‹ Voltaire à Ferney. Sa correspondance avec la duchesse de Saxe-Gotha, suivie de lettres et de notes histriques entièrement inédites recueillies et publiéesChapitre 2 sur 188 · FERNEY · texte numérisé non relu

FERNEY

Le 19 mars 1778, Voltaire dediait 4 l’Academic frangaise sa tragedie d 'Irene

MM. de Cayrol et Alphonse Francois onl aussi place, sous l’egide de l’Academie francaise, la publication si prfoieuse qu’ils viennent do faire d’une volumincuse collection de lettres inedites de Voltaire. Je n'en ai pas un si grand nombre; dix-huit ou dixneuf seulement sont entre ines mains-.

Frapp6 du sentiment litteraire qui avail inspire a MM. de Cayrol et Alphonse Francois leur dedicace, j'ai ose aspirer au memo honneur aupres de l’Academie des sciences morales et politiques.

Ces lettres & la main, je sollicite l’autorisation de vous dire qu’elles m’ont paru vous appartenir plus specialemenl qu’a aucune autre classe de l’lnstitut. M. Saint-Marc Girardin l'a tres-bien remarqu6 J Vol-

1 D'Alembert, t. XVI, p. 372 et 373 ; t. XVIII, p. 186.

taire aimait & se m£ler de politique, et 1’Academie des sciences morales ct politiques est peut-6tre plus competente qu’aucune autre pour recevoir les communications de Voltaire sur les questions d’economie politique dont ces lettres portent l’empreinte.

Je suis bien plus justement que le celebre professeur, M. Saint-Marc Girardin, dispose a repeter apres lui la spirituelle observation de M. Francois, que la main tremble quand on ecrit au bas ou a c6te d’une page de Voltaire. Je me garderai done de rien ecrire

Mais je ne puis me borner a vous remettre ces quelques lettres, sans expliquer leur origine et leur

1 Condorcct raconte {£ loge de d'Alembert , t. Ill, p. 81) que d'Alembert , apres de smcuscs etudes , de longues investigations , goutait deja le plalsir d’avoir fait quelques decouvcrtes, lorsquc quclque livre coosulte par lui lui apprenait, non sans quelque deception, que ce qu'ii croyait avoir trouvd lc premier etalt deja connu. Alors il se persuada qu’ii devait sc borner A savoir ce que les autres auralcnt decouvcrt, et il se resigna sans peine a eeile destinee. 11 sentail , disait-il modcstement , que lc plalsir seul d'etudicr sufllrait encore A son boqhcur.

M. Guizot dit aussi dc M. dc Lacretelle qu’i! aiina les lettres d’un amour pur ct constant, sans leur ricn demander dc plus que les joies de l’etude. (Discours de M. Guizot reccvant M. Biot a I’Academic francaisc.)

I/onecdole dc Condorcct et l’obscrvntion dc M. Guizot trouvent leur place ici : lc plalsir d’etudier ct dc resumer ce qu’on savait dej A de la vie de Voltaire m’a paru presenter encore un certain intdrdt de detail, A la condition d’une etude s^parec in quelque sortc d’un ensemble trop vastc et local isee A Fcrney.

* On nous interesscra sans doutc en pcignant Moliere et ses amis « dans Auteuil, dit M. Droz , ou Voltaire environne du respect de « ses confreres A l'A^ademic franchise ; la fidclite scrupulcusc, dans « de pareils sujets, sera peut-etre demandee par les gens de lettres : « alors ces pcinturcs interesseront par des souvenirs historiques, « plus qu'elles n’cnchanteront comme ouvrages de I’art. » (Eludes

aulhenticite. Ma deference pour l’assemblee devant laquelle j’ai l’honneur de paraltre m’oblige a lui faire connaltre les soins que j'ai pris a verifier les documents que je lui apporte.

Presque toutes ccs lettres, de 1761 £i 1765 , sont datees de Ferney que j’ai habite *. C'est au milieu des debris et de la restauration de ce passe dont je cherchais a reconstruire pierre a pierre l’edifiee deteriore par le temps, que j’ai trouve et touchd avec un pieux recueillement ces papiers revenus a la place meme ou Voltaire les avait Merits et caclietes. C’est bien sa main qui a trace ces lignes correctes, ces caracteres lisibles et nets comme sa pensee. C’esl bien le cachet de ces tnSmes armes reproduces sur le fronton de son ancienne demeure. C’est bien l’ecriture, c’est bien Je style de Voltaire; mais cette certitude ne me suffit pas ,J.

sar le Beau, par M. Joseph Droz, do I’Academie fran^aise, p. 37.) Nous n'avons on eRet ici aucuae pretention 3 un travail d'art. C’est un simple apergu de Voltaire a Ferney. C'est ce qu’on appclle en dcssin ou en peinture un simple fird.

1 Appele souvent par I’amitie du proprietairc actuel de ce delicieux chateau de Ferney-Vollaire a y passer de longs jours, J’ai pu savourcr le charme de ec pays cncliantcur et de ces souvenirs imperissables.

* Documents A consulter pour la correspondance de Voltaire :

1° Lettres ini’dites de Voltaire, U'“r Denis , Collini, puldiecs chez Mnngie en 1821, 1 vol.;

2° Lettres di verses , rcciteillics en Suisse par M. le comte Fedor Goiowkin en 1821, I vol.;

3“ Lettres inedites de Voltaire d M"r Quinault; 1822, chez Kenouard, 1 vol.;

■t“ Correspondance de Voltaire ti M. Ilennin, publiec par M. Hennin fils en 1825, 1 vol.;

Je soumis mes autographes a l'examen de connaisseurs plus eclaires que moi.

