I.RTTRES DE VOLTAIRE
jour oil je ne parle d'elle, oil je ne m'entretienne de ses bontSs, et oil je ne prefere la fordt de ThuriDge au lac de Geneve. Je m’occupe du soin de mcriter la continuation de sa bienveillance; et, ne pouvant actuellement me metlre a ses pieds, je songe du moins a lui procurer de loin quelques pelits amusements. Je voudrais lui envoyer cette Jeanne, quo j’ai tftche d'embellir sans I'orner de pompons. J'ai fait ce que j’ai pu pour qu’elle pan'll decemment (levant Yotre Allesse. J’ai voulu que sa beaule fvtt piquante sans avoir jamais 1’air effronle, que vous la vissiez avec quelque plaisir sans trap rougir pour elle; qu’enfin elle fill digne d’occuper une place dans voire maison. II ne s’agit plus, madame, que de l'envoyer a vos pieds : elle serait deja parlie, si je savais comment l’adresser. II me semble qu’il y a un banquier a Strasbourg qui refoit quelquefois des ordres de Votre Allesse : si je savais son nom, je lui adresscrais le paquei. J’attends vos ordres, madame; mais je ne me console point d’etre hors de portee de venir les demander moi-mfime, et d'arriver avec la fille d’honneur que je veux vous presenter. La grande maitresse des cceurs veillerait sur sa conduile et la rendrait digne de vous plaire; je lui servirais de vieux sigisbe. Mais faut-il se borner a ne presenter que de loin mon profond respect 4 Votre Altesse Siirenissime?
Aux DSlieel . prex fie Geneve, 6 octobre 1755.
Madame,
Les bontes (loot Votre Allesse Serenissime honore un pauvre Orphelin chinois, me laissentesp4rerqu’elle ne dedaignerait pas de jeter ses regards sur sa sceur Jeanne: c’est aussi une espece d’orpbeline; car elle n’est pas reconnue par son pere. Je vie ns d’apprendre, madame, f|u’on a imprime cetle rapsodie en Hollande , el qu’on la vend h Francfort chez un nomm6 Eslinger; ce n’est plus la peine de confier cetle grosse creature a M. de Yaldener. Voire Altesse S6r6nissime l’aura bien plus tftt par Francfort, si elle veut s’en amuser. Je ne reponds pas qu’il n’y ait pas dans la vie de cette heroine quelques aventurcs peu dignes d’Ernest le Pietix ; mais elle vivait dans un siecle ou on n’y entendait pas finesse. Monstrelet , bistoriographe de Charles VII, dit qu’il fit prater serment sur l’Evangile aux domestiques de ce prince, pour savoir la verite touchant les amours honn^tes de Sa Majeste et d’Agnes Sorel, que tous jurerent que lc roi s’elait borne & la conversation familiere et a baiser quelquefois la main d’Agnes; que s’il en avail eu de beaux cnfants, c'etait en tout bien'eten tout honneur, et que ceux qui disaient qu'il s’etait passe entre eux quelque chose de conlraire aux lois de la chevalerie, elaient des malavises. Pour moi , madame , qui ai perdu de vue depuis longtemps cetle partie de l'his-
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toire de France, je ue puis que in’en rapporter aux lumieres et au jugement des personnes indulgentes et implorer votre mis£ricorde.
Certainement si madame la duchesse de Gotha ne me condamnc pas, si la vertu et les graces me donnent l’absolulion, si une grande maltresse des coeurs et des mceurs ne fait pas scrupule de s’amuser k ces bagatelles, personne n'est en droit de me faire des reproehes. Je me souviens que je lisais autrefois cette bagatelle a la reine mere it Berlin , en presence de la princesse Amelie, qui etait cach^e dans un petit coin, et qui ne perdait pas sa part.
Je suis trfes-fAche que cette plaisanterie soit imprimee; mais enfin si elle peut faire passer quelques moments A Votre Altesse Serenissime qui ne soientpas des moments d’ennui, je serai bien console. Que ne puis-je , madame , venir me mettre k vos pieds et renouveler a Votre Altesse Serenissime et k toute votre augusle famille mon attachement , ma reconnaissance et mon profond respect !
Aux Ddliccs, pics de Geneve, 14 norembre 1751.
