneur Jésus-Christ ?

Le malade fait un efiort suprême et répond :

« Au nom de Dieu , ne me parlez pas de cet homme-là (1). » Le curé insiste : « Laissez-

(l) Voltaire a dit toute sa pensée sur Jésus, et l'a dite en termes magnifiques au mot Religion du Diclionnaire philosopidque ;

a Je vis un homme dune figure douce et

simple , qui me parut âgé d'environ trente-cinq ans. . . »

On a écrit très peu d'aussi belles pages sur le Christ que celles dont nous ne citoas ici que les premières lignes.

» moi mourir en paix ! >> dit le vieillard en levant le bras. Et sa main , retombant sur la tête du prêtre (cet incident fut très remarqué) , fait rouler sa calotte par terre. Celuici la ramasse, la secoue et sort. Il ne reparut plus. Il alla publier parmi ses confrères que le philosophe de Ferney était mort comme un impie , mais qu'il ferait jeter son cadavre à la voirie.

Cependant Voltaire conserva encore sa raison quelques heures. Il entretenait doucement ses amis ; mais le délire vint bientôt; il croyait voir le regard haineux des fanatiques ; il répétait à sa nièce, au milieu de paroles entrecoupées : Ma pauvre enfant, ils jetteront mon cadavre à la voirie ! Après quelques heures d'agitation, il resta immobile et silencieux. Sa famille et ses amis atterrés entouraient son lit, s'attendant à le voir expirer; ils admiraient cependant, à ce^moment suprême, la beauté de ses traits et je ne sais quel rayon d'enthousiasme qui brillait encore dans son regard. Mais quelqu'un entre : on vient annoncer de la part de M. Lallyfils, à M. de Voltaire, s'il en est temps encore, la réhabilitation de son père. Le mourant, à ces mots, donne un signe de vie et de joie, une larme brille dans ses yeux ; il se lait apporter une plume et un peu de papier ; on lui soulève la tête, et de sa main,

- 120 ~ déjà glacée par le froid de la mort, iljrace ces mots :

Le mourant ressuscite en apprenant cette grande nouvelle ; il embrasse tendrement M. de Lally ; il voit que le roi est le défenseur de la justice ; il mourra content.

Content, ce fut le dernier mot que cette main traça, et ce mot voulait dire : l'humanité triomphe.

11 mourait content! ce fut le fruit de cette vie, consacrée tout entière au bonheur des hommes.

11 mourait content ! mais ses ennemis étaient saisis de rage. Une réunion secrète d'évêques eut lieu, dans laquelle quelquesuns proposèrent, comme l'avait dit le curé, de jeter son cadavi*e à la voirie.

Voltaire respirait toujours ; mais depuis le billet à M. de Lally, il était retombé dans l'accablement et le silence... Pourtant il prononça encore ces paroles, enpressant la main de son valet de chambre : Adieu, mon cher Morand, je me meurs ; et le 30 mai 1778, à onze heures un quart du soir, il expira. 11 était âgé de quatre-vingt-quatre ans et trois mois.

Page 1