I.ETTRES DE VOLTAIRE
A Lausanne, 27 janvicr IVES.
AUX HOl'SARDS ET ALT RES MESSIEURS DE CETTE ESPECE.
Me ur triers a brevet, avidcs de pillage,
Ne prenez point ma lettre; et souvenez-vous bien Qu’en saisissant nies vers pen fails pour voire usage , * Vous n’y gagneriez jamais rien.
Housards , j’ecris a Dorolhce,
Aux graces, a I’esprit, aux plus nobles appas,
A la douce vertu, de faiblesse exemptee ;
Cela ne vous regarde pas.
Madame ,
Apres avoir prdsent6 cette petite requite aux housards, je remercie d'abord Votre Altesse Serenissime de la lettre donl clle m’honore, en date du 1 7 janvier, et j’ose assurer que je rends bien a la grande maitresse des cceurs loutes ses caresses. Ma lettre du 27 septembre de l’annee passive aurait eu le temps d'aller aux Indes : je I’avais donnee it M. le marechal de Richelieu, dans l'idee qu’il vienilrait vous faire sa cour, et me flaltant, madarae, que quand il verrait Voire Altesse Serenissime, on ne se battrait plus sur votre territoire. Apparemment que le depit de ne pas jouir de l'honneur de vous voir lui aura fait longtemps garder ma lettre, et qu’il l’aura rctrouvee en faisant ses paquets.
Je suis toujours Suisse, tnadame ; mais quand se-
A LA DUCHES.SE DE SAXB-GOTHA (1758).
rai-je ThuriDgien ? et quand la Thuringe n’entendrat-elle plus parlcr dc marches, de conlre-marches et de combats'? Ilelas! on nc nous fait pas esperer la paix pour cette annee; ce meilleur des mondes possibles a encore quelques annees d souffrir. Voire Altesse Serenissime revcrra peut-elrc encore le heros formidable et aimalile a qui elle a fait les honneurs de son palais, el qui semblait dans ce temps critique n’avoir rien a faire qu’a tacher de lui plaire. Je vous avoue, madame, que j’aurais bien voulu me trouver la; mais j'ai bien peur d'etre condamne a rcster sur les bords de mon lac : du moins ces bords sont paisibles, et ceux des fleuves allemands ne le scront pas. On dit que le Dannemark entre aussi dans la querelle. On dit qu’on va faire de tous cfttes de nouveanx eiforts. Que me reste-t— il ? qu'd plaindre le genre humain dans ma retraite.
J’avais procure au roi de I’russe un abbe de Prades, prelre, docteur.beretique, et lecteur de SaMajeste. On pretend qu’il a trahi son bicnfaiteur, et qu'il est puni a Breslau d un supplice bien elrange pour un prelre. Je ne veux point le croirc; mais je ne sais a qui en demander des nouvelles : c’est d’ailleurs bien peu de chose parmi tant de desastres publics. Je gemis sur cesmiseres; jc souhaitc aVotre Altesse Serenissime le bonheur qu'elle merite. Je me mets k ses pieds ct a ceux de son auguste famille avec le plus profond respect. L’llEnMitB.
cres illustres, commis 4 Wolffenbuttel, Helmstadt, aupres de Brdme, et de gens arquebuses ou pendus ou d^colles 4 Breslau, et d'une violence commise k Zerbst, et de 1’abbe de Prades martyrise. Je ne crois rien de tout cela : les hommes font bien du mal; mais la renommee en dit cent fois davantage.
II est vrai, madame, quo pendant qu’on s’egorge dans vos quartiers, nous jouons tout doucement la com4die & Lausanne. II est vrai que dans une heure nous allons jouer une piece nouvelle, intitule Fanime oil il n’est question que d'amour. Je ne la destine point 4 Paris ; je ne songe jamais qu’au pays oil je suis et 4 Votre Altesse S4r4nissime. Je voudrais bien que notre petit th64tre fut dans votre palais, au lieu d’etre 4 Lausanne. Cela est plus doux que le theatre de la guerre : c’est 4 madame la duchesse de Gotha qu’il faut plaire; c’est elle qui doit jugerde nos petits talents. Je joue les rAles de vieux bonhomme ; mais le ride le plus flatteur serait d’etre aux pieds de Yotre Altesse Serenissime. Je m’y mets de loin, avec le plus profond rerpect.