‹ Voltaire à Ferney. Sa correspondance avec la duchesse de Saxe-Gotha, suivie de lettres et de notes histriques entièrement inédites recueillies et publiéesChapitre 78 sur 188 · A LA MfiME · texte numérisé non relu

A LA MfiME

13 auguste 1 T fl .S , a Fcrney.

Madame ,

Je me suis prive, pendant nnc annee enliere, de l’honnenr et de la consolation d’ecrirc a Votre Altesse Serenissime. Des fluxions horribles sur les yeux qui me privaient entierement de la vue, mon inutilite, mon ensevelissement dans la retrnile retenaient dans le silence les sentiments qui m’attarhcront k votre personne jusqu’au dernier moment de ma vie. Mais ayaDt appris ce que vous daignez faire pour les Calas, je me sens ranime par votre belle ame. La reconnaissance et l’admiration sont mes devoirs aupres de vous. Je b£nis la fin de ma carriere, quand je vois un coeur comme le vdtre reparer si noblement le mal que l’injustice et le fanatisme ont fail au x hommes. La superstition n’a jamais fait que du mal, et la philosophie ne peut faire que du bien. Vous joignez a cette veritable philosophie un coeur compatissant et genereux, qui est encore au-dessus de la connaissance de la verite.

Puisse le ciel prolonger vos beaux jours au gre de tons ceux qui ont eu l’honneur de vous connaltre ! Les princes vos enfants doivent 6trc ii present dans un Age oil le coeur profile des grands exemples. Que ne puis-je £tre le temoin de leurs progres, et voir de mes yeux combicn ils sont dignes de leur respectable mere !

La princesse votre fille m’a paru digne d'un

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trfme, et je suis 6tonne qu’elle n'en ait pas encore un. Je ne perds jamais de vue celte auguste et vertucuse famille. Les jours que j’ai passes dans votre cour me sont toujours presents; ils font la consolation de mes soulTrances. Je me sens devoue, madame, a Votre Altesse Serenissime comme si j'etais tous les jours a ses pieds. Je crois encore entendre cette bonne et charmante maltrcsse des coeurs, qui pense en tout comme sa souveraine.

Je me mets aux pieds de monseigneur le due de Gotha. Agreez le profond respect du plus vieux et du plus humble de vos serviteurs. Voltaire.

Au chateau de Fentey, 17 dccembrc 1765.

Madame,

Je ne saurais voir finir cette annee sans souhaiter les plus nombreuses et les plus beureuses a Votre Altesse Serenissime, a toute votre auguste famille, et a la grande maitresse des caurs. II y a plus de douze ans que je vis dans ma retraile, et il y a lout juste ce temps-la que je regrelte les plus agreables moments de ma vie. Ma vieillesse et mes maladies ne me permettent pas de me mettre aux pieds de Votre Altesse Serenissime aussi sou vent que je le voudrais; mais le coeur n'y perd rien; il est toujours plein de vos bonles ; je m’informe, it tous les Allemands qui voyagent dans nos cantons, de votre sanld et de tout ce qui vous mteresse. J’iguore actuellement si vous n’avez point

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eu quclque resscntimenl d’une incommodite passages, dont vous me parliez dans la derniere lettre dont vous m’avez honore. Je pardonnerai lous mes main a la nature, si votre personne eu est cxempte.

Le roi de Prusse a eu quelques atteintes assez violentes , mais il se conserve par un grand regime. II me fait l’honneur de m’6crire quelquefois; mais je n’ai plus la sant6 et la force n^cessaires pour soutenir un tel commerce. J’applaudis toujours au service qu’il a rendu au nord de l’Allemagne; sans lui vous auriez peut- dtre des jesuites et des capucins dans la Thuringe ; ce qui est pire & la longue que des housards. Je ne sais par quelle fatalitd la partie meridionale de l’AUemagne est plong^e dans la plus plate superstition, tandis que le nord est rempli de philosophes. Geneve est bien chaug^e depuis quelques ann^es. Calvin ne reconnattrait pas sa ville.

