I.ETTRES DF. VOLTAIRE
Prnssienne est revenue a Francfort, lc 1" juin au soir, et M. Frey tag n'en a pas moins retcnu mon oncle prisonnicr, ct n’a rendu ni la caisse ou sonl tous ses effets, ni ses papiers confies a lui Freytag.
20 juin.
:i. — AS. A. S. LA DL'CHESSE DE SAXE-GOTIIA.
A Fraurfort-sur-Meiu , 3 juillel.
Madame,
Cest bien dommage ; nos empereurs seraient dans leurs cadres. Malgre toutes mes traverses, j’en suis presque a Charles-Quint ; c'est une grande et funeste epoque pour voire auguste maison. L’histoire, madame, n'est guere qu’un tableau des miseres humaines. L'aventurc de ma niece el la mienne n’est pas faite pour tenir seulement un petit coin dans la bordure de ce tableau; mais le ridicule qui s’y joint itl'horreur pourrait la sauver quelque temps de l’oubli. L’extrfime ridicule va loin. Si 1’extreme m4rite a des droits a l’immortalite, Votre Altesse Serenissime est sfkre d’y allerpar un cbemin tout oppose 4 notre malheureuse aventure. Vos bonles font, madame, notre plus grande consolation. Nous sommes encore, ma niece et moi, dans un etat affreux, et tous deux tresmalades; cela passe la raillerie. Je meritais, moi, d’etre abandonn6 de la France, puisque j avais abandonne le Koi mon maltre, et tres-bon maltre, pour un autre ; tous les malheurs me sont dus. Mais pour ma
niece, qni fail deux cents lieues avec un passe-port de son roi, et qui vient conduire aux eaux un oncle mourant, quelle recompense funeste a-t-elle d'une bonne action ? Voilii comme ce monde est fait. Madame, le repos et la verlu habitent chez Votre Altesse Serenissime. Qu’il y a loin de la au sieur Freylag ! quel ministre! En verite, lout cela est rare.
Madame la duchesse de Gotha daigne m’honorer de son souvenir; la grande maltresse des coeurs 1 en fait de meme. Sans ma niece, qui me fait fondre en larmes, je serais encore trop heureux. Jc me mels avec le plus profond respect et le devouement le plus tendre, le plusplein de reconnaissance, aux pieds de madamc, et de Leurs Alfesses Serenissimes. Je serai attach^ toute ma vie a madame et a son auguste famille.
A Mayeurc. 22 juillet.
Madame,
Freytag et la fievre ont fait un peu de tort & Charles- Quint; mais mon zele pour les descendants de Jean Fr4d6ric n'est pas ralenti. Un ouvrage que Yotre Altesse Ser4nissirne m'a ordonne, est la premiere de mes occupations, et fait oublier tons les Freitag. J'ai ele un peu comme les chevaliers errants, qui passaient
1 La comtesse dc Buchwald, grande maitressc du palais de Gotha, olgnait, dlt-on, A une rare bca ite tons les agrdmenta de I'esprit, Elle est morte en 1189.
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d’un chateau enchantd dans une caverne ; mais aussi ils allaient ensuite d’une cavernc dans un chateau.
II serait bien juste que le petit ouvrage qui est ne 4 Gotha vlnl respirer l'air natal, et que Jeanne pitt, les soirs, servir d’intermede aux scenes tragiques des empereurs et des dlecleurs.
Vos bontes, madarae, m’ont fait pour jamais voire sujet; je ne demande a present a ma destinee que de pouvoir passer quelques jours de ma vie k vos pieds ; mais j'ai bien pear de n’dtre pas destind k dtre si beureux. Oil aurais-je pu mieux finir mes empereurs que dans votre belle bibliotheque, et dans une cour oil j’aurais trouvd autant destruction que de plaisir? Votre Altesse Sdrenissime ne sait pas le pouvoir qu’elle a sur les cceurs. Elle ne sait pas qu’aprds avoir eu l’honneur de lui faire sa cour, on est malheureux partout ailleurs. Ce n’est pas qu’il n’y ait ici de tresbelles messes; mais il n’y a point de duchesse de Gotha. On dit qu’il y a une princesse de Columbruno k Naples, qui est une merveille. J’irai lui soutenir que les merveilles ne sont que dans la Thuringe.
