Voltaire à Ferney. Sa correspondance avec la duchesse de Saxe-Gotha, suivie de lettres et de notes histriques entièrement inédites recueillies et publiées
Voltaire, dans une de ses letlres d la duchesse de Saxe- Gotha', remereie Son Altesse d’avoir daigne accepler l’epltre dedieatoiru qu’il lui adressait en tete des Annales de l’ Empire, coinposdes pour Elle et surle ddsir qu’Elle en avait exprime uu grand dcrivain.
Aujourd’hui, Monseigneur, e’est encore ii la meinoire
' Voir ace mdrao volume, pages 100, 101, 102, 105, 107, 109, 112. Voir aussi Annales de I’Empire, prdedddes de la dddicace de Voltaire, OEuvres completes, tome V, ilistoire parliculiere, page 556.
Voici cette dedicace :
A madame la duchesse de Saxc-Gulha,
« Madame,
« Je n’ai fait qu’obeir aux ordres dc Votre Altesse Sdrenissime cii ecrivant cet abrege de Vllistoire de I'Empire . II aurait un grand avantage si j’dtaisreste plus longtemps dans voire cour. J’aurais mieux peint la verlu, surtout cette vertu humaine et sociale, a qui 1’esprit et les graces donnent un nouveau prix ; mais elle est peu du ressorl de I'histoire. L’ambition qu’on masque du grand nom de rinteret des Rials, et qui ne fait que le maiheur des Ktats, les passions fdroces qui ont conduit presque lotijours la politique, laissenl peu dc place a ccs vertus deuces qu’on nc eultive gucre quo dans la Iranquil-
II DfiDICACE.
de Voltaire que revient l’honneur de cette dfedicace que vous daignez accepter, vous aussi, comme au siecln dernier la dueliesse de Saxe-Gotlia.
C’est ainsi que, par une succession de gen^reux sentiments dans votre maison, les traditions de noble encouragement aux lettres et aux arts formentun des attributs les plus pr^cieux de votre couronne ducale, et un des titres les plus glorieux de Votre Altesse Royale a la reconnaissance de vos contemporains, aux liommagcs de la posterity.
C’est ainsi que se fondent et se perp6tucnt les grandes families, comme est la v6tre, surtout depuis le regne d’Ernest le Pieux, un de vos augustes anefitres.
Elle n’a pas d6g^u6r6 depuis 1080, et si de royales alliances avec les trOnes de France', d’Angleterre1, de
litd. Partout ou il y a des troubles il y a des crimes; et 1’histoirc n’est que le tableau des troubles du monde.
« 11 est important pour toutes les nations de l'Europe de s’instruire des revolutions de l'Empire. Les bistoires de France, d’Angleterre, d’Espagne, de Pologne se renferment dans leurs borncs. L'Empire est un theatre plus vaste ; ses preeminences, ses droits sur Rome el sur I'ltalie, taut de rois, taut de souverains qu’il a ertk's, tant de dignites qu’il a confdrdes dans d’autres Etats, ces assemblers presque continuelles de tant de princes, tout cela forme une scene auguste, mdme dans les siecles les moins polices. Mais le detail en est immense; et il resle aux hommes occupes trop pen de temps pour lire ce prodigieux amas de fails qui sc precipitent les uns sur les autres, cl ces recueils de lois presque toujours contrediles a force d'etre expliqudes. La justesse de votre esprit vous a fait desircr des annalcs qui ne fussent ni seches ni prolixes, et qui donnassent une iddo generate de l’Empire dans unc langur que parlcnt toutes les nations, et qui est cmbellic dans votre bouche. On aurait pu sans doute obeir aux ordres de Votre Altesse Sdrcnissimc avee plus de succes, mais nun avec plus de zoic et de respect. t>
* Liu prince de Saxe*Cubourg-Gotha epousa une priucesse d’Qrlcans, Marie Clementine, lille du roi Louis-Philippe, nee d Neuilly le 3juin
2 Lc prince Albert , nd le 26 aodl 1819, marie le 10 fevrier 1840 a la
DfiDICAC.E.