Que Votre Altesse Serenissime daigne toujours ngr^er avec bonte mon tres-tendre respect.

A Ferney, 4 roar* 1766.

Je ne sais comment les mauvaises plaisanteries dont Votre Altesse Serenissime daigne me parler sont parvenues jusqu’k elle. J’ai eu l’honneur de lui envoyer par la derniere poste deux de ces rogatons que j’ai fait ehercher daus Geneve. On imprime tout le recueil en Suisse, et j’espere qu’a la iin de mars j’enverrai a

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Voire Allcsse Serenissime cetle collection ile fadaiscs

thAologiques, puisqu'elle veui bien s’en atnuser.

Je ne in'attendais pas, madame, a jouir du bonheur de vous renouvelerde ma main mes sinccres el respectueux hommagcs. Les fluxions qui me privaient de la vue ne me laissnient pas d’esperance; mais enfin elles ont fail avec moi une tr6ve dont je profite. Mes yeux s'inleressenl toujours bien vivement aux yeux de la grande matlresse ties caeurs. Je les ai quittes malades, el malhcureusement il y a plus de douze ans que je les ai quittes, en m’arrachant a ce chAteau dans lequel il serait si doux dc passer sa vie. Je ne sais si Votre Altesse Serenissime prend quelque pari a ce qu'on appelle les troubles de Geneve. Ces troubles sont fort pacifiques : les Genevois sont malades d’une indigestion de bonheur. Leurspetitesquerelles n’aboutissent qu’a de mauvaises brochures qu’eux seuls penvent lire. Quand il s'eleve quelque dispute en Allemagne, ello est plus serieuse, et il en coiite ordinairemeut deux ou trois cent mille hommes.

L’ambassadeur de France en Suisse arrive dans quelques jours a Geneve avec dix cuisiniers, qui seront plenipotcntiaires. Je suis un peu plus interesse au proces que M. le due de Virtemberg a aujourd’hui avec ses Etats. J'ignore quel en sera le resultat. Heureux les princes qui n'ont point a combaltre leurs parlements, et qui sont adores de leurs sujels! Cela fait songer a la Thuringc. Daignez, madame, agreer mes vooux et mon profond respect pour Votre Altesse Serenissime et pour toute l’augustc branche Ernestine.

A LA DUCHESSE Dli SAXE GOTHA (l 700).

6 a>ril 1766. a Ferae;.

Madame ,

J'attendais, pour avoir I’honneur d’ecrire a Votre Altesse Ser^nissicue, que jc pussc lui envoyerle recueil des bagaleiles dont quelques-unes Tout amusee ; mais les petils troubles de Geneve n’ont pu encore me permettre de satisfaire voire curiosite. On me fait esperer que j’aurai ce recueil dans quinze jours. Ces querelles de Geneva, qu’on lui a peiutes comme quelque chose de fort serieux, ne soul au fond qu’une querelle de menage; il n'y cu a jamais eu de si paisible, cl les medialetirs sout tout etounes qu'on ait fait tant de bruit pour si peu de chose. Les esprits sont en mouveuient; mais il n’y a pas eu la moindre violence. Un etranger qui passerail par celte ville ne pourrait pas seulement deviner que les habitants ne sout pas d’accord. Ilsdisputenl opiniatremcnt surleurs droits, mais avec une bienseance et une circouspection elonnanle; et il n’y a point d’exemple jusqu'ici d une diseorde si paisible. Il semble que les ambassadeurs ne soient venus que pour leurvlonner a diner. Les chuses ne se passaienl point ainsi a Home du temps de Marius ct de Sylla.

