‹ Voltaire à Ferney. Sa correspondance avec la duchesse de Saxe-Gotha, suivie de lettres et de notes histriques entièrement inédites recueillies et publiéesChapitre 25 sur 188 · A LA ME ML · texte numérisé non relu

A LA ME ML

A Colmar, Ic 3 mai 1734.

(II vlent do tomber dol’cncro cur ma letlrc; je demande pardon des

pittas.)

Madame,

Les lettrcs cbarmantes dont Votrc Altesse Serenissime continue a m’honorer font du desir de vous faire ma cour une passion violente. J'ai consulte sur mon voyage de Gotha la nature ct la fortune, qui gouvernentdespotiquement le monde; la nature me repond : « C’esl bien a toi, vieux, malade, trisle et ennuyeux, « d’allcr porter les restes de ton imagination lan- « guissante chez la descendant d’Hercule et la mere « des Graces? Va prendre les eaux de Plombieres,

A I.A DUCHESSE UK SAXE-GOTHA (1154). i!7

« miserable; iltefaut la boutique d’un apotbicaire, et « non le temple de Dorothee. Tu D’es qu’une ombre; « murmure avec les ombres. Tu n’es pas fait pour le « concert des deesses. Quand je t'aurai bien lav6 et « bieu baigne, je verrai si je te donnerai la permission « d'aller balbutier tes vieilles reveries aupres de ce « que j’ai fait de plus aimable. »

La fortune, que j’ai consultee ensuite, m'a dit : « Je « gouverne tout a ma fantaisie, et je me moque de « celle des hommes. Ils croient faire ce qu’ils veu- « lent, et ils ne font que ce que je veux. Tu as une « passion violente pour la foret de Thuringe; je « pourrais bien t’envoyer a Naples ou te clouer h u Colmar, ou te placer en Suisse surun coteau melt ridional. Cependant, si la nature y consent, je te « permettrai d’aller en Thuringe. »

Voilii, madame, la reponse de mes deux oracles. On m’a condamnd malgre moi it aller it la fin a Plombieres, et j’y vais au mois de juin. Ma pauvre niece, encore malade de la maniere galante dont elle a ele refue it Francfort, vient me trouver aux eaux. Apres cela , madame , j'espere que la fortune me permettra le petit voyage pour lequel je lui ai presente requete.

La lctlredont Yolre Altcssc Serenissime veut savoir le contenu, dit quon 1 a conserve et qu'on na donne d, personne le mannscrit concerna.nl /’Ilistoire universe! le, quon ne me fera aucune infidelite , quon ne parte point mal de moi, qu’on croil que je ne gaterai jamais rien dans les societes oil je me trouverai. Oli me dit

1 Krtdiric.

<18 LETTRES DE VOLTAIRE

ties clioses flatteuses , et cn meme temps on ecrit 4 d’autres ties cboses piquantes sur mon compte. II y a longlcmps que je sais 4 quel point vont les contradictions de ce monile. Le cceur seul me conduit , madame ; il me ferait voler chez la descendante d’Hercule; mais il ne me fera jamais marcher vers Ie descendant d’Ulysse.

Le chevalier de Massol est le fils d’un avocat general de la Chambre des comptes de Paris. C'est une famille que je connais ; mais pour lui je ne le connais point du tout. Si D’Arnaud s’est forme 4 la cour de Dresde il peuldevenir homme de inerite. Mais des vers frangais mediocres ne donuent ni reputation ni fortune, et c’est un hien mauvais metier.

On fait acluellemeut a Colmar une singuli&re experience; je ne sais si je n’en ai pas parle a Yotre Altesse Serenissime dans raa derniere lettre. Il s’agit de convertir le sel cn salpetre pour faire de la poudre 4 canon et pour tuer les homines 4 meilleur marche; on a deja parle de ce secret dans les gazettes. Mais il faut que ce bon marche ne soit pas si reel; en ce cas le roi de Prusse l’aurait. Ceux qui preteudent avoir ce grand art veulent le vcndre au roi de France des sommes immenses. 11 y a trois mois qu’on y travaille 4 Colmar. Si on y reussil, je croirai a la pierre philosophale.