Russia1, de Belgique®, de Portugal®, ont mainlenu, 61rve encore le haut rang qu’elle oecupo parmi les races souveraines, depuis le temps oil clle discutait [’alliance d’un prince dc la maison royalc de France4, Votre Altesse a temoigue le soin jaloux que prendson regno de cct illustre heritage : ami des lettres, dcs sciences etdes arts que vous protegez de votre patronage, que vous cnrichissez de votre concours, vous avez eonsenti a m’ouvrir les archives oil sc trouvait dcposiic et comnio cacliCc cette correspondance si curieuse du philosophe de Ferney avec la duchesse de Saxe-Gotha5. Vous m’avez en outre autoris* k vous dddier cc livrc. Double gratitude vous en est due, Monseigneur, dont je m’acquitterais mal sije n’en attribuais hautement unc part k la bicnveillante intervention de M. le prince de Chimay.
G’est par ce commerce supgrieur avec les grands ecri-
reine d’Angleterre Victoria, ndo le 24 mai 1819, est frero du due Ernest 11, souverain actucl, nd le 21 juin 1818.
hi ducheuc de Kent , mere de la reine Victoria, etait tanto du due Ernest II. Elio epousa en secondes noces le due de Kent, frere des rois Georges IV et Guillaume IV.
1 Le grand-due Constantin de Russie, morl en 1831, avail epouse une princenc de Cobourg, la duchesse Ju/teimc-Henriette-Ulrique, nee le 23 seplembre 1781, tante du due Ernest II.
7 Lo roi de Belgique Leopold cstoncle du due Ernest II.
3 Lo pere du roi acluel do Portugal, Ic due de Saxe-Cobourg, Kerdinand-Augusle-Antoine , epoux de la reine dona Maria II, oncle du due Ernest II.
4 Voir arerlinemcnt dc la correspondance de Voltaire avec la duchesse de Saxe-Gotha, dans ce m6me volume, page 83.
L'existence de ces lettres etait connue de MM. do Cayrot et Alphonse Francois. Ce qu its en ont public dans leur recueil 4ditc par Didier en 1857 attcstail leur vif desir d une publication complete dc celte correspondance, que nous sommes heureux do pouvoir aujourd hui livrer a la publicity. (Voir plus loin, dans ce m£me volume, pages 81 el suivantes.)
Uf.DICACE.
vains, c’est par cette cspece de complicity intellectuclle des grands esprits que le gouvernemenl des homines s’Aleve, s’Apure et. s’affermit en s’Aclairant.
Grices vous soienl renducs, Monscigneur, de In praiiquer ainsi. Le domaine des 6tats s’agrandit par le contact et le voisinage du domaine de la philosophic. Entre ccs deux domaines, il n’y a ni douanes, ni barrieres, ct l'horizon s'dtend A mesure que le regard s’Aleve.
Les Annales de V Empire honoraient justement l’Alleinagnc. Votre Altesse s’associe A cet honneur en daignant agrecr la dAdicace des lettres qui en consacrent l’originc.
Rcccvez doncici, Monseigneur, aver, mes tres-humbles remerclments, l’expression de tnon respect,
&VAMSTE Bavoux.
Paris ler mars i860.
NOTE PRfiLIMINAlRE
Ce volume u une origine et une composition qui doivent dtre expliqudes.
Des visiles frdquentes et prolongdes au chdteau de Ferney avaient facility a M. Evariste Bavoux des recbercbes et des ddcouvertes prdeieuses sur l’illnstre philosopbe , seigneur de ce beau domaine. M. Bavoux rccueillit un certain nombre de lettres inddites de Voltaire, et en fit liommage d l’Acaddmie des sciences morales et politiques , devant laquelle il formula cet hommage dans un travail que la savante assembldc deouta et accueillit avec faveur *.