Leur authenticity ne me suffisait pas encore : il me fallait la demonstration qu’ils fussent inedits.

Pour acqudrir cette confiance, je dus compulser tous les recueils connus jusquA ce jour.

C’est apres ces recherches, apres cette verification consciencieuse et mfime minutieuse, que je puis avec security vous demander, Messieurs, la faveur de vous les presenter.

Dans la preface des lettres publides par MM. de Cayrol et Alphonse Francois , il esl dil quelque pari que ces lettres n’ajoulent rien a l’id^e que nous avons tous de Voltaire , quand nous lisons ses oeuvres et surtout sa correspondence generate. A plus forte raison en est-il ainsi du fragment epistolaire que j’apporte ici , comme une simple pierre au monument dont elle ne changera assurdment ni les proportions ni l’aspect.

Ce groupe de lettres a seulement ce caraclere par-

5° Letters inert tits de Voltaire, ehez Mongie, avee an portrait do Voltaire au erayon.on ISIS, I \o\. -, Pieces incites par Jacobsen, 18!0.

0° Etudes sur la Hu.ssie , contenant 3 ou 4 lettres do Voltaire , par Lcouzon-l.cduc, clicz Amyot, I vol.;

7° Mon sejour auprds de Voltaire, parCollini, 1807, chez Collin, I vol.;

$» Lettres medites de i oltairc , par MM. de Cayrol et Alphonse Francois, 2 vol. ;

!)" I.es diverges editions des (Kuvres de Voltaire, notamment cello de Kehl; mais surtout cello de M. Bcuchot , t. I.MII de la tnmaison generate el XIII de la Correspondance ;

10° Correspondance de Condurcet, d' Alembert , Diderot ;

1 1“ Lettres de M. de Cayrol it M. Erariste Honour.

VOLTAIRE A EERNBY.

ticulier et distinctif qu’elles se referent toutes a des questions locales. Elies sont, pour la plupart, adressees a M. Fabri, premier syndic, maire et subdeldgue a Gex , et relatives aux int6r6ts de Ferney ou de la contrde qui l’environne. Elies prouvent une fois de plus, et la simplicity de bon aloi avec laquelle Voltaire descendait en quelque sorte des sommiles de son genie aux details vulgaires de k vie journaliere, et la verve originale et saisissante dont il savait les revdtir et les animer.

L’energie pr6cise, colorye, pittoresque, habituellcment satirique, Paboudance intarissable et limpide, voila pour la forme de son talent. Mais ce qui constitue le fond inline de sa nature, son individuality, e’est le bon'sens, la raison vraie, la simplicity spirituelle et pratique qu’il apportait h toutes clioscs :

Homo sum el nihil humani fi me alienum pu/o,

esl la devise qui lui convenait mieux qu’a personne.

M. Guizot dit avec raison 1 : « L’bomme le plus « eminent en fortune, en dignites, en merite, n’est « important que dans les choses importantes; sur les « choses communes il retombe dans 1'egalile.... et « n’en aura pas plus le droit de penscr qu’on doive « mettre un interdt majeur a ce que son diner ne soit « pas retarde d’une minute. » I’crsonne ne pratiquait plus naturellement que Voltaire cette vyrile ; personne n’etait plus simple que lui dans ses relations et dans ses actes. Il avail sans doute le sentiment de sa

’ SI. Guizot , Meditations et etudes morales, p. ISC.

VOLTAIRE A KURNEV.

superiorite, et son commerce avec ies ttltes couronnees de Prusse ct de Russie , etc. , atteste eelte conscience intime de son genie qui se croyait a sa hauteur dans ces hautes regions qui ne l’eblouissaient pas. Mais en meme temps, rcspectueux des grandeurs sociales , il n’avait vis-a-vis d’elles qu’une familiarile autorisee et de bon godl, il provoquait d'ailleurs l’avis des hommes meme les plus ordinaires, comme s’il avait quelques lumieres a tirer d’eux. Personne n’6lait moius dcdaigneux que lui des opinions d’autrui, pourvu qu’eiles ne fussent ni pedantes dans la forme, ui malveillantes dans l’intention.

11 y avait alors quinze ans qu’il etait venuaParis, puisqu’il 6crivait en 1770 a Diderot : « Il y a pres de « trente ans que je n’ai vu Paris ', et je n’y ai jamais « demeurd deux ans de suite dans toute ma vie.’ Je re- « viendrais volontiers y passer mon dernier quart « d’heure,... s’il etait possible de passer cc dernier « quart d'heure dans ce pays-la; mais malbeureu- « semenl il est fort difficile d’y vivre et d’y mourir « comme on veut. » Cette idee , il la reproduit et la realise en partant le 5 fevrier 1778 de Ferney, pour arriver le 10 a Paris ou il mourut le 30 mai, dans la maison de M. de Villette, rue de Beaune *. « Apr6s

'• Condorcct, t. VI, p. Ill, II 8 ct 1 20.

1 Dans la maison que tout le mondc connalt, rue de Beaune, n° 1 , a Tangle du quai. I.'apparlement du premier etage dtail occupe par Mme de Villette. C'est 14 que Voltaire habita pendant son sejour 4 Baris ct mourut dans une piece a alcove sur la cour. l.es memoires

« trente ans d'absence et soixanteans de persecution, « ecrivait-il de Paris a Mrac la presidente de Mey- « nieres, le 31 mars 1778 j'ai trouve un public

de Wignidre renfermcnt des details circonstancies sur la vie et la inert de Voltaire dans cettc rnaison. Le premier ctage est occupti au* Jourd’hui par M. le haron de Bourgoing, senateur. Dans le salon j’ai releve deuv inscriptions latincs : « Veni, coronaberis. » — Kn face : « Tecum ocniam. * 11 est probable quo ccs inscriptions ont ete mises par M. de Villettc qni les airnait , A en juger par relics de Forney. IJinitialc V gravec plusicnrs fois an plafnml du salon signifie-t-elle Voltaire on Villette? Cc plafond est peint par Bomber.

