I.ETTRES DE VOLTAIRE
naltre des coeurs tels que le vfttre, tandis que les singes qui fonl des gambades a Paris, sont changes en tigres.
De sottes gazettes vous auront peut-etre appris, madame, que le parlement de Paris a condamue cinq jeunes gentilshommes k perir dans les flamraes; mais ces gazettes n’ont pas dil que le seul crime de ces gentilshommes elait d’avoir chaute deux chansons faites il y a quatre-vingts ans, et de n'avoir pas 6te leur chapeau devant une procession de capucins. Le roi de Prusse m'a mande qu’il les aurait condamnes a parler aux capucins chapeau has et a chanter des psaumes. Ils ont pourtant ete condamnes a dtre brrtles vifs a la pluralite de quinze voix contre dix, et malgre un excellent memoire compose en leur faveur par huit avocats eelebres de Paris. II n’y a rien d’exager<i, madame, dans tout ce que j’ai l'honneur de vous dire; on n’a reproche & ces infortunes, on n’a allegue contre eux que des paroles et des indecenccs qui meritaient deux jours de prison. Le plus vieux de ces jeunes gens avait vingt et un ans; e'etait le chevalier de La Barre, d’une ancienne maison, petit-fils d'un general, et qui le serait devenu lui-m6me. 11 est mort avec un courage tranquille, comme Socrale.
Une telle horreur est digne du douzieme siecle. L'inquisition de Portugal ne serait pas si cruelle. Quand il s’agit de la vie des hommes, quinze voix fanaliques ne devraient pas suflire contre dix sages. On a pretendu que le parlement de Paris, accuse tous les jours de sacrifier la religion a sa haine contre les evdques, a voulu donner un exemplc terrible, qui demontrat combien il est bon catholique. Quelle preuve
A I.A DL'CHF.SSE DF. SAXF.-GOTHA (1760). 245
tie religion! ce n’en est pas uneile raison et d’humanite. 11 n’y a eu que le chevalier de La Barre d’execute; les aulres se sont enfuis, au lieu d'aller plonger leurs mains dans le sang de leurs juges. On a bientftt oublie cctte aflaire, selon lc genie de la nation et de la plupart des hommes; on a ete a l'Opera-Comique, on a soupe avec des Giles d'Opera, on a prfiche, on a fait des romans, et c'esl ainsi que va le monde , tandis qu’a Gotha la bonte, 1’equite, la generosity regnent.
Je me mets aux pieds de Yotre Altesse Serenissime avec Sirven.
3 septembre 1760.
Madame,
Voila done la paix presque faite. Voire Altesse Serenissime s'en rejouit, et il y a grande apparence que Votre Altesse ne fera plus les honneurs de chez elle qu’a ceux qui viendront uniquement pour lui faire leur cour. On y venait en Irop grande compagnie, et sans 4lre prie, ce qui est nssurement contre les regiesde la civilite. Le grand fleau qui desolait l’Europe va done cesser, jusqu’a la premiere fantaisie d'un roi et d’un ministre qui voudront faire parler d’eux. II ne nous resle plus que les petits lleaux ordinaires. L’avanture de Calas est de ce nombre, et j’espere qu’ou reformera ce detestable arret d’assassins en robe. J'y travaille du fond de ma retraite, et inalgre mes in-
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