‹ Voltaire à Ferney. Sa correspondance avec la duchesse de Saxe-Gotha, suivie de lettres et de notes histriques entièrement inédites recueillies et publiéesChapitre 18 sur 188 · A LA MfcME · texte numérisé non relu

A LA MfcME

Madame,

Yotre chevalier errant est devenu bien sedentaire ; je n’ai pu avoir l’bonneur de reuouveler mes liorn-

— Dtgirredt!r^«ogIe

mages a Votre Altesse Serenissime, parce que, pour ecrire , il faul avoir l’usage des mains, et que les miennes avaient acquis uue si belle enflure, et etaieut si horriblement potelties, qu’elles n’avaient point du tout I’air d’appartenir a mon faible -corps, si mince et si fluet. Mais, madame, il aurait fallu que j’cusse ete prive de tons mes sens, pour ne pas achever d’obeir a vos ordres; j’ai loujours eu la force de dieter. Tout estfini, et j’ai environ dix siecles a metlre a vos pieds; j’aimerais mieux y etre moi-meme. Je ne vois dans toutes les sottises qu’on a faites, depuis Dagobert, aucune balourdise comparable a celle que j’ai faite de m’eloigner de votre paradis Tliuringien. Madame la duchesse de Gotha ne devait pas etre quitlee pour Sou Excellence le seigneur de Freilag. Aussi Dieu m’eu a puni de la bonne fagon. Je joins encore une grande peur it mes regrets, et cette peur, madame, est de vous ennuyer. Neuf ou dix siecles en sont bien capables. J'ai fait ee que j’ai pu pour les rendre aussi ridicules qu’ils le sont : les papes quelquefois font mourir de lire, et avec cela je tremble. 11 edt mieux valu peut-etre ajouter quelques chapitres a l’bisloire veritable de Jeanne , et en amuser les soirs Votre Altesse Serenissime , que de lui presenter des siecles et une dedicace. De graves professeurs, qui savenl eu quelle annee accoucha la papesse Jeanne, examinent actuellement le grand oeuvre que vos ordres m'ont impost, et moi je suis entre les mains des medecins, qui me condamneut a etre oisif.

Je ne sais si Votre Altesse Serenissime a cnlendu parler d’un portrait de la vie priv^e de Potsdam et

LETTRES DE VOLTAIRE

de la cour de Berliu. Dieu merci, la cour de Versailles sait bien que je n’en suis pas l’auteur. On I’aHribue a milord Tyrconnel; mais il n’est pas de lui ; il a bien l’air d’etre de la Beaumelle; il yadu vrai, il y a du faux. Si Voire Altesse Serenissime veut le voir, je le lui enverrai par Mulh.

Je me mets aux pieds de toute voire auguste famille. Je supplie la graude mallresse des coeurs de ne me jamais oublier. Mon coeur, madame, est toujours gros de regrets, et je soupire avec le plus profond respect.

A Strasbourg, It septembrc.

Madame,

Apres avoir 4crit k Votre Altesse Serenissime la lettre qu’elle m’ordonne de lui envoyer, je me livre a mon elonneraent, aux transports de ma sensibility, a tout ce que je dois k votre cceur adorable. Madame, il n’y a que vous au monde aupres de qui je voulusse finir ma vie. Je me suis arr4le aupres de Strasbourg, uniquement pour y finir cet ouvrage que Votre Altesse Serynissime m’avait commande. Le hasard, qui conduit tout, a voulu que j'eusse ici un bien assez considyrable, qui est dans une terre d’ Alsace, appartenant a monseigneur le due de Wirtemberg. Votre Altesse Serenissime sent bien que la fortune ne peut jamais ytre un motif pour souhaiter les bonnes graces du roi de Prusse: non, madame, je ne veux que les vfttres; et si je peux ambilionner quelque retour de sa part,

c'est uniquement parce que je vous le devrai. Mon roeur est penetrede ce que vous daignez faire; c’est le seul sentiment dont je sois capable; jc dois vous ouvrir, madame, un eceur quiest entierement a vous. II est clair que le premier pas, dans toule cette abominable affaire, est la lettre que fit imprimer le roi de Prusse contre Koenig et contre moi; il est clair que ce premier faux pas, si indigne d’un roi, a conduit a toutes |,es aulres demarches. L’outrageaffreuxfaitama niece dans Francfort a indigne toute l’Europe, et la cour de Versailles comme celle de Vienne. Que peut-on esperer, madame, d’un homrne qui n’a point repare cette indignile, et qui au contraire a disculpe en quelque sorte scs ministres, eufcrivant a lavillc de Francfort, tandis qu’il lesdesavouait a Versailles ? Pensez-vous, madame, qu’il ait un coeur aussi bon, aussi vrai que le v6trc? Pensez-vous qu'il respecte I’humanite et la verite ?

Du moins il est sensible a lagloire. C’est par la seulement qu’on peut obtenir quelque chose de lui ; et puisque vos bontes gdnereuses ont commence cet ouvrage, il ne faut pas qu’elles en aienl le dementi. Peut-etre qu'en elfet M. de Goiter* pourra quelque chose, surtout s’il n’est pas k lui; mais il pourra bien peu sans madame la Margrave de Bareith. Sans doute, madame, le roi voudra se justifier aupres de vous ; peut-il ne pas ambitionner votre estime? Mais il ne voudra que se justifier a mes depens , plus jaloux de pallier son tort que de le reparer : il est roi, il a cent cinquante mille hommes, il peut m’ecraser; mais il

> Grand mureclial de la muison du roi de Prusse,

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