I.F.TTUKS PF. VOLT URE
ct inoitie prose, du voyage de Maupertuis et d’un nornme Cogolin. Ce n’est pas un chef-d'oeuvre.
Recevez , madame , mes profonds respects et ma vive reconnaissance.
Aux Dclicee, It scptembre 1754.
Madame ,
Ce n’est pas Jeanne que je mets cette fois-ci h vos pieds, c’est cet Orphelin de la Chine. Yotre approbation m’a donne la hardiesse de le faire joucr a Paris; et puisque ces magots chinois ont trouve grace devant vos yeux, il fallait bien qu’ils reussissent en France. Les Francais qui out du goiit, madame, sont fails pour pcnser comme Yotre Altesse Serenissime. J ignore si elle a re?u la lettre que j’cus 1’honneur de lui 6crirc, il y a plus d’un mois, en faveur de Jeanne. Je lui demandais ses ordrcs; je lui disais, dans ma lettre, que j'avais donne i cette grosse et singuliere heroine un habit decent , pour qu’elle put faire la reverence la petilc-fille des heros , i celle qui est l’honneur de son sexe.
Je suis toujours, madame, dans cette maison quo monseigneur, le prince voire fils, a honor^e de son sejour. Plus je I’embellis, plus je regrette de n’Stre pas & vos pieds. 11 n’y a rien ct mes yeux de beau que voire cour; je n’aurais jamais dii la quitter. Daignez, madame, me conserver des bontes si chores et si consolantes. Puissiez-vous jouir aussi longlemps que je le desire, vous et toute votre famille et la grande
maHresse des cocurs , d'un bouheur que vous meritez si bien !
Je renouvelle it Votre Altessc Syrenissime mon inviolable altachement et mon tres-profond respect.
Madame ,
A Colmar, 4 octobre 1 754 .
J’ai respecte les Etats d’Altembourg ; je n’ai point ose meler mes inutiles lcltres aux affaires de Yotre Allesse Serenissimc : mais si elle est actuellement dans son palais tranquille de Gotha, qu’clle daigne y recevoir mes hommages. C’est a Gotha qu'ils doivent s’adresser; c’est l&quc j’ai passe les plus beaux de mes jours. Si Yotre Altesse Serenissimc daigne toujours s’y occupcr de l’amuseraent des belles-lettres, je lui demande la permission de lui envoyer le manuscrit d’une nouvelle tragedie, qui a du moins le merite de la singularity. Je veux vous envoyer mes enfants, madarne, nc pouvant moi-myme venir me meltre k vos pieds. Je ne sais par quelle fatalite je reste k Colmar, quand je pourrais Sire mieux.
J’avais imagine de passer par la cour palatine pour aller la v6tre; mais je me trouve sous les ordres de ma niece, ma garde-malade, qui est venue en Alsace gouvemer le bien quc j’y ai et ma personne : il faut qu’un malade obeisse.
Je me flatte que Yotre Altesse Serenissimc jouit d’une sante inalterable, et que le voyage d'Altcmbourg aura fait du bien & la grande maUresse des
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coeurs. J’ai ete longtemps alarme pour elle. Que ne puis-je venir encore partager ce zelc et cet atlachement qu’elle a pour votre personae ! Que ne puis-je au moins, madame, contribuer de loin a vos amusements. Mais j'ai peu de relations avec la republique des lettres et des bagatelles de Paris. Je n’eulends parler de rien qui soit digne de votre curiosite. On ne fait plus que repeter et relourner les ouvrages fails il y a pres d’un siecle, et il faudrait pour vous un siecle nouveau. Pour moi, madame, il ne me faudrait que votre presence.
Je me mcts aux pieds de monseigneur, de votre auguste famille et surtout aux vdtres, avec le plus profond respect et la plus lendre reconnaissance.
A Colmar, 24 octolirc.
Madame ,
J’ai fait partir par les chariots de posle une tragedie. Ccs voitures ne sont guere accoutumees & porter des vers fran?ais. Que n’ai-je pu venir moimeme mettre a vos pieds ces petits amusements ! "Et pourquoi faut-il qu’il n’y ait que mes enfanls qui fassent le voyage de Gotha!
Votre Altesse Serenissime daigne faire des compliments a ma niece : elle ressent cette extreme bonle avec la plus respectueusc reconnaissance; mais malgre lout l’herolsme de son amitie pour moi, je lui sais mauvais gre d’dlre venue me consoler a Colmar. Elle
A I.A DtiCHES.SK DE SAXE-GOTHA (1784). 129
y fait le bonheur de ma vie; mais elle m’empSche d’etre k votre cour : elle me fait & la fois beaucoup de bien et beaucoup de mal.
