AU PRINCE ANTIOCIII S CANTEMIR
MlMATItE rLKNIPOTKirriAIRR DR LA CXAHlMR , RUB DU COLOHBIBR , FAUBOURG BAIRT-OBRMAIJC.
A Cirey, en Champagne, ce 13 mara 1 73 V -
MoMSEIGNEUR ,
J'ai a Votre Altesse bien des obligations. Elle daigne me faire connaltre plus d’une verite donl j’elais assez mal informe, el elle m'instrnit d’une maniere pleine de bonle qui vaul bien autant que la verite mfime. Je lis actuellement l’histoire ottomane de feu M. le prince Cantemir, voire pere, que j’aurai l’liouneur de vous reuvoyer iucessamment, et donl je ue puis trop remercier Voire Altesse Vous me pardonnerez, sil
« Dans une lettre adressee a M. do l.a Nolle el datee de Cirey, le 3 avril 1739, Voltaire dit : » L’ Histone de Charles XU m’a mis
< dans la ti&cssite de lire quelques ouvraces hiaturiques concernanl
< les Tures. J'ai In enlre antrea. riepuis peu, VllMoIre Ottomans, • du prince Caiuemir, etc. , etc. » (Edition Beucliot, t. LXIII, p. 452.)
vous plait, d’avoir ete trompe sur votre origine. La multiplicite lies talents de M. le prince votre pere et des vOlres m’avait fail penser que vous deviez desceudre des auciens Grecs; et je vous aurais soupconne de la race des Pericles plutOt que de celle de Tamerlan. Quoi qu’il en soit, ayant toujours fait profession de rendre hommage au merile personnel plus qu’H la naissance, je prends la liberty de vous envoyer la copie de ce que j’insere sur votre illustre pere dans mon Histoire de Charles XU, qu’on reimprime actuellement, et je ne I’enverrai en llollande que quaud j’aurai appris d’un de vos secretaires que vous rn’cn donnez la permission.
Je trouve dans V Histoire otto mane, ecrite par le prince Demetrius Cantemir1, ce que je vois avec douleur dans toutes les hisloires : elles sont les annales des crimes du genre humain. Je vous avoue surtout que le gouvernemeut lure me paratt absurde et affreux. Je felicite votre maison d’avoir quitte ces barbares en faveur de Pierre le Grand, qui chercbait au moins a extirper la barbarie, et j'espere que ceux
1 Histoire de I’agrandissement el de la decadence de I'empire ottoman. L’original latin estdemenrd manuscril ; II Cut (radult pour la premiere fois en anglais par Me. Tintlal (Loudres, 1734; 2 vul. in-fol .) . Ik Jonqukres I’a traduit en francais sur la version anglaise (Paris, 17 43, in-fol.), et, deux ana plus lard, Sclunidt l’a traduit en allemand (Hamtmurg, 17 46, in-4°). C’est done la traduction anglaise que Voltaire avait entre les mains cn 1739, 6 moins que le prince Antiochns Cantemir ne lui cut conQe le inanuscrit original latin. ce que nous serious lenle de. croire, a I'empressement avec lequel Voltaire aclicvc *a lecture , et au soin qu'il preud de le rcnvojcr exaelenient au | rince. (Note de .M. J. E. G.)
36 1 l.ETTHES INf.MTES
de voire sang qui soul cn Moscovie servironl a y fairc fleurir les arts que toute votrc maison semble culliver. Vous n’avez pas peu contribue sans donle a in- Iroduire la polilesse «[ui s'elablil cliez res pcuples, et vous leur avez fait plus de bien quo vous n’en avez re?u. Ne serait-ce pas trop abuser de vos bontes, Monseigneur, que d’oser prendre la liberte de vous faire quelques questions sur cc vaste empire, qui joue actucllernent un si beau r6lc dans l’Europe, et dont vous augmenlez la gloirc parmi nous?
On me mande que la Kussie esl trente fois moins peuplee qu’elle ne 1'elait il y a sept ou buit ceuts ans. On m'ecrit qu’il n’v a qu’environ cinq cent mille gentilsbommes, dix millions d’bommes payant la taille, en complant les femmes el les enfants , environ cent cinquante mille ecclesiasliques; et e’est eu ce dernier point que la Russie diilere de bien d’autres pays de l'Europe, oil il y a plus de pretres que de nobles. On m'assure que les cosaques de l’Ukraine, du Don, etc., ne montent, avec leurs families, qu'&huit cent mille ames, et qu’enfin il n’y a pas plus de quatorze millions d’babitants dans ces vastes pays sounds a l’autocratrice Cette depopulation me paralt etrange; car enfin je ne vois pas que les Russes aient etc plus delimits par la guerre que les Francais, les Allemands, les Anglais, et je vois que la France seule a environ dix-neuf millions d'habilanls. Cette disproportion est etonnante. Un medecin m’a ecril que cette disclte de Fespece humaine devait (Rre altribuee a la
1 l.'imp^rntrifo Anne Ivnnownn.
UK VOLTAIHK (1130). 363
qui y fait plus de ravages qu’ailleurs, et que le scorbut rend incurable, En ce cas, les habitants de la terre sont bien malheureux. Faut-il que la Russia soit depeuplee, parce qu'un Genois s’avisa de decoul’Amerique, il y a deux cents ans?
J'entends dire d'ailleurs que toutes les grandes idees du czar Pierre sont suivics par le present gouverneinent. Comme, panni ses projets, celui de montrcr de la boute aux etrangers etail uu des principaux, je me flatle, Monseigneur, que vous I'imilercz, et quo vous pardonnerez toutes ces questions qu'un elranger ose vous adresser. Il y a peu de princes auxquels on demande de pared les graces, et vous 6les du trcspelit nombre de ceux qui peuvent instruire les autrcs bommes.
Je suis avec un profond respect, Monseigneur, de Votre Altesse, le tres-humble et le tres-obeissant serviteur, Voltaiiie.