II cst vrai, madame, que ilepuis environ douze ans les esprits fermenlcut uu peu daus une partie de I’Europe; mais si on exceple les cours de justice appelees en France parlements, celte fermentation est presque

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toute philosopliique. On se moque egalement des papes et de Luther; on secoue un respect servile pour des opinions ridicules ; la raison gagne, el l’autorite sacerdotale perd beaucoup Les princes nc peuvent que gagner a cela; car il faut avouer que leurs plus grands ennemis ont toujours ete les prStres. Je suis bien trompe, ou Ton ne se battra plus pour des billevesees theologiques. C'est le plus grand bien que la philosophie piit faire aux hommes.

Quant aux Letlres de la monlagne, elles ont un peu eveilie les citoyens de Geneve; mais elles ne causeronl point de guerre civile : les citoyens sont trop riches pour se battre;

Je me mets aux pieds de Votre Altesse Serenissime avec le plus profond respect. V.

J’apprends dans le moment que la reine de France est assez mal et qu’elle crache du pus.

A Ferney, par Centre, 1 1 juin 17 06.

Madame ,

Votre Altesse Serenissime sail que mon elat me permet bien rarement d’ecrire; elle daigne y compatir. L’ occasion qui se presente me rend un peu de force. 11 s’agit de faire du bien, de secourir des innocents inforluues et de ddsarmer la superstition. Qui sera a la tete de cette eutreprise, si ce n’est madame

1 On lit en marge de cea trois lignes : Vans les affaires d'F.tat.

la duchcsse de Saxe-Gotha? Daignez lire ce memoire, madame, et votre cceur geneyeiix sera touche.

Permettez que votre auguste nom lionore la liste des princes qui veiilent bien secourir la famille dont j’ai dti prendre les interfits. La socifite humaine benira tons ceux qui daigneront favoriser une si juste cause.

La ville de Geneve, a laquelle Votre Altesse Serenissime a paru s’intfiresscr, est toujours dans le mfime fitat. Elle attend que les mfidiatcnrs dficident de sa destinee et qu’ils lui donnent des lois, puisqu’elle n’a pas su s’en donncr elle-mfime. Rien n’cst plus divisfi el plus tranquille que cette petite rfipublique. Les deux partis ennuient leurs juges par des mfimoires trop longs et tres-embrouilles. L’animositfiet la liaine sont respectueuses et hormfites. Ce sont des plaideurs acharnfis qui plaidcnt poliment : ils ne sont pas assez puissants pour s’egorger.

II en est a pcu pres de mfime dans le duohfi de Virtemberg. C’est tout le contraire, madame, dans vos fttals : tout y est tranquille, parce que vous y fites adorfie.

Je me flatte, madame, que votre sante s’est raffermie dans le printemps, et que vous files toujours aussi heurcuse qutj vous mfiritez de l’fitre. Toute votre auguste famille contribue a votre felicilfi; je fais toujours mille voeux pour elle. Je n'oublie jamais la grande mattresse des coeurs. Daignez me conserver des bontes qui font la cousoiation de mes derniers jours, et que Votre Altesse Serenissime daigne agrfier le profond respect et l’attachement inviolable quo je lui conserverai jusqu’au dernier moment de mn vie. V.

LEUltES DE YOLTAlttE

17 octobre 1706, a Fcniey.

Madame,

La vieillesse et la maladie, qui m’empechent de venir apporler moi-m6me a Yotre Altesse Serenissime ce qu’elle demande, me privent encore de la consolation de Ini ecrire de ma main. Je n'ai que ce seul exemplaire : j’en detaehe la couverlure, afiu qu'il puisse orriver plus commodemenl par la poste. L’ouvrage ue vaut pas le port. Cent soixanle et dix pages pour dire qu’ou ne sail rien sont des pages fort iuutiles; maisleslivresde ceuxqui croient savoirquelque chose sont plus inutiles encore. Yotre esprit, digne de voire coeur, aime encore mieux les indigents qui conviennent de leur pauvrete, que les pauvres qui se donnent des airs et qui veulenl passer pour riches. Yotre Altesse Serenissime recevra done mes haillons avec bonl6. Yos lumieres sont bien capables de me faire l'aumdne. Les articles oil l’on parle de la charlatancrie des sav ants pourronl bieu vous ennuyer, mais les derniers chapilres pourront vous amuser. 11 est du moins permis a un ignorant comme moi de plaisanter.