Cette faveur eut de l’dcho hors de l’lnstitut ; et le regrettable M. ltigault, qui, dans le journalisme, alaissd une reputation dminemment littdraire, avait engagd un dditeur d faire de cette publication un recueil auquel se serait attaebde l’autoritd du nom d’un publieiste si justement estime. La mort, d quelques semaines de distance, frappait successivement et M. Rigault et l’dditeur.
M. Ilidier, qui avait ddja publid un recueil de lettres de Voltaire, se fit l’hdritier de cette pensde bibliograpbique. Alors M. Bavoux avait dtd assez heureux pour pouvoir ajouter d son mdmoire acaddmique une collection de lettres inddites de Voltaire d la duchesse de Saxe-Golba.
' Seance du 21 aoCu 1858. (Voir ci-apres, p. 41 cl 58.)
NOTE PRP.UMINAIIIE.
Los archives de Gotha gardaicnt sous une consigne severe ce depOt longtemps et infructueusoment assirge par quelques eclaireurs eclaires du tnonde savant1. M. Bavoux en olitint la clef et s’cst empresse de la remettrc au public, qui va enfin prendre possession de celte curieuse correspondancc. . — Voila l’origiue de ce volume.
MM. de Cayrol5 et Alphonse Frangois, depuis leur publication de 1857, avaient rcuni encore une assez nombreuse collection de lettres de Voltaire, que M. Didier proposa du joindre aux deux parties dont nous venous d’indiquer la composition.
Tout cela formait un total de plus de 300 lettres, dont quclques-unes autographes, toutes inAdites, divisAes en trois parties distinctes : Ferney; Saxe-Golha ; Diverges.
Ces trois parties sont suivies d’un travail fort intAressant : Remarques autographes de Voltaire sur un Hire anonyme do pare Daniel, intitule : Observations critiques sun l'iiistoiiie de France de Mezerai. La relation anecdotiqtie de cette decouverte litteraire est assez piquante pour que nous nous bornions Ay renvoyer le lecteur’, sans nous exposer a la dAllorer ici par une communication anlicipee.
C’cst ainsi que les trois premiers livres forment une sorte de mosaique Apistolaire, dont les amis des belleslettres apprAcieront sans doute le coloris aussi bien que 1’unitA ; car si les dates de cette correspondence sont diverses, on remarquera que la division en quatre parties laisse A cliacun son ordre chronologique et lui
1 Voir plus loin, page 81.
3 Voir sur la mort de M. de Cajrol page 297 ci apr6s. ’ Voir plus loin avertisseroenl page 449.
NOTE PRfcLIMINAIRE.
conserve, pour ainsi dire, son unite d’action, et, le dirui-je? son unit6 de lieux, son autonomic.
Le quatrieme livre est distinct des trois qui le precedent. Ce ne sont plus des lettres, c’est de la critique historique.
Dans la premiere partie, c’est Voltaire & Ferney, travaillant 4 la prosp6rit6 et en quelque sorte 4 la creation de Ferney et du pays de Gex.
Dans la seconde, c'est Voltaire en communication avec la ducliesse de Saxe-Gotha, du 10 i'evrier 1752 au 26 aout 1767, pendant une p6riode de quinze ans, qui ne comprend pas moins de 1 10 lettres de Voltaire.
Dans la troisibme, c’est Voltaire 4 ses debuts, 4 peine 4qe de 27 ans, car- il est ne le 21 novembre 1694, et la premiere lettre de la troisieme partie est dat6e du 2 juin 1721, tandis que la dernidre de ces 11-i lettres a 4t6 6videmment 6crite dans le mois de mars ou d’avril 17781, et chacun sail qu’il est mort le 30 mai suivant.
La quatrieme se compose de l’annexe sur Mezcrai.
Tel est l’ensemble de ce volume qui, on l’espere, apres le soin scrupuleux avec lequel il a 6t6, dans tous ses d6tails, collationne , confronte , verify , annate, ne sera pas un document perdu dans l’histoire lilt6rairc du dix-huiti£me siecle.
‘ On sc rappdte que Vultaire arm a le 10 fcvrier a Paris, ou il mourul. (Voir ci-apres pages G el suiv.)