La grande maltresse des cteurs ne veut done point de l’epithete de femme forte? Elle a pourtant l'esprit

1 Arnaud-Reculard ctait alors consciUer dc la legation fran<;aise A Dresde.

tres-fort; et son time a des yeux de lynx, si son corps en a de taupe. Que je voudrais etre encore entre la descendante d’Uercule et la grande maltresse, aux pieds de tout ce qu’ou doit respecter el aimer le plus dans le monde !

Je suis toujours avec la veneration la plus profonde et le respect le plus tendre. V.

(Les paragraphes marques de guillemets sontdansl'MiliondeBeuchot, t. LVI, p. 454.)

A Colmar, 25 mat 1754.

« Madame,

« Vos bont6s font dans mon cceur un etrange con- « trsste avec les maladies qui m’accablent. Je vien- >i drais sur-lc-champ me meltre aux pieds de Voire « Altesse Serenissime, soit a Gotha, soit a Altembourg, « si j’en avais la force; mais je n’ai pas eu encore « celle de me faire transporter aux eaux de I’lom- « bieres. Dieu preserve la grande maltresse descoeurs « d’etre dans 1’etat oil je suis, et conserve a Votre « Altesse Serenissime cette sanle, le plus grand des « biens, sans lequel l’Electorat de Saxe, qui devrait « vous appartenir, serait si pcu de chose; sans lequel « l'empire de la terre ne serait qu’un nom sterile et a triste! Si je peux, madame, acquerir une sante toil lerable, si je me trouve dans un etat oil je puisse « me montrer, si je ne suis pas condamne par la na- « ture a attendre la mort dans la solitude, il est bien « certain que mon coeur me menera daDs votre cour.

LETTRES l)E VOLTAIRE

« Quand j'ai dit que j’en demanderais permission k « la nature et a la destinee, je n’ai dit que ce qui est « trop vrai. Pauvres automates que nous sommes, « nous ne dependons pas de nous-memes; le moindre « obstacle arrete tous nosd&sirs, et la moindre goutte « de sang derangee nous tue, ou nous fait languir « dans un etat pire que la mort meme. Ce que Votre « Altesse Serenissime me mande de la sante de mail dame de ltuckvald redouble mon attendrissement « et mes alarmes. Elle m’a inspire l’interet le plus « vif. II y a certainement bien peu de femmes comme « elle. Oil pourriez-vous trouver de quoi reparer sa « perte? La vie n’est agreable qu’avec quelqu’un k « qui on puisse ouvrir son cceur, et dont l'altache- « ment vrai s'exprime toujours avec esprit , sans « avoir envie d’en montrer. Elle est faite pour vous, « madame. J'ose vous protester que je vous suis at- « tache comme elle, et que mon coeur a toujours « 4te it Gotha, depuis que Yotre Altesse Serenissime « a daigne m'y recevoir avec tant de bonte.

« Je voudrais l’amuser par quelques nouvelles : « mais heureusement la tranquillite de l’Europe n’en « fournit point de grandes; les grandes nouvelles « sont presque toujours des malheurs. Je ne sais rien « des petites, sinon qu'un ebimiste du due des Deux- « Ponts, nommd Bull ou Pull, parent, je crois, « d’un de vos ministres, a lenle cn vain de creer du « salpetre a Colmar. 11 a travaille k Colmar pendant « trois mois, avec un Saxon nomme le Laron de « Planilz; et ni l’un ni l'autre n’ont encore r^ussi n dans le secret de pei feclionner la maniere de tuer