La plaisanterie de Geueve va bientdl fiuir; il y a trop louglemps qu'on y dispute pour bieu peu de chose. Les savants medialeurs vont leur proposer un code; apres quoi, Ton disputera encore comme des theologiens, pour lesquels il a i'allu loujours assembler

A LA DUCHKSSE UL SAXE-COTIIA (1707).

d.es coiiciles. L’csprit de conlumaee a choisi son domicile dans cette petite ville de Geneve. Kile est encore plus heureuse que la Corse, qu'on ne peut pacifier depuis cinquanle aus. Tuute I’Europe est en paix, excepte ces deux petits coins de terre. Lcs petits chiens aboient, quand les gros dogues dorment. Ce qui me plait des dissensions de Geneve, c’est qu’elles ont valu une troupe de comediens que les m^diateurs y ont etablie. Je n’y vais jamais; car il y a deux ans que je ne peux sortir de ma chambre. Si je pouvais voyager deux lieues, j’en ferais cent pour aller me metlre a vos pieds ; je viendrais renouveler a Vos Altesses Serenissimes le plus profond respect et l'atlacliemeut le plus inviolable. Voire vieux Suisse V.

A Ferney, par f.enfeve, 9 juiilet 1 767.

Madame,

La vieillesse, la tnaladie et la retrnite me laisseut Lien rarement la consolation d’ecrire a Voire Allesse Serenissime. Les embarras causes par les troubles de Geneve, des troupes de France envoyees dans noire petit pays, la longue interruption de mule communication, la disette qui est allachee a ces pelilcs revolutions et toutesles peincs journalieresqui en rcsultent, voila bien de trisles raisons, madutne, qui excusent uu si long silence.

A toutes ces peines s’est jointe une nouvelle horreur de La Beaumelle. Voire Allesse Serenissime peut se

LETTRES 1)E VOLTAIRE

ressouvenir qu’apr&s avoir insulte votre augusle nom dans un mauvais livre, intitule Mes pensees, il osa paraltre dans Gotha, el qu’il en sorlil precipitamment avec une fllle qui avail vole sa mallresse. 11 a eu en dernier lieu la hardiesse d’impuler Celle derniere action a un autre Fran?ais, qui s’est adressd k moi pour se plaiudre de cette calomnie et pour demander mon temoignage. J'ai Cte oblige de le donner, attendu que j’ai etC temoin de la vCritC, et que tout Gotha avait vu La Beauinelle partir avec cette malheureuse, lorsque je vins vous faire ma cour. 11 n’est pas juste en eilet, madame, que 1’innocent p&tisse pour le coupable. Aucun autre Fraucais que La Beaumelle ne serait capable de ce procedC. J’ai done cru que je ne manquais pas a ce que je dois a Votre Altesse Serenissime en donnant un certificat authentique devant les juges du point d’honneur, qu’on appelle en France la connetablie. Ce certificat atteste que ce fut La Beaumelle, el non un autre , qui partil de Gotha avec une servants qui avait vole sa maitresse. Cette affaire est tres-imporlante pour le gentilhomme faussement accuse. Mon devoir est de vous en reudre compte. Je me flatte que votre equitC approuvera ma conduite.

Je me mets aux pieds de monseigneur le due et de toute votre auguste maison. Permettez-moi , madame, de ne point oublier la grande maitresse des coeurs. Agreez le profond respect avec lequel je serai jusqu'au tombeau , inadame, de Votre Altesse Serenissime, le tres-humble el tres-obeissant serviteur,

- >ogle

Le manuscrit contient les deux Icttres suivantes, dcrltes 4 La Bcaumclle au nom de la duchesae de Saxe-Gotha , sur cette miserable affaire :

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