On sait que l'appartemcnt oil est mort Voltaire a dtc ferine pendant de longues annees, et que , grace 4 ce respect qoi en faisait une sorte de sanctuairc, il servit d'asile , pendant la periode revo- 1 lutionnairc, 4 des pretres, que personne assurement ne serait venu chercbcr 14 1

Si nous parlons de la maison ou est mold Voltaire, peut-etre n’est- II pas indilfdrent de mentionner celle oil il est mi. Ellc est anjourd'hui comprise dans les demolitions opdrees pour I'agrandissement de la prefecture de police. En face de celle oil dlait mi le clianlrc du Lutein , n" 5, avancc en angle , au point d’intersection des rues de Jerusalem et de Nazareth, un corps de bailment : dans cc bAtinicnt, un assez vastc appartement, dont la piece principale, dirisee en arcades , est remarquablc par un haul plafond il voussurcs. C’dtait la demeure des triisoriers do la cour des comples. C'est la que logcait messirc Frangois Arouet, nommd tresorler le 10 septembre 1 000. Environ deuv ans auparavant, il avail en un DIs appele Frangois- Marie Arouet (Voltaire), dont la date de naissance est thee par un acte coramengant ainsi : • Le lundi 22' jour de novembre 1694, fut « baptise dans l'eglyse Saint- Andrd-des-Arts, par Bouchd, prelre- « vicaire de ladite eglyse, soussignd , Francois-Marie, ne le jour « precedent, fils de Mc Frangois Arouet, consciller du rol, ancien « notaire au Cbatelet de Baris, et de I)1**" Maric-Margucrite Uaumart, o sa femme, ctc...»Ainsi sontnes, dans deux habitations sc laisant face l’une 4 1’autrc, 4 cinquantc ans de distance, deux des hommes qui ont jetd le plus d’dclat sur le dix-septidme et le dix-huilieme sidcle. Boileau y naquit le l" novembre 1636.

1 Lettres inidites de Voltaire, rccueillies par MM. de Cayrol et Alphonse Frangois, t. II, p. 553.

« et meme un parterre devenu philosophe el surtout « compatissant pour la vieillesse rnourante »

C’est done a Ferney que, dgpuis le mois de novembre 1758, epoque de son acquisition, jusqu’au 5 fevrier 1778, il a consacrd pres de vingt ann£es a immortaliscr ce ravissant sejour : « C’est a Ferney que « je vais demeurer dans quelques semaiues, ecrivait- « il & d’Alembert... 11 faut toujours que les pbilo- « sopbes aient deux ou trois trous sous terre contre « les chieus qui courent apres eux *. »

11 avait passe les trois ou quatre annees precedentes a Lausanne , a Monrion, aux Delices qu’il acbela d’abord. Il avait la, « a une porlee de canon de la ville de « Calvin, » la plus belle vue de l’univers, un tableau que Claude Lorrain aurait pu peindre des fenetres inemes de l’babitation 3 : des pieces d'eau , des fonlaines, des terres qui , alors comme aujourd’hui, codlaient beaucoup et rapportaient peu : « plus de « soixante persounes a nourrir par jour, plantant, ba- « tissant, connnentant Corneille et tachant de I’imiter

1 Voltaire, cn cflct, fut salmi pendant son sejour A Paris , dans ses promenades, au theatre, A 1' Academic, par les acclamations enthousiastes d’un public idolAtre. Chacun se rappelle ces episodes memorables des derniers jours de la vie de Voltaire, A qui ces tdmoignages de I'admiration et de la reconnaissance publique arrachaicnt des larmcs d'attendrissement.

5 D'Alembert. Ses (Euvres, t. XV, p. 107 et 1 10, — Lettre de Voltaire d d'Alembert, 25 avril 1700. — Diderot, 1. XXI, p. 182. Asile ofTert par Voltaire, au nomde Frederic do Prusse et de l'iinperalrice Catherine, A Diderot et A d’Alembert pour letir faciliter le travail de V Encyclopedic.

* Letters inedites de Voltaire , recucillies par MM. de Cajrol et Alphonse Francois, t. I, p. 305, 314 et 315.

« de loin, lc tout pour eviter l’oisivete. » Telle 6tait 1’existence qu’il menait 1 en achetant Ferney, s’y prenant tard, disait-il, pour acquerir et pour balir; mais « il faut, ajoutail-il gahnent, des amusements a la

1 Aux l)etices qu’il depeignait ainsi : « J’achetai par un marche

• singulier (A son retour Ue Prusscjet dontil n'yavait point d’excm-

• pic dans le pays un petit iiien d'enriron soixantc arpents , qu'on

■ me vendit lc double de ce qu’il eut could aupres de Paris ; mais « le plaisir n'est jamais trop chcr ; la maison est jolle ct commode ; « I'aspcct cn est cliarmanl . il etonne et ne lasse point. (Vest d'un « cold le lac de Geneve ; c'csl la vallee de l’autrc ; le Rhone cn sort « a gros bouillons ct forme un canal au has de mon jardin ; la ri- “ viere d’Arve, qui descend de la Savoie, se precipite dans le Rhone ; « plus loin on voit encore unc autre riviere. Cent maisons de cam-

■ pagne, cent jardins riants ornent les Lords du lac ct des rividres; •i dans le lointain s'dldvcnt les Alpes, ct a travers leurs precipices,