« les hommes. On croit avoir ilecouvert a Londres et « a Paris Part de rendre l’eau de la mer potable, et « on pourrait bien n’y pas reussir davantage. De « bons livres nonveaux, il n’y cn a point : il en « paratt quelques-uns sur le commerce; on les dit « de quelque utilite; mais il ne se fait plus de livres « agreables. »

11 semble que depuis quelque temps les livres ne soient composes que pour des marchands et des apothicaires. Tout roule sur la physique ct sur le negoce. Cela n’est guere amusant pour une princesse pleine d’esprit et de sentiment, qui veut nourrir son ftme. 11 faut s’en tenir aux bons ouvrages du sieclo passe. Vos propres reflexions, madarae, vaudront mieux que tout ce qu’on fait aujourd’hui. Oue ne puis-je etre i portee d’admirer de pres votre belle ame, tous vos sentiments, votre manierc judicieuse de penser! Que ne puis-je renouveler a vos pieds le profond respect et le culte que mon Ame a voues it la v6tre!

A Plorabieres t 17 juillel 1751.

Loin de vous et de votre image Je suis sur le sombre rivage ;

Car Plomhiere est en veritd De Proserpine 1’apanage.

Mais les eaux de ce lieu sauvage Ne sont pas celles du Lethe.

Je n'y bois point l’oubli du serment qui m'engage;

Je m’occupc toujours de ce charmant voyage Que des longtemps j'ai projetA :

Je veux vous porter mon hommage.

LETTRES DE VOLTAIRE

Je n’attcnds rien des eaux et de leur triste usage :

C’est le plaisir qui doime la sante.

(La Icttre qui suil res vers csl dans le rccuell publi<5 par Didier. en 1 857 , t.I.p. 471.)

Auprei de Plombieres, 3 jam 1754.

Madame ,

J’ai ete bien malade en allant chercher la sant6 k Plombieres. Ma plus grande peine a et4 de ne point ecrire a Votrc Altesse Serenissime : mon cceur est toujours a Gotha, votre portrait & Colmar, et mon corps ou plul6t mon ombre aupres de I'lombieres; je ne demaDde 4 vivre que pour avoir la force de venir vous faire ma cour encore. Si j’ai encore quelques beaux jours, ils vous appartiennent sans doute; mais je desespere de voir Allembourg, ou Yotre Altesse Serenissime va passer les mois d’aoitt et de septembre. J’aurais du moins voulu avoir, pour me consoler & Plombieres, ce portrait dout elle a daigne m’honorer; je ne le verrai quA mon retour a Colmar. C’est ma triste destiuee d’etre loin de vous, madame, de toutes fafons; il faut y mettre ordre et vaiticre sa destin^e, si on peut.

Je crois que cette maudite edition qu’on a faite en llollande d’une parlie tres-informe de ce manuscrit, que Yotre Altesse Serenissime a entre les mains, est ce qui m’a tuA Je me suLs vu dans la necessite de reparer le tort qu'on m’a fait, en retravaillant cet ou-

vragc, qui est immense. Que ne puis-je venir l’achever dans votre bibliothequc ! II me semble que je donnerais le matin aux rois qui ont trouble le monde, et le soir it Jeanne et it la tendre Agnes qui ont adouci les moeurs. L’envie de vous plaire , de vous amuser, me rendrait des forces; mais ce sont li des songes qui flattent un malheureux malade : on passe sa vie h desirer. Soyez tres-sure , madame, que ce songe sera une r£alite, des que j’aurai la force de me transporter et que j’aurai arrange mespetites affaires; rien ne me retiendra. Eb bicn! si je suis malade, Votre Altesse Serenissime daiguera me supporter ; la douceur et la paix de sa cour sont d’ailleurs un excellent remedc.