Qui fut bien surpris le 23 de ce mois? ce fut moi, madame, quand un gentilhomme de madame la margrave de Bareuth me vint dire que son augusle mattresse m’attendait k souper k la montagDe Noire , cabaret borgne de la ville. Je me frottai les yeux ; je crus que c’etait un rAve. Je vais A la montagne Noire; j’y trouve monseigneur le margrave et Son Altesse Rovale. II n'v a sorle de bonlcs dont ils ne m'acca-
blent ; ils veulent me mener sur les bords du Rh6ne, ou ils vont passer l’hiver. Je crois qu’ils s’arrAteront quelques mois A Avignon, en terre papale : cela est beau pour des calvinistes ; mais, pour moi, ce n'est pas chez le pape, c’est dans le palais d'Ernest le Pieux que je voudrais aller. Madame la margrave de Bareoth a voulu absolument voir ma niece. Oui , madame, lui ai-je dit, elle aura hardimenl l'honneur de se presenter devant vous, quoique vous soyez la smur du roi de Prusse. Tout s’est passe le mieux du monde; la sceur a fait ce que le frere aurait dii faire : elle a excuse comme elle a pu, et avec une boute infinie, l’avenlure de Francfort. Enlln , madame , qui sait mieux que Votre Altesse Serenissime que votre sexe est fait pour rAparer les torts du n&tre ? II y a des dieux cruels; les deesses sout pins indulgentes. C’est k vos autels, madame, que mon coeur sacrifie.
Je n’irai certainemenl point en lerre papale, quoique j'aie ete en terre mouacale. 11 est tres-vrai que j’ai passe un mois cbez des moincs benedictins; mais j’y
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ai cherche une belle bibliotheque dont j’avais besoin, et non pas v£pres et matines. Je voulais finir cette Hisfoire universelle dont Votre Altesse S6r6nissime a un manuscrit, et c'est une assez bonne ruse de guerre d’aller chez ses ennemis se pourvoir d’artillerie contre eux. Le tour qu’on m’a joue d’imprimer cette histoire toule deligur^e, m’a mis dans la n£cessit6 de l’achever. Mais j’aurais fait encore plus de cas de la bibliotheque lutherienne de Gotha que des livres orthodoxes des b4nedictins de Senone. Ma devotion consiste & regarder madame la duchesse de Gotha, et si j|le le permet, la grande maitresse des eceurs, comme mes saintes. S’il y a un paradis, il y en a pour de si belles Ames. En attendant tres-longtemps ce paradis , vivez pour les delices de ce monde , madame , conservez-moi vos bonUts. Souflrez que je mette aux pieds de toule votre auguste famille et surtout aux v6tres,avec le plus profond respect et le plus tendre , Voltaire.
Au chateau de Pringins, pres de la Title de Nyoa au pays dc Vaud , cn Suisse , t6 decembre 1 754.
Madame,
Je regois au bord du plus beau lac du monde la lettre dont Votre Altesse Serenissime m’honore. Ce n’est pas dans le seul cabaret de Colmar que j’ai rencontre madame la margrave de Baretlth ; j’ai eu encore l’honneur de lui faire ma cour dans uue auberge de Lyon. J'avais, sans le savoir, l’air de courir apres elle comme un heros de roman. Mais Votre Altesse
A LA DUCHESSE l)E SAXE-GOTHA (1754).
Sdrenissimc sail que c’est pour vous seule que j’aurais voulu faire de lelles entreprises. J’ai laiss^ madame la margrave aller a Avignon en terre papale. Je ne crois pas qu’elle s’y convertisse k notre sainte foi catholique, comme a fait la princesse de Hesse. Elle me paralt un peu plus loin du royaume des cieux. Qui aurait dit que la descendante de Philippe de Hesse le Magnanime devicndrait un des confesseurs de notre Eglise? II ne reste plus, madame, a conqu6rir qu'une belle i\me comme la vbtrc, pour rendre notre triomphe cornplet. Que ne puis-je venirprScher Votre Allesse Serenissirae avec Jeanne, Agnes, et le pere Grisbourdou ! mais la Providence m’afait aller a Lyon pour de viles affaires temporelles. Elle m’afait passer par Geneve pour ^prouver ma foi; elle me retient sur lesbords du lac Leman, avec un rhumatisme goutteux, pour eprouver ma patience, et elle m'a eloign6 de Gotha pour me punir de mes peches. Cette niece, que votre bonte daigne honorer de son estime, la merite bien en conduisant partout son malade. Je me console d’etre ici, dans l'esperance de repasser par l'Alsace, et de pouvoir encore venir me mettre k vos pieds. Les forfits de Thuringe auraient plus de charmes pour moi que la ville de Lyon et que le lac qui est sous mes fenfires! J'ai vu de beaux pays, madame; mais c’est k Gotha qu’est le bonheur. Heureux cenx qui approchent de votre personne 1 je les envie tous.
Je suis sensiblement afflige d’apprendre que Votre Allesse S6r6nissime a ete malade. La grande matlresse des cceurs aura passe tout ce temps-li sans dormir. Conservez, madame, une sante si precieuse. II est vrai
LETTRES DE VOLTAIRE
que je comptais faire un tour 4 Manheim, sur la fin de l’hiver, pour pouvoir litre h vos pieds au printemps. La destinee m’a ballott6 ailleurs. Elle me joue souvent de vilains tours ; mais je la defie d’alterer les sentiments de mon profond respect el de mon attachement pour Votre Altesse Serenissime et pour loute votre auguste famille.