• on decomre vingt lieues de inontagnes couvertcs de neiges dtor-

nelles Toutcs les commodites de la vie cn ameubleinents ,

« en equipages, en bonne cbfcrc se trouvent lei.... une societe douce a et de gens d’esprit remplil les moments que 1'clude ct lc soin de

• ma sautd me laissent. ... »

« On me demande par quel art jo vais parvcnlr a vivre comme « un fermicr general ; il est bon du le dire alin que mon exem|ile « serve.... Il faut clre en France cnclumc ou marteau : j'etais > ne enclume.... A pres avoir vecu chez des rois , je me suis « fait roi chez moi....» ( moires de Voltaire, t. 1 de ses OEuvres,

• Je vois de mes fenetres la ville oil regnait Jean Cbauvin , le « Picard, dit Calvin, et la place od il lit brdler Serve! pour le hien •• de son dme.... »

« 11 est trSs-agrcablc de vivre dans une republique aux chefs de « laquelle on peut dire : Vencz demain diner chez moi. » (Me moires, p. 122 et 123.)

• J'entcnds parler beaucoup de libertd , mais je ne crois pas qu’il

• y ait en Europe un parlieulier qui s'en soil fait une comme la « mienne... Je ne pouvais certaincmeut mieux prendre mon temps « pour chcrchcr cette liberie et lc repos loin de Paris... « (Sfemnires de Voltaire, t. I, p. 123.)

« vieillesse et a la philosophic. Je me ruine, je le sais « bien, mais je m’amusc. Je joue avec la vie; voil& « la seule chose h quoi elle soit bonne *. » II cMa les Delices a M. le due de Villars a.

J’ai cherchi ces pretendues Delices ainsi que les qualifiait Voltaire en plaisantant, car, en reality il trouvait leur denomination bien justifiee. J'ai cherche cette longue muraille, cette porte k barreaux verts, ce grand berceau vert sur cette muraille, selon la definition de Voltaire 3, et j’ai eu bien de la peine h decouvrir cet ancien asile, efface de la memoirc des Genevois par les souvenirs de Ferney qui ont pour ainsi dire absorbe celui-la.

Toute la dernicre periode de la vie de Voltaire s’est en effet concentree a Ferney. 11 en devint le seigneur & prix debattu, selon lui, car on exigeait, pour le droit goth et vandale des lods et ventes, le quart du prix; pour rafralchissemcnt , le 100' au roi, k la chambre des comptes le 50"; mais Voltaire, qui entendait les alfaires, n’etait pas homme a passer, sans reclamations , sous les Fourches Caudines du fisc , quand il en pouvait 6tre autrement, et il fit en sorte de s’arranger avec M. de Boisy *.

Cette grande existence etait bien mieux a sa place 1 Ferney qu’aux Delices, oil elle se trouvait plus resserrde par l’espace. Il aimait a planter, il aimait a biitir, seuls goilts, disait-il, qui consolent la vieillesse, et il mit l’argent qui lui revint de la n-trocession des

1 Lettres inedites de Voltaire, rccucillics par MM. dc Cajrol rt Alphonse Francois, 1. 1, p. i»35 et 536.

5 Idem, p. 339. — * Idem, p. 314: — 1 Idem, p. 335.

Delices & Mtir deux ailes au cMteau de Ferney et & faire quelques embellissements. 11 trouvait plus convenable , h son dge , d’augmenter et d’orner Ferney qu’il avait donne it sa niece M“° Denis , que de ddpenser cet argent aux Delices qui ne dcvaient pas lui appartenir aprfes lui Quatre tours qui cachaient une tres-bellc vue furent detruites par lui a; les jardins augmentes. II en fit, en un mot , de son propre aveu , un fort joli chateau : colonnades , pilastres , peristyles, tout le fin de l’architecture s’y trouvait, et & tout cela pourtant il pr£ferait encore les bles el les prairies 3. Jouant sur les mots, il ecrivait a M. de Chenevieres, qui babitait Maisons , qu’il avait fait de Ferney un petit Maisons, mais non .pas une petite Matson, reproduisant k peu pres en miniature ce que Maisons etait en grand 4. Cette miniature avait pourtant et a encore d’assez vastes proportions; Voltaire s’etait forme, en dehors du domaine utile, une espfece de pare d’environ une licue de circuit, decouvrant de sa terrasse plus de vingt lieues 5. Il vantait avec bonheur les embellissements qu’il y avait crees : « Nous avons, comme dans toutes les eglogues, des >i flours, de la verdure et de l’ombrage; le chateau « est devenu un bdtiment regulier de 1,200 pieds de « face; nous avons acquis des bois; nous nageons « dans l’utile et l’agreable 6. »

1 Lettres irnfdites de Voltaire, recueiilies par MM. de Cayrol ct Al, house Francois, t. I, p. 518 ct 538.

! Idem, t. II, p. 114. — 5 Idem, t. 1, p. 504. — ‘ Idem, p. 335. — J Idem, p. 354.

“ A M. le marquis de Florian, 4 Paris. Corresjwndance generate, t. \, ct I.XII des (Euvres, p. 219.

« La terre de Ferney est aussi bonne qu’elle a ete « negligee; j'y b:\lis un assez beau chateau ; j’ai chez « moi la pierrc et le bois ; le marbre me vient par le « lac de Geneve.... Je l’ai arrondie tout d’un coup « par des acquisitions utiles. Le tout monte a la va- « leur de plus de 10,000 livres de rente et m’en « epargue plus de 20,000, puisqn’elle defraye pres- « que une maison ou j'ai plus de trcnte personnes et « plus de douze chevaux a nourrir '. »

Save ferar parvd an magnd friar unus vt idem.