La grande maitresse des cceurs et moi nous serons, madame, vos deux malades. Je crains bien qu’elle ne le soit autant que moi : cela est bien injuste; la nature entend bien mal ses intirets de gater ainsi ce qu’elle fait de mieux. Madame de Buckvald devait avoir des yeux de lynx et une sante d’athletc. Heureusement , madame , la nature semble avoir traits votre personnc comme elle le devait. Conservez cette sante si precieuse; je la verrai briller dans les traits de votre portrait, en attendant que je la voie sur ce visage si gracieux cl si noble qui embellit la plus belle Jme du monde. Quand pourrai-je presenter encore mcs hommages a votre auguste famille, it ce jeunc general, qui veut combattrc un jour & la tele des armees de France ou d’Allemagnc, il n’importe, a toules ces belles jeunes plantes que vous cultivez. Je me mets a vos pieds , madame , penetre de douleur

It*

lETTRES DE VOLTAIRE

ile 11’etre pas aupres de Yotre Allesse Serenissime an lieu de lui ecrire, et rempli du plus profond respect, d’un attachement et d’une reconnaissance que je ne puis exprimer. — Si elle daigne m’honorer de ses ordres, elle peut toujours les envoyer a Colmar.

A Colmar, 30 juillct 1734.

Madame,

En arrivant a Colmar j’ai trouvc deux choses charmantes de Yotre Allesse Serenissime, votre lettre du 1 3 juillet et votre portrait. Je leur ai fait ce que je faisais au bas de votre robe, quand j’avais l’honneur d’etre a Gotha. Mais pourquoi, madame, mettre des ornements a des choses qui sont par elles-nithnes si precieuses? Votre Altesse Serenissime me remplit de confusion comme de reconnaissance; je dcvrais venir la remercier sur-le-champ a Gotha ou a Altembourg. Elle sait quel est mon empressement , elle sait que je n’ai point d’autre desir.

Je suis revenu bien malade dans mon petit terri— toire de Colmar. Cette niece que vous daignez honorer de vos bontes m’a accompagne et me sert de gardemalade. Elle se met a vos pieds, madame : tout ce qu’elle sait de votre augusle personne redouble encore sa sensibilile et soil respect. Savez-vous, ma~ dame, qu’on m’ecril de plus d’un endroit pour me parler de la sante de madame de Buckwald ? On n’ignore pas & quel point je lui suis attache. Helas, madame, ma derniere lettre de Plombieres prevenait

A LA DUCHESSE DE SAXE-GOTHA (1754). liS la v6trc; je m’attendrissais sur le sort d’une personae si digoe de vous. Puisse-je apprendre bientdt son retablissement !

Ce que Yotre Altesse Serenissime me dit d'une certaine personne qui se sert du mot de rappeler ne me convient guere; ce n’cst qu’aupres de vous, madame, que je puis jamais tHrc appele par mou cceur. II est vrai que c’estla ce qui m’ avail conduit aupres de la personne en question. Je lui ai sacriiie mon temps et ma fortune; je lui ai servi de maitre pendant trois ans; je lui ai donne des lecons, de boucbe et par ecrit, tous les jours, dans les choses de mon metier. Un Tartare, un Arabe du desert ne m’aurait pas donne une si cruelle recompense. Ma pauvre niece, qui est encore malade des atrocites qu’elle a essuy6es, est un temoignage bienfuneste contre lui. II est inoui qu'on ait jamais traite ainsi labile d'un gentilhomme, et la veuve d’un gentilhomme, d’un officier des armees du roi de France, et, j’osc le dire, une femme tres-respec table par elle-meme, et qui a dans l'Europe des amis. Si le roi de Prusse connaissail la veritable gloire, il aurait repare Faction inf&me qu’on a faite en son nom. Je demande pardon a Yotre Altesse Serenissime de lui parler de eelte triste affaire; mais la bonte qu’elle a de s’interesser au sort de ma niece me rappelle tout ce qu’elle a souffert.

Je m’imagine que Yotre Altesse Serenissime est actuellement dans son palais d’Altembourg avec monseigneur et les princes ses enfants; je me mets a vos pieds et aux leurs.

On m’a envoye de Berlin une relation, moitie vers

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