Ah! madame, il n’y a que votre fordt qui puisse me faire de la peine; la cruelle expose les gens aux vents du nord. Pourquoi vos Etals ne sont-ils pas un peu plus pres du soleil ? Pourquoi les beaux climats sont-ils des pays d’inquisition, et que le mdrile est dans le Nord? Que tout cela est mal arrange ! Que le sort est injuste! Car, enfin, pourquoi madame de Buchwald est-elle en danger de perdre la vue, et que tant de sots ont de si bons ycux! Elle vous entend du moins, madame, et je l’envie. Permetlez-moi, ma-
dame, de joindre ici tout ce que mon coeur me dicte pour elle; son nom y est grav6 apres celui de Votre Altesse Serenissimc. Oil pourrai-jc encore, avant de mourir, revoir la demeure dclicieuse oil j’ai vu tout ce qu’il y a dans le monde de plus digne d’attirer les hommages de ceux qui pensent et qui ont du sentiment?
Que Votre Altesse Serenissime regoive avec sa bonte ordinaire mon profond respect et mon eternelle reconnaissance ; qu’ellc me permette de me mettre aux pieds de toute son augusle famille; qu’elle daigne me continuer des bontes qui font la consolation de ma vie. Si elle daigne m’honorer de son souvenir, elle peut adresser ses ordres k Mayence ; toutes les lettres y sont en surete.
A Schwetzingen, pres de Manhcira.
Madame,
Je m’approche du Midi k pas lents, en regretlant cette Thuringe que Votre Altesse Serenissime embellissait a mes, yeux, et ou elle faisait naitrc de si beaux jours. II semble que ,vos bontes aient donnd l’exemple : j’ai trouvd a la cour de Manheim une image de ces bontes dont j’ai ete combie k Gotha. Gela ne sert qu’i redoubler mes regrets; je les porterai partout. II faut enfin aller k Plombieres, suivant les ordres desmedecins et des rois, deux especes tres-respectables, avec lesquelles on pretend que la vie humaine est quelquefois en danger. Mais je supplie
LETTKES l)E VOLTAIRE
Yotre Allesse Serenissime de considerer combien je lui suis fidele. II n’y a point d’ancien chevalier errant qui ait si constammeut tenu sa promesse.
J'ai acheve Charles-Quint tantot a Mayence, tant6t a Manlieim ; j’ai ele jusqu’au chimiste Rodolphe Second. J’aisonge de cour en cour, de cabaret en cabaret, que j’avais des ordres de madame la duchesse de Gotha. Je voyage avec des livres, cotnineles heroines de roman voyageaient avec des diamants et du linge sale. Je trouverai a Strasbourg des secours pour achever ce que mon obeissance a vos ordres a commence. Mais, madame, qu’il sera dur de vous obeir de si loin! Je ne ferai jamais qu’une seule priere a Dieu ; je lui dirai : Dounez-moi la sante, pour que je retourne a Gotha.
Je me flatte que la grande inaitresse des coeurs me conserve toujours ses bontes ; qu’elle me protege toujours aupres do Yotre Allesse Serenissime. Je me mets a vos pieds, madame, avec quarante empereurs, preferanl assurement la vie heureuse de Gotha a loutes leurs aventures. Je serai attache, le reste de ma vie, & Votre Altesse Serenissime avec le plus profond respect et une reconnaissance inalterable.
Permeltez-moi, madame, de presenter les mdmes sentiments a monseigneur le due el a votre auguste famille.