C’est en 1765 qu’il travaillait a finir, selon son expression, ce petit chAteau Et pourtant, en 1767, il ecrivait a M. d’Argental qu’il n’y avait plus moyen de tenir a son age dans ce climat qui elait aussi horrible pendant l’hiver qu'il est charmant l'dte3, et a M. de Bordcs que les troubles de Geneve, les mesures prises par le gouvernement, l’interruption de tout commerce, la rigueur intolerable de l’liiver, la disette ou ce pauvre petit paysetait reduit, lui rendaient Ferney moins agreable4. Sa vie neanmoins y etait si bien remplie qu’il m’est impossible de comprendre comment il pouvait suffice a tout; il faisail ses journees longues, puisqu’il se levait acinq hcures du matin else couchait adix heures du soir5; mais il n’en est pas moins surpreuant que, inalgre les insomnies dont il

1 Correspondance generate, l. LVIII de la tomaison generate, el Vt de la Correspondance, p. 118.

! Recueit de MM. de Cajrol cl Alphonse Francois, t. I, p. 3 !! (; .

5 Idem, t 11. p. 87. — * Idem, p. 91. — 5 Idem, p. 132

V0I.TA1RE A FKRNEY.

se plaignait ', il put conduire de front ses immenses travaux de cabinet, sou immense correspondance, ses vastes travaux d’agriculture, qui, disait-il, l’occupaient du matin au soir2, ses essais de haras 3, les soinsde l’bospitalite qu’il exercait en grand seigneur, appelant k venir partager sa retraite les philosophes ses amis, Condorcet, d’Alembert, Diderot1, recevant les plus eminents personnages, le marechal de Richelieu, la duchesse de Saxe-Gotha, etc..., ce qui lui faisait dire qu’il etait l’aubergistedel’Europe3, etc..., les plaisirs du theatre oil il prenaitlui-mfimedes r61es avec Lekain, avec mademoiselle Clairon, madame Denis; les distractions qu’il aimaitbeaucoup, le jeu desechecs, parexemple, se les reprochant, ilest vrai, comme unc

' • Jc nc renonce pas encore nux bonnes digestions et au som-

• meii que vous me conscillez . mais elles nc dependent pas de nous. <1 II est en notre pouvoir de defricher dcs cainpagnes incultes et de

• batir des maisons dans des deserts; mais nc dort pas qui veut. > (Rccucil dc MM. de Cavrol et Alphonse Frangois, t. II, p. 459. — Voiraussi d’Alembert, t. XV, p. 418.)

1 > Js suis entoure d'ouvriers qui m'oecupent du matin au soir. . — Voub me verrei devenu mngon, charpcntier, jardinier ; il n’y a

• que vous qui puissiei me rendre A mon premier metier. » (Recueil deMM. deCayrol et Alphonse Franeois»t. I, p. 248-249. — D’Alembert, t. XVI, p. 2C8.)

3 « Mon sdrail est pret , il ne me manque que le sultan.... On a ■t tant gcrllsur la population, que jeveux au inoius peupler le pays « de Gex de chevaux, nc pouvant guere avoir l’honneur de provi- „ gner mon espfcee. » (Recueil de MM. de Oayrol et Alphonse Francois, t. I, p. 284.)

* Diderot, t. XXI, p. 134, 197, 204.

5 Ditails sur la duchesse de Gotha. (I.a GueronniArc, Portraits pnlitiques, p. I4G et 117.)

perle de temps'. « Passer deux heures, disait-il, h « remuer de petits morceaux de bois ! On aurait fait « une scene pendant ce temps-la! a. » Et puis ses laborieuses entreprises pour transformer le pays de Gex, dont nous parlcrons plus tard! Aussi secriait-il : « Savez-vous bieu que dans ma retraite je n’ai pas un « moment de loisir, qu’il a fallu toujours batir, planet ter, ecrire, faire des pieces de theatre, des ac-

« teurs1 * 3 ! Je me suis brouille avec les bceufs ;

« ils marchent trop lentement; cela ne convient point « a ma vivacity. 11s sont toujours malades; je veux « des gens qui labourent vite et qui se portent

« bien4 Si la precipitation gitte des affaires, il y

« en a d’autres quidemandent de lacelerite.... Ilfaut « quelquefois saper, mais il faut aussi aller a la « breche. »

Neanmoius la saute, sans laquelle on ne jouit de rien, sans laquelle il n’y a rien dans le monde, lui manquait absolument, disait-il \ « Des nouvellistes « de Paris, qui disent toujours vrai, comme chacun « sait, ont fait courir le bruit que j'etais mort, et ils

1 Ear il faisait eas du temps cn raison memo de l'emploi tja'll en savait faire.

1 Hemoircs de Longchamps, t. II, p. 632. « Le pere Adam a qui son aejour a 1'erney donna une sorte dc celelirite.... jouait avec Voltaire aux echecs , lui cachant adroitement sa superiority. Le pire Adam lui faisait quelques recherches d'erudition et lui servait meme d’aumunier. » (l ie de Voltaire, par Condorcct. — (Kuvres de Condorcel, t. VI, p. 104.)

3 Rccueil de MM. de Cayrol el Alphonse Franqois, t. 1, p. 310.

‘ Idem, p. 308. — s Idem, p. 174, 191.

VOLTAIRE A FEKNLY.