Madame,
L’ode sur la mort me convient beaucoup plus que la Pvcelle; je suis bien plus pres de lomber dans les grilles de 1’une que dans les bras de l’autre. Mais de qui est cette ode? C’est une enigme dout il ne m’appartienl pas de deviner le mot. Je vois ces terribles
A LA DUCHKSSE DK SAXE- GOTHA (1755). 143
mots : De main de maitre; jo vois une couronne; je crains tout cela autant qne la mort mfime. Je fais la reverence, et je me tais. S’il m’6tait permis de parler, jo dirais que j’ai trouve dans cet ouvrage des images fortes et des id^es vraies ; mais je n’en dirai pas plus C’est & Votre Altesse Sertinissimo a me i'aire la gr&ce tout cntiere et a daigner m’eclairer.
Quant a cette pauvre Jeanne, c'etait bien pis, rnadame, que ce qui a paru devant vos yeux sages et indulgents. Cette Jeanne, alaveril^, s’est un peu corrigee de ses anciennes habitudes; mais el le n’a pu s'habiller assez decemment pour parallre a votre vuc. Le fait est qu'il eu courait des copies aussi insolentes qu’infid&les, et qu’il a fallu rassembler a la hite ce qu'on avait de cette ancienne plaisanterie, pour empecher au moins les fausses Jeannes qui se mullipliaient tous les jours, de se donner hardiment pour la veritable. Je n’avais prdcis^ment, niadame, que ce qui est actuellement entre les mains de Votre Altesse Serenissime. Si mou ftge et ma fagon de penser, devenue un peu’serieuse, me permettaient de continuer un tel ouvrage, j’oserais y travailler encore; mais ce serait uniquemenl pour ob&r a vos ordres. Ma severite ne m’empecberait pas de faire ce que la severity d’une grande mallresse ne l'empfiche pas de lire. Mais I’ode de la Mori m’arr^te et me glace; comment plaisanter devant un tel objet? II est vrai qu’un ancien, nomine Horace, parlait de la mort ct du Tartare dans une ode, et de Philyre et de vin de Falerne dans une autre. Apelles
• V. CEuvret de Frld&ric, ode X.
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peignait V6nus apr6s avoir peint les Furies. La mort a beau faire, elle ne chassera point les Graces d’aupres de votre personae. Elies y sont toujours. II n'y a pas moyen de venir leur deniander a present comment il faul s’y prendre pour vous obeir, madame. Nos moutagnes sont couvertes de neige , et il n est pas possible de traverser le Rhin et le Weser. 11 faut se conlenter de saluer la foret de Thuringe des bords de mon grand lac. Il faut se borner a presenter de loin, ce qui est bien triste, mes profonds respects, mon atlachement eternel a Voire Altesse Serenissime et a votre auguste famille.
A Monriou, pres de Lausanne, i*r janvier 1756.
Madame ,
J’allais souhaiter la bonne annee a Votre Altesse Serenissime et a toute son auguste famille, avec la siraplicite d'un bon Suisse, tel que j’ai 1’honneur de l'etre. Jc recois dans le moment la lettre dont Votre Altesse Serenissime daigne nt’honorcr. Elle me parle de Lisbonne; elle m'avait auparavant envoye une ode sur la mort; je suis tenle, madame, de vous croire devote, et cela ra'encouragc a vous envoyer un sermon. Votre Altesse Serenissime y trouvera peut-tUrc encore uu peu de philosophic; mais je vous supplie de considerer qu'on ne peut se defaire tout d’un coup de ses mauvaises habitudes. J'etais faclie contre les tremblements de lerre, quand je lis cette komelie.
Nous aulres Suisses, nous n’avons pas ete engloulis le 9decembre, iiqueiques lieuesde Lausanne. Je passe mon quartier tl’hiver aupres dc Lausanne, dans un petit ermitage tel que celui oil je me suis retire l’ete, aupres de ficneve. Je partage ainsi mes hommages entre deux republiques paisihles, dans le temps que les grands royaumes sont pres de se couper la gorge et de se faire une guerre plus cruelle qti’un tremblemenl de terre ne peut l’fitre. Le roi de Prusse cependant m’a fait ecrirc, par l’abbe de Prade, qu’il travaillait paeifiquement a mettre en opera ma trag4die de Merope. De telles occupations me plaisenl plus que ses procedes guerriers a Francfort. A propos de la guerre, madame, on s’est avise d'imprimer sous mon nom une histoire de la guerre de 1741. Ce n’est pas la certainement mon ouvrage ; il s'en faut beaucoup. Je suis en tout temps la viclime des libraires ct de La Baumelle; mais les bontes donl Votre Altesse Serenissime m’honore me consolent de tout. Je la supplie de me les continuer. Je me mets aux pieds de toule son auguste famille; je pr&scnte 4 Son Altesse S6r£nissime mon profond respect et mon inviolable altachemcnt l.