‹ Voltaire à Ferney. Sa correspondance avec la duchesse de Saxe-Gotha, suivie de lettres et de notes histriques entièrement inédites recueillies et publiéesChapitre 68 sur 188 · HO. — A LA MEME · texte numérisé non relu

HO. — A LA MEME

A Feruejr, 8 octobrc 1700.

Madame ,

Ce n'est pas ma faute si le cure Jean Meslier et le predicateur des Cinqvante ont ete de meme avis k deux cents lieues l’un de l’autre. II faut que la verite soit bien forte pour se faire sentir avec tant d’uniformite a deux personnes si dilKrentes. Plilt a Dieu que le genre humain edt toujours pense de meme ! le sang humain n’aurait pas coule depuis le concile de Nicee jusqu'a nos jours, pour des absurdites qui font fremir le sens commun. C’est cet abominable fanatisme qui a fait rouer en dernier lieu, a Toulouse, un pere de famille innocent, qui a mis toute sa famille a la mcndicite, et qui a ete tout pret a faire perir cette famille vertueuse dans des supplices. S'il n’y avait point eu de confrerie de penitents blancs a Toulouse, cette catastrophe affreuse ne serait pas arrivee. La guerre est bien funeste, mais le fanatisme 1’est encore davantage:

Le conseil d'fitat du roi est a present saisi de l’affaire. Ce u'a pas ete sans peine que je suis parvenu k faire porter des plainles conlre un parlement; mais il faut secourirhardimentrinnocenceetne rien craindre.

1 V. (Euvres completes, tome XL.

A LA DUCHESSE DE SAXE-GOTHA (1T60). 2r.l II va paraUre un mAmoire pour les Calas, signe de quinze avocats de Paris. II va parattre aussi un plai— doyer d'un avocat au eonseil ; ce sont des ouvrages assez longs : comment pourrai-je les envoyer & Votre Altesse? J'attendrai ses ordres.

Je m’attendais que d’aussi belles Ames que la sienne, et celle de la grande maitresse des ceeurs seraient touchees de cette horrible aventure. Je me mets aux pieds de Votre Altesse Serenissime et de toute votre auguste famille, avec le plus profond respect.

Grande maitresse des coeurs, conservez-moi vos bontds.

tH. — A LA MftME.

A Tourney, par Geneve, H novembre.

Madame ,

La lettre dont Votre Altesse Serenissime m’honore, en date du 1" novembre, ne m’est venue qu’apres la liberte que j'ai prise de vous adresser un nouveau paquet. Je suis persuade que la personne ' a qui il est destine ne peut faire un meilleur usage de son esprit et de ses lumieres qu’en les employant, madame, k remplir vos vues salutaires. Le panegyriste du cordonnier peut se tirer une grande epine du pied. Votre Altesse Serenissime sent bien que je ne vois toutes ces belles choses qu’a travers un brouillard epais, et qu’il ne m’appartient pas mAme d'oser penscr sur des objets qui ne sont a la portee que des personnes de

' iJt roi de Prusse. II fi’agit de secretes propositions de pair. «. r.

l.ETTRES t)E VOLTAIRE

votre rang et de \otre merite. Je dois me borner aui souhaits. Le plus vif, le plus empresse est de vous faire ma cour.

Je voudrais mettre a vos pieds les petits amusements dont elle me fait 1’honneur de me parler. 11 a bien fall u , madame, 6gayer un peu dans mes donees retraites le tableau des malheurs du genre humain. L’anibassadeur de France, a Turin m’a trouve dans mon petit chateau, jouant la comedie. Celan’a pas Fair d’un homme a intrigues; aussi je ne connais d’aulres intrigues que eellcs des pieces de theatre. Je joue les rftles de vieillard d’apres nature5. II a et6 un temps que ma pauvre niece aurait joue de mSme les heroines infortunees; mais, Dieu merci, les choses ont change, et nous ne songeons plus a Francfort que pour en rire.

Je ne manquerai pas, madame, d’envoyer a Votre Altesse Screnissime la piece nouvelle que nous avons represent^; il ya quelques endroits a retoucher. Les acteurs, except^ moi, elaient bien meilleurs que la piece. Nous ne pouvons venir jouer devant vous, madame, comme faisaient autrefois les troubadours; mais Dieu veuille que je puisse me venir mettre a vos pieds sur la fin de fhiver! La grande matlresse des cceurs daignerait-elle me revoir avec quelque plaisir?

Pour moi, madame, avec quel transport je viendrais rendre encore mes hommages a ce que j'ai vu de plus respectable et de plus aimable, et lui renouveler mon profond respect.

1 Le marquis de Cltauvelin.

* Voye* Voltaire ii Feme y, au commencement de ce volume pages 13, 11, 23, 25, 16.

A LA Dl'CHESSE DE SAXE-GOTHA ;i76l).

Madame ,

II faiit done que l’annee 1761 recommence avec la guerre ! II faut done que toutes vos vertus, et toute la conciliation de voire esprit, ne puissent detourner ce fleau de votre voisinage et meme de vos Etats ! Voila done les choses a peu pres comme dies etaient dans le commencement de ces funesles troubles! II y a longtemps, madame, quo je n’ai pris la liberie de mfilcr ma douleur a celle que Votre Altesse Serenissime ressent de tant de desastres. Les larmes qu'elle verse sur les malheurs de l'Allemagne sont d’autant plus belles, que les desolations qui vous environnent ne vout point jusqu’a vous. Une princesse ne souffre guere personnellemenl; mais une Arne comme la vAtre souffre des peines d’autrui. J’ignore si l’interruption du commerce, attached au fleau de la guerre, n’a point empeche le petit paquet qui contenait VHittoire de Pierre 1 " de parvenir jusqu’a Votre Altesse Serenissime.

II faut au moins que je l’amuse d’une petite aventure de nos climats pacifiques. J’ai quelques terres dans le pays de Gex, aux portes de Geneve; les jesuiles en ont aussi, et ce sont mes voisins. Non contents du royaume du ciel, dont ils sont stirs, ils avaient usurpe un domaine tres-considerable sur six pauvres gentilshommes, tous freres, tous mineurs, tons servant dans le regiment de Deux-Ponts. J’ai pris le

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parti de ces messieurs. II fallait quelque argent; je l’ai donne. Calvin ne me le rendra pas; mais enfin j’ai arrache le bien des mains des jesuites, et je l'ai fait rendre aux proprietaries; voila, madame, ma bataille de Lissa. Je sais bien que saint Ignace ne me pardonnera pas ; mais n'esl-il pas vrai que jc trouverai grace a vosyeux, madame? II n’y a point de saint dontj'ambitionne la protection comme la vfitre. Je suis sur que la grande maltresse des cceurs rira de me voir vainqueur des jesuites; elle aimera les guerres qui finissent par rendre a cbacun ce qui lui appartient.

On dit PondichSry au pouvoir des Anglais : j'y perds quelque chose; mais si cela donne la paix, je me console.

Je me mets aux pieds de Votre Altesse Serenissime et de toute votre auguste famille, avec le plus tendre respect. Le Suisse V.

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