« ne se sont guere trompes II est bien vrai que je « ne suis pas mort, mais je ne puis pas non plus as- « surer absolument que je suis en vie1 2... J’ai ele sur « le point de finir ma carriere; mais la nature me « permet encore de faire quelques pas3... Les Par- « ques qui m’ont fil6 dejabien des ann^es (il avait alors « 82 ans) me le permettent; mais les coquines ont « casse en vingt endroits mon fil qui ne vaut rien du ii tout4... Un homme d’une taille aussi legere que la « mienne ne devait pas s’attendre k une especc d’aii poplexie. Je viensd’en later pour la raret^du fait5... « L'apoplcctique ethique6 est oblige de rester main- « tenant dans son lit jusqu’a midi au moins, se cou- « chant de bonne heure ’. »

Mais nous anticipons sur les dates. Meme avant cette epoque, il avait une chetive sant6, et malgr6 cela une galle intarissable ; proposant en 1769, M. de Pregny, de lui vendre sa propriete de Tournay : « Kile ne vous rapportera rien lant que je vivrai, lui « disait-il , et je vous avertis que je compte vivre « jusqu’A quatre-vingt-dcux ans au moins, attendu « que mon grand-pere, qui 6tait aussi sec que moi et « qui ne faisait ni vers ni prose, en a v6cu qualre- « vingt-trois *.... Moi laboureur, moi berger, moi

1 Recueil ile MM. deCayrol et Alphonse Francois, t. II, p. 561.

’ Idem, t. I, p. 303. <■ Je he pcux pas dire au juste quanil ma plaee

« sera vacantc a l’Acaddmlc, » ecrlvait-il .i d'Alemherl. (D'Alembert,

t.XVI, p. 318.)

5 Idem, t. II, p. 169. — * Idem, p. 428. — * Idem, p. 448.

* Idem, p. 454. — 1 Idem, p. 220.

* Hccueil de MM. de Cayrol et Alphonse Franqols, t. II, pj 103.

« rat retire du monde, dans un fromage de Suisse, je « me contente de ricaner sans me meler de rien. II « est vrai que je ricane beaucoup, cela fait du bien et « soutient son liomme dans la vieillesse1.... Marchez « loujours en ricanant dans le chemin de la v6rit6, » ecrivait-il a d’Alembert

C’est dans ce coin de la Suisse ou des confins de la France touchant A la Suisse , puisque dans ce domaine on peut avoir un pied sur le sol francais et I’autresur le sol genevois, c’est lit que ce grand homme a compose ses plus beaux ouvrages, c’cst de la qu’il remplissait l’Europe de sa rcnommee. C’est la qu'il a passe les dernieres annees de sa vie ; il avait beau la dire uniforme et tranquille, partagee entre la lecture et les amusements de la campagne*, c’elait J>eut-£tre vrai A un certain jour; mais habituellement il s’excusait d’ecrirc des lettres si courtes, s’en disant avec raison si accable que cela prenait tout son temps4,

1 Rccuell de MM. dc Cayrol et Alphonse Franqols, t. 1, p. 306.

* D’Alembert, t. XV, p. 149 ct 402 ; t. XVI, p. 09 et 318. C’est avec cettc verve originale ct piquanlc qu’il prodiguait sous toutes les formes, travaux suivls ou corrcspondance leaere , les rlchesses intarissables de son esprit dtincelant , ebloulssant. II dcrivait un jour a d'Alembert : « C’est, je crois, de Sanderson qu’on a dit qu’il jugcalt « que 1’ecarlatc rcsscmblait au son d’unc trompetle , paree que I’e- « carlate est cclalante et le son do la trompette aussi. » (D’Alembert, t. XV, p. 426.)

* Recueil de M>l. de Cnyrol ct Alphonse Francois, t. I, p. 370.

* Idem, t. I, p. 411.

VOLTAIRE A EERNEY .

ou ailleurs declarant qu’on ne peut pas faire des pieces1, les joueret ecrire de longues lettres i.

Associant le sacre au profane, il avait edifie une eglise a c6te de son chateau. « L’eglise que j’ai fait « bAtir est la seule de l’univers en l’honneur de « Dieu. L’Angletcrre a des eglises billies a saint Paul, <c la France a sainte Genevieve, mais pas une a « Dieu 3. » C’est pour cela que sur le frontispice il

1 C'esl quen diet il avait fait d’abord conslruire, puis detruire mi petit ct joli theatre dans une depcndancc de son chAtcau , pour eu el ever un A ses frais , au milieu du village, dans un grand inagasin, qu'un troubadour ambulant, nommd Saint-Geran, Iransfonna en salle de comedic. F.lle suivit la deslinec de Voltaire et ecssn d'exisler avec lui. On en voit encore pourtant les restes aujourd'hui.

« Mon petit theatre do Polichinelle ne sera pas eber. J’ai fait la

• piece tout seul, jo feral bien le theatre tout seul. Jc subs asses « fAche que de molt tb n Ire A tnon plancher il n'y ait quo butt pieds « de baut; mais il n'y a qu'a bien jouer, et on oublic alors ou l'ou u est. Ccs repress it tat ion s sent faites outre amis. C'cst coniine si ou « etait au coin du feu. Jc voudrais que vous vlssiez le grand Pictet,

• baut de six pieds, sur tnon theatre de hnit, rclcvc encore d'un puff nache d’un pied et demi. Mais pour obviera loutes res diflieullAs, a jc vous avertis quo la salle est dans un entresol. Tout est bon n pnii n u que l'on s'amuse. » Rccueil de MM. de Cuyrol et Alphonse b'ranqois , t. I, p. 340, 397, 412, 543 et 544; t. II. p. 523. — (Kuvrei de Voltaire, piAces juslillcatives, p. 151.)

On sc rappelle la proscription prononccc par Calvin contrc les spectacles, et le respect des paslcurs genevois pour cctte prohibition. DcIA, une discussion ardente entre d’Alembert, soutenant linnocence ct 1'utilite de cctte distraction du tbrSAtre , ct J.-J. Ruusseau, auteur d'une comddie ct d'un opera, et comhattant malgre cela cc plaisir, selon lui, si dangereux. (Condorcet, liloijc de d'Alentbert, p. 124 et suiv.)

