‹ Voltaire à Ferney. Sa correspondance avec la duchesse de Saxe-Gotha, suivie de lettres et de notes histriques entièrement inédites recueillies et publiéesChapitre 66 sur 188 · I.ETTRES DE VOLTAIRE · texte numérisé non relu

I.ETTRES DE VOLTAIRE

firmites. Je ne veux point mourir que je n’aie vu la fin de cette affaire.

Je crois celle de Russie finie ; la czarine a fait une plaisante oraison funebre de monsieur son mari.

Votre Altesse Serenissime veut un Meslier; le voili, accompagne d'un petit sermon qu’on a impute au roi de Prusse , quoiqu’a tort. Je ne vous envoie , madame, ces deux ouvrages extr^mement rares, que parce qu’ils ne sont empoisonnes d’aucun levain d’atheisme. On y deteste les erreurs humaines, et l'infime charlatanisme qui donne encore aujourd’hui tant d’honneurs et tant d’argent aux corrupteurs de la raison. Les fauatiques ont commence par l’humilite et par la douceur, et ont tous fini par l’orgueil et par le carnage. Tous sont egalement les ennemis de Dieu, du pere de tous les hommes; les ennemis du sens commun que Dieu nous a donne, les ennemis de notre liberte et de notre repos. Enfin ils sont infaillibles , car ils ont trente millions de rente. On peut certainement adorer un Dieu sans adorer ces messieurs-li. — Ce qui est adorable apres Dieu , si on peut user de ce terme, c’est la vertu aimable; done,

Mille profonds respects. V.

A Fcrney, 7 «eptemhr« 1760.

Madame ,

J'ai aujourd'hui deux yeux. Je m’en suis servi bien lieureusenient pour lire la lettre dont Yotre Altesse

Serenissime m’honore, et ils conduisent ma main, que mon coeur conduit toujours quand j'ai l’honneur de vous ecrire. Je me h;\te de profiler de la grace que me fait la nature de me rendre des yeux, car peut-etre me le's 6tera-t-elle demain.

On ne s’attendait pas, ce me semble, madame, que le roi d’Angleterre envoyftt chercher si loin une femme; il en aurait trouv6 de bien aimables et debien elevees sur la route. Rien n’arrive de ce qui est vraisemblable. La plus belle chose qu’on ait jamais vue conti;e la vraisemblance, c'est un prince de I’Empire qui s’est defend u seul pendant six ans contrc les trois quarts de l'Europe; mais ce que tout le monde devait bien pr6voir, c’est le rdlc pitoyable que nous avons joue sur mer, la perte de nos colonies et la perte de notre argent.

Je me console avec Corneille de nos desastres : nous commencerons incessamment l'impression des tragedies et du commentaire; tout est examine auparavant par 1’AcadAmie frangaise. II faut que cet ouvrage serve a fixer la langue, et qu'il ait une authenticity qui serve A jamais d’inslruction et de regie. L’Academie seule pouvait donner une telle autorit6 a mes doutes, et c’est elle qui decide. Votre protection, madame, est mon plus grand encouragement. L’ouvrage sera donne tome a tome, et en contiendra plus de dix.

Le papier me manque pour dire a Votre Allesse Serenissime combien je suis penetre de ses bontes, et pour me mettre a ses pieds.

LETTRF.S DE VOLTAIRE

Au chateau de Fernev, par Geneve, 27 septembre.

Madame,

Je devrai done & vos bontes les lumieres dont j’ai besoin pour achever l’histoire de Pierre Pr. J'ai eu l’honneur d’envoyer a Voire Allesse Ser&iissime trois exemplaires du premier volume; ils sonl en chemin.

J’ose supplier Voire Allesse Serenissime de daigner ordonner qu’un de ces trois exemplaires parvienue a madame la eomtesse de Bassevilz. Kile accompagne les manuscrits dont ellc me favorise d'une lettre qui vaut infiniment mieux que loules les negocialions de M. de Bassevilz. Je me vois souvenl bumilie par des Allemands qui parleiit noire langue, a commenepr par vous, madame, el par le roi de Prusse. Madame de Bassevilz est du nombre des personnes qui ecrivenl purement avec esprit; mais je suis enehante d'etre ainsi bumilie. Ilelas! que reste-l-il a present a fious autres Fran^ais? Le plaisir, madame, de voir des personnes comme vous parler leur langue mieux qu'eux. Nous avons fait la guerre aux Anglais sans avoir de vaisseaux ; nous l’avons longtcmps faite en Allemagne sans avoir de generaux. Nous nous sommes mines, lantOt a vouloir filer la Silesie a la reine de llongrie, tanlfil a vouloir la lui rendre. Si nous n'avions pas quelque ressource dans l’envie de plaire, nous parallrions aneantis. Ce plaisir me soulient. Je comple metlre inressamment a vos pieds une Iragedie

A LA DUCHESSE DE SAXE-GOTHA (l 100). nouvelle, tragedie de ehcvalerie ou I’on voit sur le theatre des nrmcs, des devises, une barriere, des chevaliers qui jeltent le gage de bataille, une femme accusee defendue par un brave qui est son ainant. On joue celte piece a Paris, et moi je la joue sur mon petit th&Hre de Tourney, a une demi-lieue des D6lices.

Les chevaliers modernes sont un peu plus serieux en Silesie. Je nc crois pas qu'il y ait d’exemple dans l'histoire d'un roi qui ait su, eu huit jours, atteindre de soixante lieues un ennemi vainqueur, le ballre, arreter les progres de trois armees confederees, et faire trembler ceux qui croyaient l’avoir abattu. Cela est bien beau ; mais celui qui a fait ces grandes choses ne sera jamais heureux, et j’en suis ftkche. Agreez, madame, le profond respect et 1'attachcment inviolable du Suisse V.

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