‹ Voltaire à Ferney. Sa correspondance avec la duchesse de Saxe-Gotha, suivie de lettres et de notes histriques entièrement inédites recueillies et publiéesChapitre 30 sur 188 · A LA MfeME · texte numérisé non relu

A LA MfeME

A Monriotr, 10 furrier 1756.

Madame ,

Je ne sais si Votre Altesse Sercnissime se ressou-

1 Un manuscrit incomp!«t du Poeme sur la dei true lion de L isbonne est joint A cctte lettre. En marge on lit le mot secret.

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vient qu’elle voulait dans sa derniere lettre que je me lisse un peu theologien. J'ai t&che de prendre mes degres pour vous plaire. J’ai fort augmente mon sermon; mais j’ai peur d’y avoir fourre quelque heresie. Plus je reflechis sur le mal qui inonde la lerre, et plus je retombe dans ma triste ignorance. Je souhaite seulement que cet axiomc : tout est bien , se trouve vrai pour votre personne et pour toute voire auguste famille. 11 me semble cependant que tout aurait pu dire mieux pour vous, sans cette maudite bataille de Mulberg. Mais enfin, malgre lous les maux que les qucrelles de religion repandirent autrefois sur votre maison, vous regnez paisiblement sur des Etats ou vous etes adoree, et Votre Allesse Serenissime ajoute la consideration personnelle la plus distinguee aux respects que sa naissance et son rang lui attirent. Kile cultive son esprit par les lettres; elle fait lout le bien qu’elle peut faire; enfin le nouveau proverbe : tout est bien, est vrai a Gotha.

On (lit que tout est mal chez les Anglais, en Amerique, ct chcz les Fraugais, sur mer. Les sauvages allies de la France ont detruit et mis & feu et a sang • Philadelphie, capilale de la Pensylvanie, a ce que mande un jesuite iroquois a un jesuite lorrain. Les Anglais se vengent en prenant tous les vaisseaux fian^ais qu’ils rencontrent. Le roi de Prusse les empeclie au moins de se battre en Allemague, et je crois que son dernier iraite n’a pas deplu a votre nation.

Votre Altesse Serenissime croirail-elle que le roi de Prusse vient de m’envoyer un opera en vers franfais de sa fugon ? C’est ma tragedie de Merojie, qu’il

A LA UUCHESSE RE SAXE-GOTIIA (1750). I (T m’a mise eu vers lyriques. Je lui suis tres-oblige do cette galanlerie; je lui aurais plus d'obligation s‘il reparait le mal qu’on a fait dans Francfort a une dame respectable et a moi. Cette reparation serait plus glorieuse pour lui qu’un opera. Mais ses injustices sont raoins presentcs k mon cceur que vos bontes.

Je suis bicn faeh6, madaine, d’dtre loin de Votre Altesse Serenissime , et de n’etre pas & porlee de dire tous les jours & la grande maltre6sc des cceurs combien je revere la vraie Dorothee, la plus respectable, la plus aimable princesse de la terre, h qui jc serai attache pour jamais, avec le plus profond respect.

it. — A LA MEME.

Aax Polices, pres tie Geneve, 9 mars 1756.

Le lout est bien recevrail un terrible soufflel, si les nouvelles qui se debilent touchant une cour de votre voisinage avaienl la moindre vraiscmblance. Le mal moral serait bien au-dessus du mal physique, et ce serait bien pis qu’un tremblement de terre; mais il u'est pas possible de croire de pared les borreurs. Les bommes sont plus prompts & croire le crime qu’a le commettre.

Si la Thuringe a eu sa petite part de la secousse de la terfe, ce n’est qu’un leger mouvement, une faible" eclaboussure qui est venue d’Afrique dans les Flats de Votre Altesse Serenissime. Tout le mal vient de messieurs de la Barbaric : e’est a Totuan, a Mequiuez

LETTRES DE VOLTAIRE

que les grands coups ont ele portes. Les mahomelans ont ete plus maltraites que les chreliens.

Le roi de Prusse me fait savoir qu'il fait jouer le 27 de ce mois son opera de Merope. 11 ne tient qu a moi d’aller entendre a Berlin de la musiquc italienne. J'aimerais bien mieux venir entendre Votre Altesse Serenissime a Gotha, jouir des charmes de sa conversation, lui renouveler mes sinceres hommages. Que n’ai-je pu vivre a ses pieds! Me voici de retour dans cette retraite que monseigneur le prince votre fils honora une anntie de sa presence. Je 1’ai embellie, afin qu’elle fdt moins indigne un jour de recevoir un des princes, vos enfants, s’ils voyageaien t devers nos Alpes.

Mais qu’il me serait plus doux de me mettre encore aux pieds de leur adorable mere! Gotha est toujours dans mon cceur. — Recevez, madame, les profonds respects d’un homme elernellement devoue a Votre Altesse Serenissime.

Aux Del ices, pres de Genfcve, ce 22 mars 1756.

Madame ,

Voici une petite aventure qui n’est qu’une bagatelle, mais qui me devient importante et pour laquelle j’ai recours au coeur noble et genereux de Votre Altesse Serenissime. Elle se souvient peut-6tre que j’achevai, dans mon heureux sejour a Gotha, un petit Poeme surla religion naturelle, que j’avais commence el esquisse i Berlin pour le roi de Prusse. Je le finis

a vos pieds, et je l’adressai i celle dont les bontes me sont si cheres et le suffrage si precieux. Madame la margrave deBareath a repandu, depuis quelquesmois, des copies de I’ouvrage lei qu’il etait, quand je l’avais donne au roi son frere. Enfin, j’apprends que l’auvrage est itnprime a Paris; il est plein de fautes, et, ce qu’il y a de plus Iriste pourmoi, c’estqu'il n’cst point adresse <a cettc adorable princesse qne j'appelais, avec tan't de raison,

Souveniinc sans faste , et femme sans faiblesse.

CVstavecle nomdu roi de Prussequ'il parait. Je ne sais s'il conviendrait a present que je lisse reimprimer l’ouvrage dedifi a un autre qu’au roi de Prusse : cet hommage ne serait d’aucun prix ponrVotre Altesse Serenissime, et deplairait peut-fitre a un roi qui est votre voisin. Je ne sais de plus s’il conviendrait que la descendaute d’Erncst le Pieux adopLlt ce que le roi de Prusse, un peu moins pieux, peut adopter. J’ignore si Votre Altesse Serenissime sou fl'rirait que la dedicace fut commune it vous et a lui. Vous savez, madame, combien le sujet est delicat, et je pense que Votre Altesse Serenissime soubaitcra que son nom ne paraisse quit la t£te de cet ouvrage, qui ne pourra 6tre une source de disputes. Vous files une divinite & laquellc on ne doit presenter que des offrandes pures et sans tachc.

II y a un petit article dans la piece qui est entre vos mains, qui sera dans un eternel oubli. Les bruits abominables qui couraient se sont trouves faux; le medecin Troncliin etait a Paris, dans le temps qu’on

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le disait a Cassel. Le public esl ne calomniateur; il saisit toujours cruellemenl les plus legers prelextes. Ce n’est qu’a des vertus comme les viMres qu’il rend toujours justice, et ce n'est qu’a un coeur comme le vOtre que je serai toujours attache, madame, avec le profond respect, la reconnaissance que je dois a Votre Altesse Serenissime.

P. S. — Pardonuez, madame, si j’ai dicte cetle lettre; je suis tres-malade et tres-faible; mais les sentiments qui m’attachent avec tant de respect et de zele a Votre Altesse Serenissime et a votre augusle maison n’en sout pas moins forts.

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