* Rccueil tie JIM. de Gayrol et Alphonse Eratiqois, 1. 1, p. 31(1.

3 Revue contemporaine , 31 deccmbre 1355. — Relit lions de lu France a tec t'Angleterre, par M. Raillery, p. 200.

fit graver en lettres d’or celte inscription fameuse et si discutee : Deoerexit Voltaire MDCCLXI

Un de ses secretaires , Wagniere , rapporte que M. de Voltaire I’avait charge expressement de le faire transporter, apres sa mort, a Ferney, et enterrer dans la chambre des Bains, quoiqu’il se fut fait autrefois construire un louibeau adosse exterieurement a celte eglise. Un jour m£me, dit-on, il fit observer aux personnes qui l’accompagnaient « ce lombeau it moitie « dans l’eglise el a moitie dans le cimetiere : » — » les malins , ajoutait-il , diront que je ne suis ni de- « hors ni dedans s. »

llien n’est plus curieux que 1’existence de Voltaire i Ferney : la etait en quelque sorte le levier avec lequel ce genie puissant remuait le monde j usque dans ses fondemenls, criliquant les abus et les privileges, insurgeant l’csprit public , combaltant a outrance la superstition et les prejuges, proclamanl des droits dont la revolution, qui eclata onze aus apres sa mort, fut la consecration soleunelle. Je me garderai bien d’eutrer dans l’appreciation generate de l’inlluence qua exercee ce grand esprit sur son siecle ; ce qui depasserait les bornes de ce travail. Je ne veux rneme pas chercher a determiner les limiles de l’eloge et du bldme.

Voltaire ecrivail :

J’ai tail un pen du bien ; c'est nion meilleur outrage.

1 Me moires de Wagniere et Long champs, t. I , p. *4, 27 7, 278 <1 431.

* Idem, p. I Cl et 4 1 2.

VOLTAIRE A FERXEY.

Oui , il a fait beaucoup de bicn, mais quelque mal aussi : il a jete le ridicule et le m^pris sur des principes et des croyances qui doivent 6tre entoures du respect de tous ’.

En meme temps il repandait dans l’Europe sa gloire et ses id^es a. Aussi , an fond de sa retraite comme it Paris 3, Voltaire etait-il I’objet de lacuriosite, de radmiration publique. Ainsi a Ferney il ne pouvait rece-

1 <i l.cs continnalcurs de Voltaire seraienl plus coupables que n Voltaire lui-mdme i car nous avons 1’crp^ricnee de plus et los abus « de moms. « (Discours de M. de Falloux il i Academic francaise, 20 mars 1 857.)

’ Voltaire n d it de Montesquieu : • l.’hmnauile avail perdu ses

• litres, Montesquieu les a retrouves et les lui a rondos. > Cet eloee semlde revenir a Voltaire.

* II fandra des socles avant que la nalure produise uu Voltaire, » el qui sait encore dans quel clirnat ellc en semera le eerme ? Peut-

« dtre cn ltussie, peut-clre sur les Lords de la mer

(Leitre du roi dc Prusse il d'Alembert, :|0 decembre 1715. — Voir d’Alembert, l. Will, p. UO.)

« S'il y avait sur la terre une autorite infaillible que jc rcron- « nusse, dlsait Diderot, ee serait celle de Voltaire.* (Diderot, t. XXI, p. 170.)

* Mes amis su sont parfois ctonnes du peu de gout que m’inspira « Voltaire, mulgre mon admiration pour son rule de reformat eur et « pour la mcrvcilleiisc feeondite de son puissant genie, Cette espece

* de froidear dans {'appreciation d’une partie de ses teuvres n a pas « atlendu qu'on cn fit une mode cn France; clle date de I’epoquc i ou, jeune encore, je crus m’apercevoir de ses preferences injustes « pour les etrangers, ct je le pris presque cn haine , lorsquc plus « tard je lua le poeme ou il outrage Jeanne d’Aic, veritable divinite « patriotique, qui d6s l'enfancc fut I’olijct de mon cuile. » (Beranger, Ma biographic , p. 22.)

* • Ne faudrait-il pas faire le voyage tie ticndve , lui eenvait « Diderot, ct alter vous deinaudcr a genoux ties articles pour I’AVi- » cyclopedic? » (Diderot, t. XXI, p. I.M.)

VOLTAIRE A 1ERNKY.

voir lous les visiteurs qui se presentaient. Madame Denis le suppleait... A une lieurc indiquee, il sortait de son cabinet d’etude et passait par son salon pour se rendre a la promenade. C'est la qu’on se tenajt sur son passage... Noble popularity du genie!... Quand

11 s’apercevait qu’il y avail dans les cours une foule trop nombreuse, il donnait fort souvent a son cocber l’ordre de mener le carrosse a une des sorties 1 du jardin ou du pare , et il allait y monter pour gagner plus promptement les bois ou les champs 2.

Son cMteau ctait meublfi tres-proprement , mais sansaucun luxe. Tout y etait simple et commode : (t Jevivrais tres-bien avec cent ecus par mois, dcri- « vait-il a un deses amis; mais madame Denis, l’he- ( < rolne de I’amitie et la victime de Francfort, mdrite n des palais, des euisiniers , des equipages, grande « chere, et beau feu... Jouissez de votre doux loisir;

moi je jouirai de mes tres-douces occupations, de « mes charrues a semoir, de mes taureaux, de mes « v aches. »

Ilinic vitamin lerris Salurnus ngehat ‘.

