I.ETTRES DE VOLTAIRE
La religion catholique esl sans doute la meilleure, comme Votre Allesse Serenissime le sail; mais la balance de l’Allemagne est bonne aussi, el cette balance esl perdue si tous les princes se font catholiques. H est bon qu’il y ait un nombre egal en enfer et en paradis.
Madame, le vrai paradis est votre eour, et vous etes la sainte que j’adorerai toujours avec le plus profond respect.
Ant Delice*, pr£* de Genire, 25 mars 1755.
Madame,
Je ne suis done destine qu’a 6trc de loin le malade de Votre Altesse Serenissime! La grande maltresse des cceurs a 1’avantage de souffrir aupres de vous, et il est sftr qu’elle en soulfre infiniment moins. Cest du moins one consolation pour moi d’etre dans un lit que monseigneur le prince, votre fils, a mieux occupe que moi; je crois qu’il y dormait mieux. J’ai achete toute meublee la maison oil il a pass6 un eld; mais j'ai fait abattre un lr6ne qu’on lui avait fait pour avoir la vue de Geneve et de son lac. Votre Altesse Serenissime-ine dira que depuis quelque temps je n'aime pas les tWlnes : je les aimerais si Votre Altesse Serenissime avait un royaume. Mais si je detruis les trdnes de sapin peints en vert, j’abats toutes les murailles qui caclienl la vue, et monseigneur le prince ne reconnaltrait plus sa maison. Est-il possible, ma-
dame, que voire malade plante el Mtisse, et que ce ne suit pas k Golha ? J’ai appele ce petit ermitage les De/ices; il portail le nom de Saint-Jean. Celui que je lui donne est plus gai. 11 n’y a pas d’apparcnce que je quitte une maison charmante et ties jardins d61icieux oil je suis le maitre, et un pays on je suis libre, pour allur ehez un roi, fut-ce le roi de Cocagne. Je ne quitterai mes Delices que pour des delices plus grandes, pour faire encore ma cour k Votre Altesse Serenissimc. Je n’irai point it Berlin cssuyer des caprices cruels, ni a Paris in’exposer it des billets de confession : je crains les monarques et les evSques. Je vivrai et je mourrai en paix, s’il plait k la destinee, la souveraine de ce monde; car j’cn reviens toujours 1& : c’est elle qui fail tout, et nous ne somnies que ses marionnettes. Si je n’avais pas ete condamne a passer presque tout le mois de mars dans mou lit par cette destinee qui predetermine les corps et les times, j'aurais ecrit plus tot it ma protectrice, k mabicnfai trice, & celle qui aura toujours mes premiers respects et les premiers hommages de mon coeur.
Nous avons it Geneve le premier minislre de Cassel, qui a £te autrefois gouverneur du prince, el qui vient demander pardon aux cendres de Calvin de la desertion de son pupille.
Recevez, madame, les profonds respects que je presente it Votre Altesse S6renissime et a votre auguste maison.
LF.TTRES DE VOLTAIRE
An* Polices, par Centre, 1 8 juin !755.
Madame ,
Je ne cesscrai, sur les Lords du lac de Geneve et du Rh6ne, d’adorer la foret de Thuringe. Je n’importune que bien rarement Yotre AlL sse Serenissime de mon respect ueux attachement et de ma reconnaissance : il faut me regarder comme un bomme enseveli dans la solitude. Cette cruelle dcstinee qui se joue de tous les elres, n'a pas voulu que ma solitude flit dans vos £tats oil est mon coeur. Elle m’a arrachc 4 votre cour. Plot ^ Dieu que j’y fusse encore. J'oublierais encore plus les infidelites et les orages des autres cours. On m’a fait a celle de Berlin' une noirceur nouvelle. On avait un exemplaire tronque et tres-infidele de cette Jeanne qui vous a quelquefois amusee, et on avait cet exemplaire par des voies qui n’elaient pas trop legitimes: on m’avail promis qu’on n'en abuserait jamais-, cependant on Pa envoye a un ancien secretaire du roi de Prusse, nomine Darget, qui a renonce au service du roi, aussi bien qu’Algarotti. Ce Darget est a Paris; et il court des copies d’un ouvrage que Votre Altesse Serenissime seule aurait dit avoir, s’il avait ele digue de vous 4tre presente.
Je m’amusais, madame, dans ma retraite, quand mes maladies me le permettaient, a retoucher et retravailler cette ancienne rapsodie, a y mettre plus d’ordre, plus d'agrements et surtoul plus de decence, sans en 6ter la gaiete. C’etait pour vous, madame,
que je travaillais; mais les maudites nouvelles des infidelites de Berlin et de Paris m'ont fait tomber la plume des mains. J’ai fait l’impossible pour retirer les exemplaircs maudits de Berlin et de Paris. Cette affaire m’a cause presque aulant de peine que celle de Francfort. Je suis destine a me repentir toute ma vie de moil voyage de Brandebourg. 11 n’y a que celui de Gotha qui me console. Que puis-je faire maintenant dans la retraile oil je me suis e'nseveli , que de m’occuper a jamais du souvenir de vos bontes, d’en parler tous les jours a la compagne de ma solitude, de faire mille vceux pour votre auguste maison, pour la sante de la grande maltresse des cceurs! J’ai renonce k toute sociele , k tout commerce. J’ai m6me longtemps ignore la cruelle inlidelite qu'on m’a faite. Je voudrais, madame, oublier tout, hors Votre Altesse Serenissime, votre cour et vos bontes.
Je la supplie de me conserver toujours cette bienveillance pr^cieuse dont elle m’a honore. Je suis le plus inutile de ses scrviteurs; mais je me flattc qu’clle ne d&laignera pas 1’hommage d’un ermite qui ne tient plus sur la lerre qu’ii elle seule, et qui sera jusqu’au dernier moment penetre pour elle du plus profond respect et d'une reconnaissance iofinie.