Co qui ne l’emp^chait pas, a certains moments de malaise de se ddpiter eontre la rigueur de ce climal,

1 Qnc j’ai bicn souveut vlsltees, comma toutes les parlies tie re curieux domainc.

’ Memoires de Wagnibre et Longchamps > t. \KT, p. 420.

'•> Idem, p. 37 1 cl 372. — Voir d'Alembert, l e chateau de Ferney reproduit par Catherine.

4 (Euvres de Voltaire , t. l.VIH ; Correspondancc, l. Mt p. I ih.

VOLTAIRE A KERSEY,

ecrivanl a M. le marquis de Chauvelin 1 : « Me voila, « monsieur, redevenu taupe. Votre Excellence saura « que des qu’il neige sur nos belles montagnes, mes « yeux deviennent d’un rouge charmant ct que j’au- « rais tres-bon air aux Quinze-Yingts. Cela me donne « quelquefois regret d’avoir bati et plante entre le « mont Jura et les Alpes *, mais enliu 1’afl'aire esl « faite, et ilfaut faire contre neige bon coeur... quoi-

1 (Euvres de Voltaire, t. LX; Correspondence, t. VIII, p. 42 i. — Voir aussi d’Alembert, t. XV, p. 252 ; t. XVI, p. 17 \ et 179.

* I.c pays do Gcx appartient beaucoup plus 5 la Suisse qu’ft la France; il s’etend sur le versant oriental du Jura qui regarde le lac de Geneve et les Alpes; mais tout petit ct tout isole qu’il esl an deU de notre front re naturelle, il a joue nn jour un grand role dans l’histoire de la France ct de l’csprit liumain. Voltaire l’avait choisi pour sa rctraite , et y a passe les vingt-cinq demises anndes de sa vie; lui-meme a point, cn vers blcn connus, le sentiment qui 1'avait attire a Ferney :

Cost la cour qu’on doit fulr, e’est aux champs qu’ll Paul virre;

Di«u du jour, dicu des vers, j’ai Ion cxemplo a sulvre;

Tu gardas les troupeaux, mais e’etaient ceux d’un roi;

Je n'almu les moiitons que quand ils sout il moi;

L’arlire qu'on a plante l it plus u noire vuc

Que le pare do Versatile et sa vaste etendue.

— Mais vitro sans plaisir, sans Paste ct sans cmploi !

Succomber sous le poids d’un ennui voloulaire!

— De i’cmiui ! Crois-lu done que, retire chez toi.

Pour les liens, pour I'Ftal tu n’os plus rien a faire?

La nature t’appclle, apprends Al’observcr.

La France a des deserts, ose les cultiver;

Flic a des malheurcux : un travail necessairc,

Ge partage de I’hommc el soil consol ale ur,

Kn chassant b indigence, amfene le bouheur.

, « Mais surtout, a t-ilsoin d’ajouter, n’abandonnonspas, an milieu o des occupations ruralcs, la culture de Fesprit ct la pratique des • beaux-arts ; il esl du temps pour tout . * Kt ce qu’il disait, il l*a su

ii VOI.TAIRE A FERNEY.

« que je ne puisse plus suffire a la depense d'uu « prince de l’empire et d’un fermier general » Tel nous apercevons Voltaire a Ferney, dans sa vie priveect litteraire, ^crivant ses oeuvres immortelles en prose, en vers, sur Fhistoire, sur la philosophic, cntretenant cette correspondance, ou ^latent peut-etre avec le plus de superiority les qualites les plus brillantes de cet esprit vif, ardent, moqueur, sceplique *, universel, impatient, comme le dit Condorcet 3, des pers eutions de 1'cnvie qu’il retrouvait parfois a Geneve, apres avoir chorche k leur ^chopper par la fuite, en Anglelerre, it Berlin, a Paris, a Sceaux, elevant un theatre pour son plaisir et son travail, et une eglise

faire. Dans le coursdc cos vlngt-cinq ounces, on a vu parlir dc Ferney une foule d'ecrits en vers et en prose , qui se repandaient dans toutc l’Europe, pendant que lcur auteur bfitissuit un village qu’il remplissait d'habilants induslrieux , poursuivait I'all'rancbissemcnt des serfs de Saint-Claudc, dispntait son paysd’adoption aux exactions des fermiers geueraux.et sclivrait avec passion a I'agricuilure : • Si les habitants o voluptueux des villas . dit-il dans le Dictionnaire philosophique,

• savaient ee qu’il en codle pour leur procurer leur pain, ils en se- « raient elTrayes. lieureux Parisians, Jouissez de nos travaux et juaez ■ de l'Opera-Coniique. • (Memoire sur I'economie rurale de la France, par M. l.eonce dc Lavcrgne. Academic des Sciences morales el poliliques. )

1 Recucil de MM. dc Cayrol ct Alphonse Frangois, t. II, p. 132. Pauvres fermiers gendraux, sur Ic coniptc desqucls on connait cette anecdote de Voltaire qui , prie un Jour dans une reunion d'ainis dc raconter une histoire dc voleurs : « Messieurs, il etait une fois uu a fermier general.... nia foi, j'ai oublie le rcste. »

1 Voltaire s’ecriait : n Je suis comme cclui qui disait : les uns

• eroient le cardinal-vicaire mort, les autres le croient vivant, et « moi jo ue crois ni I'un ni I’autre. • (Recueil dejS cite, t. I", p. &B6.J.

- s Condorcet, Notes sur Voltaire, t. VII , p. 1 1 2.

if

cornme une reponse aux reproches d'impiele dont il 6tait poursuivi ; double entreprise qui lui faisait dire : » Si vous rencontrezquelques devots dans voire « chemin, dites-leur que j’ai acheve mon eglise; et « si vous rencontrez des gens aimables, diles-leur que « j'ai acheve mon the;\tre »

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